vendredi 13 septembre 2019

CAPTAIN MARVEL #10, de Kelly Thompson et Carmen Carnero


Le mois dernier, la lecture de Captain Marvel m'avait notablement irrité, au point de me demander si j'allais poursuivre la série. J'ai décidé de terminer cet arc malgré tout, mais sans grand espoir. Le résultat reste très décevant, même si l'action est au rendez-vous. Kelly Thompson a raté son coup, ça arrive. Carmen Carnero est plus inspirée. Avant des jours meilleurs ?


Après l'avoir trouvée battue à mort, Captain Marvel a transporté Minerva chez Tony Stark pour qu'il la soigne. A peine rétablie, la scientifique kree passe aux aveux : elle reconnaît avoir provoqué la disgrâce récente de Carol Danvers pour la forcer à l'aider à relancer leur peuple.


Avant cela, Minerva avait mené des expériences sur des humains volontaires pour créer des super-soldats. Un seul de ces cobayes a produit un résultat satisfaisant : la super-héroïne Star. Dont la source des pouvoirs provient du fait qu'elle siphonne l'énergie de Captain Marvel.


Carol n'a pas le choix : elle part défier Star en la provoquant publiquement au centre de New York. Les deux femmes s'affrontent et Captain Marvel tente de compenser son manque de puissance par son expérience du combat.


Pour éviter de mettre les civils en danger, Carol entraîne Star dans l'espace mais elle comprend que cela ne suffit pas. Elle extrait alors de sa poitrine l'implant qui permet à Star de siphonner son énergie. Mais ce faisant, elle provoque leur chute.


Malgré tout, elles survivent, Star davantage que Captain Marvel à qui elle révèle alors la raison pour laquelle elle la déteste tant : sous son masque, elle est la journaliste Ripley Ryan, qui avait kidnappée par la faute de l'héroïne par Nuclear Man. Et, pour ne rien arranger, elle peut désormais aspirer l'énergie vitale des êtres humains...

L'erreur qu'a commise Kelly Thompson pour cette histoire est évidente : lorsqu'on choisit de fournir au lecteur plus d'information que n'en dispose le héros de la série, ce dernier passe pour un imbécile qui met trop de temps à deviner ce qui nous est évident. Or, dans le genre super-héroïque, on attend toujours du héros qu'il soit à égalité avec nous concernant le mystère qu'il doit résoudre afin que nous soyons aussi surpris que lui par la vérité.

Il ne fallait pas être bien futé pour imaginer que Star, cette super-justicière sortie de nulle part, très providentiellement, était liée à la méforme de Captain Marvel. Et il fallait encore être moins naïf pour penser que Minerva, elle aussi surgie d'on ne sait où à un moment critique, avançait innocemment vers Carol Danvers en lui offrant une porte de sortie.

En jouant trop sur ces coïncidences énormes, Kelly Thompson a trop mésestimé l'intelligence et la sagacité de ses lecteurs. Bien entendu, l'explication à laquelle on a droit sur les dessous de l'affaire dans cet épisode présente l'avantage de dévoiler en détail ce qui lie Minerva et Star, l'origine des pouvoirs de cette dernière, l'état dans lequel Captain Marvel a trouvé Minerva à la fin de l'épisode précédent. Et c'est assez habile. Mais le mal est fait. L'intrigue est trop plombée pour mériter l'indulgence.

Le point le plus malin là-dedans, c'est de relier la motivation de Star au sort subi par la journaliste Ripley Ryan apparue dans le premier arc : Kelly Thompson a de la suite dans les idées. Dommage qu'elle manque parfois de rigueur pour les développer (c'est récurrent chez elle, au point parfois de sombrer dans le wtf - comme lorsqu'elle fit de la mère de Kate Bishop une vampire).

On s'achemine donc vers un final spectaculaire avec une bagarre épique entre Captain Marvel et Star, du très convenu en vérité, qui passe par une scène passablement idiote (lorsque Carol s'arrache l'implant dans la poitrine : on se croirait dans ce que Geoff Johns fait de pire). Carmen Carnero fait tout son possible pour ne pas illustrer ça de manière trop grossière et nous épargne des flots d'hémoglobine.

L'artiste réussit peut-être d'ailleurs son meilleur numéro, ce qui est assez ironique vu la médiocrité du script dont elle a hérité. L'épisode est coupé en deux, avec d'abord toute une partie explicative que Carnero met en scène de façon efficace, variant les angles de vue, les valeurs de plan, sans sacrifier les décors et en soignant les expressions. Puis ensuite le duel Captain Marvel-Star est dynamique, avec une belle diversité dans les cadres (tangents, verticaux, horizontaux). Les couleurs de Tamra Bonvillain font le reste.

