samedi 17 février 2018

THE MARVELOUS MRS. MAISEL (Saison 1)


L'année est encore longue mais gageons que The Marvelous Mrs. Maisel figurera dans les premières places des meilleurs séries télé à la fin 2018 car le show créé par Amy Sherman-Palladino et produit-diffusé par Amazon Studios s'affirme comme un "instant classic", un chef d'oeuvre qui s'impose avec la force de l'évidence. Fastueux, drôle, intelligent, tonique, la série s'inscrit qui plus est dans le registre délicat de la comédie rétro et se permet de ressusciter un genre qu'on croyait disparu. Vraiment merveilleux !

 Joel et Miriam Maisel (Michael Zegen et Rachel Brosnahan)

Manhattan, 1958. Miriam "Midge" Maisel est mariée depuis quatre ans à Joel avec lequel elle eu deux enfants et elle encourage son époux lorsqu'il se produit sur la scène du "Gaslight Cafe" pour des numéros de stand-up comedy. Mais la situation bascule un soir où, après un bide, il lui annonce la quitter pour sa secrétaire, Penny. Après s'être soûlée, Midge quitte le domicile conjugal (les enfants étant gardés par ses parents, habitant l'appartement au-dessus du leur) et retourne au "Gaslight Cafe" pour livrer une performance impromptue et provocante qui provoque l'hilarité du public puis son arrestation par la police pour outrage.

Susie Myerson (Alex Borstein)

Après cette première, Midge se résout à annoncer la nouvelle du départ de Joel à ses parents, Abe Weissman, professeur de mathématiques à l'université, et Rose, femme au foyer superstitieuse. Ceux-ci sont plus dévastés qu'elle, en particulier sa mère qui se réfugie dans le déni, croyant que cela n'est qu'une passade. Midge revient au "Gaslight" pour savoir ce qu'elle y a vraiment fait et Susie Myerson, la programmatrice, le lui explique en lui proposant de devenir son agent.

Miriam "Midge" Maisel

Bien que réticente, Midge accepte de remonter sur scène en improvisant à partir de ses déboires sentimentaux et judiciaires : c'est un nouveau succès... Et une nouvelle arrestation ! Lenny Bruce, l'humoriste en vogue, placé en cellule avec elle la première fois, paie sa caution et l'encourage. Cité à comparaître devant un juge, Midge trouve un avocat grâce à Susie et plaide coupable, mais devant la cour, elle s'emporte face au comportement paternaliste du magistrat et doit présenter des excuses et s'acquitter d'une amende. Cependant, Abe tente de négocier le retour de Joel au domicile conjugal avec le père de celui, Moishe, malgré l'envie de ce dernier de punir le jeune couple en les expulsant de l'appartement qu'il leur a offerts. 

Rose Weissman, la mère de "Midge" (Marin Hinkle)

Midge, ignorant ses manoeuvres, sait qu'elle doit trouver un travail pour subsister sans vivre aux crochets de ses parents ou de Joel et décroche une place de vendeuse en cosmétiques dans un grand magasin. Mais elle n'abandonne pas le cabaret et ses sketches, profitant que sa mère accepte, sans savoir où sa fille se produit, de jouer la baby-sitter. Pour se perfectionner, elle profite aussi de soirées entre collègues où elle exerce ses talents d'oratrice comique tandis que Susie s'échine à la placer pour des numéros dans d'autres clubs.

"Midge"

Sermonné par son père, Joel s'ennuie avec Penny car leur vie de couple reproduit celle qu'il menait avec Midge et son travail l'ennuie d'autant plus qu'il ne peut plus se consacrer au stand-up. Toujours pour se perfectionner, Midge comprend qu'elle ne peut pas tout miser sur sa pétulance naturelle et cherche conseil auprès d'un gagman, Herb Smith, qui va lui écrire des sketches à partir des notes qu'elle prend sur sa vie de femme, de fille et de vendeuse. Mais cette initiative aboutit à son premier échec sur scène, car ce qu'elle joue ne lui ressemble plus. Résultat : Susie, furieuse, se fâche et Midge refuse qu'elle continue de la représenter.

Abe Weissman, le père de "Midge" (Tony Shalhoub)

Abe est approché par le programme spatial américain pour intégrer une équipe scientifique et, pour cela, une enquête de moralité est entamée, lui révélant les arrestations de Midge - sans toutefois que cela ne le compromette. Désormais, Miriam n'a plus que les soirées mondaines pour briller par son humour et elle y rencontre un partenaire qui la présente à son agent pour monter un numéro de duettistes dans la publicité et des émissions télé. Abe invite un soir à dîner un avocat pour inciter Midge à officialiser son divorce avec Joel, ce qui les choque, elle et sa mère. Pourtant, Joel s'éloigne au même moment, lentement mais sûrement, de Penny et envisage son come-back sur scène, fort en revanche d'avoir convaincu ses patrons de diversifier leurs activités.

"Midge"

Ses parents ne se parlant plus, Midge se réconcilie avec Susie à qui elle promet de suivre ses conseils si en retour son agent devient sa confidente (et plus seulement son chien de garde). Ensemble, elles assistent à des spectacles comiques, comme celui de la vedette du rire, Sophie Lennon, dont le manager accepte que Midge fasse la première partie. Mais après que la jeune femme ait rendu visite à son aînée chez elle, elle se moque d'elle sur la scène du "Gaslight Cafe". La presse le relate et provoque l'ire du manager de Sophie, qui promet à Susie que sa protégée est grillée dans le milieu.

Lenny Bruce et Susie Myerson (Luke Kirby et Alex Borstein)

Sa carrière apparemment terminée, Midge retombe dans les bras de Joel lors de l'anniversaire organisé pour leur fils. Il est prêt à tous les sacrifices pour donner une seconde chance à leur couple et elle en informe ses parents. Mais Susie est occupée par la réhabilitation artistique de Midge et demande une faveur à Lenny Bruce en ce sens. Rappelée au "Gaslight Cafe", Midge est l'invitée de son prestigieux confrère et se déchaîne sur scène tandis que Joel, dans la salle, venu solliciter un passage, assiste au numéro où sa femme fait rire à ses dépens. Doublement humilié (par le sketch et le talent de sa femme), il s'éclipse tandis que Midge conclut en se présentant comme "Mrs. Maisel".

