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mercredi 20 mars 2024

PINE & MERRIMAC #3 (Kyle Starks / Fran Galan)


L'affaire sur la disparition de Tabitha rappelle à Linnea son passé dans la police où elle a eu beaucoup de mal à composer avec la violence des crimes sur lesquels elle investiguait. Aujourd'hui, avec Parker, elle est en planque devant l'hôtel où doit se tenir une cérémonie secrète qu'ils infiltrent pour en savoir plus...


C'est un curieux épisode que ce troisième numéro de Pine & Merrimac, qui confirme la singularité de cette mini-série policière. Kyle Starks ne semble pas apprécier les lignes droites et se paie le luxe de ne pas enchaîner directement avec qu'il a raconté le mois dernier mais par un flashback sur Linnea.


Ce n'est d'ailleurs pas dénué d'humour puisque la jeune femme fraîchement entrée dans la police ne supportait pas de découvrir des scènes de crimes violents et vomissait sans arrêt. Jusqu'à ce qu'elle trouve un truc pour se tenir devant ses collègues. Mais son astuce fit long feu et tout le monde - psy, médecin, ami - lui fit comprendre qu'elle devait changer de vie.


L'autre aspect, plus sentimental de la série s'incarne alors dans Parker, son compagnon, qui accepta de tout lâcher - boulot, entourage - pour la suivre à Jamesport et ouvrir avec elle une agence de détectives privés. Mais une affaire hante encore Linnea : le dossier Munson.
 

Sans trop en dire, il présente des similarités troublantes avec l'affaire Tabitha. Et la suite de l'épisode joue beaucoup sur cette ressemblance, l'idée que l'histoire se répète et que Linnea doit encore et toujours se battre contre ses démons. La disparition de Tabitha la renvoyait déjà à la mort de sa propre soeur, souvenez-vous.

Je ne vais évidemment pas spoiler ce qui se passe dans la seconde moitié de cet épisode mais il m'a semblé y lire une référence directe à Eyes Wide Shut de Kubrick et le cliffhanger est encore une fois redoutablement efficace mais aussi compromettant pour le couple de héros. Il y a moins d'action dans ce numéro qui fait la part belle à Linnea et laisse Parker en retrait, mais on ne s'ennuie vraiment pas. Surtout Kyle Starks sait surprendre après deux épisodes un brin trop classique dans leur déroulement et leur répartition des rôles. Là, on ne sait clairement plus à quoi s'attendre et avec encore deux épisodes à paraître, ça promet beaucoup.

Evidemment, le charme de Pine & Merrimac repose beaucoup sur la qualité graphique des planches de Fran Galan, et c'est encore un vrai festival. L'expressivité des personnages est ici primordiale pour traduire les émotions de Linnea et apprécier son évolution depuis ses débuts dans la police jusqu'à aujourd'hui, en passant par la parenthèse consacrée à l'affaire Munson (tout droit sortie d'un film de Lynch cette fois).

La colorisation directe est somptueuse et on ne peut qu'être ébloui par la maîtrise de l'artiste espagnol. Ses compositions sont variées, son découpage évite toute redite, c'est du grand art. Il y a ce côté cartoony qui perce fréquemment, avec cette pointe d'exagération dans les proportions, les perspectives, les enchaînements de plans. Mais Galan réussit toujours à ne pas en faire trop pour éviter que l'histoire ne sombre dans une sorte de parodie de polar, de detective story.

Pine & Merrimac ne révolutionne pas les codes du genre, même si la tournure que prennent les choses devient très surprenante, mais l'écriture et le dessin aboutissent à un résultat de très belle facture auquel il est impossible de résister.

mercredi 28 février 2024

PINE & MERRIMAC #2 ( Kyle Starks / Fran Galan)


Linnea et Parker ont découvert que Tabitha avait pu être emmenée sur une île au large de Jamesport et Jody les y conduit à bord de sa péniche. Sur place, ils font une découverte sordide impliquant le sénateur Lockridge en campagne pour l'élection présidentielle...


Comme promis, ,je vais vous parler du deuxième épisode (sur les cinq prévus) de Pine & Merrimac. Ce numéro m'a vraiment convaincu d'investir sur ce titre après un début très classique mais entraînant. L'intrigue prend de l'ampleur et nous plonge dans des développements inattendus.


