samedi 22 octobre 2011

Critique 274 : ECHO - THE COMPLETE EDITION, de Terry Moore

Echo est une série complète en 30 épisodes, écrite et dessinée par Terry Moore, auto-publié par Abstract Studios de Mars 2008 à Mai 2011. The complete edition compile l'intégralité de cette production en un seul volume, publié en Août 2011.
 *
Commençons par présenter les protagonistes de cette histoire car le casting est fourni et ainsi les relations entre ces personnages et l'intrigue seront plus aisées :

- Julie Martin : c'est une jeune photographe, vivant à proximité du désert où elle est témoin de la destruction de la combinaison Beta Suit. Elle doit déjà faire face, avant cet évènement, à une situation complexe, en particulier une procédure de divorce qu'elle refuse d'accorder à son mari, convaincu que leur couple a encore une chance. Elle n'a pour seul compagnon que son chien, Max, qu'elle entretient avec difficulté, faute d'argent.
- Rick : c'est le mari de Julie, qui veut divorcer.

- Pam : c'est la soeur de Julie. Victime d'un accident de la route durant lequel son mari et ses deux enfants sont morts, elle est internée dans la clinique psychiatrique privée de Mont Genoit depuis deux ans.

- Ivy Raven : c'est une agent de la NSB (National Security Branch), appelée par Cooper pour trouver Julie Martin. Elle est la mère d'une petite fille prénommée Lulu.

- Dillon Murphy : c'est un membre des Park Rangers de Californie, qui a servi durant six ans dans l'armée. C'est aussi le fiancé de Annie Trotter et il va aider Julie à échapper aux agents de l'HeNRI et de l'armée.

- Docteur Annie Trotter : c'est une scientifique employée à l'Heitzer Nuclear Institute (HeNRI) et une pilote d'essai qui meurt durant un test en vol dee la combinaison du Projet Phi, dont est témoin Julie. Elle était également la fiancée de Dillon.

- "Cain" : c'est un sans-abri, vagabond, mentalement perturbé au point de prétendre être la réincarnation du Caïn de la Bible (fils d'Adam et Eve, il tua son frère Abel car Dieu avait préféré son offrande à la sienne). Il a été lui aussi, comme Julie, exposé à la déflagration de la combinaison portée par Annie, sa main droite est couverte par le métal. Il s'en prend ensuite plusieurs fois à Julie dans le but de plus en plus évident de se suicider.

- Professeur Foster : c'est le responsable du Projet Phi Project au sein de l'HeNRI.

- Jack Cooper : c'est l'assistant du Pr Foster au sein de l'HeNRI, chargé de retrouver et stopper Julie.

- Dr William Dumfries : c'est l'un des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il en expliquera les objectifs à Dillon et Dan, et leur révèlera que Foster compte l'utiliser comme une arme pour le compte de l'armée américaine.

- Vijay Narayanan : c'est un autre des collaborateurs d'Annie sur le Projet Phi. Il apporte son aide à Julie, Dillon et Ivy pour ensuite contrecarrer les projets de Foster.

- Hong Liu : c'est un chercheur de l'HeNRI qui réussit à construire une fusil capable de désactiver la combinaison Beta Suit. Sévèrement blessé lors d'une explosion, il survit et tente de se venger mais révèlera travailler pour la Chine, dont il est originaire.

- Dan Backer : c'est le propriétaire d'un bar, ancien militaire durant 24 ans dans l'Air Force. Avec ses amis, une bande de bikers, il aide Dillon et Julie à fuir les soldats à leurs trousses.

- Simon Zimmerman : c'est un "théoricien de la Conspiration" et un informaticien basé à Portland. Il crée un site internet, moonlakeconspiracy.com, avant d'être la première victime de Cain, en quête de réponse sur l'explosion, à Talupa.

- Tambi : (issue de la précédente série de Terry MooreStrangers in Paradise), c'est un contact d'Ivy qui a reçu la mission de localiser le site où Foster veut créer un trou noir pour le compte de l'armée en utilisant les recherches d'Annie sur le Projet Phi.

