dimanche 5 janvier 2020

DAREDEVIL #16, de Chip Zdarsky et Jorge Fornes


Cet épisode clôt donc le troisième arc de la série et, comme pour la conclusion de la précédente arche narrative, Chip Zdarsky fait équipe avec Jorge Fornes. La couverture (superbe) de Julian Totino Tedesco ne fait pas mystère de la recomposition du couple Daredevil-Elektra, mais le récit est dense et ne s'intéresse pas qu'à ça.


Foggy Nelson reçoit dans son cabinet Joe Cassaro pour préparer son procès. Afin de limiter sa peine, il peut livrer des informations dans ce sens et il en a une des taille : il connaît l'identité secrète de Daredevil. Celui-ci, après avoir couché avec Elektra, apprend l'hospitalisation de Wilson Fisk.


Après avoir échappé à la mort suite sa défenestration par les sbires des Stromwyn, le Caïd se remet et reçoit la visite de Daredevil. Il veut savoir si Fisk fait partie de ceux qui donnent des ordres à la police pour laisser éclater une guerre de gangs dans Hell's Kitchen.


Fisk éclate de rire en niant et en affirmant que ce quartier tuera Daredevil. Comme il risque de coûter la vie à Izzy Libris qui, en découvrant les méthodes expéditives de Hammerhead pour débarrasser Hell's Kitchen du Hibou, se fait remettre en place par celui qui ambitionne de devenir le nouveau Caïd.


De son côté, Cole North, pourtant mis au repos forcé, revient au commissariat et informe le capitaine Cervantes qu'il entend bien stopper le Hibou, après quoi il intégrera les affaires internes pour nettoyer le service/


Daredevil décide de frapper un grand coup pour intimider les Stromwyn, avec l'aide d'Elektra. Ils détournent de l'argent de serveurs électroniques dans une de leurs succursales. Les Stromwyn l'apprennent aussitôt et, sans être bouleversés par cette perte financière, lancent une enquête pour identifier leurs nouveaux ennemis.

Il semble bien que Chip Zdarsky profite de la fin de chaque arc narratif pour en tirer une sorte de bilan et dresser une sorte de liste des pistes à explorer. Ce seizième épisode, comme le dixième, se ressemble dans cette volonté, et ils sont l'un comme l'autre dessinés par le même artiste, ce qui renforce ce sentiment.

C'est une technique simple et clair, qui permet aussi au lecteur de faire le point sur les événements. En vérité, la série devient chorale, elle ne concerne plus seulement Daredevil, mais une nébuleuse de personnages dont les intérêts convergent. En haut de la pyramide, il y a les Stromwyn, qui tirent les ficelles en ordonnant à la police de déserter Hell's Kitchen pour que les malfrats voulant succéder au Caïd s'y entretuent. Puis il y a Wilson Fisk, en quête de respectabilité mais qui vient d'apprendre brutalement qu'il y a plus fort que lui, en la personne des Stromwyn. Il y a Cole North, cet inspecteur dur à cuire qui se reprend en main en déclarant la guerre au Hibou et au service de police corrompu dont il fait partie. Il y a Daredevil et Elektra qui s'unissent pour saigner les Stromwyn et redistribuer à Hell's Kitchen l'argent qu'ils siphonnent à la puissante famille. Et enfin il y a Foggy Nelson qui reçoit la confirmation de Joe Cassaro que ce dernier a découvert l'identité secrète de Daredevil, l'assassin de son frère Leo.

Avec autant de plats sur le feu, le risque pour Zdarsky est de s'éparpiller. Il sera intéressant de surveiller comment il va se dépatouiller avec tous ces personnages et ces situations. Mais on distingue bien lesquels vont faire front commun puisqu'une sorte de chaîne de commandement est à l'oeuvre entre les Stromwyn, la hiérarchie policière, les barons rivaux du crime, Daredevil, North. Les méchants de service partent avec un avantage indéniable : ils visent un objectif unique (purger la "cuisine du diable"). Tandis que les gentils sont en ordre dispersé (North fait cavalier seul, Daredevil découvre le double jeu d'Elektra et Joe Cassaro va sans doute le dénoncer pour diminuer sa peine).

Cet épisode se solde par un cliffhanger appelé à des développements. Lorsque Charles Soule a repris Daredevil après Mark Waid, il a rendu au héros sa double identité secrète par un subterfuge assez habile (en utilisant l'Homme Pourpre et ses enfants). Depuis, à part Foggy Nelson mis dans la confidence, plus personne ne se rappelle de l'outing de Matt Murdock (qui courait depuis le run de Brian Michael Bendis). 