Kyle Starks s'appuie toujours sur son duo de héros, qui sont également un couple, et joue sur leur complémentarité tout en insistant davantage sur les démons qui les hantent. Dans le premier chapitre, on apprenait que Linnea avait perdu sa soeur, kidnappée et laissée morte quand elle était encore jeune fille. Un événement suffisamment traumatisant pour faire naître sa vocation de détective d'abord au sein de la police puis au sein d'une agence privée.


De son côté, Parker a eu aussi affaire aux forces de l'ordre alors qu'il était une vedette des rings et qu'il a failli être accusé à tort d'un meurtre. Mais la sagacité de Linnea, chargée de l'affaire, et l'amour qu'ils éprouvèrent l'un pour l'autre lui a permis d'en sortir blanchi. De quoi souder les deux époux dont le fonctionnement repose sur la pugnacité de Linnea et la force de Parker.


Mais Starks ne se contente pas de brosser des portraits trop simplistes de ses héros : ainsi, les investigations de Linnea et Parker les conduisent sur une île au large de Jamesport où aurait pu être emmenée Tabitha, la jeune fille que ses parents cherchent après son enlèvement par des bikers. Le décor est magnifiquement exploité pour engendrer une ambiance angoissante et malaisante.

Fran Galan accomplit un travail somptueux en couleurs directes pour cet épisode qui se déroule entièrement en une nuit. Ses aquarelles montrent la péniche de Jody sur les flots avec un rayon lumineux qui déchirent les ténèbres environnantes. Puis, une fois sur l'île, en suivant Linnea et Parker, c'est un nuancier de bleus extraordinaire qui donne au site un aspect presque surnaturel. On est à deux doigts de penser que la série va basculer dans le fantastique.

Mais on reste dans un thriller. D'un côté, on le regrette un peu, mais ce qu'on perd sur ce plan, on le gagne sur l'intensité de ce qui suit. Starks, en refusant d'investir un registre, donne du poids à chaque découverte de ses deux héros et le lecteur est saisi comme eux, devinant plus qu'il ne sait ce qui se trame de glauque sur ce bout de terre au milieu de l'eau. Le découpage de Galan est d'une intelligence imparable, cadrant toujours justement et composant avec les premiers et second plan comme quand Linnea et Parker surprennent l'échange entre deux hommes dans la même pièce qu'eux.

Le récit s'emballe dès que nos détectives sont mis à jour et doivent fuir. Là encore, Galan accompagne de manière magistrale le mouvement, suggérant la panique qui s'empare aussi bien des fugitifs que de leurs poursuivants. On ressent de manière très physique la confusion, la peur, l'urgence, comme rarement une BD permet de la partager.

Au passage, c'est aussi dans ces pages-là que Kyle Starks creuse la caractérisation de ses personnages : Parker est écoeuré par ce qu'il a vu et corrige les malfrats moins pour les écarter de son chemin dans sa fuite que pour les punir tandis que Linnea démontre qu'elle sait réagir de façon radicale quand le danger est proche (voir le moyen qu'elle trouve pour empêcher les poursuivants de leur tirer dessus, elle et Parker, quand ils atteignent l'embarcadère).

L'intrigue, comme écrit plus haut, s'enrichit considérablement en impliquant un politicien dans un traffic sordide. Cette difficulté ajoutée rend encore plus passionnante l'histoire et préfigure les obstacles qu'auront à franchir Linnea et Parker pour faire éclater la vérité sur ce scandale. C'est palpitant.

Bref, Pine & Merrimac mérite vraiment le détour et n'a aucun mal à accrocher le lecteur qui s'y plonge. Vite la suite !

samedi 24 février 2024

PINE & MERRIMAC #1 (Kyle Starks / Fran Galan)

 

A Jamesport, Missouri, à l'angle des rues Pine et Merrimac, se trouve l'agence d'enquêtes privées de Linnea et Parker Kent. Elle est une ancienne flic qui a perdu sa soeur, assassinée durant leur enfance. Lui un ancien lutteur. Lorsqu'un couple vient leur demander de retrouver Tabitha, leur fille, Linnea accepte l'affaire malgré les souvenirs qu'elle fait remonter en elle...



J'avais acheté ce premier épisode le mois dernier, lors de sa sortie, mais je l'ai gardé sous le coude en attendant de voir ce que donnerait le deuxième numéro pour savoir si j'allais en tirer des critiques. Et je peux vous dire que je vais vous reparler de Pine & Merrimac dès la semaine prochaine et par la suite car c'est un gros coup de coeur.


