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mardi 28 février 2023

VALERIAN : SHINGOUZLOOZ INC., de Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray


Sorti en 2017, cet album de Valérian a été proposé par Pierre Christin et le regretté Jean-Claude Mézières (mort l'an dernier) à Wilfrid Lupano et Matthieu Lauffray après un premier one-shot réalisé par Manu Larcenet (L'armure du Jakolass). Les deux créateurs de l'agent spatio-temporel voulaient que leur héros puisse être réinterprété par des auteurs triés sur le volet. Résultat : un récit complet de bonne facture, qui vaut surtout pour les dessins de Lauffray.



Alors qu'ils procédent à l'arrestation de l'androïde Zi-Pone, escroc intergalactique, Valérian et Laureline voient débarquer leur ami M. Albert à la poursuite des Shingouz. La raison de cette empoignade ? Les Shingouz ont créé une société qui cherche grâce à des sondes des mondes inahbités à vendre. Mais en remontant trop loin dans l'espace et donc le temps, ils ont trouvé la Terre avant que toute forme de vie n'y apparaisse...
 

Propriétaires de la Terre, ils l'ont ensuite perdu au jeu en affrontant Sha-Oo, un assoiffeur cosmique qui revend de l'eau partout dans l'univers à des planètes qui en manquent. Il risque désormais d'assécher la Terre et d'empêcher la naissance de la vie ! Laureline et M; Albert partent tenter de négocier avec Sha-Oo pendant que Valérian répare le vaisseau des Shingouz et de retrouver Zi-Pone, avalé par un Qwanthon, un poisson qu'il pêchait pour un cuisinier recevant la pègre...


Qui sait ce qu'il adviendra de Valérian et Laureline après la mort (qu'on souhaite la plus tardive possible) de Pierre Christin ? Mais il est possible que le scénariste ne souhaite pas que les héros qu'il a créés avec le regretté Jean-Claude Mézières, disparu en 2022, en reste là et que d'autres auteurs le reprennent.


Christin et Mézières avaient déjà autorisé Manu Larcenet à réaliser un one-shot, L'Armure du Jakolass en 2011, mais le résultat fut diversement accueilli par les fans - je me garderai de tout jugement car je n'e l'ai pas lu.. Néanmoins, on peut voir dans cette autorisation une volonté des deux créateurs de tester à la fois un possible repreneur et les fans de la série dans l'éventualité d'une continuation du titre après leur disparition.


Re-belote en 2017 avec ce Shingouzlooz Inc. que Matthieu Lauffray voulait concrétiser pour rendre hommage à la série qu'il lisait enfant. Lauffray est une vedette du 9ème Art en France depuis le succès de Long John Silver (écrit par Xavier Dorison) et de son propre projet, Prophet (commencé avec Dorison également et poursuivi puis achevé après de multiples péripéties éditoriales et créatives).
 
Ne se sentant peut-être de tout faire tout seul, Lauffray a demandé au scénariste-vedette des Vieux Fourneaux, Wilfrid Lupano, de rédiger un script. Une drôle d'association entre cet artiste spectaculaire et cet auteur versé dans le social qui aboutit donc logiquement à un produit fini un peu boîteux.

Si Shingouzlooz Inc. se lit facilement et respecte les codes de la série Valérian, avec les voyages spatio-temporels, l'aventure exotique, une part égale dévolue aussi bien à Valérian qu'à sa partenaire Laureline, convoquant des seconds rôles familiers (les trois Shingouz, M; Albert), j'avoue que certains points m'ont fait tiquer.

Christin a souvent injecté des éléments socio-politiques dans ces histoires, de manière subtile mais complexe, autant de qualités que je ne retrouve pas chez Lupano qui n'a jamais fait mystère de ses sympathies pour la (extrême) gauche. Et cela alourdit de façon maladroite un récit qui n'avait pas besoin de ça.

Un peu comme dans Black Panther : Wakanda Forever où Ryan Coogler appelle tous les personnages blancs des "colonisateurs", Lupano désigne tous les tenants du capitalistes comme des escrocs, des voleurs, des crapules. Cette vision manichéenne et partisane fait passer les dialogues pour un manifeste mélenchoniste franchement affligeant. Heureusement qu'il n'y a pas d'américains dans l'intrigue, sinon on peut parier qu'il serait dépeints comme des suppôts de Satan...

En tout cas, la caractérisation de Zi-Pone comme de Sha-Oo est on ne peut plus grossière et si les Shingouz sont un peu moins maltraités, c'est à l'évidence parce que Lupano leur conserve la sympathie qu'on a pour ces pieds nickelés incapables de convertir leur business en réussite, sinon il aurait droit au même regard sans concessions (dans le monde de Lupano, si tu as de l'argent, c'est qu'il y a forcément un loup...).

Enlevez tout ce charabia et Shingouzlooz aurait été une bien meilleure BD, car le rythme y est, la répartition des rôles entre Valérian et Laureline (lui les mains dans le cambouis, elle dans le feu de l'action), sont là. Dommage.

Le véritable intérêt de l'entreprise repose alors sur Matthieu Lauffray et il ne déçoit pas. Le dessinateur s'empare des personnages avec l'aisance des grands, facilement, avec personnalité. Son respect pour Mézières, cet artiste génial qui aura été pompé sans vergogne par George Lucas sans que le public américain le sache, transpire à chaque page et Lauffray a à coeur d'être à la hauteur de son maître sans le singer.

Surtout on voit bien que, comme beaucoup de fans, ce qu'il adore dans Valérian, c'est... Laureline, cette héroïne d'une modernité incroyable, la première femme qui n'a pas servi de faire-valoir au héros mâle, plus maline, plus combative, et surtout plus canon que toutes les autres. Lauffray adresse des clins d'oeil aux fans de la série en la montrant dans des tenues qu'elle a portées dans des albums emblématiques (comme Brooklyn station terminus Cosmos notamment).

Il nous gratifie aussi de doubles pages somptueuses, démontrant encore une fois son talent pour composer des images à couper le souffle. De ce point de vue, la maîtrise de Lauffray pour le grand spectacle est sans égal dans la BD franco-belge.

C'est donc, scénaristiquement du moins, en deçà de la production de Christin et Mézières. Mais si vous aimez Lauffray et que vous êtes un inconditionnel de Valérian (et Laureline), Shingouzloooz Inc. ne dépareillera pas dans votre collection.

(Maintenant, si Christin convainc Matthieu Bonhomme de s'essayer à l'exercice, je serai comblé.)

vendredi 28 juillet 2017

VALERIAN ET LA CITE DES MILLE PLANETES, de Luc Besson


Vous allez entendre et lire, si ce n'est déjà fait, beaucoup de choses (et leur contraire) au sujet de l'adaptation cinéma de Valérian par Luc Besson. Il y sera sûrement beaucoup question de chiffres ahurissants (en relation avec le budget du film), de performances diverses au box-office (décevant en Amérique, positif en France), de la qualité du film par rapport à celle de la série, etc.
Beaucoup de fâcheux et grincheux se déchaînent déjà sur les réseaux sociaux, assénant des jugements définitifs et expéditifs, souhaitant la défaite de Besson (parce qu'il n'aime pas le bonhomme) ; d'autres défendent le produit en soulignant (à raison) que l'oeuvre de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières a été abondamment pillé (sans dédommagement) par les américains (de George Lucas à Steven Spielberg en passant par James Cameron jusqu'à J.J. Abrams).

Pas facile dans ces circonstances d'aller juger sur pièces en gardant la tête froide. Je vais quand même essayer.
 Valérian et Laureline (Dan de Dehaan et Cara Delevingne)

Valérian et Laureline effectuent ensemble leur première mission : lui est une tête brûlée, dragueur ; elle une fille qui ne s'en laisse pas compter facilement même si elle s'amuse du caractère de son acolyte. Ils dérobent un transmuteur (une bestiole qui est capable de dupliquer n'importe quel objet qu'on lui fait avaler), le dernier de son espèce après la destruction mystérieuse de la planète où il vivait trente ans auparavant.
 Le pirate d'Alpha (Alain Chabat)

Les deux agents spatio-temporels ramènent le transmuteur sur la station spatiale Alpha, qui depuis 1975, est devenu un gigantesque agglomérat de cités venues de toutes parts dans l'univers. Pour y représenter la Terre, il y a un Commandeur autoritaire soucieux de savoir qui se cache dans une partie de la station sans que personne n'ait pu l'approcher. Lorsque l'officier est enlevé, Valérian et Laureline qui étaient attachés à sa protection doivent le retrouver.
 Valérian et Bubble (Dan DeHaan et Rihanna)

Tandis que Valérian n'est rapidement plus joignable, Laureline comprend que la cible était le transmuteur et part retrouver son collègue, puis, ensemble, vont pister le Commandeur. Ce dernier a visiblement quelques vilains secrets dans son passé et la bestiole pourrait servir de monnaie d'échange...
 Au centre : le Commandeur (Clive Owen)

Pour les aider dans leurs investigations, Valérian et Laureline devront parcourir les méandres de la Cité des Mille Planètes, en affronter les pièges, mais pourront également compter sur l'aide de quelques comparses comme les trois Shingouz (des informateurs), Bubble (une métamorphe) ou un ahurissant pirate... 
Les Shingouz

Et, en fin de course, les attend une rencontre stupéfiante avec une race d'aliens présumée disparue, dont les agissements ne sont, contre toute attente, pas belliqueux.