Mais voilà qu'Elektra se souvient que Matt et DD ne font qu'un. Comment est-ce possible ? Depuis quand est-ce effectif ? Et que va-t-elle faire de cette info ? Il parait évident qu'après leur dispute, cela va mal tourner. Un caillou de plus dans le jardin du héros. Là aussi, il faudra voir comment Zdarsky va exploiter cela.

Pour un script aussi dense, aussi informatif, le découpage est essentiel et Jorge Fornes est sans doute plus approprié pour le servir que Checchetto. Les scènes sont brèves, le flux de lecteur sans bavures, le dessinateur n'a que peu d'occasions de briller (si ce n'est lors d'une scène d'affrontement épatante entre Daredevil et les gardes ninjas de la Sectotec pendant qu'Elektra pirate les serveurs).

Le style de Fornes, très inspiré de celui de David Mazzucchelli, même si évidemment inférieur, plus maladroit, fait l'affaire. Il est bon dans cet exercice frustrant où il vient après l'artiste titulaire et où il n'a qu'une vingtaine de pages pour s'approprier personnages et décors et ambiances. C'est méritoire, même si Fornes gagnerait à se détacher de l'influence de son modèle, plus écrasante que flatteuse pour lui.

Une guerre se prépare et le Hibou (absent de cet épisode) en est au coeur. Ce n'est pas très nouveau (Waid, lui-même, avait sérieusement manipulé ce méchant), mais le plan de Zdarsky a quand même du potentiel.

vendredi 3 janvier 2020

MARAUDERS #5, de Gerry Duggan, Matteo Lolli et Lucas Werneck


Quelle déception... J'ai été réservé depuis le début de cette série, mais cet épisode semble concentrer tous les défauts du projet de Gerry Duggan, lequel semble se moquer du monde et des règles définies par Jonathan Hickman pour la franchise. Marauders est comme un joueur plein de potentiel mais qui tape complètement à côté. Et ce n'est graphiquement qu'on est rassuré puisqu'il faut deux dessinateurs pour boucler ce numéro.


Iceberg et Christian Frost (le frère cadet d'Emma) se rendent dans l'Arctique pour que le premier ralentisse la fonte des glaciers. A bord du sous-marin "Mercury", Christian se demande pourquoi Bobby Drake ne reste pas avec lui tout en devinant que cela est en rapport avec Kitty Pryde.


Peu après, sur Krakoa, Christian assiste à un vote réclamé par Sebastian Shaw pour que les Maraudeurs évitent provisoirement l'île de Madripoor. Mis en minorité, il se retire en maugréant. Les filles fêtent ça mais une alerte réclame l'intervention de Kitty et son équipe à Madripoor justement.


Premiers sur place, grâce au portail de Krakoa, Tornade et Bishop découvrent que l'organisation Homines Verendi paient pour tuer des mutants à quai dans un bateau. C'est un traquenard car des hommes munis d'exosquelettes inhibiteurs de pouvoirs attaquent Tornade et Bishop.


Kitty, Pyro, Lockheed et Iceberg approchent des côtes de Madripoor à bord du "Marauder" mais s'étonnent de l'absence d'agitation au large alors que Shinobi Shaw est en danger et que Tornade et Bishop sont en action.


Mais c'est alors qu'un vaisseau arrive sur eux. Kitty rend son bateau intangible pour éviter la collision mais l'effort l'épuise. Iceberg remarque alors qu'ils sont abordés par deux hommes masqués et armés, annonçant qu'ils vont les tuer.

Je constate, avec désolation, que l'indulgence dont j'ai fait preuve pour cette série n'était pas méritée et je crois bien que je vais cesser de la suivre. Car, franchement, j'ai l'impression de me faire avoir par un auteur qui se fiche de moi (mais ça, passe encore) et de ce qu'il a à faire (et ça, ce n'est pas possible).

Gerry Duggan est une énigme pour moi. D'un côté, je lui reconnais d'évidentes qualités : il est doté d'un sens de l'humour rafraîchissant et ne manque pas de ressort quand il s'agit de s'occuper d'une série, passant d'un genre à l'autre avec souplesse. Il n'est pas si évident d'avoir été l'auteur de Deadpool et d'Uncanny Avengers et maintenant de Marauders après Guardians of the Galaxy. Certes, cette versatilité est à double tranchant et peut se muer en inconstance : l'inspiration est très inégale dans toutes ses productions, où il démarre souvent fort pour finir avec beaucoup moins de jus.

