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jeudi 14 juillet 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #1, de Mark Millar et Matteo Buffagni


Quatre ans après un premier volume peu convaincant, Mark Millar redonne sa chance à Prodigy avec cette nouvelle salve d'épisodes (cinq au total) sous-titrés The Icarus Society. Cette fois, il est accompagné au dessin par le talentueux et méconnu Matteo Buffagni (en lieu et place de Rafael Albuquerque).  Ce premier épisode est alléchant, en espérant que la suite confirme ces bonnes dispositions.


Une série de morts affreuses et inexpliquées obligent le Pentagone à faire appel à Edison Crane. Celui-ci identifie rapidement un coupable, le Dr. Lucius Tong qui se livre sans résistance.


Depuis toujours, Crane n'a jamais reculé devant les défis et en cherche même de nouveaux. Sa fortune lui sert à financer ses lubies et à aider des oeuvres de charité, quitte à se vendre lui-même.


C'est ainsi qu'il permet à Prisha Patil de gagner un dîner avec lui pour une bonne oeuvre. Elle finit la nuit dans le lit du milliardaire surdoué et découvre ses dernières inventions prodigieuses.


Mais Prisha est la complice de Lucius Tong qui, depuis sa prison, force Crane à le libérer dans les prochaines heures tout en lui révélant l'existence d'une société secrète d'individus comme eux...

Je l'avais écrit en 2018 et je l'assume donc : j'avais été très déçu par la première mini-série Prodigy. Pourtant Mark Millar y proposait un héros à sa (dé)mesure avec ce millairdaire surdoué et risque-tout, enquêteur, aventurier, playboy : le mâle non pas alpha mais oméga.

Sauf que Millar avait oublié d'imaginer une intrigue à la hauteur de son héros et on restait sur notre faim avec une invasion extraterrestre complètement grotesque et majoritairement hors-champ. Alors pourquoi y revenir ? Surtout sans Rafael Albquerque au dessin, qui plus est.

Un nom : Matteo Buffagni. Je sais que parfois j'ai de drôles d'inclinations, m'attachant à un auteur ou un artiste dont tout le monde se fiche mais à qui je trouve assez de talent pour m'indigner qu'on ne le remarque pas davantage. Mais Rafael Albuquerque semble du même avis que moi sur ce coup puisque, se sachant indisponible pour rempiler, c'est lui qui a soufflé le nom de son remplaçant à Mark Millar.

Toutefois, ce serait mentir que de prétendre avoir craqué uniquement pour le dessinateur de ces nouveaux épisodes. Millar est un peu le roi du hit or miss et je voulais savoir s'il serait capable de faire mieux, ce qui ne me paraissait pas impossible, avec Prodigy.

Et donc me revoilà à lire les aventures de Edison Crane. Tels qu'en eux-même, Millar et sa créature attaquent cette histoire pied au plancher : l'action est plantée de manière spectaculaire avec des individus qui explosent sans raison mais forcément atroce. La police est sur les dents. Le Pentagone, rien que ça, fait donc appel à Crane pour résoudre ce mystère et, bien entendu, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il trouve le coupable, un certain docteur Lucius Tong. Plus bizarre toutefois : ce dernier se rend sans faire d'histoire après une brève discussion avec Crane au cours de laquelle il lui a montré qu'il s'était greffé des mains de singe (!). Le type n'est vraiment pas net, mais au moins il ne fera plus sauter personne.

Passée cette intro dans le plus pur style Millar, le scénariste enchaîne avec des flashbacks décousus où il revient sur la carrière de self-made man de Crane, sur les défis absurdes qu'il s'impose (se faire tabassr par une bande avant de démolir ses membres par exemple). Pour ceux qui l'avaient oublié, Edison Crane, c'est ça, le too much incarné. On croirait lire le fantasme de Millar lui-même, ce qui donne un petit air méta à ce comic-book.

Comme ça manque de filles, Crane ne va pas tarder à en croiser une, du style femme fatale, avec une touche d'exotisme (elle est indienne), et bien sûr, il la séduit, et la met dans son lit. Elle se réveille, visiblement ébouriffée par ce qu'elle vient de vivre. A ce stade, mieux vaut bien entendu prendre tout ça avec de la distance car, sinon, on en ricanerait. C'est toujours (ou du moins souvent) le cas avec Millar qui ne sait pas où s'arrêter et ne s'adresse donc qu'à ceux qui le savent - et l'apprécient pour ça.

