dimanche 7 avril 2019

DETECTIVE COMICS #1000


Batman a 80 ans et Detective Comics la revue qui a publié ses premières aventures atteint son millième numéro. Comme Superman et Action Comics l'an dernier, DC Comics fête cela avec un numéro spécial de 96 pages, réunissant le gratin de l'éditeur. Pourtant, le résultat est très inégal, alternant entre vraies réussites et efforts sans inspiration.


On commence avec The Longest Case où Scott Snyder et Greg Capullo imaginent astucieusement comment une laborieuse investigation de Batman dissimulait un test ourdi par une guilde de détectives (Slam Bradley, Hawkman, Hawkgirl, Martian Manhunter, Bobo le détective Chimp, Traci Thirteen, la Question, Elongated Man) pour y admettre le dark knight.

C'est malin, ludique, et on a envie de revoir cette guilde, au casting épatant. Capullo est en forme (même si la page d'ouverture fait craindre le pire). Snyder montre qu'il excelle dans ce format court (alors qu'il s'obstine dans des histoires interminables).



Kevin Smith a rédigé pour Jim Lee le segmet suivant : Manufacture for Use. L'idée est une fois encore habile (le logo de Batman dissimule une plaque de métal protectrice produite par le pistolet fondu qui a tué ses parents).

Malheureusement, les dessins de Lee gâche tout (je ne comprendrai décidément jamais le culte dont est l'objet cet artiste). Mais bon, c'est le patron chez DC... 


On arrive au premier chef d'oeuvre de la collection : The Legend of Knute Brody (le titre fait penser à un film des frères Coen). Et quel plaisir de voir réunis Paul Dini et Dustin Nguyen !

Ce récit sur un homme de main calamiteux, qui fait foirer tous les coups du Joker, du Châpelier fou, du Sphinx et de Poison Ivy, est drôlissime et sa révélation finale est imparable. La seule trace d'humour dans ce millième numéro.


La rumeur prête à Warren Ellis, l'auteur de The Batman's design, un futur projet avec le héros (dessiné par Bryan Hitch ?). Il s'associe ici à Becky Cloonan pour une poignée de pages qui file à cent à l'heure, dans lesquelles le dark knight, tel un joueur d'échecs, élimine un gang en utilisant le contenu d'un entrepôt où il l'a coincé.

Ce n'est pas renversant, mais en termes d'efficacité et de rythme, difficile de faire mieux. Et Cloonan assure le show.


Le mythique Denny O'Neil fait équipe avec le génial Steve Epting pour un autre sommet de ce numéro : Return to Crime Alley, dans lequel Leslie Thompkins démontre implacablement à Batman que sa croisade contre le crime en a fait un être consumé par la violence et la cruauté.

Graphiquement magnifique, l'épisode est subtilement écrit et déjoue ce que son titre pouvait laisser présager pour réfléchir concrétement sur les conséquences des missions de Batman sur ce dernier.


Et, sans transition, om tombe sur la première cata de ce numéro : Heretic de Christopher Priest et Neal Adams prouve par A + B que deux auteurs célébrés et respectés ne sont pas une garantie de succès.

L'histoire, sur un jeune voleur qui s'est laissé corrompre par l'argent qu'il a volé à Bruce Wayne et dont la famille a préféré se débarrasser, est consternante. Les dessins sont affreux. Rien à sauver.


Proposé gratuitement à la lecture en avant-goût par DC, le chapitre de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, I Know, est un des plus atypiques du lot. Il nous entraîne dans le futur où le Pingouin et Bruce Wayne finissent leurs jours dans une maison de santé. Oswald Cobblepot révèle avoir toujours su qui était Batman et cela a valu la vie sauve à son alter ego.

C'est un peu bavard et statique, d'accord, mais plein de malice et de cruauté. Bendis a fait plaisir à Maleev qui rêve de redessiner Batman depuis longtemps (et ce sera chose faite avec la saga à venir, Leviathan). Jubilatoire.


Là où les uns brillent, les autres sombrent comme le prouve The Last Crime of Gotham, un navet produit par Geoff Johns et Kelley Jones. Là encore situé dans le futur, cette histoire du dernier meurtre résolu par Batman (avec Catwoman, Robin et Echo, la fille de BatCat) est d'une laideur visuelle irrécupérable.