Il ne s'agit que de mon humble avis, mais je crois qu'il a le mérite de pacifier le débat sur le résultat des efforts de Besson dans son entreprise. Comme pour Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec, sûrement son opus le plus abouti ces dernières années, le mieux pour apprécier Valérian et la cité des mille planètes est de le voir comme une version, une interprétation, voire une variation de la BD de Christin et Mézières et non comme une adaptation fidèle, conçue pour contenter les fans. Après tout, c'est aussi dans cet état d'esprit que Manu Larcenet en a tiré un album et que Lupano et Lauffray préparent le leur (à paraître cet Automne) - c'est, surtout, la meilleure manière de ne pas statufier une création dont les auteurs originaux permettent qu'elle soit reprise par d'autres : en la laissant être trahie, modifiée, corrigée, bref en la laissant vivre sa (nouvelle) vie (comparez, si vous n'êtes pas convaincu, la vigueur qui irrigue encore Spirou et Fantasio et les copies pathétiques, sans saveur, d'Astérix, Blake et Mortimer, où la consigne est d'imiter plutôt que de perpétuer de façon personnelle).

Cela ne signifie pas que le résultat est sans défaut : Besson ne peut s'empêcher d'écrire Valérian et Laureline comme un couple romantique (alors que le sel de leurs aventures tenait beaucoup à l'influence de la screwball comedy, chacun refusant d'avouer ses sentiments à l'autre), de philosopher naïvement sur les dégâts de l'homme où qu'il aille (sans doute est-ce aussi pour cela que les américains n'ont guère apprécié le film : que le "gendarme du monde" soit dépeint comme des exterminateurs pour qui la fin justifie les moyens via le personnage du Commandeur jure franchement dans l'Amérique de Trump), de lisser bizarrement certains éléments (le transmuteur, qui en vérité défèque ce qu'il absorbe pour le multiplier, n'a plus rien de grognon).

Mais, par ailleurs, pour un long métrage de 2h. 15, le rythme est très soutenu, sans temps mort ; l'intrigue est prenante ; et c'est visuellement vraiment extraordinaire : tout le bestiaire (et même plus) de Mézières est là, reproduit dans des proportions colossales, colorées, le spectacle est éblouissant (et supérieur graphiquement à tous les blockbusters US, y compris les modèles cités par le cinéaste - Avatar en premier).

S'ils ne ressemblent effectivement pas à leurs versions de papier (même s'il était difficile de trouver une rouquine effrontée comme Laureline ou un jeune Hughes Aufray, modèle de Mézières pour Valérian), Dan Dehaan et Cara Delevingne s'en sortent plus qu'honorablement : lui possède ce charme canaille sans l'assurance d'un super-héros (que Christin déteste), et elle exprime très bien ce côté butée et vivace de la débutante volontaire (la jeune mannequin avait déjà prouvé son potentiel de comédienne prometteuse dans l'épatant La Face cachée de Margo). Mention spéciale aussi à l'apparition d'Alain Chabat. Et Clive Owen campe un méchant efficace.

Et puis, il y a le "moment Rihanna" : une scène étincelante, aux effets spéciaux fantastiques, dans laquelle la chanteuse (ne chante pas) mais éblouit, avant un dialogue à la subtilité épatante sur les migrants, le droit à la différence, l'identité. Superbe.

Foin des polémiques stériles : Besson a plutôt bien réussi son affaire, dont l'histoire n'est ni débile et l'ambition respectable. Tout aussi respectable que n'importe quelle production Marvel en vérité, pour rester dans un registre comparable.

dimanche 20 septembre 2015

Critique 710 : VALERIAN, TOMES 13 & 15 & 18 - SUR LES FRONTIERES & LES CERCLES DU POUVOIR & PAR DES TEMPS INCERTAINS, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE TEMPOREL)


VALERIAN : SUR LES FRONTIERES est le treizième tome de la série (et le huitième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières (avec la participation de Eric Wenger pour les images par ordinateur des pages 19, 34, 35, 36, 51 et 56), publié en 1988 par Dargaud.
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Jal est un agent du SST, désormais sans mission ni attache depuis la disparition de Galaxity (déplacée dans l'espace-temps par le Dieu d'Hypsis). Camouflé sous l'armure d'un extra-terrestre de Néferfalen, il séduit une native de cette région, Kistna, pour lui voler ses pouvoirs psycho-énergétiques, puis force le commandant du vaisseau-paquebot de croisière où il voyageait à lui donner une barge pour regagner, seul, la Terre du XXème siècle.
Sur Terre, au XXème siècle, Valérian et Laureline louent désormais leurs services comme des mercenaires en divers endroits du globe (Russie, Tunisie, Lybie) où plane la menace atomique (centrales nucléaires défectueuses, projets d'attentats), susceptibles de provoquer un cataclysme semblable à celui évité en 1986.
En compagnie de M. Albert, les deux ex-agents du SST traquent un mystérieux individu qui gagne de colossales sommes d'argent pour acquérir du matériel capable de déclencher une catastrophe. Cet homme, c'est Jal, qui espère restaurer la situation de Galaxity dans le continuum espace-temps...
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VALERIAN : LES CERCLES DU POUVOIR est le quinzième tome de la série (et le neuvième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières (avec la participation de Marc Tatou pour les images vidéo des pages 54 et 55), publié en 1994 par Dargaud.
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Leur astronef en panne et sans le sou, Valérian et Laureline échoue sur la planète Rubanis où ils retrouvent les Shingouz, qui leur proposent une affaire grâce à laquelle chacun d'entre eux gagnera beaucoup d'argent. 
Ils rencontrent ainsi le colonel Tlocq, chef de la police, préoccupé par le désordre qui règne dans les cinq cercles de ce monde : le premier cercle est celui de la production lourde - où est remisé l'astronef des deux héros - ; le deuxième cercle est celui des affaires ; le troisième cercle est celui du commerce et des loisirs ; le quatrième cercle est celui de la haute administration, de l'aristocratie et des prêtres ; et le cinquième cercle est celui du pouvoir. A ce dernier, plus personne n'a accès !
Avec l'aide d'un chauffeur de taxi volant, S'tarks (appartenant à un gang de voyous et épris de Laureline), et face à Na-Zultra, une ambitieuse conquérante locale, Valérian et Laureline vont découvrir l'étonnante vérité sur les dirigeants de Rubanis, provoquant du même coup une lutte pour le contrôle de la planète... Dont ils repartiront indemnes et riches.
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VALERIAN : PAR DES TEMPS INCERTAINS est le dix-huitième tome de la série (et le dixième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières (avec la participation de Guillaume Ivernel pour les images infographiques des pages 1, 2 et 31), publié en 2001 par Dargaud.
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La mutlinationale Vivaxis s'attire la colère du Dieu d'Hypsis lorsqu'il découvre leurs projets de création de clones surhumains et immortels.
Ce concept intéresse aussi LCF Sat, archange déchu d'Hypsis, qui voit là une opportunité de régner sur la Terre.
Valérian et Laureline s'en mêlent et arbitre le conflit pour obtenir des réponses sur la situation exacte de Galaxity. Pour doubler Dieu, LCF Sat et Vivaxis, ils croisent des figures familières, rencontrées lors de précédents missions, comme le savant Schroeder, l'ex-pillard Sun Rae, les héros de l'équinoxe (Irmgaal, Ortzog et Blimfin, à partir desquels sont conçus les clones). M. Albert et les Shingouz sont aussi de la partie.
A l'issue de cette aventure, le couple comprend qu'il existe deux trames historiques - l'une basée sur le cataclysme causée sur Terre par Hypsis en 1986 ayant abouti à l'Âge Noir, l'autre basée sur une négociation entre la Terre et Hypsis ayant abouti à l'Âge d'Or. Galaxity n'a pas disparu mais a été déportée dans un super trou noir massif...

