Affichage des articles dont le libellé est Rorschach. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rorschach. Afficher tous les articles

mercredi 15 septembre 2021

RORSCHACH #12, de Tom King et Jorge Fornes


Le dénouement de Rorschach va diviser, c'est certain. Tom King a pris un énorme risque en choisissant une conclusion aussi surprenante... Ou plutôt aussi peu surprenante. A moins qu'il ne s'agisse d'une audace folle consistant à prendre tout le monde au dépourvu en refusant tout spectacle, tout climax - en suivant la seule direction logique pour cette histoire. Jorge Fornes se plie à ce défi avec son brio coûtumier, sans chercher à en rajouter, ce qui prouve une fois de plus son intelligence.


Le Détective accompagne Alan, son commanditaire, chez le gouverneur Turley. Jacobs, qui garde l'entrée, se montre comme d'habitude très méfiant mais lorsque Alan prévient qu'il est prêt à appeler Turley sur sa ligne directe pour le voir, le passage s'ouvre aux deux visiteurs du soir.
 

En présence de Turley, Alan va dans une pièce voisine chercher des rafraîchissements. Le Détective quitte son imperméable et l'accroche au porte-manteau. Puis il sort de sa veste un dictaphone avec la cassette d'un enregistrement compromettant le Président Redford.


Alan revient avec les boissons. Turley se joint à ses deux visiteurs pour écouter leur rapport. Le Détective résume ses investigations depuis deux mois qui lui ont permis d'établir les liens entre Wil Myerson, Laura Cummings et la tentative d'assassinat contre Turley, pilotée par Redford.


Turley reste méfiant, mais le Détective assure que l'enregistrement de Diana Condor avant sa mort suffira à accabler Redford et ses complices et à lui faire perdre les prochaines élections. Turley autorise le Détective à lancer la lecture de l'enregistrement...

Ce résumé est très partiel, il couvre à peine la première moitié de l'épisode. Vous révéler ce qui survient ensuite reviendrait à vous spoiler le dénouement et je me refuse à le faire. Critiquer une série mois après mois est un exercice délicat et scrupuleux que je tâche d'accomplir avec le souci de ne pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs de la vo ou de la vf. C'est pourquoi, généralement, quand j'arrive à la fin de l'histoire, je préfère dissimuler le dénouement.

J'ai fait le choix depuis un moment maintenant de suivre les (mini) séries en vo car l'offre en vf ne me convient pas. Les revues anthologiques des éditeurs comme Panini ou Urban ne me satisfont pas et sont trop coûteuses (entendez bien que, compte tenu de leur pagination, elles restent meilleur marché que d'acheter les singles en vo qu'elles contiennent, mais elles imposent un sommaire dont je ne lirai pas l'intégralité car tout ne m'intéresse pas). Je mesure la chance que j'ai de pouvoir acheter ces singles, d'avoir les moyens de suivre pas mal de séries (soit parce que je les achète, soit parce qu'on m'en prête -et j'en prête aussi à ceux qui m'en prêtent, ce qui est un échange de bons procédés).

Mais évidemment cela introduit un décalage : je connais des mois à l'avance la fin de séries qui ne seront que traduites plus tard en France (quand elles sont traduites... Et si elles le sont, quand elles sont traduites correctement). Donc mon blog s'adresse à des lecteurs qui soit suivent aussi ces séries en vo comme moi, soit se fichent d'être un peu/beaucoup spoilés, soit utilisent mes articles pour se faire une idée. En tout cas, je le suppose.

Parfois, parce que je me laisse emporté par l'écriture des résumés et des analyses, je spoile malgré tout, non par plaisir, mais parce que sinon ce que je rédige reviendrait à tourner autour du pot et aboutirait à une critique laborieuse. Je prends le parti de dévoiler des éléments et même la fin parce que sinon je n'aurai rien à dire. Mais parfois, comme ici, garder le mystère sur le dénouement me semble un acte de politesse car c'est le terminus de l'histoire et qu'il faut laisser le plaisir aux autres de le découvrir quand ils en auront l'occasion.

Bref. La fin de Rorschach va certainement diviser. Beaucoup vont estimer que Tom King se détache de son intrigue facilement en ne résolvant rien, ou alors de manière très expéditive. Son héros, le Détective n'a pas d'avenir, ou alors pas pour longtemps. La solution est anti-climax au possible : pas de grand spectacle, de grande scène dans le dernier Acte, de morceau de bravoure. C'est étonnamment imparable et plat à la fois. D'une certaine manière, la vraie question à se poser, c'est : est-ce que ça pouvait vraiment se terminer autrement ? Je n'en suis pas sûr. Il y a quelque chose d'inéluctable dans cette histoire. Le héros et son histoire se sabordent et cela file parfaitement la métaphore avec les pirates, le héros de la fiction dans la fiction, Pontius Pirate, créé par Wil Myerson.

Mais on peut aussi voir la chose un peu différemment. N'y a-t-il pas dans le geste de Tom King, de finir cette histoire ainsi, une folle audace ? Aujourd'hui, tout lecteur de comics est conditionné à une forme de fin d'intrigue basique. C'est le combat du héros contre son ennemi et la victoire du bon contre le méchant. Toutefois, en s'inscrivant dans l'oeuvre d'Alan Moore, Watchmen (mais aussi bien d'autres), on sait que ce n'est pas la seule issue, que tout ne se résoud pas toujours de façon aussi manichéenne. Dans Watchmen, le plan d'Ozymandias paraissait règler la question de la paix dans le monde avec son plan terrible et absurde, mais le Dr. Manhattan quittait la scène en laissant Adrian Veidt en plein doute car, évidemment, rien n'est aussi simple. Le même Dr. Manhattan venait auparavant de désintégrer Rorschach qui voulait obstinément révéler la vérité de la machination ourdie par Ozymandias au monde entier - ce que Jon Osterman ne pouvait le laisser faire. Ce final trouble, ambigü au possible, rendait bien incertain le futur de Watchmen, l'histoire après l'histoire, celle que pouvait continuer tout lecteur (et que DC ne s'est pas gêné de développer, à sa manière, alambiquée et profanatoire).

King a sauté à la corde avec Watchmen, en y inscrivant son histoire tout en n'exploitant pas directement le matériau de Moore. Les Watchmen en eux-même n'y apparaissent que dans un flash-back sujet à caution. Rorschach est exploité comme un symbole plus que comme un personnage (et Walter Kovacs est mentionné à titre indicatif). Il aurait pu choisir un autre titre, un autre personnage-référence, que le résultat n'en aurait pas été profondément altéré. Mais il a choisi Rorschach, dont une partie de Watchmen, car il savait qu'ainsi tout le monde saurait dans quel univers l'action se situerait, de quel sentiment il parlerait à travers le personnage dont il s'inspirait. Rorschach comme Watchmen sont devenus une sorte de marque si forte qu'elle évoque forcément quelque chose, de précis ou de confus, au lecteur, c'est un raccourci puissant pour un auteur.

Mais Rorschach est davantage une variation qu'une revisitation de Watchmen. Il ne s'agit ni d'une prequel comme Before Watchmen ni d'une sequel comme Doomsday Clock. C'est une oeuvre qui se situe dans la ligne de la série Watchmen de HBO, où les symboles créés par Moore (et Gibbons) servent de repères, de jalons, à partir desquels on peut broder. D'une certaine manière, King va plus loin que Damon Lindelof (le showrunner de la série HBO) puisqu'il n'invoque même pas le Dr. Manhattan, et encore moins Walter Kovacs (le Rorschach originel). Il ne s'en sert pas pas pour solutionner son intrigue. Il mentionne le moyen avec lequel Ozymandias a provoqué un carnage à New York et imposé la paix dans le monde, mais sans que ses personnages ne le sachent. C'est un exercice d'équilibriste, mais pas de style car King s'est pratiquement privé d'outils narratifs comme le "gaufrier" dans le découpage (une grille de cadres abondante dans Watchmen de Moore, et dans d'autres séries de King), pas non plus de citations d'auteurs en fin de chapitres, ni de héros masqués. Le renvoi à la littérature de pirates est la seule référence "voyante".

On peut cependant trouver, à raison, que l'association de King avec un dessinateur comme Jorge Fornes rappelle celle de Moore avec Gibbons. Non pas parce que Fornes a le même style que Gibbons, mais plutôt parce que Fornes dessine dans l'esprit de Gibbons, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un dessin réaliste, descriptif, très respectueux du script, assez austère en fait. Gibbons a un trait plus raide que celui de Fornes qui est aussi plus épais. Mais les deux artistes ont en commun une régularité à la fois dans la production et le résultat. On sent qu'il s'agit de deux dessinateurs expérimentés, qui se sont trouvés, à maturité, il n'y a pas de différences de niveau entre le premier et le dernier épisode.

