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vendredi 19 août 2016

Critique 993 : L'ARNACOEUR, de Pascal Chaumeil


L'ARNACOEUR est un film réalisé par Pascal Chaumeil, sorti en salles en 2010.
Le scénario est écrit par Laurent Zeitoun (d'après son idée originale), Jeremy Doner et Yoann Gromb. La photographie est signée Thierry Arbogast. La musique est composée par Klaus Badelt.
Dans les rôles principaux, on trouve : Romain Duris (Alex Lippi), Vanessa Paradis (Juliette Van Der Beck), Julie Ferrier (Mélanie), François Damiens (Marc), Helena Noguerra (Sophie), Andrew Lincoln (Jonathan), Jacques Frantz (Van Der Beck), Jean-Yves Lafesse (Dutour).
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Alex Lippi est un briseur de couples professionnel : avec l'assistance de sa soeur aînée, Mélanie, et de son beau-frère, Marc, il est engagé par la famille ou les amis de jeunes femmes sur le point de se marier avec un homme avec lequel elles ne sont pas vraiment heureuses ou qui déplaît à leurs proches. Ses seuls interdits : ne pas coucher avec la "cible" ni détruire un couple sincèrement amoureux.
Juliette Van Der Beck et Alex Lippi
(Vanessa Paradis et Romain Duris)

Mais les mises en scène et le train de vie d'Alex et son équipe coûtent cher, il a dépensé sans compter et accumulé les dettes, aujourd'hui son principal créancier réclame l'argent avancé. Alex n'a pas le choix : il doit décrocher une mission, même si elle paraît a priori impossible.
Juliette et Alex

Sa nouvelle cible s'appelle Juliette Van Der Beck, oenologue réputée, sur le point d'épouser Jonathan, jeune et bel aristocrate anglais, et en froid avec son père, un homme d'affaires douteux, depuis la mort de sa mère. Les noces sont prévues dans une dizaine de jours.
Alex et Juliette

A ce délai très court vont s'ajouter d'autres problèmes : d'abord, Juliette est vraiment amoureuse ; ensuite, elle est immédiatement exaspérée par Alex qui se fait passer pour un garde du corps engagé par son père prétendument victime de menaces ; la meilleure amie nymphomane de la future mariée débarque et jette son dévolu sur Alex ; son usurier le menace sans arrêt via son homme de main... 
Alex et Juliette

Mais le plus embêtant pour Alex, c'est qu'il est de plus en plus troublé par Juliette et qu'elle aussi se met à douter, charmée par ce garçon maladroit mais aux goûts si semblables aux siens tout en notant les réserves de sa future belle-famille. 
Alex, Mélanie, Marc et Juliette
(Romain Duris, Julie Ferrier, François Damiens et Vanessa Paradis)

Ces hésitations suffiront-elles pour la détourner de l'autel ? Et pour convaincre Alex de laisser parler ses sentiments au détriment de son business ?

Dans une dizaine de jours sortira en salles un film intitulé Un Petit Boulot, adapté du roman de Iain Levison, réalisé par le même Pascal Chaumeil aux commandes de cet Arnacoeur : ce sera aussi son dernier opus, puisqu'il est mort à la fin de cet ultime tournage. Sans préjuger des qualités de cette oeuvre posthume, il est fort probable que le cinéma français ait perdu un des rares bons filmmaker de comédie de ces dernières années, qui aura fait l'essentiel de sa carrière à la télé (pour des séries comme Fais pas ci, fais pas ça ou Engrenages).

Il y a six ans donc sortait son premier long métrage : une réussite, quasi-unanimement saluée par la critique et un énorme succès public (près de quatre millions d'entrées), dont la qualité tranchait singulièrement avec les productions de piètre niveau formatées pour les prime times des grandes chaînes télé. Une authentique comédie romantique française, ciselée et soignée, avec un casting quatre étoiles. Ce coup d'essai sera suivi par Un plan parfait en  2011, avec le couple Dany Boon-Diane Kruger, un peu moins entraînant mais très divertissant et encore joliment emballé.

En le revoyant en DVD, et donc en visionnant également les bonus (un lot de scènes judicieusement coupées pour préserver le rythme, un bêtisier classique, et un making of instructif), on mesure cependant le malentendu qui s'est établi entre quelques analyses et l'intention de l'équipe : on a ainsi beaucoup cité Belmondo (pour l'interprétation il est vrai pleine d'énergie et de gouaille de Romain Duris en Heartbraker, le titre anglais du film), mais il est évident aussi que beaucoup d'articles ont été rédigés par des journalistes ou blogueurs qui avaient l'air de se pincer le nez (réflexe fréquent en France où avouer aimer la comédie, a fortiori romantique, est comme une maladie honteuse) en insistant bien sur le fait qu'on n'était pas là chez Lubitsch (mais plus personne ne fait de comédies comme Lubitsch : Billy Wilder l'avait annoncé dès la mort de son mentor).