Malgré tout l'ironie que cela peut inspirer, je suis quand même admiratif de deux choses chez Millar : d'abord, de la liberté gagnée par ce turbulent écossais qui a su profiter de ses succès chez DC et Marvel pour devenir l'aurteur indépendant le plus bankable du milieu (en signant un juteux contrat avec Netflix), et ensuite, par son intarissable amour du média comics. Car, même si on le moque volontiers pour ses mini-séries prêtes à filmer (pour Netflix justement), Millar n'a jamais lâché la BD, c'est d'abord là que ça se passe et il y met tout son coeur à chaque fois. Parfois il gagne, parfois il perd, mais c'est toujours un scénariste de BD.

Et Prodigy, c'est de la BD, avec des outrances, des facilités, je vous l'accorde, mais accessible, facile à aimer (ou à détester) sans jamais s'excuser d'être de la BD. Pour ça, Millar me sera toujours sympathique. Oui, il en fait des caisses, mais au moins il se bouge pour ce qu'il fait.

Et, mine de rien, s'il collabore fréquemment avec des cadors, qu'il adore chiper pendant quelques mois aux Big Two (il va d'ailleurs bientôt annoncer deux stars avec qui il a des projets pour 2023), il met un coup de projo sur des artistes méconnus et talentueux. Cette fois, donc, Matteo Buffagni.

Buffagni, vous avez peut-être remarqué son beau coup de crayon, dans le registre réalisme classique, sur Astonishing X-Men, Daredevil, Wolverine (tous du temps où Charles Soule les écrivait), X-Men : Blue (période Cullen Bunn). Un trait élégant, avec un zeste de Mignola dans le traitement des ombres, mais qui ne s'est jamais imposé aux yeux des editors de Marvel (alors qu'au même moment RB Silva par exemple perçait). Avec Prodigy : The Icarus Society, c'est certain qu'il a l'occasion de briller et peut-être de se rappeler au bon souvenir de quelques responsables chez les Big Two.

En attendant, ses planches ici sont superbes, avec de belles compositions, un découpage simple mais efficace, des personnages admirablement campés. Le contraste est frappant avec l'énergie débordante de Albuquerque, mais on n'y perd vraiment pas au change (et je suis fan d'Albuquerque, donc je le dis sans méchanceté). Qui plus est, Buffagni peut compter sur une excellente coloriste avec Laura Martin, qui soigne particulèrement les ambiances.

Bref, j'ai replongé. Sans rien oublier de la déconvenue du premier volume. Mais avec beaucoup d'espor pour ce nouveau lot d'épisodes.

vendredi 14 juin 2019

PRODIGY #6, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Bon, on va faire vite et simple parce que vous avez sûrement mieux à faire, et que je ne prends aucun plaisir à tailler des costards. La fin de Prodigy est aussi nulle qu'on pouvait s'y attendre, c'est un des pires trucs qu'aura pondu Mark Millar, et même Rafael Albuquerque ne devrait pas être fier de ce qu'il a produit.


Rachel Straks est donc la demi-soeur de l'ignoble Francis Dashwood, ce noble dégénéré qui prépare l'arrivée d'envahisseurs en provenance d'une Terre parallèle. Edison Crane, l'homme le plus intelligent du monde, n'a rien venir !


Et tout ça parce qu'en fait Dashwood a été humilié à l'école par Crane. Mais pas que, car en vérité Francis et Rachel sont aussi les descendants de la première famille royale du monde parallèle.


Sauf que... Edison Crane est quand même trop fort : il a refilé des coordonnées pourries à Francis et Rachel et du coup, hé bien, les envahisseurs, au lieu de débarquer sur Terre, vont cramer avec leur flotte dans le soleil.


Rachel est tuée par un vaisseau ennemi qui se crashe dans le repaire de Francis. Edison se libère de ses menottes et écarte une flopée de gardes. Il monte dans le vaisseau dont il fait activer le champ de force...


... Et largue une de ses bombes pour détruire le repaire de Francis. Puis pour ne plus être embêté par ce gredin, il lui loge une balle dans la tête : ça lui apprendra à être un "asshole" ! Le monde est sauvé, Edison Crane peut reprendre ses activités.