Après le onzième épisode, qui conclura cet arc calamiteux, la série va s'aventurer dans une direction audacieuse (Captain Marvel passe du côté obscur), avec au dessin Lee Garbett. L'occasion pour Kelly Thompson de regagner mes faveurs sur ce titre pour l'instant peu satisfaisant ? 

EVENT LEVIATHAN #4, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Nous voici au deux tiers d'Event Leviathan et on peut dire qu'on est dans le "ventre mou" de l'histoire, comme si Brian Michael Bendis ralentissait nettement, quitte à faire du surplace. Pourtant la lecture demeure agréable, mais elle manque un peu de piment et il faut attendre le cliffhanger pour que l'intérêt revienne. En revanche, Alex Maleev est lui en pleine bourre, compensant le coup de mou de son scénariste.


Contre toute attente, Superman a été incapable d'empêcher que Leviathan enlève Amanda Waller. Il s'était pourtant préparé, en élaborant une parade contre les téléportations de l'ennemi, mais ça n'a pas suffi. A la Batcave, où le kryptonien se trouve avec les détectives, l'accablement guette.


Batman envoie ses troupes dans une pièce voisine le temps qu'il ait un entretien avec Superman et Lois. Il s'agit surtout de permettre à Superman d'entendre les conversations des détectives à leur insu. Et Manhunter est au centre des échanges.


Kate Spencer est en effet la seule de la bande à n'avoir pas été éliminée ni recrutée par Leviathan - au contraire, elle est accusée de ses méfaits par les autorités. Batman, Superman et Lois se mêlent à la discussion et en déduisent que Manhunter a servi à les distraire.


Lois fausse compagnie à la bande au volant d'une voiture de Bruce Wayne. Au même moment, Batgirl entre en contact avec Batman mais la communication est mauvaise et elle doit être brève pour ne pas être remarquée par Leviathan.


Superman localise la source et s'envole en direction de Seattle mais arrive trop tard. Cependant, Lois gagne une ruelle sombre où elle est attendue par une autre équipe de détectives. Celle-ci a mené ses propres investigations et obtenu des résultats qui ne vont pas plaire à la reporter...

C'est un peu un problème récurrent à tous ces events, quels que soient leur nombre d'épisodes, leur genre d'histoire, leur progression dramatique : à la moitié ou au deux tiers de leur déroulement, ils accusent un coup de moins bien, et le lecteur aborde une sorte de "ventre mou" du récit. Il ne se passe plus grand-chose, et on peut redouter que la dernière ligne droite n'ait pas l'énergie nécessaire pour faire rebondir l'intrigue.

Event Leviathan n'échappe pas à la règle, et c'est un défaut présent dans pratiquement toutes les sagas qu'a pu écrire Brian Michael Bendis. Les personnages sont dans une impasse, à se demander quoi faire maintenant, tandis que leur ennemi a acquis un avantage certain. Auront-ils les ressources pour, malgré tout, surmonter cela ? 

Le scénariste y répond d'une manière surprenante avec une révélation finale qui modifie totalement la perspective de l'histoire et surtout le profil d'un des protagonistes - tout en confirmant l'ambition avec laquelle l'auteur souhaitait la traiter désormais. Mais reprenons du début pour bien mesurer l'ensemble.

Un bref flash-back nous informe que Superman a une nouvelle fois échoué à déjouer les manoeuvres de Leviathan lorsque celui-ci a voulu enlever Amanda Waller. Ce point est significatif car, une fois de plus, il souligne la science tactique de l'ennemi, capable de défier Superman et de gagner la manche qui l'oppose à lui. Ce n'est pas rien et ceux qui restaient dubitatifs quant à l'efficacité de Leviathan en seront pour leurs frais.

Reste qu'ensuite l'épisode échoue, lui, à entretenir cette tension mêlée de découragement. C'est ce côté "et maintenant, que fait-on ?" de la part des héros. Or on a du mal à croire qu'un tel accablement, une telle impuissance se manifestent chez des limiers aussi aguerris que Batman, la Question ou Lois Lane (Batman, en particulier, n'est vraiment pas du genre à en rester là). La conversation concernant le statut de Manhunter est intéressante, mais ne fait pas avancer le schmilblick - même si Bendis confirme que, victime de Manhunter, elle a distrait les détectives.

