jeudi 4 avril 2019

YOUNG JUSTICE #4, de Brian Michael Bendis, Patrick Gleason et John Timms


Young Justice est une drôle de série : plutôt riche en péripéties et dotée de bons portraits de ses jeunes héros, son rythme est pourtant inégal car l'intrigue souffre quelque peu des flash-backs consacrés aux membres de l'équipe. Pourtant, ce mois-ci, Brian Michael Bendis presse le pas, sans d'ailleurs modifier sa construction narrative. Et surtout John Timms, l'artiste invité, livre une prestation épatante aux côtés de Patrick Gleason.


Prisonnière des geôles de Lord Opal avec Robin, Jinny Hex, Wonder Girl et Teen Lantern, Amethyst sait qu'elle ne doit pas attendre d'aide de la part des autres maisons du Gemworld. Car elle leur a reprochées leur passivité contre l'ennemi.


Cette prise de position virulente lui a presque valu d'être exclue du concile et bannie sur Terre (dont elle est originaire). Le salut pour les jeunes héros dépend donc de Conner Kent à qui Impulse apprend les circonstances de sa venue sur le Gemworld.


Cependant, Jinny Hex a aussi un tour dans son sac car les gardes de Lord Opal fouillent son véhicule et ouvrent imprudemment une malle de son arrière-grand-père, Jonah, remplie d'artefacts magiques dangereux.


Superboy et Impulse arrivent ensuite et libèrent leurs camarades. Young Justice est réunie. Mais Amethyst abrège ces retrouvailles pour expliquer que la situation reste critique.


En effet, la veille, au palais de Turquoise, qui lui conseillait de rentrer sur Terre pour calmer le concile, un tremblement de terre ébranla le palais. La princesse devait à l'intérieur trouver Robin tout juste téléporté sur le Gemworld...

La manière dont Brian Michael Bendis a choisi de construire de premier arc narratif de Young Justice est louable mais un peu frustrante. En effet le scénariste a pensé à présenter les personnages, historiques ou non, de l'équipe pour ceux qui ne les connaissaient pas (ou peu). C'est toujours mieux que tous ces auteurs qui démarrent une histoire comme si tout le monde savait qui était qui.

Mais ce  dispositif a un inconvénient : il étire l'intrigue et en ralentit le rythme, malgré les scènes d'action spectaculaires à chaque numéro. Après avoir réintroduit Wonder Girl, Superboy, ce mois-ci c'est au tour de la princesse Amethyst d'avoir droit à ses planches rétrospectives.

Cependant, cette fois, il s'agit moins de dresser le profil de la jeune femme que d'exposer la situation du Gemworld à travers elle. Constatant depuis longtemps les agressions de Lord Opal contre les autres familles de cette planète, elle fustige la passivité des divers nobles et suspecte même l'un d'eux de vouloir s'allier avec l'ennemi. Cette attitude offensive lui vaut des inimitiés, une menace de bannissement, d'autant plus qu'elle est originaire de la Terre, tenue pour responsable de la désolation du Gemworld.

Bendis réussit impeccablement à conférer un tempérament de feu à l'héroïne, alors même qu'elle n'est pas une figure historique de la Young Justice. Ainsi devient-elle le pivot du récit.

L'autre réussite du numéro concerne Superboy alias Conner Kent, qu'on avait découvert bien docile face aux gardes de Lord Opal. Quand sa famille est menacée, il réagit et suit Impulse pour libérer Robin, Wonder Girl, Jinny Hex et Teen Lantern, co-détenus avec Amethyst.

Vous l'avez deviné : à la fin de cet épisode, l'équipe est réunie au grand complet. Enfin ! A deux numéros de la fin de l'arc, la suite s'annonce mouvementée, même si on aura droit à un retour en arrière concernant Robin puis Impulse.

Le tonus de ce chapitre doit beaucoup également à ses artistes. John Timms est l'invité du mois et pour celui qui a longtemps dessiné la série Harley Quinn, animer Amethyst est du sur-mesure. Son trait dynamique s'accorde parfaitement au caractère bien trempée de la princesse, et il ne mâche pas ses efforts pour les décors. Son découpage valorise bien chaque scène.