J'avais vu ici et là (La mini Assassin Nation, des apparitions aux générique de Batman : The Brave and the Bold) le nom de Kyle Starks, scénarite et co-créateur de cette série, mais c'est surtout Fran Galan qui m'a motivé à acheter Pine & Merrimac. En effet, l'an dernier, Marvel avait publié un one-shot, Werewolf by Night, illustré par l'artiste espagnol, qui avait été une de mes lectures favorites et j'étais impatient de savoir où Galan rebondirait.
 

Boom ! Studios est une maison d'édition indépendante qui propose des choses très intéressantes et dont le succès de Something is killing the children (et ses spin-off) de James Tynion IV et Werther Dell'Edera a mis en lumière le reste de son catalogue. Cette fois, il s'agit d'un polar à l'ancienne sur un couple de détectives privés dont le titre pourrait faire croire qu'il s'ait de leur identité alors qu'en vérité cela désigne l'adresse de leur agence à Jamesport dans le Missouri.
 

Dans ce décor loin des métropoles américaines, on suit donc Linnea et Parker. Leur passé est résumé au début du premier épisode, de manière rapide mais claire : elle est une ancienne flic qui a vécu un drame durant son enfance (sa soeur a été enlevée et retrouvée morte) puis qui a rencontré son futur mari, lutteur, lors d'une enquête. Ils se sont mariés et reconvertis en enquêteurs. La plupart de leurs dossiers concernent des affaires d'adultère.

Jusqu'à ce qu'un couple vienne leur demander de retrouver leur fille, Tabitha, disparue. Même si Linnea s'est jurée de ne jamais accepter ce genre d'investigations, elle ne résiste pas à l'envie de réconforter ces parents. Avec Parker, elle remonte la piste de bikers qui évoquent une île voisine où il se passerait de drôles de choses...

Kyle Starks ne cherche pas à réinventer la roue. L'intrigue démarre de su des bases très classiques : les deux héros sont un peu la tête (Linnea) et les jambes (ou les muscles - Parker). Le cadre de Jamesport fournit un environnement a priori paisible et sans histoire mais cachant en réalité des secrets glauques. Les enquêtes du couple leur valent la rancune des gens dont ils ont mis à jour les tares, mais aussi des amitiés solides, notamment avec leur voisin, Jody, qui tient un stock de surplus militaire, une sorte de bazar avec des articles à bas prix.

La caractérisation des personnages est elle aussi basique : Linnea est une femme qui a traversé des choses dures mais que sa silhouette frêle ne laisse pas deviner. Parker est un type un peu rustre mais follement épris de sa femme et dont l'expérience du ring fait un partenaire utile quand l'ambiance se met à chauffer. Les parents de Tabitha sont des gens ordinaires frappés par un drame auquel nul ne peut rester insensible.

On est donc dans un épisode d'exposition, où les protagonistes et le décor sont présentés. Mais le rythme file à toute allure, c'est un vrai page-turner, très efficace et quand on arrive à la fin de ce premier chapitre (pour l'instant, les auteurs se gardent de dire si le titre sera une série limitée ou une ongoing, attendant de voir comment il sera accueilli par les lecteurs, mais les ventes sont excellentes donc tous les espoirs sont permis), on a envie de lire la suite car on s'est attaché sans difficulté aux héros.

Fran Galan assure le dessin et sa colorisation et le résultat est aussi beau que sur Werewolf by Night. S'il est impossible d'être catégorique sur la technique employée, vu les ressources actuelles de l'infographie qui permet de copier n'importe quoi, il me semble quand même évident que Galan dessine sans encrage et utilise de l'aquarelle ensuite. Ce qui suppose une compétence très solide car évidemment on ne peut pas rattraper ce qu'on a raté : soit la planche est parfaitement exécutée, soit il faut la refaire entièrement.

Galan ne s'inscrit pas dans un registre purement réaliste, il exagère subtilement les proportions, les expressions, souligne les physionomies, accentue les perspectives, ce qui ajoutent au dynamisme de l'ensemble. Le rôle joué par les lumières et les ombres est déterminant et magnifiquement accompli. C'est impressionnant et Kyle Starks sait qu'il dispose d'un artiste de première classe, à même de transcender son script.