Mais surtout, comme Jim Lee, cela sent le cadeau fait à un des boss de DC, Johns, qui n'a jamais montré d'affinités pour Batman et raconte n'importe quoi.


Le niveau se redresse nettement avec The Precedent qui est dû à James Tynion IV et Alvaro Martinez. En revenant sur le moment où Dick Grayson a découvert le secret de Bruce Wayne et le dilemme de ce dernier pour embarquer le garçon dans sa croisade, le scénario donne surtout à Alfred Pennyworth un rôle d'arbitre.

Les dessins sont somptueux et le script très intelligent. Ah, si ce tandem pouvait lâcher Justice League Dark pour s'occuper de la série Nightwing (allègrement massacrée actuellement par Scott Lobdell)...


Bien entendu, ce millième numéro ne pouvait se passer de la présence du scénariste actuel de Batman et donc Tom King a contribué avec Batman's greatest case. Aidé par Tony Daniel et Joelle Jones au dessin, il signe un segment très verbeux mais à la morale superbe.

En somme, nous dit King, la grande affaire de Batman, c'est sa famille, la Bat-family. Ils sont venus, ils sont tous là, pour une photo de famille. Qui raconte surtout que le héros a bâti un clan pour pallier la perte de ses parents, devenir un père de substitution à son tour. Daniel et Jones ne sont pas au top de leur forme, mais ça reste correct.


Et enfin, comme pour Action Comics, le sommaire s'achève par un avant-goût de Detective Comics #1001 : Medieval. En charge du titre depuis plusieurs mois, le tandem Peter J. Tomasi-Doug Mahnke présente le futur ennemi de Batman, l'Arkham Knight, importé d'un jeu vidéo.

Batman est un "Bad Man" ? C'est ce que pense ce nouveau personnage. Le jeu de mots ne vole pas haut et Mahnke enchaîne les splash-pages avec une voix-off bavarde. Guère passionnant. Comme le titre historique de la chauve-souris depuis le départ de Tynion IV (un des rares à avoir vraiment fait l'effort de redéfinir la revue).

*
Quelques pin-ups agrèmentent le programme :

 Mikel Janin, grand absent de la fête, offre une belle image iconique.

 Jason Fabok signe un poster bien garni, mais où, curieusement,
c'est Catwoman qui occupe le centre de l'image.

Et Amanda Conner, comme souvent depuis un bail maintenant,
assure le service minimum.

Forcément inégal, ce numéro mille réserve tout de même de beaux et bons moments. On en retire tout de même l'impression que ces épisodes anniversaires favorisent la hype plutôt que l'inspiration. Il faut marquer le coup évidemment, mais ce serait encore mieux si tout le monde avait vraiment quelque chose à dire, plutôt que de réserver de la place aux cadres de DC et à certaines anciennes gloires à la peine.

vendredi 5 avril 2019

AGE OF X-MAN : PRISONER X #2, de Vita Ayala et German Peralta


Vita Ayala et German Peralta reviennent avec ce deuxième numéro de Age of X-Man : Prisoner X. Bishop est toujours incarcéré mais a découvert un étrange billet dans sa cellule qui alimente ses doutes sur la réalité dans laquelle il évolue. Le récit se fait plus troublant sans perdre en efficacité.


Psylocke rend visite à Forge, le directeur de la prison de la Salle des Dangers. S'il estime que Bishop est un détenu modèle et peut être réhabilité, elle se montre plus réservée et met en garde contre une comédie jouée par l'ancien X-Man pour abrèger son séjour.


Bishop cherche surtout à savoir qui a glissé le curieux billet dans sa cellule et sa signification. Mais dans la cour de la prison comme au réfectoire, personne ne veut l'aider. Et pour cause, il a contribué à l'emprisonnement de la majorité des détenus.


Il s'adresse ensuite à Hank McCoy mais le Fauve lui passe une nouvelle raclée. C'est une vengeance mais aussi une invitation à enquêter plus discrètement car la surveillance est omniprésente et les sanctions terribles.