"Ah, et moi, c'est Mrs. Maisel !"

Il y a dans cette série une grâce étourdissante et une modernité confondante qui impressionnent d'entrée puisque la toute première scène du premier épisode montre, lors du mariage de Midge et Joel, la jeune femme prononçant un discours désopilant à une assemblée médusée et hilare mais dont la chute choque le rabbin au point de le faire fuir (et de refuser de fréquenter les familles pendant quatre ans !).

Le mensuel "Première" interroge dans son dernier numéro (de Février) si un pareil show avait besoin d'une critique pour l'analyser et d'une défense pour attirer des téléspectateurs car sa virtuosité souffle ceux qui le découvrent et emballera ceux qui le suivront. On ne va quand même pas se priver de dire du bien de The Marvelous Mrs. Marvel qui porte si bien son adjectif.

D'abord, il y a le plaisir, simple, immédiat, du faste de la production pour nous entraîner dans la fin des années 50 avec un luxe vertigineux dans les décors, les costumes, toute l'esthétique follement élégante, l'ambiance électrique de l'époque. Cela renvoie aux classiques du cinéma qu'on adore tous pour leurs couleurs flamboyantes, leur bonne humeur euphorisante, ces remèdes imparables à la morosité dans notre quotidien grisâtre. Visuellement, c'est splendide.

Mais jamais étouffant ou écoeurant car la série évite brillamment d'en faire trop dans la nostalgie et rappelle au passage quelques vérités sur la condition féminine, la cellule familiale et l'atmosphère encore oppressante dictée par la censure : en 1958, des flics surgissaient dans des cabarets pour passer les menottes à des humoristes au verbe trop cru, les mariages étaient arrangés, la femme cantonnée au foyer (pour y élever les enfants, préparer le repas, accomplir les tâches domestiques quand la bonne ne s'en occupait pas).

C'est qu'en vérité, sous atours vintage ensorceleurs, The Marvelous Mrs. Maisel est une création féminine et surtout féministe, mais qui se révèle dans un discours moins attendu qu'on pourrait le croire. Evidemment le parcours de Midge pour s'émanciper, s'affirmer et s'imposer ne manque pas de piquant et s'inscrit dans un cadre intriguant - la scène du stand-up comedy - mais résonne d'un éclat singulier dans le contexte récent.

Nul n'ignore plus que désormais, depuis "l'affaire Wenstein" et les hashtags #Balancetonporc et #Metoo, à Hollywood et ailleurs, la parole, selon la formule répandue, s'est libérée. Et c'est très bien car il est nécessaire que les victimes n'en soient plus et que les harceleurs, agresseurs, soient jugés. Mais encore faut-il qu'ils le soient... Car victoire il n'y aura vraiment, progrès effectif sera réalisé si ces affaires crapoteuses sont portées devant la justice des tribunaux et jetées en pâture sur les réseaux sociaux, cour de justice aussi expéditive qu'inappropriée et non qualifiée. Enfin, cette révolution ne se fera pas sans les hommes qui ne sont pas tous des prédateurs sexuels (comme le sous-entendent certaines féministes aux propos plus revanchards que légalistes) mais aussi des soutiens pour les victimes effectives ou potentielles : bref, il faudra opérer en étant unis et non opposés à cause de paroles aigries, discriminantes, partiales, partielles.

De ce point de vue, Amy Sherman-Palladino (dont le titre de gloire remontait à la série Gilmore Girls, sympathique mais plus inoffensive) détone par sa modération mais aussi son acuité. L'auteur préfère à la diatribe, au pamphlet, au doigt pointé, la finesse et le rire pour à la fois montrer ce qui ne va pas (et ce, depuis longtemps donc) mais aussi comment ça pourrait aller mieux. Dénoncer sans oublier de fournir des solutions, c'est mieux.

Et la "libération de la parole", Midge l'éprouve littéralement et son histoire la développe admirablement. Mariée à un séducteur pourtant falot mais suffisant, qui vole le sketch d'un humoriste connu pour briller sur scène (en prétendant que c'est la coutume dans le métier), c'est elle qui possède l'essentiel : l'esprit, la présence, le talent. Elle s'appuie d'abord sur son sens de l'improvisation, vraiment hallucinant, mais ne s'en contente pas (elle ne s'en contentait pas pour son époux en prenant pour lui des notes sur les blagues qui fonctionnaient le mieux auprès du public) : son ardent désir de pratiquer en se produisant régulièrement, en recourant (inutilement) à un gagman dépassé, à jouer un temps avec un partenaire, à écouter et retenir les conseils avisés (jusqu'au cynisme) de Lenny Bruce (formidablement incarné par Luke Kirby - alors qu'il passe quand même après la composition inoubliable du comique par Dustin Hoffman), à refuser toutes concessions (quitte à se "suicider" artistiquement en descendant une vedette, dont l'hypocrisie est pourtant justement révélée), tout chez cette héroïne relève de la libération de la parole.

Midge ne veut/ne peut se contenter d'être une housewife docile, une bonne fille de bonne famille, une honnête artiste. Pour cela, l'expression est son salut, sa méthode, son aboutissement. Elle cherche moins la célébrité (comme en témoigne son tempérament incontrôlable) que la reconnaissance, et paradoxalement elle fait son chemin en doutant constamment (elle cherche l'approbation de Susie - extraordinaire Alex Borstein - , l'avis de Herb Smith - malicieux Wallace Shawn). Il y a Miriam, l'élève studieuse, la vendeuse professionnelle, la mère attentionnée, l'amie fidèle. Et il y a Midge, "Mrs Maisel", qui se cache longtemps derrière un pseudonyme idiot, sur le point de se résigner à ne plus qu'amuser la galerie dans des fêtes mondaines, puis dénonce la mascarade de Sophie Lennon, triomphe grâce à son seul mérite.

