Affichage des articles dont le libellé est Billy Crudup. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Billy Crudup. Afficher tous les articles

mardi 19 mars 2019

JACKIE, de Pablo Larrain


Jackie en a tout l'air mais ce n'est pas un biopic. Le réalisateur chilien Pablo Larrain ne s'intéresse qu'à un moment, celui des jours ayant suivi l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy, et comment sa veuve, Jacqueline, a forgé le mythe en composant avec sa douleur. Un kaléidoscope étrange mais saisissant et impressionniste sur la postérité et le deuil.

Jackie Kennedy et le journaliste (Natalie Portman et Billy Crudup)

Le 29 Novembre 1963, une semaine après l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Un journaliste est reçu par Jackie Kennedy pour une interview dans la maison où elle habite, à Hyannis Port. Elle accepte pour la première fois d'évoquer l'héritage politique de son mari.

 Jackie à la Maison-Blanche

Mais, à travers ce récit, elle parle aussi, surtout d'elle-même. Ainsi revient-elle sur le tournage pour la télévision de la visite de la Maison-Blanche dont elle fut la guide, afin de montrer aux américains où vivait leur président. Puis, recadrée par le journaliste, elle raconte la tragédie de Dallas et ses répercussions. 

 John Fitzgerald Kennedy et Jackie (Casper Phillipson et Natalie Portman)

Tout se passait bien lors de cette tournée. Ils étaient acclamés partout où ils allaient. Rien ne pouvait annoncer le drame. Après l'assassinat, le corps de JFK fut ramené à Washington. A bord d'Air Force One, Lyndon Johnson prête serment. Dans son ensemble rose tâché de sang, Jackie est soutenue par Robert Kennedy et se demande comment annoncer la nouvelle à ses deux enfants, Caroline et John Jr..

 Le prêtre et Jackie (John Hurt et Natalie Portman)

Les jours suivants, Jackie prépare les funérailles. Elle souhaite des obsèques grandioses, dignes de celles de Lincoln. La sécurité est sur les dents. Elle, elle ne tient qu'en mélangeant alcool et médicaments, assistée par Nancy Tuckerman. Jackie se confie à un prêtre auprès duquel elle cherche moins des conseils spirituels que de la compassion. Pendant ce temps, Robert Kennedy et Lyndon Johnson assistent en direct à la télé au meurtre de Lee Harvey Oswald, l'assassin présumé, par Jack Ruby.

 Robert Kennedy et Jackie (Peter Sarsgaard et Natalie Portman)

Robert cache d'abord la nouvelle à Jackie qui, lorsqu'elle l'apprend, le reproche à son beau-frère. Le troisième aniversaire de John Jr. a lieu ensuite. Robert est inquiet qu'on ne se rappelle de Jackie que comme l'épouse d'un président assassiné et l'encourage à parler à la presse. Les chefs d'Etat invités aux funérailles craignent un attentat mais elle est prête à suivre le corbillard seule s'il le faut.

 Jackie revenant de Dallas

Jackie explique au prêtre qu'elle a songé à se suicider ou qu'elle espérait être aussi tuée car elle se sentait incapable d'assumer son veuvage et coupable de ne pas avoir reçu les balles destinées à JFK. Ce sont ses enfants et la postérité de son époux qui l'ont empêché de mettre fin à ses jours.

La veuve

L'interview s'achève. Jackie relit les notes du journalite et en censure certains passages. Puis elle procède à l'inhumation de JFK dans le même carré où reposent leurs deux premiers enfants (un mort-né, l'autre en bas-âge).

Le film a failli être tout autre : en effet, le projet a été initié par Darren Aronovsky (qui restera producteur) et le rôle principal devait échoir à son épouse d'alors, Rachel Weisz. C'est en rencontrant Pablo Larrain au festival de Berlin après avoir découvert son long métrage Neruda que l'américain confie le sujet au chilien.

Larrain l'avoue, il n'y avait rien de prémédité à enchaîner un film sur Pablo Neruda et un autre sur Jacqueline Kennedy. Le cinéaste ne se pose pas en historien, retracer de manière exhaustive une vie ne l'intéresse pas. Le seul lien entre les deux oeuvres/personnages, c'est qu'il n'avait aucune idée de qui étaient vraiment ces gens. Et pas davantage après avoir bouclé le tournage.