Bishop retrouve Dani Moonstar et ensemble ils partagent leur expérience sur ces rêves d'une vie passée bien différente. S'ils doutent de ces souvenirs, ils sont quand même troublés par eux.


Une détenue interpèle alors Bishop et l'entraine dans le réfectoire, désert. Bishop, en l'écoutant palabrer sur sa curiosité malvenue, est sujet à des hallucinations. Confronté à ses doubles, il perd connaissance en les affrontant. Des gardes le ramènent à sa cellule dans un état second...

On pourra reprocher à Prisoner X de ne pas être assez âpre pour un récit se déroulant dans une prison et mettant en scène une sorte d'ancien flic au milieu des gens qu'il a fait arrêter - et qui lui en veulent donc légitimement.

Mais on ne peut guère discuter de l'efficacité de l'écriture de Vita Ayala pour mener cette histoire sur des sentiers inattendus. En vérité, la scénariste s'y entend même très bien pour retourner les faiblesses apparentes de son projets en avantages indéniables.

Ici, la violence est sourde, le malaise pesant. On n'est pas dans Prison Break ou Oz, séries télé carcérales cultes. Tout est beaucoup plus polissé, calme, mais aussi vénéneux. Le fait que Age of X-Man présente une société parallèle où les mutants auraient refaçonné la réalité aboutit à un contexte flippant, où l'amour est interdit (ce qui est développé dans le titre Marvelous X-Men) et où ceux qui enfreignent la loi sont incarcérés dans une prison où il s'agit de les reconditionner.

C'est l'expérience que traverse Bishop dans cet épisode qui va crescendo jusqu'à la dernière page, vraiment angoissante. Au tout début d'ailleurs, si on est attentif, on se doute que l'ancien X-man va subir un traitement de choc car Psylocke met en garde Forge, le directeur de l'établissement pénitentiaire, de ne pas se laisser attendrir par la bonne conduite de Bishop. Lorsqu'il se résigne à le mater, on sait que la manoeuvre sera aussi sournoise qu'expéditive.

Et ainsi on tourne les pages en observant des aperçus de la méthode employée plus tard : Polaris croit qu'elle porte une camisole de force, le Fauve invite Bishop à enquêter en restant discret, Dani Moonstar s'éclipse précipitamment en voyant arriver une mystérieuse détenue qui va précipiter le sort de Bishop...

Les dessins de German Peralta ont le bon goût de ne pas surenchérir. L'artiste découpe l'épisode de manière très classique, sage, et ainsi il endort un peu le lecteur. Ce dernier comprend intuitivement qu'il doit comme Bishop être sur ses gardes, vigilant aux détails qui l'entourent.

Tout est clairement exposé, la colorisation de Vic Spicer le souligne d'ailleurs avec des tons neutres, à dominante de gris. Peralta a un style réaliste, académique, mais solide : les expressions, les gestes sont mesurés, les décors sobres, dépouillés. Tout concourt à une ambiance trop calme pour être honnête, quand bien même le script réserve deux belles scènes de bagarre (le duel Bishop-le Fauve, et l'affrontement hallucinatoire de la fin).

On aurait donc tort de reprocher à Prisoner X sa modestie, au contraire c'est en s'inscrivant dans le registre de la série B, de la fiction en retenue, que ses effets ressortent le mieux. Si son héros n'a a priori rien de bien sympathique, on finit malgré tout par compatir face à ce qui lui arrive. Et on attend de découvrir la suite de son calvaire. 

jeudi 4 avril 2019

YOUNG JUSTICE #4, de Brian Michael Bendis, Patrick Gleason et John Timms


Young Justice est une drôle de série : plutôt riche en péripéties et dotée de bons portraits de ses jeunes héros, son rythme est pourtant inégal car l'intrigue souffre quelque peu des flash-backs consacrés aux membres de l'équipe. Pourtant, ce mois-ci, Brian Michael Bendis presse le pas, sans d'ailleurs modifier sa construction narrative. Et surtout John Timms, l'artiste invité, livre une prestation épatante aux côtés de Patrick Gleason.