Ces trois aventures, bien que distinctes, forment l'avant-dernière saga de la série et de son Cycle Temporel. Après le tome 18, les deux auteurs concluront l'épopée de Valérian et Laureline dans un ultime cycle (tomes 19, 20, 21 : Au bord du grand rien, L'ordre des pierres, L'ouvre-temps) et un épilogue (tomes 22 : Souvenirs des futurs).

Bien que parus à plusieurs années d'intervalles (1988, 1994 et 2001), ces trois épisodes témoignent de la part de Pierre Christin d'une volonté évidente de faire, en quelque sorte, le ménage dans la série : des histoires antérieures y sont régulièrement citées et avec Par des temps incertains, il s'emploie même à en faire la synthèse puis à en dénouer les liens. On trouve même, dans le tome 18, une double page d'introduction avec un tableau permettant de visualiser les chronologies de la série, et l'ordre de lecture des albums, en les distribuant selon leur cycle (temporel et spatial) et leur trame (l'Âge Noir et l'Âge d'Or). Un louable effort qui montre à la fois la complexité narrative de Valérian et aussi sa singularité car la série est arrivée à un point où elle n'a plus de véritables début et fin.

Sur les frontières évoque par son titre Sur les terres truquées et pourrait presque appartenir au Cycle Spatial. Le récit est très efficace, mené sur un tempo alerte, en trois temps : pendant près de vingt pages, on y suit Jal, un membre du SST égaré, puis on retrouve Valérian et Laureline devenus des mercenaires, avant que ces deux lignes narratives ne se rejoignent. Christin mène son affaire avec une authentique maestria, qui fait oublier la décompression déplorable du diptyque précédent (Les spectres d'Inverloch / Les foudres d'Hypsis). Le plan de Jal a quelque chose d'à la fois insensé (provoquer un cataclysme pour rétablir la continuité spatio-temporel) et de poignant (le personnage a imaginé ce projet par désespoir) : il incarne une version extrémiste de Valérian, qui est dans la même situation que lui (plus de mission, plus de hiérarchie).
On retrouvera Jal dans le tome 16 (Otages de l'ultralum), appartenant lui au Cycle Spatial - une autre indication confirmant que Christin veut organiser la série.

C'est aussi dans ce tome 13 que sont introduits des gadgets, à la manière de ceux qu'on peut voir dans James Bond, comme le crétiniseur (sorte de lasso qui abrutit ceux autour duquel il tournoie), le tüm tüm de Lün (un petit alien-caméra), ou le tchoung traceur (qui deviendra un accessoire précieux pour Laureline quand elle sera séparée contre son gré de Valérian - voir tome 16 encore).

Les cercles du pouvoir est devenu remarquable pour sa couverture qui montre un taxi volant : ce véhicule inspirera Luc Besson pour son film Le cinquième élément en 1997 (trois ans donc après la sortie de l'album), auquel collaborera activement Mézières (mais aussi Moebius).
Malgré des séquences très bavardes, qui ralentissent le récit, l'album est très bon, révélant sa qualité au fil des pages : Christin y renoue avec un des motifs qu'il affectionne (et maîtrise), la description d'une planète avec des strates sociales bien définies mais en proie à un désordre grandissant. Les cinq cercles de Rubanis sont inspirés et fournissent un arrière-plan très dense à une intrigue dont le dénouement déjoue les attentes (une grande illusion) et nourrit une critique un peu simpliste mais amusante sur la télévision qui abrutit les masses (et les déforme même physiquement !).
Un autre élément divertissant réside dans le comportement de S'tarks, le chauffeur de taxi, qui s'éprend de Laureline, sans qu'elle éprouve les mêmes sentiments, et qui provoque la jalousie de Valérian : curieusement, la série n'avait jamais joué avec cette situation (un triangle romantique au centre duquel est la jeune femme), et Christin semble d'autant plus s'en amuser qu'il montre qu'un des Shingouz en pince lui aussi pour la belle héroïne (au point de lui donner des informations sans les monnayer !).

Une réplique résume non seulement cette histoire mais également la philosophie de son auteur et elle est prononcé par le colonel Tlocq : "personne ne comprend rien. C'est ça le mystère du pouvoir."

Enfin, Par des temps incertains est un formidable tour de force : Christin accomplit la prouesse de développer un scénario délirant, aux enjeux élevés (par moins que le combat entre Dieu, le Diable et une multinationale qui veut créer des clones surhumains et immortels, concurrençant ainsi les divinités, pour le contrôle de la Terre), et de boucler la boucle entamée 34 ans auparavant. Il arrive à accrocher le lecteur avec une intrigue dont les protagonistes tardent à s'affronter directement tout en citant abondamment des aventures précédentes, en convoquant des personnages antérieurs (qui ne se souviennent pas de leur première rencontre avec Valérian et Laureline puisque l'Histoire de La Terre a été altérée car le cataclysme nucléaire de 1986 ne s'est pas produit).
Bien entendu, il faut être familier de la série pour saisir les finesses de ce récit. En même temps, il semble entendu que les auteurs aient voulu solder tout ce qu'ils avaient bâti pour se lancer dans une ultime saga et, cette fois, clore toute leur série. C'est un plaisir de fan tout en demeurant un régal de lecteur : celui qui a lu les 18 tomes de Valérian a le sentiment d'arriver à la (presque) fin du voyage, celui qui découvrira Valérian avec ce tome aura certainement envie de lire toute la série, séduit par ses héros et sa galerie de seconds rôles impliqués dans une épopée d'une rare cohérence et d'une ampleur impressionnante.

La réussite de ces trois tomes, on la doit aussi au prodigieux Jean-Claude Mézières qui, à 50 ans (pour le tome 13) comme à 63 (pour le tome 18), est toujours aussi en forme : cet artiste surprend même encore en intégrant à ses planches des images infographiques, à une époque où la génération de celles-ci était encore balbutiantes. Il collabore donc avec, successivement, Eric Wenger, Marc Tatou et Guillaume Ivernel, et le résultat est très naturel, logique pour une série de science-fiction. Mézières a surtout l'intelligence de ne pas abuser de ces effets visuels : il les emploie à bon escient et à doses homéopathiques (moins expérimentalement que Druillet ou Moebius, toujours au service du récit).

L'imagination du graphiste pour concevoir des vaisseaux, des décors extra-terrestres, et leurs occupants reste sans limite, toujours aussi bluffant : le bestiaire, le "garage" et l'atlas galactique de Mézières seront même répertoriés dans des hors série (Les habitants du ciel 1 & 2, Les extras de Mézières).

Et il se fait plaisir (et nous avec) avec des morceaux de bravoure comme la course-poursuite sur Rubanis, découpé avec une vigueur imparable (que Besson n'avait plus qu'à transposer en "live" pour Le cinquième élément).

J'espère que je pourrais un jour (prochain, ce serait encore mieux) lire les quatre derniers épisodes de Valérian, ne serait-ce que pour retrouver moi aussi Galaxity - et compléter cette collection de critiques qui, je le souhaite, vous donnera envie de (re)lire cette série jubilatoire, ce titre précurseur.

samedi 19 septembre 2015

Critique 709 : VALERIAN, TOMES 11 & 12 - LES SPECTRES D'INVERLOCH & LES FOUDRES D'HYPSIS, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE TEMPOREL)


