vendredi 22 décembre 2017

MARVEL TWO-IN-ONE #1, de Chip Zdarsky et Jim Cheung


2017 aura été marqué par deux absences notables (et déplorables) chez Marvel : d'abord, l'éditeur a totalement oublié de célébrer le 100ème anniversaire de la naissance de Jack Kirby, un des géants qui a contribué à son existence, et ensuite, alors même que s'établissait (via un one-shot brouillon) le nouveau statu quo "Legacy", les premiers super-héros de la firme, les Fantastic Four, n'ont toujours pas fait leur retour dans les comics.

Pourtant, désormais, avec le rachat de la Fox par Disney, plus rien ne s'oppose à une publication mensuelle consacrée au groupe. Mais les choses vont peut-être bouger par le biais de la relance d'un ancien titre, Marvel Two-in-One, confié aux bons soins de Chip Zdarsky et Jim Cheung dont le succès sera décisif pour un retour de la first family de Marvel...


Ben Grimm/la Chose et Johnny Storm/la Torche humaine ne se voient plus depuis la disparition (au terme de la saga Secret Wars) de Reed et Sue Richards (et leurs deux enfants). Grimm s'est baladé dans l'espace avec les Gardiens de la galaxie avant d'être recruté par le SHIELD à son retour sur Terre. Storm a rejoint un temps les Inhumains avant d'intégrer les Uncanny Avengers. Mais les deux amis s'évitent surtout parce que la présence de l'un leur rappelle l'absence des autres.
   

Ben assiste à une cérémonie de remise d'un prix, le "Fantastic award", sans Johnny qui avait pourtant promis d'être là. Après un bref et émouvant discours sur les origines du groupe, il croise Spider-Man, invité à la soirée et qui lui rend les clés du Baxter building où, en temps que Peter Parker, il avait installé le siège de sa société, aujourd'hui dissoute (à la suite des événements de la saga Secret Empire). Il estime également que Ben devrait s'inquiéter du comportement de plus en plus limite de Johnny.
  

Dans un entrepôt où reposent les souvenirs des FF, Ben est surpris par le Dr Doom qui lui remet une orbe trouvée dans les affaires de Reed et que seule la Chose peut activer. Une fois son ennemi parti, il allume le dispositif et un hologramme de Richards apparaît, message posthume lui expliquant l'accès aux différents plans du multivers et l'invitant à l'explorer pour peut-être l'y retrouver.


Ben retrouve Johnny qui, après avoir voulu le chasser, lui révèle l'autre cause de sa dépression : il croit que ses pouvoirs le quittent. Après la fin des FF, que va-t-il lui rester s'il perd aussi cela ? 

La Chose évoque alors sa récente découverte, leur laissant un espoir de retrouver Reed, Sue et leurs enfants vivants. Et une mission : tenter de les retrouver... Ce qu'ils ignorent tous les deux, à ce moment-là, c'est que Doom les espionne et entend vérifier cette hypothèse de son côté. 


Il est toujours bon de se rappeler deux choses quand on est fan de comics et qu'on espère retrouver une série dédiée à des héros qu'on apprécie. La première, c'est qu'en tant que lecteur, nous avons une responsabilité dans l'existence de ladite série puisque si nous ne sommes pas assez nombreux à l'acheter mensuellement, le titre sera annulé et ses personnages seront condamnés, au mieux, à être dispersés dans d'autres périodiques, au pire, à être oubliés au profit d'autres, parfois (même si rarement) par de nouvelles créations. La seconde, c'est qu'il ne faut jamais surestimer l'affection d'un éditeur pour ses personnages, en particulier dans l'industrie des comics : qu'importe qu'on ait affaire à des héros fondateurs d'un univers, ce qui prévaut c'est qu'ils soient rentables, bankables. Le sentimentalisme n'embarrasse pas des décideurs gérant des dizaines de mensuels soumis à une concurrence féroce.

Maintenant parlez des Fantastic Four sur un forum, où, par définition, se concentrent des mordus de comics, ne jurant que par la continuité et pensant d'abord en termes affectifs, même s'ils n'oublient pas d'évaluer la partie commerciale du problème. Actuellement, il s'en trouvera beaucoup pour déplorer l'absence d'une série consacrée aux premiers super-héros de Marvel, une anomalie au moment où l'éditeur a déclaré, en instaurant un nouveau statu quo avec "Legacy", vouloir renouer avec un certain classicisme, une certaine tradition écrite, en rétablissant leurs personnages emblématiques dans leurs publications. Et ceci, l'année même du centenaire de la naissance de Jack Kirby, co-créateur d'une écrasante somme de ces personnages, dont les Fantastic Four.

L'absence des FF dans les comics shops n'est pas qu'une question de chiffres de vente pourtant : elle est l'expression d'une volonté, celle de Ike Perlmuter, cadre de Marvel, qui refusait de produire un comic-book avec des personnages dont l'entreprise ne possédait pas les droits d'exploitation cinématographique (puisque que, comme les X-Men ou Spider-Man notamment, ils avaient été cédés à des studios avant la création de Marvel studios).

Comme série, Fantastic Four n'est plus depuis belle lurette un blockbuster (et ce ne sont pas les pitoyables films qui en ont été tirés qui ont arrangé les choses), même si des auteurs prestigieux se sont penchés sur le chevet du malade avec des fortunes diverses (la paire Millar-Hitch a fait pschitt !, Hickman a pu produire un run conséquent, James Robinson a dû procéder à la fin avant la saga Secret Wars). Pourtant Marvel a persévéré à positionner le titre comme un un titre porteur, alors que traité différemment, de façon plus "indé" (comme le Hawkeye de Fraction-Aja), il aurait pu toucher un public moindre mais fidèle, sans être obligé de "performer" mais en continuant d'exister.