Fornes dessine sagement mais brillamment, il est complet : ses décors sont fouillés, précis, ses personnages ont de la substance tout en étant expressifs sans excès. Sa façon de composer les plans et de découper les scènes vise à produire une lecture facile, simple, efficace, directe. Pas d'angle de vue compliqué, pas de mouvement d'appareil tarabiscoté. Il est encore plus sobre que Gibbons pour cela, qui devait suggérer des travellings, des vues en plongée, dans des "gaufriers" stricts.

Cette humilité, cette docilité même de Fornes fait qu'on peut minorer sa contribution au récit en pensant qu'il fait le minimum. Mais en même temps, cela me paraît très injuste car dessiner Rorschach autrement, c'était dénaturer son histoire. Il fallait cet aspect dépouillé, presque décharné, pour que l'intrigue soit agréable et intense à la fois, que l'ambiance soit prenante. Il fallait cette épure pour ne pas sombrer dans la parodie ou le pastiche. Et puis de toute manière, Fornes n'a jamais été bon dans l'épate, l'outrance, je le préfère mille fois dans ce registre que dans celui plus mouvementé du super-héros où son inspiration Mazzucchelli-enne plombe ses planches (c'est pourquoi c'était une mauvaise idée de la part de Marvel que d'en faire le fill-in artist de Daredevil, série liée à Mazzucchelli, référence écrasante).

De même, Dave Stewart, coloriste impeccable, n'a rien à voir avec John Higgins, qui colorisait les planches de Gibbons sur Watchmen, avec une palette volontiers criarde (mais pleine d'à-propos pour souligner l'univers de la série). Comme Fornes, il a choisi la subtilité, et même la réserve, quitte à ce qu'on ne remarque pas son apport. Il a su s'effacer au profit d'une intrigue, d'une atmosphère qui n'avait pas besoin de plus.

J'ai été surpris, indéniablement, par la fin de Rorschach, King m'a pris au dépourvu, jouant du hors-champ en virtuose. Mais je ne suis pas frustré. Je suis plutôt épaté par ce culot. Est-ce que ça pouvait finir autrement ? Peut-être, je ne sais pas. Mais aussurément, c'est une fin qu'on n'oubliera pas, même si elle peut énerver, frustrer, déconcerter. Ce fut une chouette lecture et j'espère que King et Fornes travailleront à nouveau ensemble. 

mercredi 11 août 2021

RORSCHACH #11, de Tom King et Jorge Fornes


C'est le pénultième chapitre de Rorschach et... Vous n'êtes pas prêts pour ce que vous a réservés Tom King. Pourtant, quand on a bien lu la série jusqu'à présent, tout finit par être évident, toutes les pièces du puzzle se disposent et forment une image limpide, implacable. Mais le scénario est si bien ficelé, si minutieusement construit qu'on se laisse avoir; C'est aussi grâce au dessin de Jorge Fornes, qui nous a présentés les personnages, les faits, de manière simple, distanciée, qu'on se fait prendre et qu'on est finalement aussi déboussolé que le Détective.


Le Détective s'adresse aux fantômes de Wil Myerson et surtout de Laura Cummings. Son enquête est terminée et il vient de comprendre après avoir pris un verre avec son patron, Alan, qu'il avait été manipulé depuis le début.
 

Tandis que "la Gamine" résume les faits et établit les liens entre les protagonistes de l'affaire, le Détective descend bière sur bière dans sa chambre d'hôtel, sans savoir quoi faire de ce qu'il a compris. Il est dépassé, en colère, frustré. 


Tous, depuis Alan jusqu'à Jonathan Oates en passant par Jacobs, Diane Condor, Turley, le Président Redford, Wil Myerson et Laura Cummings, tous ont été le jouet d'une vaste machination pour corrompre l'élection présidentielle et truquer ses résultats.


Le Détective refuse pourtant, d'abord, d'admettre ce que lui souffle Myerson par-delà la tombe. Mais peut-il seulement se défiler ? N'est-ce pas déjà trop tard, surtout pour un homme de principes comme lui ? Rorschach n'a-t-il pas une mission pour le Détective ?

OK. Ce résumé tourne autour du pot mais je ne veux pas spoiler. Pas trop, dans la mesure du possible. Le mois prochain, quand viendra le moment de critiquer le douzième et dernier épisode de Rorschach, je n'aurai sans doute pas le choix, il faudra être plus direct - autant que le permettra la résolution de l'histoire.

Depuis quasiment un an, Tom King a élaboré une intrigue d'une rigueur redoutable. Bien entendu, il fallait accepter de jouer son jeu, c'est-à-dire de s'engager dans un récit mystérieux, à la progression lente, dont la dimension spectaculaire était rare (pour ne pas dire inexistante). Sans compter le fait qu'il fallait accepter le référence au personnage de Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons, ce qui, pour les plus ardents défenseurs du scénariste anglais, est en soi un sacrilège puisque sa mini-série originelle est intouchable.

Malgré tout, il faut bien se rendre à l'évidence : Tom King n'a pas signé une suite ou une préquelle à Watchmen, son Rorschach n'a rien à voir avec des projets comme Before Watchmen ou Doomsday Clock. Même en respectant dévotement Moore, jamais King ne l'a trahi. Il n'a pas non plus réécrit Watchmen, ou voulu en donner sa version (comme la série HBO de Damon Lindelof). Non, il s'en est servi comme d'une base, une référence, au sens où Rorschach résume davantage un état d'esprit, une philosophie, un hommage.

Dans ses interviews sur ce projet, King a souvent souligné que Rorschach s'intégrait dans une "trilogie de la colère" (avec Strange Adventures et Batman/Catwoman), après "la trilogie de la dépression" (Mister Miracle, Heroes in Crisis, Sheriff of Babylon). Un programme thématique, très personnel, inspiré par le mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche, comme un état des lieux rageux. King a exprimé sur les réseaux sociaux son ressentiment sur l'administration républicaine et constaté le fossé qui s'était creusé dans son pays. Un pays qu'il a servi au sein de l'armée, sur des théâtres de guerre, et qui l'ont visiblement et durablement marqué.

Avant d'écrire pour DC, King a été scénariste pour Marvel et son dernier projet, avorté, était une mini-série Loki Président !, prophétique puisqu'il imaginait quel serait le personnage le plus improbable et dangereux à pouvoir accéder au pouvoir suprême. Puis il reçut l'offre de relancer Batman à l'occasion de l'ère Rebirth, une proposition qui ne se refuse pas, qui mit fin à sa collaboration avec Marvel et eut raison du projet Loki.

En lisant Rorschach, alors que sa fin s'approche, on ne peut s'empêcher de dresser un parallèle troublant entre Loki Président ! et cette mini-série, aussi politique que policière. Mais entretemps, King semble s'être dépouillé des artifices de son idée initiale, a épuré son propos en même temps qu'il a complexifié son état des lieux. En écrivant de manière plus réaliste, Rorschach a gagné en crudité ce que Loki Président ! aurait certainement offert en fantaisie.

Au fond, qu'est-ce que dit cet avant-dernier chapitre, comme tous ceux qui on précédé ? C'est : à quel point peut-on être dépassé par la réalité ? On dit souvent que le réel dépasse toutes les fictions et même si Rorschach reste une fiction, son histoire est étonnamment plus réelle qu'un documentaire, qu'un biopic, qu'une enquête. King nous fait toucher du doigt ce qui détraque la politique, la corrompt, la pervertit, à travers une investigation filandreuse et glaçante. Une sorte de thriller comme le cinéma américain en produisait dans les années 70, dans la lignée des 3 Jours du Condor ou A cause d'un assassinat ou Conversation secrète.

Le réseau que met à jour cet épisode, la chaîne d'événements qu'il révèle sont vertigineux. On comprend comment un candidat à la présidentielle, sachant qu'il ne peut gagner face au sortant, élabore une machination où chaque pion est sacrifiable mais à partir desquels on peut remonter jusqu'à son rival et donc l'accabler, précipiter sa perte, provoquer sa défaite. L'enquête qu'a mené le Détective ne consistait pas dès lors à résoudre ce complot mais à confirmer ce qui serait reproché au Président en place, à le confondre. Mais qu'est-ce qui se passe alors dans la tête d'un homme qui s'est fait à ce point doubler ?

La colère qui monte, qui éclate, le ressentiment du Détective aboutissent à une décision inquiétante. Aura-t-il la déraison de s'y tenir ? Ou résistera-t-il ? Le Détective sera-t-il l'ultime avatar de Rorschach, le symbole de la colère et de l'ordre, l'incarnation du justicier ? La toute dernière case de la dernière page de l'épisode laisse planer le doute en même temps qu'elle suggère déjà beaucoup. C'est magistral.

Si jusqu'au bout, comme le Détective, le lecteur, c'est-à-dire vous, moi, avons été aussi abusés, c'est aussi par la grâce du dessin de Jorge Fornes. Si on voulait être sarcastique, on dirait d'abord que c'est appréciable de lire une mini-série écrite par King qui ne connaît aucun retard : onze (et bientôt douze) épisodes en onze mois. Une régularité d'horloge suisse. Mais infiniment appréciable pour suivre une histoire aussi dense, minutieuse.

