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jeudi 25 novembre 2021

DECORUM #8, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Sept mois après le précédent numéro, voici enfin le dernier épisode de Decorum ! La série la plus folle de Jonathan Hickman arrive à son terme (ou peut-être pas...) et le plus étonnant, c'est qu'on replonge dans cette histoire sans avoir besoin de réviser, comme si cet univers nous était resté parfaitement familier. Visuellement, Mike Huddleston produit une nouvelle fois des planches hallucinantes.



Ayant mis la main sur le Messie Céleste, Neha Nori Sood est devenue la femme à abattre par ses homologues de l'organisation criminelle de la Sororité de l'Homme. Elle élimine Jetti Kahn puis Sam-Sam avant de tomber sur Ursula Ring. Mais Imogen Morley-Smith intervient juste à temps.


Cette dernière entend bien malgré tout honorer le contrat lancé sur la tête du Messie Céleste par l'Eglise de la Singularité. Toutefois, il la convainc de n'en rien faire et lui expose un plan, audacieux, pour se débarrasser de Ro Chi, le leader fou de cette institution.


Imogen persuade ensuite, à son tour, Ma, la chef de la Sororité, d'accomplir le plan du Messie Céleste. Les tueuses de l'organisation se lancent donc à l'assaut de l'Eglise et en massacrent les membres les plus dangereux. Mais Ro Chi supprime Ma et défie le Messie.


Le Messie dispose facilement de Ro Chi puis reconfigure l'Intelligence Artificielle de l'Eglise. Il reste à lui trouver un nouveau leader. Et  ce sujet, Imogen a une idée précise bien que parfaitement farfelue...

De prime abord, on peut être mécontent d'avoir dû patienter tant de temps pour lire la fin de cette histoire qui n'était déjà pas simple à intégrer. Sept mois ! On pourrait être d'autant plus sévère avec Jonathan Hickman et Mike Huddleston que, dans l'intervalle, les deux hommes se sont engagés dans un nouveau projet pour la plateforme Substack, avec la saga 3W. 3M. (3 Worlds. 3 Moons.), et il paraît légitime de se demander si, avant de lancer ça, ils n'auraient pas d'abord dû achever Decorum.

Et puis, on se dit : basta ! Decorum #8 est là, lisons-le, profitons-en et voyons ce que ça vaut, considérons si sa conclusion est à la hauteur de l'attente. Après tout, ce n'est que de la BD, on ne va pas s'arracher les cheveux pour sept mois d'attente. L'essentiel n'est-il pas que Hickman et Huddleston aient fini ?

On notera alors que les deux acolytes n'ont pas lésiné sur le format : cet ultime chapitre compte une soixantaine de pages, l'effort est louable. Ensuite, sur le fond, c'est vraiment foutraque à souhait, souvent très drôle, épique. Et à la toute fin, il y a une chouette surprise, inattendue.

Ce qui m'a le plus surpris, c'est la facilité avec laquelle je me suis replongé dans la lecture. Je n'ai volontairement pas voulu relire les épisodes précédents, justement pour tester la faculté d'Hickman et Huddleston à me happer. Et c'est comme si j'avais quitté la série le mois dernier : je me souvenais des noms des personnages, de la situation dans laquelle ils étaient à la fin du #7, etc. J'y ai vu le signe d'une écriture très solide, d'un récit mémorable.

Donc, Neha a mis la main sur le Messie Céleste : c'est un homme avec l'esprit d'un nouveau-né, qui sait à peine parler, raisonner, accomplir les choses les plus élémentaires. Plus un boulet qu'un véritable créateur d'univers. Mais Neha a choisi de ne pas le tuer, comme elle s'y était pourtant engagée à l'instar des autres membres de la Sororité de l'Homme. Problème : elle est désormais traquée au même titre que ce Messie.

Cependant, à chaque tentative de meurtre à laquelle elle échappe, elle voit que le Messie évolue, son intelligence augmente, et ses capacités divines se révèlent. Neha étant elle-même une jeune fille très dégourdie et spontanée, elle ne fait pas une cible facile car elle trouble les assassins à ses trousses, qui ne savent jamais ce qu'elle va faire. A eux deux donc, Neha et le Messie vont se débarrasser des terribles Jetti Kahn et Sam-Sam. Avant de tomber sur la redoutable Ursula Ring.

Mais Imogen Morley-Smith, la mentor de Neha, intervient à point nommé. Le Messie va alors entraîner les tueuses dans une mission suicidaire contre l'Eglise de la Singularité et leur chef fanatique Ro Chi. A la clé : la survie de l'univers !

Plus souvent qu'à son tour, Decorum a pu désorienter le lecteur et cet épisode ne fait pas exception. On ne sait jamais sur quel pied danser. Ce délicieux parfum d'inattendu fait tout le sel de l'aventure écrite par Jonathan Hickman. Pour ma part, et je crois que c'est une lecture valable du projet, Decorum est une comédie où Jonathan Hickman s'autoparodie de manière savoureuse et absolue, en déployant tous ses tics d'écriture (les data pages, les chapitrages, le format des épisodes, le goût des personnages désincarnés, la grandiloquence des décors et des enjeux). On ne peut le prendre au sérieux ici tant il pousse les curseurs à fond.

Tout est fou dans Decorum, tout est absurde, grotesque, et hilarant. On peut voir résumer cela par la double page où, façon maître d'école, le Messie interroge le lecteur pour définir ce qu'est une divinité comme lui. Plus loin, on voit détailler, par le menu, la "Mission Déicide", et les paragraphes du plan regorgent de détails saugrenus dans leur précision. On en mesure le caractère délirant et insensé tout en voulant bien croire, puisque c'est énorme, que c'est effectivement le seul moyen de règler le problème qui se pose à ce stade (ici : neutraliser l'Eglise de la Sororité et son leader). Quand, enfin, le Messie reconfigure tout ce bazar pour assurer la paix cosmique et que vient le moment de choisir un successeur au fanatique Ro Chi, la solution est tellement loufoque qu'elle ne peut que vous faire éclater de rire. Toutes les pauses sérieuses qui ont pu précéder ont volé en éclats.