Au risque de me répéter et de paraître prudent, Pine & Merrimac est très classique, mais surtout possède un fort potentiel, de quoi en faire un sleeper, le titre que personne n'attend et qui conquiert une fan base de fidèles supporters. Alors, ne passez pas à côté et rejoignez la bande !

samedi 8 juillet 2023

GRIM : VOLUME 2, de Stephanie Phillips et Flaviano


Il y a quelques mois (en Février exactement), je vous avais parlé de la série Grim, publiée par Boom ! Studios, dont j'avais beaucoup aimé le premier tome. Ce creator-owned écrit par Stephanie Phillips et dessiné par Flaviano a connu un succès surprise Outre-Atlantique et les cinq premiers épisodes ont été traduits en Mai chez Huggin & Muninn. Le deuxième TPB ne paraîtra qu'à la rentrée aux Etats-Unis mais je vous en livre ma critique dès à présent.



Exilés dans la région de Las Vegas, Jessica Harrow et ses deux amis, Eddie et Marcel, assistent à un concert en plein air au cours duquel une femme, à l'écart du spectacle, s'immole par le feu. Jess remarque sur le front des secouristes le même symbole que sur celui de la victime. C'est le premier indice d'un déséquilibre entre les forces de l'Au-Delà et de la Terre, consécutif à la disparition de la Mort (le propre père de Jess) et de la Fin, après leur combat.


En effet, plus personne ne meurt depuis cet affrontement, ce qui n'empêche pas les gens de se blesser ou de souffrir. Eddie et Marcel constatent que ce phénomène a lieu partout dans le monde et engendre une gigantesque chaos. C'est alors que Jess rencontre les Trois Moires (Clotho, Lachesis et Atropos) qui le somment de remplacer son père puis de récupérer la Fin en Enfer...

Dans l'Au-Delà, Adera a pris place sur le trône laissé vacant par la Mort et assure à ses faucheurs que tout est sous contrôle. Cependant, Lilah, la mère de Jess, s'évade de la prison où elle était détenue et déterre dans un cimetière abandonné une amulette. Elle crois ensuite Harold le messager qui lui présetne l'incarnation de la Vie qui lui remet une carte avec une adresse à laquelle se rendre...


Rejoints par Annabel, une faucheuse qui doute de la parole d'Adira, Jess, Eddie et Marcel et elle les mène à Kelly, un des gardiens des huit portes menant aux Enfers. Kelly condamne Marcel à y aller puis renvoie Jess, Eddie et Annabel, qui confie sa faux à Jess pour qu'ils accèdent à un ancien bureau de l'Au-Delà...


... Mais une mauvais surprise les y attend...

Grim est décidément une série surprenante, imprévisible, qui s'amuse avec des "high concepts", comme la mort, le destin, la vie, etc. A priori, cela ne donne guère envie de se plonger dans des thèmes aussi lugubres et pesants, sauf quand le scénario est assez malin pour transformer tout cela en un périple mouvementé et coloré.

Stephanie Phillips est une auteur à suivre et actuellement elle a le vent en poupe : après avoir brillé chez DC (notamment sur Harley Quinn) et désormais chez Marvel (avec Rogue & Gambit puis prochainement avec l'event Contest of Chaos), elle a trouvé le temps de produire son creator-owned avec Grim chez Boom ! Studios. La critique et le public ne s'y sont pas trompés et en ont fait un succès, mérité.

On suit donc toujours Jessica Harrow, cette jeune femme qui est faucheuse au service de la Mort, mais qui présente deux particularités par rapport à ses collègues : d'une part, elle n'a aucun souvenir de sa propre mort, et ensuite, elle peut interagir avec les vivants. En cherchant des explications sur ce deuxième point, dans le premier tome de la série, elle finissait par apprendre qu'elle était la fille d'une humaine et de la Mort elle-même. Juste avant que son père n'affronte la Fin, une entité terrible, dans un combat où aucun d'eux ne survécut.

Le deuxième tome reprend là où on en était resté : exilés dans la région de Las Vegas, Jess et ses deux meilleurs amis, également des faucheurs, Eddie et Marcel, tentent de se remettre de leurs émotions, mais le moral n'est pas au beau fixe pour la jeune femme qui sait que Adira, sa supérieure hiérarchique dans l'Au-Delà, l'a trahi après lui avoir menti sur ses parents et donc sa nature. Par ailleurs, on observe rapidement les conséquences de la lutte sans merci que se sont livrées la Mort et la Fin : plus personne ne meurt, mais souffre atrocement et cela provoque une panique générale sur Terre mais aussi dans l'Au-Delà. Adira a du mal à convaincre ses troupes que tout est sous contrôle, tandis que, en coulisses Harold le messager, les 3 Moires et l'incarnation de la Vie poussent leurs pions. 