Aujourd'hui, le staff éditorial de Marvel semble plus résolu à relancer les FF, peut-être à cause de "Legacy", d'autant plus parce que la compagnie vient de racheter la Fox et donc de récupérer les droits pour le cinéma de ces héros. Mais l'opération est faite avec une prudence qui confine à la préciosité, sans apaiser la frustration des fans (en colère de manière générale si on se fie aux chiffres de vente en chute libre, même dans un marché en crise - heureusement que Marvel exploite désormais les comics Star Wars, sinon ce serait une vraie déroute).

Preuve en est avec la relance d'un vieux titre, Marvel Two-in-One, chargé désormais de tâter le terrain et dont l'objectif évident est d'être suffisamment convaincant, artistiquement et commercialement, pour ramener les FF au complet dans une série à leur nom. Chip Zdarsky (le dessinateur de Sex Criminals écrit par Matt Fraction chez Image Comics, et qui fait petit à petit son trou chez Marvel comme scénariste) joue malicieusement sur ce manque ressenti par les fans et l'esprit timoré de son éditeur pour articuler le titre.

En ce sens, l'auteur peut remercier Brian Michael Bendis, Charles Soule et Gerry Duggan qui ont su conserver une visibilité à Ben Grimm (dans Guardians of the Galaxy puis Infamous Iron Man) et Johnny Storm (dans Uncanny Inhumans et Uncanny Avengers), mais aussi Jonathan Hickman pour n'avoir pas tué Reed, Sue, Franklin et Valeria Richards au terme de Secret Wars (même si ressusciter les personnages n'a jamais été un gros souci chez les super-héros). Zdarsky s'appuie sur le fait aussi que la Chose et la Torche s'évitent car se voir leur fait penser à leurs chers disparus : leurs retrouvailles sont ici parfaitement orchestrées, sans effusion, avec une émotion pudique mais réelle, et leur avenir est présenté de façon accrocheuse en les invitant à une quête classique mais en conformité avec l'ADN des FF (qui sont en définitive plus des aventuriers explorateurs que des redresseurs de torts).

Pour assurer au projet une attractivité esthétique, Marvel a associé à Zdarsky un dessinateur rare mais apprécié en la personne de Jim Cheung. Si l'examen des sorties prévues dans les premiers mois de 2018 indique qu'il ne s'occupera que des deux premiers épisodes (avant d'être remplacé par Valerio Schiti, davantage capable d'assurer un rythme mensuel), l'artiste produit de superbes planches, encrées par John Dell et Walden Wong, qui rendent justice aux détails abondants de l'aspect rocailleux de la Chose mais aussi à l'enveloppe enflammée de la Torche.

La raideur du trait de Cheung est astucieusement exploitée dans ce premier épisode où chacun des deux personnages est comme engourdi, écrasé, par le deuil de leur équipe, l'éloignement qu'ils se sont infligés, et la stupeur qui les saisit avec la possibilité de retrouver Reed et Sue. Idem quand le Dr Doom intervient (avec la promesse à la fin de le revoir vite), dont le charisme est bien rendu en quelques pages.

Progressivement, sans qu'on s'en aperçoive, Marvel Two-in-One est hanté, habité par l'esprit, à défaut de la présence effective, des FF en convoquant l'essence de ce qui les distingue : plus qu'un groupe, il s'agit d'une histoire de famille - et celle-ci s'étend, communique directement avec les lecteurs. Ce traitement sensible est très accrocheur. Souhaitons qu'il le soit pour le plus grand nombre car la suite dépend vraiment cette fois des lecteurs : si vous voulez des Quatre Fantastiques, à vous de jouer - et, pour le coup, Marvel, Chip Zdarsky et Jim Cheung vous proposent un comic-book appétissant !         

jeudi 21 décembre 2017

DEFENDERS #8, de Brian Michael Bendis et David Marquez avec Mike Avon Oeming


Alors que Marvel a annoncé l'annulation de la série au numéro 10, avec le départ de Brian Michael Bendis, cet épisode prend évidemment un relief supplémentaire puisque lecteur n'est plus qu'à deux marches de la fin. Nous verrons si le dénouement ne souffre pas de cet arrêt programmé, mais en attendant, concentrons-nous sur le présent.


Diamondback rencontre Titania, Moonstone et le Fixer pour leur raconter dans quelles circonstances il a fait pour la première fois connaissance avec Wilson Fisk, le Caïd, lorsque ce dernier a assassiné Don Rigoletto. Depuis de jour-là, il a compris que pour conquérir le pouvoir il faut aussi bien connaître ses complices que ses ennemis : il leur propose donc une alliance contre la peau des Defenders.


Cependant les quatre héros ont livré le Punisher à la police grâce à l'intervention de Deadpool, employé par Jessica Jones pour couvrir leurs arrières. Mais le groupe, trop méfiant envers ce mercenaire imprévisible, préfère le congédier à présent.


La crise qui traverse les Defenders ne cesse pourtant pas car Luke Cage, Jessica Jones et Iron Fist ne font guère plus confiance à Daredevil dont il ignore la véritable identité. Il accepte alors de se démasquer et ses trois acolytes découvrent qu'il est Matt Murdock, leur avocat à tous.