Mike Huddleston a depuis le début fait lui aussi exploser le calibrage de la bande dessinée pour transformer Decorum en une expérience visuelle. Il n'allait pas s'assagir au dernier moment et pendant soixante pages, il lâche les chevaux. On passe de pages à la colorisation minimaliste à d'autres saturées d'effets numériques, puis en noir et blanc. Constamment, il fait souffler le chaud et le froid, ne laissant aucun répit au lecteur.

On en sort rincé, mais c'est une claque esthétique peu commune. Toute la série semble avoir été non pas pensée, élaborée, mais réalisée à l'instinct, selon l'humeur de l'artiste. Ce qui, là encore, va à l'encontre des principes qu'on attache aux comics de Hickman, avec ses plans, ses cadres, son déterminisme. Le génie de Huddleston est d'avoir injecté dans la machine Hickman une irrationnalité qui l'a dégrippée, décoincée.

Mais, en vérité, on s'en doute, rien n'est si simple. Hickman a sans doute dès le départ voulu tout péter et avec Huddleston, il avait un partenaire idéal pour cela. Un dessinateur capable de jouer la folie totale tout en concevant des planches hyper-travaillées mais qui donnaient l'impression d'être improvisées, comme sous l'effet d'un trip. De ce point de vue, le decorum, c'est-à-dire l'ensemble des règles à observer pour bien se tenir en société, s'applique avant tout aux deux auteurs qui étaient connus dans leurs registres respectifs (Hickman le cérébral, Huddleston le fou) et allaient nous décoiffer en faisant le contraire de qu'on attendait d'eux. C'est donc tout à fait réussi. Huddleston a certainement produit son oeuvre la plus calculée quand Hickman a volontairement complètement lâché la rampe.

Allez, je ne résiste pas : ce n'est pas vraiment fini car, en fin d'épisode, un teaser annonce une suite à Decorum qui s'intitulera Decorum and the Womanly Art of Empire. Hickman et Huddleston vont donc rempiler, mais, prudents, ils n'indiquent pas la date du retour de leur série. Est-ce que je repartirai pour un tour ? On verra, mais si c'est aussi amusant, pourquoi se priver. 

samedi 14 août 2021

DES NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES : SPECIALE SUBSTACK

J'avais initialement prévu de parler de Substack Lundi prochain, mais l'ampleur qu'ont prise les annonces de ce nouvel acteur de l'industrie des comics m'a incité à lui consacrer une entrée à part. Car c'est bel et bien une petite révolution à laquelle on est en train d'assister depuis quelques jours. Et comme chaque révolution, elle pose des questions : bouleversement visionnaire ? Ou miroir aux alouettes ?


Substack, c'est quoi d'abord ? Il s'agit d'une plateforme qui permet à des auteurs de publier leurs newsletters. C'est gratuit, mais on peut payer pour accèder à des contenus spéciaux. Cette semaine, Substack a fait beaucoup parler de lui en attirant plusieurs grands noms des comics dans un projet d'envergure.


Tout a en fait débuté lors du premier confinement consécutif à la pandémie du COVID-19 en 2020. A l'époque, les éditeurs paniquent : la crise sanitaire provoque un arrêt de la distribution des comics, le principal distributeur, Diamond Comics, cesse même son activité, tout comme certains imprimeurs. Chez certains éditeurs, on commande même aux artistes de poser leurs crayons le temps que la situation revienne à la normale. Durant cette période, le seul moyen de lire encore des comics consiste à utiliser les plateformes numériques, comme Comixology.
Mais les auteurs gambergent pour ne pas complètement perdre le contact avec leurs lecteurs, notamment quand ils produisent des titres en creator-owned. Nick Spencer (ci-dessus), le scénariste de The Amazing Spider-Man, pense déjà à l'après-COVID et discute avec Substack qui publie sa newsletter. 


Des échanges précis entre Spencer et Substack, on ne sait rien. Mais cette semaine, tout s'est brusquement accéléré. D'abord quand James Tynion IV (ci-dessus) annonce qu'il quitte DC et donc abandonne la série Batman, pour laquelle DC était prêt à lui donner carte blanche pour les trois prochaines années, afin de se consacrer exclusivement à ses propres créations. Il quittera Batman en Novembre prochain et The Joker en Avril 2022, terminera The Nice House on the Lake en 2022 (le titre fera un break de Novembre 2021 à Mars 2022). Mais Tynion ne veut plus écrire de comics de super-héros, conforté par le succès de Something is killing the Children.


Tynion annonce dans la foulée qu'il a signé un deal avec Substack, pour une collection de comics, dont le premier sera une série antholgique, Blue Book (ci-dessous), co-créée et dessinée par Mike Avon Oeming (ci(dessus). Cinq autres titres sont en prévision.


Nick Spencer, James Tynion IV, Mike Avon Oeming : c'est déjà pas mal. Mais ce n'est que le début d'une exode massive et spectaculaire. Car Substack a frappé très fort. Vraiment très fort.


Le prochain sur la liste n'est en effet nul autre que Jonathan Hickman, l'architecte du renouveau des X-Men chez Marvel depuis deux ans. Une sacrée prise, car le bonhomme n'arrive pas seul et pas pour n'importe quel projet. Il lance même ce qu'il appelle "une expérience inédite", intitulée 3W. 3M., soit 3 Worlds. 3 Moons. (ci-dessous)


Pour l'accompagner, il y a Mike Huddleston (ci-dessous), avec qui il signe Decorum (toujours pas fini au demeurant), chez Image Comics. Un artiste au style fou, qui colle donc bien à la démesure des ambitions de Hickman.


Si Hickman écrita le scénario et le script de 3W. 3M., il a confié à des complices le soin de compléter son projet :


- Tini Howard (scénariste de Excalibur et X-Corp) doit imaginer le système magique de cet univers.


- Ram V (Catwoman, Justice League Dark, Swamp Thing, Venom) se charge de l'économie.