Patrick Gleason s'est montré très inégal depuis le début, visiblement mal à l'aise avec cette répartition des rôles graphiques mais aussi moins précis depuis qu'il se passe des services d'un encreur. Cependant, ici, ses planches retrouvent de l'allant et de la finesse, il dispose de quoi s'amuser davantage, notamment quand Superboy réagit et que les bagages de Jinny Hex font des siennes (deux splash-pages bien explosives).

Young Justice est donc une série un peu bancale, qui gagnera certainement à être rééxaminée durant son prochain arc, dans une histoire affranchie des contraintes de présentations de ses héros. En l'état, c'est un divertissement honnête, classique, scolaire, au potentiel encore en sommeil.

La variant cover de Dan Mora.

mercredi 3 avril 2019

BAD LUCK CHUCK #1, de Lela Gwenn et Matthew Dow Smith


Avec son titre qui claque et son pitch accrocheur, Bad Luck Chuck ressemble parfaitement à un "sleeper", ce genre de comics qui l'air de rien pourrait devenir un succès. Un nouveau coup gagnant pour Dark Horse Comics ? En tout cas, le premier épisode écrit par Lela Gwenn et dessiné par Matthew Dow Smith est captivant.


Tashi Charlene "Chuck" Manchester est littéralement maudite. Mais elle a su faire de ce handicap un lucratif atout puisqu'elle provoque pour des clients des catastrophes. C'est ainsi qu'elle est sollicité par Mme Afolayan.
   

Sa fille, Fayola, a été embrigadée par un gourou, Papa Freedom. Chuck accepte de la tirer de là, mais remarque vite qu'elle est suivie par deux gredins qui ont la même mission - et, elle l'ignore, le même employeur qu'elle.


Cependant, un inspecteur d'une compagnie d'assurances, Ean Sterling, enquête sur Chuck depuis huit ans, ayant ainsi relié une série d'accidents. Fayola, elle, ramenée en ville, convainc Chuck de la protéger car sa mère veut la récupérer pour mettre la main sur les vingt millions de dollars hérités de son grand-père.


Sterling rencontre des membres de la secte de Papa Freedom, dont une femme qui a filmé avec son téléphone portable l'évasion de Fayola avec Chuck. Il croit détenir la preuve qui accablera cette dernière.


La police vient arrêter Chuck chez elle. Mais au poste de police, la vidéo réquisitionnée par Sterling s'avère illisible. Les deux suiveurs sont appréhendés tandis que les deux femmes sont relâchés - ce qui ne convient ni à Mme Afolayan ni à Papa Freedom...

Cette semaine a été chargée en sorties, d'ailleurs je n'ai pas encore pu écrire toutes les critiques pour les couvrir (il manque celles de Detective Comics #1000, de Martian Manhunter #4 et Batman Beyond #30). Ce que je sais déjà, c'est que je ne veux plus être soumis à autant de lectures hebdomadaires. Et que j'ai surtout besoin de lire autre chose que du super-héros (d'ailleurs, mes trois coups de coeur ont été à Dial H for Hero, Isola et Sabrina the teenage witch).

Je pense donc que je vais m'intéresser davantage à ce qu'offrent d'autres éditeurs que les "Big Two". Et ce n'est pas ce qui manque. Dark Horse Comics pique ma curiosité de plus en plus depuis que je suis Black Hammer de Jeff Lemire, je me rends compte que cet éditeur a un choix varié (même si certains titres sont des spin-off et d'autres subissent de gros retards - où est passé The Seeds de Nocenti et Aja ?).

Pour Bad Luck Chuck, j'y suis allé au feeling. Le titre m'a intrigué, j'ignorai tout du reste - les auteurs, le sujet. Et ainsi, sans préjugés, j'ai été conquis. C'est original, dense, drôle et intrigant, très bien dessiné. Une pépite à côté de laquelle il ne faut pas passer.