Mais avec Marauders, c'est pire car je ne comprends absolument pas où il veut en venir. C'est comme lire une série qui navigue à vue alors qu'elle dispose d'une carte menant à un trésor. Voyons voir : des pirates mutants qui font à la fois commerce de drogues pharmaceutiques miracles et sauvent des compatriotes persécutés, en les ramenant sur une île protectrice. Tous les ingrédients sont là pour des histoires palpitantes, drôles et dramatiques à la fois, avec un casting improbable mais tonique, et des coulisses accrocheuses (la tension entre Emma Frost et Sebastian Shaw pour la conduite des affaires).

Mais, encore une fois, de tout ça, Duggan ne tire rien de bon, de concluant. Que s'est-il passé en cinq épisodes ? Une chronologie foireuse des faits, une caractérisation à l'emporte-pièce, des aventures miniatures, et des objectifs flous. Le scénariste semble s'en amuser, mais il est difficile de rire avec lui de ce brouillon de comics où les Marauders sont presque des seconds rôles assumant le quota d'action et où les rivaux Frost-Shaw se chamaillent plus qu'ils ne s'affrontent. Quant aux vilains de la série, ils sont transparents.

Duggan peut bien compléter sa distribution en ressuscitant Shinobi Shaw (et en suggérant sa duplicité) ou en ramenant Christian Frost (le frère d'Emma), on ne saisit pas la plus-valu. Les missions des Marauders sont à peine exploitées (on les voit très peu faire ce qu'ils sont chargés de faire - livrer la marchandise, sauver des mutants), et leur attitude ne colle pas avec les principes de la Nation X (où il est désormais interdit de tuer des humains alors que Pyro les attaque en les brûlant ou que Tornade éborgne un agresseur ici). Quant au mystère entourant Kitty (interdite d'accès à Krakoa), on en sait toujours pas plus depuis le début.

Pour ne rien arranger, la série souffre d'une manque de constance visuelle : Matteo Lolli est de retour mais seulement à moitié puisque Lucas Werneck l'épaule pour cet épisode et de manière très curieuse. En effet, Loli commence des plans que Werneck complète (par exemple, il est évident que Werneck dessine Emma Frost tandis que Lolli se charge de Kitty dans une même case).

Lolli n'a déjà pas un trait bien fort, évident quand on voit la pauvreté de ses décors et le minimalisme de son encrage, mais quand Werneck l'accompagne dans certaines cases, celui-ci se distingue en ayant un trait un peu plus épais et des expressions plus marquées. L'effet est vraiment perturbant et pas très heureux.

Quand il faut passer à l'action, Lolli est aussi maladroit, misant sur un découpage très élémentaire (un "gaufrier" de quatre cases, façon Kirby, par exemple) alors qu'il compose le plan n'importe comment (de manière évidente, découper ainsi lui permet d'aller vite, mais ensuite il ne sait pas comment l'assumer). Son goût douteux du design pique les yeux (voir la tenue grotesque de Kitty, le tatouage de Pyro) et Werneck n'est pas plus inspiré (en soulignant dès qu'il le peut le décolleté d'Emma).

Tout ça est quand même très moyen, pour ne pas dire bas de gamme. Mal écrit, mal dessiné, mal développé... Marauders n'est finalement ni fait ni à faire. Il faudrait un miracle pour que le prochain épisode me fasse changer d'avis. 


X-MEN #4, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Après une pause à la fin de l'année 2019, X-Men revient pour son quatrième numéro et il est une fois de plus exceptionnel. La maîtrise de Jonathan Hickman et l'originalité de son propos font toujours la différence : les mutants sont vraiment entrés dans une nouvelle ère. Leinil Yu est dans son élément avec ce numéro centré sur les dialogues, encré pour la dernière fois par son complice Gerry Alanguilan.


Pour la première fois de l'Histoire, une délégation mutante est invitée à participer au forum économique de Davos en Suisse. Escortés par Gorgone et Cyclope, le Pr. X, Apocalypse et Magneto sont reçus par des responsables chinois, américain, suisse, indien, brésilien, italien et wakandai.


Alors que Xavier et ses partenaires dînent, Cyclope et Gorgone, à l'extérieur, sont prévenus télépathiquement que deux commandos se positionnent pour attaquer la délégation de Krakoa. Ils se séparent pour les neutraliser.