- Al Ewing (S.W.O.R.D., Guardians of the Galaxy, Immortal Hulk, Defenders) réfléchit à la religion.


- Gerry Duggan (X-Men, Marauders) conçoit le modèle technologique et scientifique.


Que racontera exactement 3 Worlds. 3 Moons. ? On l'ignore encore, mais cela s'annonce hors normes. Un autre artiste a été réquisitionné pour la peine : Mike Del Mundo (ci-dessus) a posté les premiers characters designs de la série et c'est magnifique.




Mais la razzia n'est pas terminée ! Substack a dû lever des fonds énormes pour sa campagne de recrutement et le financement de ses futures publications. Car c'est une nouvelle manière de faire : en effet, Substack, pendant la première année de production, prend tout à sa charge. Puis la deuxième, il prélévera une commision de 10% sur les bénéfices générées par les oeuvres produites.


Saladin Ahmed (Miles Morales : Spider-Man, The Magnificent Ms. Marvel) sortira chez Substack Copper Bottle.


Molly Knox Ostertag (Strong Female Protagonist, Tales of the Night Watchman, The Girl from the Sea) livrera In The Telling.


Chip Zdarsky (Daredevil, Sex Criminals) est le dernier à avoir cédé aux sirènes de Substack, mais pas encore de tprojet précis communiqué.


Substack devient aussi le nouveau foyer de Skottie Young qui plante Image Comics pour relancer sa série déjantée I Hate Fairyland (ci-dessous).


Mais alors, au fond, qu'est-ce qui motive cet exode ?

Hé bien, en fait, c'est assez simple : Les auteurs vont pouvoir développer leur propre gamme de comics chez Substack. Ils en auront la propriété intellectuelle et les droits de publications, autrement dits si dans un premier temps Substack aura l'exclusivité de leurs productions en ligne, en format numérique, les auteurs pourront ensuite faire publier en format physique leurs histoires chez l'éditeur de leur choix (Image, Dark Horse, IDW, Boom !). Ils deviennent de fait des publishers, et surtout, ça ne signifie pas la mort des comics en dur - d'ailleurs la majorité des auteurs ayant signé avec Substack restent attachés aux albums (les TPB), et même les floppies (les fascicules).

Comment lira-t-on ces comics ?

Comme c'est d'abord, dans un premeir temps, une offre numérique, c'est un système de suscription, d'abonnement. Le prix de base a été (jusqu'à nouvel ordre) fixé à 5 $, ce qui revient au prix d'un floppie chez Marvel ou DC. Mais ensuite il y a une échelle de tarifs supérieurs pour accéder à des bonus (scripts, croquis, etc). Il n'est pas exclu aussi, d'après ce que j'ai compris, que certains auteurs appliquent un procédé semblable à celui de PanelSyndicate (la plateforme créée par Brian K. Vaughan et Marcos Martin, le "pay what you want", donc virtuellement une offre gratuite.

Que penser finalement de tout cela ?

Il est indéniable que Substack a redistribué les cartes. Chez Marvel et, dans une moindre mesure chez DC, ça doit être un peu la panique. 

Le cas de Jonathan Hickman est particulièrement intéressant : cela signifie-t-il qu'il va totalement quitter Marvel et donc plaquer la franchise X qu'il revitalisée ? Ou va-t-il vouloir conserver au moins une place de showrunner ? On sait que Tomm Coker dessine actuellement le vol. 3 de Black Monday Murders, la série qu'il écrit pour Image Comics, donc ce n'est pas impossible que Hickman ait le temps et l'énergie de continuer à produire pour Marvel. On en saura certainement plus à la fin de la publication d'Inferno, car le scénariste a maintes fois expliqué qu'il s'agissait d'une histoire aussi importante que House of X - Powers of X, et à la lumière de ces derniers jours, on peut interpréter cela de deux façons : soit il entend par là que Inferno peut être la conclusion de son projet sur la franchise mutante et que les autres scénaristes se chargeront de la suite sans lui ; soit Inferno conduira au lancement d'un nouveau titre écrit par Hickman (puisqu'il a légué X-Men à Gerry Duggan).

D'autres auteurs, comme Ram V, Gerry Duggan ou Tini Howard, ont déjà prévenu qu'ils ne délaissaient pas les Big Two : Ram V continuera à écrire Catwoman et Justice League Dark (et finira Swamp Thing) pour DC, co-signera Venom avec Al Ewing pour Marvel ; Gerry Duggan ne lâche pas X-Men ; et Tini Howard - je reparlerai d'elle Lundi dans mon autre entrée consacrée aux nouvelles de la semaine.

Substack et son offre ont-ils un avenir ? 

Ou est-ce un coup d'éclat qui risque d'aboutir à une énorme désillusion ? Il est impossible de le dire. Mais on peut raisonnablement penser que si des auteurs comme Tynion, Hickman, Skottie Young se sont engagés, ils ont bien dû peser le pour et le contre, et les avantages ont dû l'emporter sur les désagréments. Substack a aussi l'assurance avec des auteurs de ce calibre que leurs fans les suivront dans cette aventure. 

Financièrement, Substack donne des conditions de travail qui feraient rêver n'importe qui (c'est même mieux que Image Comics où les auteurs ne reçoivent aucun argent avant la publication). Et puis il y a le précédent PanelSyndicate, cette initiative improbable et pourtant couronnée de succès, où Brian K. Vaughan et Marcos Martin avaient lancé The Private Eye en laissant le choix aux lecteurs de payer ce qu'ils veulent. David Lopez, Albert Monteys les ont rejoints, avec bonheur. Les fans comprennent que tout travail mérite salaire et pour ceux qui préférent lire de vrais livres, physiques, les récits de Vaughan et Martin ont été ensuite publiés en hardcover par Image puis Urban Comics, Black Hand & Iron Head de Lopez idem, Universe de Monteys pareil.