Sarcasme à part, ce qu'accomplit Fornes mérite tous les éloges car c'est d'abord d'une intelligence admirable. Je n'ai pas toujours été tendre, par le passé, avec ce dessinateur qui me semblait à la fois mal utilisé, placé, et inspiré. Il y avait une combinaison cruelle dans la carrière de Fornes car les editors faisaient indéniablement appel à lui pour la ressemblance de son trait avec celui de David Mazzuchelli époque Batman : Year One, sur des séries aussi visitées par le maître (Daredevil), mais aussi parce que Fornes lui-même semblait incapable de s'affranchir de l'influence de Mazzucchelli, en bon élève appliqué mais sans imagination, et pire, sans autant de talent.

Mais avec Rorschach et King, qui lui avait déjà confié des épisodes de son Batman, c'est comme si les planètes s'alignaient. Je ne dirai pas que Fornes n'est pas fait pour les super-héros (il m'a prouvé le contraire sur des épisodes réalisés pour des anthologies DC), mais il me semble quand même qu'il donne sa vraie pleine mesure dans un univers débarrassé du folklore, comme ce polar qu'est Rorschach. Son talent s'exprime complètement dans la représentation de personnages ordinaires, de décors réalistes, dans un style descriptif classique.

Son association avec un coloriste comme Dave Stewart, qui lui aussi brille naturellement dans sa manière d'habiller des univers comme si tout était normal, souligne cela. Fornes campe avec une force épatante le héros, le Détective sans nom, il lui donne une présence intense, en fait un investigateur qu'on prend plaisir à suivre, auquel on s'identifie, dont on partage les émotions, les sentiments. On progresse au même rythme que lui car on n'en sait jamais plus que lui, il nous ressemble car il ressemble à tout le monde, il n'a rien d'un super-héros, d'un super-enquêteur, ce n'est pas Batman, la Question, Ralph Dibney, Mr. Terrific. Et cela, on le doit à Fornes.

Ensuite, le génie, en somme, de Fornes, c'est de respecter, humblement, le script. Jamais il ne se met en avant, jamais il ne cherche à l'utiliser pour briller. Il sait que l'histoire qu'il doit dessiner est rigoureuse, riche, précise. Dessiner contre ou par-dessus cette intrigue la desservirait, la détruirait. Il faut une intelligence véritable pour se mettre en retrait, accepter que le lecteur ne détaille le dessin bouche bée. Mais au final, pourtant, exquise revanche, c'est bien par la finesse de cette approche, cette modestie, que le travail paie. Cette histoire ne peut fonctionner que si elle est dessinée ainsi et on ne décroche jamais de l'intrigue parce que le dessinateur l'a illustré sans avoir l'air d'y toucher. Il a juste appuyé sur les bons boutons, souligné les bons effets, mis en valeur les moments importants et tenu le reste au niveau.

Vous pourrez bien chercher un épisode moins bon, moins bien dessiné, dans tous ceux de Rorschach, vous n'en trouverez pas. Tout est égal, c'est même stupéfiant de tenir la note aussi longtemps. Pour ceux pour qui le storytelling graphique se résume à des splash ou des doubles pages qui pètent, je ne saurais que recommander la lecture, et même l'examen de Rorschach, pour apprendre ce qu'est vraiment un bon dessinateur de comics, qui met une histoire en images au lieu de vouloir épater la galerie.

Conclusion d'une série déjà culte, déjà classique, dans un mois. Très prometteur. 

mercredi 14 juillet 2021

RORSCHACH #10, de Tom King et Jorge Fornes


Rorschach entame sa dernière ligne droite avec ce dixième épisode et l'intrigue construite par Tom King ne cesse d'impressionner par sa complexité et son ambiance. Pourtant, le scénariste nous entraîne dans cette enquête vertigineuse avec brio, sans jamais nous égarer, mais en maîtrisant parfaitement ce qu'il veut nous communiquer. Au dessin, Jorge Fornes est comme d'habitude irréprochable, donnant à ce récit une assurance bluffante, une marche funèbre inexorable.


Le Detective échange avec son patron. Il a appris que Frank Miller, sous un faux prétexte, avait rencontré plusieurs agents de sécurité spécialisés dans les meetings politiques. C'est ainsi qu'il mit en contact Myerson et "la Gamine" avec Jonathan Oates - l'homme dont le corps a été retrouvé à la Ferme.


En fouillant l'appartement de Oates, le Détective a découvert qu'il a fourni les badgs permettant à Myerson et Cummings d'entrer dans le bâtiment où Turley a tenu son meeting, en y faisant passer leurs armes sans problèmes. Mais Oates ne travaillait pas seul.


Il avait une assistante, Diane Condor. Quand elle a appris le projet de Myerson et Cummings, elle a tenté de dissuader Oates de les aider - en vain. Elle s'est rendu au meeting de Turley et c'est elle qui a prévenu le boss du Détective du projet d'aassassinat contre le candidat.


Terrorisée à l'idée qu'on puisse remonter jusqu'à elle, Condor s'est suicidée ensuite chez elle. Le chef du Détective révèle que c'est son service qui distribuait les badges d'entrée donc il a participé involontairement à aider Oates. A présent, il va boucler, seul, le dossier.

Le dénouement approchant, la chaîne des responsabilités dans la tentative d'assassinat contre le candidat à la présidentielle américaine Turley devient de plus en plus en clair et le Détective comprend en même temps que le lecteur que ce n'est plus du tout une simple affaire concernantn un ancien auteur de comics désabusé et une gamine illuminée, mais bel et bien un groupe de personnes ayant participé plus ou moins directement à ce plan.

La fin de ce dixième épisode est proprement glaçante et grâce à un simple objet (une bouteille de bière, déjà vue quelques pages avant), on devine en même temps que le Détective l'ampleur de l'intrigue. Les derniers mots du commanditaire de l'enquêteur sans nom sont sans équivoque : il veut s'occuper non pas de boucler le dossier mais de l'enterrer. Comme on a appris à connaître le Détective comme un investigateur pugnace, pas sûr qu'il s'en tienne là, même si ça va devenir très dangereux pour lui de continuer à s'en mêler.

Du coup, il nous revient mémoire les propos de l'Haltérophile, embrigadé par Laura Cummings au début de la série, et qui prédisait au Détective qu'il y en aurait un autre que lui pour endosser le masque et le rôle de Rorschach. Peut-être pas de manière aussi visible, évidente, mais avec un impact aussi important, certainement plus. De là à penser qu'il s'agira du Détective lui-même...

En fait, ce qu'il est saisissant dans ce que suggère Tom King alors qu'il ne reste plus que deux épisodes avant la conclusion, c'est que Rorschach incarne bien la vérité dans ce qu'elle a de plus dérangeant, qu'il est l'agent par qui cette vérité éclatera. La différence entre la perception qu'on avait du symbole qu'il représentait au début et celui qu'il est devenu, c'est qu'on est passé d'un acteur agissant à cause d'une frustration engendrée par de longues années et par sa rencontre avec le bras armée d'une conviction démente à celle d'un acteur qui s'est employé à comprendre comment tout cela avait pu se produire et qui découvre que ses propres commanditaires sont impliqués dans une sale tambouille.

Autrement dit, le Rorschach joué par Myerson était un vieillard aigri qui s'était mis en tête de faire un ultime coup d'éclat pour exprimer son dégoût du monde et des hommes, du pouvoir. Si le Détective doit porter le masque de Rorschach, il le fera alors pour pointer du doigt la pathétique et sordide magouille politicienne qui a poussé Myerson et "la Gamine" à vouloir faire justice. Ce n'est qu'une hypothèse concernant le Détective mais j'avoue qu'elle me séduit assez, même si elle induit un geste final aussi suicidaire que celui de Myerson. Peut-être aussi dérisoire car, au fond, quelle conséquence réelle aurait une action pareille de la part du Détective ? Peut-il prétendre rétablir une sorte d'équilibre, faire écalter une vérité cruciale en se sacrifiant spectaculairement ? A ce stade de l'histoire, on mesure bien que la tentative d'assassinat contre Turley n'a plus l'air de préoccuper grand-monde, que l'émotion est passée, et que seul cet enquêteur et son commanditaire sont encore affairés sur ce dossier. Pour le reste, Turley serait certainement ravi de compromettre son rival, Redford, et Redford serait comblé si tout ça n'était plus jamais abordé (en vérité, il semble que Redford n'ait jamais donné d'ordre directe contre Turley mais qu'une conspiration se soit organisée pour tenter de l'aider sans le tenir au courant).