On est donc dans une démarche inverse à celle d'un Oliver Stone et ses portraits politiques, souvent à charge (sur Richard Nixon, George W. Bush), même si Larrain ne s'encombre pas de rendre sympathique Jackie K. Elle apparaît certes comme une femme brisée, à plus d'un titre (elle avait déjà perdu deux enfants avant la mort de JFK), mais surtout obsédée par la trace historique que laisserait son époux, et donc elle aussi.

Dans une scène mémorable, avant d'atterrir à Dallas, où se nouera la tragédie, Jackie se maquille dans une cabine privée d'Air Force One, l'avion présidentiel. Elle n'a guère besoin de s'apprêter davantage, elle est parfaite d'élégance et de sobriété, dans son ensemble rose. Mais le reflet que lui renvoie la glace semble trompeur : le regard est sinon vide, du moins songeur, presque perdu, ailleurs. Larrain ne suggère pas un funeste pressentiment, mais bien que cette première dame va vraiment le devenir aux yeux du monde après le drame.

Tout procède ainsi du trompe-l'oeil : c'est littéralement une réflexion sur l'image que Jackie propose. La narration, éclatée, donne à voir l'héroïne en fragments, multiplié, tantôt la femme du président organisant de fastueuses réceptions, tantôt l'épouse délaissée, tantôt encore la veuve désorientée et/ou déterminée. C'est une femme ballotée par les événements extraordinaires qui se précipitent puis une autre femme qui dans on chagrin puise une force incroyable, une dignité admirable, un sens de l'Histoire étonnant.

Larrain fait de la mort de Kennedy et du deuil de Jackie l'instant zéro de son récit : tout ce qui s'est passé avant est vaporeux, nimbé d'une mélancolie poignante, une sorte d'âge d'or insouciant et pourtant très cadré ; tout ce qui se passe ensuite est la fabrication d'un mythe. Jackie devient l'architecte du destin de JFK, incarne la veuve fière et nue, chassée de son palais, rendue à une vie qu'elle n'avait pas anticipée mais pourtant conceptualisée - on est seule quand on gravite dans la sphère du pouvoir suprême, on le reste quand on en sort, surtout aussi subitement, brutalement.

Des moments cruels défilent, à la limite de l'onirisme : Lyndon Johnson prête serment dans l'avion qui ramène le cercueil de JFK à Washington en présence de Jackie dans son ensemble rose tâché de sang et de Robert Kennedy, elle verra ensuite ses meubles déménagés, son décorateur occupé à choisir avec la femme de Johnson la couleur de nouvelles tapisseries, sa secrétaire la raccompagner sur le perron de la Maison-Blanche car elle est conservée dans l'effectif de la nouvelle première dame... Le spectacle de cette dépossession est fascinant.

Mais Jackie se montre aussi redoutable : elle prévient d'emblée le journaliste venue recueillir ses confidences qu'elle exige de relire ses notes et d'en censurer des passages, elle met en scène des funérailles grandioses avec autorité malgré la paranoïa ambiante - on la félicitera plus tard pour ce "spectacle". Et quand elle avoue au prêtre avoir renoncé à se suicider ou à attendre qu'on la tue à son tour pour ses enfants mais aussi/surtout pour finaliser ces obsèques, on devine bien qu'elle a aussi composé tout cela pour que l'Amérique ne l'oublie pas et regrette à travers elle JFK. Elle devient ainsi l'incarnation d'un souvenir, d'un traumatisme majeur - toujours pas surmonté aujourd'hui. Ce que le public ne verra pas mais que le film montre, ce sont aussi les déambulations nocturnes dans les couloirs de la Maison-Blanche, entre alcool, médicaments et prières, dans une ambiance crépusculaire très "kubrickienne".

Le casting est fabuleux : de Greta Gerwig à John Carroll Lynch (parfaitement infect en Lyndon Johnson) en passant par Casper Phillipson en JFK ou Peter Sarsgaard en Bobby K, rien à redire. Mais plus encore qu'eux, on retiendra le dernier rôle joué par John Hurt (le prêtre), la partition composite de Billy Crudup (dans un mix des journalistes Arthur Schlesinger, Theodore White et William Manchester) et bien sûr Natalie Portman.