Prisonnière des geôles de Lord Opal avec Robin, Jinny Hex, Wonder Girl et Teen Lantern, Amethyst sait qu'elle ne doit pas attendre d'aide de la part des autres maisons du Gemworld. Car elle leur a reprochées leur passivité contre l'ennemi.


Cette prise de position virulente lui a presque valu d'être exclue du concile et bannie sur Terre (dont elle est originaire). Le salut pour les jeunes héros dépend donc de Conner Kent à qui Impulse apprend les circonstances de sa venue sur le Gemworld.


Cependant, Jinny Hex a aussi un tour dans son sac car les gardes de Lord Opal fouillent son véhicule et ouvrent imprudemment une malle de son arrière-grand-père, Jonah, remplie d'artefacts magiques dangereux.


Superboy et Impulse arrivent ensuite et libèrent leurs camarades. Young Justice est réunie. Mais Amethyst abrège ces retrouvailles pour expliquer que la situation reste critique.


En effet, la veille, au palais de Turquoise, qui lui conseillait de rentrer sur Terre pour calmer le concile, un tremblement de terre ébranla le palais. La princesse devait à l'intérieur trouver Robin tout juste téléporté sur le Gemworld...

La manière dont Brian Michael Bendis a choisi de construire de premier arc narratif de Young Justice est louable mais un peu frustrante. En effet le scénariste a pensé à présenter les personnages, historiques ou non, de l'équipe pour ceux qui ne les connaissaient pas (ou peu). C'est toujours mieux que tous ces auteurs qui démarrent une histoire comme si tout le monde savait qui était qui.

Mais ce  dispositif a un inconvénient : il étire l'intrigue et en ralentit le rythme, malgré les scènes d'action spectaculaires à chaque numéro. Après avoir réintroduit Wonder Girl, Superboy, ce mois-ci c'est au tour de la princesse Amethyst d'avoir droit à ses planches rétrospectives.

Cependant, cette fois, il s'agit moins de dresser le profil de la jeune femme que d'exposer la situation du Gemworld à travers elle. Constatant depuis longtemps les agressions de Lord Opal contre les autres familles de cette planète, elle fustige la passivité des divers nobles et suspecte même l'un d'eux de vouloir s'allier avec l'ennemi. Cette attitude offensive lui vaut des inimitiés, une menace de bannissement, d'autant plus qu'elle est originaire de la Terre, tenue pour responsable de la désolation du Gemworld.

Bendis réussit impeccablement à conférer un tempérament de feu à l'héroïne, alors même qu'elle n'est pas une figure historique de la Young Justice. Ainsi devient-elle le pivot du récit.

L'autre réussite du numéro concerne Superboy alias Conner Kent, qu'on avait découvert bien docile face aux gardes de Lord Opal. Quand sa famille est menacée, il réagit et suit Impulse pour libérer Robin, Wonder Girl, Jinny Hex et Teen Lantern, co-détenus avec Amethyst.

Vous l'avez deviné : à la fin de cet épisode, l'équipe est réunie au grand complet. Enfin ! A deux numéros de la fin de l'arc, la suite s'annonce mouvementée, même si on aura droit à un retour en arrière concernant Robin puis Impulse.

Le tonus de ce chapitre doit beaucoup également à ses artistes. John Timms est l'invité du mois et pour celui qui a longtemps dessiné la série Harley Quinn, animer Amethyst est du sur-mesure. Son trait dynamique s'accorde parfaitement au caractère bien trempée de la princesse, et il ne mâche pas ses efforts pour les décors. Son découpage valorise bien chaque scène.

Patrick Gleason s'est montré très inégal depuis le début, visiblement mal à l'aise avec cette répartition des rôles graphiques mais aussi moins précis depuis qu'il se passe des services d'un encreur. Cependant, ici, ses planches retrouvent de l'allant et de la finesse, il dispose de quoi s'amuser davantage, notamment quand Superboy réagit et que les bagages de Jinny Hex font des siennes (deux splash-pages bien explosives).

Young Justice est donc une série un peu bancale, qui gagnera certainement à être rééxaminée durant son prochain arc, dans une histoire affranchie des contraintes de présentations de ses héros. En l'état, c'est un divertissement honnête, classique, scolaire, au potentiel encore en sommeil.