La réussite de Midge ne s'accomplit pas sans casse (Joel en sort humilié mais admettant la supériorité de sa femme, ses parents manquent de sombrer dans la tornade, son lien avec Susie évite de peu la cassure, sans compter deux arrestations qui manquent de compromettre la promotion de son père). Mais on est avec elle, malgré tout, envers et contre tous, car elle nous fait rire, nous charme, nous épate, sans une once de méchanceté, de rancoeur, d'esprit de revanche/vengeance. Avec dignité, pugnacité, et génie.

Pour supporter pareil personnage et assumer pareille partition, Amy Sherman-Palladino a été bien inspirée de faire confiance à une inconnue (bien qu'elle ait participé à quelques séries mais au second ou troisième rang) : l'extraordinaire Rachel Brosnahan. A la dernière cérémonie des Golden Globes, la série a fait sensation en raflant les récompenses dans la catégorie "comédie" mais surtout en valant à la comédienne le prix de la meilleure interprétation dans ce genre : surprise totale mais totalement justifiée. Avec sa voix flûtée, son débit de mitraillette, sa beauté d'un autre temps, son élégance naturelle, c'est une révélation comme a rarement l'occasion d'en profiter. Le rôle pourrait être écrasant, mais je veux bien miser que Rachel Brosnahan n'en restera pas là comme son personnage et qu'une yellow brick road s'ouvre devant elle.

Tout est à sa (dé)mesure : réalisation admirable, production design irréel, swing diabolique, on a presque envie de mettre en garde les curieux en les prévenant que ce show va leur donner le tournis. Mais être grisée avec une telle maestria est ce qui distingue un divertissement ponctuel d'un spectacle inoubliable. Alors, abandonnez-vous, vous ne le regretterez pas !       

Fan-art par Robbie Thompson, approuvée sur Twitter par Rachel Brosnahan herself.

vendredi 16 février 2018

BATWOMAN #9-10, de Marguerite Bennett, Fernando Blanco et Marc Laming


Et voici donc la suite et fin de l'arc Fear and Loathing, écrit par Marguerite Bennett, toujours dessiné par Fernando Blanco avec l'aide de Marc Laming (pour le #10). Batwoman va-t-elle réussir à se sortir de l'emprise de l'Epouvantail dans sa base cachée sous le sable du désert du Sahara ?


Exposés aux gaz du Dr. Jonathan Crane, Batwoman et Colony Prime perçoivent leur environnement commun différemment : pour elle, c'est une version du pays des merveilles inspirée de son ennemie Alice (alias sa soeur jumelle Beth Kane) ; pour lui, d'un jeu vidéo auquel il s'amusait dans son enfance.


Grâce au casque de son armure (à lui) et à son costume (à elle), ils réussissent à lancer un S.O.S. par radio afin d'atteindre Jacob Kane. Mais l'Epouvantail éprouve ses otages : Colony Prime pense à sa famille en danger et Batwoman découvre ainsi qu'il est père.


Jacob Kane, à bord d'un vaisseau de la Colonie, sa milice, reçoit l'appel au secours de son agent et de sa fille et remonte le signal pour les localiser. Pendant ce temps, Batwoman est à son tour tourmentée par l'Epouvantail mais elle refuse de céder à la panique. En résistant du mieux qu'elle le peut, elle se remémore son parcours, ses échecs, son émancipation aussi.


Ainsi laisse-t-elle sa part la plus bestiale prendre le dessus afin d'avoir l'avantage sur l'Epouvantail et de l'affronter sur son terrain. Elle lui inspire une peur encore plus grande alors que celle qu'il a voulu lui inoculer.


La stratégie du savant fou se retourne contre lui alors que Batwoman lui apparaît comme un monstre prêt à le détruire...


Qu'advient-il dès lors qu'une héroïne et son adversaire, pour se neutraliser, doivent, en vérité, faire face à leurs propres peurs ? Qui, de Batwoman ou de l'Epouvantail, peut être le plus terrifiant ?
  

Batwoman arrache par l'effroi qu'elle lui inspire un antidote à l'Epouvantail. Après quoi elle se lance à la poursuite de Fatima, son intermédiaire avec les jumeaux à la tête de l'organisation terroriste "The Many Arms of Death" mais sans réussir à la rattraper, car trop confuse.


Pour retrouver la paix en elle, Batwoman pense à Safiyah et s'abandonne à une étreinte fantasmatique avec son amante. Elle est ensuite prise en charge par les médecins de la Colonie, qui investit le laboratoire de Jonathan Crane, à qui on passe les menottes.


Jacob Kane fait son entrée et tente une nouvelle fois de la persuader de rallier son armée en lui expliquant qu'à eux deux, leur action sera plus efficace. Mais elle décline l'offre par loyauté pour Batman. Cette réponse déplaît à son père qui a toujours considéré le chevalier noir de Gotham comme son rival, celui qui lui avait volé sa fille.


Jacob gronde Batwoman pour tourner ainsi le dos à sa famille au profit d'un justicier dont il veut la convaincre qu'il la manipule et la sacrifiera si besoin est. Mais l'héroïne campe sur sa position. Seule avec Colony Prime, elle le met à son tour en garde contre les méthodes de Jacob, le cycle de violence dans lequel il l'entraînera.  

Batwoman annonce son projet de poursuivre son enquête sur "The Many Arms of Death" en trouvant une femme mentionnée par Fatima sous le nom de "Mother War", qui serait, selon elle, la véritable leader de l'organisation terroriste - les jumeaux n'en représentant que l'image publique. Elle quitte la base de l'Epouvantail et, sous le clair de lune dans le désert, fixe un renard passant par là : l'animal lui rappelle l'île de Coryana - et donc Safiyah...

Ces deux chapitres concluent en beauté cette histoire, menée sur un rythme soutenu, riche en péripéties bien que se déroulant en huis-clos. Marguerite Bennett maîtrise son affaire et a des idées arrêtées sur la manière d'animer Batwoman et de développer sa série, en en respectant les origines mais aussi en lui bâtissant un avenir.

L'affrontement qui oppose l'Epouvantail à Batwoman et Colony Prime réserve son lot de scènes spectaculaires, faisant la part belle à des hallucinations mémorables et soulignant à la fois le machiavélisme du méchant (dont les fumigènes réveillent les démons et les peurs les plus intimes) et son aspect terrifiant (sa représentation, démesurée, est particulièrement efficace).

