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vendredi 3 juillet 2020

BATMAN, VOLUME 10 : KNIGHTMARES, de Tom King et Travis Moore, Mitch Gerads, Mikel Janin, Jorge Fornes, Lee Weeks, Amanda Conner et Yanick Paquette


Le dixième tome du run de Tom King sur Batman contient sans doute le matériel le plus controversé. Il s'agit d'une collection de one-shots reliés par le thème du cauchemar (nightmare en anglais : le titre du recueil est un jeu de mots sur knight, le dark knight-Batman, et nightmares, cauchemars). Leur qualité est très inégale et constitue une sorte d'intermède assez long et poussif, qui souligne que le plan du scénariste patine conséquemment.  


Avec Travis Moore, Tom King se demande d'abord ce qui se serait passé sir Bruce Wayne n'était pas devenu Batman mais que Batman avait enquêté sur le meurtre de Thomas et Martha Wayne et résolu l'affaire alors que Bruce était devenu un orphelin psychopathe. La démonstration est assez troublante et joliment mise en images par Moore, un artiste bizarrement peu exploité par DC. Il y a une ambiance qui rappelle les Elseworlds d'antan et qui renvoie surtout à Batman : Year One dans quelques pages superbes.


Avec Mitch Gerads, Tom King collabore avec le dessinateur qui sait sans doute le mieux traduire en images ses obsessions. Ce segment où Batman est prisonnier du sinistre Pr. Pyg avant de découvrir qu'il a à faire avec quelqu'un d'autre sous le masque est époustouflant. Les pages de Gerads sont extraordinaires, dans un déluge de couleurs saturées qui créent un malaise efficace à partir d'un découpage simplissime (un seul type d'image, une case occupant toute la largeur de la bande). La chute est désarmante.


Le niveau est aussi élevé avec le chapitre suivant dont Mikel Janin assume le dessin. King convoque John Constantine en guest-star pour une introspection poignante sur la grande hantise de Batman (la mort de Catwoman). Janin produit des pages fabuleuses, hélas ! parfois noyées sous un texte envahissant (une tendance récurrente chez King, qui raffole de la voix-off pour souligner ce qui est déjà évident). Mais, baste ! c'est vraiment beau et tragique.


Bon, on descend d'un cran avec l'épisode suivant. Je ne veux pas paraître intolérant avec Jorge Fornes, d'ailleurs il sort quelques planches épatantes ici. Mais l'ensemble souffre d'un manque de consistance générale. King met en scène un dialogue entre la Question et Selina Kyle, purement théorique et fictif. Quand les deux personnages discutent, aucun décor et ce qui aurait pu être une idée graphique intéressante ne fait que souligner la mollesse du rythme et l'aspect pâlichon de Fornes. Dommage.


Dommage aussi que le segment suivant démarre aussi fort pour n'aboutir qu'à... pas grand-chose. On se réjouit d'abord en remarquant que Lee Weeks est au crayon et que King revient à lui au one-shot spécial Batman/Elmer Feud, mais cette fois avec une poursuite digne de Vile Coyote et Beep-Beep. Inexplicablement, le derniers tiers de l'épisode voit Weeks céder sa place à Fornes qui n'a décidément pas de chance car passer après son illustre collégue n'est pas de la tarte. Néanmoins l'identité de celui que chasse Batman a quelque chose de savoureux, malgré le côté cryptique du scénario.


Toutefois, cette déception n'est rien comparé à l'épisode 68 qui relève du grand WTF. Que vient faire là cet intermède comique où on suit en parallèle l'enterrement de vie de jeune fille (imaginaire) de Selina Kyle, conduite à la forteresse de solitude de Superman par Supergirl et Lois Lane, pendant que Bruce Wayne passe la soirée avec Clark Kent ? Pourtant, auparavant, King avait su merveilleusement animer les deux couples dans des chapitres dessinés par Clay Mann, mais ici, en voulant se frotter à la comédie, il rate complètement le coche. Pour achever le tout, Amanda Conner n'est pas fichue de s'acquitter des vingt pages, et John Timms et Dan Panosian ont été appelés à la rescousse. Mikel Janin signe la dernière page, la plus intéressante car elle révèle le dispositif derrière tous les cauchemars décrits : Batman est prisonnier d'une machine qui lui injecte des drogues hallucinogènes (concoctées par qui ? Et où ? Réponse dans le volume 11).


Enfin, l'album se referme par un bijou. Yanick Paquette avait souhaité collaborer avec King, en voulant se frotter au fameux "gaufrier" cher au scénariste. Sur ce plan, c'est loupé car le découpage a été visiblement laissé aux bons soins de l'artiste et le canadien s'est beaucoup amusé avec des effets d'ornements, de séparations ondulatoires, de pleines et doubles pages somptueuses. La danse qu'effectuent Bruce Wayne/Batman et Selina Kyle/Catwoman renvoie souvent au #50 avec les flash-backs sur les différentes rencontres entre le chevalier noir et la féline fatale, notamment par le jeu sur les costumes endossés par cette dernière au fil de sa longue carrière. Paquette éblouie souvent tandis que King rédige un dialogue quasi-rétrospectif sur ses (presque) soixante-dix premiers épisodes.

Aurait-on pu se passer de ces septs épisodes ? Oui. Mais ça aurait dommage car si certains sont dispensables, d'autres sont très inspirés et souvent, en même temps, superbement mis en images. Il est évident que, sur un plan strictement narratif, c'est la collection de chapitres la plus inégale écrite par King, le lecteur, même très fan, trouve le temps un peu long. Mais il sera récompensé avec l'arc suivant, le dernier avant le grand final de l'ère King.

samedi 1 juin 2019

SUPERMAN : LEVIATHAN RISING SPECIAL #1, de Brian Michael Bendis, Greg Rucka, Matt Fraction, Marc Andreyko et Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber, Eduardo Pansica


Ce copieux fascicule de 80 pages représente la dernière étape avant le commencement de la parution de l'Event Leviathan le mois prochain. Brian Michael Bendis avec Greg Rucka, Matt Fraction et Marc Andreyko préparent le terrain pour ce qui promet de bouleverser le DCU. Accompagnés d'artistes solides (Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber et Eduardo Pansica), les auteurs n'entendent pas tout dévoiler cependant, juste nous mettre l'eau à la bouche. Et présenter de nouvelles séries.