L'actrice est impressionnante (bien plus que dans Black Swan, qui lui valut l'Oscar). Déboussolée puis résolue, têtue, limite calculatrice, elle en impose. Sa Jackie n'est pas flatteuse pour l'originale et c'est tout le mérite de Portman que de ne pas adoucir sa composition. Le brio avec lequel elle devient victime, veuve et architecte du mythe est le fruit d'une direction de Larrain très rigoureuse et d'un travail d'interprétation très mesuré, austère même.

Dans ce contrôle affichée de l'image (cinéma et biographique), le cinéaste nous indique en fait que l'essentiel est là : l'Histoire s'écrit, littéralement, et il faut un(e) scénariste pour la rédiger. La vérité et la fiction ne font alors plus qu'un, dans le grand roman d'une nation.     

mercredi 17 octobre 2018

20TH CENTURY WOMEN, de Mike Mills


Echec commercial injuste lors de sa sortie en salles l'an dernier, le deuxième long métrage écrit et réalisé par Mike Mills mérite d'être reconsidéré. Une séance de rattrape chaudement recommandée donc pour ces formidables 20th Century Women (Femmes du XXème siècle) et l'initiation de son jeune héros qui, bien entouré, deviendra un honnête homme. A l'image de son cinéaste, qui, une fois de plus, puise dans sa propre expérience pour raconter cette histoire.

Dorothea et Jamie Fields (Annette Bening et Lucas Jade Zumann)

1979. Santa Barbara, Californie. Dorothea Fileds, la cinquantaine, habite avec son fils Jamie, 15 ans, une grande maison dont elle loue des chambres à deux occupants : Abbie Porter, une jeune photographe qui se remet d'un cancer du col de l'utérus, et William, un mécanicien hippie qui collectionne les aventures sans lendemain depuis que sa femme l'a quitté. A ce groupe s'ajoute régulièrement Julie Hamlin, adolescente du même âge que Jamie, qui en est épris, et qui vient de réfugier là pour fuir une mère psychologue pour jeunes en difficulté. 

Abbie Porter (Greta Gerwig)

Soucieuse de faire de son fils un homme bien dans sa peau et dans le monde, Dorothea se sent toutefois impuissante à l'y préparer et sollicite l'aide d'Abbie et Julie pour l'accompagner. Avec Abbie, Jamie va ainsi assister à ses premiers concerts sur la scène punk-rock alors en pleine ébullition, tandis qu'il cherche à comprendre pourquoi Julie se donne à d'autres garçons, au risque comme c'est le cas alors, de tomber enceinte faute de prendre les précautions nécessaires. 

William (Billy Crudup)

Il soutient Abbie lorsqu'elle se rend chez son oncologue et qu'il lui annonce que, suite à l'opération qu'elle a subie, elle ne pourra certainement jamais avoir d'enfant. En contrepartie, elle l'initie à la littérature féministe pour mieux saisir les comportements de Julie mais aussi de sa mère. Dorothea découvre, embarrassé, que son garçon grandit trop vite pour elle et cherche à le protéger de ce qu'il apprend, mais il se révolte en lui reprochant de se complaire dans son célibat alors qu'elle pourrait s'engager avec William, qui la respecte. 

Julie Hamlin (Elle Fanning)

La crise entre la mère et son fils aboutit à une escapade le long de la côte californienne entre Julie et Jamie. Il lui avoue ses sentiments mais elle est trop désabusée pour y croire et le repousse en lui expliquant qu'elle l'idéalise. Déçu, il disparaît pendant la nuit. Ne le voyant pas revenir, elle appelle Dorothea à la rescousse. 

Jamie et Julie

Accompagnée par William et Abbie, Dorothea rejoint Julie au petit matin dans un motel alors que Jamie vient juste de rentrer. La mère et le fils ont une explication franche sur la situation : il n'apprécie pas qu'elle se décharge sur les autres de son devoir maternelle, considérant que lui ne l'a jamais abandonnée de la sorte. S'il doit faire de nouvelles expériences en revanche, elle doit lui faire confiance. Et elle doit cesser de se résoudre à la solitude pour se préparer au jour où il partira.

Jamie et Dorothea

Les années suivantes, la maison des Fields verra ses résidents partir vers d'autres aventures - Julie poursuivra ses études à New York puis suivra son mari à Paris, perdant Jamie et Dorothea de vue. Abbie deviendra photographe professionnelle et épousera un homme avec lequel elle aura deux enfants. William partagera la vie de Dorothea pendant un an avant de s'installer en Arizona comme potier et de convoler deux fois en justes noces.  