Si on considère que pour produire des oeuvres originales et de qualité, il faut qu'ils soient dans de bonnes dispositions, alors réjouissons-nous de l'offre de Substack. Ensuite, le temps fera son oeuvre et nous verrons bien l'ampleur du succès (ou du bide) de cette entreprise.

mercredi 7 avril 2021

DECORUM #7, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston



Après quatre mois d'attente, le septième et pénultième épisode de Decorum paraît enfin. Autant être franc et direct : cette périodicité n'aide pas à se reconnecter avec une histoire déjà bien barrée. Mais abandonner maintenant serait dommage, surtout que le n°8 devrait sortir le mois prochain, sans nouveau retard, et clore ce projet. Jonathan Hickman fait l'effort, louable, de simplifier son intrigue, et de la sorte Mike Huddleston a la voie libre pour produire des planches toujours aussi folles.


Lancée par Chi Ro, le leader de l'Eglise de la Singularité, la chasse à l'oeuf cosmique mobilise toutes les tueues de la sororité de l'homme, confirmées comme débutantes. Soeur Ma, leur chef, dispose de de plusieurs pistes et déploie ses assassins.


Neha Nori Sood a la chance, surtout après avoir survécu à une collision avec une voiture et une noyade, de localiser la première l'endroit où est caché l'oeuf. En pénétrant dans un entrepôt désert au coeur duquel se trouve une pyramide, elle tranche l'oeuf avec une épée et libère l'enfant.
 

Celui-ci est déjà formé et possède un corps masculin sculputral adulte, mais avec l'esprit d'un nouveau né. Mais, plutôt que d'en informer Soeur Ma, Neha emmène l'enfant à l'abri, ignorant qu'elle est suivie et bientôt on informe Ro Chi puis la conscience céleste de l'Eglise de la Singularité de la situation.


A son tour, Soeur Ma est mise au courant et n'a d'autre choix que de rediriger ses tueuses pour éliminer Neha et lui reprendre l'enfant. Evidemment, Imogen Morley, la mentor de Neha, est avertie et va devoir devancer ses collègues...

Contrairement à X-Men où, avec les data pages du designer Tom Muller, Jonathan Hickman fait comme si le lecteur de Decorum découvrait chaque épisode en en connaissant les acteurs et la situation. Pas de page pour lui rappeler les identités de chacun et les enjeux de l'histoire. Lorsqu'on ouvre ce septième fascicule quatre mois après le précédent, il faut donc d'abord commencer par consulter ses notes pour s'y retrouver (à moins d'avoir une mémoire d'éléphant).

Hickman teste donc le fan d'entrée de jeu, ne se souciant pas des retards pris par sa série, sans doute parce que, lui, a terminé l'écriture de ses scripts depuis un moment (ce n'est qu'une hypothèse puisque les maisons d'édition ne communiquent jamais sur les raisons des retards de parution d'une série et qu'Image Comics laissent ses auteurs livrer quand bon leur chante). Ce qui complique vraiment la chose, c'est que Decorum n'est pas, depuis le début, la série la plus simple à appréhender.

Mais en revanche, on peut remercier Hickman pour avoir, progressivement, dégraissé son projet, le simplifiant considérablement, comme si, au fond, tout l'arrière-plan qu'il avait décrit minutieusement dans les premiers épisodes ne comptaient pas tant que ça. Le scénariste aime bien poser un univers, un contexte, pour cadrer son récit, ses acteurs. Mais dans le cas de Decorum, tout compte fait, cela n'aura pas servi à grand-chose pour saisir l'essentiel.

Tout a fini par se résumer à l'apprentissage d'une jeune femme au métier de tueuse, formée par une redoutavble professionnelle à l'issue d'un concours de circonstances, et à la jeter dans une chasse à un oeuf cosmique convoîté par une obscure église qui le considère comme une menace. Quelle genre de menace exactement ? On s'en fiche un peu, franchement. Et même davantage : Decorum est une S.F. mais aurait tout aussi bien pu être un polar ou un western par exemple. Le cadre cosmique n'aura été qu'un décor de théâtre plus luxuriant, baroque, étonnant, propice à la production d'images ahurissantes.

Il y a un sens de l'absurde, et même de la comédie dans tout ça, les numéros précédents l'ont prouvé à de multiples reprises (notamment quand il a été question de la formation de Neha par Imogen). Mais cela ne doit pas nous empêcher de questionner le comportement de Neha dans cet épisode justement. Pourquoi sauve-t-elle et cache-t-elle l'enfant cosmique, en sachant que son geste ne pourra pas échapper à la sororité de l'homme bien longtemps ? Elle est de plus épiée par un mystérieux individu qui la dénonce à Ro Chi de l'église de la singularité, ce qui provoque une réaction en chaîne prévisible/ Désormais Neha est la femme à abattre.

Pourquoi a-t-elle donc agi ainsi ? C'est ce à quoi répondra le dernier épisode, qui devrait certainement être l'occasion de plusieurs réglements de comptes entre Neha et ses "soeurs" tueuses, peut-être d'une confrontation avec Imogen Morley, et d'une explication avec l'église de la singularité. Toutefois, je vois mal Decorum s'achever classiquement en une succession de bastons homériques, et la forme comptera autant que la résolution narrative de Hickman.

On peut faire confiance à Mike Huddleston pour produire un dernier opus flamboyant et déglingué. Car s'il n'a pas pu tenir le rythme mensuel, l'artiste a su à chaque fois en donner pour son argent au fan. Decorum, grâce à lui, sort vraiment de l'ordinaire (si d'aventure le scénario ne vous a pas suffi).

Une fois encore, donc, Huddleston mixe les techniques en virtuose et transforme ce récit en expérience visuelle unique. L'infographie lui permet toutes les audaces pour représenter des environnements surréels. Mais, sans prévenir, avec la même aisance, Huddleston peut revenir à des techniques plus sobres et aligner plusieurs pages en noir et blanc, réhaussées d'effets (trames, fragments colorés), le tout dans un découpage défiant toutes les attentes. C'est toujours aussi déconcertant, mais si on a apprécié jusqu'à présent, on ne sera pas déçu par ce dessin d'humeur, où seul semble compter l'envie de traiter une page comme l'artiste le souhaite, avec l'objectif de surprendre, d'éblouir et de submerger le lecteur.