Rorschach se déroule donc comme une grosse pelote, en ayant entraîné le lecteur sur des chemins de traverse, des fausses pistes au premier regard mais qui ont permis d'éclairer la voie ensuite, des figurants menant à des complices avérés, des collaborations a priori insignifiantes mais qui ont fait perdre du temps au Détective avant là aussi de le mener vers des découvertes décisives. Et tout cela dresse le tableau d'une Amérique, qui, comme voulait la peindre King, est devenue folle, complotiste, malade. Un pays gangréné par la violence, les théories délirantes, depuis ses états les plus reculés jusqu'à ses grandes cités, des classes les plus désoeuvrées jusqu'aux plus hautes sphères de l'Etat; Une nation dévorée par la colère, le ressentiment, scindée en deux, oubliée par ses dirigeants puis manipulée par eux. Le résultat est fort et perturbant, mais d'une rare justesse. Rorschach restera certainement, de ce point de vue, comme une des radiographies les mieux définies de l'administration Trump, de la bipolarité américaine, de ses clivages. Mais pas que car la pertinence du propos permet d'extrapoler : en France, la crise des Gilets Jaunes, à Cuba la marche contre la dictature, au Brésil la déchirure provoquée par Bolsonaro, le Brexit en Grande-Bretagne, les multiples poussées de fièvre au Proche et Moyen-Orient, tout ça participe du même procédé : des soulévements venus de la rue et ébranlant des régimes, parfois brutalement réprimés, parfois prolongés dans les urnes, entre soif de changement et abandon au populisme.

Jorge Fornes doit garder la tête froide pour illustrer un tel matériau. L'artiste a su non seulement prouver sa maîtrise dans ce domaine mais imposer sa griffe par-delà un script déjà rigoureux et précis. C'est toujours fascinant depuis dix épisodes de voir à quel point Fornes n'a pas à se forcer pour impressionner : son découpage et son trait semblent presque s'effacer derrière la personnalité et l'ambition narrative de son scénariste vedette, et pourtant quand on analyse chaque épisode c'est son dessin qui nous sert de guide, de phare, ce sont ses images qui posent les jalons de l'intrigue, qui permettent à la critique de s'articuler.

Tout l'art de Fornes consiste en fait à dessiner Rorschach de manière à ce que le lecteur/critique puisse en dégager le lignes de force. Au moment d'en tirer un résumé, on a la tâche facilité par l'artiste qui a su imprimer en nous les moments charnières du récit, de chaque chapitre. On sait exactement à quel moment l'histoire prend un tournant crucial, quelle scène est importante, quelle liaison, quel enchaînement est utile pour extraire la substantifique moëlle de la trame d'ensemble.

Si bien qu'arrivé à la dernière case de la dernière page, on est saisi, à point. On sait que la bouteille de bière que récupère soigneusement le Détective est la même que celle qu'il avait auparavant trouvé dans le coffre-fort de Jonathan Oates et qu'elle relie cet agent de la sécurité ayant été le complice de Myerson et Cummings à son commanditaire pour l'enquête. Ainsi, on sait en même temps que le Détective que ce commanditaire qui le remercie pour son travail et se charge de boucler le dossier va en fait l'enterrer. Parce que la raison, encore mystérieuse, sans réponse, sur pourquoi Laura Cummings a abattu Jonatahn Oates dans la Ferme est la clé de toute l'affaire, le chaînon manquant. 

Le regard préoccupé du Détective, capté par le crayon de Fornes à cet instant précis, vaut mille mots et offre à Tom King une accroche magistrale pour son prochain épisode. Nous savons que l'histoire n'est pas finie, que l'enquête n'est pas terminée, que le Détective ne va pas renoncer. Nous savons aussi que ce sera dangereux. Que la vérité sera dérangeante. Et parce que nous savons cela sans savoir quelle forme ça prendra, nous n'avons qu'une hâte : lire le onzième numéro de Rorschach. 

dimanche 13 juin 2021

RORSCHACH #9, de Tom King et Jorge Fonres


Ce neuvième épisode Rorschach signifie que nous entrons dans le dernier quart de la série. Tom King a prévenu qu'à partir de maintenant, chaque chapitre lèverait un peu plus le mystère sur l'enquête menée par le Détective et qu'il avait préparé quelque chose de retentissant.  Le scénariste ne nous trompe pas sur la marchandise car une fois encore le résultat est très perturbant. Il bénéficie comme toujours de dessins extraordinaires de Jorge Fornes.
 

Le Détective se rend dans la ferme acquise par Wil Myerson dans le Nouveau-Mexique, où il a, avec "la Gamine", préparé sa tentative d'assassinat contre le gouverneur Turley. Laura Cummings y avait réusmé sa vision des symboles incarnés par Rorschach et le Comédien.


Le Détective inspecte soigneusement les lieux. Un détail attire son attention quand il remarque la pose irrégulière de la moquette dans le salon, qui jure avec le reste. En l'arrachant, il découvre dessous une énorme tâche de sang séché sur le parquet. Qui a été tué ici ? Pourquoi ? Par qui ?


La tueuse ne peut être que "la Gamine", qui comme l'a révélée son autopsie fut blessé par balles avant l'attentat. Le Détective retire de la fosse sceptique le cadavre de la victime sur lequel il trouve un numéro de téléphone. Il compose le numéro.


Le Détective tombe sur la permanence d'un sénateur, soutien du président Redford. Il semble que cet homme soit la victime et ait permis à Myerson et Cummings de disposer de badges leur autorisant l'accès au meeting de Turley.

Ce qui frappe d'embléé, c'est la couverture de cet épisode. Depuis le début de la série, Jorge Fornes a fourni des covers superbes, s'affirmant comme un designer très talentueux, ce qu'on ne soupçonnait pas. Il ne s'agit jamais de simples images conçues seulement pour attirer le regard mais de compositions sophistiquées qui intriguent, fascinent, dérangent, interrogent. Ce sont aussi des indices narratifs, comme une entrée cryptée pour chaque épisode.

Cette fois, on voit la ferme de Wil Myerson qu'il avait acquise et fait retaper, comme Tom King l'a raconté dans le précédent numéro. La maison est représentée d'une façon inquiétante, qui évoque l'hôtel Bates dans Pyschose d'Alfred Hitchcock, une bâtisse où s'est noué le drame. Elle est dessinée sobrement, toute noire, et ses fenêtres sont rouge sang car toute la construction est parcouru par un système organique, nerveux, come s'il s'agissait d'un corps à part entière, une créature monstrueuse, cauchemardesque. C'est troublant car cela renvoie à une autre lecture récente, traumatisante, celle de The Nice House on the Lake (de James Tynion IV et Alvaro Martinez), dont j'ai parlée il y a peu : les deux propriétés sont le théâtre d'événements exceptionnels et atroces. Ce sont, littéralement, des maisons hantées.

Où nous habitons se reflète qui nous sommes, ce que nous amassons, possédons. Un lieu de vie devient un miroir de son locataire/propriétaire. Les choix de décorations, les objets, le mobilier, tout nous raconte. En suivant le Détective dans cette maison, Tom King nous invite à trouver ce qui y cloche comme, un détail qui va nous dire une vérité sur ceux qui y ont séjourné, leurs projets, leurs rapports. Dans le précédent épisode, la narration des faits n'était troublée que par la confiance qu'on plaçait dans le récit des événements qu'en faisaient trois hommes qui avaient aidé Myerson et "la Gamine" à s'installer et à préparer leur attentat. Cette fois, c'est une vérité objective que l'on traque, un élément qui va ouvrir une nouvelle piste, solide, fiable.

Mais les maisons hantées, comme King nous le souffle, sont des endroits où les fantômes rôdent. Le Détective entend aussi auditionner ces fantômes comme des témoins, et les derniers fantômes de l'histoire sont ceux de Wil Myerson et de Laura Cummings. Le spectre, le souvenir de "la Gamine" finit par parler à l'oreille du Détective et à la nôtre. Visuellement, Jorge Fornes traduit cela simplement en montrant Laura Cummings éternellement vêtue de son déguisement de cow-girl déambulant aux côtés du Détective, le précédant parfois, ou le suivant. Elle s'adresse à lui en le narguant, comme lors d'un jeu de cache-cache, où le Détective, selon la pièce dans laquelle il se déplace, "chauffe" ou "refroidit" en fonction de l'indice qu'il cherche.

Au début de l'épisode, le Détective ne sait pas ce qu'il cherche, où chercher. Il et donc logique qu'on le voit aller et venir, dehors, dedans, tâtonnant. Des flasbacks le précédent où l'on voit "la Gamine " et Myerson (avec son masque sur la tête) échanger. Laura Cummings explique comment elle distingue Rorschach et le Comédien en les associant respectivement à Myerson et Turley - dont elle sait qu'il détient dans son bureau un tableau représentant le smiley qu'arborait le justicier (ce tableau-là que le Détective découvrit lui aussi lorsqu'il fut reçu par le gouverneur).