La solution choisie par l'héroïne pour vaincre son ennemi équivaut à la stratégie d'un kamikaze, en se lâchant complètement, quitte à perdre la raison. Cela aboutit au climax de leur duel quand Batwoman apparaît en monstre indescriptible, qui tient de la chauve-souris et du chien, une abomination propre à terrasser l'Epouvantail lui-même. La séquence est impressionnante.

Mais l'intrigue, développée en parallèle, avec l'organisation que sert Jonathan Crane, n'est pas oubliée et s'enrichit même d'une nouvelle piste avec l'évocation de "Mother War", dont l'identité sera le prochain mystère à résoudre pour Batwoman. J'ai personnellement une piste concernant la chef de "Many Arms of Death", inspirée par l'apparition du renard à la toute dernière page de l'épisode 10, mais si elle se vérifie, ce serait un fameux twist, dont je me demande comment il serait à la fois amené et expliqué. Je ne le révélerai pas par prudence et pour ne pas vous influencer (mais si vous avez des hypothèses à ce sujet, partagez-les en déposant un commentaire...).

Visuellement, ces deux épisodes conservent l'excellent niveau du début de l'arc : Fernando Blanco réalise l'entièreté du #9 avec le même soin qu'auparavant, détaillant les décors, variant le découpage, d'un trait précis et fouillé, avec des personnages expressifs à la gestuelle traduisant bien l'intensité de la situation dans laquelle ils sont plongés.

Mais sans doute ces efforts ont un prix pour l'artiste qui, plutôt que de risquer de bâcler, a préféré être suppléé pour les deux derniers tiers du #10 : c'est Marc Laming (entre autres remplaçant de Leonard Kirk sur Fantastic Four, écrit par James Robinson, et dessinateur chez Dynamite Comics) qui s'y colle et le résultat est concluant. Bien que son trait soit un peu plus raide, rappelant celui de Fernando Pasarin (Justice League, Justice Society of America), il ne lésine pas non plus sur les détails et reste proche du style de Blanco, avec un encrage plus fin et une utilisation plus abondante de l'infographie pour les arrière-plans. Le coloriste John Rauch conserve l'unité esthétique de la série grâce à une palette identique, nuancée pour les moments calmes, expressionniste pour les hallucinations.

En quatre épisodes, en tout cas, Batwoman a trouvé une cohérence, un tonus et une élégance très accrocheurs : c'est une excellente production, avec une identité forte dans la collection abondante des Bat-titles qui, comme Batgirl par Hope Larson, mérite qu'on la suive avec fidélité.

jeudi 15 février 2018

BATWOMAN #7-8, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


La scénariste Marguerite Bennett prend seule, à partir de ce septième épisode, les rênes de la série Batwoman et entame le deuxième arc narratif de la série en compagnie d'un nouvel artiste, l'espagnol Fernando Blanco. Et on peut dire que ce tandem créatif va vraiment se révéler en produisant une histoire, qui, sans renier ce qui a été produit avant, en opère la synthèse et la progression de manière palpitante. Découvrons donc le début de cette histoire en quatre parties, intitulée Fear and loathing.


Depuis un mois, à travers le monde (sur l'île de Coryana, à Téhéran, à Tokyo et dans le Mississipi), Batwoman traque et affronte les membres de l'organisation bioterroriste "The Many Arms of Death", neutralisant successivement Knife (alias Tahani, sa rivale dans le coeur de Safiyah Sohail), the Riffle, the Chain et the Torch.

A présent, elle se trouve au Mali, dans le désert du Sahara, à la recherche de the Needle. Mais un accident lui a fait perdre tout contact avec Julia Pennyworth, son relais qui se trouve sur un bateau ancré à Nouakchott.


Batwoman est attaquée par deux soldats de la Colonie, la milice de son père, Jacob Kane, transformés en monstres. Mais une tempête de sable les surprend et les sépare. Quand elle reprend connaissance, l'héroïne doit reprendre son périple mais, sous un soleil écrasant et une chaleur étouffante, elle est en proie à des hallucinations consécutives à une insolation : elle se revoit en compagnie de Safiyah durant l'année qu'elle a passée sur l'île de Coryana...


... Puis son délire la ramène à sa soeur, Beth, avant que celle-ci devienne la maléfique Alice. Enfin, Batwoman, revenue à la raison, découvre le site du crash de l'avion des hommes de la Colonie à qui elle a eu affaire auparavant, mais la radio est H.S.


Elle parvient ensuite jusqu'à un lac où elle se désaltère mais l'eau est, comme elle s'en aperçoit trop tard, empoisonnée. Batwoman est désormais détenue par le Dr. Jonathan Crane alias l'Epouvantail... Alias the Needle !


La partie est mal engagée pour Batwoman qui est désormais captive de l'Epouvantail, lequel n'est autre que l'agent de l'organisation "The Many Arms of Death" sous le nom de the Needle, dont la base est cachée sous le sable du Sahara...


L'Epouvantail est donc celui qui fournit aux bioterroristes les armes chimiques avec lesquelles ils menacent d'attentats le monde. Il est en compagnie de Fatima, une stambouliote représentant les jumeaux à la tête de "The Many Arms of Death". En attendant que son prochain poison soit prêt, il s'amuse avec sadisme à torturer Batwoman.


L'héroïne subit des hallucinations en rapport avec son passé : lorsqu'elle dut tuer tous les renards de l'île de Coryana avec Safiyah, puis revivant la mort de sa mère et la disparition de sa soeur jumelle Beth (qui deviendra la méchante Alice) et le rejet de son père ne supportant pas qu'elle préfère s'allier à Batman plutôt qu'à son armée secrète, la Colonie.


Lorsqu'elle se ressaisit, Batwoman découvre qu'elle a un compagnon de détention, Colony Prime, le meilleur agent de Jacob Kane et son pire rival. L'Epouvantail s'apprête une fois de plus à les gaze tandis qu'ils se disputent au sujet de leur traque commune contre les agents de l'organisation terroriste.