Non, le vrai clou de l'épisode se trouve dans les deux dernières pages. On passe vite sur le "caméo" de Silencer (recrue de Talia Al Ghul pour surveiller Batman, et dont la présence tombe complètement à plat - trop tardive de toute façon pour suggérer une nouvelle piste au lecteur). Qui va Lois va-t-elle retrouver après avoir planté dans la Batcave toute l'équipe de détectives ? Une autre équipe de détectives, qui a mené, avec sa complicité, des recherches en parallèle !

C'est inattendu, tout comme la composition de ce groupe où l'on trouve Zatanna, John Constantine, Ralph Dibny, Harvey Bullock, Renee Montoya et... Deathstroke ! Qu'ont-ils trouvé qu'ils jugent déplaisant ? Mystère, mais le double jeu de Lois, l'enquête de ces personnages-là, la présence de Deathstroke parmi eux, le duo Zatanna-Constantine, tout cela ouvre plein de portes (sur le surnaturel, les super-vilains du DCU...), inexplorés jusque-là (beaucoup de lecteurs étaient persuadés que Leviathan était peut-être un héros dévoyé, et l'épisode laisse même penser que Batgirl est Leviathan). On verra ce que Bendis va faire de ça, mais notre curiosité est piquée.

Inégal, l'épisode se savoure en revanche par ses dessins car Alex Maleev ne flanche pas. Dès la première page (où Superman passe l'équipe de détectives aux rayons x, puisque Leviathan et ses sbires portent des armures qui résistent à cet examen) jusqu'au découpage du dialogue entre Manhunter et les autres membres de l'équipe et la pleine page finale, c'est un sans faute.

On apprécie d'autant plus la complicité entre Bendis et Maleev qu'on sent bien qu'au moment où le scénariste peine un peu, son artiste continue à assurer et maintient notre intérêt par une mise en scène très subtile. 

Comme depuis le début, les couleurs baignent dans une ambiance bleutée, quasi onirique. C'est une longue nuit qui correspond bien à l'état d'âme des héros mais aussi au genre "série noire" du récit. Dans tout cela, seule le rouge de la cape de Superman tranche, mais l'homme d'acier est atteint par la morosité générale.

On est donc dans un numéro de transition, qui assume cette position. Ce n'est pas forcément le moment le plus captivant, mais la surprise finale fournit une relance spectaculaire. Suffisante pour redresser la barre du récit ? Quelque chose me dit qu'en tout cas, Event Leviathan ne va pas se résoudre de manière classique.

jeudi 12 septembre 2019

POWERS OF X #4, de Jonathan Hickman et R.B. Silva


N'espérez pas en ouvrant ce quatrième épisode de Powers of X une suite aux dramatiques événements de House of X #4 sorti la semaine dernière car Jonathan Hickman a visiblement prévu de jouer avec nos nerfs. Mais aussi voulu nous surprendre, en prenant le contre-pied total à sa manière de narrer jusqu'ici. Mais si vous acceptez d'être dérouté, alors, en compagnie des dessins superbes de R.B. Silva, vous ne le regretterez pas.


X-Men, An 1. Charles Xavier et Magneto se rendent sur l'île de Mister Sinister alias Nathaniel Essex. Ce généticien, qui collecte frauduleusement l'ADN de tout le monde, vit entouré de ses clones et se voit proposer une offre étonnante par ses visiteurs.


Xavier lui demande de concentrer ses efforts sur l'ADN mutant pour l'analyser. Sinister ne trouve pas cela intéressant puis se ravise quand il a éliminé le clone à qui s'adressait Magneto et le Pr. X. Ce dernier efface néanmoins le souvenir de cette entrevue de la mémoire d'Essex, qui se réactivera le moment venu.


X-Men, il y a quelques mois. Le Pr. X (valide) emmène Doug Ramsey/Cypher sur Krakoa dans l'espoir qu'il puisse communiquer avec l'île de manière plus élaborée que lui par télépathie. Cypher découvre les secrets de l'origine de l'endroit.


Initialement composée de deux entités rivales (Arakko et Krakoa), l'île a été pacifiée par Apocalypse et ses quatre cavaliers. A présent, seul puis ensuite avec l'aide d'autres mutants, Cypher établit un moyen de dialoguer avec Krakoa selon les plans du Pr. X.


X-Men, An 1000. Les Phalanx acceptent d'accorder l'ascension aux Anciens. Ceux-ci, grâce une ruse de leur leader, deviennent la première entité biologique à être assimilée. Il leur faut désormais attendre de savoir s'ils sont acceptables pour être intégrés définitivement à ce système.