Rorschach incarne la vérité, dans ce qu'elle a de plus franche : le justicier, son masque, son combat, son héritage, c'est de nous renvoyer à la réalité du monde, sans concessions, et de nous faire prendre conscience qu'il faut prendre des mesures radicales pour changer les choses. Le Comédien, en revanche, est le visage d'une vérité dont on s'accommode, avec laquelle on transige, à laquelle on se résigne, parce qu'on a l'impression, sinon la conviction qu'on ne peut la modifier, la corriger, l'améliorer. Rorschach est le refus du compromis quand le Comédien est synonyme de fatalisme. Parce que Turley embrasse l'héritage du Comédien contre celui de Rorschach, il est l'homme à abattre car il est un menteur, promettant un avenir meilleur en n'y croyant pas/plus. Et cela justifie d'épargner Redford, qui, lui, ne commet pas le mensonge de faire croire à autre chose que ce qu'il incarne.

Mais tout cela, c'est la philosophie de l'affaire, sa conceptualisation. Le Détective ne peut boucler ce dossier avec des considérations pareilles, il lui faut des preuves, matérielles, et combler des trous dans l'histoire, des plot holes. Seul un détail, un indice infime, peuvent encore le lui permettre. On le sait, c'est un homme méticuleux, patient. Ce ne sont pas des éléments flagrants, laissés en l'état, à la vue de tous, qui éclaireront sa lanterne : autrement dit, ce n'est pas l'estrade construite à côté de la maison pour simuler la scène du meeting de Turley et pour s'entraîner au tir à la carabine qui lui dira ce qu'il cherche. Ce ne sont pas non plus les chambres de Myerson, de "la Gamine", où rien ne subsiste de leur séjour, de leurs nuits, de leurs cogitations. Tout cela est trop horizontal, trop terre-à-terre, trop convenu. Pour trouver, il faut prendre de la hauteur, envisager le lieu sous un autre angle, une autre perspective.

Dans un des films consacrés à Indiana Jones (La Dernière Croisade, je crois), le héros découvre un indice déterminant dans son enquête dans une église lorsqu'il grimpe au sommet d'un escalier lui donnant une vue en plongée sur la salle principale. Il voit alors sur le sol un signe seulement visible depuis ce point en hauteur. C'est ce même déplacement qu'i va offrir au Détective ce qui lui manquait. En redescendant des chambres au salon, il remarque que la moquette posée dans cette pièce a été mal posée et ce détail le choque car tout l'aménagement de la maison est par ailleurs impeccablement ouvragé, très soigné, malgré la rusticité de l'ensemble, son aspect austère, dépouillé.

Comme on pèle un fruit pour accéder à la partie qu'on mange et dont on découvre la saveur, le Détective épluche le salon de la maison en arrachant sa moquette sous laquelle se trouve un parquet maculé d'un énorme tâche de sang séché. Alors c'est comme si, des profondeurs, remontait tout ou partie du mystère de cette demeure, où a été tué quelqu'un. L'autopsie de Laura Cummings avait appris au Détective qu'elle-même avait été blessée par balles peu avant l'attentat. Ces deux faits établissent une correspondance : "la Gamine" a tué quelqu'un dans la maison. Mais qui ? Et pourquoi ?

Pour le savoir, il faut retrouver le corps. Ici, pas question d'enterrer un cadavre (une tâche trop dure pour un vieillard comme Myerson ou une jeune femme comme Laura). Plutôt le cacher. Et vite, s'en trop s'embarrasser. Dans une fosse sceptique par exemple. Les cadavres, comme dans tout bon polar, sont bavards et un numéro de téléphone dans la poche d'un mort suffit à ouvrir un nouveau chapitre d'un livre. Le Détective découvre alors que ce numéro corrsspond à celui de la permanence d'un sénateur démocrate, soutien du président Redford. Et un flashback nous confirme que cet homme a procuré à Myerson et Laura des badges leur assurant un accès au meeting de Turley. Redford a-t-il, indirectement, permis à deux tueurs d'approcher son rival pour tenter de le faire tuer ?

Jorge Fornes nous a entraînés dans cette fouille, minutieuse, étouffante, avec maestria. C'est un dessinateur dont j'ai déjà loué l'intelligence dans de précédentes critiques sur Rorschach, dans la mesure où il sert le script sans chercher à se mettre en valeur. Mais justement, cette discrétion, ce profil bas, font qu'on remarque et surtout qu'on se souvient de ses pages, de ses épisodes parce qu'il participe précisèment à leur progression dramatique, à leur intensité. Fornes nous prend la main et ne la lâche que lorsque, comme le Détective, nous sommes en présence de ce qui va nous sauter à la figure. King construit son scénario comme un jeu de pistes, il faut lire tout l'épisode avant de comprendre où il a voulu en venir, ce qui impose de la patience au lecteur (surtout quand celui-ci réclame ou a l'habitude de savoir où il met les pieds avant même d'ouvrir la revue). Et Fornes ne trahit pas ce procédé, mais accompagne le lecteur en relais du scénariste. C'est remarquable et très troublant - à dessein puisque, dans cet épisode, en particulier, on remarque à plusieurs reprises à quel point le Détective reproduit des tics observés chez Myerson/Rorschach (notamment cette attitude quasi figée, ce raclement de gorge, cette résolution tranquille, après l'avoir vu, le mois dernier cédé à des accès de violence).

Rorschach entame sa dernière ligne droite mais ses auteurs en ont encore sous le coude. C'est impressionnant à ce stade de l'histoire, mais surtout c'est grisant.   

vendredi 14 mai 2021

RORSCHACH #8, de Tom King et Jorge Fornes


Avec ce huitième épisode (publié en huit mois, donc sans aucun retard !), Rorschach entre dans le dernier quart de sa parution. Et Tom King, avec une précision d'horloger, imprime à son intrigue un changement de ton, mais sans sacrifier à l'impression de vertige qu'il veut communiquer au lecteur. Jorge Fornes livre encore une fois une contribution époustouflante, qui fait de cette maxi-série une des lectures les plus grisantes actuellement.


Le Détective interroge trois hommes : le premier est Samuel Faider, un avocat ; le deuxième est James Nowles, un psychanalyste ; le troisième Daniel Shapiro, un bricoleur. Tous ont été au contact de Wil Myerson et de Laura Cummings et ont participé à leur projet d'attentat contre le gouverneur Turley.


Rapidement, l'interrogatoire énerve le Détective qui n'hésite pas à brutaliser les trois hommes pour obtenir des réponses, car leurs déclarations sont trop concordantes pour ne pas avoir été concertées. Faider a aidé Myerson à acquérir une ferme au Nouveau Mexique, retapée par Shapiro.


Nowles, lui, avait fait le déplacement pour poursuivre la thérapie de Myerson, qui le reçut avec le masque de Rorschach. Shapiro et "la Gamine" échafaudaient une estrade et elle entraînait les trois hommes au tir à la carabine depuis un mirador en face.


Nowles puis Faider et Shapiro ont quitté la ferme en jurant ignorer ce que préparaient Myerson et "la Gamine". Un mensonge qui fait sortir le Détective de ses gonds. Il se prépare alors à auditionner un nouveau témoin, dénoncé comme les trois autres par Frank Miller, arrêté par la police.

Depuis l'interrogatoire de l'haltérophile que Laura Cummings avait rencontré dans un cirque, le Détective sait que d'autres Rorschach sont dans la nature, manipulés par "la Gamine" et/ou enrôlés par Myerson. Sa récente rencontre avec Frank Miller l'a conforté dans cette certitude. Les questions qui en découlent sont les suivantes : où et qui sont-ils ? Ont-ils été complices dans la tentative d'attentat contre le gouverneur Turley ?

Frank Miller arrêté par la police, il a livré les noms de trois hommes que le Détective auditionne. L'épisode consiste dans le compte-rendu de leurs interrogatoires et va révéler une nouvelle dimension de la conspiration. En même temps qu'elle va provoquer une réaction inhabituelle chez le Détective.

Tom King m'avait un peu déconcerté en expliquant que ses trois maxi-séries en cours de parution (Batman/Catwoman, Strange Adventures et donc Rorschach) exprimaient sa colère actuelle, mûrie durant les dernières années de la présidence Trump et les scandales qui l'ont émaillée. J'étai surpris car cette colère ne se ressentait pas vraiment à la lecture, sinon sous une forme assez froide. Mais ce n°8 de Rorschach opère un mouvement de bascule indéniable et traduit le sentiment d'exaspération de King via le personnage du Détective.

C'est sensible dès la première image de la première page quand on voit le Détective face à Samuel Faider (puis James Nowles et Daniel Shapiro). Il a les manches de sa chemise retroussées, le visage fermé, les poings serrés, mais surtout les trois hommes qu'il est en train d'interroger ont tous le visage tuméfié. Ils ont été passés à tabac. Cela nous rappelle aussi que le Détective a carte blanche pour mener ses investigations et ses auditions. La brutalité fait partie de ses privilèges et il a décidé d'en user.

Ce simple fait renvoie évidemment aux nombreuses bavures policières enregistrées aux Etats-Unis, qui ont connu leur point culminant avec l'affaire George Floyd pour lequel Derek Chauvin, un officier de police, a été récemment condamné (pour une peine qui reste à déterminer, mais qui peut aller jusqu'à 45 ans d'emprisonnement). En montrant le Détective sous un jour pareil, King indique que son héros n'est pas qu'un enquêteur pugnace, patient et calme, mais aussi un être capable de violences, poussé à bout. Cela l'humanise, même si cela le rend aussi moins sympathique.