Mais Batwoman réussit à griller le système électronique de leurs cellules et avec Colony Prime, elle s'aventure dans le complexe de leur ennemi. Hélas ! ils ne vont pas loin car une bombe explose, libérant un fumigène hallucinogène.


Le gaz leur fait alors croire, à lui, qu'il est dans un jeu vidéo auquel il jouait enfant et, à elle, qu'elle évolue dans un décor inspiré du pays des merveilles (en rapport avec sa soeur Beth/Alice)...

Ce qui saisit, très vite, dans l'écriture de Marguerite Bennett, c'est la volonté d'agréger tout ce qui compose l'univers de Batwoman pour l'inscrire dans l'intrigue qu'elle lance : il ne s'agit pas seulement des éléments de la série relancée depuis "Rebirth" mais aussi de références au run de Greg Rucka et JH Williams III (c'est particulièrement frappant avec les rappels à Beth Kane alias Alice, créée dans le premier arc narratif des deux auteurs en 2009, donc avant les "New 52" !).

Elle relie ça, avec une aisance désarmante, au précédent récit de la série en cours avec le combat que mène Batwoman contre "The Many Arms of Death", et donc à "l'année perdue" sur l'île de Coryana et sa romance avec Safiyah Soahail et le passage à l'ennemi de Tahani/Knife.

Nous avons donc à présent les contours bien définis de l'intrigue : Batwoman traque les agents de l'organisation pour le compte de Batman tout en cherchant à retrouver Safiyah mais aussi en composant avec la Colonie, la milice de son père, Jacob Kane, engagée dans la même mission. Un dernier adversaire manque au tableau de chasse de la justicière : un surnommé the Needle, qui créé les armes chimiques pour des attentats.

Et Bennett a l'idée simple mais brillante de convoquer l'Epouvantail pour incarner cet adversaire - logique quand on sait que Jonathan Crane se bat avec des gaz hallucinogènes, capables donc de fournir une organisation terroriste. Comme chacun sait qu'il a, par le passé, plusieurs fois donné du fil à recoudre à Batman, voilà un antagoniste suffisamment coriace pour Batwoman mais aussi la Colonie.

En situant l'aventure dans le désert du Sahara, la scénariste dispose d'un cadre déjà hostile, parfait pour éprouver la résistance physique et morale de l'héroïne, tant et si bien qu'elle tombe dans un piège au moment où elle est la plus vulnérable. Et une fois dans les griffes de l'Epouvantail, elle devient sa proie tout en devant s'allier avec son pire rival, Colony Prime, le meilleur des agents de Jacob Kane. Chacun, pour espérer s'en sortir, doit collaborer avec l'autre...

Toutes les pièces sont idéalement disposées pour entraîner le lecteur dans un tourbillon d'émotions fortes, avec hallucinations terrifiantes, décors oppressants, vilain machiavélique, enjeux multiples, et à la fin du huitième épisode comme du septième un cliffhanger accrocheur. C'est nerveux, tendu, haletant, psychodramatique à souhait : impossible de décrocher.

Et la série bénéfice d'un nouvel artiste de haut niveau : je ne connaissais pas le travail de Fernando Blanco mais ses planches sont épatantes. Après l'intérim Renato Arlem, le niveau remonte franchement (même s'il n'égale pas la virtuosité d'Epting, ou jadis celle de Williams III). Comme il s'encre lui-même, on ne peut qu'être impressionné du soin apporté par le dessinateur espagnol à la confection de ses pages, où il ne bâcle pas les décors, encore moins les finitions du costume de l'héroïne ou de l'armure de Colony Prime quand il leur consacre des plans rapprochés.

Les personnages sont expressifs, notamment dans leur gestuelle où on devine l'attitude de soldats roués. Les apparitions cauchemardesques, lors des hallucinations, sont également le fruit d'images peaufinées, saisissantes sans être horrifiques. Les scènes où Batwoman revit les traumatismes de son passé, ancien ou récent, sont découpées avec intelligence, jouant sur le flux de lecture (les doubles pages sont superbes), la progression des personnages dans l'espace, la composition des plans avec une grande variété dans les focus. La colorisation de John Rauch est aussi magnifique (pour l'exemple, j'ai apprécié qu'il abandonne le maquillage blanc du visage de Kate Kane en Batwoman - qu'elle garde même, lorsqu'elle est vêtue en civile, dans Detective Comics !), osant même aller dans le psychédélisme lors des moments où la réalité est affectée par les poisons de l'Epouvantail.

Comment Batwoman et Colony Prime vont-ils s'en sortir ? Nous le serons vite puisque leur calvaire prend fin dans les deux prochains épisodes.  

mardi 13 février 2018

BATWOMAN #5-6, de James Tynion IV, Marguerite Bennett, Stéphanie Hans et Renato Arlem


En Juillet 2017, j'avais lu et critiqué les quatre premiers épisodes de la relance de Batwoman... Puis, malgré un avis favorable, laissé la série en plan ! Sans doute avais-je été déçu que Steve Epting ne soit pas resté pour dessiner la suite, mais j'ai voulu découvrir ce que le titre était devenu, en reprenant là où j'avais arrêté - et qui comprend les deux derniers chapitres co-écrits par James Tynion IV.
  

- Blinding (#5. Peint par Stéphanie Hans.) Kate Kane est repêchée par Safiyah Sohail et transportée, pour être soignée, sur l'île de Coryana où sa sauveuse dirige des actes de piraterie. Kate apprend vite que Safiyah sait tout d'elle - héritière de la famille Kane de Gotham et ancienne militaire.


Mais rapidement sa présence sème le trouble : Tahani, l'amante de Safiyah, est jalouse d'elle et ses acolytes sont méfiants envers cette étrangère que sa famille doit rechercher, ce qui compromet la situation de l'île et leurs activités.
  

Safiyah refuse de croire que Kate les trahira, mais Tahani cherche néanmoins à s'en débarrasser en la faisant passer pour alcoolique. Safiyah le découvre et bannit Tahani de Coryana : il est clair alors qu'un sentiment amoureux réciproque existe entre Kate et sa protectrice.