Je suis un bon client de Mark Millar, et avant Prodigy, je considère qu'il a même livré un de ses meilleurs tafs avec The Magic Order. La réussite du bonhomme force, quoi qu'on pense de sa production, le respect : après avoir brillé chez DC en étant associé à Grant Morrison, il est devenu une star chez Marvel en co-créant l'univers "Ultimate" puis en écrivant l'event Civil War, énorme carton.

Puis il a développé discrètement son label "Millarworld" pour des projets en creator-owned, avec un succès indéniable : Wanted, Kick-Ass... L'atout dans le jeu de Millar, ce sont des artistes réputés à qui il offre des conditions imbattables (la moitié des bénéfices sur tout ce que rapporte une série - les comics mais aussi les produits dérivés, les droits d'auteur sur les adaptations cinéma...). 

Son tableau de chasse est impressionnant : John Romita Jr, Frank Quitely, Sean Murphy, Duncan Fegredo, Goran Parlov, Dave Gibbons, Stuart Immonen, Leinil Yu, Greg Capullo, Rafael Albuquerque, etc. Millar les chouchoutte en leur rédigeant des histoires sur mesure, en cinq ou six épisodes, au terme desquels ils retournent chez les "Big Two".

Bien entendu, la machine est trop bien huilée pour ne pas révéler ses mécanismes : les intrigues fonctionnent selon des schémas un peu répétitifs et parfois, effectivement, on a l'impression de lire des super-storyboards avant le film. Mais ce sont aussi souvent des lectures vraiment efficaces, divertissantes.

Avec son abattage coutumier, Millar vend ses projets sur la foi d'une formule synthétique (exemple : "Starlight, c'est Impitoyable qui rencontre Flash Gordon"). Mais parfois, comme ici, avec Prodigy, le slogan n'est que ça : une ébauche, un embryon, qui ne raconte rien de valable et dont la chute, narrative, est aussi éditoriale.

Au début de cet ultime épisode, Rachel dit à Edison Crane qu'elle a supporté pendant ces dernières semaines son côté supérieur, prétentieux et c'est exactement ce qu'on pourrait dire à Millar cette fois. Son héros est une tête à claques horripilante, son aventure est un ramassis de clichés et d'énormités, dont la résolution est indigne. Le méchant est sans charisme, son plan grotesque. C'est tout simplement nul. 

Millar s'est planté. On verra dès le 3 Juillet prochain si sa nouvelle série, Space Bandits, pour laquelle il a réussi à attirer dans ses filets Matteo Scalera (le dessinateur de Black Science de Rick Remender, également publié par Image), rachétera cet échec : ce "Butch Cassidy et le Kid féminin dans l'espace et le futur" s'annonce en tout cas fun.

jeudi 11 avril 2019

PRODIGY #5, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Prodigy aura bien mal porté son nom : Mark Millar livre un pénultième épisode en roue libre, s'auto-citant avec une rare complaisance et une paresse éhontée. Il semble même avoir contaminé Rafael Albuquerque, qui sauve ce qui peut l'être en ne forçant vraiment pas son talent.  


Edison Crane est donc pris au piège dans un temple à Palmyre aux mains de terroristes islamistes. Il doit les affronter tout en mémorisant les inscriptions sur les colonnes et les murs du bâtiment tout en s'échappant.


Blessé, il parvient in extremis à ses fins. Et alors que Rachel Straks le conduit à un hôpital, l'USAF bombarde le site et se débarrasse des terroristes du même coup. Admis en urgences, Crane est opéré sous anesthésie générale.


Alors que l'équipe médicale s'affaire, il a une révélation sur le sens des inscriptions mémorisées au temple et plus généralement sur le plan de l'invasion extra-terrestre qu'elles doivent lui permettre d'empêcher.


Lorsque Rachel Straks se rend à son chevet, elle découvre que Crane a racheté tout l'hôpital et fait déménager deux services pour privatiser une salle où travailler. Il a ainsi décrypté comment les envahisseurs vont débarquer sur Terre et pourquoi.


Mais, ce faisant, il a surtout permis à Lord Dashwood d'apprendre comment faciliter la venue des visiteurs. Et pour cela, il a pu compter sur la complicité de Rachel Straks qui blesse à nouveau par balles Crane.

Comme je le relevais le mois dernier à propos de l'épisode 4, Mark Millar a complètement failli avec Prodigy sur un point déterminant : l'importance du vilain. Meilleur il est, meilleur sera l'histoire, comme disait Hitchcock, et on le vérifie encore plus cruellement quand on anime un héros supérieurement intelligent. S'il n'a pas d'adversaire à sa mesure, le récit n'est qu'un one-man show guère palpitant.