Pourtant, L'Arnacoeur ne mérite ni dédain ni tiédeur : c'est un excellent film, très efficace, sans être vulgaire ni grossier, et surtout plus intelligent que ces pisse-froid prétendent. J'ai fait des études de philosophie durant mon laborieux passage à l'université et, si ça ne m'a donné ni un métier ni même de quoi faire croire que je suis plus intelligent que les autres, j'en ai retenu au moins quelques leçons dont le propos resurgit parfois de manière inattendue quand je lis ou regarde quelque chose d'étonnamment léger.

En l'occurrence, je me suis souvenu ici du Journal du séducteur de Kierkegaard dans lequel il résume parfaitement l'argument de L'Arnacoeur en expliquant qu'exploiter les manques d'une femme vous assure de lui devenir indispensable, puis que la repousser alors, c'est en faire une femme amoureuse de vous.  C'est imparable et c'est justement la méthode qu'applique Alex Lippi en mentant aux filles qu'il séduit. Juliette ne craquera pas pour le vrai Alex mais pour celui qu'il prétend, comme d'habitude, être pour elle. Seulement, cette fois-ci, il a aussi craqué pour sa proie et, s'il la repousse pour l'épargner, le mal est fait : leurs comptes sont bons, ils s'aiment et rien n'y pourra rien changer. 

Le scénario de Laurent Zeitoun, peaufiné par Jeremy Doner et Yoann Gromb, joue sur cette idée qu'aimer quelqu'un, c'est se projeter en lui, c'est voir en lui ce qui nous manque, même si ce reflet est trompeur, illusoire, fabriqué pour la circonstance. En l'exprimant aussi franchement, le film acquiert une force détonante.

La contribution active de Romain Duris, pour que Alex Lippi ne se résume pas un "James Bond de la séduction", un tombeur facile et suffisant, et de Vanessa Paradis (rayonnante de charme et d'élégance, même quand son personnage est d'abord cassant), pour que Juliette ne soit pas qu'une chipie dissimulant une âme de midinette, a été essentielle aussi pour aboutir à ce résultat. Chaumeil et Zeitoun voulait ces deux-là pour des raisons évidentes bien traduites à l'écran : le mouvement perpétuel et inquiet pour lui, la grâce malicieuse et un peu hautaine pour elle (après l'avoir vue dans le film sur les coulisses de son Divine idylle Tour).

Les éléments les plus simplement comiques du film sont fournis par les seconds rôles, campés par des comédiens au jeu volontairement plus appuyés : l'épatante Julie Ferrier en grande soeur raisonnable, l'hilarant François Damiens en technicien balourd mais attachant, Helena Noguerra en copine déchaînée prête à sauter (sur) tout ce qui bouge.

Tournée à Monaco, l'histoire s'amuse aussi avec des références aux années 80 (riches en comédies romantiques) : un clin d'oeil fameux porte sur la chanson Wake me up before you go-go du groupe Wham ! (délicieuse scène dans la voiture où Alex et Juliette se cachent de l'autre pour fredonner le refrain), et une séquence mémorable reproduit la chorégraphie de Dirty Dancing - un numéro longuement préparé et parfaitement exécuté.

Tout cela, les allusions, le genre lui-même, est traité avec dérision mais sans condescendance, et c'est ce dosage parfait entre distance ironique, charme irrésistible et respect tonique qui aboutit à la réussite de L'Arnacoeur.

lundi 27 juin 2016

Critique 932 : LA DELICATESSE, de David et Stéphane Foenkinos / RENOIR, de Gilles Bourdos


LA DELICATESSE est un film co-réalisé par David et Stéphane Foenkinos, sorti en salles en 2011.
Le scénario est écrit par David Foenkinos, d'après son roman éponyme. La photographie est signée Rémy Chevrin. La musique est composée par Emilie Simon.
Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Tautou (Nathalie), François Damiens (Markus), Bruno Todeschini (Charles), Pio Marmaï (François).
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 Nathalie et François
(Audrey Tautou et Pio Marmaï)

Nathalie et François filent le parfait amour. Jusqu'à ce jour où le jeune homme sort faire son jogging et est victime d'un accident mortel. Nathalie est dévastée et, malgré le soutien de ses parents, de sa grand-mère, et de sa meilleure amie, ne parvient à échapper au chagrin qu'en se replongeant dans son travail (elle est cadre dans une entreprise de mobilier de maison importé de Suède).
La grossesse puis la maternité de sa meilleure amie indiquent pourtant qu'elle reprend progressivement goût à la vie, sans songer à la refaire.
 Markus
(François Damiens)