Passons, maintenant que nous en connaissons les principaux acteurs, à un résumé de l'histoire proprement dîte.
*

Tandis qu'elle prend des photographies dans le désert, Julie Martin est témoin d'une poursuite entre une femme équipée d'une curieuse combinaison métallique et d'un avion de chasse militaire, au terme de laquelle meurt le première. L'explosion qui s'ensuit disperse des fragments de la combinaison en une pluie de billes et oblige Julie à se réfugier puis à quitter les lieux à bord de son pick-up.
Les billes métalliques se collent à la peau de Julie et lorsqu'elle est revenue chez elle, dans un cabanon au milieu de nulle part, elle découvre dans le coffre de son véhicule un échantillon plus grand de la combinaison. Malencontreusement, elle le rapproche trop d'elle et il adhère aussitôt à son buste. Comme si cela ne suffisait pas, elle entend sur son répondeur téléphonique un énième message de Rick qui la relance pour qu'elle signe les papiers de leur divorce et les lui retourne.
Julie décide d'aller à l'hôpital voisin pour qu'on lui retire la pellicule métallique attachée à sa poitrine et ses épaules, et sur laquelle est gravé un symbole (celui de la lettre de l'alphabet grec Phi - désignant en physique la phase). Quand un médecin l'examine, en touchant la substance, il s'y brûle les doigts et croit à une mauvaise plaisanterie, renvoyant Julie. Cependant, les développeurs de la combinaison métallique, des chercheurs de l'HeNRI, ont la confirmation de la présence de Julie sur le lieu de l'explosion et appellent une certaine Ivy, malgré les protestations des militaires, pour la retrouver.
Julie fait la connaissance de Dillon Murphy, un park ranger qui a été le fiancée d'Annie Trotter, la conceptrice de la combinaison métallique. Ils sont rapidement localisés par Ivy qui, devinant que le Pr Foster, à l'origine de toute l'affaire avec l'armée, ne lui a pas tout dit sur leurs plans, prend leur parti et les aide donc à s'échapper.
Le projet de Foster se révèle progressivement, tandis que les fugitifs continuent de semer l'armée et un tueur à gages recruté par Cooper, l'assistant du Professeur : le savant veut en effet utiliser l'alliage conçu par Annie pour créer artificiellement un trou noir, un moyen d'affirmer la suprémacie scientifique et militaire des Etats-Unis sur la Chine, qui développe un projet similaire.
Durant sa cavale, Julie découvre que la combinaison possède diverses propriétés étonnantes : elle réagit à ses émotions et ainsi peut à la fois répondre offensivement (en produisant de terribles éclairs) quand elle est agressée mais aussi réparer des dommages physiques qu'elle endure ou soigner des personnes pour lesquelles elle éprouve une empathie profonde. Il apparaît également que la personnalité d'Annie Trotter a imprégné le métal et Julie perçoit désormais, comme un écho, des souvenirs et des sentiments de la chercheuse décédée. Enfin, alors que la combinaison enveloppe de plus en plus le corps de Julie à chaque fois qu'elle s'active, elle affecte également son métabolisme, la faisant grandir, la dôtant d'une force supérieure à la moyenne et augmentant sa puissance. A la suite d'un contact prolongé avec Ivy lors d'une nuit passée à la belle étoile pendant qu'elles fuyaient, Julie provoque aussi le rajeunissement de sa partenaire qui régresse jusqu'à l'adolescence mais sans perdre ses facultés intellectuelles adultes.
Devenue à la fois une arme vivante redoutable et un instrument curatif exceptionnel, Julie devra tout faire, avec l'aide de Dillon, Ivy et Vijay (un collaborateur d'Annie), pour empêcher Foster et ses commanditaires de l'armée de déclencher l'apocalypse, en traversant moult épreuves, comme affronter l'ire de Cain, la vengeance de Hong, et cela en perdant des amis en route...
*