Cette fois donc, la recette n'a pas fonctionné. Même en retrouvant son complice de Huck (autrement plus réussi), Rafael Albuquerque, Millar a échoué. Cet avant-dernier chapitre de Prodigy ne fait qu'enfoncer le clou.

On tourne les pages non pas blasé mais indifférent. Crane se sort encore de situations critiques invraisemblables, mais qu'importe : le problème n'est pas là. Depuis le début ce super-savant a toujours le dernier mot, on ne s'étonnera pas qu'il le conserve. Même quand cela sombre dans le ridicule, comme quand il veut s'opérer lui-même d'une blessure par balles... Au motif qu'il a deviné que le chirurgien était trop jeune pour cela !

Finalement anesthésié, on est presque soulagé qu'il se taise et arrête de fanfaronner. Mais comme cet homme ne se repose jamais, même avec une dose de calmants suffisante pour l'immobiliser sur une table, il a la révélation totale sur comment et pourquoi des extra-terrestres vont envahir la Terre. Millar n'y va pas avec le dos de la cuiller (on a l'habitude) et convoque la Tour de Babel puis un accélèrateur de particules entre la France et la Suisse pour en faire un portail dimensionnel. Mieux vaut en rire. C'est du grand n'importe quoi, mais assumé.

Ce qui est plus embarrassant, c'est quand Millar recycle carrément un rebondissement utilisé (et usé jusqu'à la corde) dans son récent (et très bon) The Magic Order avec la présence d'un traître aux côtés même du héros. Là, on rit jaune et on se demande même si le scénariste s'est rendu compte de sa propre escroquerie.

Pour illustrer tout cela, Albuquerque enchaîne les pages très dynamiques comme il sait le faire. Mais toutes manquent d'âme, d'implication. Souvent les décors sont grossièrement suggérés, quand ils ne sont pas absents (remplacés par des traits de vitesse). Au détour d'une scène, l'artiste prouve qu'il peut épater (les murs entièrement recouverts d'inscriptions de la salle privatisée de l'hôpital par Crane, avec des perspectives très marquées). Mais une fulgurance ne masque pas un graphisme trop expédié.

Le cliffhanger montre Edison Crane dépassé, vraiment, un petit suspense prometteur. Mais pas trop quand même. Il faudrait un sacré miracle pour que le dernier chapitre renverse la vapeur. En souhaitant que Millar ne songe pas à une suite...

lundi 18 mars 2019

PRODIGY #4, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Comme je l'ai déjà dit, Prodigy ne restera pas dans les annales du "Millarworld". C'est vraiment une mini-série en roue libre pour laquelle Mark Millar semble s'être peu investi, renouant même volontiers avec les pires défauts que lui reprochent ses détracteurs. Rafael Albuquerque s'amuse et nous divertit mais cela ne suffit guère.


Syrie. Edison Crane vient de gagner plus de deux millions de dollars à une table de poker dont les autres joueurs ne sont évidemment pas plus ravis que la propriétaire du club, une vieille connaissance du professeur. Il réussit pourtant à s'échapper.


Ailleurs. La confrérie du Dragon organise une réunion au cours de laquelle Lord Dashwood avoue son échec à avoir faciliter la venue prochaine d'envahisseurs d'une Terre parallèle. Il est sacrifié par les adeptes, et achevé par Francis, son propre fils.


En route pour un temple où ils espèrent découvrir les ultimes secrets annonçant l'invasion, Edison Crane et Rachel Straks apprennent que l'armée américaine va bombarder le site tenu par des terroristes islamistes.


Comme d'habitude, Crane a prévu un plan B et un avion les prend en charge pour les mener plus vite à destination. Mais l'armée américaine largue une première bombe. Edison saute en parachute et s'y agrippe pour la désamorcer.


Aux mains des terroristes, il comprend que ceux-ci veulent l'échanger contre une rançon. Il mémorise alors les inscriptions sur les piliers du temple tout en ordonnant à Rachel dans l'avion d'ouvrir le feu pendant qu'il s'enfuit...

Un des charmes des productions "Millarworld", quand elles sont réussies, c'est, en plus d'être mises en images par les meilleurs artistes actuels, de donner une version d'un genre ou d'un personnage. Mark Millar rend ainsi hommage à ses idoles, héros de cinéma ou de la littérature, au gré de sa fantaisie, sur un ton souvent ludique.