Selon le justicier aveugle, le Punisher n'a pas cherché à l'assassiner mais à l'espionner pour supprimer les prétendants au trône du Caïd. En en débattant autour de sandwiches, Luke Cage trouve dans le sien un message l'informant de la présence en ville de Parker Robbins, autrement dit...


... The Hood ! Tandis que la police apprend que Black Cat a disparu de sa chambre d'hôpital (où elle se remettait des blessures par balles infligées par Diamondback), le malfrat surgit dans la morgue et ressuscite Hammerhead grâce à une pierre des Nornes d'Asgard (que lui avait offert Loki autrefois). Il annonce alors au revenant qu'il s'autoproclame nouveau roi du crime organisé de New York et compte sur lui pour le faire savoir...

Depuis le début de la série, Brian Michael Bendis a privilégié l'action tout en développant minutieusement une intrigue s'articulant autour de la succession de Wilson Fisk comme Caïd - ce dernier visant l'accession à la mairie, sans renoncer à son influence sur les bas-fonds puisque Diamondback est son complice à ce niveau. Les Defenders, d'un côté, et Black Cat, de l'autre, jouaient le rôle de trouble-fête dans cette partie souterraine : les premiers voulant neutraliser Diamondback (qui détient grâce à Fisk plusieurs de leurs secrets), la seconde en ambitionnant d'être calife à la place du calife.

En chemin, l'histoire a été traversé par des invités comme autant de fausses pistes (la plus notable étant Elektra). Le scénariste sur le départ pour DC Comics savait que son run s'achèverait au dixième épisode, sans savoir que Marvel arrêterait la série en même temps : à ce stade de l'histoire, dans la dernière ligne droite du second arc narratif, il est temps de rassembler les éléments pour préparer le dénouement.

Compte tenu de tout cela, cet épisode est le plus "Bendisien" de la série, au sens où ses détracteurs le désigneraient, c'est-à-dire qu'il est le plus riche en dialogue et le plus pauvre en action (après le #7 qui offrait un mémorable combat entre Iron Fist et Elektra). L'auteur devait notamment composer avec un élément qu'il n'avait pas choisi, le rétablissement de l'identité secrète de Daredevil (thème central de son long passage sur la série dédiée au héros), restauré depuis Secret Wars. Cela plaçait le personnage en porte-à-faux vis-à-vis de ses co-équipiers qui se connaissaient tous dans le civil (Luke et Jessica ne portant pas de masque savait qu'Iron Fist était Danny Rand du fait de sa relation amicale de longue date avec Cage).

Avec le retour à son costume rouge, l'outing de Daredevil corrige tout cela une bonne fois pour toutes (en tout cas, dans le cadre de ce titre puisque les intimes de Matt Murdock continuent de tout ignorer). Deadpool, dont la participation a introduit une dose de folie bien gérée, et le Punisher sortent également à leur tour de la partie - avant une surprise de taille dans le prochain épisode...

C'est donc dans une ambiance de mise au point que David Marquez doit évoluer mais le dessinateur continue d'offrir une prestation remarquable, en soulignant l'expressivité des personnages, en soignant les différents climats grâce à l'apport de Justin Ponsor aux couleurs... Et au concours de Mike Avon Oeming (autre partenaire de longue date de Bendis) invité ici pour quelques pages d'un flash-back en noir et blanc qui s'intègre étonnamment bien compte tenu de la différence nette de style entre le réalisme de Marquez et celui plus cartoony d'Oeming.

Malgré sa fin désormais imminente (mais qui, quelque part, me soulage car je n'imaginais pas continuer la série sans Bendis et Marquez), Defenders conserve un suspense indéniable et certainement des rebondissements efficaces. L'expérience aura été courte (et écourtée) mais indéniablement remarquable. Regretter un titre, c'est aussi la preuve de sa qualité.   

mercredi 20 décembre 2017

SOLO #6 : JORDI BERNET


Avec le #5 (consacré à Darwyn Cooke), ce numéro 6 de la collection des Solo, éditée par Mark Chiarello en 2005, était celui que je désirais le plus lire un jour, et c'est enfin chose faite. DC Comics a donc donné carte blanche au génial dessinateur espagnol Jordi Bernet pour un recueil d'histoires courtes écrites par ses amis et qui permet d'apprécier l'étendue de son talent.


- Back Bone (écrit par John Arcudi). Mrs. Chisolm et sa jeune fille Lainie hébergent Mr. Rayburn  chez elles. C'est un bien curieux locataire qui intrigue vite l'adolescente et qui lui déplaît à cause de sa manière de s'exprimer comme s'il posait toujours des questions et aussi pour sa mauvaise odeur. C'est ce dernier point qui va l'amener à découvrir son secret lorsqu'elle surprend un soir Rayburn quittant sa chambre par la fenêtre tel un mollusque alors que son lit repose son squelette ! Les morts de plusieurs cochons dans les fermes alentours conduisent Lainie à penser que l'homme les tue et elle va alors trouver un moyen de le confondre tout en convainquant sa mère, de manière imparable, de la monstruosité de son locataire...

On démarre avec cet étrange récit imaginé par un scénariste habitué au fantastique puisque John Arcudi est un collaborateur de Mike Mignola (le créateur de Hellboy). Une scène suffit à l'auteur et Jordi Bernet pour installer une atmosphère bizarre et surchauffée où la narratrice est une jolie adolescente. 