- Clark Kent kidnapped ! (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Ms. Leone, la patronne de la "mafia invisible" de Metropolis, est abordée dans une librairie par Leviathan qui est impressionnée parla manière dont elle a réussi à déjouer la surveillance e Superman et souhaite ses conseils. Elle le met spécialement en garde contre Lois Lane. Celle-ci reçoit la visite de Superman à Chicago alors qu'il vient de détecter la présence d'un commando dans leur appartement à Metropolis. Il décide de se laisser kidnapper pour en savoir plus. C'est ainsi qu'il est fait prisonnier par Talia Al Ghul qui souhaite que Clark lui présente Superman...
  

- Lois Lane (Ecrit par Greg Rucka, dessiné par Mike Perkins.) - A l'hôtel Drake de Chicago, le soir venu, Lois Lane s'inquiète de ne pas voir revenir Clark Kent. Elle se rend à Metropolis et trouve leur appartement désert. Lois décide d'appeler du renfort : Batman puis Wonder Woman arrivent et alerte la Justice Ligue. Mais Lois n'a pas le temps de leur préciser qu'il s'agit de Clark et non de Superman.


- Jimmy Olsen (Ecrit par Matt Fraction, dessiné par Steve Lieber.) - En tournée promotionnelle pour la sortie de son livre, Jimmy Olsen se réveille à Gorilla City en compagnie de Jix. La soirée de la veille a été bien arrosée puisqu'ils se sont mariés. Mais la jeune femme est une voleuse inter-dimensionnelle pressée de fuir. Elle laisse à Jimmy son chat, particulièrement agressif. Le reporter, délesté de son argent et de son passeport, doit quitter Gorilla City et rejoindre Lois Lane par ses propres moyens.


- Supergirl (Ecrit par Marc Andreyko, dessiné par Eduardo Pansica.) - Supergirl enquête sur la destruction du siège du D.E.O. survenu trois mois plus tôt. Deux de ses amis, Eliza et Jeremiah, faisaient partie de cette agence. Lui souhaite vite reprendre du service, elle n'en peut plus des magouilles du service. Elle est retrouvée par le destructeur de Leviathan mais a laissé un message pour Supergirl dénonçant cette organisation.


- Action Comics (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Leviathan libère Clark Kent et embarque Talia Al Ghul. Mais elle refuse l'alliance qu'il lui propose. Sauvé in extremis par Superman, que viennent de libérer Firestorm, Lois Lane et Jimmy Olsen, elle préfère la prison à la collaboration. A Metropolis, Ms. Leone, de retour de sa rencontre avec Leviathan, explique comment elle va éliminer ce dernier.

On ferme cette revue en étant d'abord un peu surpris que certains personnages annoncés au premier plan pour le futur Event Leviathan soient absents - je pense à Batman, Manhunter (qui ne font que de brèves apparitions) mais surtout Batgirl, Green Arrow, la Question, ou Plastic Man. Puis le point de vue choisi se révèle, avec pertinence.

Depuis qu'il écrit les aventures de Superman dans ses deux séries, Brian Michael Bendis a pensé le personnage comme le pivot de l'univers DC, non seulement le héros potentiellement le plus puissant mais surtout un compas moral et une sorte de vigie, les yeux et les oreilles de la justice. L'illustration est particulièrement frappante dans Action Comics où la saga du Leviathan a été développée : à Metropolis, une mafia invisible oeuvre avec des précautions extrèmes pour ne jamais été remarquée de l'homme d'acier, et ce, depuis des décennies.

Si on applique ce procédé plus largement, alors il est possible qu'une conspiration puisse se mettre en place à l'insu de Superman. C'est ainsi que le Leviathan a grandi. Mais est-ce un vilain classique ? Une menace ? Ou une sorte de révolution ? Dans le numéro 1 de Year of the Villain, le segment concernant Leviathan suggérait, par la voix même de ce personnage, que ses manoeuvres (éliminer physiquement les organisations gouvernementales et terroristes) étaient plus ambivalentes. Batgirl apprenait que le maître d'oeuvre était certain qu'une fois son projet connu, les héros s'y rallieraient.

Superman : Leviathan Rising Special permet donc de considérer cette situation à travers quatre points de vue, comme autant de prologues mais aussi de teasers pour les séries Action Comics et Supergirl ou les futures maxi-séries Lois Lane et Jimmy Olsen (qui démarreront en Juillet).

La part la plus importante est bien entendue dévolue à Bendis avec Yanick Paquette au dessin : Clark Kent se laisse kidnapper et tombe entre les mains de Talia Al Ghul qui veut rencontrer grâce à lui Superman. La fille de Ra's est aux abois : son organisation, Leviathan, lui est ravie par l'individu du même nom, elle a donc besoin du plus puissant des alliés. En parralèle, Ms. Leone, la tête de la mafia invisible de Metropolis, rencontre justement Leviathan, impressionné par la façon dont elle a su mystifier l'homme d'acier.

Les deux chapitres ouvrent et ferment ce numéro, donnant le ton à un jeu de dupes : Talia préférera la prison à la collaboration avec Superman finalement, et Ms. Leone est certaine de pouvoir doubler Leviathan (qui en cachant son identité révèle sa faiblesse). Bendis souligne surtout que Lois Lane est crainte par Ms. Leone et le scénariste insiste sur ce point depuis plusieurs mois, au point qu'elle n'est même pas impressionnée par Batman (ce qui correspond aussi à la manière dont Tom King l'a mise en scène dans Batman). Surtout, entre Talia, Ms. Leone, Red Cloud, Leviathan, Superman paraît soudain vraiment dépassé parce que cette histoire est inhabituelle pour lui : c'est une autre marque déposée de Bendis depuis qu'il anime le personnage que de lui donner de vrais adversaires, capables de le dominer (physiquement comme Rogol Zaar, ou intellectuellement).

De retour chez DC (avec lequel il entretient des rapports compliqués depuis longtemps), Greg Rucka profite de quelques pages pour écrire Lois Lane à laquelle il va donc consacrer une maxi-série en douze épisodes à partir de Juillet. Le projet est évident tant Rucka aime ce genre de femmes (brune, intelligente, avec un caractère bien trempé). Avec Mike Perkins, il bénéficie d'un artisteau style réaliste et sombre parfait, même si leur segment est frustrant (et, c'est le comble, montre Lois obligée de sen remettre à la Justice League).