Après avoir enchaîné plusieurs épisodes particulièrement dramatiques sur plusieurs époques différentes, Jonathan Hickman semble avoir voulu déjouer les attentes des lecteurs. Il revient en effet à une construction narrative typique des premiers volets de Powers of X mais en modifiant sensiblement le ton et en creusant un thème récurrent à travers les âges explorés.

Il ne faut donc pas s'attendre à lire une suite directe aux événements tragiques de House of X #4 ici. C'est une façon de nous frustrer (de nous torturer) sur le sort réel des X-Men morts durant l'opération sur la station Orchis, mais surtout de ne pas trop plomber le récit en s'attachant à conserver une complémentarité entre HoX et Powers of X.

L'épisode se découpe en trois parties distinctes, mais subtilement reliées par un fil rouge. D'abord, Charles Xavier et Magneto rencontrent Mister Sinister pour lui demander de collecter et d'analyser l'ADN des mutants. Xavier manipule l'esprit de Sinister pour qu'il livre les résultats de ses travaux seulement au moment voulu et cela renforce la théorie selon laquelle le professeur a sans doute beaucoup joué avec les sentiments de ses proches (comme, peut-être, quand il a envoyé Cyclope et son commando pour une mission suicide sur Orchis ?). Mais c'est raccord avec le personnage qui, dans la continuité, est réputé pour son rôle de marionnettiste.

Ce qui surprend davantage, c'est le style employé pour croquer Mister Sinister. Hickman en fait une sorte de bouffon suffisant, entouré de clones de lui-même (répliques au caractère capricieux et sacrifiables), et jouet du télépathe. C'est que, faut-il le rappeler, Xavier évolue avec la connaissance des vies antérieures de Moira et sait donc de quel bois est fait Nathaniel Essex. Il sait en particulier qu'il a créé les "chimères" en essayant de doubler le régime de Nimrod et la méfiance de Karima Shapandar, avant d'être démasqué et exécuté. En requérant ses services aussi précocement, Xavier désamorce non seulement la menace que représente Sinister mais aussi prévient son échec futur.

Cela confirme aussi la hiérarchie implicite des mutants dans la dixième vie de Moira : Xavier est le guide suprême, qui suit un plan bien défini à partir des informations fournies par les précédentes incarnations de Moira McTaggert. Magneto est le général, il accompagne Xavier pour veiller au bon déroulement des opérations (au besoin en démontrant sa force comme quand il force l'entrée du repaire de Sinister). Cyclope, comme on l'a vu les deux dernières semaines, est le commandant, il mène les troupes sur le champ de batailles.

Cette incursion dans le registre comique est vraiment étonnant mais présente le mérite d'alléger une histoire qui risquait de s'enliser dans la gravité. Hickman se moque plaisamment de quelques aspects folkloriques et parfois grotesques des mutants (et des super-héros/vilains en général), comme le port de la cape (véritable gag de cette première partie).

La deuxième partie reste légère sans aller aussi loin. La visite de Krakoa par Doug Ramsey/Cypher intervient comme une séquence qu'on aurait coupée au montage - ou plutôt qu'on aurait déplacée pour la rendre plus significative. Interrogé sur le mutant qu'il jugeait le plus important et le plus sous-estimé, le scénariste a répondu sans hésiter qu'il s'agissait de Cypher et on comprend totalement pourquoi désormais, car le langage et ses nuances sont au coeur du propos de Hickman.

Nous sommes bien avant l'installation des mutants sur l'île vivante et son expansion (décrite dans HoX #1). Le Pr. X a localisé l'endroit et dans son dialogue avec Cypher, le lecteur peut comprendre que les X-Men y ont déjà opéré, lors de missions qui ont coûté la vie à certains d'entre eux ("l'île où viennent mourir les mutants."). Depuis, Xavier a établi un contact avec Krakoa mais leur dialogue reste primaire, sommaire. Doug Ramsey doit établir un lien plus subtil avec elle, un véritable système de communication, qui permettra aux X-Men et à l'ïle de devenir de véritables interlocuteurs, des partenaires avec un objectif commun.

Mine de rien, cette séquence pose les fondations de tout le projet de Hickman en nous expliquant le moment où tout a démarré, où Xavier a décidé que Krakoa passerait du statut d'île à celui de Nation X, avec l'accord de cet organisme vivant. Il expose aussi les origines même de Krakoa de manière très synthétique en dévoilant qu'elle fut constituée de deux entités divisées par un schisme... Auquel Apocalypse mit un terme avec ses quatre cavaliers. On devine alors aisément comment, à partir de ce fait découvert par Cypher, la prochaine rencontre décisive de Xavier et Magneto aura lieu avec En Sabbah Nur (il figure d'ailleurs en couverture de HoX #5, qui sortira la semaine prochaine).