Terry Moore, après avoir consacré 13 années à sa série Strangers in Paradise, a créé la surprise en lançant sa nouvelle production intitulée Echo. Bien qu'on trouve des éléments communs aux deux titres (jusque dans l'apparition d'une des personnages de SiP, la tueuse Tambi, à la toute fin), cette série diffère sensiblement de la précédente en ayant été conçue en pensant son terme dès le départ et en empruntant à de nouveaux genres pour son auteur, en particulier la science-fiction.
Là où SiP s'appuyait fortement, quasi exclusivement, sur ses personnages et l'étude de leurs relations sur fond de polar et de mélodrame, Echo explore les conséquences d'un évènement extraordinaire, de nature fantastique, sur une héroïne ordinaire. Au trio Francine-Katchoo-David a succédé Julie Martin, autour de laquelle gravite une galerie de seconds rôles.
Echo est un récit de science-fiction qui utilise des motifs classiques comme la peur produite par la technologie dans les mains d'hommes inaptes à la maîtriser. Chaque chapitre s'ouvre d'ailleurs par une citation empruntée à une grande figure de la science, de la littérature ou de la Bible, mais la plus synthétique reste celle d'Albert Einstein (1879-1955), le père de la physique et des mathématiques modernes, prix Nobel en 1921, ayant déclaré que "le progrès technologique est comme une hâche dans les mains d'un psychopathe".

Pourtant, même si l'on n'est pas familier de ces grandes théories scientifiques, Echo reste une lecture très accessible et divertissante, d'une formidable efficacité. A l'instar de Strangers in Paradise, il semble évident que Moore n'a pas démarré l'écriture de son histoire avec un plan complet et totalement défini, d'aillleurs l'auteur a expliqué que, suite à un problème informatique, il avait complètement réécrit le quatrième épisode après avoir perdu la copie de son script. A quel point cet incident a-t-il impacté le développement de l'intrigue ? Cela, on ne le saura pas, mais il est étonnant de voir à quel point l'ensemble fonctionne, malgré cet impair et ce mélange entre une rédaction à la fois ciselée et improvisée. De la même manière que SiP, la mécanique feuilletonnesque se déploie avec une fluidité rythmique impressionnante. Moore parvient tout à la fois à produire des rebondissements inventifs et spectaculaires, à définir une caractérisation de ses personnages très subtile (avec comme toujours un soin inimitable apporté aux femmes, loin de tous clichés) et une ambiance qui passe de l'angoisse à la légèreté sans que jamais ni le suspense ni l'émotion n'en souffrent.

Moore aurait pu se contenter de surfer sur l'évènement déclencheur en se concentrant d'abord sur les conséquences de l'incident de Moonlake sur Julie, mais il ne néglige aucun des membres de son "supporting cast", reliant les personnages de manière à la fois étonnante et naturelle (Julie "héritant" de l'invention d'Annie et du boyfriend de celle-ci, Dillon), exploitant chaque rencontre pour enrichir le récit et ses péripéties tout e n'hésitant pas à sacrifier quelques protagonistes afin de souligner la gravité de la situation.
De la même manière, il fait de ce qui est au début un accessoire narratif (la fameuse combinaison) un quasi-personnage à part entière, en dévoilant ses capacités, d'abord spectaculaires et offensives (l'occasion de scènes d'action impressionnantes, parfois aux conséquences horribles, inattendues chez Moore) puis plus surprenantes (revenant par là-même sur le danger que représente tout progrés s'il n'est pas utilisé à des fins humanistes). L'imagination de Moore n'a d'égale que l'intelligence avec laquelle il exploite les éléments qu'il dispose au long de son aventure, ne cédant jamais à la facilité, dans une structure particulièrement dense sans jamais être étouffante (car il sait faire respirer ses héros et donc ses lecteurs).
Il se permet même in fine une connection discrète mais complice avec Strangers in Paradise, suggérant l'idée d'un Moore-verse, où Julie Martin évolue bien dans le même monde que Katchoo et Francine alors que rien ne paraît rattacher les deux séries.C'est très fort, d'autant plus que ce n'est jamais appuyé (ainsi pas besoin d'avoir déjà lu SiP pour apprécier et comprendre Echo).