En revanche, la vraie surprise du chef revient au chapitre consacré à Jimmy Olsen puisque c'est Matt Fraction qui écrit et Steve Lieber qui dessine. L'intention du duo est de renouer franchement avec les aventures les plus délirantes du jeune reporter du "Daily Planet" et le ton est résolument à la comédie, avec voleuse inter-dimensionnelle, chat dément, gorilles et j'en passe. Impossible de ne pas éclater de rire et la maxi-série qui débutera le 17 Juillet prochain promet énormément. C'est totalement décalée par rapport à l'Event Leviathan, mais réjouissant.

On retombe dans du plus classique avec Supergirl, par Marc Andreyko et Eduardo Pansica (le combo aux commandes de la série de la kryptonienne). L'implication de Kara Zor-El  surprend un peu, mais s'explique par sa relation avec deux agents du DEO. Surtout on remarque que la cousine de Superman 1/ revient sur Terre après ses pérégrinations spatiales et 2/ est surveillée par Manhunter (en fuite après les événements de Action Comics #1011). Pansica n'est pas au meilleur de sa forme, et Andreyko se contente du strict minimum : c'est le segment le moins inspiré du lot.

ll n'empêche, la saga qui s'annonce est alléchante, avec son climat conspirationniste, son vilain qui n'en est pas vraiment un et dont l'identité reste un vrai mystère, les héros en première ligne.  Un an pile après son arrivée tonitruante chez DC, Bendis a toutes les cartes en mains pour frapper un grand coup (d'autant que son histoire s'inscrit dans un programme plus vaste d'histoires où les bad guys ont de grands projets - Bane dans Batman, Luthor dans Justice League). Cela faisait bien longtemps qu'un event ne m'avait pas autant titillé.   

dimanche 30 septembre 2018

ACTION COMICS #1003, de Brian Michael Bendis et Yanick Paquette


L'arc narratif The Invisible Mafia d'Action Comics se poursuit. Mais contre toute attente, ce 1003ème épisode n'est pas suite directe du précédent : Brian Michael Bendis en profite pour jouer avec la chronologie des événements et s'intéresser de plus près à un personnage secondaire. Il est accompagné pour ce numéro de Yanick Paquette (Patrick Gleason ne signant plus que la couverture).


Robinson Goode se rend, à la nuit tombée, au "Dragon's", un bar mal-famé des bas-fonds de Metropolis. Elle y a rendez-vous avec Candy auprès de laquelle Mr. Strong a payé pour obtenir un fragment de kryptonite.


Le lendemain matin, Clark Kent arrive en salle de rédaction du "Daily Planet" et trouve Jimmy Olsen endormi à sa place après avoir pris des photos tard le soir près des S.T.A.R. Labs. C'est alors que Kent est pris d'un malaise.


Cependant, Robinson Goode aborde Perry White à la sortie de l'ascenseur et lui soumet une proposition d'article pour la "une" à propos de la mort du caïd Moxie. Mais leur attention est vite déplacée en direction de Clark. Celui-ci refuse qu'on appelle les secours mais voit à travers le sac de Goode le fragment de kryptonite à l'origine de son état.


La journaliste se retire mais, une fois dehors, elle est surprise par Batman qui lui subtilise son sac et la boîte dans laquelle elle détient la kryptonite. Elle explique être en sa possession pour une enquête mais il ne la lui rend pas. En revanche il retrouve plus tard Superman et lui assure que le danger est écarté.


La super-ouïe de Superman l'attire ensuite au "Dragon's" où Goode se dispute avec Candy avant que celle-ci ne soit tuée par Red Cloud. L'Homme d'Acier arrive trop tard mais réconforte la journaliste. Dans l'hôtel où elle est descendue, au même moment, Lois Lane reçoit la visite de Lex Luthor...

La variant cover de David Mack.

Brian Michael Bendis a toujours aimé s'amuser avec la temporalité du récit, jouant sur des faits passés pour éclairer ceux du présent ou osant des flash-forwards. C'est le cas dans cet épisode qui vaut plus pour ce tour de passe-passe narratif que son contenu (on n'apprend pas grand-chose de nouveau, l'intrigue ne progresse guère).

Pour bien comprendre ce qu'il en est, revenons à là où nous en étions à la fin du précédent épisode : Clark Kent apprenait que Lois Lane était de retour sur Terre et à Metropolis sans qu'elle l'ait prévenu. Superman la retrouvait dans les rues de Metropolis et exigeait une explication.

On pouvait s'attendre à en apprendre le contenu ce mois-ci. Sauf que le scénariste escamote cette partie. Ou plutôt la diffère (ce sera pour le #1004). Ce n'est pas gratuit car on va deviner bien vite que ce qui s'est dit entre les époux a affecté Clark qui va être autrement touché.

Le numéro fait la part belle à Robinson Goode, la nouvelle recrue du "Daily Planet", justement engagée en remplacement de Lois. On sait qu'elle est de mèche avec Mr. Strong, un chef de la pègre de Metropolis, allié à la méchante Red Cloud, et qu'elle s'emploie à discréditer Superman par voie de presse - même si Perry White, son rédacteur-en-chef, freine des quatre fers pour passer ses articles tendancieux à la "une".

Ses idées échouant jusqu'à présent, elle a décidé de passer à la vitesse supérieure en acquérant un fragment de kryptonite au marché noir avec l'argent de Strong. En le transportant dans son sac à main jusque dans la salle de rédaction du "Daily Planet", elle va, sans le savoir, l'exposer à Clark. Pris d'un malaise, celui-ci comprend qui en est la cause. Batman intervient promptement.

Juste avant cette scène, on a pu voir Kent adresser le "bonjour" de la part de Lois à Jimmy Olsen et le lecteur a pu déceler facilement que la discussion entre Clark et sa femme a laissé des traces car le journaliste est visiblement fatigué et morose. Lorsque, à la fin de l'épisode, Lex Luthor rend visite à Lois à son hôtel, la situation devient encore plus louche...

Ce qui est intéressant dans cet épisode, ce n'est donc pas ce qui s'y passe directement - en fait, on pourrait dire que c'est anecdotique, voire qu'il n'y a rien de neuf (une nouvelle manigance de Goode, la kryptonite affaiblissant Superman, la présence providentielle de Batman - même si le dialogue qui suit est amusant : Superman : "You're the best.", Batman : "World's finest."). Non, ce qui vaut le coup, c'est ce qui est suggéré, précisément non-dit. En l'occurrence, comment diriger le crime organisé dans une ville dont le héros peut tout voir, tout entendre ? Réponse : en recourant au système "D", en ne prononçant pas certains mots, en écrivant au lieu de parler, en revenant à une forme de gangstérisme primaire. Le titre de l'arc, The Invisible Mafia, prend alors tout son sens : la pègre de Metropolis est réduite à des ruses de Sioux pour échapper à Superman et le piéger. C'est une guerre d'usure.