Avec Prodigy, il s'attaque à la figure du génie aventurier, un exercice casse-gueule car il réclame à celui qui le visite d'être aussi malin que lui (pour prouver sa supériorité dans l'action). C'est aussi risqué dans la mesure où on peut croire que le scénariste se prend lui-même pour un génie.

Millar a assez de recul sur lui-même pour en rigoler et, pas plus qu'avec Nemesis par exemple, il ne veut se faire passer pour ce qu'il n'est pas (un maître du crime, un surdoué milliardaire). Pour éviter la confusion, il a opté pour une histoire très premier degré en forme de chasse au trésor (en l'occurrence une série d'indices permettant de prévoir et empêcher une invasion). Plaisant sur le papier. Mais alors pourquoi ça ne fonctionne pas ?

Parce que Millar, qui d'habitude n'oublie pas de donner à ses héros un adversaire aussi excitant que ce pour quoi ils s'affrontent, l'a totalement omis ici ? Certes, il y a les Dashwood père et fils et leur confrèrie du Dragon (dont le nom même trahit un manque flagrant d'inspiration) mais on les voit si peu et dans des situations grotesquement racoleuses (tuerie d'orphelins, messe noire, sacrifice) qu'on n'arrive pas à croire à leur dangerosité. Ils ressemblent davantage à des vilains d'opérette, des bouffons. Et les fameux envahisseurs dont ils sont les complices n'ont toujours pas été vus aux 2/3 de l'intrigue !

Prodigy est donc un one-man show d'Edison Crane mais la représentation lasse car, comme tout génie sans résistance, il a réponse à tout, survit à n'importe quoi, accomplit des prouesses qui ne font jamais frissonner. Le personnage serait simplement agaçant que ce ne serait pas grave, mais en vérité il manque singulièrement de relief, ne possède aucun mystère, a un charisme très limité... Et on ne saisit alors vraiment pas l'admiration de groupie qu'éprouve pour lui Rachel Straks. Pire : cet agent de la CIA qui semblait doté d'un répondant prometteur au début a perdu en route toute substance pour devenir une assistante spectatrice tour à tour effarée et impressionnée.

Dans ces conditions, on se fiche royalement de l'issue de l'aventure puisqu'on sait déjà que Crane aura le dernier mot, que l'invasion échouera, et ce n'est pas Francis Dashwood qui va gêner le héros. La seule surprise serait que notre prodige ne veuille pas vraiment empêcher l'invasion mais l'encourager pour combler sa soif de connaissances (car, après tout, Millar, à aucun moment, ne nous dit que ces visiteurs d'une Terre parallèle sont un risque pour la notre !).

Ce numéro d'épate creux contamine Rafael Albuquerque. Si l'artiste semble s'amuser avec ce qu'il contribue à raconter, sa prestation n'a rien d'époustouflant. Il subsiste une indéniable énergie, mais souvent dans des plans sans décors, avec des personnages aux expressions exagérées.

Certes, ce que fait Albuquerque, seuls les très bons dessinateurs en sont capables, mais on préfère le lire avec un script l'invitant à se dépasser et non, comme Edison Crane, à seulement traiter son ouvrage comme une récréation. 

Le seul avantage du projet est son format : avec six épisodes, et déjà quatre de passés, le dénouement est proche. Ce n'est pas pénible à lire, mais tellement superficiel qu'on sait déjà que ce sera vite oublié. Dommage. Mais aussi tant mieux. Ne restera plus à Millar qu'à lancer un nouveau titre qu'on souhaite plus abouti. 

samedi 9 février 2019

PRODIGY #3, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Nous voici à la moitié de cette mini-série et le constat reste le même : Prodigy est une production Mark Millar mineure, mais pourtant plaisante, surtout grâce à Rafael Albuquerque. Le scénariste s'est rarement autant effacé derrière son dessinateur, qui s'amuse beaucoup dans cette course au trésor. Et on pense alors à un précédent du "Millarworld"...


Edison Crane et Rachel Straks remontent la piste du document dérobé aux archives du Kremlin et qui leur permettrait d'identifier et de neutraliser ceux qui préparent une invasion depuis une terre parallèle.


Mais leur périple est semé d'embûches car la confrérie du dragon a lancé des tueurs à leurs trousses. Ils sont poursuivis du Tibet jusqu'à Samarkand et au Cambodge. Crane réussit pourtant à retourner certains de ces assassins en leur promettant une reconversion.