Pendant ce temps, les mutants clarifient leur position : ils ne vivent pas cachés sur leur île mais entendent bien faire respecter leur souveraineté. Pour cela, ils ont appris des échecs sociétaux des humains et ambitionnent de ne pas les répéter.


Pour cela, explique Magneto, le commerce de leurs drogues médicinales leur permettra progressivement d'acheter les banques, les écoles, les médias, les politiques et les citoyens. Il n'y aura pas de guerre car il n'y aura plus d'opposition à leur hégémonie.


L'assistance est médusée. Mais le Pr. X porte le coup de grâce : il a fallu un mois avant qu'on cherche à le supprimer. Cela ne se reproduira plus car, désormais, chaque agression contre la Nation X aura droit à une riposte en règle. 

Tout d'abord, il faut dire un mot de Gerry Alanguilan, à qui cet épisode aurait dû être dédié s'il n'était parti à l'impression avant son récent décès. L'encreur fidèle de Leinil Yu vient en effet de disparaître à 51 ans, dans des circonstances indéterminées. C'était aussi un scénariste et un dessinateur, mais plus encore un vrai mentor pour une génération d'expatriés philippins venus exercer leur métier aux Etats-Unis. Il était respecté et apprécié dans le milieu des comics, notamment pour sa collaboration avec Yu.

D'une manière assez troublante, il est justement question de respect dans cet épisode très original où Jonathan Hickman ouvre la porte du forum économique de Davos à une délégation mutante. Il s'agit de négocier le statut de Krakoa sur un plan international très concret et évidemment de compter avec les événements survenus dans X-Force #1-2, avec la tentative d'assassinat contre Charles Xavier.

Reçus par des ambassadeurs et des représentants de différents pays, qui ont ou non reconnu la souveraineté de l'île des mutants, Charles Xavier, Magneto et Apocalypse savent qu'ils sont attendus comme des intrus car ils sont craints, haïs ou considérés avec méfiance.

Hickman aborde méthodiquement les aspects les plus saillants de la diplomatie : il est question des drogues médicinales produites sur Krakoa, des intentions économiques et commerciales des mutants, de l'Histoire de l'humanité face au futur de la "mutanité"... Ce qui pourrait ressembler à une discussion austère s'avère passionnant parce que Hickman, précisément, traite les mutants, ces créatures de fiction, comme de vrais entités et Krakoa comme un véritable nouveau pays dans le concert international. Sauf que cette fois-ci, les dirigeants de ce nouveau pays échangent avec leurs homologues dans un endroit qui existe vraiment, à l'occasion d'un événement authentique.

Et alors on mesure le soin avec lequel le scénariste a posé les fondations de son projet. Les X-Men ne sont plus une série de super-héros étranges, à la marge, à la fois redoutés et persécutés. Il s'agit d'une série géo-politique où le folklore des comics est capable d'être relégué au second plan pendant tout un numéro pour faire place à un dialogue riche et profond sur la notion de nation, de territoire, de société, de bilatéralisme. Et Xavier, Magneto et Apocalypse sont des interlocuteurs prêts pour cela.

Pendant la majeure partie de l'épisode, la parole mutante est monopolisée par Magneto. Apocalypse intervient sporadiquement, avec une sorte de détachement lucide qui est assez drôle (même s'il est aussi volontiers cassant et glaçant). Le Pr. X ne parle qu'à la toute fin. Magneto, donc, s'exprime comme un ministre, qui a bossé son dossier. Il est aussi très sûr de son fait et ses conclusions sont terribles parce qu'incontestables : l'Humanité craint la guerre avec les mutants, du fait de leur puissance naturelle. Mais les mutants ne veulent pas la guerre. Pourtant ils la gagneraient sans mal (Magneto admet d'ailleurs que, par le passé, il aurait volontiers montrer ses muscles pour inspirer la terreur et Gorgone, après avoir mutilé tout un commando, reconnaît qu'il agit de façon certes violente mais éclairée).