Cela exige de la patience de la part des criminels comme des lecteurs. Mais Bendis sait s'entourer et ça rend l'ensemble très agréable, malgré une certaine inertie. Le canadien Yanick Paquette, qui a pratiquemment abandonné les mensuels pour se consacrer à des graphic novels (Wonder Woman : Earth One avec Grant Morrison) et des couvertures variants, remet la main à la pâte.

Il a apprécié sa collaboration (et il n'est donc pas exclu qu'il revienne) et cela se voit : l'artiste déploie des expressions graphiques, testées sur ses romans graphiques, pour traduire au mieux le script, comme lorsque les cadres de ses vignettes deviennent flottants quand Clark a son malaise. Il use de plusieurs doubles pages pour souligner des actions en continu comme les écrit souvent Bendis, notamment lors du dialogue entre Superman et Batman ou quand Superman surgit au "Dragon's".

La beauté des dessins de Paquette indique le soin avec lesquels il les réalise, encrage compris. Et la mise en couleurs de Nathan Fairbairn est somptueuse.

Un épisode de transition en somme avant les révélations attendues le mois prochain, et l'arrivée de Ryan Sook au dessin (pour au moins deux numéros).  


La variant cover de Francis Manapul.

mercredi 16 novembre 2011

Critique 281 : BATMAN - THE RETURN OF BRUCE WAYNE, de Grant Morrison, Chris Sprouse, Frazer Irving, Yanick Paquette, Georges Jeanty, Ryan Sook, Lee Garbett et Pere Pérez


Batman : the return of Bruce Wayne #1
(couverture et dessins de Chris Sprouse)

Batman : the return of Bruce Wayne #2
(couverture et dessins de Frazer Irving)

Batman : the return of Bruce Wayne #3
(couverture et dessins de Yanick Paquette)

Batman : the return of Bruce Wayne #4
(couverture de Cameron Stewart, dessins de Georges Jeanty)

Batman : the return of Bruce Wayne #5
(couverture de Ryan Sook, dessins de Ryan Sook et Pere  Pérez)

Batman : the return of Bruce Wayne #6
(couverture de Bill Sienkewicz, dessins de Lee Garbett et Pere Pérez)

Batman : The Return of Bruce Wayne est une mini-série en 6 épisodes écrite par Grant Morrison, publiée en 2010 par DC Comics. Chaque épisode est dessiné par un (voire deux) artiste(s) différent(s) (successivement Chris Sprouse, Frazer Irving, Yanick Paquette, Georges Jeanty, Ryan Sook, Pere Pérez, et Lee Garbett).
*
Durant la saga Final Crisis (déjà écrite par Grant Morrison), Darkseid, blessé par Batman, le frappe à son tour avec ses rayons Omega. Pour tous les héros du Dark Knight, le justicier est mort, mais en vérité, il a été projeté dans le passé, à l'époque Néanderthalienne.
Le corps de Wayne est chargé de particules Omega, le transformant, à son insu, en une bombe vivante à retardement. Lors d'éclipses solaires, il est expédié au XVème siècle, puis au XIXème, au XXème siècle et de nos jours.
Bruce Wayne recouvre progressivement la mémoire tout en devant surmonter des épreuves propres à chaque époque où il atterrit : ainsi, il se bat contre une tribu menée par Vandal Savage durant son séjour dans la préhistoire ; contre un monstre au temps de pélerins en pleine chasse aux sorcières ; doit affronter Barbe-Noire le pirate ; à nouveau contre Savage et aussi Jonah Hex en plein western ; le Dr Hurt dans les années 40, et la JLA de nos jours.
En même temps, qu'à travers les âges on découvre la mythologie totémique de l'homme chauve-souris, se pose la question pour les acolytes du héros, qui comprennent qu'il a survécu mais représente un danger pour lui-même et eux, de savoir comment négocier le retour de Bruce Wayne : pourront-ils le sauver ou non ?
*
Grant Morrison a, quoi qu'on pense de son style (et de l'évolution de celui-ci), marqué de son empreinte le personnage de Batman en réinjectant dans ses aventures des éléments de son passé, issus des origines les plus obscures du titre. Il y a ajouté des ingrédients de son invention et a donc considérablement enrichi la mythologie de cette production.
Un tournant a eu lieu avec un projet qui pourtant n'avait aucun lien avec Batman : la maxi-série Seven Soldiers of Victory, où Morrison a abondamment puisé dans le terreau de Jack Kirby (lorsque le "King" officia chez DC dans les années 70). Des idées déjà explorés quand il écrivait la JLA ont servi alors à bâtir une oeuvre atypique, complexe mais passionnante.
Logiquement, l'étape suivante a été la rédaction d'une saga évènementielle où Morrison pourrait utiliser des personnages-phares de DC dans une trame qui bouleverserait profondèment sa chronologie : ce fut Final Crisis, un des crossovers les plus fumeux qu'ait produit l'éditeur, à l'histoire hermétique, truffée de références que même des initiés eurent du mal à décrypter. Résultat : un échec commercial, fraîchement accueilli par la critique, et finalement peu considéré par la suite (Geoff Johns devenant, via la série Green Lantern, le nouvel architecte en chef de DC).
Néanmoins, Final Crisis, malgré son côté indigeste, réserva deux moments forts, qui impactèrent à la fois le travail de Morrison - la disparition de Bruce Wayne - et celui de Johns - le retour de Flash version Barry Allen. 
Comme à chaque fois qu'un personnage aussi emblématique que Batman meurt, il est convenu qu'il reviendra tôt ou tard : Dick Grayson, ancien Robin et Nightwing, allait hériter du pseudonyme et du costume. Mais quid de Bruce Wayne ? Comme Steve Rogers chez Marvel, il n'était pas vraiment mort, mais ailleurs, et cette mini-série, comme Captain America : Reborn, allait expliquer comment il revenait parmi les siens.   