Le duo nous laisse d'abord croire à un fantasme de jeune fille puis lorsqu'on découvre avec elle le secret du mystérieux Mr. Rayburn, tout bascule. Il ne s'agit pas tant d'effrayer que de susciter le malaise et même la fascination pour cette créature improbable lié à des meurtres porcins. On devine que tout cela se passe dans le passé, les années 50-60 probablement, mais ce n'est pas si important car les monstres sont de tous temps.

Bernet excelle à croquer les belles femmes, de tous âges, tout comme les hommes les plus repoussants, et sa science du découpage produit une tension immédiate. Le dénouement, comique, absurde, grotesque même, n'en est que plus efficace. 


- Drive (écrit par Joe Kelly). Harrison et sa femme Loretta se disputent à propos du caractère envieux de celui-ci et de l'insatisfaction chronique de celle-ci tandis que se noue, dans le Las Vegas des années 50, un drame passionnel entre un animateur de télé séducteur et sa première conquête devenue star de cinéma. Jaloux de son succès et redoutant qu'elle le quitte ou ne le trompe, il finira par la tuer puis enterrera son corps dans le désert du Nevada.

Si on peut déplorer que la majorité des histoires de ce numéro soit en couleurs, c'est bien parce que Bernet est un virtuose du noir et blanc, comme il l'a prouvé tout au long de la série Torpedo sur laquelle il succéda à Alex Toth, un autre maître (qui abandonna le titre car il n'appréciait pas la violence des scripts de Enrique Sanchez Abuli). Aussi faut-il apprécier ce deuxième récit.

La narration de Joe Kelly est très originale et même déroutante au début puisque le lecteur assiste à une passion tragique en même temps qu'il lit le dialogue d'un couple hors-champ qui dégénère en dispute. Le procédé prend tout son sens quand on saisit que ce qui se dit d'un côté rebondit sur ce qui se joue de l'autre.

Les retrouvailles d'un animateur télé avec une actrice dont il fut l'amant et qui rallume la flamme de leur amour avant de provoquer sa jalousie sentimentale et professionnelle jusqu'au meurtre, dans le cadre du Las Vegas des années 50, sont promptes à évoquer chez le lecteur tout l'imaginaire véhiculé par cette époque et ce décor, celui du "Rat Pack" (la bande de Frank Sinatra avec Dean Martin, Sammy Davis Jr.), des casinos, de la mafia, du désert du Nevada où bien des corps furent enterrés après des assassinats.

Le décalage entre cette passion dramatique et les motifs dérisoires, pathétiques, de la dispute de Harrison et Loretta permet à chaque partie de gagner en intensité : plus l'échange entre le couple hors champ se tend, plus la liaison entre celui à l'image dégénère.

Bernet illustre ça à la perfection, dosant magistralement ce crescendo romantique et romanesque, avec ce trait vif et précis à la fois, qui sait exploiter la lumière émanant du blanc même de la planche et de noirs profonds dans le choix des vêtements (le smoking, la robe du soir), du jour et de la nuit, des intérieurs et des extérieurs (sublime dernière page dans le désert). Somptueux.


- Old Dog New Trick (écrit par Andrew Helfer). Dans un pénitencier d'Amérique latine, quatre vieux détenus, là depuis trente-cinq ans, survivent tranquillement en sachant se tenir à l'écart des règlements de compte, coups fourrés, trafics et autres mutineries... Jusqu'au jour où le gouvernement local est renversé par l'armée. Ils sont alors conduits auprès du général Ramirez qui a conduit la révolution et les absout de leurs crimes passés à condition de rejoindre ses rangs. Mais ils déclinent l'offre et l'assassinent pour continuer de profiter du gîte et du couvert de la prison. 

Une petite nouvelle croustillante à souhait que ce chapitre dont le titre équivaut à notre expression "ce n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace". Andrew Helfer nous présente d'abord une galerie de vieux taulards dont la sagesse est très ambivalente, comme ce coiffeur-barbier qui égare ses rasoirs "coupe-chou" servant à d'autres détenus à égorger leurs rivaux ou ce réparateur de radio à se tenir au courant de ce qui se passe dans les cellules pour se prévenir des ennuis.

Puis, tandis que cette bande de vétérans derrière les barreaux depuis une éternité dispute une partie de cartes dans la prison surchauffée, la politique s'invite au menu, une révolution a gagné le pays d'Amérique latine (qui n'a pas besoin d'être nommé pour qu'on puisse laisser au lecteur la liberté de le situer) et les parias d'hier sont rappelés par un général à devenir les nouveaux héros de la nation. Sauf qu'ils ne le veulent pas, préférant vieillir tranquille, et achevant le militaire dans une copie de l'assassinat de César.

Jordi Bernet s'amuse visiblement autant que nous avec cette formidable fable, cynique et hédoniste à la fois, qui tourne en dérision les coups d'état, l'héroïsme des révolutionnaires parvenus, l'ordre et le chaos, la soumission et la survivance. Il croque généreusement des tronches mémorables et son découpage sait tirer avantage d'une action exclusivement en huis-clos sans même que le lecteur s'en rende compte du premier coup. Jubilatoire.