Mais, un jour, alors que Markus, un des employés sous sa responsabilité, entre dans son bureau, Nathalie l'embrasse fougueusement. Puis, comme si de rien n'était, elle le laisse repartir, sans avoir pris ni le temps d'examiner le dossier sur lequel il était venu la consulter ni s'expliquer sur ce qui vient de se passer.
 Nathalie

Aussi troublé qu'elle, Markus, le lendemain, retourne dans le bureau de Nathalie et l'embrasse à son tour. Prétendant n'avoir aucun souvenir de leur premier baiser, elle refroidit ses ardeurs.
Pourtant, les jours suivants, l'un comme l'autre y repensent. Markus est amoureux mais a peur de souffrir en s'attachant à une femme qui ne partage pas ses sentiments. Nathalie a l'impression de trahir le souvenir de François en aimant un nouvel homme - elle repousse par ailleurs les avances de son patron, Charles, qui a toujours été épris d'elle (peut-être plus encore depuis qu'elle est veuve). 
Nathalie accepte néanmoins de revoir Markus. Il se montre très prévenant avec elle, même si la meilleure amie de la jeune femme se montre sidérée, tout comme Charles, qu'elle puisse être proche d'un homme si différent de François, sans charme apparent. Markus est même menacé d'être muté mais promu en Suède, ce qui provoque l'ire de Nathalie contre Charles - qui renonce à ce projet.
 Markus et Nathalie

Au fur et à mesure, Nathalie est conquise par les attentions si délicates de Markus qui, ému, croit en sa chance. Leur couple pourra-t-il se réaliser ?
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RENOIR est un film réalisé par Gilles Bourdos, sorti en salles en 2013.
Le scénario est écrit par Gilles Bourdos, Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa. La photographie est signée Mark Lee Ping-Bin. La musique est composée par Alexandre Desplat.
Dans les rôles principaux, on trouve : Michel Bouquet (Auguste Renoir), Christa Théret (Andrée Heuschling), Vincent Rottiers (Jean Renoir), Thomas Doret (Claude "Coco" Renoir), Romane Bohringer (Gabrielle).
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 Auguste Renoir et Andrée Heuschling
(Michel Bouquet et Christa Théret)

Côte d'Azur, 1915. Le peintre Auguste Renoir, âgé de 74 ans, est au soir de sa vie et au sommet de sa carrière artistique. Alors que la première guerre mondiale déchire l'Europe, il vit à l'écart du tumulte dans son vaste domaine provençal avec ses servantes et son plus jeune fils, Claude dit "Coco", déscolarisé et farouche.
Andrée Heuschling, une jeune femme à la fois danseuse et actrice de cabaret, se présente chez l'artiste pour devenir son modèle, recommandée peu avant son décès par la femme du peintre. Le tempérament et la beauté de la candidate séduisent Renoir qui l'engage pour des séances de pose. Coco la jalouse, prétendant qu'elle finira, comme d'autres avant elles, dans le lit puis au service de son père.  
 Auguste et Jean Renoir
(Michel Bouquet et Vincent Rottiers)

Le quotidien de la maison est bouleversé par le retour du front de Jean, le fils cadet d'Auguste, après qu'il a été blessé à la jambe. Son père lui demande, une fois rétabli, de ne pas retourner au combat, mais pour Jean, il ne s'agit moins de vaincre l'ennemi allemand que de ne pas laisser tomber ses copains, restés dans les tranchées.
Les convictions du jeune homme sont toutefois mises à l'épreuve par sa rencontre avec Andrée : elle lui plaît et c'est réciproque, mais surtout elle l'invite à devenir quelqu'un, à se forger un destin, à s'accomplir - ce qu'il ne pourra accomplir s'il meurt au champ d'honneur.
Auguste Renoir et Andrée Heuschling

Andrée et Jean sont aussi les témoins des tourments physiques d'Auguste qui, à son âge avancé, et après des années de pratique, est victime de terribles douleurs rhumatismales. Pourtant les peintures qu'il continue à réaliser restent de toute beauté : l'exercice de son art semble le maintenir en vie et il tente de faire comprendre à Jean que la sensualité est la seule chose qui compte en ce monde.
Pourtant, Jean fera le choix de repartir à la guerre, comme aviateur. Andrée refusera un temps de revenir poser pour Auguste, affligé comme elle par le départ de son fils...