Jamie, Abbie, Dorothea, Julie et William

Dorothea mourra en vingt ans plus tard, après s'être remariée. Jamie deviendra père mais sans jamais réussir à expliquer vraiment à son fils quelle femme hors du commun était vraiment sa mère.

Après avoir, magnifiquement, évoqué la mémoire de son père dans son précédent long métrage (Beginners, 2011), Mike Mills rend hommage à sa mère - ou, devrait-on dire, à ses mères, dans ce superbe portrait pluriel des femmes qui l'ont accompagné durant son adolescence.

Le tête-à-tête entre Dorothea et Jamie (le double de Mills à 15 ans) est devenu compliqué lorsque l'histoire débute : femme émancipée, à la fois ouverte aux changements du monde et attachée à ses principes (elle a assumé l'éducation de son fils seule, après le départ de son mari, et acquis son indépendance financière dans un métier où elle était au début la seule femme), la mère craint de ne pas savoir comment préparer son fils à devenir un adulte et une bonne personne tandis que lui se désole de ne pas la voir refaire sa vie avec un homme (préférant prendre des amants occasionnels) et être gagnée par une certaine mélancolie.

Ce récit initiatique (autant pour Dorothea que pour Jamie en vérité) est symboliquement illustré par les travaux incessants que subit la maison où la mère et son fils co-habitent avec deux locataires, une photographe fantasque qui se remet d'un grave problème de santé, partagée entre l'envie de profiter d'une seconde chance et le fossé qui s'est creusé entre elle et sa mère (remplacée d'une certaine manière par Dorothea), et un hippie charmeur et nostalgique, noyant son chagrin d'amour en multipliant les conquêtes grâce aux dépannages qu'il offre à de jeunes et jolies voisines. A cette tribu improbable se greffe une voisine, délurée et désabusée, dont Jamie est amoureux, fuyant les séances de thérapie collective auxquelles sa mère psychologue l'oblige à participer et se donnant à d'autres garçons sans plaisir et mépris d'elle-même.

Mike Mills réussit à conjuguer l'intimisme de la chronique et la grande Histoire (cet aspect culminant avec le discours incroyable prononcé par Jimmy Carter en 1979 et dénonçant l'insatisfaction à laquelle nous condamne le consumérisme effréné - un président qui doute bientôt remplacé par Reagan et l'avènement du capitalisme libéral à outrance). Il ajoute aux scènes de nombreuses images (animées ou fixes) d'époque immortalisant l'émergence de la scène punk-rock, cette déflagration musicale et sociétale, et joue sur des effets visuels représentant les mouvements intérieurs de ses personnages - accélérations ou ralentis, filtres colorant le paysage qui défile, etc.

20th Century Women prend alors des airs de grand collage impressionniste, procédé déjà à l'oeuvre dans Beginners, aboutissant à une émotion poignante quand le destin des protagonistes est résumé à la fin. Auparavant, assimilant le rythme des séries télé (dont ce long métrage pourrait être le pilote), ont été évoqués, via une mosaïque de vignettes, tantôt drôles, tantôt graves, des réflexions délicates ou crues sur le désir, les femmes, l'amour, la maternité, conférant à l'ensemble une dimension romanesque.

Dominé par l'interprétation magistrale de la trop rare Annette Bening, le film peut aussi compter sur les prestations formidables de Greta Gerwig, toute en franchise fantaisiste, de Elle Fanning, toujours aussi radieuse et subtile, de Billy Crudup, décidément parfait pour ces rôles de types dépassés dans les 70's, et de la révélation Lucas Jade Zumann, épatant de sobriété.