A noter que Urban Comics vient de débuter la traduction de Decorum : un premier tome avec les quatre premiers épisodes (ça peut paraître peu, mais n'oubliez pas que la pagination des chapitres est souvent plus conséquente) vient de paraître et, éditorialement, c'est un pari car l'album se présente dans un format plus grand, pour être rangé à côté de parutions franco-belges. Une stratégie en forme de cheval de Troie, car en France on ne mélange pas les "torchons" (les comics, toujours majoritairement considérés comme de la sous-BD) et les serviettes (les livres traditionnels), et qui imite les mouvements opérés par d'autres (comme Glénat ou Delcourt).

jeudi 17 décembre 2020

DECORUM #6, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Après deux mois sans parution, Decorum est de retour, et aborde sa dernière ligne droite avec ce antépénultième numéro. Jonathan Hickman a développé, en parallèle, deux intrigues dont on pouvait se demander comment, quand et si elles se rejoindraient : c'est chose faite avec cet épisode, une fois de plus magnifiquement mis en images par Mike Huddleston.


Chi Ro comparaît devant la Singularité dont il est le leader de l'Eglise et avoue son échec à récupérer et livrer l'Oeuf cosmique. Il s'attend à être exécuté mais contre toute attente il reçoit une solution pour se tirer de ce mauvais pas.
 

Au centre d'entraînement de la Sororité de l'Homme, Chi Ro se présente et passe un contrat. Il offre une récompense faramineuse si les assassins de l'école lui ramènent soit l'Oeuf intact soit ce qui en est sorti, mort ou vivant. Ma confie cette mission à Imogen mais elle suggère que les élèves participent tous.


Malgré les doutes de Ma, Imogen obtient satisfaction car ce contrat permettra vraiment d'évaluer leurs recrues. Neha a compris qu'avec la récompense, même si elle n'en touche qu'une partie, elle pourrait refaire sa vie et donner des soins à son frère, peut-être le sauver.


Mais la jeune apprentie est consciente de la difficulté de cette mission et propose à Imogen de faire équipe en partageant le butin. Imogen refuse net. Elle rend visite à son mari qui lui parle de son dernier rêve, où elle apparaît. Neha rend visite à son frère mais sent qu'elle est suivie...

S'il est bien une chose qu'on peut reconnaître à Jonathan Hickman, c'est que, même s'il ne choisit pas souvent la ligne droite pour raconter une histoire, il retombe sur ses pieds avec une adresse stupéfiante. De ce point de vue, Decorum est une leçon de narration et particulièrement ce sixième épisode où il réussit à lier les deux intrigues qu'il développait dans cette mini-série sans qu'elles aient apparemment le moindre rapport.

D'un côté, nous suivions le tandem Imogen-Neha, digne d'une buddy-story dans un cadre SF, la tueuse la plus redoutable et la plus exigeante sur les bonnes manières de son job et l'ancienne coursière devenue sa protégée et l'élève de l'école d'assassins où la première a fait ses classes. De l'autre, un récit beaucoup plus nébuleux où il était question d'un oeuf, d'une église qui le convoîtait, de Mères Célestes. D'un côté une histoire character-driven. De l'autre, quelque chose d'indéfinissable et d'à peine compréhensible.

Et puis, voilà les premières pages de ce numéro 6 où dans une scène aux lumières bariolées, avec un dialogue entre une créature et une entité informe, qui va tout lier, magistralement et simplement. Cet oeuf cosmique, que la créature (Chi Ro) a échoué à livrer à l'entité (la Singularité), et qui est désormais couvé par une Mère Céleste (mais ça, ils l'ignorent), autant demander à des professionnels de le localiser et de le rapporter. S'il a éclos, alors il faut éliminer celle qui l'a couvé et ce qui en est sorti et le remettre à Chi Ro. Et quels meilleurs professionnels que des assassins ?

Et donc les assassins de la Sororité de l'Homme, où se trouvent Imogen et Neha (et les camarades/concurrents de celles-ci). Simple comme bonjour ! Nos deux héroïnes vont donc partir à la recherche de l'oeuf, de sa couveuse, peut-être de sa progéniture.

La scène de la transaction, qui fait suite au dialogue d'ouverture, est savoureuse. On a d'un côté un commanditaire pour qui la notion même d'argent, de rétribution n'a aucun sens, mais baste ! s'il faut payer, il paiera. Et donc il offre comme récompense un diamant de la taille d'une planète. Je sais que ça ne paraîtra jamais évident à beaucoup mais c'est dans ces moments-là qu'on mesure à quel point Hickman est un auteur capable d'un sens de l'humour complètement loufoque (c'est peut-être aussi, surtout, ce qui a déconcerté les X-fans avec X of Swords, qui déjouait les codes d'un comic-book super-héroïque en transformant son tournoi des champions en une farce grotesque et une collection d'épreuves délirantes pour moquer les batailles épiques traditionnelles).

Au fond, Hickman ne serait-il pas un auteur sérieux qui ne se prend pas au sérieux, ou autrement dit un auteur qui n'a pas l'air de ce qu'il montre ? Derrière l'auteur qui aime raconter qu'il planifie tout, qui adore les data pages, les figures, les diagrammes, n'y a-t-il pas surtout un type rigoureux pour, sinon la déconne, en tout cas pour démonter ce qui est trop sérieux dans les comics ? Car enfin, entre un Oeuf cosmique, une planète en diamant, une tueuse mariée avec un sosie du Prince Charles, une ex-coursière qui témoin d'un contrat est obligée de se reconvertir en assassin, une entité divine, son chef d'église incompétent, tout ça n'a ni queue ni tête. Mais inscrits dans le registre de la SF, du space opera, de la buddy-story, et de la métaphore absurde, c'est franchement drôle.