Les complices de Safiyah apprennent l'exclusion de Tahani alors qu'ils préparent l'abordage d'un tanker qui va croiser au large de Coryana et dont ils veulent vider les soutes de pétrole. Kate se propose de remplacer Tahani sur cette opération. Mais la situation, sur une mer houleuse, par un nuit d'orage, dégénère et Kate est séparée de la bande.

Tandis que Safiyah et Rafael entreposent leur butin dans une grotte, ce dernier découvre que Tahani à bord d'une navette se dirige vers le tanker pour tuer Kate. Une vague géante emporte les deux rivales mais Safiyah repêche Kate et la ranime avant de l'embrasser.


- Pax Batmana (#6. Dessiné par Renato Arlem.) Gotham City. Cinq après le début du règne de Batman. Dans le vaisseau Séquoia de la Colonie, Kate Kane commande l'armée secrète bâtie par son père Jacob, avec Jason Todd/Red Hood en qualité de second.


Cette nuit-là, elle décide de descendre en ville, seule. Grâce à un équipement de pointe, elle déjoue la surveillance de drones et se dirige vers les quartiers de Free Gotham, zone pacifiée grâce au commissaire Renee Montoya.


Après que cette dernière ait accompagné son collègue Harvey Bullock à un taxi, elle remonte dans son bureau du commissariat central où l'attend Batwoman. La justicière est venue négocier pour mettre un terme à l'état policier de Batman, même si on n'a plus vu ce dernier depuis longtemps.


Leur conciliabule est interrompu par un trio d'hommes en armure, ressemblant à Batman, et lourdement armés, qui accuse Montoya de trahison. Batwoman les affronte mais dans le feu de l'action, un coup part et Renee reçoit une balle perdue qui la blesse gravement.


Agonisante, Renee avoue avoir toujours aimé Kate et lui soumet une dernière faveur : tuer Batman pour que son règne s'achève. Batwoman le lui promet en jurant de faire payer Tim Drake pour ce qu'il a fait à Gotham... 

Ces deux épisodes bouclent ce qui forme l'arc narratif collecté dans le premier recueil de la série paru depuis le nouveau statu quo "Rebirth". James Tynion IV quitte son poste de co-scénariste à la fin du numéro 6, laissant les rênes à la seule Marguerite Bennett.

Ce rôle de chaperon tenu par Tynion IV lui a sans doute surtout permis d'aligner la situation de Batwoman dans sa série à celle qu'elle tient dans le titre Detective Comics qu'il écrit seul depuis une quarantaine de chapitres (publiés bimensuellement). Pour l'auteur, Kate Kane est sensiblement différente du personnage établi précédemment par Greg Rucka et J.H. Williams en cela qu'il la traite comme une femme assumant franchement son homosexualité et sa formation militaire - sur ce dernier point, elle apparaît plus martiale, intransigeante, autoritaire, un peu comme une version plus impeccable (si c'est possible) de Batman.

Pour ma part, je déplore cette manière d'écrire le personnage, en le dépouillant de toute sensibilité : Rucka en avait fait une femme complexe, tiraillée par son identité sexuelle et sa vocation militaire (elle avait été renvoyée de l'armée d'ailleurs après avoir avoué à son supérieur qu'elle était gay), et bien qu'entraînée par son père pour devenir Batwoman, opposée à lui sur la méthode à appliquer pour faire régner la justice. Surtout Kate était inspirée par (et respectueuse de) Batman - alors que Tynion IV a installé la disciple et le maître dans une sorte de concurrence horripilante.

Pour en revenir aux épisodes 5 et 6 de Batwoman, on sent bien que les directions de Tynion IV et de Marguerite Bennett divergent sur la personnalité de Kate Kane. Dans le premier des deux numéros, qui a lieu dans le passé et raconte la rencontre avec Safiyah Sohail, la maîtresse de l'île de Coryana, l'héroïne vient d'échapper à la noyade après un accident de plongée et découvre une bande de pirates au sein de laquelle sa présence fait débat : elle est considérée comme une menace car potentiellement recherchée par sa famille, ce qui aboutirait à découvrir les activités abritées par l'île. Une dose de mélodrame corse l'affaire quand Tahani jalouse l'intruse en devinant, avant tout le monde, l'attirance qui naît entre Safiyah et sa protégée. La trahison de l'amante délaissée scellera son sort - et, comme on l'a découvert dans les quatre premiers épisodes, la transformera en ennemie.

Bennett imprime visiblement sa marque sur cette histoire, qui souligne l'aspect romantique de la série et aussi sa dimension romanesque, avec ses pirates, son île secrète. Tout cela est traduit visuellement par non pas les dessins mais les pages peintes par la française Stéphanie Hans : le résultat est superbe et exprime parfaitement la nature tourmentée de l'intrigue tout en sublimant sa simplicité tragique. La technique graphique employée est tellement inhabituel que l'épisode sort du lot et se suffit à lui-même tout en s'intégrant aux origines de Batwoman sans problèmes, comme la pièce d'un puzzle qu'on aurait retrouvée.

Par contre Pax Batmana (titre dont le faux latinisme est d'un ridicule achevé) est du pur Tynion IV, avec une vision pessimiste inscrite non dans un flash-back mais un flash-forward bien curieux en vérité. Nous voici propulsés cinq ans après le début du règne de Batman : ce futur semble à la fois lointain, si on se fie à l'âge présumé atteint par Kate Kane, Jason Todd ou Renee Montoya, et proche, car le décor ne présente pas les caractéristiques d'un avenir si avancé que ça (avec par exemple une technologie qui existe déjà).

A-t-on alors affaire à une dystopie classique, une sorte de récit façon "Elseworlds", où tout aurait mal tourné ? Ou bien le scénario raconte-t-il la réalité du Gotham dans quelque temps ? Ce n'est jamais précisé et du coup, le lecteur est à la fois libre d'en décider mais aussi désarçonné par l'absence d'indices.

La révélation finale sur l'identité de Batman à cette époque achève de dérouter, mais renvoie directement à l'association de Batwoman avec l'intéressé dans la série Detective Comics puisqu'il s'agit d'un membre des Batmen et non pas Bruce Wayne (je vous laisse deviner...). C'est d'autant plus suspect que les épisodes suivants de la série Batwoman n'ont pas l'air de développer un récit expliquant tout cela - et ça confirme donc que Marguerite Bennett a pris ses aises une fois débarrassée de Tynion IV...