Elégamment raconté et mise en scène, le destin de ces "femmes du XXème siècle" vu par un auteur qui se rappelle de son adolescence bohème en Californie a un charme fou et bouleversant.

jeudi 20 juillet 2017

GYPSY (Netflix)


Voilà une série télé que je vous conseille : Gypsy, diffusée sur Netflix, en 10 épisodes (de 50' env.).
  Jean Holloway/Diane Hart (Naomi Watts)

Jean Holloway est pyschanalyste, mariée à Michael, avocat, et mère d'une petite fille. Elle s'occupe principalement de trois patients : 

-Sam Duffy, qui vit difficilement sa séparation d'avec sa girlfriend Sidney Pierce ; 
- Allison Adams, adolescente toxicomane qui a coupé les ponts avec sa famille ; 
- et Rebecca Rogers, sexagénaire qui ne s'assume pas comme mère trop possessive et ne comprend pas que sa fille refuse de la revoir. 
 Michael Holloway (Billy Crudup)

Mais Jean elle-même est une thérapeute trouble et troublée : ainsi a-t-elle l'habitude de poursuivre ses études sur ses patients en dehors du cabinet où elle pratique (avec trois autres collègues). Elle enquête sur la famille et le petit ami d'Allison, sur la fille de Rebecca, et l'ex-fiancée de Sam.
 Joan/Diane et Sidney (Naomi Watts et Sophie Cookson)

Mère et épouse modèle, elle cache tout cela à son mari, dont la secrétaire, très sexy, ne le laisse pas insensible (même s'il refuse d'être infidèle... Jusqu'à ce qu'une rumeur ne se répande à ce sujet après un déplacement professionnel au Texas avec un collègue et ladite secrétaire).
 Joan et Allison (Naomi Watts et Lucy Boynton)

Sous la fausse identité de Diane Hart, pseudo-journaliste, Joan séduit/se laisse séduire par Sidney Pierce, qui travaille comme barista et chante dans un groupe rock ; héberge (dans l'appartement où elle vivait avant de se marier) Allison pour l'éloigner de son copain toxico et violent, et fréquente la fille de Rebecca qui a intégré une sorte de communauté hippie-chic.

Mais à force de jongler avec toutes ces histoires parallèles, de s'y investir au-delà du raisonnable, Joan met en péril sa vie de famille, son travail et son propre équilibre personnel... Jusqu'où conservera-t-elle ses secrets ?

Il y a quelques mois, j'avais suivi Chance, sur Hulu, avec Hugh Laurie et Gretchen Mol, qui mettait également en scène un psy dans une intrigue amoureuse perverse. Remarquable réussite (malgré une fin un peu capillotractée - mais une saison 2 est prévue et devrait permettre de rétablir cela).

Ici, l'atout de Gypsy (qui, au passage, a provoqué une polémique absurde aux Etats-Unis car le titre indisposait des associations estimant que cela stigmatisait la population gitane !), c'est encore une fois son casting, sensationnel, et en première place Naomi Watts (qui est aussi productrice du show créé par Lisa Rubin). L'actrice est sublime dans son rôle, à la fois sensuelle (à 48 ans, elle n'a jamais été aussi belle) et borderline : son jeu, tout en finesse, est admirable, réussissant à exprimer les émotions intenses qui agitent son personnage avec une subtilité rare. Et puis quelle classe !

Elle est bien entourée : Billy Crudup est excellent dans le rôle du mari, Sophie Cookson incarne l'objet du désir à la perfection, Lucy Boynton est épatante en toxico (dont le secret, une fois révélé, donne une dimension renversante à son histoire)...

L'écriture diffuse une ambiance ouatée très prenante, jouant sur l'image d'une héroïne trop parfaite pour être honnête, toujours sur la corde raide. Les relations entre les personnages sont riches, complexes, et le récit se déroule en conservant une tension constante, sans céder à la facilité d'effets classiques.

Le seul bémol concerne la réalisation, inégale - en particulier quand il s'agit de visualiser les fantasmes de Joan/Diane. Mais cette réserve mise à part, la production est très soignée, on ne s'ennuie jamais (et une saison de 10 épisodes l'empêche quand elle est bien structurée).