- The Stalking Horse (écrit par Chuck Dixon). En Août 1851, dans les montagnes du Colorado, Philip Starlighter rencontre un pèlerin à la nuit tombée devant un feu de bois. Défiguré sur la moitié du visage, il lui raconte dans quelles circonstances il a été blessé : quelques années plus tôt, il chassait l'ours avec son frère cadet Zachariah lorsqu'un grizzly les attaqua par surprise. Zach fut tué par la bête et leur guide, Silver Goose, prit la fuite. Phil se remit lentement pour mieux traquer Goose puis le grizzly. C'est alors que l'ours surgit, attiré par un macabre appât.

Dans sa longue carrière, Bernet a déjà préalablement travaillé pour DC Comics en dessinant quelques épisodes fameux du western Jonah Hex, écrits notamment par Jimmy Palmiotti et Justin Gray (c'est un point commun qu'il partage avec Darwyn Cooke). Il était donc impensable qu'une des histoires de ce Solo ne se déroule pas dans cet univers qu'il maîtrise si bien.

Avec Jonah Hex, le récit concocté par le vétéran Chuck Dixon partage bien des choses, à commencer par la défiguration subie par son héros, un chasseur animé par une vengeance démente, à la démesure de son impressionnante mutilation. Le scénario est prétexte à un flash-back impressionnant par son art de l'ellipse et son pouvoir de suggestion. Le lecteur est immergé dans un cauchemar oppressant, tellement qu'on peut penser que sa narration est altérée par la folie de son personnage principal.

Mais l'énormité de l'argument, des scènes-clés, et le climax final passent comme une lettre à la poste grâce à l'énergie du dessin, débarrassé de toutes fioritures. La densité du propos est contenue et servie par l'art de Bernet à faire tenir un maximum d'informations en peu de place sans sacrifier l'essentiel. Tout simplement bluffant.
   

- Poison (écrit par Brian Azzarello). Gotham City, une nuit. Poison Ivy attire Batman dans un piège en séquestrant un botaniste. Elle veut en vérité tester le justicier et l'attirance sexuelle qu'elle exerce sur lui. Batman perd ses nerfs et gifle Poison Ivy pour la neutraliser, prouvant ainsi qu'elle avait raison de le considérer comme un mâle ne pouvant s'affirmer qu'en dominant une femme.

Le plus controversé des épisodes de ce recueil est pour la fin : en effet, l'histoire écrite par Brian Azzarello a suscité des réactions tranchées parmi les lecteurs, même ceux habitués à sa prose sans concessions.

Cet affrontement entre Batman et Poison Ivy est un subterfuge car il déplace la bataille sur un autre plan physique que celui auquel les comics nous habituent. Tout ici est explicitement une affaire de sexe et de domination, et c'est cela qui a tant dérangé. Poison Ivy provoque volontairement son adversaire moins pour gagner que pour prouver une thèse : elle excite Batman pour lui faire perdre les pédales et observer sa réaction. Il répond de manière machiste et violente et cela semble plaire à la séduisante méchante.

Le trouble qu'engendre cette issue au combat a de quoi interroger en effet : Poison Ivy est-elle une sado-masochiste ? Ou Azzarello sexualise-t-il autant ce duel de manière complaisante ? Batman est-il un macho incapable de maîtriser une femme autrement qu'en la maltraitant et sa brutalité traduit-elle son désir évident mais refoulé ?

Je laisse à chacun la liberté d'apprécier en comprenant le malaise que cela peut produire. Il n'empêche, l'audace du traitement et l'extraordinaire sensualité dont Bernet dote Poison Ivy en font un objet fascinant même si moralement équivoque.

En cinq volets, ce Solo #6 permet en tout cas de goûter à toutes les facettes du talent de Jordi Bernet, dans un cadre idéal. Quel regret qu'un pareil projet n'ait jamais été reconduit avec d'autres artistes depuis 12 ans... 

mardi 19 décembre 2017

ROCKET RACCOON, VOLUME 2 : STORYTAILER, de Skottie Young, Filipe Andrade et Jake Parker


Suite et fin de la série (même si elle fut ensuite relancée sous le titre Rocket & Groot) avec ce deuxième recueil incluant les épisodes 7 à 11, toujours écrits par Skottie Young et dessinées par Filipe Andrade (#7-8) et Jake Parker (#9-11).


- The Cold. (#7-8) Echoués sur la planète Fron, dans le système de Thneed, Rocket et Groot se réchauffent grâce à un feu nourri par le bois de l'ami du raton-laveur. Ils sont alors surpris par l'attaque d'un monstrueux Nogu qui blesse gravement Groot en le mordant. Jink, une princesse guerrière de ce monde polaire, leur vient en aide et explique à Rocket que le seul moyen de sauver son compagnon est de voler un oeuf à la reine des Nogu dont le jaune servira d'antidote.


Ils s'aventurent dans la grotte où la reine se terre pendant que Groot est confié aux soins de la tribu de Jink. Rocket réussit à dérober un oeuf et, pour cet acte de bravoure, se voit honoré par le chef du clan de Jink. En quittant Fron, Groot et Rocket reçoivent un message de leur acolyte Yak qui les prévient que Groot représente une grave menace pour la Terre...


- Monster Mash. (#9) En 2046 à New York, Groot, parvenu à une taille gigantesque, dévaste la métropole. Iron Man, observant les échecs des plus grands héros de la Terre pour le maîtriser, en appelle à Rocket et lui explique la raison pour laquelle son ami est devenu fou : Tony Stark a voulu à partir d'un échantillon de Groot trouver une formule permettant de régénérer les cellules humaines et donc améliorer la durée de vie. Mais l'expérience a mal tourné... Rocket refuse d'abord d'intervenir puis se rend sur Terre mais pour aider son ami... Mais tout ça est-il bien réel ?