La fluidité avec laquelle Hickman dispose ses pions et entraîne le lecteur est un pur régal. Cela permet également de préparer à la dernière partie de l'épisode, la plus cryptique puisqu'on retourne mille ans dans le futur. Nous retrouvons cette étrange peuple à la peau bleue en compagnie des Phalanx à qui il demande l'ascension - en fait un processus d'assimilation rendu complexe parce que les Phalanx n'intègrent que des organismes technologiques supérieurement évolués et non des entités biologiques. Mais une ruse va peut-être modifier ceci, à condition malgré tout, in fine, que les candidats soient jugés "acceptables". Le sens de tout ça, dans le grand ensemble que constitue le diptyque HoX-PoX reste très mystérieux, et j'avoue humblement, ne pas l'avoir deviner, mais si Hickman continue d'y consacrer ces pages, ce n'est pas pour rien. Surtout, je crois que le point commun avec ce qui a précédé tient à la notion d'intégration et d'expansion : comme Xavier, Magneto, Krakoa, Cypher, Apocalypse, ces êtres futuristes veulent être une partie d'un grand tout pour leur survie et cela passe par un plan ambitieux et risqué.

RB Silva dessine tout cela magistralement. Contrairement à Larraz, il n'a pas de scène d'action à illustrer, toute son attention est requise pour des dialogues, des scènes d'exposition, des évocations. Pour servir ce genre de script, il faut un artiste sachant rendre justice aux expressions traduisant les émotions traversant les personnages et en bon émule d'Immonen (même s'il me semble que Silva s'en émancipe progressivement), c'est chose faite.

Visuellement, la deuxième partie, sur Krakoa, est la plus accomplie : Silva sait donner de l'ampleur à ses images, pour représenter l'île, sa végétation abondante, ou la matérialisation de son esprit (fantastique visage dans la roche). Le contraste avec les silhouettes minuscules de Xavier et Cypher est saisissant, on perçoit instantanément le potentiel du site et on accepte sans mal ce qu'il est devenu dans HoX #1. Une data page résume tout le travail accompli par Cypher, mais aussi le Fauve, Sage, Trinary pour transformer, améliorer Krakoa.

Le flash-back sur les origines de l'île est très efficace aussi, c'est du pur Hickman magnifiquement illustré (le scénariste est, un peu comme Kirby, fasciné par les fondateurs mythiques). Et la colorisation de Marte Gracia est sublime, avec des rouges flamboyants, très opéra.

Le seul regret qu'on a finalement, c'est que, mine de rien, la fin approche. Quatre épisodes, toutes séries confondues, et ce sera bouclé. Place alors à Dawn of X. Mais, d'ici là, surtout, on verra si Hickman aura tenu son pari de rénover complètement le monde des mutants. Reconnaissons tout de même que c'est très bien engagé.    

mardi 10 septembre 2019

ALPHA FLIGHT : TRUE FLIGHT #1, de Jim Zub, Jed MacKay, Ed Brisson et Max Dunbar, Djibril Morissette-Phan, Scott Hepburn


Voilà un retour qu'on n'attendait pas (plus) - même s'il faudra voir ce que Marvel en fait. Mais tout d même ça fait plaisir de retrouver Alpha Flight, et l'initiative est très "couleur locale" puisque ce sont uniquement des auteurs canadiens qui ont produit les trois histoires courtes de ce True North. La forme est un peu frustrante, mais permet de renouer en douceur avec ces personnages.


- Mired in the Past (écrit par Jim Zub, dessiné par Max Dunbar.) - Snowbird et Talisman arrivent dans un village retiré d'où émane une énergie mystique malfaisante. Les rares habitants restent cloîtrés chez eux. Soudain un monstre attaque Talisman qui le repousse. Snowbird et sa partenaire sont aspirées dans un dimension parallèle où erre l'esprit de Richard Easton, le père de Snowbird. Elle le guide jusque dans l'au-delà avec Talisman afin qu'il y trouve le repos et n'effraie plus le village.
   

- Monsters  (écrit par Jed MacKay, dessiné par Djibril Morissette-Phan.) - Après un combat mené avec Vega et Aurora, Puck et Marina les laissent profiter d'un bain de soleil pour se promener plus loin sur la plage. Puck évoque comment en 1937, aux côtés d'Ulysses Bloodstone et Fat Cobra, il a chassé un plodex, ancêtre de son amie. Elle le lui pardonne car, étant à moitié humaine, elle a choisi depuis longtemps de ne pas être un prédateur comme ses devanciers.