Bien entendu, Jess est la pièce maîtresse de cette partie : un grand destin mais aussi un gros fardeau l'attendent et elle ignore comment y faire face, si même elle le peut. Sans compter que sa mère Lilah s'est évadée du pénitencier où elle se trouvait suite à une émeute en tâchant elle aussi de se placer dans ce jeu...

Je craignais un peu que Stephanie Phillips n'ait démarré très (trop) fort avec les cinq premières épisodes et que la suite ne soit pas à la hauteur. Il est toujours délicat de développer une intrigue aussi fantastique, au potentiel prometteur mais aux répercussions considérables, sans perdre l'essentiel - c'est-à-dire l'attachement qu'on a pour les héros.

Mais mes craintes étaient infondées : non seulement la scénariste sait où elle va mais elle y va avec une épatante assurance, enrichissant sa trame initiale, augmentant les enjeux, jusqu'à la fin du dixième épisode avec un cliffhanger qu'on ne voit vraiment pas venir. Phillips anime un casting riche mais sans jamais nous égarer, en donnant de la place aux nouveaux personnages, en ne négligeant pas ceux qui étaient déjà là auparavant, et surtout en restant concentrée sur les dilemmes de Jessica Harrow dont elle dresse un portrait touchant. Imaginez : c'est la fille de la Mort, appelée à lui succéder, mais trahie par sa chef, et poussée par les Moires (qui tiennent dans leurs mains les fils de l'existence de tout un chacun).

Jamais le récit ne se prend les pieds dans les motifs qu'il brosse, et le rythme ne fait jamais défaut. C'est un vrai page-turner, avec son lot de moments forts, spectaculaires (mention spéciale quand on s'aperçoit que plus personne ne meurt dans le monde entier mais continue à souffrir, très impressionnant et troublant).

Mais Grim, c'est aussi une série qui s'apprécie pour sa qualité visuelle. Et Flaviano et le coloriste Rico Renzi accomplissent une nouvelle fois un boulot exceptionnel. L'histoire a une esthétique très particulière, où la couleur rouge domine (c'est celle de l'habit des faucheurs). Le noir et les nuances de gris apportent des textures vraiment sensationnelles au récit, comme on le voit dès le sixième épisode avec le concert en plein air puis l'immolation de cette femme qui récite un poème sur la mort de William Butler Yeats. Lorsque les secouristes arrivent, Renzi déploie tout son fabuleux talent pour nous faire ressentir à la fois la chaleur tragique du feu, mais aussi la voute sinistre de l'endroit en pleine nuit, au milieu desquelles flamboie le pull et les bottines rouge de Jess.

Flaviano s'impose quant à lui comme un narrateur prodigieux : il multiplie les planches avec des cases horizontales occupant toute la largeur de la bande pour illustrer des dialogues et qui permettent de voir les mouvements subtils, les expressions trahissant les émotions sur les visages des personnages. Mais il est aussi capable d'enchaîner plusieurs pages de suite avec des découpages virtuoses aux compositions audacieuses comme quand les 3 Moires ligotent Jess et lui expliquent ce qu'elle est, ce à quoi elle est destinée et ce vers quoi elle la somme d'aller.

Une séquence est aussi extraordinaire dans ce volume 2 quand Kelly montre à Jess, Eddie et Annabel le passé de Marcel afin qu'ils comprennent pourquoi il le condamne à séjourner en Enfer. Un flashback renvoie au XIXème siècle et à l'histoire d'amour tragique vécue par le personnage qui a mis fin à l'existence de l'être aimé, non pas mu par une pulsion criminelle mais pour le soulager de souffrances. Ce geste de compassion, d'amour rend le jugement de Kelly injuste mais nous fait aussi partager la honte et le remords de Marcel, de manière poignante et visuellement très intense.

C'est donc une oeuvre, véritable, qui se construit progressivement, et avec laquelle Stephanie Phillips et Flaviano (sans oublier le génial Rico Renzià peuvent encore aller loin. Essayer Grim, c'est l'adopter !

samedi 18 février 2023

GRIM : VOLUME 1, de Stephanie Phillips et Flaviano


Aujourd'hui, je vais vous parler du premier volume de Grim un des succès récents produit par Boom ! Studios, qui a montré ses qualités d'éditeur avec des hits comme Once & Future (Kieron Gillen/Dan Mora) ou Something is killing the Children (James Tynion IV/Werther Dell'edera). Cette fois, c'est Stephanie Phillips, jeune scénariste qui monte, qui a décroché la timbale avec le dessinateur Flaviano Armentaro pour cette ongoing sur une faucheuse amnésique...