La variant cover de Dan Mora.

mercredi 3 avril 2019

BAD LUCK CHUCK #1, de Lela Gwenn et Matthew Dow Smith


Avec son titre qui claque et son pitch accrocheur, Bad Luck Chuck ressemble parfaitement à un "sleeper", ce genre de comics qui l'air de rien pourrait devenir un succès. Un nouveau coup gagnant pour Dark Horse Comics ? En tout cas, le premier épisode écrit par Lela Gwenn et dessiné par Matthew Dow Smith est captivant.


Tashi Charlene "Chuck" Manchester est littéralement maudite. Mais elle a su faire de ce handicap un lucratif atout puisqu'elle provoque pour des clients des catastrophes. C'est ainsi qu'elle est sollicité par Mme Afolayan.
   

Sa fille, Fayola, a été embrigadée par un gourou, Papa Freedom. Chuck accepte de la tirer de là, mais remarque vite qu'elle est suivie par deux gredins qui ont la même mission - et, elle l'ignore, le même employeur qu'elle.


Cependant, un inspecteur d'une compagnie d'assurances, Ean Sterling, enquête sur Chuck depuis huit ans, ayant ainsi relié une série d'accidents. Fayola, elle, ramenée en ville, convainc Chuck de la protéger car sa mère veut la récupérer pour mettre la main sur les vingt millions de dollars hérités de son grand-père.


Sterling rencontre des membres de la secte de Papa Freedom, dont une femme qui a filmé avec son téléphone portable l'évasion de Fayola avec Chuck. Il croit détenir la preuve qui accablera cette dernière.


La police vient arrêter Chuck chez elle. Mais au poste de police, la vidéo réquisitionnée par Sterling s'avère illisible. Les deux suiveurs sont appréhendés tandis que les deux femmes sont relâchés - ce qui ne convient ni à Mme Afolayan ni à Papa Freedom...

Cette semaine a été chargée en sorties, d'ailleurs je n'ai pas encore pu écrire toutes les critiques pour les couvrir (il manque celles de Detective Comics #1000, de Martian Manhunter #4 et Batman Beyond #30). Ce que je sais déjà, c'est que je ne veux plus être soumis à autant de lectures hebdomadaires. Et que j'ai surtout besoin de lire autre chose que du super-héros (d'ailleurs, mes trois coups de coeur ont été à Dial H for Hero, Isola et Sabrina the teenage witch).

Je pense donc que je vais m'intéresser davantage à ce qu'offrent d'autres éditeurs que les "Big Two". Et ce n'est pas ce qui manque. Dark Horse Comics pique ma curiosité de plus en plus depuis que je suis Black Hammer de Jeff Lemire, je me rends compte que cet éditeur a un choix varié (même si certains titres sont des spin-off et d'autres subissent de gros retards - où est passé The Seeds de Nocenti et Aja ?).

Pour Bad Luck Chuck, j'y suis allé au feeling. Le titre m'a intrigué, j'ignorai tout du reste - les auteurs, le sujet. Et ainsi, sans préjugés, j'ai été conquis. C'est original, dense, drôle et intrigant, très bien dessiné. Une pépite à côté de laquelle il ne faut pas passer.

Lela Gwenn a imaginé cette héroïne atypique, frappée d'une malédiction qui lui permet de provoquer des catastrophes (mineures) mais qui a su en tirer profit. Besoin d'un sabotage ? De truander les assurances ? De flanquer la pagaille ? D'embarrasser quelqu'un ? Bref, les "désastres sur commande", c'est la spécialité de la maison.

Le numéro est bien plein et palpitant : recrutée pour sortir une jeune femme d'une secte par la mère de celle-ci, Chuck accomplit sa mission sans se douter que sa cliente convoite un sacré butin laissé en héritage à sa fille. Evidemment, le gourou ne va pas être ravi de voir sa disciple le quitter ainsi. Et, pour ne rien arranger, Chuck est traquée par un détective d'une compagnie d'assurances qui a deviné qu'elle était à plusieurs accidents frauduleux.