L'aventure marque un temps dans l'océan Pacifique où se trouve un temple immergé non répertorié. Alors qu'il va plonger, Rachel remarque sur l'avant-bras gauche de Crane un étrange tatouage, sur lequel elle ne le questionne pas (tout de suite).


Tandis que Edison déchiffre sur les parois du temple des inscriptions concernant les envahisseurs et leurs alliés, Rachel doit repousser des pirates qui la prennent pour une trafiquante de drogue.


Après cette escale, le duo se rend à Damas où un intermédiaire de Crane les informe sur un autre temple, tenu par Daech. Moyennant finance, les terroristes les laisseront y accèder. Pour trouver la somme réclamée, Edison s'invite à une table de poker... Et se met dans un sale pétrin.

C'est le paradoxe de cet épisode : superficiel, il présente en même temps trois niveaux de lecture, surtout réservés aux habitués des comics de Mark Millar. 

Premier niveau : on est entraîné, tambour battant, dans une sorte de chasse au trésor aux quatre coins du monde. Mais pas le temps pour du tourisme : Edison Crane et Rachel Straks ne font que passer sans admirer les paysages splendides dessinés par Rafael Albuquerque. Pour le professeur, blasé car il connaît déjà tout, cela est normal. Pour l'agent secret, le voyage compte moins que son dénouement (retrouver un document permettant d'empêcher une invasion).

Deuxième niveau : le réalisme des cadres contraste avec l'exubérance des situations. Autrement dit, le monde de Prodigy est un vaste terrain de jeux - jeu de piste, bastons invraisemblables, retournements de situations. Le lecteur est prévenu depuis le début de la série : rien ne résiste à Crane, dont la suffisance est à la fois amusante et horripilante. Guère de suspense donc, mais des énormités (comme lorsqu'il retourne un tueur en le convaincant qu'il s'est trompé de voie). On s'attache plus à Rachel, agacée par son partenaire et consciente qu'il lui cache des choses (ce mystérieux tatouage, ce projet de micro-société dans des îles de la Nouvelle-Zélande).

Troisième niveau : Prodigy est à l'espace ce que Chrononauts était au temps. Comme les explorateurs inconséquents et hédonistes de cette dernière BD, Edison se moque bien des dégats qu'il inflige car il est trop content d'enquêter sur un mystère qui lui résiste et dont il ignorait tout. Comme l'explique son contact à Damas, c'est surtout un accro au risque, ce qui lui a valu sa fortune mais aussi des ennuis fréquents. Et peut-être est-ce là sa faiblesse : en croyant pouvoir se sortir de tout, il perd toute mesure.

Dommage que, malgré tout cela, Millar pense davantage à divertir qu'à freiner un peu pour sonder davantage les failles de son héros. C'est la limite de son projet, comme c'était celle de Chrononauts : le lecteur n'est jamais vraiment inquiet pour Crane ni même soucieux de cette histoire d'invasion (d'ailleurs les méchants sont absents de l'épisode). Si le scénariste montre bien la supériorité physique et intellectuelle, jusqu'à l'arrogance, du professeur, il est en roue libre et l'absence concréte de la menace pénalise le suspense et nous prive de sensations fortes. C'est comme si Prodigy se trompait de narrateur : raconté du point de vue de Rachel, plus humaine, plus vulnérable, plus vigilante, cela aurait gagné en intensité. Mais d'elle comme du reste, Crane n'en a cure : tout n'est que jeu pour cet excentrique.

Intégrant cela, Rafael Albuquerque cale son dessin sur un grand spectacle vertigineux mais aussi un peu creux. C'est un sentiment de gâchis qui étreint parfois le lecteur que de voir un artiste de ce calibre au sommet de sa discipline se donner autant pour si peu à raconter.

Mais c'est aussi tout à l'honneur d'Albuquerque que de travailler pour deux, quasiment. Si on reste accroché au récit, c'est vraiment grâce à lui, à la beauté de ses images, à leur dynamisme. Le résultat est bluffant : les décors sont superbes, les personnages mobiles et expressifs, les angles de vue d'une variété folle, les couleurs magnifiques, chaque effet est maximal. Il donne de la chair à une intrigue qui en manque cruellement, ne retenant de ce dont elle s'inspire que l'écume.