Jessica Harrow est faucheuse : elle collecte les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà. Mais elle est la seule parmi ses collègues à ne pas se souvenir des circonstances de son propre décès. Elle va alors enquêter avec la complicité de ses deux amis, Marcel et Eddie, contre l'avis de sa supérieure Adira.


D'autant que ses interactions avec les vivants, autre particularité unique, ont été remarquées par le Grim Reaper qui se met en tête de l'éliminer pour rétablir l'ordre naturel des choses...


Depuis peu, Stephanie Phillips est devenue la coqueluche des "Big Two" : chez DC, elle a signé un run remarqué sur Harley Quinn et une mini-série Wonder Woman, et elle va aussi prochainement livrer une mini-série Rogue & Gambit chez Marvel. Mais c'est chez l'indépendant Boom ! Studios qu'elle a décroché le jackpot l'an dernier.


Grim a en effet été un succès surprise mais distribué par une maison qui a le nez creux, puisque c'est chez Boom ! Studios que Kieron Gillen (avec Dan Mora) a réalisé Once & Future et James Tynion IV (avec Werther Dell'edera) Something is killing the children (plus ses spin-off). De quoi faire dire à certains journalistes que Boom ! est le nouveau Image Comics.
 

Mais revenons à Grim dont le premier recueil vient de paraître et collecte les cinq premiers épisodes. Stephanie Phillips y raconte l'aventure peu banale de Jessica Harrow dont le job consiste à collecter les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà où ils seront jugés pour aller au paradis ou en enfer. Armée de sa faux, elle s'acquitte de sa tâche d'un air résigné qui dissimule mal son tracas.

Car Jessica ne se souvient pas des circonstances dans lesquelles elle-même a trouvées la mort. Un cas unique car tous ses collègues se rappellent exactement de leur dernier jour. Quand elle interroge à ce sujet sa supérieure Adira, celle-ci lui élude la question pour pointer les irrégularités manifestes commises par Jessica. D'autant que son dernier "client" a failli lui voler sa faux pour entrer en contact avec la femme qu'il aimait, provoquant un incident peu banal : bien que normalement invisible aux yeux des vivants, Jessica a été remarquée par plusieurs témoins de la scène.

Par ailleurs, le Grim Reaper, sorte d'ange de la mort, commet un massacre durant la fête des morts à Mexico et remarque l'anomalie qu'incarne Jessica : il lui faut l'éliminer afin de préserver l'équilibre entre l'au-delà et le monde des vivants. A moins que lui et Adira ne soient soucieux de la jeune femme pour une autre raison, plus profonde, plus personnelle, qui les menacerait directement...

Stephanie Phillips nous accroche rapidement avec ce pitch malin et mené sur un rythme soutenu. Le job de Jessica et son amnésie sont des éléments narratifs dramatiques très efficaces. La caractérisation du personnage ne manque pas de vivacité : elle remplit ses missions avec un brin de nonchalance, de résignation, tout en étant préoccupée par le fait de ne pas se souvenir de sa propre mort.

Jessica a deux amis, également faucheurs, Marcel, dont on devine qu'il a péri il y a plusieurs siècles (probablement au XVIIIè) et Eddie, un ancien musicien (certainement victime de ses excès). Ils sont des faire-valoir commodes mais très divertissants et l'amitié entre eux et Jessica n'est jamais lestée par une quelconque romance. Lorsqu'ils lui permettent d'accéder aux archives de l'au-delà pour consulter son dossier, puis quand elle est suspendue à cause de cela et qu'ils sont entraînés dans une course folle pour échapper au Grim Reaper jusqu'à Las Vegas, de l'humour se glisse dans ce périple mouvementée t fantastique.

Certes la révélation finale est un peu convenue, on la voit arriver avant qu'elle ne soit déclarée, mais elle place l'héroïne au centre d'une guerre d'influences plus ambitieuse et promet une suite épique. N'ayant jamais lu ce qu'a écrit Stephanie Phillips chez DC auparavant, j'ai été séduit par son style et j'ai hâte de découvrir comment elle va animer Malicia et Gambit dans sa mini-série (qui démarre le 1er Mars prochain) et dont le pitch se veut explosif.