Moi, en tout cas, c'est comme ça que je vois la chose. J'admets que Decorum paraisse imbuvable parce qu'insaisissable, cryptique, abscons. Il faut s'accrocher parfois, c'est sûr. Mais en même temps, c'est quand on accepte de se relâcher, de s'y abandonner, que cette histoire si bizarre devient jubilatoire. Et Hickman nous récompense de notre patience en reliant le tout à deux étapes de la fin. Ce n'est pas juste un pétage de cable par un auteur reconnu. L'affaire a quand même une construction, une structure, des personnages attachants (et aussi d'autres complètement impossibles car volontairement définis comme des créatures échappant à des représentations classiques). Et désormais un but, un objectif, une finalité, simple, efficace, captivante, parce qu'avec ce qui les ont précédés, on peut quand même croire que tout ne va pas se règler de façon basique.

Par ailleurs, Decorum n'a pas pris ses lecteurs en traître car, visuellement, dès le départ, Mike Huddleston ne s'est pas contenté d'illustrer un script, il a fait sa propre BD avec des images sublimes, déroutantes, belles, moches, bizarres, indéfinissables. C'est une expérience renouvelée d'épisode en épisode et qui signale au lecteur que, esthétiquement, le voyage sera un trip unique.

Huddleston déstabilise le lecteur car il semble n'appliquer à ses pages aucune logique justifiant le traitement de son graphisme. Il ne se réinvente pas d'une page à l'autre, ou d'un numéro à l'autre : non, il va plus loin, il maintient le lecteur sur le qui-vive en permanence car il dessine selon son humeur, de manière imprévisible. Il peut aligner des pages entières en oir et blanc, puis enchaîner avec une débauches d'effets numériques, le plus souvent même ces sauts visuels se produisent d'une case à l'autre, sans aucune prévention. Juste pour souligner un détail, une expression.

Il transcende les notions de beau, pas beau, efficace, raisonnable. C'est parfois délicat, acrobatique, car on n'est pas habitué à un tel feu d'artifices. Mais notre attention est sans cesse requise, c'est une lecture très active et qui nous interroge, nous force à nous questionner sur ce qui est acceptable, supportable, agréable, fluide. Même quand il nous agresse avec des formes, Huddleston semble soucieux de se faire presque pardonner en sortant plus loin une image, une planche à couper le soufffle. Avant de nous chahuter à nouveau.

Pour tout cela, Decorum est une BD passionnante. Parfois complètement fumeuse, limite fumiste. Mais aussi virtuose, et très ludique. Si vous aimez un certain inconfort, voire les sensations fortes, c'est parfait. Pour lecteurs avertis seulement ? Non. Mais un peu quand même.

Variant cover de Mike Huddleston

samedi 10 octobre 2020

DECORUM #5, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston



Ce nouveau numéro de Decorum renoue avec sa meilleure veine. Sa plus compréhensible aussi. En même temps, Jonathan Hickman esquisse un lien entre ses deux intrigues, mais on n'est guère plus avancé puisque cela est réduit à des planches de transition, muettes qui plus est. Mike Huddleston brille toujours par son originalité graphique.


Neha Nori Sood suit sa formation à l'école des assassins où l'a fait admettre Imogen Morley-Smith. Malheureusement, ce n'est pas un élève doué. Elle est détestée par ses camarades qui la menacent et la tabassent à la moindre occasion en séance d'entraînement.



La première année, elle doit remplir son premier contrat de tueuse. Imogen l'accompagne jusqu'à sa cible. Mais Neha s'avère incapable de supprimer l'homme, pourtant malfaisant, qu'on lui a assigné. Imogen s'en charge à sa place.


La deuxième année de sa formation n'est pas pas meilleure pour Neha. Ses camarades continuent de la menacer. Elle est toujours dominée physiquement dans les entraînements. Imogen reste présente pour surveiller ses progrés, mais elle se désespère.


Deuxième contrat. Et deuxième échec. Neha face à sa cible se dégonfle piteusement, craignant d'être tuée dans une explosion car l'homme qu'elle vise est ligoté à un arsenal. Imogen la supplée une nouvelle fois en se demandant si ce n'est pas une cause perdue.


Mais la troisième année marque un rebond inattendu. Lassée d'être le punching-ball de ses camarades, Neha s'endurcit. Surtout, elle a comme nouveau contrat son ancien patron, qu'elle liquide avec plaisir. Mais elle ignore, comme Imogen, que cet assassinat a eu un témoin...

Decorum est un véritable yo-yo narratif. On passe d'un épisode très cryptique comme celui du mois dernier avec une intrigue mêlant éléments mystiques et cosmiques, au suivant, comme celui-ci, qui anime les personnages dans des scènes rapides, à la fois brutales et souvent très drôles, sur fond de récit initiatique.

Bien entendu, comme certainement la majorité des lecteurs de la série, je préfère franchement un épisode comme ce cinquième car le plaisir est immédiat. L'écriture de Hickman est magistrale et révèle un auteur très amusant alors qu'on le considère d'abord et surtout comme un narrateur austère et complexe - un portrait finalement peu fondé puisque, dans X-Men aussi, il sait faire preuve d'un humour savoureux.

Mais dans ce chapitre-ci, on assiste pour la première fois à un début de liaison entre les deux pans narratifs de Decorum. Le scénario court sur trois années et à chaque étape, on a droit à une pleine page pour nous l'indiquer, et sur cette page figure une image d'une des mères célestes, celle qui s'est proposée pour couver l'oeuf cosmique vu dans le précédent épisode. On le voit évoluer jusqu'à sa (presque) éclosion. Reste qu'on n'en saura pas plus sur ce qui rattache cette gestation et l'apprentissage de Neha Nori Sood.

La buddy story entre Imogen Morley-Smith et Neha constitue l'essentiel de ce numéro 5. Neha, l'ex-coursière aux abois, témoin d'un assassinat perpétré par Imogen, a intégré une école qui forme des assassins - le même établissement où Imogen a été instruite. Elle a accepté ce marché pour sauver sa peau, mais sans mesurer la difficulté de ce qui l'attendait. Elle va en baver.