Le récit qui s'ensuit est tellement bien raconté par les trois hommes qu'on sait, comme le Détective, qu'il ne peut qu'avoir été minutieusement répété, concerté, et donc que sa véracité est sujette à caution. De toute évidence, Faider, Nowles et Shapiro cherchent à duper leur interlocuteur en lui servant une histoire trop bien écrite, qui les met hors de cause dans un dossier très grave, mais qui justement, à cause de sa trop belle mécanique, le trahit. In fine, ils s'en prennent plein la gueule mais en même temps se sont bien moqués du Détective, en lui faisant perdre du temps, en retardant substantiellement l'éclosion de la vérité.

Il est question de l'acquisition d'une ferme au Nouveau-Mexique, dans un coin perdu. Faider qui est avocat se charge pour Myerson de l'achat de la propriété. Shapiro, une sorte d'homme à tout faire, s'occupe des travaux d'aménagement et de la construction d'un petit théâtre extérieur et de l'érection d'un mirador (destiné à devenir un poste de tir à la carabine). Nowles, le thérapeute de Myerson (qui, auparavant, consultait le père de Nowles, également praticien mais décédé entretempes) se déplace sur invitation pour recueillir les dernières confidences de son patient, qui l'accueille avec le masque de Rorschach sur la tête. Laura Cummings est aussi là, supervisant les travaux de Shapiro, vérifiant les transactions de Faider et assistant aux séances de Myerson avec Nowles. Elle instruira également les trois hommes au tir à la carabine.

Même si on réprouve la brutalité dont fait usage le Détective contre les trois hommes pour leur soutirer des aveux, on partage malgré tout sa frustration qui le conduit à ses excès car ce qu'il enregistre durant ses interrogatoires est un ramassis de mensonges, ou de demi-vérités plus exactement, un maquillage des faits. Non, Faider n'a pas été qu'un avocat scrupuleux arrangeant l'achat d'une ferme pour un vieil artiste excentrique. Non, Nowles n'a pas été qu'un brave psy soucieux de suivre un patient. Non, Shapiro n'a pas été qu'un ouvrier qui dépannait Myerson tout en appréciant la compagnie de Laura Cummings. Tous ont été les complices conscients de la préparation d'un attentat pour lequel ils ont aidé Myerson et "la Gamine", en couvrant leurs traces et en les aidant. Tous étaient de nouveaux adeptes d'une conspiration démente fondé sur l'arrivée des "squids" (les calamars de l'espace qui allaient prendre possession des esprits des américains, après avoir été repoussés une première fois par Ozymandias).

Chaque fois qu'on croit avoir touché le fonds du délire, le nouvel épisode de Rorschach nous entraîne plus loin dans la folie de son intrigue. Ce vertige est orchestré magistralement par King, qui produit là une narration tout à fait exceptionnelle, plus trouble et troublante que celles de ses précédentes maxi-séries.

Mais ce huitième épisode est aussi fabuleux par sa narration graphique. J'ai déjà à de multiples occasions chanté les louanges de Jorge Fornes sur Rorschach, d'autant plus facilement que je n'attendais vraiment pas ce dessinateur à ce niveau après des prestations plus inégales auparavant. Mais Rorschach n'est pas que le chef d'oeuvre de Tom King, il sera aussi, pour la postérité, celui de Jorge Fornes, la BD qui le hissera au rang des meilleurs (et je mange mon chapeau si cette réussite ne le conduit pas à de nouveaux projets d'envergure).

Vous le savez si vous êtes un fidèle de ce blog, mais une de mes passions comme lecteur de comics réside dans la maîtrise affichée par un artiste dans ce qu'on appelle le découpage, c'est-à-dire l'agencement des cases sur une planche pour produire un flux de lecture sophistiqué et simple à la fois. Cet épisode est une leçon en la matière.

Si j'ai également souvent renvoyé le travail de Fornes à celui de Mazzucchelli, c'était en raison du trait, un trait économe et évocateur à la fois, l'influence est indiscutable. Mais cette fois, c'est à autre virtuose que Fornes semble se référer : David Aja. La manière dont il dispose les vignettes en fonction du texte, majoritairement en voix off, la répartition des cases par bandes (avec des strips de une, deux, trois, voire cases), l'usage de "gaufriers" ou de "continuité séquentielle", tout rappelle Aja, ce génie du découpage.

Mais il ne s'agit pas de dire que Fornes n'est qu'un brillant duplicateur de Mazzucchelli ou Aja. Sa personnalité s'est affirmé avec la production de Rorschach et surtout on sent que ses efforts sont alignés sur la rigueur d'un script, comme il n'en a pas eu auparavant dans sa carrière. Pour illustrer cette critique, j'ai tenté de sélectionner des extraits éloquents, non seulement de la progression dramatique de l'épisode, mais aussi du brio du découpage de Fornes. J'aurai presque aimé poster l'intégralité de l'épisode pour vous en faire apprécier la beauté, car il y a des fois, comme ça, où le choix est cornélien et la maestria tellement saisissante que seule l'intégralité de l'oeuvre rend justice à l'artiste. Mais j'espère au moins que les pages ci-dessus vous donneront un bel aperçu (et l'envie de lire Rorschach).

Il y a une scénographie tellement fluide et puissante que c'est bluffant. Tout est parfaitement à sa place, en place, tout est au maximum. C'est ce que le média BD fait de mieux. C'est électrisant à lire. D'autant que, pour ne rien gâcher, la colorisation de Dave Stewart (qui n'a rien à prouver de son excellence) ajoute encore à la perfection de l'ouvrage. Pour cela, Stewart a recours à un "truc" tellement simple que c'est désarmant mais d'une efficacité redoutable. Comme d'une case, d'une bande à l'autre, on passe de ce que fait Faider à ce que fait Nowles à ce que fait Shapiro, chaque personnage est signalé par une couleur (Faider : rouge, Nowles : vert ; Shapiro : bleu). On n'est jamais perdu grâce à cette astuce. 

Mais ce choix de couleur a un sens : le bleu (de Shapiro) est synonyme de fidélité, de la foi .  Le vert (de Nowles) symbolise l'espoir, en temps il est associé à la mort, à la maladie. Le rouge (de Faider) est symbole de dynamisme, et avec le plus fort potentiel d'action. Renvoyez chaque couleur aux actions des trois hommes dans l'épisode et le projet de Myerson et "la Gamine" et vous verrez que tout colle.

Vraiment, c'est un épisode extraordinaire. Pour une série qui ne l'est pas moins. A quatre longueurs de l'arrivée, on ne sait toujours pas comment ça va finir, mais on sait qu'on n'est pas au bout de nos surprises, et du cauchemar.

mercredi 14 avril 2021

RORSCHACH #7, de Tom King et Jorge Fornes


Avec ce septième épisode de Rorschach, l'histoire écrite par Tom King et dessinée par Jorge Fornes prend une fois encore un tour imprévisible. Cet effet de surprise permanent désarçonne le lecteur en déjouant tous ses pronostics et produit un sentiment jubilatoire. Mais il ne s'agit pas pour les auteurs de simplement s'amuser avec nos nerfs : le récit devient une métaphore étonnante du métier de créateur de comics, très trouble et troublante, et de fait une oeuvre très personnelle.


Ayant trouvé sa maison grâce aux lettres laissées à son intention dans l'hôtel de Los Angeles où il est descendu, le Détective est invité à entrer dans la maison d'un homme portant le costume de Rorschach. Il se met à lui raconter comment il a fait la connaissance de Wil Myerson, il y a bien longtemps.
 

Convié chez Otto Binder, alors retiré du milieu des comics, "Rorschach" découvre que son hôte a entrepris de communiquer avec les morts, interprétant leurs messages avec leurs proches en vie grâce à des enregistrements sur bande magnétique. Bien que compréhensif, Myerson n'y croit pourtant guère.


Mais Myerson finit par adhérer à la théorie de Binder comme quoi le Dr. Manhattan, après sa disparition, a organisé ce mode de communication afin de prévenir quelques "élus" d'une prochaine attaque des aliens. Myerson a fini par être convaincu qu'il était un de ces "élus".


L'homme sous le masque de Rorschach est en vérité Frank Miller et, récemment, il avait reçu la visite de Myerson et de "la Gamine" pour une nouvelle "séance". Aujourd'hui, il fait écouter au Détective l'enregistrement effectué à cette occasion et l'ordre que leur aurait transmis le Dr. Manhattan...