VALERIAN : LES SPECTRES D'INVERLOCH est le onzième tome de la série (et le sixième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières (avec la participation d'Enki Bilal pour la page 29), publié en 1984 par Dargaud.
Cette histoire se poursuit et se termine dans le tome 12 (Les Foudres d'Hypsis).
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VALERIAN : LES FOUDRES D'HYPSIS est le douzième tome de la série (et le septième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1985 par Dargaud.
Cet album conclut l'histoire débuté dans le tome 11 (Les Spectres d'Inverloch).
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Valérian rejoint le château d'Inverloch en Ecosse au XXème siècle où l'attendent Laureline et ses hôtes, lady Charlotte MacCullough et lord Basil Seal, deux agents de Galaxity, ainsi que M. Albert et les trois Shingouz. L'agent du SST a capturé un Glapum'tien, extra-terrestre aux extraordinaires facultés en vue de la mission à effectuer à cette époque.
Il s'agit de comprendre pourquoi plusieurs hauts officiers de la sécurité américaine et russe ont disparu ou se sont suicidés après avoir détruit des installations militaires importantes. Pour les aider, le groupe a rendez-vous avec le spectre d'Inverloch, qui n'est autre que le chef du SST de Galaxity au XXIVème siècle !
Le continuum espace-temps est sévèrement déréglé et il faut le rétablir sinon la Terre du futur est menacée de disparition. Ces événements ont de toute évidence un lien avec le cataclysme nucléaire qui a été à l'origine de l'Âge Noir à partir de 1986 (ces faits ont été évoqués dans le tome 1, La Cité des eaux mouvantes).
Direction, donc : le cercle polaire où doit avoir lieu ce désastre. M. Albert délimite la zone de recherches tandis que le chef du SST accuse la planète d'Hypsis d'être responsable des accès de folie ayant frappé les gradés américains et russes pour précipiter la catastrophe. Grâce à Ralph, le Glapum'tien, ils localisent et traquent dans l'espace-temps le voilier du hollandais volant, un vaisseau-leurre envoyé sur Terre par l'ennemi.
Lorsque, enfin, ils gagnent Hypsis, ils font connaissance avec leurs adversaires, reproduction de la sainte trinité - le Père, le Fils et le Saint-Esprit - avec laquelle les Shingouz vont négocier la survie de la Terre, considérée comme un danger pour l'univers...

Trois ans séparent la parution du tome 10 du tome 11, ce qui représente un délai conséquent pour une série qui, jusque là, enchaînait les albums à un rythme très soutenu. Mais c'est une nouvelle fois avec une aventure en deux parties que Christin et Mézières signeront leur retour après Métro Châtelet, Direction Cassiopée et Brooklyn Station, Terminus Cosmos.

Toutefois, il faut bien l'avouer, ce diptyque est moins bon, moins trépidant que le précédent. C'est encore d'un excellent niveau, et d'ailleurs, Mézières sera récompensé par le grand prix du festival d'Angoulême en 1984. Mais le déroulement de l'intrigue, son casting foisonnant, ses péripéties inégales et son curieux dénouement m'ont toujours posé problème.

D'entrée de jeu, l'histoire se joue sur un faux rythme, avec une exposition très longue, qui occupe la quasi-totalité du tome 11 - soit jusqu'à la réunion complète du groupe formé par Valérian, Laureline, lady Charlotte, lord Basil, M. Albert, les Shingouz, le Glapumt'ien et le chef du SST. Je pense que cela aurait pu être raconté de manière plus vigoureuse et surtout moins théâtral : la révélation de l'identité du spectre d'Inverloch est une fausse piste un peu grossière. En outre, une fois, les éléments de la pièce posés, l'évocation de faits déjà opérée dans le tome 1 de la série (La Cité des eaux mouvantes) devient redondante : on se doutait depuis un moment que la liaison serait faîte entre l'aventure originelle de Valérian et Laureline et la confrontation avec les responsables du cataclysme de la Terre en 1986. 

C'est un peu dommage, mais, heureusement, l'épisode suivant, Les Foudres d'Hypsis, est bien meilleur et renoue avec, certes, une trame plus classique (une course-poursuite à travers l'espace-temps), mais plus efficace aussi. Lorsque, enfin, on découvre à quoi ressemble l'adversaire des héros, ses motivations pour causer la catastrophe sur Terre, et la sanction infligée à Galaxity (qui aura des répercussions sur toute la suite de la série, altérant profondément le rôle de Valérian et Laureline, animant le Cycle Spatial), c'est autant la conclusion de cette aventure que la fin d'un acte.

Néanmoins, l'incarnation choisie par Christin et Mézières pour les méchants de l'histoire m'a toujours déçu : se moquer de la sainte trinité ne me pose aucun problème, je trouve la référence lourdingue, et sa représentation manque elle aussi de la finesse à laquelle les auteurs nous ont habitués. On a droit à une sorte de Jésus hippie singulièrement banal, et que Dieu le Père a les traits d'Orson Welles dans son film La Soif du Mal (1958), soit la figure d'un flic ripou, plus colérique qu'usé cependant. Le scénariste, qui a toujours su dresser habilement des critiques sur notre époque dans le contexte fantastique de la série, aboutit avec son dessinateur à un trio de vilains dont les motivations et les physiques pâtissent d'un manque flagrant d'inspiration...

Il est à la fois aisé et cruel de rendre seul responsable d'un échec le scénariste, mais pourtant Mézières me paraît moins à blâmer dans cette entreprise que Christin car l'artiste produit encore de fabuleuses planches.

Dans Les Spectres d'inverloch, il alterne des scènes sur la planète où Valérian capture, à force de patience, le Glapumt'ien et des scènes dans le château et ses environs qui sont formidables, avec toujours ce soin apporté aux décors, et une colorisation d'Evelyne Tran-Lé très nuancée. La galerie de personnages est aussi impeccablement campée, chacun ayant un langage corporel, des mimiques, très étudiés.

Dans Les Foudres d'Hypsis, la longue course-poursuite de l'astronef et du voilier donne au lecteur l'occasion d'assister à une séquence prenante de bout en bout, d'autant plus palpitante qu'il en ignore l'issue. Lorsque Hypsis se révèle enfin, c'est encore une fois un cadre fascinant que Mézières invente. Son découpage est simple mais imparable, le rythme est soutenu et souligne en fait le déséquilibre d'une histoire qui a mis longtemps à vraiment démarrer puis qui s'emballe avant de se clore en demi-teinte.

Il me semble évident qu'un seul album (peut-être plus conséquent qu'à l'ordinaire, comme certains plus tardifs, autour de soixante pages) aurait suffi à raconter ce récit. Dans la chronologie du Cycle Temporel, il est indéniable que c'est une étape importante, mais pour la qualité d'ensemble de la série, c'est, à mon sens, un faux pas. Heureusement, les auteurs sauront se rattraper...   

vendredi 18 septembre 2015

Critique 708 : VALERIAN, TOMES 9 & 10 - METRO CHÂTELET, DIRECTION CASSIOPEE & BROOKLYN STATION, TERMINUS COSMOS, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE TEMPOREL)


VALERIAN : METRO CHÂTELET, DIRECTION CASSIOPEE est le neuvième tome de la série (et le quatrième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1980 par Dargaud.
Cette histoire est la première partie d'un diptyque qui se poursuit et se termine avec le tome 10 (Brooklyn Station, Terminus Cosmos).
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VALERIAN : BROOKLYN STATION, TERMINUS COSMOS est le dixième tome de la série (et le cinquième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1981 par Dargaud.
Cette histoire conclut le diptyque débuté avec le tome 9 (Métro Châtelet, Direction Cassiopée).
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1980, planète Terre, France. D'étranges créatures surnaturelles représentant les forces élémentaires (feu, eau, air, terre) se manifestent dans différents endroits. Galaxity a envoyé Valérian, agent du Service Spatio-Temporel, à cette époque pour neutraliser les monstres. A cette époque, son contact est M. Albert, un savant débonnaire, qui l'aide de son mieux mais la mission est rendue délicate car elle doit parfois s'accomplir dans des endroits fréquentés alors que le public et les autorités ne doivent pas s'en apercevoir.
En outre, deux multinationales - Bellson & Gambler (exploitant des mines, l'acier, les métaux non-ferreux, le pétrole et l'atome) et W.A.A.M. (pour World American Advanced Machines, spécialisé dans l'électronique, l'agrobiologie et l'agriculture) - s'intéressent de près aux capacités des créatures pour les acquérir.
Cependant, dans la constellation de Cassiopée, Laureline mène sa propre enquête sur l'origine des monstres et découvrent qu'il s'agit d'idoles du peuple d'une planète dépotoir. Les reliques ont été volés par deux pirates de l'espace, Crocbattler et Rackallist.
La jeune femme va s'efforcer de récupérer les cubes qui contenaient les puissances élémentaires pour les détruire avant qu'elles ne ravagent la Terre de 1980 où Valérian est de plus en plus désorienté...

Après une dizaine d'années d'édition, et quelques albums mémorables (dans ses deux Cycles), la série prend une dimension supplémentaire avec cette aventure qui, pour la première fois, se déroule sur deux tomes successifs. Cette ambition sera justement récompensée car ces épisodes figurent dans les préférés de nombreux fans, avec raison.

De mon point de vue, Métro Châtelet, Direction Cassiopée et Brooklyn Station, Terminus Cosmos sont restés des classiques : rien que leurs titres sont une invitation à l'épopée, au grand spectacle, à l'évasion, ce sont des programmes à la fois mystérieux et excitants.