Le graphisme, enfin, est comme toujours d'une grande beauté, ne faiblissant jamais tout au long de ces 600 pages. Moore est passé maître dans l'art de dessiner des personnages, féminins comme masculins, aux physionomies variées, d'une richesse fabuleuse, très expressifs, chacun avec une gestuelle propre.
Son trait est épuré, en quelques traits il réussit à traduire une foule d'émotion, à composer des images puissamment évocatrices, à l'atmosphère intense aussi bien quand il s'agit de dépeindre des moments intimistes ou spectaculaires.
Chaque personnage possède la qualité d'une véritable personne, le réalisme de Moore n'a pas besoin de copier le réel, il le restitue en le stylisant de façon dépouillée, en quelques lignes. Il sait ainsi tirer de chaque décor ce qu'il faut pour le rendre à la fois remarquable et indentifiable.
Son noir et blanc est particulièrement lumineux, ce qui rend la lecture très agrèable, avec en prime un découpage classique, simple, sobre mais toujours juste et diablement efficace. Il n'abuse pas de tics si courants aujourd'hui dans moults comics, comme les splash-pages, si bien que lorsqu'il en use, l'effet a une vraie force. Il alterne des planches de plusieurs vignettes avec d'autres d'un ou deux plans, ou alors il a recours à une technique bien personnelle où une même image est cadrée plusieurs fois de manière concentrique, simulant un effet de zoom et suggérant une rupture narrative (comme lorsqu'il dévoile que la personnalité d'Annie fait partie de la combinaison et "co-habite" désormais dans le cerveau de Julie).

Il convient donc de ne pas lire trop vite, même si le récit est très entraînant, ces 30 épisodes, pour mieux les savourer, en apprécier l'écoulement mais aussi l'esthétisme discret. De ce volumineux pavé on peut déplorer qu'il ne comporte que peu de bonus (quelques esquisses, un exemple entre un dessin crayonné et sa version encrée, une courte explication de Moore sur le format de ses pages, une dédicace à son épouse Robyn qui lui a inspiré l'histoire, et une galerie de couvertures mal photocopiées. Une interview ou des commentaires illustrées auraient été passionnants).
Mais ne chipotons pas : une intégrale de 30 numéros pour une somme aussi modique (une vingtaine d'Euros en occasion) et une oeuvre d'une telle qualité, c'est déjà un cadeau. Et la confirmation que Terry Moore est un auteur/artiste absolument indispensable. Répondez sans hésiter à ce bel Echo en l'achetant, vous posséderez une des meilleures séries américaine récente. 

jeudi 20 octobre 2011

LUMIERE SUR... CAMERON STEWART


Cameron Stewart

Catwoman

Catwoman

Selina Kyle (études pour le visage)


Catwoman's origins

New X-Men

Ultimates

Kraken (Umbrella Academy)

Rumor (Umbrella Academy)

Seance (Umbrella Academy)

White Violin (Umbrella Academy)

 Zatanna
Une planche inédite du projet Zatanna pour Zuda Comics

Naissance au Canada.
Scénariste, dessinateur, encreur, cover-artist, designer.
*
Le blog de l'artiste : http://www.cameronstewart.blogspot.com/

mercredi 12 octobre 2011

Critique 273 : THE LEAGUE OF EXTRAORDINARY GENTLEMEN - CENTURY 2 : 1969, d'Alan Moore et Kevin O'Neill