- Illegal Guardians (écrit par Ed Brisson, dessiné par Scott Hepburn.) - Heather McNeil Hudson et sa fille Claire sont attaquées chez elle par un commando du Département H. James Hudson/Guardian vient à leur secours et les véhicule dans un endroit sûr. Heather sait qu'elle est traquée pour un ancien crime et veille à ce que son ex-mari ne croit pas que leur couple va renaître parce qu'il l'aide. Mais en vérité, tout ceci n'est qu'une simulation pour préparer James qui veut regagner la confiance de son épouse en cavale.

Apparue dans les pages d'Uncanny X-Men période Chris Claremont, l'Alpha Flight était surtout la création de John Byrne, son dessinateur. Anglais de naissance, mais ayant grandi au Canada, il sauva auparavant Wolverine de la mort que lui destinaient le scénariste et Dave Cockrum, l'artiste qui le précéda, car le mutant venait de la Belle Province.

Cette équipe de super-héros connut un tel succès que Byrne accepta, à contrecoeur, d'en tirer une série à part entière. En vérité, il s'attacha à écrire et dessiner des épisodes se concentrant sur chacun de ses membres, ne les réunissant que pour des circonstances exceptionnelles et tragiques. Il passa ensuite la main à Bill Mantlo et au tout jeune Mike Mignola.

La carrière de l'Alpha Flight se poursuivit, cahin-caha. Brian Michael Bendis extermina les héros durant l'arc The Collective du premier volume de ses New Avengers. Greg Pak et Dale Eaglesham les ressuscitèrent le temps d'une mini-série. Depuis, ces personnages ne faisaient clairement plus partie des plans de Marvel.

Alpha Flight : True North aura-t-il une suite ? Est-ce le prélude à une nouvelle série ? Une sorte de test auprès des lecteurs ? On verra, mais l'initiative réjouira les fans de la première heure, même si elle est forcément frustrante. Trois petites histoires d'une dizaine de pages chacune ne suffisent pas à traiter tous les membres du groupe. Mais les efforts des scénaristes et des dessinateurs sont louables.

Dans la première histoire, Jim Zub met en scène Snowbird et Talisman (la fille de Shaman) dans une intrigue très ramassée et simple, mais dont le dénouement est émouvant. On retrouve les codes de la série : un zeste de fantastique magique, le thème de la filiation, le fait que les personnages sont tous des métisses (mi-humain, mi-mutant, mi-créature divine, etc.), et comme le faisait Byrne, des héros agissant sans que toute l'équipe ne soit mobilisée. Le cadre de l'aventure est dépaysant puisqu'il se situe dans une région reculée du Canada, et le méchant est atypique.

Max Dunbar illustre avec efficacité ce segment. Son trait est vif mais agréable, il maîtrise bien les deux héroïnes (avec un costume très "redesignée" de Talisman - dommage, je préférai celui créé par Byrne). La représentation des pouvoirs est bien exécutée (il faut dire que Snowbird est un personnage très graphique, avec ses transformations).

On passe cependant à un niveau supérieur avec la deuxième histoire, la plus réussie du lot. On la doit à Jed MacKay qui se penche plus particulièrement sur deux outsiders du groupe : le nain Puck et l'hybride Marina. Dès les premiers épisodes de Byrne, une scène mémorable et choquante a lié ces deux personnages puisque Marina, sous l'emprise psychique du Maître du Monde, éventra Puck ! De l'eau a passé sous les ponts depuis et ils se sont réconciliés, même si la créature aquatique demeure une personnalité trouble.

Le récit fait la part belle aux flash-backs puisque Puck raconte comment, en compagnie du chasseur de monstres Ulysses Bloodstone et du sumo Fat Cobra, il traqua un plodex, ancêtre de Marina. L'occasion de rappeler : 1/ que si Puck est un nain, c'est parce que (comme l'a établi Bill Mantlo) il a avalé une épée magique qui, en contrepartie, a réduit sa taille humaine, et 2/ que lui et Marina ont donc en commun des origines presque communes. C'est surtout pour MacKay le prétexte à une réflexion sur le pardon, la résilience et le libre-arbitre (Marina s'est affranchie des moeurs barbares de ses aïeux). Très beau.

Très beau aussi, le dessin de Djibril Morisette-Phan, que je ne connaissais pas : on y devine les influences d'artistes comme Michael Lark, Michael Walsh, un trait un peu charbonneux, dans un découpage simple et des compositions soignées où prime le clair-obscur (les scènes au passé sont superbes). Une révélation.