L'argument est redoutablement efficace puisqu'il puise dans la source même d'une bonne fiction : sans malchance, pas de péripéties, et donc pas d'ennuis pour le héros de l'histoire. Alors, pensez, une héroïne qui peut causer des désastres, en tire profit, se met à dos un assureur, un gourou et une marâtre, en voilà de la matière pour une série ! Gwen l'exploite avec ironie et beaucoup de rythme, c'est un régal.

Le dessin de Matthew Dow Smith est également excellent, sans être tape-à-l'oeil. Son style évoque celui de Michael Gaydos (Jessica Jones, Pearl) et de Matthew Southworth (Stumptown), réaliste sans être photographique.

Il a compris qu'il n'était pas utile d'en rajouter, le script étant suffisamment fort. Ainsi Chuck n'est pas une héroïne spectaculaire, elle semble même assez blasée, ou en tout cas mesurée. Smith la représente de manière normale, sans look précis, ordinaire. On imagine qu'elle a la trentaine et son apparence se fond dans la masse : c'est bien vu car il vaut mieux ne pas se faire remarquer avec un job comme le sien. Elle agit sans grand effet, laissant faire son don atypique, et ce côté débonnaire rend le récit amusant.

Par effet de contraste, les personnages plus antipathiques n'ont eux non plus pas besoin d'être soulignés. On devien dès le début que Mme Afolayan n'est pas très nette, que Ean Sterling le détective des assurances sera un adversaire coriance, et que Papa Freedom est un chef de clan menaçant.

Le flux de lecture est très souple, les transitions entre les scènes très fluides. On arrive à la fin de l'épisode en ayant absorbé un taux élevé d'informations mais sans avoir le sentiment d'être submergé, tous les éléments ayant été bien décrits et distribués, et le découpage graphique aidant à cette "digestion".

Il va de soi que, vu la nature particulière de l'héroïne, la suite ne sera pas un long fleuve tranquille et l'aventure de Chuck Manchester et Fayola Afolayan promet donc d'être jubilatoire. En tout cas, on n'a pas envie de les lâcher là.

mardi 2 avril 2019

SABRINA THE TEENAGE WITCH #1, de Kelly Thompson et Veronica Fish


Le succès récent de la série Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur Netflix a motivé l'éditeur Archie Comics à lancer un nouveau comic-book avec la jeune sorcière (en parallèle avec le titre Chilling Adventures of Sabrina, plus horrifique). Pour l'instant, Sabrina the Teenage Witch se présente comme une mini en cinq numéros, qui deviendra régulière en cas de succès. Et la qualité étant au rendez-vous, ça devrait le faire.


C'est le jour de la rentrée des classes à Greendale. Sabrina Spellman se réveille et son chat, Salem (un ancien sorcier réincarné), se moque d'elle car elle modifie par la magie son apparence pour passer inaperçue au lycée.


En arrivant au lycée, Sabrina est bousculée par Radka Ransom mais un jeune élève, Harvey, l'aide à ramasser ses affaires puis lui indique le bureau du principal. Son premier cours sur l'Histoire américaine l'ennuie tant qu'elle jette un sort pour l'abréger.


Alors qu'elle range ses affaires dans son casier, Sabrina est abordée par Ren Ransom qui la drague en se croyant irrésistible. Elle n'est pas insensible à son charme et jette un nouveau sort pour l'encourager.


C'est l'heure du cours de sport et Sabrina fait connaissance avec Jessa Chiang, la souffre-douleur de Radka. Elle reçoit un sort humiliant qui vaut aux trois filles une convocation chez le principal.


Punies, Sabrina et Jessa quittent le lycée à la nuit tombée et rentrent chez elle en coupant par la forêt. Elles y sont attaquées par un démon qui assomme Jessa. Sabrina use de magie contre la créature dont elle découvre les hôtes..

Il faut vraiment souhaiter que cette production rencontre le succès escompté par son éditeur car c'est véritablement une exquise friandise. Après plusieurs jours à critiquer des comics super-héroïques plus ou moins convaincants, plonger dans ce premier numéro de Sabrina the teenage witch est une respiration enthousiasmante.