Je n'étais pas bien vieux quand je les ai lus pour la première fois, et pour l'adolescent que j'étais, ils furent comme une révélation : c'était sans doute la première fois que je ressentais des frissons comparables à ceux que me procuraient habituellement les comics super-héroïques, avec ce mélange d'action, de suspense, de danger, et d'érotisme. Sur ce dernier point, la scène où Laureline se prépare à neutraliser Rackallist et Crocbattler à la fin du tome 10 représentait une sorte de sommet dans la sensualité : jamais, peut-être, Mézières n'a dessiné son héroïne de façon aussi suggestive.

Regardez-moi ça : Laureline n'a rien à envier aux bombes sexuelles de Marvel (Emma Frost, Carol Danvers...) et de DC (Wonder Woman, Catwoman...) !

Voilà pour le moment "vieux bédéphile nostalgique en plein éveil des sens"...

Ce qu'il faut souligner, c'est que Christin développe une intrigue passionnante, admirablement dosée : il exploite les ressources de ses personnages et les décors dans lesquels ils évoluent à merveille, de façon à ce que le lecteur soit en permanence accroché. Suivre Valérian dans les marais poitevins ou en plein Paris (dans le métro ou au centre Pompidou) en train de désintégrer des créatures ahurissantes, ou être dans les pas de Laureline au fin fond de l'espace en train de côtoyer de pauvres aliens perdus sur un monde poubelle puis traquant deux escrocs aussi bêtes que lubriques, est jubilatoire.

Comme à son habitude, le scénariste se sert du genre dans lequel s'inscrit la série - la science-fiction - pour épingler les travers de la société actuelle (et, finalement, ça n'a pas tellement changé depuis 1980), via le rôle qu'il fait jouer aux deux multinationales Bellson & Gambler et WAAM. Il ne s'agit pas d'ailleurs simplement d'une critique sur la course au profit, mais de considérations parfois plus symboliques sur ce qu'elles incarnent, chacune dans leur domaine : B & G est un conglomérat attaché aux forces de la terre et du feu, liées au passé, tandis que WAAM est un empire fondé sur l'eau et l'air, associés au futur.

Le rapport au passé et au futur, mais aussi à la Terre et au reste de l'univers, à l'homme et à la femme, aux éléments contraires (eau/feu, air/terre), beaucoup de ce qui constitue le récit (jusque dans sa composition en deux tomes) joue sur la symétrie et Christin, quelquefois s'en amuse (comme quand il montre Valérian de plus en plus déphasé, dépassé, faible, alors que Laureline est entreprenante, volontaire, décisive), parfois se fait plus grave (la morale de l'histoire ne saurait se résumer à une victoire des héros puisque les deux multinationales négocient un accord, ce qui donne à l'affaire un caractère plus ambigu et un goût plus amer). 

Ce diptyque dépasse le simple divertissement pour s'engager dans une direction plus adulte à bien des niveaux, comme si la série prétendait à un autre stade, entrait dans sa maturité. De fait, ensuite, que ce soit dans les aventures du Cycle Temporel ou du Cycle Spatial, Valérian ne sera plus aussi léger, abordant plus frontalement des problématiques à peine filtrées par leur cadre futuriste et cosmique.  

Graphiquement aussi, Mézières atteint aussi une sorte de plénitude : il y a souvent, chez les artistes attachés à une série ce moment spécial et reconnaissable par les lecteurs fidèles et attentifs où leur dessin semble faire feu de tout bois, sublimant le script, maîtrisant les personnages, exaltant les décors.

C'est d'autant plus remarquable que, comparé à d'autres tomes de la série, Mézières ne s'appuie pas ici sur la représentation d'éléments propres à la série, comme des bâtiments spatiaux, de multiples extra-terrestres, des planètes exotiques. Certes, les créatures que Valérian affronte sont une nouvelle fois extraordinairement designées et l'escale de Laureline sur la planète-dépotoir est saisissante, mais cela n'occupe pas tant de pages.

En revanche, le découpage est très efficace, d'une fluidité imparable, avec de beaux effets de montage (lorsque les deux héros communiquent par-delà le temps et l'espace). Mézières, avec la colorisation d'Evelyne Tran-Lé, soigne les ambiances, majoritairement nocturnes, et campe des personnages secondaires immédiatement mémorables (la pulpeuse Cynthia, et surtout l'irrésistible M. Albert, qui deviendra un personnage récurrent).

Assurément deux des meilleurs volets du titre, le chef d'oeuvre du Cycle Temporel. Une grande BD tout simplement. 

lundi 14 septembre 2015

Critique 707 : VALERIAN, TOMES 1 & 2 & 6 - LA CITE DES EAUX MOUVANTES & L'EMPIRE DES MILLE PLANETES & L'AMBASSADEUR DES OMBRES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE TEMPOREL)

 Avant-propos :

Après avoir parlé des huit tomes qui constituent le Cycle Spatial de la série, je vais donc rédiger les critiques des épisodes du CYCLE TEMPOREL.

Cependant, hélas ! je dois le dire tout de suite, je ne pourrais pas tous les passer en revue car je ne dispose pas des tomes 19 à 22 (qui forment la dernière saga et l'épilogue de toute la série).

La construction du Cycle Temporel diffère de celle du Cycle Spatial en cela qu'elle propose des histoires possédant un fil chronologique, qui doivent donc se lire comme un feuilleton à suivre. 

Cette suite court sur les tomes 1, 2, 6, 9, 10, 11, 12, 13, 15 et 18. Les tomes 9 et 10 forment un diptyque, de même que les tomes 11 et 12. Pour respecter ces compositions, je vais donc procéder par des entrées qui compteront parfois les critiques de trois albums (comme celle-ci), puis de deux (pour respecter les diptyques). 
Concrètement je parlerai donc d'abord :

- des tomes 1 (La Cité des eaux mouvantes), 2 (L'Empire des mille planètes) et 6 (L'Ambassadeur des ombres) ;
- puis des tomes 9 et 10 (Métro Châtelet, Direction Cassiopée et Brooklyn Station, Terminus Cosmos) ;
- puis des tomes 11 et 12 (Les Spectres d'Inverloch et Les Foudres d'Hypsis) ;
- et enfin des tomes 13 (Sur les Frontières), 15 (Les Cercles du Pouvoir) et 18 (Par des Temps incertains).

Stay tuned !
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VALERIAN : LA CITE DES EAUX MOUVANTES est le premier tome de la série (et le premier chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1970 par Dargaud.
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Au XXIVème siècle, Galaxity est la capitale de l'empire galactique terrien. Deux de ses agents, Valérian et Laureline, sont appelés pour une nouvelle mission : il leur faut pourchasser un dissident qui vient de s'évader de prison, le super intendant des rêves, Xombul, qui veut prendre le pouvoir en remontant le temps pour réécrire l'Histoire. 
Xombul réussit à atteindre la Terre du XXème siècle, en 1986 exactement, où il pense profiter du cataclysme nucléaire qui a dévasté la planète - et marqué le début de l'Âge Noir sur lequel subsiste le plus grand secret au point que les autorités de Galaxity y interdisent tout voyage.
Valérian est autorisé par son supérieur à enfreindre les règles et débarque dans New York submergé par les eaux, à cause de la fonte des glaciers. Tandis que Xombul espère s'emparer des connaissances scientifiques de l'époque pour devenir le maître de l'univers, Sun Rae, un pillard, et Schroeder, un jeune savant, aident Valérian et Laureline, qui l'a rejoint, à le poursuivre. 
En s'emparant d'un prototype de machine spatio-temporelle conçue par Schroeder, Xombul disparaît, dématérialisé, car l'équipement n'était pas pleinement opérationnel. Valérian et Laureline n'ont pas pu (d'ailleurs ils n'ont pas le droit de modifier le cours de l'Histoire) éviter le cataclysme mais ont neutralisé l'ennemi.
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VALERIAN : L'EMPIRE DES MILLE PLANETES est le deuxième tome de la série (et le deuxième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1971 par Dargaud.
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En 2720, Valérian et Laureline, partis enquêter sur la planète Syrte-la-magnifique afin de déterminer si elle ne représente pas une menace pour l'empire terrien, vont prêter main forte à la guilde des commerçants dirigée par le marchand Elmir à rétablir l'ordre et la justice sur place. 
Ce monde est effectivement sous la coupe des Connaisseurs, un ordre religieux strict et redouté, mais dont Valérian va découvrir la véritable identité : il s'agit en vérité des rescapés terriens d'une expédition spatiale lancée à la recherche d'une planète pour accueillir la race humaine après le cataclysme nucléaire de 1986.
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VALERIAN : L'AMBASSADEUR DES OMBRES est le sixième tome de la série (et le troisième chapitre du CYCLE TEMPOREL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1975 par Dargaud.
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Valérian et Laureline sont réquisitionnés pour être les gardes du corps de l'ambassadeur de la Terre qui veut imposer un nouvel ordre à Point Central.
A peine arrivés, Valérian et l'ambassadeur sont enlevés par un commando de mercenaires. Laureline et le responsable du protocole, le geignard colonel Diol, partent à leur recherche en explorant le dédale de Point Central où chaque information se monnaie.
Laureline finit par découvrir que Valérian et l'ambassadeur sont captifs du puissant mais pacifiste peuple des Ombres, le premier à s'être établi à Point Central. L'ambassadeur porte leur parole devant le grand conseil... Qui décide d'exclure la Terre pour 100 ans en représailles à son hégémonie.