Enfin, Ed Brisson signe le dernier tiers du numéro. Auteur en vue chez Marvel, il est celui des trois qui se réfère le plus précisément à l'historique de la série en mentionnant des faits remontant à un run de 2011, quand Heather McNeil Hudson/Vindicator commit un crime sous l'emprise du Maître du Monde (encore lui !). Le risque avec ce genre de citations, c'est qu'elle égare le lecteur qui n'en avait pas connaissance auparavant, mais Brisson veille tout de même à ce que son histoire reste lisible.

On voit peu James Hudson et Heather dans leurs costumes identiques, l'auteur préférant insister sur les retrouvailles d'un couple brisé. Les dialogues sont excellents, permettant toujours au lecteur d'apprécier les situations, qui défilent à un rythme soutenu. Le twist final est épatant, inattendu, et indique clairement le souhait de Brisson de poursuivre ce qu'il vient d'entamer (croisons les doigts).

Scott Hepburn dessine cette partie avec son énergie coutumière : cet artiste a rarement eu l'occasion d'animer une série, étant souvent la "doublure" de confrères plus connus (Bachalo sur Spider-Man/Deadpool) ou placé sur des titres vite annulés (Drax). Il livre une copie très propre, dans un style qui se rapproche de Chris Samnee ou Jason Latour.

Tout cela ressemble à un ballon d'essai et même si Marvel publie déjà beaucoup de séries, on aimerait bien qu'une chance soit donnée à Alpha Flight, même en conservant ce format anthologique.   

lundi 9 septembre 2019

MARVEL COMICS #1000


Marvel Comics vient de fêter ses quatre-vingt ans et pour l'occasion l'éditeur a publié un numéro mille (numéro sorti d'on ne sait où, si ce n'est pour ironiser un peu puérilement sur les millièmes épisodes de Detective Comics et Action Comics chez DC). Le résultat ne vaut cependant pas les efforts de la "Distinguée Concurrence" : quatre vingt pages et autant d'artistes très décevantes et inégales, qui donnent surtout l'impression de tenir entre les mains un énorme teaser pour un futur event, ponctué de quelques rappels historiques.

Je choisis de vous en parler sans en dresser une critique traditionnelle car la forme de l'ouvrage décourage le procédé. Mais si critique il devait y avoir quand même, elle concernerait surtout le prix : il vous faudra débourser 9, 99 $ pour posséder ce comic-book ! Une somme sans rapport avec la qualité ou la quantité.


Comme je n'aime pas tailler pour tailler, je vais quand même mettre l'accent sur ce qui fonctionne le mieux, avec une sélection de pages parmi les plus réussies. La contrainte d'un récit en une page n'autorise pas l'à peu près et à ce jeu, seuls les meilleurs tirent leur épingle. Par exemple, cette évocation illustrée de Captain America par Mark Waid et John Cassaday... Mais dont le texte a été censuré par l'équipe éditoriale !


Ensuite, Marvel a convaincu les Immonen (Kathryn et Stuart) pour la fête : depuis la fin du contrat de l'artiste canadien, celui-ci est très discret (on put lire sa nouvelle oeuvre chaque Lundi sur Instagram, un vraie bizarrerie intitulée Grass of Parnassus). Avec sa femme, il anime Patsy "Hellcat" Walker en se fichant ostensiblement de l'anniversaire ou de la chronologie et ce geste iconoclaste fait du bien (même si ce n'est pas exceptionnel).
  

En vérité, c'est lorsque les auteurs déconnent franchement qu'on apprécie le plus ce format. Par exemple quand Joe Hill (le fils de Stephen King) et Mike Allred blaguent avec Dr. Strange qui a quelque problème à laver sa cape magique.


Comme je le dis plus haut, la contrainte paralyse ou motive : dans le cas de Kieron Gillen, mentionner les débuts de Journey into Mystery grâce à Loki, l'exercice reste simple mais merveilleusement intrigant, sublimé par Doug Braithwaite.
  

Réunissez un scénariste à la culture comics impressionnante - Kurt Busiek - et un dessinateur de génie - Steve Rude - et vous avez la Chose des Fantastic Four qui répond à la question "pourquoi je suis un super-héros" en une planche très fournie mais virtuose.


Retour à la comédie pure avec cet échange téléphonique hilarant entre Spider-Man et Otto Octavius, mitonné par Phil Lord & Christopher Miller et les dessins de Javier Rodriguez (bien plus épatant que son compatriote, Marcos Martin, avec le même personnage).


Au rayon "retrouvailles", Gerry Duggan refait équipe avec Chris Samnee (toujours sans éditeur lui aussi depuis la fin de son contrat chez Marvel), qui signe un page magnifique sur la résurrection de Captain America.
   