Cette histoire nous informe très vite sur le Grant Morrison qui l'écrit, et hélas ! c'est celui de Final Crisis. En clair, cela signifie qu'il faut s'accrocher pour y comprendre quelque chose, même si ça démarre mieux que ça ne se termine.
Effectivement, au début, la série, même si elle souffre déjà de dialogues alambiqués, derrière lesquels on devine moults charades, est assez sympathique et dépaysante. On est transporté à l'époque néanderthalienne, en pleine guerre tribale, et l'ennemi est familier puisqu'il s'agit de l'immortel Vandal Savage (souvent vu dans la série JSA et son relaunch). Morrison semble s'amuser à faire le plus kitsch possible avec ces homo sapiens en peau de bête peu frileux et primaires.
Ensuite, on passe brutalement à la période de la chasse aux sorcières dans les environs de Gotham. Le récit devient déjà plus coriace, mais c'est assez rythmé pour qu'on ne s'ennuie pas et l'atmosphère fanatique des pélerins intégristes est prenante.
Le meilleur de la série arrive avec l'épisode mettant en scène la quête d'un trésor avec des pirates. Miraculeusement, Morrison fait simple et livre un chapitre palpitant, sobre. Miraculeusement, car après, c'est le drame...
On pouvait espérer beaucoup du segment se déroulant en plein farwest puisque n'importe quel lecteur de Batman sait que le justicier s'est d'abord inspiré de cette époque et du film Zorro avec Douglas Fairbanks quand il a décidé de faire le bien. Malheureusement, alors qu'un duel avec Jonah Hex était annoncé (avec le retour dans le jeu de Vandal Savage), et bien que la narration misait sur un Bruce Wayne muet, c'est un ratage total. Le décor, les personnages, la situation, rien n'est correctement exploité.
Prochain et avant dernier arrêt dans les années 40 : Morrison redresse un peu la barre, invoquant le Spirit de Will Eisner mais surtout revenant sur des points qu'il a creusés dans la série Batman, avec des personnages comme la référence à la société secrète du "Black Glove" et de son leader, le Dr Simon Hurt (au centre de l'arc Batman : R.I.P.). On se dit alors que le scénariste prépare un final prometteur où,en ramenant le héros de nos jours, il bouclera en fait tout son run, résolvant bien des énigmes, réglant son compte à bien des ennemis tout en sauvant et en resituant Batman... Mais non.
Au lieu d'un épilogue magistral, on a droit à une conclusion grotesquement bricolée, totalement incompréhensible, où ni le retour tant attendu ni les rôles de Red Robin, la JLA, Rip Hunter n'ont droit à un traitement à la hauteur. Bruce Wayne est effectivement ramené, reprend son alias et sa cape... Mais en gardant pour lui le sens des sauts dans le temps, des éclipses solaires, de sa guérison aux rayons Omega. Rarement aura-t-on assisté à un climax aussi piteux (certes Ed Brubaker avec Captain America : Reborn n'avait pas été très inspiré, mais au moins son dénouement était moins prétentieux).
Le véritable intérêt de cette saga est souterrain, au propre comme au figuré : on saisit bien l'importance des grottes du manoir Wayne, le culte de la chauve-souris dont Bruce est le dernier pratiquant, l'aspect totémique, l'intelligence supérieure du héros et sa détermination. C'est donc d'autant plus frustrant que ce ne soit pas sur ces points que Morrison ait choisi d'articuler son récit, se contentant d'allusions comme s'il ne s'adressait qu'à des habitués d'un club, et échouant lamentablement à donner un souffle vraiment épique à cette "résurrection".
*
Le scénario ne tenant pas ses engagements, au moins pouvait-on espérer que la partie graphique, sans sauver l'entreprise, lui confère un vrai cachet. Mais, là aussi, le bilan est mitigé.
La première moitié de l'aventure (préhistoire, chasse aux sorcières, pirates) est brillamment servie par trois artistes en grande forme : d'abord, Chris Sprouse et son style élégant, vif, même si on sent bien qu'il n'y a pas mis autant de coeur que pour ses Tom Strong ; ensuite les planches en couleur directe de Frazer Irving comme des tableaux baroques, hallucinés, et enfin Yanick Paquette très "Bryan Hitch-iesque", traduisant à merveille le périple dans les grottes et les trognes des pirates.
Après ça, la prestation de Georges Jeanty est vraiment affligeante et l'on rêve de ce qu'aurait pu faire Cameron Stewart, initialement prévu pour ce chapitre westernien. Ryan Sook relève le niveau sans problème avec des images souvent sublimes, mais il n'assure que la moitié de sa tâche, supplée par Pere Pérez qui imite son style avec habileté mais sans personnalité. On retrouve d'ailleurs Pérez dans ce rôle à l'ultime étape où, là encore, Lee Garbett, un clone d'Olivier Coipel (sans la puissance du français), n'est pas capable de réaliser ses trente pages.
Il est lamentable de constater encore une fois l'incapacité de DC de composer une équipe d'artistes respectant les délais (Blackest Night ayant été la récente exception) et cela mine cette série qui souffrait déjà d'une histoire difficile à appréhender telle qu'elle a été traitée. Marvel maintient ses dessinateurs sur chaque event, quitte à prendre du retard, et cela donne une bien meilleure facture à chaque projet. Relisez les différentes "Crisis" de DC, ce sont toujours des fresques boursouflées, parfois jubilatoires dans leurs excés, mais vieillissant plus mal visuellement que chez la distinguée concurrence.
*
Avant et pendant (avec la série Batman & Robin) et après (Batman Incorporated) cette série, Grant Morrison a continué à alimenter le Dark Knight, réussissant à corriger le tir. Mais, en l'état, The return of Bruce Wayne est quand même un gros ratage, une histoire absconse, et inégalement illustrée. C'est regrettable, mais cela signifie peut-être que le scénariste, qui s'est souvent mesuré, voire attaqué, à Alan Moore, n'a pas le génie de l'auteur d'un vrai grand classique de Batman, le mythique Killing Joke.  

vendredi 13 novembre 2009

Critique 112 : SEVEN SOLDIERS OF VICTORY, par Grant Morrison

(Ci-dessus : les deux couvertures unifiées de l'édition hardcover, signées Ryan Sook.)

(Ci-dessus : dans quel ordre faut-il lire la série, selon son auteur...)