The League of Extraordinary Gentlemen - Century : 1969 est le deuxième tome du Volume III de la série crée et écrite par Alan Moore et dessinée par Kevin O'Neill, co-publiée par Top Shelf et Knockabout Comics en 2011. L'histoire fait suite à Century : 1910.
*
Paint it black est la suite de What keeps mankind alive : l'action se situe en 1969, presque 60 ans après le précédent tome, et 11 ans après les évènements relatés dans le Black Dossier.
Mina Harker, Allan Quatermain et Orlando reviennent en Angleterre pour enquêter sur le meurtre de la pop-star Basil Thomas selon un mode opératoire évoquant le culte d'Oliver Haddo.
Mais nos héros ont bien changé depuis leur précédente aventure : Mina éprouve le poids de l'immortalité tandis qu'Allan et Orlando deviennent amants. Leurs investigations leur font comprendre que l'esprit d'Haddo passe de corps en corps et après avoir possédé Kosmo Gallion, il s'apprête à passer dans celui de Terner, le partenaire de Basil Thomas au sein du groupe de rock The Purple Orchestra.
Les trois héros rencontrent l'étrange Andrew Norton qui les met en garde de manière cryptique en leur rappelant le projet d'Haddo qui est d'engendrer l'Antéchrist, le Moonchild. Il les prévient aussi qu'ils se reverront en 2009 mais qu'alors il sera trop tard.
Pendant ce temps, Jack Carter est engagé par Vince Dakin pour enquêter lui aussi sur la mort de Basil Thomas. Carter remonte à son tour jusqu'à Kosmo Gallion qu'il a pour mission d'exécuter.
Terner, remplaçant Basil Thomas à la tête du Purple Orchestra, donne un concert à Hyde Park (où est érigée une statue à la gloire de Mr Hyde, mort à la fin du Volume II des aventures de la Ligue). Mina comprend alors que la source de la menace, l'esprit d'Haddo dans le corps de Gallion, se trouve dans la boutique de ce dernier et y envoie Orlando et Allan. Assistant au concert après avoir avalé une pilule de drogue, Mina est victime d'hallucinations et affronte Haddo dans le plan astral. Haddo échoue à posséder Terner et se réincarne dans le corps de Tom Riddler tandis que Mina, délirante, est embarquée dans une ambulance.
8 ans plus tard, en 1977, Allan et Orlando sont toujours sans nouvelles de Mina et se séparent dans une salle où se produit un groupe de punk-music. Allan est devenu un misérable junkie, Orlando une femme qui s'apprête à s'engager dans l'armée car elle redevient un homme...
*    
La suite de ce 3ème Volume confirme le virage de plus en plus complexe et déjantée de la série, et par là même souligne la volonté d'Alan Moore d'achever son oeuvre (après laquelle il aurait décidé de se retirer des comics pour se consacrer à la magie) dans un véritable feu d'artifices. 
La narration atteint de fait une densité rare et exige du lecteur un investissement, à la fois pour suivre les méandres de l'intrigue (qui opère des haltes à des époques fort éloignées les unes des autres) et l'évolution de ses héros (immortels et fatigués de l'être). Une fois qu'on est immergé pourtant, on retrouve assez vite ses repères avec l'affaire du Moonchild, cet Antéchrist dont Oliver Haddo veut célèbrer l'avènement.
Ce qui désarçonne davantage et demande de s'accrocher un peu, c'est le décor : après l'époque victorienne des premier et deuxième Volumes et le début du XXème siècle du troisième, l'enquête de la Ligue (réduite à un trio désormais) se déroule dans le Londres de 1969, en pleine vague hippie et de liberté sexuelle.
Moore s'amuse avec les clichés de l'époque et du genre narratif, maniant des stéréotypes romanesques (comme les quartiers généraux secrets, les sectes satanistes, les meurtres rituels, les échappées psychédéliques sur le plan astral). Le combat final se clot sur un cliffhanger particulièrement surprenant où le sort des héros est complètement bouleversé, et l'épilogue en 1977 laisse le lecteur encore plus déboussolé qu'au terme du Volume II après que les martiens aient quasiment tué toute l'équipe originelle.