Lela Gwenn a imaginé cette héroïne atypique, frappée d'une malédiction qui lui permet de provoquer des catastrophes (mineures) mais qui a su en tirer profit. Besoin d'un sabotage ? De truander les assurances ? De flanquer la pagaille ? D'embarrasser quelqu'un ? Bref, les "désastres sur commande", c'est la spécialité de la maison.

Le numéro est bien plein et palpitant : recrutée pour sortir une jeune femme d'une secte par la mère de celle-ci, Chuck accomplit sa mission sans se douter que sa cliente convoite un sacré butin laissé en héritage à sa fille. Evidemment, le gourou ne va pas être ravi de voir sa disciple le quitter ainsi. Et, pour ne rien arranger, Chuck est traquée par un détective d'une compagnie d'assurances qui a deviné qu'elle était à plusieurs accidents frauduleux.

L'argument est redoutablement efficace puisqu'il puise dans la source même d'une bonne fiction : sans malchance, pas de péripéties, et donc pas d'ennuis pour le héros de l'histoire. Alors, pensez, une héroïne qui peut causer des désastres, en tire profit, se met à dos un assureur, un gourou et une marâtre, en voilà de la matière pour une série ! Gwen l'exploite avec ironie et beaucoup de rythme, c'est un régal.

Le dessin de Matthew Dow Smith est également excellent, sans être tape-à-l'oeil. Son style évoque celui de Michael Gaydos (Jessica Jones, Pearl) et de Matthew Southworth (Stumptown), réaliste sans être photographique.

Il a compris qu'il n'était pas utile d'en rajouter, le script étant suffisamment fort. Ainsi Chuck n'est pas une héroïne spectaculaire, elle semble même assez blasée, ou en tout cas mesurée. Smith la représente de manière normale, sans look précis, ordinaire. On imagine qu'elle a la trentaine et son apparence se fond dans la masse : c'est bien vu car il vaut mieux ne pas se faire remarquer avec un job comme le sien. Elle agit sans grand effet, laissant faire son don atypique, et ce côté débonnaire rend le récit amusant.

Par effet de contraste, les personnages plus antipathiques n'ont eux non plus pas besoin d'être soulignés. On devien dès le début que Mme Afolayan n'est pas très nette, que Ean Sterling le détective des assurances sera un adversaire coriance, et que Papa Freedom est un chef de clan menaçant.

Le flux de lecture est très souple, les transitions entre les scènes très fluides. On arrive à la fin de l'épisode en ayant absorbé un taux élevé d'informations mais sans avoir le sentiment d'être submergé, tous les éléments ayant été bien décrits et distribués, et le découpage graphique aidant à cette "digestion".

Il va de soi que, vu la nature particulière de l'héroïne, la suite ne sera pas un long fleuve tranquille et l'aventure de Chuck Manchester et Fayola Afolayan promet donc d'être jubilatoire. En tout cas, on n'a pas envie de les lâcher là.

mardi 2 avril 2019

SABRINA THE TEENAGE WITCH #1, de Kelly Thompson et Veronica Fish


Le succès récent de la série Les Nouvelles Aventures de Sabrina sur Netflix a motivé l'éditeur Archie Comics à lancer un nouveau comic-book avec la jeune sorcière (en parallèle avec le titre Chilling Adventures of Sabrina, plus horrifique). Pour l'instant, Sabrina the Teenage Witch se présente comme une mini en cinq numéros, qui deviendra régulière en cas de succès. Et la qualité étant au rendez-vous, ça devrait le faire.


C'est le jour de la rentrée des classes à Greendale. Sabrina Spellman se réveille et son chat, Salem (un ancien sorcier réincarné), se moque d'elle car elle modifie par la magie son apparence pour passer inaperçue au lycée.


En arrivant au lycée, Sabrina est bousculée par Radka Ransom mais un jeune élève, Harvey, l'aide à ramasser ses affaires puis lui indique le bureau du principal. Son premier cours sur l'Histoire américaine l'ennuie tant qu'elle jette un sort pour l'abréger.


Alors qu'elle range ses affaires dans son casier, Sabrina est abordée par Ren Ransom qui la drague en se croyant irrésistible. Elle n'est pas insensible à son charme et jette un nouveau sort pour l'encourager.