Seven Soldiers Of Victory est une maxi-série écrite par Grant Morrison et publiée par DC Comics. Il s'agit plus précisèment de sept mini-séries interconnectées, encadrées par un prologue et un épilogue. Ces séries constituent une nouvelles version des Seven Soldiers of Victory et de leur combat pour sauver la Terre contre les Sheeda.
Cette "méta-serie" (comme l'a nommé Grant Morrison) compte 30 épisodes.
Seven Soldiers #0 et #1 sont dessinés par J.H. Williams III.
Le reste compte sept mini-séries de quatre épisodes chacune :
- Shining Knight, dessiné par Simone Bianchi ;
- Manhattan Guardian, dessiné par Cameron Stewart ;
- Zatanna, dessiné par Ryan Sook ;
- Klarion, dessiné par Frazer Irving ;
- Mister Miracle, dessiné par Pasqual Ferry (#1) puis Freddie Williams II (#2-3-4) ;
- Bulleteer, dessiné par Yanick Paquette ;
- Frankenstein, dessiné par Doug Mahnke.
*
- Dans le premier chapitre de cette histoire, le Vigilante rassemble avec un nouveau Spider (rebaptisé I, Spyder", apparemment le fils de l'original) une équipe de justiciers composée de Gimmix, Boy Blue, Dyno-Mite Dan et the Whip. Le groupe doit affronter l'Araignée de Buffalo Spider mais sera massacré durant cette bataille.
*
Les sept mini-séries suivantes s'intéressent chacune à un personnage différent, indirectement connecté au premier groupe. Chacune de ces séries est illustrée dans un style différent, par un artiste différent, et chaque histoire explore un genre particulier.
L'idée centrale de Morrison est que ces sept personnages forment une part d'une intrigue globale pour un combat final, mais ils ne se rencontrent jamais (même si on trouve dans chacune de leurs aventures des références à ce qui arrive à un ou plusieurs des autres). Donc, c'est une équipe mais qui n'agit jamais collectivement.
Une explication à cela est fournie dans les séries Manhattan Guardian et Zatanna :
- dans la première, un homme nommé Ed Starsgard (alias Baby Brain) dit au Guardian que les Sheeda ont déjà attaqués l'humanité précédemment, fréquemment, et laissant daux survivants juste assez pour reconstruire avant un prochain assaut. Une prophétie affirme cependant que les Sheeda pourraient éventuellement être stoppés par sept soldats, donc ils ciblent leurs attaques à chaque fois sur un groupe de sept héros. A ces sept nouveaux soldats de se trouver pour contre-attaquer aujourd'hui.
- Dans la seconde, un fantôme remarque qu'il ya trop de coïncidences dans cette histoire et qu'un lien mystérieux semble toutes les unir. Cela justifierait que les Sept Inconnus de Slaughter Swamp auraient été les Sept Soldats désignés pour stopper les Sheeda.
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Dans une interview, Grant Morrison fit remarquer que ces séries d'histoires (qu'il appelait "mégaseries" ou "métaséries") prenaient place après le crossover Infinite Crisis. Après en avoir parlé avec Morrison, Dan Didio, l'editor-in-chief de DC Comics, rectifia cette remarque et déclara que ces séries se déroulaient en fait une semaine avant Infinite Crisis.
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La dernière bataille :
Après de multiples tribulations dans leurs propres mini-séries, les Soldats prennent finalement part à un ultime affrontement contre la Reine des Sheeda à New York, chacun des Soldats affectant différemment le cours du conflit sans savoir idée de sa globalité.
Le sommet de ce grand final est initié par Zatanna lorsqu'elle lance le sort appelant les Sept Soldats à frapper. Cette formule magique place chacun en position.
Après avoir voyagé jusqu'au royaume des Sheeda dans le futur, Frankenstein
s'empare de la forteresse volante de la Reine et la ramène dans le présent à New York. Ici et alors, elle peut être appréhendée par la justice grâce auu groupe d'intervention spéciale du paranormal, le S.H.A.D.E..
Lorsque la forteresse volante apparaît, le Shining Knight - qui a traqué la régente dans le futur - attaque avec succés la Reine en la blessant sévèrement et la laissant à la merci d'une attaque de I, Spyder, qui lui tire dessus avec une flêche et la laisse s'écraser dans les rues de New York.
Au même moment, le Manhattan Guardian
entraîne plusieurs milliers de New-Yorkais pour écraser les envahisseurs Sheeda.
Egalement, quasiment en même temps, Bulleteer surgit dans la rue en voiture, transportant son ennemie Sally Sonic à l'hôpital. Mais Sally reprend connaissance et agresse Bulleteer, qui perd le contrôle de son véhicule et percute la Reine des Sheeda. Le Guardian arrive sur place mais seule Bulleteer a survécu à la collision.Klarion, qui a débarqué dans New York depuis les entrailles cachées de la ville, a dérobé un dé magique au compère de Zatanna, Misty. Ensemble avec son propre dé, le jeune sorcier détient la Boîte-Père, un des trésors perdus de l'ancien super-héros Auraklés, et qui peut provoquer l'extinction des Sheeda. Klarion gagne la forteresse de l'envahisseur où il trouve Frankenstein sur lequel il use d'un sort pour l'obliger à ramener le vaisseau dans le futur où il pourra devenir le nouveau Roi des Sheeda. Ce faisant, Klarion devient donc le "traître" dénoncé dans la prophétie (révélée par Baby Brain au Guardian).
Enfin, Mr Miracle
affronte Darkseid dans son club. Darkseid explique qu'il avait donné la Terre aux Sheeda en échange d'Auraklés, le premier des super-héros. Mister Miracle s'offre lui-même en échange de la liberté d'Aurakles, ce qu'accepte Darkseid. Une fois Aurakles libre et Mister Miracle à sa merci, Darkseid abat ce dernier - ce qui en fait le soldat sacrifié décrit dans la prophétie. Mais Mr Miracle sera vu plus tard, sortant vivant de son tombeau, échappant même à la mort, lui, le "maître de l'évasion"...
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Comment analyser une oeuvre pareille, si volumineuse, baroque et atypique, se suffisant à elle-même tout en se nourrissant de comics plus anciens - et alimentant des productions futures (en premier lieu la saga Final Crisis, où Darkseid plonge la Terre dans les ténébres) ?
D'abord, il faut le reconnaître, tout n'est pas bon et l'ensemble souffre de son aspect cryptique, débridé : on en sort littéralement lessivé, des images fortes plein dans la tête, mais aussi embrouillé, perdu, confus. Qui trop embrasse, mal étreint ?
L'ambition démesurée et la singularité de Morrison sont à la fois sa plus grande qualité - il propose vraiment un voyage à nulle autre pareil - et son plus grand défaut - le procédé, poussé comme ici à l'extrème, vous reste un peu sur l'estomac et à tout du repoussoir pour le néophyte en matière de production DC (qui souffre déjà bien assez d'être un éditeur aux histoires compliquées...).

