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mardi 3 octobre 2017

TUER LE PERE, d'Amélie Nothomb


Comme j'ai apprécié Le Crime du Comte Saville, je n'ai pas voulu laisser l'intérêt se refroidir et j'ai emprunté le vingtième roman écrit en 2011 par Amélie Nothomb pour continuer à explorer son oeuvre. Voyons voir ce que vaut ce Tuer le père, avec son titre freudien...  

Octobre 2010. Amélie Nothomb assiste, fascinée, à une partie de poker dans le club "L'illégal" dont c'est le dixième anniversaire. Un joueur, Joe Whip, attire tous les regards, en particulier celui de Norman Terence avec lequel il a une longue histoire...

1994. A Reno, dans la région du Nevada, Joe Whip a quatorze ans et vit avec sa mère, Cassandra, qui vend des vélos et collectionne les amants. Elle jure à son fils ne plus savoir qui et où est son père biologique.
L'irruption dans leur vie de Joe Sr. perturbe la situation au point que l'adolescent ne songe bientôt plus qu'à s'émanciper pour se consacrer à sa passion, la magie, pour lequel il est très doué à force d'exercices.
Joe s'installe dans un hôtel grâce à l'argent que lui donne sa mère pour l'éloigner et, rapidement, il attire l'attention d'un belge avec lequel il scelle un étrange pacte : ils se donnent rendez-vous dans quelques années pour un coup fumant à Las Vegas. Mais entre temps Joe doit encore se perfectionner et, pour cela, il s'adresse à Norman Terence, véritable légende vivante de la magie, qui habite alentour.
Le maître refuse d'abord de prendre un élève mais sa compagne, Christina, le convainc d'enseigner à Joe. L'adolescent se soumet à une discipline sévère dictée par le sens de l'éthique de Terence alors que Joe, lui, n'a aucun scrupules à utiliser son don pour réussir. Par ailleurs, il s'amourache pour Christina au point de rester vierge jusqu'à ce qu'il puisse coucher avec elle.

 Le "Burning Man" de Black Rock City (Nevada)

Christina apprécie Joe qui l'admire pour sa beauté autant que pour son art : elle une fire dancer qui jongle avec des bolas enflammés, une pratique dangereuse mais pour laquelle elle est considérée comme la meilleure. Elle en fera la démonstration à l'occasion du rassemblement du "Burning Man" de Black Rock City, où Joe possédera enfin Christina en dupant Terence.

Une Fire Dancer

Recommandé par Terence, Joe file à Las Vegas pour y devenir croupier au casino Bellagio. C'est là qu'il retrouve le belge avec lequel, comme prévu, il accomplit une spectaculaire escroquerie. Il a alors 20 ans, nous sommes en 2000, et même si cela lui coûte sa place, il rembourse l'établissement et échappe à la prison lors du procès qui suit - son complice a déjà fui le pays alors.

Le casino Bellagio de Las Vegas

Mais pourquoi Joe a-t-il agi ainsi, au risque de tout perdre ? Norman Terence l'apprendra par le jeune homme lors de leurs retrouvailles : ayant grandi sans père, il désirait que la magicien devienne le sien. Quand il comprit que ce ne serait pas le cas, il sut du même coup que c'était le belge qui l'avait choisi comme son fils. Il lui fallait alors se venger de Terence en lui prenant d'abord Christina puis en le déshonorant puisqu'il avait en fait formé un tricheur.
Malgré tout, Norman n'en resta pas là et depuis, il suit Joe partout où il se produit et joue avec la mission de l'exaspérer et de le raisonner...

Il semble qu'à l'origine Tuer le père était une novella, un texte court (le livre compte 150 pages à peine) promu comme roman par Albin Michel, l'éditeur d'Amélie Nothomb. Quoi qu'il en soit, on y trouve comme dans Le Crime du Comte Saville les mêmes qualités.

La brièveté du manuscrit correspond bien au style épuré de l'écrivain qui, comme elle l'expliquait récemment dans une interview au sujet de sa nouvelle publication (Frappe-toi le coeur), a compris "qu'au fil du temps, j'ai appris qu'il fallait se séparer de tout ce qui n'était pas nécessaire. Dès qu'on voit qu'une scène ou une explication n'est pas indispensable, il faut la supprimer."