C'est l'heure du cours de sport et Sabrina fait connaissance avec Jessa Chiang, la souffre-douleur de Radka. Elle reçoit un sort humiliant qui vaut aux trois filles une convocation chez le principal.


Punies, Sabrina et Jessa quittent le lycée à la nuit tombée et rentrent chez elle en coupant par la forêt. Elles y sont attaquées par un démon qui assomme Jessa. Sabrina use de magie contre la créature dont elle découvre les hôtes..

Il faut vraiment souhaiter que cette production rencontre le succès escompté par son éditeur car c'est véritablement une exquise friandise. Après plusieurs jours à critiquer des comics super-héroïques plus ou moins convaincants, plonger dans ce premier numéro de Sabrina the teenage witch est une respiration enthousiasmante.

La récente série sur Netflix donnait une version sombre de l'ancien show des années 90, qui a justement pu déconcerter ou ravir à cause de cela (pour ma part, en tout cas, j'ai apprécié). Kelly Thompson a choisi, en accord avec l'équipe éditoriale d'Archie Comics, de ne pas suivre cette direction pour livrer un divertissement plus léger mais non puérile.

En surface, il y a quelque chose de désuet : Archie Comics et son emblématique héros-vedett Archie ont longtemps donné l'image de BD kitsch, au graphisme cartoon, même si le propos était plus progressiste. Puis récemment, sous l'impulsion de Mark Waid, la série a mué pour être plus raccord avec l'époque, graphiquement aussi grâce à Fiona Staples, puis Annie Wu et Veronica Fish. Ayant atteint les 700 numéros, elle est désormais pilotée par Nick Spencer et Marguerite Sauvage.

Véritable franchise, les comics Archie se déclinent sur tous les tons, y compris avec des vampires, des histoires durant la seconde guerre mondiale, et a droit à des crossovers avec DC Comics.

Kelly Thompson a donc choisi de privilégier un récit qui conserverait la fraîcheur des origines tout en l'inscrivant de nos jours. L'héroïne est telle qu'on la connaît dans la série télé, déjà au fait de ses pouvoirs magiques, avec ses cheveux blancs, mais à moitié humaine et à moitié sorcière. Son chat parlant Salem (réincarnation d'un sorcier) lui sert de garde du corps et d'animal de compagnie, elle vit avec lui chez ses tantes Hilda et Zelda et va au lycée - la série débute par la rentrée des classes.

La scénariste, qui excelle dans ces portraits de jeune fille/femme à la double vie (voir Kate Bishop/Hawkeye chez Marvel), nuance tout ça très habilement avec les commentaires en voix-off (ou "on") de Sabrina, qui décrit le lycée comme un petit enfer sur Terre. On le vérifie très vite avec le personnage de Radka, une vraie peste, qui va s'attirer les foudres de la jeune sorcière et va lui attirer des ennuis de la part du principal.

Il y a aussi du sentiment dans cette chronique pimentée de fantastique avec deux garçons pour lesquels le coeur de Sabrina balance : d'un côté le galant Harvey, de l'autre le séducteur Ren - qui se trouve être le frère de Radka. En peu de pages et quelques scènes bien campées, Thompson établit le contexte et pose le casting de sa série, avec une efficacité remarquable. Le tout saupoudré de dialogues enlevées, plein d'esprit : l'auteur est en grande forme, requinquée après les échecs de Hawkeye et West Coast Avengers. Sa fantaisie s'exprime bien plus librement ici.
  
 Character's designs par Veronica Fish.

Thompson n'est pas toujours bien servie chez Marvel pour les artistes chargés d'illustrer ses scripts (exception faite de sa collaboration avec Leonardo Romero). Archie Comics lui a adjointe Veronica Fish, une habituée de leurs projets. Et ça "matche" formidablement.

Fish présente la particularité de travailler avec son mari, Andy, encreur (une curiosité : de nos jours, je ne vois guère que Terry et Rachel Dodson qui forment aussi un duo pareil). Leur complicité est impeccable et le trait superbe de Veronica est particulièrement bien mis en valeur.