Sur les 7 mini-séries, il y a déjà à boire et à manger, à prendre et à laisser, de quoi emballer mais aussi perdre les lecteurs, connaisseurs ou pas. Il n'y a pas besoin de chercher bien loin pour cela : le traitement graphique accrochera ou décrochera déjà la majorité des curieux.
Le merveilleux, comme Klarion, somptueusement peint par Frazer Irving, y côtoie l'affreusement laid, comme Shining Knight, par Simone Bianchi. Entre les deux existent des pépites comme Zatanna par Ryan Sook, qui a su dessiner la magicienne et son univers avec un talent rare ; Bulleteer, bien servie par un Yanick Paquette très à son aise avec cette héroïne malgré elle, pulpeuse et invulnérable ; ou Manhattan Guardian, où Cameron Stewart nous balade dans une virée hallucinée sur un rythme d'enfer.
Au milieu de tout ça subsiste une énorme frustration avec Mr Miracle : commencée par l'excellent Pasqual Ferry, l'artiste a quitté l'aventure après un seul épisode (pour aller chez Marvel), laissant la place au plus inégal Freddie Williams II, qui, sans être ridicule, échoue à restituer le charisme et le surnaturel du récit de ce personnage, pourtant central dans le projet global.
Enfin, on pourra préférer des travaux plus récents de Doug Manhke à son Frankenstein : parfois traversé de morceaux de bravoure mémorables, mais aussi de planches plus brouillonnes et surchargées, le résultat laisse un sentiment de "peut mieux faire".
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En revanche, impossible de ne pas être ébloui par les n° 0 et 1, ouvrant et fermant la marche : tous deux sont illustrés par le génial (et je pèse mes mots) JH Williams III, qui fait ici une démonstration de force.
Le chapitre inaugural est déjà impressionnant, évoquant le Moebius des grands jours dans un mix improbable de western et d'épouvante, avec une mise en couleurs bluffante.
Mais la conclusion de cette fresque est d'un niveau pictural encore supérieur : Williams III y imite les styles de huit autres artistes de la série avec un brio fabuleux mais s'autorise même une reproduction de Jack Kirby qui en laissera plus d'un sans voix tant elle est parfaite.
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Le scénario, quant à lui, inspire donc un sentiment plus partagé. Grant Morrison n'est d'abord pas capable de nous passionner à chaque fois pour chacun de ses Sept Soldats :
- ainsi, le parcours du Shining Knight est confus et le sort du personnage n'est guère intéressant en soi - il apparaît en trop grand décalage par rapport aux autres, provenant d'une milieu trop éloigné (le monde de la chevalerie mythique), avec en outre une révèlation qui n'apporte rien de plus (Justin est en fait une fille ayant dissimulé sa sexualité pour prendre les armes).
- Parfois aussi, Morrison nous raconte une histoire qui sans être déplaisante ne se raccroche qu'in extremis au propos de sa saga : c'est le cas de Bulleteer, anti-héroïne pourvue de pouvoirs accidentellement, découvrant les moeurs douteuses de son défunt mari et combattant une méchante perverse et cinglée, avant d'être abordée par le Vigilant (ou son fantôme ?)... Dont elle repousse l'offre d'intégrer sa bande de Soldats !
A côté de ça, le scénariste parvient à nous embarquer dans des univers parallèles fascinants.

- Zatanna est ainsi décrite de manière savoureuse comme une accro à la magie dont la "toxicomanie" a provoqué la mort de plusieurs amis magiciens alors qu'elle voulait retrouver son père. Sa rencontre avec une apprentie, leur périple rocambolesque, à la fois comique, absurde et effrayant, est réjouissant.
- Le récit du Manhattan Guardian est construit sur un postulat original : celle d'un homme ordinaire qui devient super-héros en représentant un journal. Une de ses enquêtes l'emmène dans les profondeurs de New York où deux gangs rivaux se disputent à coups de détournements de rames de métro, dans une ambiance foutraque, aussi hallucinée qu'hallucinante. Mais en même temps, Morrison décrit avec justesse l'évolution de son héros qui perd beaucoup dans l'affaire tout en acceptant finalement d'essayer de sauver le monde.
- Enchanteresse est la trajectoire de Klarion, adolescent fuyant la société souterraine, mythique, secrète, où il a grandi pour débarquer en ville, esquiver le mal absolu puis trahir tout le monde en finissant par aller s'emparer du trône des Sheeda. Plein de malice, ce récit est peut-être le plus réussi de tous car c'est celui où Morrison parvient à nous entraîner où il veut tout en prenant le lecteur totalement à contre-pied à la fin.
- Saisissante est parfois l'errance de Frankenstein, mais parfois seulement : pour en arriver là où il sera, il n'y avait certainement pas besoin de quatre épisodes. Le personnage possède un charisme évident, quelques scènes sont fulgurantes, mais il subsiste une impression d'inachevé, d'inaccompli. C'est dommage.
- Par contre, la lutte désespérée de Mr Miracle est narrée avec une habilité envoûtante : toute sa série est à l'image du personnage, tenant dans un tour de passe-passe, et la pirouette finale suggérant qu'il a même réussi à échapper au châtiment de Darkseid est de la même veine. C'est jubilatoire et ça confirme que Morrison est le plus à l'aise dans ce registre, celui où il décrit une magie complexe, rompant avec les clichés de la représentation de cet exercice. Mr Miracle étant un héros évoquant Harry Houdini, lui-même roi autoproclamé de l'évasion, on peut dire que Morrison, de la même façon, sait se libérer des chaînes que les comics lui a posé... Quelquefois, en tout cas.
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A mon humble avis, la meilleure manière d'apprécier cette entreprise est de la lire en recueils et comme un récit expérimental, en acceptant le fait que certains éléments vous échappent, en se laissant prendre au jeu tout en ne maîtrisant pas l'entièreté du projet.
Grant Morrison ne caresse pas forcèment le lecteur dans le sens du poil et nul doute qu'on peut puisse taxer son travail d'hermétique, voire de prétentieux. Mais c'est aussi un objet unique, très personnel, qui sort des sentiers battus tout en jonglant avec les codes basiques des comics super-héroïques - personnages costumés aux pouvoirs et aux destins extraordinaires affrontant une menace d'envergure - le tout avec un sens de l'ambiguïté rare - car, au fond, on n'est jamais sûr que tout cela soit autre chose qu'une vaste farce pour l'auteur.
La récurrence des figures magiques dans le récit en donne la clé : on ne sait pas comment c'est fait, ni même si ça signifie quelque chose, mais on est souvent subjugué par ce livre fou, inclassable, déraisonnable.
La beauté du projet l'emporte sur sa qualité en définitive : si on cherche des sensations fortes, suivre ces Sept Soldats vous en garantit. On le lirait pas ça tous les jours mais la parenthèse est puissamment dépaysante ! 