Avec ces trois albums, nous remontons aux sources de la série créée par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, et bien que la première histoire (La cité des eaux mouvantes) date de 1968, on peut mesurer sa modernité intacte et son efficacité imparable. C'est vraiment l'oeuvre de deux visionnaires, par la narration et l'esthétique.

Le premier tome prend la forme classique d'un pur récit d'aventures auquel sont ajoutés des éléments fantastiques dans la plus pure tradition de la science-fiction : un malfrat remonte le temps, le héros l'y poursuit, bientôt rejoint par sa partenaire, ils y croisent des individus dépassés par la situation mais dont le rôle sera déterminant dans la résolution de l'intrigue. Le tout est mené sur un rythme très vif, sans temps mort, dans des décors impressionnants (maintes fois revus depuis - New York submergé par l'océan suite à la fonte des glaciers du Pôle Nord).

Ce qui frappe aussi, c'est que, dès le début, Christin établit la série sur, non pas un héros solitaire (quand bien même Valérian agit seul pendant une douzaine de pages), mais sur le couple formé par Valérian et Laureline, et la jeune femme n'est pas un faire-valoir mais bien une femme d'action au caractère affirmé. Toute la construction de la série s'en trouvera atteinte et lui assure une modernité étonnante pour l'époque.

L'affrontement contre Xombul repose sur des motifs classiques (le méchant qui veut dominer l'univers en réécrivant l'Histoire à sa convenance) mais le scénario sait déjouer les clichés en n'accumulant pas les combats. Il s'agit davantage d'une course-poursuite, pleine de rebondissements, où les bons ont souvent un coup de retard, qu'ils compensent par leur ténacité et leur vigueur.

Christin glisse aussi des éléments comiques qui permettent de faire respirer l'intrigue tout en la faisant progresser : le personnage de Schroeder est ainsi directement inspiré par celui incarné par Jerry Lewis dans Dr Jerry et Mr Love, l'archétype du savant qui ne se doute pas de l'aspect précurseur de ses inventions (en l'occurrence la première machine à voyager dans le temps). Le personnage de Sun Rae (dont le nom évoque celui du jazzman Sun Ra) est aussi une parodie de gangster-gourou dont l'opportunisme dépasse en quelque sorte la malfaisance (dans la mesure où il aide les héros).

L'Empire des mille planètes voit la série monter en gamme avec un récit très ambitieux, suggéré par son titre. L'album connaîtra certainement un regain d'intérêt pour le public quand, en 2017, le film de Luc Besson qui en est l'adaptation sortira au cinéma : le cinéaste n'a pas choisi la facilité en jetant son dévolu sur cette aventure qui a toute d'une superproduction mais qui se double d'une réflexion sur l'obscurantisme religieux et le mercantilisme.

Dans cette histoire, Valérian et Laureline subissent plus souvent qu'ils ne contrôlent la situation : rapidement confrontés aux mystérieux et inquiétants Connaisseurs, ils s'allient ensuite à la Guilde des marchands, mais ces deux camps ne sont pas vraiment recommandables (les Connaisseurs sont présentés comme des fanatiques religieux, esclavagistes ; les marchands pensent d'abord à rétablir des relations commerciales avec l'empire galactique).

Lorsque Valérian - et le lecteur - découvre la vérité sur l'identité et le passé des Connaisseurs, il apprend aussi leur triste condition, leur rôle sacrificiel. Mais Christin a ainsi la possibilité d'inscrire la série, encore toute récente, dans une perspective à la fois prometteuse et vertigineuse. Replacé dans sa continuité complexe, ce tome se déroule l'année (2720 donc) où Laureline a intégré officiellement le SST (Service Spatio-Temporel) et où les troubles provoqués auparavant par Xombul entament le statut de Galaxity.     

L'Ambassadeur des ombres est encore plus déterminant dans la trame chronologique de la série : l'action se passe en 3005 et aboutit à l'exclusion de Galaxity de Point Central. On apprend pourquoi et la raison n'est pas banale : l'ambassadeur terrien venu pour imposer au grand conseil une stricte remise en ordre est enlevé par un peuple premier qui le convertit à une philosophie pacifiste, qui sera rejetée.

Chez Christin, on le sait, toute société a ses classes, les civilisations sont très hiérarchisées, ce qui a pour effet d'en souligner les inégalités et les défauts : Point Central est ainsi décrit comme un endroit tentaculaire, aux dimensions spectaculaires, mais profondément corrompu, avec des castes opprimées et des privilégiés indifférents. Ce que suggère l'auteur, c'est que cette place forte est déclinante parce qu'elle reproduit à une plus grande échelle les tares de Galaxity : c'est une version futuriste et cosmique de l'O.N.U., qui réagit radicalement à l'hégémonie terrienne - à laquelle Laureline répond en la déjouant lorsqu'elle plaide pour la libre détermination des peuples. 

Mais, avant tout cela, c'est un récit jubilatoire et surprenant : Valérian est très vite mis sur la touche et Laureline tient la vedette (confirmant son statut d'héroïne à part entière). Pour la première fois, on fait la connaissance du transmuteur grognon de Bluxte (cet alien capable de répliquer des objets de valeur et toutes les monnaies sonnantes et trébuchantes, d'une manière très drôle) et des Shingouz (ces trois extra-terrestres qui monnaient n'importe quelle information, tout en étant d'excellents indics), qui reviendront régulièrement dans la série. Flanquée de ces bestioles et d'un responsable protocolaire couard, Laureline explore les méandres de Point Central, faisant connaissance avec quantité de créatures avec courage jusqu'à ce qu'elle retrouve enfin son partenaire (persuadé d'avoir fait le plus dur dans cette affaire).

Visuellement, ces trois tomes sont notables pour l'évolution du graphisme de Mézières : au départ, son style a un côté cartoony, les personnages ont une physionomie semi-réaliste, tandis que les décors possèdent déjà un sens du détail minutieux remarquables. Le découpage est cependant parfois maladroit comme en témoigne la présence de flèches indiquant fréquemment au lecteur le sens dans lequel s'enchaînent les cases. Mais la force de séquences comme la fuite de New York ou la traversée mouvementée du parc de Yellowstone sont indéniables.

Avec L'Empire des mille planètes, on comprend ce qui a décidé Luc Besson à l'adapter : la planète de Syrte-la-magnifique offre une variété de sites et d'ambiances qui, avec les possibilités illimitées des effets spéciaux aujourd'hui, garantit au cinéma une histoire très dépaysante. Mézières y affiche des dispositions exceptionnelles pour représenter un monde inventé de toutes pièces, avec géographie, ses habitants (aux physionomies extraordinaires), que traverse le couple de héros avec un mélange de sentiments égale au lecteur (tour à tour fasciné et angoissé). Le découpage a gagné en fluidité, même s'il y a encore de menus défauts (une dernière page mal montée qui rend le dénouement trop vite expédié). Néanmoins, la gestion des cases, quelques splash-pages sensationnelles, des jeux d'ombres et de lumières produisant des ambiances intenses, sont épatantes.

L'Ambassadeur des ombres profite de l'expérience engrangée par Mézières : il s'agit de son sixième tome et se situe après des opus majeurs comme Le Pays sans étoiles, Bienvenue sur Alflolol et Les Oiseaux du Maître (tomes 3, 4 et 5, appartenant au Cycle Spatial), le dessinateur est désormais un artiste plus accompli, dosant parfaitement ses effets, maîtrisant bien ses personnages et sa narration. L'aspect le plus spectaculaire de cet album tient encore une fois dans la représentation des aliens auxquels Mézières donne les apparences les plus folles et une expressivité fabuleuse. Il prouve aussi, si besoin était, qu'il est aussi à l'aise pour animer une histoire avec une femme au premier plan, sans que son trait soit affecté.