Je suis toujours intéressé par les interviews que donne un auteur de comics quand il ne se contente pas de flatter le lectorat ou de prétendre qu'il va sortir la BD du siècle (même si ce dernier point peut être marrant quand on y devine une forme de roublardise ou d'autodérision). Ce qui m'intéresse vraiment, c'est quand un scénariste livre ses pensées sur ce qui l'a inspiré à écrire telle intrigue. Il ne s'agit pas de donner des clés pour comprendre l'histoire, mais plutôt pour expliquer ce qui l'a poussé à l'écrire. C'est alors un bon moyen de décrypter ce qui semble le plus déroutant dans le projet.

Tous ne le font pas, préférant laisser le lecteur se dépatouiller tout seul, ou le laissant interpréter l'histoire à sa guise. Tom King navigue entre deux eaux : il aime parler de son travail, sans s'en vanter, et reconnaître d'où lui viennent certaines idées. Interrogé récemment sur les références à Steve Ditko dans Rorschach, il a ainsi admis que son récit ne lui aurait certainement pas plu, mais qu'il lui était impossible de ne pas le citer compte tenu de ce qu'il avait entrepris.

Car si Rorschach emprunte le héros et sa mythologie à la création d'Alan Moore, en multipliant les allusions à Watchmen, depuis le début c'est une série qui abonde de citations à Steve Ditko, le Steve Ditko qui a créé The Question, en particulier. Et cela n'est évidemment pas étranger à Alan Moore puisque l'auteur anglais s'était directement inspiré de la Question pour Rorschach.

Maintenant, jouons à un jeu : imaginez que vous vous trouviez, littéralement, en face de quelqu'un qui non seulement est habillé comme un héros de comics mais qui, surtout, se prend pour lui, ou plus exactement comme quelqu'un qui devrait poursuivre la mission de ce héros. Il y a des chances que vous le preniez pour un dingue, du moins un individu farfelu, mais après tout tant qu'il ne descend pas dans la rue pour frapper des gens ou même les tuer, ce n'est pas bien méchant. Encore faut-il en être sûr, et là c'est plus dérangeant.

Allons un peu plus loin dans ce jeu : imaginez que le type déguisé en héros de comics soit un auteur de BD. Pas forcément déguisé en un des personnages qu'il aurait créé qui plus est, mais toujours convaincu de devoir faire son job de justicier. Là, assurément, vous vous diriez que le type a pété une durite, qu'il est sévèrement atteint. Même si, par ailleurs, en parlant avec lui, il vous expliquait que sa foi en la BD vient du fait qu'elle permet de donner du plaisir au lecteur, un moyen de s'évader. De faire briller une lumière dans un monde de ténèbres. Mais, constatant que ça ne suffit pas pour changer le monde, l'améliorer, il avait donc décidé de passer à l'étape "supérieure" en endossant le costume, le masque et la mission d'un personnage de fiction, ou d'un ancien justicier psychopathe disparu.

Hé bien, c'est à cela qu'on assiste, via le Détective, dans cet épisode quand il retrouve, grâce à un paquet de lettres laissé à son intention dans l'hôtel où il est descendu, l'expéditeur et que celui-ci lui ouvre tranquillement la porte de sa maison, avec le masque de Rorschach sur la tête et le reste de son accoutrement. Au début le Détective entre dans la maison (dans le jeu, la partie), débonnaire, sans doute convaincu d'avoir avoir affaire à un type farfelu, une sorte de "cosplayeur" extrême, mais pas dangereux. A la fin de l'épisode, le même Détective aura entendu une histoire ahurissante et aura la conviction d'être en présence d'un véritable allumé, dangereux, issu lui-même d'une histoire complètement vertigineuse.

Ce qu'accomplit Tom King est une nouvelle fois surprenant, perturbant et magistral. Il nous cueille complètement (nul ne peut se douter de ce que cet épisode réserve avant de l'avoir lu : ceux qui prétendent le contraire sont des menteurs). Mais il ne s'en contente pas car il semble nous tendre un miroir dans lequel on verrait sinon son reflet, en tout cas le reflet d'un auteur quand il part en vrille.

Finalement, ce qui distingue effectivement Rorschach et son propos de Mister Miracle par exemple, c'est que désormais Tom King ne prend plus un personnage de fiction pour parler de lui ou des traumas qu'il a pu endurer ou observer. Il parle de lui plus directement, de ses doutes en tant qu'homme et auteur. Tout est tendu dans un échange précis : au moment où "Rorschach" explique qu'il a autrefois ce qu'il considère comme son chef d'oeuvre, qu'il s'est reposé sur ce succès critique et public, jusqu'à ne plus rien produire, moins par manque d'idée que par manque de conviction. Il a fini par se rendre compte que la BD ne suffisait plus, qu'elle n'émettait plus une lumière assez vive pour percer les ténèbres et donc soulager le lecteur, changer le monde. Il a décidé qu'il fallait faire autre chose, de plus radical, en suivant les traces d'un ami, mort pour cela.

Ce qui est peut-être suprêmement étonnant dans cet épisode, c'est que King imagine Frank Miller sous le masque de ce quatrième Rorschach (après Walter Kovacs, Wil Myerson, l'Haltérophile). King cite de manière détournée The Dark Knight returns et son Frank Miller avoue qu'il n'a jamais fait mieux ensuite (ce qu'au fond pensent nombre de ses fans). King ensuite s'amuse avec l'image publique et fantasmée de Miller en en faisant l'ami de Myerson, un ami si proche et fidèle qu'il a décidé de reprendre le masque de Rorschach suite à sa mort, pour achever sa mission, cette mission dictée dans ces circonstances rocambolesques, délirantes. Miller qui, il n'y a pas si longtemps, s'était fait un critique virulent des musulmans après les attentats du 11-Septembre puis du mouvement Occupy Wall Street, Miller qui n'a jamais caché ses sympathies pour les Républicains. Mais Miller aussi, insaissisable, qui, dernièrement, s'est exprimé en dessin pour refuser la haine à l'encontre des asiatiques (accusés par des abrutis d'avoir créé et répandu le COVID-19).

King esst un peu comme Miller, comme il est un peu comme Moore (dont il a emprunté les codes narratifs et visuels) : une sorte de Janus des comics, un homme avec deux visages, deux histoires, l'ancien agent de la CIA et le scénariste de comics, un personnage en fait, ambigü, passionant et irritant, amoureux fou des comics, mais citoyen effaré lors des dernières présidentielles américaines. Peut-être au fond quelqu'un de plus confus, troublé, et dubitatif dans son art, mais pas encore au point de ne plus croire en lui, en son métier, qui n'a pas perdu la foi. Pas susceptible de se déguiser en Rorschach et de vouloir devenir un justicier. Mais qui s'interroge sur l'influence des comics, leur impact, en écrivant sur le doute, sur des héros ambivalents.

C'est captivant, fascinant même. Jorge Fornes accompagne ça avec infiniment de subtilité. Dans le précédent épisode, il représentait une mise en abyme fabuleuse en dessinant un dessinateur en train de dessiner un héros sans visage (le Citizen de Myerson, copie de la Question de Ditko). Et le voici en train, ce mois-ci, de dessiner Frank Miller (mais aussi Otto Binder), ce même Frank Miller qui, dans la réalité, a écrit Batman : Year One, dessiné par David Mazzucchelli, l'influence majeure évidente de Fornes.

Tout ça est vertigineux. On a l'impression continue de voir King et Fornes parler d'eux à travers des gens qu'ils admirent et observent et des héros qui les troublent. Peut-être au fond Fornes lui aussi cherche à décrypter les messages de ses idoles comme Myerson, Binder et Miller le font dans Rorschach en écoutant à l'envers des enregistrements audios sur des bandes magnétiques, convaincus que c'est le moyen qu'a trouvé le Dr. Manhattan pour prévenir une seconde attaque des calamars aliens (les squids) ? Fornes dessine-t-il Rorschach en cherchant, peut-être en trouvant, ce qui l'a tellement marqué dans le dessin de Mazzucchelli au point de quasiment le copier, de le reproduire ?

En tout cas, ses planches sont magnifiques, embellies par les couleurs sobres et intenses à la fois de Dave Stewart. Fornes a compris qu'il était inutile d'en rajouter. Comme Ditko, et Mazzucchelli, le plus simple est le meilleur. Qu'il s'agisse de consacrer une pleine page sur le visage en gros plan de Rorschach/Miller ou de montrer le Dr. Manhattan sur Mars, qu'il s'agisse de créer un somptueux fondu enchainé en zoomant sur un enregistreur pour passer à une planche de Pontius Pirate (la BD de Myerson) et ensuite revenir sur le masque de Rorschach (une transition hyper-graphique qu'utilisa aussi en son temps, sur Cité de Verre, Mazzucchelli, mais aussi David Aja sur Immortal Iron Fist), tout ici est juste, précis, pertinent. D'une fluidité exceptionnelle, qui contribue à cette sensation de vertige.