Non, le nerf de la guerre, la vraie guerre, c'est l'argent et Davos est le lieu parfait pour l'affirmer. Grâce au commerce des drogues médicales, Krakoa sera en mesure, rapidement, de tout acheter - d'ailleurs, ce n'est pas une hypothèse, c'est un projet. Et ceci fait, il n'y aura plus d'opposition, donc pas de guerre. Mais pourquoi acheter le monde, acheter la paix ? Parce que, comme finit par le résumer Xavier, il n'aura fallu qu'un mois pour qu'on tente de le tuer et avec lui, le projet de la Nation X. Cela confirme ce que lui avait assuré Moira McTaggert sur l'illusion de son rêve de cohabitation pacifique entre humains et mutants. Le temps de la persécution, de la peur, est révolu pour les mutants : désormais, ils répondront, ils rendront coup pour coup à chaque agression. Cette promesse offensive couplée à leur projet de s'emparer des puissances (monétaires, éducatives, médiatiques, politiques, populaires) du monde devrait dissuader tout ennemi potentiel.

La démonstration est d'autant plus impressionnante que la forme de l'épisode est simple : Hickman et Yu ont opté pour un découpage en "gaufriers" de neuf cases, elles-mêmes composées majoritairement de gros plans sur les visages. Pas de fioritures, le strict minimum. On n'est pas distrait pas le décor (par ailleurs très sobre d'une salle de dîner blanche) tout en étant saisi par la diversité des interlocuteurs et le tranchant des échanges.

Yu, qui montre une nouvelle fois ses limites dans la représentation des scènes d'action, lorsque, en parallèle, on voit Cyclope neutraliser un commando (avec efficacité et rapidité, tandis qu'on ne verra que le résultat de l'action menée de son côté par Gorgone, beaucoup plus sanglant). Il est étonnant de constater à quel point ces moments-là, fugaces, paraissent figés, alors que l'intensité de la discussion est grisante.

Bien entendu, on aurait aimé que Yu se dépense davantage, et qu'ainsi Alanguilan puisse se mettre en valeur (tout comme le coloriste Sunny Gho), mais tout compte fait, la simplicité joue en faveur du script. Il est inutile d'en rajouter : Hickman, plus que jamais, fait le taf pour deux, l'intelligence de sa rédaction assure le spectacle que son dessinateur ne peut plus soutenir.

Avec cet épisode en tout cas, on a droit à une leçon de narration. Ceux qui reprochent aux comics de super-héros leur manque de densité et de profondeur devraient essayer de lire X-Men en ce moment : l'expérience prouve qu'on peut produire un divertissement tout en parlant de choses étonnamment aiguisées sur l'état du monde (c'est d'ailleurs le titre de ce numéro).  

jeudi 2 janvier 2020

THOR #1, de Donny Cates et Nic Klein


Ce tout début de 2020 se fait avec la relance de Thor. Le dieu du tonnerre est (enfin) lâché par Jason Aaron, qui en fait un peu tout et (surtout) n'importe quoi. Maarvel joue la sécurité en confiant le héros à un fan déclaré du personnage et de son ancien scénariste : Donny Cates doit relever le gant, après un court et calamiteux run sur Guardians of the Galaxy. Il peut compter sur Nic Klein vraiment né pour dessiner cette série. Ce numéro 1 est grandiose, mais pas irréprochable...


Après avoir remporté la guerre des royaumes, Thor est devenu le nouveau père de tout et s'assoit sur le trône de Odin. Loki a hérité de Jotunheim, mais lui comme Lady Sif (devenue la gardienne du bifrost) ou Volstagg remarquent déjà le poids de ses nouvelles responsabilités sur les épaules de Thor.


Retiré des Avengers, il s'apprête à prononcer son premier discours de régent devant ses sujets asgardiens. Mais il n'a pas prononcé un mot qu'un événement se produit : Galactus s'effondre, mutilé sur la capitale céleste. Et il cherche de l'aide.


Les semaines passent, le temps se gâte et Yggdrasil, l'arbre de vie, dépérit. Thor convoque les hérauts de Galactus pour en apprendre plus sur l'Hiver Noir, qui a terrassé le dévoreur de mondes et menace désormais cette dimension.


Le Surfeur d'argent résume : la menace est polymorphe et a déjà failli détruire l'univers à deux reprises. A chaque fois, seul Galactus a été capable de l'affronter. Pour cela, il doit consommer un monde suffisamment nourrissant. Cinq planètes sont encore capables de le sustenter ainsi...


... Mais c'est au risque de le rendre ensuite invincible. Le surfeur se tient prêt à le guider mais Thor va l'accompagner. Galactus se tient prêt à partir mais avant il transforme Thor, dont il redoute la puissance. Et en fait son nouvel héraut !