Elle croque des personnages très expressifs, dont le jeunesse est idéalement rendue. Sabrina et ses camarades sont très crédibles, faisant leur âge, vêtus comme des adolescents normaux, avec une légère touche rétro (voir le character's design de l'héroïne ci-dessus). Et la mise en couleurs est superbe, délicate et lumineuse.

Les amateurs de variant covers auront l'embarras du choix, mais ceux qui achéteront l'exemplaire avec la couverture régulière de Veronica Fish (également réussie) ne sont pas frustrés puisquà la fin du numéro, on trouve une galerie complète. J'ai quand même un gros faible pour celle d'Adam Hughes, qui signe une Sabrina sexy en diable (voir ci-dessous).

Pétillant, efficace, très beau, ce premier épisode est une réussite totale. Le cliffhanger est accrocheur. Je croise les doigts pour que ça marche !

 La variant cover d'Adam Hughes.
Toutes les variant covers de ce premier épisode.

lundi 1 avril 2019

BLACK HAMMER : AGE OF DOOM #9, de Jeff Lemire et Dean Ormston


Si on me demandait quels sont les scénaristes à suivre absolument actuellement, je répondrai facilement en citant Tom King (Batman, Heroes in Crisis) et Jeff Lemire. Ce dernier pour (notamment mais surtout) Black Hammer : Age of Doom. Série imprévisible et passionnante (mais pas seulement parce qu'elle est imprévisible), cette production est un tour de force constant, visuellement étonnante grâce à Dean Ormston. C'est simple : il y a elle et les autres, loin derrière.


Abe fait sa ronde de nuit dans le musée de Spyral City. Il manque de renverser le buste de l'astronaute Randall Weird, mort en mission en 1956. Dehors l'orage gronde et le tonnerre retentit.


Au même moment, dans un immeuble abandonnée, Lucy Weber écoute Talky-Walky lui résumer sa folle aventure. Mais elle refuse de croire à ses élucubrations concernant une équipe de super-héros, une réalité réécrite, et s'en va.


Sur Mars, Mark Markz découvre son vaisseau saccagé et son amant, Kev Kevz, battu à mort. Sa vengeance sera terrible : il tue tous les membres du Concile de la planète, même leur chef qui implore sa pitié en lui promettant qu'il peut revenir vivre parmi eux.


Sa rencontre avec Talky a perturbé Lucy au point qu'elle préfère quitter son boulot sur un coup de tête. De passage chez sa mère, elle fouille dans les affaires de son défunt père puis se rend au garde-meubles où sont entreposés ses autres effets.


Là, comme le lui avait dit Talky, elle trouve son marteau magique et recouvre la mémoire. Elle rejoint le robot, sur le point de se suicider, et accepte de l'aider à retrouver les autres membres du groupe.

Au début, quand Black Hammer (tout court) a démarré, je l'ai lu comme un exercice de style, brillant, mais guère plus. Jeff Lemire s'amusait visiblement beaucoup à réinterpréter de grands classiques de Dc et Marvel avec son groupe de super-héros à la ramasse dans une ferme voisine d'un patelin dont il ne pouvait s'échapper après avoir vaincu leur plus grand adversaire.

Puis, la série a entamé sa mue, de manière inattendue, en prenant un nouveau nom, Age of Doom, qui indiquait bien que ça ne rigolait plus, que Lemire avait une vraie ambition, et pas seulement celle d'être le rédacteur d'une fan-fiction sophistiquée. Comme chez les plus grands romanciers modernes, le scénariste a alors fait de sa série, de son genre, la matière de son récit : Black Hammer : Age of Doom prenait une dimension méta-textuelle fascinante et ludique, où littéralement tout était permis puisque rien n'était interdit.

Ainsi donc l'auteur décidait-il, sous nos yeux, que, quitte à s'inspirer de ce qu'il aimait, autant tout oser. Sa série ne serait pas tant une classique série d'aventures super-héroïques, mais une sorte de super-série, abolissant les frontières, dépassant les bornes, se permettant même de remplacer son dessinateur attitré par des suppléants aussi fous pour des épisodes incroyables, avant de revenir au coeur de l'intrigue initiale mais où tous les meubles auraient changé de place, où le lecteur serait le seul (ou presque) à se souvenir de ce qui était là avant - mais sans savoir pourquoi tout était bouleversé.