Tout cela forme donc un trio de premier ordre. (Re)lire Valérian confirme bien que c'était une série hors normes qui, partie sur des bases ambitieuses, a su conserver un niveau prodigieux.    

samedi 12 septembre 2015

Critique 705 : VALERIAN, TOMES 16 & 17 - OTAGES DE L'ULTRALUM & L'ORPHELIN DES ASTRES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


VALERIAN : OTAGES DE L'ULTRALUM est le seizième tome de la série (et le septième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1996 par Dargaud.
Cette histoire se poursuit et s'achève dans le tome 17 (L'Orphelin des Astres).
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4 individus, le quatuor Mortis, kidnappent le califon d'Iksaladam et Laureline alors qu'elle faisait du tourisme avec Valérian, devenu riche grâce au transmuteur grognon de Bluxte (un animal capable de répliquer des objets de valeur).
Le calife offre une fortune à qui retrouvera son fils et Valérian accepte la mission pour récupérer Laureline. Mais le détective de l'établissement où s'est produit l'enlèvement est aussi sur le coup, profitant des tuyaux des Shingouz.
Les ravisseurs s'enfuient avec le vaisseau d'une autre touriste qui peut les pister grâce au lien psychique qu'elle a avec son appareil et accepte d'aider Valérian, à contrecoeur car elle estime que les terriens n'aiment personne.
Direction : Point Central où Valérian retouve Jal, l'ex-amant de son alliée, Kistna (leur aventure est narrée dans le tome 13, Sur les frontières, appartenant au Cycle Temporel).
Grâce à son tchoung-traceur qu'elle a sur elle en permanence, Laureline déjoue la surveillance des kidnappeurs pour contacter Valérian. Elle découvre, en l'attendant, que ce sont des ouvriers du calife qui sont à l'origine de l'enlèvement de son fils pour protester contre leurs scandaleuses conditions de travail...   
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VALERIAN : L'ORPHELIN DES ASTRES est le dix-septième tome de la série (et huitième - et dernier - du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, publié en 1998 par Dargaud.
Cette histoire est la suite et la fin de celle commencée dans le tome 16 (Otages de l'Ultralum).
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Le califon d'Iksaladam a été "adopté" par Valérian et Laureline, ce qui leur vaut d'être traqués par des mercenaires, dont le quatuor Mortis. Pour compliquer encore plus leur situation, le couple a égaré leur astronef.
Ils sèment une première fois leurs poursuivants grâce à un livreur, Glü, qui les entraîne dans la région de Shimbalil où ils rencontrent un riche producteur de cinéma, Ty Koün IV, contre lequel, à l'issue d'une joute, Valérian gagne un vaisseau.
Valérian et Laureline gagnent ensuite l'université de Shimbalil où ils comptent sur le professeur Scharz-Metterklume pour rééduquer le califon, avant de renoncer à cause des méthodes de l'enseignant, et de reprendre leur cavale.
Afin de gagner de l'argent, Laureline accepte de jouer dans une production de Ty Koün IV, ce qui permettra d'inscrire dans un établissement privé le califon où il sera scolarisé et à l'abri.
Valérian retrouve son astronef et entraîne le quatuor Mortis dans une nouvelle course-poursuite spatio-temporelle sans que les tueurs sachent que le califon est hors de portée désormais.

Avec ces deux nouveaux épisodes se termine le Cycle Spatial, et Pierre Christin conclut en beauté par une histoire en deux parties, pleine de péripéties, de rythme et d'humour.

Le scénariste ne se contente pas de produire un récit divertissant, même si l'aventure est contée avec légèreté. Au début du tome 16, on voit Valérian et Laureline en simples touristes, visitant des endroits exotiques, résidant dans des hôtels de luxe. Christin montre la jeune femme appréciant ces moments de détente tandis que son partenaire s'ennuie visiblement, en mal d'action. Il déclare, désabusé : "c'est ça voyager... Se souvenir des choses qu'on a vues avant...". Cela souligne la vitalité de Laureline alors que Valérian ne s'habitue pas à ne plus être un agent du SST, sans mission à remplir. Sa mauvaise humeur lui inspire même des commentaires acides à l'adresse des autres touristes.

Mais cela ne dure pas et l'auteur précipite ses deux héros dans un tourbillon d'action mené sur une allure folle, avec un calife aussi riche qu'impitoyable - une caricature bien sentie des exploitants pétroliers - , des détectives qu'une énorme récompense motive, des mercenaires qui changeront d'employeurs sans scrupules (d'abord agissant pour les ouvriers, puis leur patron), avec le retour d'un schniarfeur (ce gnome aussi grossier que dangereux, vu dans Les armes vivantes, tome 14), quelques apparitions des Shingouz (ces impayables négociants, qu'on voit dans plusieurs épisodes du Cycle Temporel), une extra-terrestre majestueuse et son ancien amant, Jal,  un ancien collègue de Valérian (leur liaison a lieu dans Sur les frontières, le tome 13, appartenant lui aussi au Cycle Temporel - mais on peut comprendre l'histoire sans ça)...

Otages de l'Ultralum se distingue par son format plus long qu'à l'accoutumée (une soixantaine de pages) et cela impacte un peu la lecture : Christin en profite pour montrer en détail plusieurs quartiers de Point Central (lorsque le tchoung-traceur de Laureline part à la recherche de Valérian), des pages honnêtement dispensables au récit mais en même temps agréables pour découvrir le coeur de l'empire galactique.

Le scénario aborde les conditions de travail dangereuses d'individus surexploités et confirme la critique récurrente du libéralisme économique dans la série, le tour de force étant que cette dénonciation soit parfaitement intégrée à la narration.

L'Orphelin des Astres poursuit et termine cette saga, toujours pied au plancher. Il faut remarquer le jeu de mots du titre de ce tome 17 car Christin a toujours porté un soin particulier aux noms des albums de la série : ce garçon, par ailleurs souvent insupportable mais malgré tout attachant, n'est plus seulement la pupille de Valérian et Laureline qui ne l'ont pas rendu au calife mais un créateur de désastres dans les astres.

Le risque de toute histoire développée sur deux volumes consécutifs est que la seconde partie soit moins efficace que la première, mais ce n'est pas le cas ici : avec sa succession infernale d'étapes, de péripéties, de gags, de personnages hauts en couleurs, L'orphelin des astres est peut-être même supérieur à Otages de l'Ultralum.

Christin ne fait pas l'économie de quelques piques bien senties contre le système, éducatif en l'occurrence, en pointant les méthodes radicales du Pr Scharz-Metterklume puis l'intégration coûteuse à l'école privée de Mistress Karlä-Varlä. 

Visuellement, ces deux tomes sont une nouvelle démonstration de Jean-Claude Mézières qui livre des planches découpées avec une énergie au diapason du récit : c'est un résumé de la manière de travailler du dessinateur avec son scénariste, avec lequel il discute abondamment du contenu des histoires avant leur réalisation puis débute leur illustration sans même disposer d'un script fini, qui évolue en cours de route, selon les idées des deux partenaires. Cette spontanéité transpire dans de nombreux épisodes, tous cycles confondus, de la série, et particulièrement ici.

Par ailleurs, les pages décrivant le dédale de Point Central offre à Mézières l'occasion de briller encore une fois : ses architectures sont fascinantes, toujours aussi modernes trente ans après l'entame du titre, les extra-terrestres disposent de physionomies inégalables dans leur variété et leur expressivité, et les efforts de l'artiste à cet égard sont doublement payants car le lecteur est constamment surpris mais continue de pouvoir s'identifier facilement à Valérian et Laureline, qui sont les seuls terriens dans ces environnements.