Tout d'abord, je dois dire que la fin du règne de Jason Aaron a été un soulagement pour moi. J'ai suivi les évolutions qu'il a fait subir à Thor depuis Thor : God of Thunder puis The Mighty Thor (où Jane Foster devenait la déesse du tonnerre) en passant par Unworthy Thor et Thor (préambule à la saga War of the Realms) puis enfin King Thor. A part la période Mighty, je n'ai rien aimé.

On dit souvent, quoi qu'on pense d'un auteur, qu'un geste appréciable pour son successeur est de rendre la série dans l'état où il l'a trouvé, de ranger les jouets de manière à ce scénariste, dessinateur et lecteur soient à même de les lire sans problème. Ce n'est pas le cas de Aaron qui a notoirement altéré le personnage de Thor, en le mutilant régulièrement, en le dépossédant de Mjolnir, en en faisant un dieu comme un dépressif pathétique ou même un bouffon. Il a même carrément effacé des tablettes Donald Blake, son avatar humain. Il ne s'est pas arrêté là : Heimdall, le gardien du bifrost, est mort, Jane Foster a remplacé Valkyrie, Lady Sif a succédé à Heimdall, et je ne sais même plus où est passé Odin dans tout ce chambardement.

Si Aaron a eu un succès certain (confirmé par la durée de son séjour avec Thor), il n'a pas fait l'unanimité, même si les fans français ont été plus que conquis. Mais bon, je ne vais pas faire le procès de ce scénariste qui m'a déçu de plus en plus depuis sa glorieuse époque sur Wolverine & les X-Men.

Et ce n'est pas Donny Cates, qui lui succède, qui en dira autant de mal que moi : il se présente volontiers comme un admirateur inconditionnel. Mais il l'est aussi de Thor, comme il l'explique de manière inspirée, dans la postface de ce numéro.

La dernière fois que j'ai lu du Cates, j'en suis sorti consterné, il s'agissait de son premier arc sur Gardians of the Galaxy, une série qu'il a quitté après douze épisodes (et qui va bientôt être relancée, sous la houlette de Al Ewing et Juan Caball). Je m'engage donc avec prudence mais bienveillance car il réussit globalement son entrée en matière.

A première vue, cet épisode (d'une trentaine de pages) se présente comme une réflexion sur la transition du statut de dieu justicier à celui de roi tout puissant. Hélas ! Cates ne fait que survoler la situation (peut-être, espérons, pour y revenir), mais néanmoins, en quelques pages bien senties, il suggère habilement que Thor est à la croisée des chemins : il a ce qu'il a toujours souhaité en somme (succéder à son père, comme ce dernier l'espérait, malgré leur relation orageuse) mais déjà sa vie d'aventurier, de justicier, de super-héros lui manque visiblement. Cela affecte-t-il, comme le remarque Loki, sa capacité à soulever Mjolnir ? Peut-être bien qu'il ne suffit pas d'être digne du fameux marteau mais aussi des responsabilités d'un régent (même si je serai agacé que Cates revienne sur le côté worthy de Thor, ce qui serait une redite pénible d'Aaron).

Comme il s'est donné de la place, Cates aurait pu la jouer moderato, mais au contraire, il fonce dans le spectaculaire en invitant Galactus dans la partie. Lorsque le dévoreur de mondes apparaît, on devine que la suite va être terrible, alors quand il arrive amputé d'un bras et terrassé par une force inconnue de Thor, on est accroché. Pas très subtil, mais très efficace.

Cates n'est pas Rick Remender mais il partage avec son glorieux aîné (que j'aurai bien aimé voir écrire Thor...) un goût affiché pour relier les séries sur lesquelles il travaille. Les présences du Cosmic Ghost Rider et du Silver Surfer (désormais noir, suite aux conséquences de la série Silver Surfer : Black, écrite par Cates, qui elle-même découlait des événements du début de ses Guardians of the Galaxy, où plusieurs personnages cosmiques étaient avalés par un trou noir) en témoignent. Mais le Rider se contente de faire de la figuration (ouf !) alors que la relation amicale entre le Surfer et Thor renvoie à d'antiques épisodes du dieu du tonnerre (dont leur première rencontre dessinée par John Buscema dans un classique). Petit plaisir aussi au passage de retrouver Frankie Raye (souvenir du run de Byrne sur Fantastic Four).