Jeff Lemire n'est pas un scénariste qui veut réinventer la roue au sein du système bien encadré d'une major company comme Marvel ou DC, où il a fini par se sentir à l'étroit ou trop dirigé (même s'il va s'amuser bientôt dans un crossover avec la Justice League). Non, en vérité, Jeff Lemire dissèque, autopsie, et refaçonne les comics de super-héros comme un Dr. Frankenstein, produisant une créature à la fois antique et inédite.

Parce qu'il est publié par Dark Horse, maison moins grande et rigide que les "Big Two" et qui donc peut se permettre de prendre plus de risques car ses lecteurs sont là pour ça, Lemire aborde au passage, mais pas superficiellement, des thèmes seulement pris du bout des doigts par Marvel ou DC comme l'homosexualité, l'homophobie, la mort (définitive), l'oubli, la ringardise. Il en ressort des scènes poignantes, intenses, renversantes (avec Mark Markz, Abe, Talky).

Dean Ormston n'a pas besoin lui non plus de passer pour ce qu'il n'est pas. Ce n'est pas une pointure, une star, son dessin n'a pas la séduction immédiate et absolue de certains de ses confrères. Mais son dessin est juste, il correspond à la série, et cela vaut plus que tout.

Quand, dès la première scène, on suit Abe dans sa ronde, le découpage est classique, le trait sage, l'encrage appliqué. Mais Ormston guide votre regard là où il veut que vous alliez : un buste, une plaque en-dessous, et toute une petite histoire qui vous intrigue (Randall Weird, le colonel Weird, serait mort en 1956). Plus loin, il vous serre le coeur en cadrant large la dernière étreinte tragique de deux amants martiens, victimes de leurs sentiments et de l'intolérance. Plus loin encore, du pathétique et du révoltant surgissent quand Abe se fait tabasser dans une rame de métro par deux voyous. Et quand le fantastique refait surface, lorsque Lucy Weber redevient Black Hammer, l'effet est saisissant parce que, justement, il s'est fait attendre.

L'art du dosage d'un côté, avec la partie visuelle, et l'imagination débridée de l'autre, dans l'écriture, voilà les ingrédients du cocktail magique de Black Hammer : Age of Doom.

FREEDOM FIGHTERS #4, de Robert Venditti et Eddy Barrows


"Pas encore mort !" proclame l'accroche de la couverture de ce quatrième épisode de Freedom Fighters. Et pourtant, force est d'avouer que mon intérêt pour cette série décline de numéro en numéro : c'est certes très beau (merci Eddy Barrows), mais le scénario se traîne, dénué d'une véritable intensité (où est le Robert Venditti si inspiré de Hawkman ?).


Mont Reichsmehr, Sud-Dakota. Adolf Hitler Jr. s'apprête à prononcer un discours devant les cadets de son armée pour officialiser leur incorporation. Il ignore qu'à l'intérieur de la montagne se prépare un attentat contre lui.


Doll Woman a déposé des échantillons de peau prélevés sur Human Bomb pour provoquer une énorme explosion qui défigure le site où les visages des grands présidents américains ont été remplacés par ceux de la dynastie du führer.


Ce nouveau coup porté au régime nazi a permis à l'Oncle Sam de revenir d'entre les morts dans le royaume des idées, le Heartland. Hitler Jr. charge son fils, Addie, de traquer les terroristes par tous les moyens - car il sait que le peuple est prêt à la révolte.


Dans le Q.G. des Freedom Fighters, Doll Woman observe Human Bomb prélever de nouveaux échantillons de sa peau explosive. L'opération lui a partiellement permise de combler son désir de vengeance.


L'héroïne pleure en effet toujours son mari, Doll Man, mort en 1963, même si elle trouve du réconfort dans la prière et croit au retour de l'Oncle Sam. Ce dernier refait son apparition dans notre dimension en sauvant un jeune noir molesté par un nazi à Philadelphie.