Quelle prodigieuse imagination ! Quel plaisir ! Et quel meilleure réussite que celle de raconter, en mots et en images, aussi bien les exploits d'agents spatio-temporels au point que leur série n'a jamais été démodée, dépassée !

jeudi 10 septembre 2015

Critique 704 : VALERIAN, TOMES 8 & 14 - LES HEROS DE L'EQUINOXE & LES ARMES VIVANTES, de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières (CYCLE SPATIAL)


VALERIAN : LES HEROS DE L'EQUINOXE est le huitième tome de la série (et le cinquième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1978 par Dargaud.
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La planète Simlane organise une compétition pour désigner le champion qui fertilisera la Mère Suprême car la population est vieillissante et stérile. 
Quatre concurrents sont en lice : Irmgaal de la planète Kralan, issu des guerriers noirs du feu et du fer ; Ortzog de la planète industrieuse Bourgnouf ; Blimflin de la planète Malamum ; et donc Valérian qui représente la Terre.
La compétition se déroule sur quatre jours sur l'île de Filène : le premier consiste à affronter les forces de la matière, le deuxième les monstres du règne animal, le troisième les pièges de l'esprit, et le dernier voit la rencontre du vainqueur avec la Mère Suprême au terme d'une ultime audition avec le maître.
Qui sera désigné ? Laureline attend le verdict avec un mélange d'appréhension et de jalousie...
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VALERIAN : LES ARMES VIVANTES est le quatorzième tome de la série (et le sixième du CYCLE SPATIAL), écrit par Pierre Christin et dessiné par Jean-Claude Mézières, publié en 1990 par Dargaud.
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L'astronef de Valérian et Laureline se pose en catastrophe sur la planète Blopik après un saut spatio-temporel compliqué car leur vaisseau a besoin de réparations - or les deux agents sont sans le sou car ils sont devenus des vagabonds depuis l'expulsion de Galaxity de Point Central.
Sur ce monde hostile, ils font connaissance avec une troupe d'artistes composée de Brittibrit, un transformiste de la planète Chab ; Doum A'Goum ; et la succube Yfisania, qui leur explique qu'une guerre entre deux clans dévaste l'endroit où ils ont échoué après avoir été escroqué par un extra-terrestre.
Le seigneur de guerre Rompf fait prisonnier la bande et veut qu'elle l'aide à pacifier son monde en "faisant la guerre à la guerre". Contraints de participer au prochain assaut, Valérian utilise le Schniarfeur, gnome redoutable et grossier qu'il devait livrer discrètement ici, pour semer la confusion dans la bataille.
La troupe et Laureline embarquent dans l'astronef piloté par Valérian, direction : la Terre du XXème siècle où, grâce à leur ami, M. Albert, ils se refont financièrement en se produisant en spectacle en Russie où ils ont atterri.

12 ans séparent ces deux albums qui appartiennent au Cycle Spatial, et pourtant leurs intrigues présentent des similitudes troublantes, qu'on peut interpréter, selon son humeur, comme un signe de la cohérence thématique de la série... Ou comme le signe d'un manque d'inspiration après 23 ans de parution. Le plaisir procuré par leur (re)lecture me fait plutôt penser à la première hypothèse, même s'il est évident que Les Armes Vivantes est un peu moins bon que Les Héros de l'Equinoxe, un des grands classiques de Valérian.

Ce 8ème tome est sans doute un de mes favoris, sinon mon préféré (avec le diptyque Métro Châtelet, Direction Cassiopée / Brooklyn Station, Terminus Cosmos, qui appartient au Cycle Temporel). Je l'ai lu et relu bien des fois depuis que je l'ai découvert lorsque j'étais adolescent et même quand j'ai cessé pendant un moment de suivre la série, il est demeuré un des épisodes auquel je revenais le plus.

Son premier atout est son accessibilité : l'intrigue est simple, racontée avec beaucoup de rythme et d'humour, sans oublier une pointe de réflexion politique. Pour le fan de comics super-héroïques, c'est aussi un délice particulier car la narration est à la fois un hommage et une parodie du genre.

Des références, l'album n'en manque pas : c'est un récit d'aventures, aux rebondissements foisonnants, et bourré de clins d'oeil. Par exemple, le personnage d'Irmgaal est un pastiche irrésistible des héros qu'on trouve chez Philippe Druillet, son look évoque celui de Thor de Stan Lee et Jack Kirby. Mais c'est aussi, plus sinistrement, une incarnation du nazisme, avec ses allusions à une race supérieure, au fer et au feu, tout comme le champion Ortzog personnifie le stalinisme tandis que Blimflin est une émanation futuriste du mouvement hippie et écologiste. A côté de ces surhommes aux idéologies extrémistes, le lecteur s'identifie facilement au sympathique Valérian, dont les convictions plus modestes et humanistes, et à l'aspect physique plus ordinaire, rassurent.

Christin imagine des épreuves mises en scène avec maestria par Mézières dont le découpage s'enhardit franchement : il dessine de fantastiques doubles pages de quatre bandes, aux compositions nerveuses et inventives, avec des jeux d'ombres et de lumières très expressionnistes.

Comme d'habitude, le génie de Mézières est éclatant en ce qui concerne les designs : les costumes, les accessoires, les véhicules, les décors sont époustouflants, et ont inspiré d'innombrables lecteurs/artistes. Qu'il s'agisse de représenter des bâtiments décrépits à l'arrivée du Simlane, ou le temple de la Mère Suprême, ou de suivre les quatre challengers dans la nature hostile de l'île Filène, le dépaysement est assuré.

Pour l'anecdote, Mézières a même donné les traits de son complice Christin au maître de la dernière épreuve. 

Laureline est en retrait dans cette histoire, mais le dénouement offre à ses admirateurs un savoureux retournement de situation, qui prouve une fois encore que la jeune femme a autant de caractère que de charme...

Les Armes Vivantes s'appuie aussi sur une dynamique de groupe puisque Valérian et Laureline partage l'affiche avec un groupe de trois (puis quatre) personnages. Le périple sur Blopik rééquilibre cependant la relation entre les deux héros.

Christin n'est pas un moraliste, mais à sa manière il aime construire ses histoires comme des fables puisque, sous le couvert du divertissement, en s'inscrivant dans les registres de l'aventure et de la science-fiction, il en profite volontiers pour épingler les travers sociaux, politiques, économiques. Un de ses motifs préférés est l'absurdité de la guerre et ce 14ème tome l'illustre parfaitement avec le personnage de Rompf, un seigneur qui veut "faire la guerre à la guerre".

Pourquoi exactement les belligérants de Blopik s'affrontent, on ne le saura pas, et ce n'est pas là l'important d'ailleurs. La raison des guerres finit pas se perdre avec le temps au profit du désir de conquête et de la suprématie d'un camp sur l'autre. La logique stupide de Rompf en est directement issue.

Valérian est chargé de délivrer un colis bien spécial, et dont le contenu, inconnue de Laureline, irritera longtemps la jeune femme avant et après qu'elle l'ait découvert, mais qui s'avère être un moyen de régler la situation grotesque de Blopik - ce qui s'appelle soigner le mal par le mal en l'occurrence (mais le Schniarfeur est très amusant, avec son flot d'insultes, puis son reconditionnement chirurgical radical)... Par opposition, le rôle de la troupe d'artistes dans ce conflit offre un contraste à la fois humoristique et tragique : face à l'horreur de la guerre le divertissement est dérisoire mais les talents bien spéciaux des trois compagnons de galère de Valérian et Laureline seront précieux.  

Enfin, comme on l'apprend dès le début de l'histoire, Valérian et Laureline sont désormais sans emploi, ce qui permet d'estimer que les événements se déroulent après l'an 3005, quand Galaxity a été exclu de Point Central. Les agents spatio-temporels sont livrés à eux-mêmes, errant dans le cosmos, sans le sou, à bord d'un astronef déréglé. C'est une preuve que la série a bien évolué et que ses héros ont été durement impactés.

Mézières a à la fois beaucoup évolué sans se transformer durant les douze ans qui séparent ce 14ème tome du 8ème. Son découpage est plus débridé, avec encore des doubles pages, des cases en inserts. Plus frappant encore, son trait est désormais plus nerveux, lâché, avec un encrage plus épais (sans doute dû à un usage plus fréquent du pinceau au détriment de la plume, même si l'artiste n'a jamais eu un trait particulièrement fin, ni un style hyper-réaliste).

En revanche, il n'a rien perdu de sa prodigieuse imagination pour représenter des aliens aux aspects les plus fous, réinterprétant parfois volontiers des figures issues de la mythologie (comme Rompf qui ressemble à un centaure mais avec une tête de taureau : un hybride détonant mais réussi). Le look ordinaire de Valérian apporte un relief épatant face à ces monstres de foire, tantôt sympathiques, tantôt inquiétants, et Laureline a toujours cette séduction irrésistible mêlée d'un tempérament acéré.

On approche de la fin du Cycle Spatial puisque seulement deux tomes (les 16 et 17) y appartiennent encore.