S'il n'est pas affreux, le dessin, plus traditionnel, de Renato Arlem, qui emploie une technique normale (avec un encrage et des couleurs additionnelles) passe mal après les pages somptueuses de Hans. L'artiste est à son aise dans les plans larges, où les décors ont dû profiter de l'infographie, que dans les plans rapprochés, où l'expressivité des personnages est médiocre. De même la scène d'action qui oppose Batwoman à des soldats en armure ressemblant à Batman manque notablement de fluidité, surtout qu'elle est découpée sur une double page. Et le design appliqué au costume de la justicière est juste horrible.

Entre passé et futur, peinture et dessins, romantisme et anticipation, on voit là les limites d'une bande dessinée écrite à quatre mains mais par deux sensibilités différentes. Mais, en même temps, ce sont ces limites rédactionnelles qui donnent envie de lire la suite, pour savoir si Marguerite Bennett entraîne le titre dans une direction palpitante et originale et cela avec le concours d'un dessinateur régulier (Fernando Blanco).  

lundi 12 février 2018

STARMAN, VOLUME 5 : INFERNAL DEVICES, de James Robinson, Tony Harris, Steve Yeowell, Mark Buckingham et Dusty Abell


J'avais commencé à critiquer cette série mythique qu'est Starman il y a plusieurs années (cinq-six ans ?) puis je m'en étais détourné après les trois premiers tomes, attiré par d'autres publications. Puis récemment, en quête d'une bonne lecture, je me suis souvenu de Jack Knight et eu la chance de trouver pour un bon prix cinq recueils (les Volumes 5, 6, 7, 9 et 10) qui me permettraient (avec certes quelques trous mais qui ne nuisent pas à la compréhension de l'ensemble) de terminer l'aventure. C'est donc reparti avec Infernal Devices qui regroupe les épisodes 28 à 35 et 38-38, écrits par James Robinson avec une belle bande de dessinateurs soutenant Tony Harris.


- The Return of Bobo (#29. Dessiné par Tony Harris) "Bobo", c'est Jake Benetti qui est de retour à Opal City après avoir purgé une longue peine de prison et se demande ce qu'il va faire - se réinsérer ou replonger. Pendant ce temps, Jack Knight apprend par une lettre de The Mist qu'elle est enceinte de lui et compte élever seule l'enfant à venir pour qu'il haïsse son père. Les O'Dare, famille de flics de la ville, surveillent Benetti mais quand celui-ci se décide à braquer une banque, il est précédé par le Royal Flush Gang. L'ex-gangster prête alors main forte à Starman pour maîtriser les malfrats : il sera ensuite embauché comme chef de la sécurité de l'établissement.


- Infernal Devices (#30-31-32. Dessinés par Tony Harris.) Le Professeur Pip commet plusieurs attentats à la bombe dans Opal City où rôde le pirate fantôme Jon Valor, autrefois exécuté pour trahison et le meurtre de son fils, Justin.


Le spectre souhaite être réhabilité et s'associe à Starman contre le Pr. Pip et son complice, Copperhead, essayant d'anticiper son prochain attentat.


Dans un geste héroïque inattendu, Salomon Grundy sauve des victimes au prix de terribles blessures. Jon Valor a regagné son honneur également mais Pip disparaît sans que nul ne sache s'il a survécu à sa dernière explosion.


- With Some Help from his Friends (#33-34. Dessinés par Tony Harris, Mark Buckingham et Steve Yeowell.) Pour sauver Grundy, entre la vie et la mort, Jack demande l'aide de son père, Ted Knight, le premier Starman. Celui-ci appelle en renfort ses amis Alan Scott/Sentinel (le premier des Green Lantern, son partenaire à l'époque de la Justice Society of America), et Batman. Ce dernier emmène avec lui Woodrue, un pensionnaire de l'asile d'Arkham à Gotham.
  

En explorant la psyché de Grundy, les héros affrontent sa part maléfique puis rencontre sa part positive qui accepte de mourir avec la satisfaction d'avoir sauvé des innocents. Le retour à la réalité laissera Starman, son père, Sentinel, Batman et Woodrue désoeuvrés et malheureux pour le géant albinos qui s'est sacrifié en sachant qu'il ne serait pas sauvé.
   

- Mr. Pip and Mr. Black (#35. Dessiné par Steve Yeowell et Tony Harris) Sentinel et Ted Knight savourent leurs retrouvailles. Jack renoue avec Sadie et couche enfin avec elle, prêt à s'engager amoureusement. Batman ramène Woodrue à Gotham. Mais Pip resurgit alors, prêt à se faire sauter et à détruire Opal City devant ses ennemis. Shade apparaît alors et le neutralise définitivement.


- Talking with David, '97 (#37. Dessiné par Tony Harris.) Comme chaque année, Jack retrouve son frère défunt, David, qui l'a précédé éphémèrement comme Starman, pour faire le point sur sa carrière de protecteur de Opal City. Cette fois, les deux frères participent à un dîner avec d'anciens membres décédés de la JSA - Mr. Terrific, Dr. Mid-Nite, Giovanni Zatara, Black Canary, Atom et Red Bee) et Jack écoute leurs conseils pour bien agir sans se laisser griser.
  

- La Fraternité de Justice et Liberté (#38. Dessiné par Dusty Abell.) Réfugiée en Grèce, The Mist élève seule son bébé tout en préparant son retour aux affaires. Elle attaque un musée à Paris gardé par la Justice League Europe. Elle en exécute méthodiquement tous les membres - à l'exception du trop puissant Firestorm, qu'elle a attiré dans un piège - pour s'emparer des diamants de Comtalle provenant de Markovie.

Faute d'avoir pu me procurer le tome 4 (Times Past), qui ne contient que des épisodes relatant des rencontres entre Jack et David Knight et un Annual, j'étais un peu soucieux au moment d'entamer ce recueil, mais mes craintes ont été rapidement levées car les épisodes présents sont parfaitement accessibles. Il est même étonnamment simple de redevenir aussi familier avec l'univers de Starman après avoir cessé de le lire pendant aussi longtemps, et on saluera donc d'abord l'effort de James Robinson en ce sens.