Hickman, comme Tom King dans un autre registre, aime jouer sur les effets de répétition. Ainsi il conforte le lecteur dans sa (fausse) impression que rien ne lui échappe, avant qu'un rebondissement ne remette tout en cause et n'oblige à tout reconsidérer. Dans cet épisode, tout est ritualisé, en trois trois temps immuables : 1/ Neha suit une série de cours théoriques et pratiques ; 2/ elle s'entraîne au combat rapproché avec ses camarades ; 3/ elle est envoyée sur le terrain pour exécuter un contrat.

Tout de suite, on assiste à ses énormes difficultés dans ces trois domaines. C'est une élève lamentable. Elle ne comprend rien à ce qu'on lui enseigne, elle s'attire l'inimitié de ses camarades (qui la considèrent évidemment comme une intruse), elle se prend des raclées régulières et violentes et reçoit des menaces manuscrites. Et elle est bien sûr incapable, le moment venu, de tuer celui qu'on lui a commandé de supprimer.

Pour Imogen, c'est une déception, qu'elle intrègre à sa manière, avec flegme. Elle avait fondé de grands espoirs car elle estimait qu'avec la vie qu'elle avait endurée, Neha aurait en elle un certain potentiel, une envie de revanche, une dureté. Il n'en est rien. On rit volontiers et de bon coeur en assistant à ces déconvenues car Neha est attachante et on s'identifie facilement à elle. Dans pareille situation, nous ne serions pas davantage doués. Lorsqu'elle ne peut pas presser sur la détente, lorsqu'elle vomit après que Imogen ait tué sa cible, on la comprend car nous serions dans le même état.

Ce ressort comique est surprenant parce que, comme je le disais plus haut, le style de Hickman est celui d'un auteur sérieux. Il nous prend aussi de court par la simplicité désarmante de sa construction. Il n'y a aucune ambiguïté sur l'intention comique du procédé. Le contraste entre la personnalité froide, détachée, professorale, d'Imogen et l'amateurisme incorrigible, la fébrilité permanente, de Neha produit aussi un effet hilarant garanti. 

Mais Hickman se garde d'humilier sadiquement son héroïne, car il sait qu'en allant trop loin dans cette direction, le lecteur lui en voudrait de trop maltraiter Neha et parce que Imogen est certes charismatique mais moins sympathique. Aussi montre-t-il les progrès qu'accomplit Neha au bout de trois ans, sa pugnacité, sa résistance, sa résilience. Elle ne sera jamais une tueuse implacable comme son mentor, mais elle trouve les ressources nécessaires quand elle est face à une figure honnie de son passé. L'émotion se nuance alors parce qu'on vient d'assister à la fin de l'innocence. Neha n'est pas une tueuse, mais elle tue quand même in fine, c'est un aller sans retour.

Peut-être en fait, est-ce là le lien entre la gestation de la mère céleste et le parcours commun d'Imogen et Neha. Imogen accouche d'une tueuse, elle l'engendre, elle fait d'une jeune femme éprouvée une exécutrice, d'un ange une exterminatrice. La mère céleste mettra-t-elle au jour un messie ? Ou un enfant dégénéré qui condamnera l'univers ?

Ce chemin est illustré par Mike Huddleston avec son originalité radicale coutumière. Les premières pages sont trompeuses avec leur usage appuyé de l'infographie au service d'images abstraites. La majeure partie de l'épisode est réalisé selon des méthodes plus conventionnelles. Le papier est beige, le dessin en noir et blanc. Lorsque les couleurs reviennent, elles sont d'abord sommaires et réduites. Mais c'est un sentiment de sobriété, d'économie, d'épure qui domine.

Cette épure aboutit à un effet en soi : il introduit une distance entre le lecteur et la représentation de la violence. Le réalisme stylisé de l'épisode fait qu'on n'est pas choqué par le déchaînement de brutalité auquel on assiste. Pourtant il y a aurait de quoi car Imogen achève ses proies en leur explosant littéralement la tête après leur avoir tiré dessus à de multiples reprises. Mais Huddleston cadre ces moments en composant des plans habiles, qui évite toute surenchère ou complaisance.

Idem pour les scènes d'entraînement de combat au corps-à-corps. Neha reçoit des coups particulièrement rudes, mais le noir et blanc sur fond beige stylise cette âpreté. Le sang est une tâche noire. Le découpage en "gaufrier" de neuf cases induit une concision dans le traitement des scènes. On ne s'attarde pas. On reste spectateur mais de loin. C'est une violence presque cartoon.

Tout cela est aussi désamorcé par les scènes dialoguées, qui se situent avant ou après l'exécution des contrats (mais sur place, devant la victime), entre Imogen et Neha. Avant, c'est une sorte de mise en place : Imogen conseille Neha (sur l'arme à utiliser pour tuer, sur le fait de ne pas s'attarder), Neha hésite, se décide, puis se ravise. Après, Neha est prise de haut-le-coeur immanquables, Imogen s'énerve mais moins de cette réaction physiologique que de l'absence de manières de sa protégée (qui ose vomir sur ses bottes hors de prix, ou dégueule même quand elle croit qu'elle ne va pas le faire). Tout cet aspect rituel du meurtre commandé en montre le côté dérisoire et tragique, grotesque aussi. Imogen instruit Neha sur ce qui est reproché à la cible, mais au fond elle s'en fiche : c'est son erreur car Neha, elle, s'en soucie et s'interroge sur la légitimité à tuer quelqu'un. Ce n'est qu'en face de quelqu'un qui lui a fait du mal qu'elle sera capable de surmonter ses scrupules. C'est une tueuse sentimentale en somme, alors qu'Imogen est une pure professionnelle.

Tout cela, Huddleston sait le souligner mais en dosant ses effets. Il met en images la première exécution en en montrant la dimension la plus pathétique (la cible a commis des actes objectivement dégoûtants). C'est un assassinat sans éclat, un petit boulot. La deuxième exécution est spectaculairement ridicule avec la cible attachée à du matériel potentiellement dangereux (ce qui rend délicat l'accomplissement du contrat, du moins selon Neha). La dernière exécution est un réglement de comptes, avec des implications personnelles pour Neha (ce qui déplaît à Imogen, qui ne l'avait pas anticipé et qu'elle tente de reprendre en main). Ces variations émotionnelles sont parfaitement traduites graphiquement et laisse le lecteur ébranlé (magnifique dernière page).