Rien ne semble lier une jolie comédie romantique et ce biopic décalée sur un des plus grands peintres français si ce n'est que le titre du premier film des frères Foenkinos définit mieux que tout le style de Renoir. Ce n'est pas le seul point commun qu'on peut établir entre les deux longs métrages.

Car Gilles Bourdos comme La délicatesse sont de superbes écrins pour leurs acteurs - leurs actrices surtout. François Truffaut affirmait que le cinéma était l'art de faire faire de belles choses aux belles femmes et ici et là, Audrey Tautou puis Christa Théret sont servis, filmées comme deux stars, étoiles brillant de tout leur éclat sur deux histoires où le deuil et la renaissance sont au centre de leurs films.

Adapté de son best-seller, La délicatesse est le premier opus du romancier David Foenkinos, épaulé par son frère Stéphane : l'argument est simple et le traitement cinématographique a l'heureuse idée de ne pas en rajouter. Cette romance improbable entre une jeune veuve et un homme dont la séduction tient moins à son physique qu'à la tendresse avec laquelle il l'aime et sa propre appréhension à l'idée de souffrir s'il n'est pas aimé en retour n'est pas exempte de maladresses - les seconds rôles y sont peu développés, parfois même sacrifiés, ce qui rend certaines scènes inabouties (trop peu d'importance accordée aux parents de Nathalie, le malaise perceptible mais inexploitée de sa meilleure amie quand elle découvre Markus, l'attitude pathétique de Charles).

Pourtant, parce qu'il a le bon goût de ne pas être trop long (à peine 100'), ni trop bavard (échappant à toute formulation psychologique balourde), avec une héroïne dépassée constamment par ce qui lui arrive et son improbable mais irrésistible et touchant soupirant, le film séduit sans effort. Tautou est remarquable certes, elle bénéficie d'une partition très subtile et nuancée, mais elle ne serait pas aussi excellente sans son extraordinaire partenaire, le génial François Damiens, qui s'empare d'un rôle ingrat avec une humilité rare. Les frères Foenkinos ont su, avec ces deux acteurs, créer un authentique couple, étonnamment crédible et émouvant, dont la complémentarité est scellée dans une superbe scène finale, un petit miracle de mise en scène, d'écriture et d'interprétation.

Renoir n'est pas un biopic classique, retraçant toute la vie de l'illustre peintre Auguste ni celle de son non moins fameux fils cadet et cinéaste Jean, avec les performances d'acteurs convenues à la clé dans ce genre d'exercice. Gilles Bourdos, avec ses deux co-scénaristes chevronnés (Jérôme Tonnerre et Michel Spinosa), a eu l'intelligence d'opter pour une approche différente : saisir les retrouvailles des deux hommes durant quelques jours de l'été 1915 en présence de celle qui fut la muse du père et du fils.

En décalant habilement le coeur de son récit pour faire d'Andrée Heuschling la figure centrale, le cinéaste permet aux deux plus célèbres Renoir d'être incarnés de manière très vivante. Comme dans le film des Foenkinos, il s'agit de représenter une transition : celle d'un père et d'un fils, mais aussi de deux époques, et ces mouvements sont accompagnés par cette présence féminine.

Le rythme est volontiers lent, contemplatif, mais l'image est somptueuse, grâce à la photographie de Mark Lee Ping-Bin qui saisit la lumière provençale tel que devait la voir Auguste Renoir. Pourtant le film ne se contente pas d'être joliment illustratif et s'articule autour de scènes ressemblant à des rituels : le convoi du peintre à son atelier transporté par ses bonnes, les séances de pose, ou les nuits terribles où l'artiste est en proie à de terribles crises de rhumatisme.

Le casting est exceptionnel : il y a bien entendu l'immense Michel Bouquet dont le jeu si maîtrisé n'a pas besoin de grands effets pour évoquer Auguste Renoir, pour qui "la chair est tout. Si on ne comprend pas cela, on n'a rien compris du tout". Face à lui, abandonnant l'emploi du jeune écorché vif auquel il est souvent cantonné (et dans lequel il se complaît sans doute trop), Vincent Rottiers, même s'il ne ressemble pas physiquement à Jean Renoir, impose une belle présence avec sobriété et intensité.

Mais celle qui illumine tout le film est Christa Théret : la gamine révélée par Lol a bien grandi et sa beauté, d'un érotisme solaire, associée à une interprétation vibrante est inoubliable. D'autres cinéastes sauront-ils, aussi bien que Bourdos, exploiter ce talent comme il le mérite ? Il faut le souhaiter.

Malgré leurs différences, La délicatesse et Renoir montrent bien à quel point le cinéma ressemble parfois à un curieux réseau aux liaisons inattendues, dont les femmes seraient les mystérieux et fascinants guides.