Il reste trois épisodes à Millar pour rendre Prodigy non pas prodigieux (ce serait miraculeux) mais un peu plus consistant et vraiment imprévisible, inattendu, étonnant. Sans quoi, on rangera cette mini-série à côté de ses oeuvres les plus dispensables.   

samedi 12 janvier 2019

PRODIGY #2, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Tandis donc que Bendis flambe chez DC, Mark Millar (qui fut avec BMB un des artisans du nouveau Marvel il y a presque vingt ans) a, comme son héros dans Prodigy, bâti son empire en indépendant. Pourtant force est de reconnaître que lui, comme Rafael Albuquerque, ne forcent guère leurs talents sur ce nouveau projet.


L'agent de la CIA Rachel Straks explique à Edison Crane comment une semaine avant leur rencontre le général Bear Thriftbank, son mentor, a été assassiné sous ses yeux après lui avoir révélé qu'une invasion extra-terrestre, soutenue par de riches notables, allait avoir lieu.


La jugeant digne de confiance, Edison accepte de mettre à son service ses colossaux moyens intellectuels et financiers. Ils se rendent au Kremlin pour y dérober un parchemin qui résoudrait la crise à venir.


Crane a soudoyé les agents sur place et neutralise un général pour accéder aux archives secrètes du bâtiment. Mais une fois à l'intérieur, il découvre que le parchemin a disparu, volé depuis longtemps.


En opérant une déduction rapide sur la situation et les origines du document que lui communique Rachel, Edison entraîne l'agent de la CIA dans une expédition pour l'Himalaya.
  

Cependant, leurs ennemis sont à la manoeuvre : les Dashwood, père et fils, qui soutiennent l'invasion, se trouvent en Afrique du Sud en présence de l'épave d'un vaisseau spatial dont ils font extraire des bombes...

On pourrait résumer le problème de Prodigy par le fait que Mark Millar ne parvient pas (pas encore ?) à sublimer son propos. Le scénariste semble se reposer sur ses acquis et considérer son histoire avec désinvolture, la même attitude qu'affiche Edison Crane en toute  circonstance, comme si tout était plié d'avance.

Le souci, donc, c'est qu'en écrivant de la sorte, Millar n'embarque pas le lecteur vers des sommets de tension. Son intrigue est un jeu de piste auquel le personnage principal se prête comme une distraction supplémentaire mais où le lecteur sait d'avance qu'il la résoudra facilement.

En soi, ce n'est pas grave : Prodigy est un divertissement honnête, que Rafael Albuquerque dessine avec son dynamisme coutumier. Il donne vie à chaque scène avec une facilité presque agaçante, une décontraction que seuls les très bons artistes, maîtres de leur discipline, peuvent se permettrent.

Albuquerque confirme surtout sa complicité et sa complémentarité avec Millar : il comprend parfaitement ce que le scénariste attend de lui et il le lui donne sans réserve. Le comic-book devient un page-turner implacable qui, une fois terminé, ne laisse que peu de traces sinon d'avoir procuré un bon moment.

Non, ce qui manque vraiment à cette BD, c'est un soupçon de doute : plus que jamais, quand le héros est un surdoué multi-disciplinaire, il lui faut un adversaire à sa (dé)mesure. Et ce ne sont pas les Dashwood, des bourgeois châtelains décadents et sadiques (pratiquant l'exécution d'orphelins dans leur demeure en Belgique et membres d'une Confrérie du Dragon), qui font le poids, même en possession d'un épave de vaisseau extra-terrestre et de ses bombes.

Ces méchants ne font que renvoyer aux plus médiocres créations de Millar, quand il se laisse aller à des outrances gratuites, pour choquer facilement le lecteur, alors qu'on le sait capable de subtilité. La chasse aux orphelins, c'est typiquement du Millar comme aiment le détester ses détracteurs et pour lequel ses fans soupirent, navrés : de la provoc' gratuite.

C'est dommage car la visite dans les entrailles du Kremlin offre, elle, une scène jubilatoire, et le duo Edison-Rachel a un petit air de Chapeau melon et bottes de cuir (lui la tête, elle les jambes) bien sympathique. Le voyage annoncé dans l'Himalaya promet une étape spectaculaire et la quête du parchemin avec la solution contre l'invasion emprunte à Indiana Jones.