Et c'est ce qu'on constate ici donc : pas de description ou si peu - on ignore à quoi ressemblent les personnages, les décors sont à peine évoqués, les dates servent uniquement à situer l'action et à inscrire l'histoire dans la durée - , des dialogues à la fois spirituels et économes, des psychologies taillées à la serpes, des sentiments exacerbés, des ressentiments longuement mûris.

L'opus conte une histoire de vengeance mitonnée par un jeune homme à la rancoeur et à la patience étonnantes, mais sous cette trame se cache un récit d'initiation et d'émancipation. Tuer le père n'est pas à prendre au sens littéral, c'est, exactement comme la psychanalyse le formule, une démarche pour se défaire de ses attaches, prendre son indépendance, quitte à l'effectuer violemment, sans ménagement envers ceux qui vous ont élevé et/ou aidé.

Pour ne pas avoir été choisi par celui que, lui, avait élu comme son père et mentor, Joe Whip élabore un stratagème diabolique à la manière d'un "bluff parfait", conforme au projet d'Amélie Nothomb quand elle a conçu son texte : elle nous entraîne dans une direction qui se révèle tardivement fausse puis nous révèle le "truc" du tour accompli à la perfection par le magicien. Tout l'intrigue fonctionne sur ce principe de diversion où l'on regarde la main gauche s'agiter pendant que la main droite exécute la véritable manoeuvre. Lorsqu'on s'en rend compte, il est trop tard, comme le constate Norman Terence, médusé par son élève plus doué et revanchard que lui.

S'y greffe une tension sexuelle avec la romance vénéneuse entre Joe et Christina, personnage charismatique, envoûtant, trouble de l'histoire, dont la discipline file l'autre métaphore du propos : risquer à tout moment de se brûler en jouant avec le feu tout en impressionnant le public. En jonglant avec ses bolas enflammés, elle hypnotise les hommes, amante complice de Terence et instrument fataliste de Joe.

Dans le cadre, central, du Nevada, région aride et chaude, propice à l'échauffement et à la combustion des sentiments, et atteignant son paroxysme lors de la séquence située durant la manifestation hallucinante (à plus d'un titre) du "Burning Man", Tuer le père déploie son piège avant qu'il ne se referme sur sa proie comme sur le lecteur. Amélie Nothomb est une muazzimun (prestidigitatrice dans la tradition orientale à l'opposée des sahirs, adeptes de l'occultisme) fabuleusement habile.   

lundi 11 septembre 2017

LE CRIME DU COMTE NEVILLE, d'Amélie Nothomb


A force de tourner autour sans me résoudre à lire ses ouvrages, Amélie Nothomb, la plus célèbre des graphomanes belges, a fini par avoir raison de mes hésitations et réserves à son endroit. Il faut avouer qu'elle ne manque pas de verve, cette excentrique lettrée, qui, avec la régularité d'une horloge suisse, sort un roman par an, lors de la rentrée littéraire, et transforme imparablement son effort en succès de librairie - grâce aussi à ses passages à la télé où elle est, il est vrai, l'archétype de la "bonne cliente", spirituelle et complice.

Mais c'est justement pour cela que je m'en méfiais : cette aisance redoutable ne cachait-elle pas une littérature superficielle ? Il me fallait vérifier et c'est désormais fait. Mon choix, pour débuter, s'est porté sur ce roman de 2015, qui est ouvertement inspiré d'une merveille d'Oscar Wilde (j'y reviens plus loin).