Qu'en sera-t-il du prochain épisode ? Decorum est imprévisible, pour le pire (quand les auteurs nous perdent dans des scènes trop cryptées et une intrigue parallèle assez absconse) et le meilleur (quand on suit les deux héroïnes dans leur aventure épatante, déroutante et efficace).

samedi 22 août 2020

DECORUM #4, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Vous me trouvez bien embêté au moment de résumer et critiquer ce quatrième épisode de Decorum. Nous voici donc à la moitié de cette mini-série et j'avoue humblement n'avoir pas compris grand-chose à ce que je viens de lire dans ce numéro. Accrochez-vous au pinceau, je retire l'échelle.


Il est donc à nouveau question de cet oeuf cosmique en possession des Mères Célestes. Son début d'éclosion a provoqué une brêche détectée par l'Eglise de la Singularité, ennemie des Mères Célestes et qui convoite aussi l'oeuf. Ro Chi, le chef de l'église, ordonne à sa flotte entière de partir.


Direction : Bidur Faul, où se trouvent donc les Mères Célestes et l'oeuf. L'arrivée de la flotte ne passe pas inaperçue et les Mères Célestes décident de filer en laissant l'oeuf (dont l'une a préalablement tranché un bras qui en était sorti), afin que l'Eglise de la Singularité pense avoir gagné.


Ro Chi découvre l'oeuf dans un cratère de la planète et voit en sortir un humanoïde. Déçu, il le fait brûler vif. Ailleurs, les Mères Célestes se disputent sur leur stratégie : autrefois des milliers, elles ne sont plus que quatre et leur sacrifice n'aboutit à rien


L'une d'elles, la plus jeune, offre de jouer les mères porteuses et la plus vieille lui insémine un échantillon à partir du bras tranché. Reste à attendre le fruit de cette gestation...


Vous noterez donc d'emblée que ni Imogen Smith-Morley ni Neha Nori Sood n'apparaissent dans cet épisode. Inutile d'attendre la suite de la formation de Neha comme tueuse, après son introduction hilarante dans le centre de la planète Tempest. Et ça, c'est déjà décevant.

Depuis le début de Decorum, Jonathan Hickman va-et-vient entre ses deux héroïnes, aux caractères bien trempés, et une intrigue parallèle, nettement plus nébuleuse, impliquant cette Eglise de la Singularité, les Mères Célestes et cet oeuf cosmique. Sur cette seconde partie, difficile, pour ne pas dire impossible de se faire un avis.

En effet, rien ne relie les deux récits, même si on devine (on espère) que Hickman a quand même un plan à cette fin. Mais enfin, ça paraît de plus en plus fumeux : qu'est-ce qui pourrait rapprocher une tueuse professionnelle, son élève (malgré elle) et des forces supérieures comme celles précitées ?

Surtout, Jonathan Hickman ne fait vraiment rien pour aider le lecteur à saisir son propos. Et le dessin de Mike Huddleston ne facilite pas la tâche. Ro Chi et les autres membres (très rares) de l'Eglise de la Singularité sont des créatures à peine humanoïdes, entièrement noires, aux lignes acérées. Les Mères Célestes ne sont guères plus avenantes, tour à tour blanches ou rouges, avec néanmoins des visages humains, des silhouettes un peu moins grossières.

Les décors sont réduits à leur plus simple expression. Ils traduisent à eux seuls la radicalité graphique de cette partie de l'histoire puisque Huddleston les remplace par des camaiëux de couleurs, des masses chromatiques, tantôt austères, tantôt bariolées. On flirte puis on est submergé par des abstractions qui abolissent tout repère spatio-temporel.

Peut-on apprécier quelque chose qu'on ne peut identifier et même qu'on peine à comprendre ? C'est un vieux débat. J'emploie à dessein le terme d'abstraction car on est souvent devant les pages de cet épisode comme devant un tableau de peinture abstraite. Les éléments figuratifs y sont  comptés ou carrément absents. L'artiste invite le lecteur à une expérience immersive où la sensation se substitue à la grille de lecture traditionnelle.

Ainsi dit, Decorum, aussi bien dans le texte que dans l'image, ressemble à une oeuvre exigeante, à la limite de l'hermétisme, où il faut accepter de laisser au vestiaire ses habitudes, qui se défie du formatage. Au risque, bien entendu, d'être impénétrable.

Pour ma part, le texte de Hickman comme les dessins de Huddleston m'ont souvent laissé sans voix, à la fois par leur beauté mais aussi par leur l'impossibilité que j'ai eu à les comprendre, à les déchiffrer. C'est donc un sentiment très divisé, et quand même assez rebuté. J'ai touché mes limites.

Hickman fait de Decorum un laboratoire, il tente, mais peut aussi vous décourager. C'est à l'évidence un pari pou cet auteur qui adore tester son public et s'aventurer dans des territoires que lui seul, à l'évidence, maîtrise. Il ne vous engloutit pas vraiment sous un jargon abscons mais vous entraîne dans un univers tellement détasbilisant qu'il faut produire un sacré effort. Huddleston est, de ce point de vue, un partenaire de jeu idéal pour lui car, esthétiquement, ses planches sont aussi une épreuve et un ravissement. Leur design est réellement, de mon point de vue, fabuleux, mais on achève la lecture de l'épisode sans trop savoir ce qu'on a vu et lu.

Paradoxalement, Decorum, par son jusqu'auboutisme, motive. Puisqu'il y a une part ludique là-dedans, et aussi peut-être par fierté, on a envie de relever le défi des auteurs, de ne pas abdiquer parce qu'un épisode comme celui-ci vous laisse perplexe. En espérant quand même que la suite sera un brin moins corsé. La couverture du #5 autorise l'espoir puisqu'y figurent Imogen et Neha, dont l'aventure est nettement plus accessible.