Au fil des pages, Moore produit une quantité d'allusions à l'époque et au lieu de l'action, quitte à ce qu'elles ne soient pas toutes perceptibles par le lecteur : la manoeuvre semble être faite non pas pour nous égarer mais pour nous inviter à rechercher qui est qui, d'où provient tel élément et s'il a vraiment de l'importance, c'est très ludique si on accepte de s'y abandonner.
Par exemple, Moore et O'Neill sont tous les deux nés en 1953, ils avaient donc 16 ans en 1969, ils en ont 58 aujourd'hui et le récit abonde en personnages réels ou non liés à cette année et à Londres (comme Jerry Cornelius, l'une des incarnations du Champion Éternel de Michael Moorcock ; les Rutles, une version des Beatles ; Mick Jagger comme modèle de Terner, le nom du héros du film Performance de Donald Camell ; Jack Carter joué par Michael Caine dans Get Carter de Mike Hodges ; Kosmo Gallion apparu dans la série Chapeau melon et bottes de cuir ; Vince Dakin le héros de Villain de Michael Tuchner avec Richard Burton ; ou Tom Riddler sorti des pages de Harry Potter). Mais Moore a aussi précisé qu'entre lui et Kevin O'Neill existait un jeu auquel a activement participé le dessinateur en ajoutant des clins d'oeil dont le scénariste n'avait pas connaissance (par exemple une photo souvenir de Moore de Steve Moore et Derek Strokes redessinée par O'Neill).
En vérité, la liberté des moeurs évoquée dans cet album reflète la liberté narrative de Moore et O'Neill dans leur entreprise et Century : 1969  le résume plus que jamais. En ouverture de cet opus, un encart prévient que les éditeurs vous feront rentrer dans le rang, référence explicite au fait que pour ce tome, Moore et O'Neill ont changé de crémerie à cause de problème de censure chez leur précédent partenaire (et plus largement, en ce qui concerne Moore, son émancipation vis-à-vis des majors avec lesquelles il s'est défintivement brouillé).

Cette radicalité frondeuse et amusée se traduit encore plus franchement dans le graphisme de Kevin O'Neill où les personnages ont abandonné tout réalisme pour atteindre la puissance de la caricature d'un Daumier sous acide, avec une galerie de trognes irrésistibles, des décors grossiers mais très suggestifs, des ambiances tranchées. La représentation de la sexualité est elle aussi devenue plus agressive et insolente : dès le début, un homme fait une fellation à un autre, plus tard Mina couche avec une autre femme avant de se faire quasiment violer en public par Tom Riddler lors du concert à Hyde Park alors qu'elle est en plein trip.
Le dessin d'O'Neill n'est pas beau, il ne flatte pas l'oeil, mais il est puissant, acéré, riche en images mémorables. C'est un dessin difficile et provocante mais jamais gratuit car il est là pour traduire un texte qui bouscule les conventions du récit et le confort du lecteur.

L'ouvrage (peu épais malgré sa densité, 80 pages) se conclut comme le précédent par une nouvelle de 6 pages agrémentées de quatre petites illustrations. Le récit n'a appartemment toujours aucun lien évident avec la bande dessinée, mais peut-être le prochain tome fera la synthèse entre cette explication de l'origine du Galley-wag (son évasion en 1896, sa rencontre avec le monstre de Frankenstein et les créatures du docteur Copelius à Toyland), le voyage sur la lune de Mina et du Galley-wag en 1964 et leur découverte de sélénites.

Est-ce facile à lire ? Non, ce n'est pas un livre qui se donne mais qui se gagne, mais en même temps, comme souvent avec Moore, le gain offre des sentiments profonds et divertissants à la fois, c'est drôle et cru, fou et inventif. On en sort à la fois vidé et jubilant, avec l'envie intacte de connaître la suite (et fin).