mardi 24 mars 2009

critique 3 : TERRA OBSCURA 1 &2 d'Alan Moore, Peter Hogan, Yanick Paquette et Karl Story





Les héros de ces deux recueils sont apparus dans le tome 3 de Tom Strong en VF. Le héros de la science créé par Alan Moore et Chris Sprouse, en hommage au Doc Savage, y expliquait à sa compagne, après qu'un certain Tom Strange ait débarqué sur terre, comment il avait autrefois découvert un monde semblable au nôtre, qu'il avait baptisé "Terra Obscura". Tom Strong accepte d'aider Strange à aller sauver les camarades de ce dernier, attaqué, trente ans auparavant, par un alien.
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Moore s'est inspiré, bien avant Alex Ross et Jim Krueger et leur Project : Superpowers, de super-héros créés à l'Âge d'Or pour peupler "Terra Obscura", et c'est pour prolonger leurs aventures qu'il a entrepris d'écrire ces 12 épisodes, rassemblés en deux volumes.
Cependant, Moore s'est moins impliqué dans ce projet que dans La ligue des gentlemen extraordinaires ou même Tom Strong (par qui tout a commencé ici) : il a élaboré les intrigues de ces deux arcs narratifs avec Peter Hogan, qui a ensuite rédigé les scripts et les dialogues. De même, Chris Sprouse a laissé sa place à Yanick Paquette (qui, depuis, s'est un peu perdu chez Marvel...) au dessin et Karl Story à l'encrage.

Dans le premier volume, traduit en français par Jérémy Manesse, il ne faut pas se plaindre d'une certaine lenteur dans le déroulement de l'histoire car les auteurs se sont d'abord occupés de nous présenter une riche galerie de personnages hauts en couleur, sans que le lecteur ait besoin de faire des recherches sur le Golden Age.
Néanmoins, la narration porte indéniablement la marque du grand Moore puisque deux intrigues apparemment distinctes finissent par se rejoindre et se résoudre dans un dénouement à la fois spectaculaire et très référencé (à la mythologie égyptienne en l'occurrence).
L'autre élément qui évoque Moore, c'est la réflexion sur la place occupée par les super-héros dans la société et le regard que portent les civils sur eux (ainsi, dès le début, alors qu'un combat oppose deux surhumains en pleine ville, une grand'mère redoute qu'ils ne soient radioactifs et donc cancérigènes... Alors que la mafia traditionnelle, elle, ne présente pas ce genre de danger !).
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Le récit expose parallèlement l'enquête de L'Aimant pour trouver l'assassin (et son mobile) de son partenaire, Captain Future, d'une part, et, d'autre part, l'action du S.M.A.S.H. (qui réunit les héros de la science de Terra Obscura - leur JLA à eux) face à une panne d'électricité générale et subite peut-être causée par un malfrat sorcier.
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C'est très divertissant, efficace et surprenant.
Graphiquement, le style de Paquette peut surprendre avec ses héroïnes pulpeuses, à la limite de la parodie, tout comme ses protagonistes masculins, outrageusement baraqués, avec leurs mâchoires carrées et leurs petits yeux. Mais il faut lui reconnaître un vrai talent, si on accepte cette manière de représenter les personnages. En outre, cela prouve que, contrairement à l'avis discutable de certains critiques, Moore ne s'entoure pas de dessinateurs de seconde zone (n'oublions pas qu'il a écrit pour Gibbons, O'Neill, Alan Davis, Bolland, Veitch, entre autres : pas vraiment des manchots !).
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Dans le second volume (puisqu'il ne semble pas qu'une nouvelle suite soit prévue), les personnages et le décor désormais campés, une histoire peut se développer plus amplement.

Cette fois, la ligne narrative concerne tous les protagonistes, aux prises avec des évènements dramatiques du passé qui se répetent sans explication rationnelle. Tom Strange accepte de s'envoler dans l'espace avec sa compagne, Pantha, pour aborder ce qui semble être le vaisseau de Captain Future (pourtant présumé mort), tandis que le S.M.A.SH. au grand complet tente d'éviter les pires catastrophes sur terre. Mais l'un d'eux, mentalement très pertubé, oeuvre dans l'ombre pour profiter de la situation...

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Ce nouvel arc compte encore 6 épisodes mais le rythme et les péripéties y sont bien plus trépidants et échevelés que dans le volume 1. Les héros sont confrontés à leurs propres démons, doivent faire face à leurs hantises, tout en essayant de sauver le monde et de comprendre ce qui se passe.
Ce qui était posé dans le tome précédent prend alors tout son sens : ces personnages, qui ont été maintenus en animation suspendue pendant 30 ans par un alien, qui se sont réveillés dans une société qui a progressé sans eux et qui se méfie d'eux, qui viennent de reformer une équipe, sont brutalement interrogés, par une situation dramatique, sur leur condition. Sont-ils capables de sauver le monde ? D'agir en équipe et efficacement ? Ou sont-ils tous déphasés, voire fous pour certains ?
Ce questionnement fournit une densité, un relief particuliers au scènes d'action spectaculaires qui ponctuent le récit, tandis que le voyage spatial de Strange et Pantha offre un contrepoint plus calme mais aussi anxiogène (que vont-ils découvrir ? Trouveront-ils la parade adéquate à la menace vers laquelle ils se dirigent ?). On trouve rarement un dosage aussi bien calculé entre réflexion et action dans un comic-book super-héroïque...

Visuellement, Paquette aussi semble plus à l'aise et ses effets de style s'en trouvent accentués - du coup, ceux qui n'aimaient déjà pas son dessin avant ne l'apprécieront pas du tout ici. Mais pour les autres, c'est un régal de le voir croquer ces trognes de malabars aux costumes improbables et surtout ces héroïnes à la féminité exarcerbée, dont certaines (comme Miss Masque et Pantha possèdent une élégance racée).
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Bref, si vous voulez vous balader dans un univers à la fois familier et décalé, Terra Obscura est fait pour vous. Les plus curieux en profiteront pour s'intéresser à d'autres projets similaires (comme celui de Ross et Krueger) avant, si le coeur leur en dit, de remonter dans le temps, aux origines des premiers super-héros.