- Bookends. (#10-11) Pour dédommager la princesse Amalya et rembourser tous ses créanciers, Rocket continue de remplir diverses missions rémunératrices. Mais lorsqu'une de ses fréquentations, le trafiquant Klep, le prévient qu'il a localisé le Livre du Demi-Monde, le raton-laveur entraîne Groot dans un des détours dont il a le secret. 
  

Après bien des efforts, et avec la police lancée à ses trousses par un juge, Rocket est capturé par la capitaine Slade, issue de la même espèce que lui et qui détient le Livre. Elle demande à Rocket de le lire pour en découvrir les secrets mais il y renonce rapidement, estimant que les réponses qu'il contient ne le satisfont pas. Relâché, il est peu après arrêté par la police et envoyé en détention dans la prison de Devin-12 où il retrouve de vieilles connaissances... Pour lesquelles il a déjà un moyen de s'échapper.

La forme de cet album se distingue du précédent tome par la diversité de ses histoires et l'inégalité du résultat. Se cantonnant au rôle de scénariste, c'est comme si, curieusement, Skottie Young s'autorisait moins de folie que lorsqu'il cumulait textes et dessins.

L'exemple le plus frappant est le récit en deux parties qui ouvre le recueil : The Cold dispose d'une intrigue bien mince pour mériter qu'on lui consacre autant de pages et ne serait-ce que la scène émouvante où Rocket pleure la mort possible de Groot, mordu par un Nogu, il n'y a pas grand-chose à en tirer. En outre, la partie graphique est assurée par le portugais Filipe Andrade dont le style manque cruellement de lisibilité, même si son dessin a une audace certaine, une forme de radicalité étonnante.

Heureusement, les choses se redressent ensuite avec le retour aux illustrations de Jake Parker : le dynamisme de son découpage et la simplicité de ses images n'ont pas le côté débridé de Young mais combinent parfaitement avec la palette de couleurs de Jean-Marc Beaulieu, entre teintes douces et d'autres plus pimpantes. 

L'épisode 9 est une parodie bien sentie des films catastrophes, façon Godzilla (avec Groot dans le rôle du monstre), mais aussi, plus globalement et précisément à la fois, de sagas globales de Marvel. Young se moque ouvertement des aberrations stratégiques et scientifiques d'un personnage comme Tony Stark/Iron Man qui, en voulant faire le bien, provoque des ravages. Le scénario joue sur une ambiance de fin du monde avec des héros vieillis, usés, amers, tout en désamorçant l'ensemble quand cela risque de devenir trop sérieux. Le vaisseau de Rocket qui se transforme en ersatz de robot géant digne des Transformers produit une scène très drôle, aussitôt expédiée. L'idée est en tout cas si accrocheuse qu'elle aboutit à twist remarquable car inattendu, imprévisible.

Enfin, on termine par un double épisode dont le titre est un hommage à un album de Simon & Garfunkel, Bookends : Young y opère une superbe synthèse de tout son run en résolvant une intrigue secondaire du premier album - l'énigme du Livre du Demi-Monde et la vérité sur la légende qui veut que Rocket soit le dernier de son espèce - dans une course-poursuite échevelée où la placidité de Groot contraste toujours irrésistiblement avec la mobilité de Rocket.

Parker dessine cela superbement et transforme le script en un véritable tour de manège, un page-turner redoutable, avec un découpage très fluide et composé de bandes souvent obliques (une influence manga bien assimilée). La fin est roublarde à souhait, renvoyant là encore au début de la série (en particulier sur la manière dont Rocket prévoit de s'échapper de prison). Un régal.

Bien qu'inégales donc, ces péripéties garantissent une lecture plaisante. On regrettera juste quelques baisses de régime à mi-parcours et que Skottie Young n'ait pas dessiné davantage d'épisodes sur la totalité de son séjour sur le titre. 

lundi 18 décembre 2017

GODLESS (Netflix)


Mis en ligne le 22 Novembre, les sept épisodes de Godless (qui ne comptera qu'une saison) n'ont pas tardé à se tailler une flatteuse réputation pour cette nouvelle production originale de Netflix. La présence aux crédits du réalisateur Steven Soderbergh y a contribué même s'il n'est qu'un des producteurs exécutifs de cette mini-série dont le vrai chef d'orchestre est le créateur, scénariste et réalisateur Scott Frank. L'autre originalité de ce projet était la promesse d'un western au féminin, comme le suggérait sa bande annonce. Mais la véritable raison pour laquelle vous devez voir Godless est plus simple que tous les arguments précités : c'est un chef d'oeuvre, sans doute ce qu'on a vu de mieux cette année sur le petit écran (et qui surpasse aussi ce qui a été projeté en salles) !

Etant donné le format général des épisodes (qui durent en moyenne 80 minutes, les plus courts étant les 5 et 6 de 50' et 40'), je vais résumer ça en m'appuyant sur le parcours des protagonistes plus que sur l'intrigue, redoutablement dense.