Je me garderai donc d'accabler définitivement Prodigy. Tout en reconnaissant qu'il faudra que Millar fasse des prodiges pour transformer cela en pépite.

samedi 8 décembre 2018

PRODIGY #1, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Mark Millar est de retour : il n'était pas loin (The Magic Order n'a pas encore terminé sa parution), mais il revient en compagnie de Rafael Albuquerque, avec qui il avait signé Huck. Pour cette nouvelle mini-série, Prodigy, publiée conjointement par Image et Netflix, nous faisons connaissance avec l'homme le plus intelligent du monde, à la veille d'une enquête surnaturelle.


Né en 1982, Edison Crane se fait remarquer très vite par sa précocité dans plusieurs disciplines intellectuelles et physiques. Cela suscite la jalousie de ses camarades plus âgés, mais le motive encore plus à apprendre, notamment pour se défendre contre eux.
  

Déshérité par son père adoptif, qui est déçu par son goût pour les simples énigmes, Edison devient trillionnaire et aide aussi bien la NASA à élaborer un missile capable de détruire un astéroïde qui menacera la Terre dans douze ans qu'à affronter les meilleurs champions d'échecs en même temps ou à relever des défis divers.


Ainsi, quand sa secrétaire, Candice, lui parle de bizarreries fantastiques en Australie, Edison s'y rend et devine vite en accédant aux indices recueillis par l'armée qu'une invasion depuis un monde parallèle est en cours.


Sa prochaine symphonie attendra, plus rien d'autre ne compte alors que l'examen des cadavres des pilotes d'une navette spatiale et d'animaux piégés pour des attentats.


Sa théorie est vite confirmée lorsqu'il reçoit la visite d'une agent de la CIA, Rachel Straks, qui évoque un secret gardé par le Kremlin...

Mark Millar est passé maître dans l'art de "pitcher" chaque nouveau projet et Prodigy ne fait pas exception quand il l'annonce comme un mix de James Bond avec l'intelligence de Lex Luthor. La figure de l'aventurier génial, dont l'intelligence le rend ambigu, est cependant périleuse à traiter car l'auteur doit être capable de prouver la supériorité du personnage sans paraître lui-même dépassé par sa créature.

Pourtant, le vrai modèle d'Edison Crane est moins un explorateur comme Indiana Jones ou un détective comme Sherlock Holmes, mais le cascadeur Evel Knievel, auquel il rend un hommage appuyé dans une scène spectaculaire de saut à moto au-dessus du grand canyon - Knievel tentait des cascades pareilles et devait aussi sa popularité à son combat pour le port obligatoire du casque pour les pilotes de deux-roues.

Millar ne force pas son talent dans ce premier épisode qui se veut surtout accrocheur et exposant la situation et son héros. Le scénariste enchaîne plusieurs moments forts où Edison Crane multiplie les tours de force de manière assez arrogante. Le lecteur, client de la prose du turbulent écossais, sourira en voyant le protagoniste élaborer un missile pour une menace future ou fanfaronner devant plusieurs champions d'échecs, avant de satisfaire une classe d'école qui lui a lancé un défi.

Les autres, qui apprécient moins l'auteur, diront que ce frimeur de Crane ressemble à Millar, un type suffisant, agaçant et hâbleur. Mais à ceux-ci, on répondra que, s'ils n'ont pas aimé les productions du "Millarworld", le plus sage reste encore d'ignorer Prodigy, tout simplement.

Il est aussi question, sur la fin, d'une invasion, d'attentats, et d'un secret gardé au Kremlin. Edison Crane va collaborer avec une agent de la CIA séduisante et expéditive. Rien n'est réaliste, mais c'est divertissant : le programme est respecté.

Pour les dessins, c'est donc Rafael Albuquerque qui s'y colle. Il avait brillé sur Huck, et son trait vif convient parfaitement au script tout aussi alerte de Millar. L'artiste est ici chez lui et s'amuse visiblement avec cette histoire irréaliste mais qui met en valeur ses compétences.

Albuquerque non plus n'impressionnera guère, même ses aficionados. Mais il fait le job : son découpage est simple, aéré, et ses compositions sont d'un dynamisme vigoureux. Quand il met en scène Crane multiplié autour du missile ou sur le point de foncer dans le vide sur sa moto en feu, l'effet est saisissant. Parfois, il oublie un peu ses décors, laissant à Marcelo Maiolo le soin de remplir le cadre par des camaïeux adaptés aux ambiances.

Un début un peu timide donc, mais qui ne tardera pas à monter en régime, comme d'habitude avec Millar.
   
La variant cover de Frank Quitely.