Peut-être le chef d'oeuvre du lot : Kelly Sue DeConnick et David Lopez refont équipe pour un "gaufrier" de douze cases sur Captain Marvel, impeccablement découpé.


Brad Meltzer écrit une autre page avec Spidey très inspiré, que Julian Totino Tedesco sublime en couleurs directes - prouvant qu'il est aussi bon en art séquentiel que pour ses couvertures. C'est concis, fun, touchant, dynamique.


Enfin, il y a cette pépite qui donne vraiment envie que Kelly Thompson et Pepe Larraz aient l'occasion d'en dire plus au sujet d'Elsa Bloodstone.

Mais pour quelques gemmes, que de déchet !

Al Ewing est le "mastermind" de cette affaire : actuellement en pleine bourre grâce à la série The Immortal Hulk, le scénariste a imaginé une sorte de fil rouge qui court sur tout l'ouvrage. Il est question d'un Masque d'Eternité, légué par Eternity lui-même (une entité cosmique surpuissante), passant de main en main depuis des siècles et qui confère à celui qui le porte le pouvoir d'être l'égal de celui qu'il a en face de lui. Le revers de la médaille : une fois qu'il enlève le masque, il meurt (pas de chance).

La métaphore est signifiante au possible : avec cette cagoule sur la tête, vous devenez le héros de l'histoire. Ewing illustre ceci avec la subtilité d'un pachyderme et on devine vite que Marvel veut réintroduire le Masked Raider comme une sorte de nouvel héros emblématique, dont le masque sera convoité dans un futur event (avec un liste de prétendants incluant aussi bien Captain Marvel, Jessica Jones, Namor ou Hawkeye).

Cette saga a-t-elle un rapport avec le retour programmé de Korvac, indiqué à l'ultime page ? Bizarrement, pour une nouveauté, tout ça a un furieux air de déjà-vu (le lointain passé du masque, la saga de Korvac). Mais le vrai souci est ailleurs : s'agit-il de fêter les 80 ans de Marvel ou d'annoncer un event ? Dans le second cas, cela procède d'une manoeuvre qui banalise maladroitement l'anniversaire. Et, honnêtement, je ne crois guère à la pérennité du Masked Raider.

Sur un plan narratif, (trop) souvent on a droit à un personnage répondant à un intervieweur hors-champ. Seul Busiek et Rude se sortent de ce format avec habileté. A côté de ça, on a une curiosité avec la page sur Black Panther par Christopher Priest et Brian Stelfreeze dans laquelle le scénariste semble presque se plaindre de la popularité actuelle du personnage et considère avec mépris les fans attaché au héros depuis son adaptation cinématographique.

Par ailleurs, deux périodes se détachent : d'abord de 1939 à 1961 et ensuite 1961-2019 (soit la naissance et le développement de Marvel Comics). Là, ce qui agace, c'est que la consigne a clairement été de célébrer l'empire Marvel, en affirmant que tout a été bon, sans distinction. En prime, Conan et Star Wars sont intégrés à Marvel Comics comme s'ils en avaient toujours fait partie !    

A la toute fin, une liste complète des créateurs de la "Maison des Idées" omet Martin Goodman, rien moins que le fondateur de Marvel. Puis les crédits du numéro pointe des absents étonnants comme Mark Millar, Matt Fraction, Ed Brubaker, Greg Rucka, Rick Remender (que l'éditeur n'a sans doute pas jugé dignes de participer). Brian Michael Bendis n'est pas là non plus (pourtant je suis sûr que DC l'aurait laissé écrire une page). Et, bien que C.B. Cebulski ne cesse de promettre que John Byrne est le bienvenu, il n'a pas été sollicité non plus ! Faut-il en rire ou en pleurer ?

On notera aussi le peu de femmes engagées dans ce projet (pas de place pour June Brigman...), alors que Kathryn Immonen, Kelly Thompson, Kelly Sue DeConnick ou Gail Simone ont rédigé parmi les meilleures pages de ce numéro.

Marvel a beaucoup promis avec ce fascicule, notamment en annonçant plusieurs mois à l'avance ses équipes créatives. Mais la forme est frustrante et peu innovante. J'aurai aimé une construction plus originale et ludique (un cadavre exquis ?), peut-être moins de monde mais plus d'espace pour chacun (Ewing se taille la part du lion avec pas moins de vingt-trois pages !), et moins d'auto-promo (qu vient faire là cette page rappelant la sortie ciné du premier Iron Man ?), moins de teasing pour le futur event...

Il y a du beau monde dans ce #1000, mais peu d'esprit. Dommage.