Peut-être suis-je trop difficile, mais peu de team-books, de séries mettant en scène des équipes de héros, trouvent actuellement grâce à mes yeux. Je les trouve soit trop chargés en personnages, en situations (facteurs aggravés par des parutions soutenues - 18 n° par an), avec des intrigues emberlificotées. 

La conséquence la plus directe de ces constructions, c'est le manque de dynamisme dans l'action et de connections entre les membres d'un groupe. On dirait qu'ils sont tous là simplement pour assouvir le petit plaisir de leur auteur et non parce qu'il existe une véritable alchimie entre eux, cette étincelle qui rend l'équipe vivante, presque familiale.

Dans le cas de Freedom Fighters pourtant, Robert Venditti n'avait pas besoin de forcer son talent puisque la formation était déjà en place. Mais la mayonnaise ne prend pas.

Le refrain commence à être connu depuis quatre mois : à chaque épisode, un des membres de l'équipe a son heure de gloire (ce mois-ci, c'est le tour de Doll Woman, logiquement le mois prochain Phantom Lady sera en vedette). A chaque fois, on a droit au même dispositif : un héros, un attentat contre le Reich, et l'espoir que cela accélèrera le retour parmi les vivants de l'Oncle Sam, incarnation de l'idéal démocratique américain, symbole de la résistance contre l'oppresseur nazi.

Bon, c'est divertissant parce que la série profite d'un dessinateur exceptionnel en la personne du brésilien Eddy Barrows qui livre des planches remarquablement fournies (soit il a commencé à travailler très en amont, soit il est en flux tendu, mais il tient un rythme impressionnant compte tenu de la qualité de sa prestation).

N'empêche... Excusez l'expression, on s'emmerde un peu. Tout ça est très train-train. Et le compte en définitive n'y est pas. Ce n'est pas un team-book car l'équipe des Freedom Fighters n'agit pas groupé, c'est chacun son tour (Human Bomb contre un robot géant, Black Condor contre des avions de chasse, Doll Woman qui fait péter le Mont Rushmore "nazifié"). Les personnages ne communiquent pas ou peu, et quand ils le font, c'est à couteaux tirés (le mois dernier, Black Condor et Phantom Lady, ce mois-ci Human Bomb et Doll Woman). Pendant ce temps, l'Oncle Sam ressuscite à pas comptés, sans qu'on perçoive bien en quoi, hormis les symbole, il incarne une puissance capable de renverser la situation.

Et puis Venditti, s'il laisse beaucoup de place pour l'action, est très avare pour justifier quelques éléments curieux : Doll Woman est donc la femme de Doll Man, qui est mort il y a... 55 ans ! Elle n'a pas pris une ride entre temps et est définitivement miniaturisée (ceci expliquant cela ?). Comment d'ailleurs les FF ont-ils acquis leurs pouvoirs ? et comment des individus si puissants n'ont-ils pas été repérés avant par un régime aussi puissant ? Mystère.

Mais toutes ces questions sans réponse, toutes ces bizarreries temporelles, lassent plus qu'elles n'excitent. Il n'y a pas ici, dans cette maxi-série en douze épisodes (dont on franchit donc le premier tiers), ce petit plus qui la distingue d'une série normale (hormis, et c'est bien peu, le contexte dystopique). Comme Martian Manhunter d'Orlando et Rossmo, Freedom Fighters souffre terriblement de la comparaison avec le Mister Miracle de King et Gerads (qui a indéniablement motivé DC à miser de nouveau sur un format identique, avec des ambitions affichées de doubler/tripler la mise). On est ici dans un "Elseworlds" qui ne dit pas son nom, et sans faire partie des sommets de cette défunte collection (qui compta notamment le chef d'oeuvre Kingdom Come).

Je suis donc très partagé à l'idée de poursuivre. J'aimerai aller jusqu'au #6, la moitié de l'histoire, pour savoir si oui ou non ça va se redresser et si le second acte est plus abouti. Mais, en même temps, je ne suis pas très motivé. "Pas encore mort !", sauf pour moi.