mardi 11 octobre 2011

Critique 272 : NORTH 40, d'Aaron Williams et Fiona Staples

North 40 est un récit complet en 6 épisodes écrit par Aaron Williams et illustré par Fiona Staples, publié en 2009 par DC Comics dans la collection Wildstorm.
*
Deux amis, la gothique Dyan et le bedonnant Robert, découvre dans la bibliothèque municipale de Conover County, un bled perdu, un étrange grimoire qui transforme en une nuit toute la localité et ses habitants. La majorité devient des monstres difformes, seuls quelques-uns échappent au pire et héritent de facultés surhumaines comme le jeune Wyatt (capable de voler et quasi-invulnérable), la belle Amanda (dôtée de pouvoirs magiques) ou le flegmatique shériff Morgan (qui semble avoir déjà eu affaire à une situation similaire dans le passé). Entre les habitants transformés à maîtriser et la réapparition d'un effrayant poulpe tout droit sorti de chez H.P. Lovecraft, seul le fait que la crise ne dépasse pas les limites de la bourgade est une bonne nouvelle...
*
Ce comic-book est un drôle d'ouvrage : les influences de Lovecraft, avec sa menace identique au mythique Cthulu, et de Stephen King, avec une action horrifique circonscrite à un trou perdu de l'Amérique profonde, sont manifestes. Mais le scénariste Aaron Williams a pris le parti d'en rire et son récit croise à la fois les conventions du genre et sa parodie.
Plus que l'intrigue, somme tout classique, ce sont les personnages qui donnent tout son sel au projet, et sur ce point d'ailleurs la couverture est un peu mensongère car elle indique que Dyan et Robert sont les héros alors qu'en termes de présence à l'image ils n'apparaissent qu'au tout début et à la toute fin. Non, les vrais protagonistes de ce récit sont l'impayable shériff Morgan, qui traverse toutes les situations, des plus absurdes aux plus atroces, avec un détachement, et en usant d'un langage aussi débonnaire, souvent hilarants :  la raison de son calme nous est expliqués dans les derniers chapitres, de manière allusive, en faisant référence à une précédente crise semblable.
Ensuite, il y a le jeune Wyatt, qui va devenir l'adjoint du shériff, et la belle métisse Amanda, élevée au rang de sorcière : autant elle joue son rôle avec un naturel déconcertant, autant il est dépassé par ce qui se passe et force sa nature pour sauver ce qui peut l'être.
Ce trio improbable traverse l'histoire en croisant des êtres difformes, des vampires, des zombies, des géants et autres bestioles contaminées par cette malédiction libérée par Dyan, qui souhaite provoquer le chaos pour éprouver ses semblables (et voir qui s'en tirera), et Robert, dont la curiosité créé ce bazar tout en voulant ensuite le réparer.
Aaron Williams mène son affaire sur un faux rythme assez prenant : cela se lit rapidement et pourtant il y a une sorte de nonchalance dans la conduite de la narration, mais c'est loin d'être déplaisant et les morceaux de bravoure sont ingénieusement disposés (même si tout ça, évidemment, s'adresse à un public "averti" car mutilations et métamorphoses dérangeantes sont légion).
*
Cependant, sans diminuer les mérites du scénariste, la vraie révèlation de cette bande dessinée est son illustratrice, Fiona Staples. Son trait anguleux, son traitement de la couleur, ses cadres simples mais aux valeurs décalées, dans un style non réaliste sans être caricatural, donnent à ces épisodes une facture unique.
Elle contribue grâce à un découpage très efficace, avec un nombre limité de cases par page, et l'expressivité de ses personnages au dynamisme de cette lecture, soulignant quand il le faut les effets ménagés par le script sans surenchérir dans l'horrifique.
On ne peut qu'avoir hâte de découvrir sa future collaboration avec le génial Brian K. Vaughan dont elle mettra en images le nouveau et ambitieux projet (Saga, chez Image Comics en 2012).
*
Comic atypique et pourtant référencé, ce North 40 laisse la porte ouverte à une suite, mais les engagements de son artiste la diffèrent aux calendes grecques (à moins qu'Aaron Williams ne continue avec un nouveau partenaire). Cependant, en l'état, c'est un ouvrage qui se suffit à lui-même et est affreusement divertissant.  

Critique 271 : MARVEL - LES GRANDES SAGAS 9 : AVENGERS, de Kurt Busiek et George Pérez