Le danger est effectivement énorme et promet une histoire particulièrement percutante (en cinq parties, ce qui devrait être soutenue rythmiquement). Et le cliffhanger explique la nouvelle apparence surprenante de Thor (bien qu'il paraisse peu probable qu'il devienne un héraut docile de Galactus, mais au moins il récupère son intégrité physique après avoir perdu un bras et un oeil à cause des manies sadiques de Aaron...).

Comme je l'écris plus haut, Nic Klein était né pour dessiner cette série. Elle devrait lui apporter une exposition à la hauteur de son talent, si tant est qu'il soit capable d'aligner les arcs (ce qu'il réussissait sur la série Drifter d'Ivan Brandon chez Image, mais plus sur le Deadpool de Skottie Young l'an passé). Avec le renfort de l'excellent Matt Wilson aux couleurs, il livre en tout cas un épisode remarquable.

Représenter Thor est devenu une sorte de test depuis que Olivier Coipel a redéfini le personnage (c'est d'ailleurs à nouveau le français qui dessine les couvertures de cette relance). D'une certaine manière, personne n'est parvenu à le dépasser depuis (pas plus Ribic que Dauterman ou Del Mundo, et les autres avant eux). Mais Klein se l'approprie intelligemment, en respectant le design du français : Thor conserve cet aspect brut, granitique, plus massif que musclé. Mais aussi plus mûr, taillé par les épreuves subies ces dernières années. La ressemblance avec Odin est soulignée au début, avec son patch sur l'oeil gauche et sa barbe fournie.

En revanche, Klein a complètement corrigé le nouveau costume du dieu-roi, en le simplifiant sur certains points et en le rendant plus futuriste aussi sur d'autres. Il l'a fait en accord avec Cates, qui appréciait le Thor de sa jeunesse (dans les années 90), avec des cheveux très (mais vraiment très) longs, argentés, transpirant de puissance, d'énergie. Il faudra s'y habituer, mais c'est une manière par contre nette de s'affranchir de ce qui a été produit ces dernières années (jusqu'au grotesque - par exemple, après avoir perdu son bras gauche, Thor a eu une prothèse dorée puis portait un bras du Destructeur).

La chute de Galactus, la réunion avec ses hérauts, l'intervention du Surfer constituent d'autres beaux moments où la plaisir de Klein est manifeste et sa solidité technique fait la différence. Son découpage est classique, très fidèle au script (disponible dans la version director's cut, très fournie en bonus, de l'épisode), mais dynamique.

En résumé, Cates avance sur la corde raide, en prolongeant des motifs d'Aaron (une énième transformation de Thor, la suite directe de War of the Realms), mais nous accroche avec un argument sérieux, puissant. Il dispose en outre d'un artiste en mesure de soutenir son projet et d'emballer le lecteur. 

JUSTICE LEAGUE DARK #18, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


Ce dix-huitième épisode de Justice League Dark est un des plus impressionnants de la série. James Tynion IV a écrit un chapitre spectaculaire, dramatique, intense où les héros sont confrontés à une situation désespérée. Surtout la narration est d'une fluidité exemplaire et les lignes du récit convergent vers ce qui s'annonce comme un final épique (dans un mois ou deux maximum). Alvaro Martinez revient en très grande forme, délivrant des planches ahurissantes de puissance et de précision. 


Sur la lune, l'esprit de Wonder Woman affronte l'Homme Inversé. Celui-ci lui révèle avoir scellé une alliance avec Circé (qui a investi le corps terrestre de l'amazone) pour, une fois la Justice League Dark vaincu, il soit récompensé. Mais il est ouvert à une contre proposition pour aider les héros.


Pendant ce temps, assiégés par l'Injustice League Dark de Circé, Zatanna, John Constantine, Kent Nelson et Khalid Nassour (Bobo est redevenu un chimpanzé sauvage, Man-Bat a été endormi) se sont réfugiés dans l'armurerie souterraine du Hall de Justice.


Constantine songe à utiliser l'arsenal ici présent, à leurs risques et périls. D'autant que Circé s'impatiente : Salomon Grundy échoue à forcer la porte de l'armurerie, elle ressuscite le dragon Drakul Karfang qui force l'entrée sans problème contre la promesse de tuer Wonder Woman.


Sur la lune, l'amazone justement formule une offre à même de satisfaire l'Homme Inversé. Puisqu'elle possède une partie des pouvoirs d'Hécate, elle est en mesure de participer au rétablissement de l'Ordre magique et donc de soigner son vis-à-vis.