Roy Goode, orphelin, trouve refuge chez Soeur Lucy Cole, qui recueille des enfants égarés comme eux, avant que son frère aîné, Jim, ne l'abandonne pour tenter sa chance en Californie. Même s'il lui a promis de l'attendre, Roy fugue quelques mois plus tard. Il fait la connaissance de Frank Griffin, bandit de grand chemin, vêtu comme un pasteur, en tentant de lui voler son cheval, et devient son fils adoptif en intégrant son gang composé d'une trentaine de malfrats. Ensemble, ils commettent d'audacieuses attaques de trains. Mais en devenant un jeune homme, la cruauté de Griffin finit par écoeurer Roy, par ailleurs méprisé par ses compagnons d'armes. Le fils trahit le père après un ultime méfait au cour duquel il lui dérobe son butin et prend la fuite. Pourchassé, il estropie Frank mais reçoit deux balles en retour. Il parvient pourtant à gagner un ranch par une nuit pluvieuse.

Roy Goode et Alice Fletcher (Jack O'Connell et Michelle Dockery)

Alice Fletcher, veuve et mère d'un jeune garçon, Truckee, né d'un viol par un indien Paiute, recueille Roy. En trouvant une lettre de Jim Goode envoyé à son frère chez Lucy Cole, elle apprend l'identité de ce "chien errant", comme le surnomme la vieille Iyovi, qui le soigne, et donc son lien avec Griffin. Jusqu'à la fin de sa convalescence, en échange du gîte (dans la grange) et du couvert, elle lui propose de dresser ses chevaux et de l'aider à creuser un puits. Il accepte si elle lui apprend à lire : marché conclu.

Frank Griffin (Jeff Daniels)

Les montures d'Alice sont destinées à être vendues aux femmes de La Belle, la ville la plus proche marquée par une terrible tragédie deux ans plus tôt en 1883 : 83 hommes y sont morts dans la mine d'argent, laissant livrées à elles même leurs veuves, mères et filles. Aujourd'hui, ces femmes se préparent à recevoir le représentant de la compagnie Quicksilver qui voudrait exploiter à nouveau le gisement et installer ses ouvriers. Les négociations sont tendues car en vérité l'homme d'affaires qui négocie veut contrôler la cité pour une somme inférieure à ce qu'elle vaut, comme l'estime Marie Agnes McNue - mais le deal est finalement signé.

Whitey Winn et Bill McNue (Thomas Brodie-Sangster et Scott McNairy)

Bill McNue, le shérif de La Belle (et frère de Marie Agnes), souffre du dédain des veuves qui ignorent qu'il perd lentement la vue. Lorsque le marshall John Cook vient le prévenir du massacre commis par Frank Griffin à Creede (dont il a fait lyncher tous les habitants et fait brûler toutes les maisons en y cherchant une trace de Roy Goode), Bill considère cela comme sa mission d'arrêter le bandit tandis que son collègue va chercher le renfort de l'armée. Il part donc en chasse en confiant son bureau à son adjoint, Whitey Winn, pistolero aussi habile qu'insouciant.

John Cook (Sam Waterston)

Nous suivons parallèlement les parcours de ces personnages : Roy se rétablit et s'éduque auprès d'Alice tout en enseignant à Truckee à monter à cheval et à chasser ; Cook tombe vite dans un piège tendu par Griffin qui l'abat ; Bill suit à la trace le gang puis entreprend de persuader un régiment de cavalerie de l'aider après la mort du marshalll mais les soldats doivent surveiller le déplacement d'apaches ; Griffin donne une interview à un journaliste qui prévient que quiconque aidera Roy Goode sera châtié ; La Belle est prise en main par les hommes chargés de la sécurité de la future mine au grand dam de Marie Agnes ; cette dernière sert de confidente à Whitey, amoureux d'une jeune fille résidant dans le hameau voisin de Blackdom où vivent d'anciens soldats noirs, tandis qu'elle-même traverse une crise sentimentale avec Callie Dunne, une ancienne prostituée devenue institutrice en ville (avant de comprendre que sa jalousie est sans fondement).

Callie Dunne (Tess Frazer)

Un article du journaliste au sujet de La Belle où il a aperçu, après avoir voulu vérifier la rumeur, Roy Goode accompagnant Alice lors de la vente de ses chevaux, attire l'attention de Griffin sur la ville des veuves et précipite le retour de Bill. Espérant éloigner la menace, Roy quitte les parages sans savoir qu'il est trop tard. Whitey assiste au massacre des noirs de Blackdom par le gang de Griffin. La Belle se prépare à l'assaut tandis que Bill croise Roy, revenant sur ses pas, armé et résolu à en découdre avec son mentor.

Marie Agnes McNue et Alice Fletcher (Merritt Wever et Michelle Dockery)

Une bataille épique s'annonce qui ne s'achèvera qu'avec la défaite totale d'un des belligérants...

Roy Goode et Frank Griffin

J'ai toujours pensé que le western était le genre cinématographique par excellence - il fut d'ailleurs un des premiers filmés puis connut une apogée aussi spectaculaire que son déclin jusqu'à sa quasi-disparition, comme si, quelque part, en route, le filon s'était épuisé ou, plus sûrement, la manière de le raconter s'était perdue.

Car le western ne gagne pas à être sophistiqué : ce fut un genre populaire (pas seulement sur grand écran, mais aussi à la télévision, dans le roman, la bande dessinée, et la chanson - le répertoire musical issu du far west est pléthorique et c'est un spécialiste, T-Bone Burnett, qui a supervisé la bande originale de Godless) parce qu'il explorait des sentiments élémentaires que tout le monde pouvait éprouver, agitant des personnages auxquels il était aisé de s'identifier, pour lesquels on vibrait facilement.