Quelle série ! 

samedi 13 mars 2021

RORSCHACH #6, de Tom King et Jorge Fornes


Nous voici à la moitié de la mini-série Rorschach. Pour moi, il s'agit d'une oeuvre majeure, peut-être même la plus grande réussite de Tom King : le scénariste est, on le sait, à son aise dans ce format (douze épisodes, un récit complet), mais en prime, ici, il s'affranchit des codes super-héroïques tout en s'inspirant de manière originale de Watchmen. Cette histoire mystérieuse et envoûtante bénéficie aussi des dessins très inspirés d'un artiste que je j'attendais pas à ce niveau, Jorge Fornes. Rorschach n'en finit pas d'épater.


Le Détective descend dans un nouvel hôtel. A la réception, on lui remet une enveloppe dans laquelle se trouve la correspondance échangée entre Wil Myerson et Laura Cummings avant leur rencontre. Il comprend que ces deux-là partageaient déjà beaucoup de choses avant de connaitre une fin tragique.


Laura Cummings commence à écrire à Wil Myerson quand elle a 19 ans. Elle vient de quitter le cirque où elle se produisait et a été fascinée par la lecture des aventures de "Citizen & the Unthinker" par l'artiste, qui reflète sa vision désenchantée du monde.


Wil Myerson est touché par ce message car le public n'a retenu de lui que ses comics de pirates. Il estime avoir échoué dans la vie, d'autant que, plus jeune, il a été témoin d'un meurtre sans pouvoir intervenir. Laura, elle, avoue avoir pris les armes mais aspire à changer les choses.


Myerson finit par inviter Laura chez lui. Le Détective se fournit des vidéos de la surveillance de l'hôtel pour retrouver quelqu'un en relation avec son enquête. A la télé, Turley et Redford débatent avant l'élection et opposent leurs deux visions diamétralement opposées de l'Amérique...

En consultant quelques critiques de lecteurs français de Rorschach, j'ai souvent lu que l'histoire écrite par Tom King ne se prêterait pas bien à la périodicité mensuelle. Du coup, ces mêmes lecteurs attendent que le récit soit disponible en recueil en espérant qu'alors ils l'apprécieront davantage.

Cette réserve, voire ce reproche, me semble symptomatique d'une certaine impatience. On est pressé de savoir l'aboutissement de cette histoire et sa parution mensuelle frustre. Pourtant, à mes yeux, c'est justement un des intérêts du projet de ne pas se donner facilement, rapidement, de nous entraîner sur des pistes diverses. En commençant par la fin de ses anti-héros, tués avant d'avoir pu commettre leur assassinat, Rorschach nous place dans la même situation que le Détective : comme lui, nous déroulons une pelote, nous découvrons ce qui a mené à cette issue dramatique, sans pouvoir affirmet s'il s'agit d'un vaste complot (comme dans Watchmen) ou de la conclusion sanglante d'un couple de cinglés désoeuvrés.

Pour cela, je ne trouve pas que lire mensuellement Rorschach soit si inapproprié. Certes, il faut s'armer de patience, accepter de ne pas en savoir plus que le Détective, d'ignorer quelle est l'envergure exacte de l'intrigue; Mais si et seulement si on s'y abandonne, si on accepte de jouer le jeu, alors l'expérience est vraiment payante. Donc Rorschach questionne plus notre tolérance de lecteur que la pertinence de sa publication.

Chaque épisode, si on y prête attention, est une étape et ce sixième numéro ne fait pas exception. Tom King examine comment Laura Cummings et Wil Myerson se sont rencontrés. Le Détective a accès à leur correspondance sur plusieurs mois et elle révèle ce cheminement. Ce faisant, le scénariste interroge aussi le statut de fan et l'influence des auteurs/artistes sur ces derniers. Il ne s'agit pas tant d'expliquer que la BD influence profondément les lecteurs, y compris dans un projet dément comme d'assassiner un candidat à l'élection présidentielle - ce serait simpliste et grossier, comme ces éditorialistes qui prétendent que certains délinquants sont sous l'emprise des jeux vidéos, des films, des réseaux sociaux. Non, il s'agit de sonder comment les auteurs/artistes touchent les lecteurs mais aussi comment les lecteurs peuvent toucher les auteurs/artistes. Et là, c'est plus trouble et troublant.

Dans l'univers de Rorschach, le moyen de communication entre fan et artiste est encore rudimentaire puisque Laura et Myerson s'écrivent par voie postale. Pas de e-mail, pas de tweet, de post. C'est très vintage, étonnamment suranné. Mais aussi plus intimiste, mieux formulé. Ce que s'écrivent Myerson et Laura tient de la confidence, de la confession. On est saisi par l'absence de filtre dans leurs échanges. 

Dès le départ, Laura va à l'essentiel en expliquant que la lecture des aventures de "Citizen & the Unthinker" l'a profondément bouleversée ; puis elle raconte une étrange expérience où, se recueillant dans une église, elle a cru y voir "Citizen" puis a trouvé un masque de Rorschach ; puis sa tentative de suicide ; le meurtre d'un inconnu qu'elle a vu battre sa femme.

Myerson est sans fard lui aussi : il se décrit comme un vieil homme, attendant la fin comme une délivrance ; amer parce que les fans ont toujours préféré ses BD de pirates alors que "Citizen & the Unthinker" est son oeuvre la plus personnelle ; sa pire faille quand une femme a été tuée en bas de chez lui sans qu'il ait le courage de faire quoi que ce soit (et que son père ait décrété que ce n'était pas leurs affaires).

On le comprend : Myerson et Laura sont deux solitudes qui s'aimantent progressivement. Myerson retrouve de l'espoir et de la force en lisant les courriers de "la Gamine". Laura considère Myerson comme un esprit éclairé, lucide, capable de voir le monde dans toute sa cruelle absurdité comme elle. Lorsque Myerson invite Laura à le rejoindre à New York, il n'y a aucune ambiguïté sexuelle : il veut voir, connaître cette jeune femme avec laquelle, malgré la différence d'âge et de parcours existentiel, il partage tant. D'ailleurs ils se tomberont dans les bras, non pas comme des amants, mais plutôt comme un père et sa fille.

Il est à prévoir que Tom King n'a pas fini de dérouler cette pelote : il lui reste à écrire comment Myerson et Laura en viendront à fomenter un attentat contre Turley, en sachant sans doute qu'ils y laisseront la vie. Mais, en attendant cela, cette plongée dans leur rencontre est poignante et dérangeante à souhait. 

Pour l'illustrer, Jorge Fornes privilégie de somptueuses splash-pages. On peut apprécier les compositions incroyablement détaillées du dessinateur qui en alternance montre le décor où se trouvent Myerson (son intérieur triste, qui ressemble à un musée miniature, avec des murs remplis des dessins de ses comics, sur des tapisseries aux couleurs passées - superbe colorisation de Dave Stewart) et Laura (une piscine vide, une église déserte). Le texte accompagne le dessin qui devient illustrarif.

Le découpage ne se contente pas d'aligner des pleines pages. Parfois Fornes se plie à l'exercice du "gaufrier" pour des scènes subtiles (comme celle, ci-dessus, où on voit la main de Myerson dessiner le Citizen). Parfois encore, il aligne des bandes avec des personnages silhouettés pour saisir un moment incroyable, dont on peut se demander s'il n'est pas un cauchemar relaté (comme quand Laura abat un homme en train de frapper sa femme - voir ci-dessus).

Ce que produit Fornes sur Rorschach est admirable d'intelligence. Il dose ses effets à la perfection. Il y a une sorte de sécheresse, de dépouillement dans son dessin qui devient hypnotique : des choses effroyables surviennent, cliniquement mises en image. C'est très fort.

King et Fornes ajoutent une couche supplémentaire à l'épisode car le récit est doublé par un événement au second plan. En effet, on voit le Détective dans un hôtel découvrant ladîte correspondance, mais aussi remonter la piste de quelqu'un en accédant aux vidéos de surveillance de l'hôtel, jusqu'à atteindre une maison à l'intérieur de laquelle... Non, je ne vais pas spoiler, mais l'image est sidérante et renoue avec une théorie avancée par l'haltérophile dans le numéro 4 sur la survivance du symbole de Rorschach.

Et si ça ne suffit pas encore, il y a un troisième niveau de lecture car, durant l'enquête du Détective dans l'hôtel se déroule le débat entre le président Redford et son opposant Turley. leurs échanges forment un écho à ceux de Myerson et Laura : Turley attaque avec virulence Redford en se présentant comme le représentant des américains. Puis, subtilement, King suggère que Turley pète un plomb en évoquant l'invasion des calmars, donc des extra-terrestres (la même conspiration qui agitait le père de Laura), accuse Redford de ne pas avoir su convaincre le Dr. Manhattan de rester sur Terre. Le débat devient délirant, la folie de Turley éclate au grand jour. Mais dans l'univers déréglé de Rorschach, cette folie découragera-t-elle les électeurs de voter pour lui ? Dans notre univers, les américains ont bien succombé en élisant Trump et ses discours insensés...

Encore un épisode très riche, très remuant. Rorschach est vraiment une sacrée BD. Après un premier acte aussi stupéfiant, la suite promet énormément.