Dubitatif, il accepte malgré tout mais tue Witchfire pour s'assurer la loyauté de Wonder Woman. L'Injustice League Dark pénètre dans l'armurerie. Kent Nelson tente de neutraliser Circé et Klarion mais Drakul Karfang l'écarte. Au fond de la pièce, Khalid Nassour décide d'utiliser le casque de Dr Fate...

Comme je l'annonçais en préambule, cet épisode est grisant par l'intensité de son action. C'est un chef d'oeuvre de tension et d'équilibre, une machine qui est parfaitement huilée et offre tout ce qu'on attend d'elle. Il est désormais révolu le temps, lointain, où Justice League Dark avançait sans donner des gages sur la direction qu'elle emprunter, l'objectif qu'elle visait.

Pour accomplir cela, James Tynion IV déploie tout son art de conteur en narrant avec une admirable fluidité son propos, passant d'un lieu à un autre, d'un enjeu à un autre, et orchestrant leur convergence avec génie. Cette lisibilité donne cette impression de griserie si jubilatoire dans les comics, quand les pièces du puzzle s'assemblent et qu'on est aux portes d'un final épique.

Car, et ceci explique peut-être cela, récemment, en postant des pages de cet épisode sur sa page Facebook, le dessinateur Alvaro Martinez a eu une phrase ambiguë : il les désignait comme appartenant au "dernier" arc de la série. A-t-il voulu dire "le dernier en date" ? Ou bien prévenait-il que la JLD par Tynion et lui-même vivait ses derniers feux ? En effet, le scénariste a hérité de la série Batman à la suite de Tom King, et il est possible qu'il s'y consacre entièrement (puisqu'elle restera bimensuelle), mais aussi parce que Tynion s'engage souvent sur des projets en en planifiant le terme (comme ce fut le cas avec Detective Comics).

Si cette équipe se prépare à boucler son run, ce serait une belle sortie que de le faire avec cette "guerre des sorcières", qui convoque tous les éléments disséminés par Tynion depuis le début. La dernière page ne laisse aucun doute sur le retour du Dr. Fate (également "teasé" à la fois dans Justice League par Scott Snyder et Doomsday Clock de Geoff Johns, avec la renaissance de la Justice Society of America - dont Johns a publiquement déclaré qu'il serait partant pour l'animer à nouveau).

La négociation entre l'Homme Inversé et Wonder Woman indique aussi une alliance contre Circé et sa bande (même si l'amazone ne va sûrement pas laisser son partenaire de circonstance regagner sa liberté comme elle le lui a promis). Assiégés dans l'armurerie et dominés nettement, Zatanna et ses complices sont également au plus mal. Tout confirme qu'on est proche du dénouement - de l'intrigue assurément, mais peut-être aussi du run actuel. A suivre...

Visuellement, on a droit à des planches exceptionnelles, qui font plus que jamais penser à la grande époque de Ultimates ou de la collection All-Star. Alvaro Martinez abat un boulot bluffant avec son encreur Raul Fernandez et son coloriste Brad Anderson. C'est du grand art.

Bien entendu, la résurrection du dragon Drakul Karfang est le morceau de bravoure de ce chapitre. Tynion a joué habilement avec la présence du squelette de ce monstre exposé dans le Hall de Justice sans jamais expliquer de qui il s'agissait, d'où il venait, qui l'avait amené ici. On en a l'explication et en peu de mots mais avec des images éblouissantes, Martinez et Tynion nous récompensent au-delà de nos espérances. En un tour de main, la motivation du dragon est toute trouvé et sa puissance terrible et majestueuse se déploie.

Pourtant, il ne faudrait pas que cette scène éclipse les autres : le dialogue entre Diana et l'Homme Inversé sur la lune est superbement découpé, avec une inventivité jamais démentie. Le sort réservé à Witchfire est une nouvelle preuve des astuces graphiques imaginées par Martinez, qui joue avec la notion même de créatures imaginaires puisque la victime est étreinte par le méchant comme une feuille de papier froissée. Et puis l'intérieur de l'armurerie, tout en clair-obscur, est vraiment magnifique : l'alignement des artefacts magiques offre un plan général qui fait penser à la dimension où les Quatre rangeaient leur arsenal dans Planetary.

Quel que soit le destin de la série, on pourra dire qu'elle n'a fait que progresser, gagner en envergure. Et à tout prendre, ne vaut-il pas mieux une (probable) vingtaine d'épisodes de ce calibre que plusieurs années inégales quand les auteurs sont aussi inspirés...