Pour l'accompagner sur Grim, Phillips peut compter sur un dessinateur aussi intéressant qu'elle en la personne de Flaviano Armentaro, qui a également fait son trou chez DC auparavant (sur du Harley Quinn, mais pas au même moment) et chez Marvel (sur New Mutants, hélas ! lors des épisodes médiocres écrits par Ed Brisson).

On ne peut estimer le travail, excellent, de Flaviano sans mentionner en même temps la contribution du coloriste Rico Renzi. Ces deux-là accomplissent une collaboration magnifique et dont les qualités sont indissociables. Un nombre important de scènes se passe de nuit, dans des ambiances entre chien et loup, avec des jeux d'ombres et de lumière envoûtants. Flaviano y pose un dessin aux lignes courbes et précises, avec un souci du détail élevé pour les décors (comme cette fantastique double-page montrant Las Vegas, ci-dessus).

Renzi  enjolive ces images avec une palette nuancée et franche à la fois. Le rouge domine par la tenue de Jessica Harrow, mais aussi le jaune de la lame de la faux qu'elle dérobe dans sa fuite, ou les éclairages au néon de la ville du vice. Dans la partie qui se déroule dans l'au-delà, en revanche, les tonalités sont plus vives pour habiller ce cadre qui se veut comme une salle de transit avant que les morts n'aillent au paradis ou en enfer. Enfin, les scènes avec le Grim Reaper semblent enfiévrées, et l'allure impressionnante de la créature louvoie avec l'épouvante.

Ecrite avec dextérité, illustrée avec force, colorisée avec génie, Grim est une sacrée bonne série, dont le rythme vous entraîne de manière irrésistible. La lire en recueil permet d'en savourer ces qualités et donne surtout envie de dévorer la suite dès que le prochain tome sera disponible (dans quelques mois, puisqu'après un break, le titre a repris et le 8ème épisode vient de sortir). Pour l'instant, à ma connaissance, aucun éditeur français n'en a récupéré les droits mais ça ne saurait tarder.

lundi 28 décembre 2020

AN UNKINDNESS OF RAVENS #4, de Dan Panosian et Marianna Ignazzi


Le mois dernier, j'étais prêt à abandonner cette série si Dan Panosian ne produisait pas un effort conséquent dans la caractérisation de son héroïne et le rythme de son intrigue. Tout n'est pas encore palpitant, mais il y a du mieux. Suffisant pour poursuivre ? On verra. Mais An Unkindness of Ravens redresse la tête et reste joliment mis en images par Marianna Ignazzi.


Alors qu'elle franchit juste les portes du lycée en compagnie de son ami Ansel, Wilma est convoquée dans le bureau de la principale Andrews; Celle-ci la reçoit avec les Ravens qui n'apprécient pas qu'elle se soit rendue chez Scarlett Dansforth malgré leurs recommandations.


Mais, fatiguée de ces récriminations, Wilma s'emporte et exprime son ras-le-bol, estimant qu'on joue avec elle un jeu auquel elle ne comprend rien. Les Ravens lui expliquent que les Dansforth, lors de la réception qu'ils préparent, vont leur déclarer la guerre et elle en sera l'enjeu. Wilma, bouleversée, s'en va.


A la maison, son père s'étonne de la voir si tôt. Wilma, elle, exige des explications et en reçoit. Son père lui révèle que Waverly Good était sa soeur et que sa mère avait décidé de leur retour à Crab's Eye dans l'espoir de les protéger grâce aux Ravens, dernières d'une longue lignée de sorcières. 


Wilma rassemble les pièces du puzzle mais, s'estimant trahie par ses parents, ressort. Elle croise Ansel qui lui confie que la police vient de procéder à l'arrestation des Ravens. Puis, au lycée, Scarlett lui indique que d'autres policiers viennent de trouver un cadavre...

Dans le précédent épisode, je déplorai que l'héroïne de An Unkindness of Ravens subisse autant les événements et soit écrit comme une oie blanche constamment cueillie, passive. Wilma Farrington manquait cruellement d'épaisseur et semblait trop perdue dans une intrigue. Son égarement agaçait d'autant plus que le scénario  de Dan Panosian ne se pressait pas pour dévoiler ses secrets, se contentant d'allusions à une sororité de sorcières contre une riche famille de notables (tout cela était plus clairement indiqué dans les pages introductives de chaque épisode, narrées par le concierge de la Maison Abigail, et dessinées par Panosian lui-même).