Le western n'est pas seulement une exploration mythologique de l'Ouest américain, c'est aussi un domaine fictionnel qui s'appuie sur une géographie : celles des grands espaces encore en pleine conquête avec son folklore, peuplé d'indiens (les native americans), ses soldats, ses cowboys, ses chercheurs d'or, ses bandits de grand chemin, ses entraîneuses de saloon, les bâtisseurs de voie ferrée - le train lui-même dessina ce vaste territoire sauvage en traçant sa modernité, tout comme le télégraphe établit ses communications d'une côte à l'autre.

Les sentiments qui alimentent le western, comme source narrative, sont primaires et Godless doit sa première réussite, avec le respect aux éléments susmentionnés, à cette grammaire basique : bien que le réseau de relations qui unit les protagonistes de cette histoire soit touffu, complexe, par-delà le temps et l'espace, les émotions qu'il suscite restent simples, brutes. Il y est question d'amour, de haine, de filiation, de trahison, de vengeance. Autant de marqueurs sociaux, intimes, quasi-politiques qui forment cette fresque ambitieuse mais accomplie.

La passation s'impose comme le thème majeur du récit : Roy Goode est laissé par son frère à Lucy Cole avant qu'il ne rencontre Frank Griffin qui l'accueille dans son gang qu'il présente comme une famille ; puis Roy ayant trahi et fui Griffin est recueilli par Alice Fletcher dont le passé est aussi douloureux que le sien (veuve prématurément, violée par des indiens dont elle aura un fils, maudite par les femmes de La Belle qui pensent qu'elle a jeté un sort sur leur ville) et qui lui confie indirectement son fils, Truckee, à qui il apprend à devenir un cavalier-dresseur et chasseur (malgré la maladresse de l'adolescent) ; les veuves de La Belle vivant comme un phalanstère féminin tiraillées entre la conservation de leur indépendance et leur désir de refaire leur vie auprès d'hommes (après que les leurs - pères, maris, frères, enfants - soient tous morts à la mine), prises en étau entre le souvenir, le deuil et l'avenir, la renaissance.

On peut étendre ces passations aux personnages a priori secondaires mais intégrés tellement parfaitement à la trame globale qu'ils sont aussi importants que les premiers rôles, comme le marshall John Cook qui relance, malgré lui, le destin du shérif Bill McNue ; le journaliste qui devient le colporteur de la parole terrifiante de Frank Griffin et précipite la bataille de La Belle (en étant pris entre deux feux) ; cette peintre allemande réfugiée dans cette ville et retrouvée par le détective engagé par son mari et épris d'elle ; la romance entre Marie Agnes McNue et Callie Dunne (la première ayant renoncé à sa féminité en s'habillant comme un homme et devenue l'amante de l'ex-prostituée devenue l'institutrice de La Belle) ; l'adjoint du shérif amoureux d'une jeune fille noire résidant dans un hameau où se sont posés d'anciens soldats noirs avec leurs familles (ce qui aboutit à une romance compliquée par les préjugés)...

D'aucuns, esprits chagrins, reprocheront à Godless de prendre son temps. Pourtant, c'est en le faisant que Scott Frank, qui a écrit et réalisé les sept épisodes de la saison, que la série gagne cette épaisseur, fait vivre cette communauté d'hommes et de femmes, accordant aux figures majeures, motrices, toute l'importance, la chair et l'âme qui nous les rendent attachantes ou glaçantes, émouvantes ou pathétiques, tragiques ou porteuses d'espoir.

D'autres encore, mauvais clients, pourront pointer un esthétisme trop léchée à cette production qu'on devine richement financée, mais ce serait un mauvais procès à faire à cette saga que de ne pas apprécier sa beauté formelle exceptionnelle, ses compositions magnifiques, sons sens de la mesure entre la fresque et le drame à hauteur d'hommes et de femmes. Jamais le mystère précieux des destins qui se croisent dans Godless n'est escamotée par le goût de la belle image, les citations explicites (quelques plans sont directement influencés par La prisonnière du désert de John Ford), la déférence au genre (jusqu'au duel attendu de la fin).

Le mérite en revient aussi au casting fantastique et dont se dégagent : Jack O'Connell épatant en desperado sur la voie de la rédemption, Jeff Daniels en bandit (littéralement) manchot et affreusement illuminé, Scott McNairy en shérif qui a perdu son ombre mais pas son sens de l'honneur ni du devoir, ou Sam Waterston vite éliminé mais toujours aussi charismatique en marshall dévasté par l'horreur.

Les actrices sont toutes formidables, sans distinction, et si le western n'a pas attendu Godless pour leur accorder une place à l'écran (depuis Joan Crawford dans Johnny Guitare jusqu'à Barbara Stanwyck dans Quarante tueurs en passant par Jennifer Jones dans Duel au soleil), rarement, voire jamais, elles n'ont paru dans toute leur vérité, leur diversité, depuis Merritt Wever fabuleuse en dure à cuire jusqu'à Tess Frazer superbe de fragilité sensuelle en passant par Michelle Dockery, sensationnelle en fermière impénétrable. Il faudrait citer toutes les autres pour être juste et rappeler que la qualité d'un rôle ne se mesure pas au nombre de lignes de dialogues interprétés mais bien à la justesse avec laquelle sont incarnées ces héroïnes, qui sont le coeur de la série.

Magistral, visuellement somptueux, palpitant, abondant en morceaux de bravoure, passionnant et atypique, Godless est à tout point de vue une oeuvre qui fera date.