Je ne suis pas un lecteur pressé ni rapide, mais il ne m'a fallu que deux heures pour avaler ces 130 pages dans lesquelles on découvre le Comte Neville, aristocrate belge désargenté qui doit se résoudre à vendre son château. Mais, avant cela, il va y donner une fête, comme chaque année, histoire de partir en beauté.
C'est que Neville est un hôte remarquable, capable de transformer une réception en moment de grâce et il compte bien honorer jusqu'au bout sa réputation. Soutenu par sa femme, Alexandra, plus jeune que lui, et ses trois enfants, Oreste, Electre et Sérieuse, Neville va tirer sa révérence en se promettant d'éblouir ses invités.
Mais c'était sans compté un rebondissement troublant : Sérieuse, sa benjamine, fugue une nuit et une diseuse de bonne aventure la récupère puis prévient son père. Elle lui prédit alors qu'il commettra un crime lors de sa garden-party !
Le Comte refuse de croire à cette augure mais cela le hante, au point de le rendre insomniaque. Il cherche alors une victime à occire sans que cela nuise à son rang, ni n'éclabousse sa famille - hélas ! pas une cible ne convient.
Nouvelle péripétie : Sérieuse, qui depuis quelque temps semble éteinte, indifférente aux autres comme à elle-même, a deviné le tourment de son père et lui demande de la tuer. Cela les soulagera tous les deux : elle parce qu'elle en a assez de vivre sans plaisir, lui pour accomplir la prédiction. Les arguments qu'elle soutient pour le convaincre ont raison de Neville. Mais le jour dit, rien (évidemment) ne se passera comme prévu...



Oscar Wilde avait signé une nouvelle, Le Crime de Lord Arthur Savile, que je découvris, adolescent, grâce à une de mes cousines, grande lectrice. Une pépite irrésistible où le héros, sur le point de se marier, rencontre un chiromancien le prévenant qu'il commettra un meurtre avant ses noces. Après plusieurs tentatives ratées, Savile croise le médium sur un pont un soir et le jette à l'eau. La police conclut à un suicide et notre gentleman peut enfin se marier.

Amélie Nothomb reprend donc, quasiment à l'identique, le motif initial pour lancer son récit, mais l'enrichit en faisant du Comte Neville un aristocrate déchu dont la victime idéale sera une de ses propres filles. L'auteur y déploie ses petits plaisirs, familiers même pour ceux qui ne la lisent pas (puisqu'elle les évoque en interview), comme le choix de prénoms improbables mais inspirés d'illustres références littéraires - Oreste et Electre - tout en en plaisantant - "Vous avez appelé votre fille Sérieuse ? Ce n'est pas sérieux !". 

Cet humour à la fois spirituel et cocasse sert superbement un récit volontiers absurde mais pourtant tendu par une logique implacable. Le roman navigue entre plusieurs genres, habilement conjugués, et le lecteur a droit à la fois à un sorte de conte gothique, une comédie dramatique, une série noire, une étude de moeurs sur la bourgeoisie décadente. 

Amélie Nothomb est cultivée (en plus d'écrire en permanence - elle a souvent répété ne publier qu'un fragment dérisoire de sa production, n'offrant aux lecteurs que ce qu'elle considérait comme le meilleur fruit de son imagination - , elle lit et relit abondamment) mais sans prétention : ainsi cite-t-elle Stendhal (son auteur favori), Bernanos, et les tragédies grecques comme ça, en passant. Cette légèreté est élégante, jamais écrasante pour le lecteur qui ne connaîtrait pas ces écrivains.

Mais c'est, en l'occurrence, surtout la loufoquerie du projet qui charme : cette noblesse désargentée, pour qui les apparences comptent plus que tout, Nothomb en est issue (son père était un diplomate, longtemps en poste au Japon, pays qui lui a inspiré plusieurs de ses best-sellers) et elle en parle avec une fantaisie irrésistible teintée de nostalgie (Neville déplore, au fond, moins la perte de son domaine que la fin d'une époque et de ses usages : ce n'est pas un mondain pathétique mais quelqu'un d'attaché à des valeurs certes désuètes mais illustrant une communauté en voie d'extinction).

La brièveté du texte l'apparente à une nouvelle, comme celle de Wilde justement. Avec une concision remarquable et des parti-pris nets (pas de descriptions encombrantes - qu'il s'agisse de l'aspect des personnages ou des décors), Nothomb mise l'essentiel sur son art des dialogues, qui évite le mot d'auteur mais dont le côté pince-sans-rire est jubilatoire, et son sens du rythme (des chapitres courts, nerveux, qui vont crescendo jusqu'à la chute - à double sens... - malicieuse à souhait). 

D'aucuns trouveraient cela frustrant, trop court, trop peu, mais c'est précisément sa qualité d'épure qui rend Le Crime du Comte Neville parfait : ce petit livre vous prend et ne vous lâche, littéralement, plus. N'est-ce pas le summum de l'efficacité ?