La série semblait marcher tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre : ces prologues disaient une chose, établissaient une mythologie, tandis que les épisodes raconter quelque chose de beaucoup plus anecdotique, faute de tension, faute d'une héroïne dotée d'un tempérament plus fort. Cétait d'autant plus regrettable que les seconds rôles eux ne manquaient pas de piment, entre la bande des Ravens ou Scarlett Dansforth.

Est-ce que Panosian s'est rendu compte qu'il ne pourrait plus jouer la montre plus longtemps ? En tout cas, il fait preuve d'un louable sens du rebond avec ce quatrième chapitre qui voit Wilma se réveiller. Déjà le prologue souligne franchement qu'une guerre est en train de se préparer et que la Maison Abigail dispose d'impressionnantes archives sur les Ravens, qui existent depuis des lustres, et dont les notables de Crab's Eye, au premeir rang desquels se trouvent les Dansforth, cherchent à se débarrasser définitivement.

Cette ambiance de veillée d'armes va se prolonger dans tout l'épisode, beaucoup plus intense que d'habitude, car prêt à distiller quelques précieuses informations à Wilma et donc à provoquer des réactions vives chez la jeune fille. Cela commence par une réunion avec la principale Andrews et les Ravens et se poursuivra avec une mise au point avec le père de Wilma. Deux scènes qui font considérablement avancer le récit.

En vérité, ce qu'on y apprend comme l'héroïne, c'est que trop de coïncidences ne peuvent qu'éveiller la méfiance. Pourquoi Scarlett Dansforth est-elle si curieuse au sujet de la mort de la mère de Wilma quand la sienne a également mystérieusement disparue ? Pourquoi Waverly Good ressemble à ce point à Wilma Farrington ? Pourquoi, enfin, les Farrington père et fille sont-ils revenus à Crab's Eye (où le père de Wilma ne cherche aucun nouveau travail contrairement à ce qu'il a prétendu pour justifier leur installation) ?

A ces interrogations, Panosian apporte des réponses. Pas toujours clairement formulées, ce qui reste énervant (car, à ce stade, il en dit à la fois trop dans le prologue et incompréhensiblement pas assez dans l'épisode). Mais tout de même claires pour l'essentiel. On sent bien que certaines des révélations sont maladroites car le scénariste les aurait voulues spectaculaires, étonnantes, alors qu'elles s'avèrent convenues, prévisibles (Wilma et Waverly sont soeurs, la mère de Wilma a été une Raven). Mais tout cela au fond n'est que la conséquence d'une histoire mal construite et qui a connu un démarrage poussif.

 En revanche, voir Wilma saisir les ramifications de l'intrigue et même s'emporter fait plaisir car enfin elle sort de cette apathie irritante et si son alliance avec les Ravens ne fait plus de doute, celle-ci se voit contrariée quand les jeunes sorcières sont, providentiellement, arrêtées au même moment où un corps est découvert (celui, selon toute vraisemblance, de Waverley. A moins que ce ne soit celui de Ruth Dansforth, la mère de Scarlett. En tout cas, il est certain que cela va être mis sur le dos des Ravens). Il ne manque plus qu'à donner un peu de relief à Ansel pour en faire autre chose qu'un faire-valoir...

Face à ses faiblesses narrartives, Panosian peut remercier Marianna Ignazzi car son dessin séduisant a permis de rester accroché. Non pas que les images soient époustouflantes : Ignazzi, on le voit, n'est pas une artiste accomplie, elle abuse un peu trop des gros plans sur les visages, des arrière-plans sans décors, et ses compositions sont un peu fades (elles ne cadrent souvent qu'à plat, sans recourir à des plongées ou contre-plongées) et son découpage est sommaire.

 Mais Ignazzi a un trait élégant et vif, spontané. Elle sait à merveiller représenter ses jeunes protagonistes, en particulier les filles à qui elle donne un physique crédible et varié à la fois. Le soin apporté aux looks de chacune est inspiré et finalement, ce naturel sert parfaitement une intrigue qui, elle, emprunte au registre fantastique, même si ça reste discret. La mise en couleurs est au diapason, un peu trop acidulée certes, mais restituant bien l'ambiance d'une petite ville de province américaine, où tout est plus charmant que la réalité.

Je vais donc encore donner au moins un épisode à An Unkindness of Ravens pour voir si c'est une série qui mérite qu'on s'y investisse sur la durée ou s'il s'agit d'un pétard mouillé.