L'autre exploit de la série, c'est que ces épisodes ont déjà vingt ans d'âge et ils n'ont pas pris une ride. Le ton imprimé par l'auteur reste unique et original, prouvant que la modernité du projet n'était pas qu'un phénomène ponctuel : la singularité de Jack Knight reste valide alors qu'elle a été pensée en réaction aux stéréotypes d'une époque précise. A la fin des années 1990, les super-héros traversaient une période trouble et le marché des comics était frappé par une crise terrible. Dans ces conditions, les éditeurs laissaient aux créateurs la liberté d'oser tout pour tenter de redresser la barre et c'est dans ces conditions que Robinson opéra cette miraculeuse synthèse incarnée par Starman.

Jack Knight, il faut le rappeler, n'était pas voué à devenir Starman : son frère David avait repris le surnom, le costume et le bâton cosmique de leur père, Ted, avant d'être rapidement assassiné. Obligé de reprendre le flambeau, Jack devenait malgré lui le nouveau protecteur de Opal City et ses premiers exploits ne lui montaient guère à la tête, accomplissant son devoir sans enthousiasme, composant avec la famille O'Dare (qui dirigeait la police locale) et le mystérieux Shade, revendiquant le titre de vrai sauveur de la cité sans qu'on soit certain de son honnêteté.

Mais pas question tout de même d'enfiler un costume moulant ou un masque, et le bâton cosmique de Ted Knight devint une lance redesignée. Starman, c'était donc d'abord l'histoire d'un héros contrarié, d'un héritier malgré lui, d'un justicier improvisé. Vingt ans après, il a conservé sa modernité intacte.

Dans ce Volume 5, cependant, on constate une évolution sensible : après presque trente épisodes, la série ne peut plus se contenter d'exploiter cette veine cynique et nostalgique à la fois et son héros ne peut continuer à se comporter comme un héros par accident. Jack Knight commence à prendre plaisir à sa tâche et veut s'améliorer dans ce drôle de job. Ses relations avec son père sont plus apaisées, sa collaboration avec les O'Dare est devenu un partenariat (au point que les irlandais ont maintenant un des leurs en contact permanent avec Starman pour qu'il intervienne en cas de coup dur), et Shade tolère la présence de Jack comme il le ferait avec un allié.

Le talent de Robinson consiste à ne jamais sacrifier les deux éléments qui ont fait la marque de sa série : d'un côté, nous suivons toujours les aléas de la vie privée de Jack (il apprend que son ennemie, The Mist, a un enfant de lui et qu'elle va l'élever pour en faire son disciple criminel ; il fréquente Sadie qui devient son amante ; il s'appuie sur l'expérience de son père et des amis de celui-ci), et de l'autre, nous assistons à des actions spectaculaires contre des méchants coriaces (le Pr. Pip et Copperhead avec des attentats à la bombe - en 97-98, nous sommes à l'époque où "Unabomber" a été arrêté après avoir commis des attentats similaires pendant une quinzaine d'années).

Surtout, ce qui épate, c'est la manière dont le scénariste réussit à convoquer l'émotion dans cette combinaison d'intimisme et d'héroïsme : Robinson invite un pirate fantôme qui veut laver son honneur après avoir été trahi et tué son fils par mégarde, et pour cela il aide Starman. Puis il y a Salomon Grundy auquel l'auteur consacre une large part en l'impliquant inopinément dans l'affaire : gravement blessé après avoir sauvé des innocents, Batman, Sentinel, Woodrue (un méchant en quête de rédemption) et Jack (puis Ted) doivent explorer son esprit pour le ramener à la vie. Mais leur trip étonnant s'achève sur une note poignante qui saisit le lecteur.

Le recueil se conclut par deux récits autonomes : le premier est un de ces rendez-vous annuels entre Jack et son frère mort, David, et Robinson en profite pour questionner la notion d'héroïsme, la griserie que provoquent de bonnes actions mais aussi le danger que fait courir cette ivresse, l'aigreur que peut susciter le manque de reconnaissance, la camaraderie (et plus, si affinités) que peuvent ressentir les justiciers entre eux... Superbe réflexion, formulée avec clarté et force.

Puis on assiste au retour de The Mist, seule contre la Justice League Europe, éphémère déclinaison de la JLA, composé de "C-listers". Pas le meilleur segment de l'album, plutôt un prétexte pour montrer que la maternité n'a en rien diminué la dangerosité de la criminelle - en outre, ce sont, graphiquement, les pages les plus faibles du lot (même si le style de Dusty Abell ne sont pas laides, simplement quelconques).

Pour ce qui précède, visuellement, on est en revanche gâté, même si certains chapitres voient se succéder jusqu'à trois artistes aux styles très différents et nuisent donc à la cohérence esthétique de la série. Tony Harris, co-créateur de Jack Knight, se taille encore la part du lion et sa prestation montre un dessinateur qui s'est affirmé depuis ses débuts, détaché de l'influence de Mignola, et soignant ses planches par un trait réaliste très détaillé, avec des compositions audacieuses et des cadres ornementés de manière très sophistiquée, magnifiquement mis en valeur par l'encrage de Wade Von Grawbadger.

Il est ensuite épaulé par Mark Buckingham, dont la personnalité picturale n'était pas encore aussi définie que dans Fables et qui déçoit donc un peu. Par contre, Steve Yeowell (déjà salué pour sa prestation sur le titre Zenith écrit par Grant Morrison) séduit sans mal et préfigure même l'avenir de la série quand il succédera à Harris puis laissera la place à Peter Snejbjerg, avec ses images épurées, d'une élégance folle, mais aux effets mémorables (un sens de la lumière, du cadre, imparable).

Starman mérite bien sa qualité de classique moderne des comics super-héroïques, à côté de Watchmen, The Dark Knights returns ou Kingdom Come, pas seulement parce qu'il réinterprète les codes du genre mais parce que l'habileté avec lequel il le fait a gardé toute sa fraîcheur et sa pertinence.