La récente série sur Netflix donnait une version sombre de l'ancien show des années 90, qui a justement pu déconcerter ou ravir à cause de cela (pour ma part, en tout cas, j'ai apprécié). Kelly Thompson a choisi, en accord avec l'équipe éditoriale d'Archie Comics, de ne pas suivre cette direction pour livrer un divertissement plus léger mais non puérile.

En surface, il y a quelque chose de désuet : Archie Comics et son emblématique héros-vedett Archie ont longtemps donné l'image de BD kitsch, au graphisme cartoon, même si le propos était plus progressiste. Puis récemment, sous l'impulsion de Mark Waid, la série a mué pour être plus raccord avec l'époque, graphiquement aussi grâce à Fiona Staples, puis Annie Wu et Veronica Fish. Ayant atteint les 700 numéros, elle est désormais pilotée par Nick Spencer et Marguerite Sauvage.

Véritable franchise, les comics Archie se déclinent sur tous les tons, y compris avec des vampires, des histoires durant la seconde guerre mondiale, et a droit à des crossovers avec DC Comics.

Kelly Thompson a donc choisi de privilégier un récit qui conserverait la fraîcheur des origines tout en l'inscrivant de nos jours. L'héroïne est telle qu'on la connaît dans la série télé, déjà au fait de ses pouvoirs magiques, avec ses cheveux blancs, mais à moitié humaine et à moitié sorcière. Son chat parlant Salem (réincarnation d'un sorcier) lui sert de garde du corps et d'animal de compagnie, elle vit avec lui chez ses tantes Hilda et Zelda et va au lycée - la série débute par la rentrée des classes.

La scénariste, qui excelle dans ces portraits de jeune fille/femme à la double vie (voir Kate Bishop/Hawkeye chez Marvel), nuance tout ça très habilement avec les commentaires en voix-off (ou "on") de Sabrina, qui décrit le lycée comme un petit enfer sur Terre. On le vérifie très vite avec le personnage de Radka, une vraie peste, qui va s'attirer les foudres de la jeune sorcière et va lui attirer des ennuis de la part du principal.

Il y a aussi du sentiment dans cette chronique pimentée de fantastique avec deux garçons pour lesquels le coeur de Sabrina balance : d'un côté le galant Harvey, de l'autre le séducteur Ren - qui se trouve être le frère de Radka. En peu de pages et quelques scènes bien campées, Thompson établit le contexte et pose le casting de sa série, avec une efficacité remarquable. Le tout saupoudré de dialogues enlevées, plein d'esprit : l'auteur est en grande forme, requinquée après les échecs de Hawkeye et West Coast Avengers. Sa fantaisie s'exprime bien plus librement ici.
  
 Character's designs par Veronica Fish.

Thompson n'est pas toujours bien servie chez Marvel pour les artistes chargés d'illustrer ses scripts (exception faite de sa collaboration avec Leonardo Romero). Archie Comics lui a adjointe Veronica Fish, une habituée de leurs projets. Et ça "matche" formidablement.

Fish présente la particularité de travailler avec son mari, Andy, encreur (une curiosité : de nos jours, je ne vois guère que Terry et Rachel Dodson qui forment aussi un duo pareil). Leur complicité est impeccable et le trait superbe de Veronica est particulièrement bien mis en valeur.

Elle croque des personnages très expressifs, dont le jeunesse est idéalement rendue. Sabrina et ses camarades sont très crédibles, faisant leur âge, vêtus comme des adolescents normaux, avec une légère touche rétro (voir le character's design de l'héroïne ci-dessus). Et la mise en couleurs est superbe, délicate et lumineuse.

Les amateurs de variant covers auront l'embarras du choix, mais ceux qui achéteront l'exemplaire avec la couverture régulière de Veronica Fish (également réussie) ne sont pas frustrés puisquà la fin du numéro, on trouve une galerie complète. J'ai quand même un gros faible pour celle d'Adam Hughes, qui signe une Sabrina sexy en diable (voir ci-dessous).

Pétillant, efficace, très beau, ce premier épisode est une réussite totale. Le cliffhanger est accrocheur. Je croise les doigts pour que ça marche !

 La variant cover d'Adam Hughes.
Toutes les variant covers de ce premier épisode.