Ce pénultième numéro de la collection Marvel : les grandes sagas est consacré aux Avengers et rassemblent les épisodes 0, 19 à 23 du volume 3, écrits par Kurt Busiek et dessinés par Stuart Immonen (#0) et George Pérez, et Giant-Size Avengers 1 du volume 2, écrit par Douglas Noble et dessiné par Nelson, de la série publiée en 1998-1999 et 2008.
*
La saga Ultron Unlimited (épisode 0 et 19 à 23, ) oppose une nouvelle fois l'équipe des Vengeurs (composée de Captain America, Thor, Iron Man, la Sorcière Rouge, Wonder Man, la Vision, Firestar et Justice) à Ultron. L'androïde créé par Hank Pym (alias Ant-Man/Giant-Man, également présent dans cette histoire) a souvent menacé le monde dont il veut exterminer la race humaine mais cette fois, avec l'aide de ses précédentes versions, il dévaste un pays entier (la Slorénie) pour mieux attirer ses ennemis dans un traquenard. Son plan consiste cette fois à concevoir des répliques selon les schémas mentaux de ses "proches" : Pym (son "père"), la Guêpe (sa "mère"), la Vision (son "fils"), Wonder Man et le Moissonneur (ses "frères"). Avec le renfort de la Panthère Noire, les Vengeurs interviennent, bien qu'une partie des médias les accusent de ne pas faire de place aux minorités visibles et d'agir en outrepassant leurs droits...

L'épisode extrait de Giant-Size Avengers 1, intitulé Profession : majordome, décrit avec humour comment Jarvis, l'intendant du manoir des Vengeurs, veille à l'entretien de cette demeure, même quand elle est attaquée par des ennemis.
*
Une nouvelle fois, Paninicomics a choisi de puiser dans des épisodes datant d'il y a plus de dix ans (fin 1998, début 1999) pour composer cet album consacré aux Vengeurs. Pour beaucoup de fans, qui n'apprécient pas ce qu'a fait Brian Bendis des héros, cette période correspond au dernier "âge d'or" de la série. Il est vrai que le style narratif et la réputation de l'équipe artistique (Busiek et Pérez) ont de quoi séduire.
Pourtant, sans vouloir jouer les rabat-joie, le contenu m'a semblé daté et décevant compte tenu des auteurs. Kurt Busiek est une encyclopédie vivante des comics et l'auteur d'un classique absolu, Marvels (avec Alex Ross) : nul mieux que dans son creator-owned, Astro City, ses qualités ne sont mieux exprimées, réinventant avec génie les canons de DC et Marvel. Dans le cadre d'une production comme les Vengeurs, son sens du spectacle fait merveille, mais son écriture a une naïveté qui peut rapidement lasser : ici, on a affaire à des héros valeureux contre un méchant très méchant et de la castagne non-stop et la résolution du problème posé par le méchant est aussi providentielle qu'expéditive (même si la fin est ouverte). Ce simplisme fonctionne parfaitement dans un dessin animé (comme l'a prouvé Avengers : Earth mightiest heroes), où l'efficacité prime, mais vieillit mal en bande dessinée, à moins de disposer de personnages plus ambigüs. 

Graphiquement, le prologue par Stuart Immonen (dans son style réaliste) est merveilleux et donne envie de voir l'artiste canadien dessiner un jour la série Avengers
George Pérez a été un "cartoonist" culte pour ma génération, grâce à ses épisodes de New Teen Titans et la saga Crisis on infinite earths (tous deux écrits par Marv Wolfman), mais j'ai pendant longtemps arrêté de suivre son travail. Le retrouver à cette occasion m'a désappointé car c'est peu dire que, en dehors de quelques planches bluffantes, il n'a plus le niveau de ses grandes heures. L'encrage de Al Vey n'arrange certes pas les choses (n'est pas Terry Austin, Romeo Tanghal ou Dick Giordano qui veut), mais quand même, ces personnages bizarrement proportionnés, aux expressions grimaçantes, dévorés par des hâchures, ce n'est pas bon et encore moins beau.
*
Il n'y a pas grand'chose à dire sur l'épisode d'Avengers King-Size consacré à Jarvis : le scénariste Douglas Noble fait preuve d'une certaine ironie bienvenue mais le contenu est très anecdotique. Quant aux dessins de Nelson, ils sont vraiment très moyens.
*
Le mois prochain, le dixième et dernier album de la collection proposera du matériel d'une toute autre qualité puisqu'on pourra (re)lire un des meilleurs arcs des Quatre Fantastiques écrit par Mark Waid et dessiné par Mike Wieringo.