Une réussite.

jeudi 28 avril 2016

Critique 875 : BIG FISH, de Tim Burton



BIG FISH est un film réalisé par Tim Burton, sorti en salles en 2003.
Le scénario est écrit par John August, adapté du roman du même nom de Daniel Wallace. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Danny Elfman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ewan McGregor et Albert Finney (Edward Bloom), Alison Lohman et Jessica Lange (Sandra Bloom), Billy Crudup (Will Bloom), Marion Cotillard (Joséphine Bloom), Steve Buscemi (Norther Winslow), Danny de Vito (Amos Calloway), Helena Bonham Carter (Jenny et la sorcière), Matthew McCrory (Karl le géant).
* 
*


Conteur talentueux et inépuisable, Edward Bloom embarrasse son fils William le jour de son mariage avec Joséphine en narrant pour la énième fois comment il a attrapé un énorme poisson avec son alliance comme appât. Pour Will, les histoires de son père l'empêche d'être digne de confiance et d'avoir une relation ordinaire avec lui. Au terme de cette soirée, ils se disputent : leur brouille durera trois ans.
Ed et Sandra Bloom
(Albert Finney et Jessica Lange)

Pourtant quand il apprend que son père est mourant, Will accepte de le revoir comme le lui demande sa mère, Sandra. Joséphine est enceinte de sept mois et l'encourage à se réconcilier avec Ed, qui a toujours prétendu savoir comment et quand il quitterait ce monde depuis sa rencontre avec une sorcière dont l'oeil de verre permettait de voir l'avenir. 
Will Bloom
(Billy Crudup)

Malgré la maladie, Ed n'a pas changé et agrémente toujours le quotidien avec ses récits, tous plus extravagants les uns que les autres, qui irritent Will mais ravissent Joséphine. 
Joséphine Bloom
(Marion Cotillard)

Ainsi évoque-t-il sa croissance précoce, enfant, qui l'obligea à garder le lit pendant trois ans, puis sa carrière brillante de sportif dans diverses disciplines à Ashton où il est né. Ambitieux et curieux, il quittera cette bourgade pour découvrir le monde en compagnie du géant Karl, qui terrifiait les environs. 
Karl le géant et Ed Bloom
(Matthew McGrory et Ewan McGregor)

Empruntant, seul, des détours, Ed découvrit le village paradisiaque de Spectre dans une forêt où il fit la connaissance d'un poète (plus tard reconverti en braqueur de banque et homme d'affaires), Norther Winslow, et de Jenny, encore fillette puis résidant à l'âge adulte la maison de la sorcière. Toujours en quête d'aventures, Karl et Ed sont recrutés dans le cirque dirigé par Amos Calloway (qui se transforme en loup-garou la nuit venue). 
Amos Calloway
(Danny de Vito)

Lors d'une représentation, Edward remarque Sandra Templeton et en tombe instantanément amoureux. 
Sandra Templeton
(Alison Lohman)

Il lui fera une cour assidue pendant trois ans alors qu'elle étudie à l'université d'Auburn et réussira à la séduire, évinçant son fiancé, Don Price, un de ses camarades d'Ashton.
Ed Bloom
(Ewan McGregor)

Ed est appelé sous les drapeaux et, pour rentrer plus vite chez lui, accepte une mission dangereuse au cours de laquelle il sera aidé par deux danseuses siamoises, Ping et Jing, en échange de leur engagement dans le cirque de Calloway. Grâce à Winslow, Ed fait fortune, achète la maison de ses rêves et réhabilite Spectre dévastée par la crise immobilière. Will naît à cette époque. 
Norther Winslow
(Steve Buscemi)

L'état de santé de Ed s'aggrave brusquement et Will reste à son chevet, à l'hôpital, promettant de prévenir sa mère de l'évolution de la situation. Enfin seul à seul, le père fait comprendre à son fils que les histoires, peu importe qu'elles soient vraies ou romancées, survivent au conteur et accompagnent les survivants.  

Big Fish est un film mal-aimé : les fans de Tim Burton ne le citent jamais parmi leurs favoris, ne retrouvant pas dans cette histoire mélancolique et fantastique les motifs plus sombres de l'oeuvre du cinéaste. Pourtant, c'est un long métrage qui ne mérite pas la sévérité avec laquelle beaucoup le juge : c'est un joli récit, que j'aime particulièrement car il traite d'un de mes thèmes préférés - l'influence de la vie sur la fiction et de la fiction sur la vie. 

Le roman de Daniel Wallace (Big Fish : A novel of mythic proportions, 1998) est remarqué par le scénariste John August six mois avant sa parution et le renvoie à la mort de son propre père. Il convainc le studio Columbia d'en acquérir les droits et commence à en rédiger une adaptation. Steven Speilberg est approché pour le filmer et le cinéaste propose le rôle principal à Jack Nicholson, avant de jeter l'éponge (il tournera à la place Arrête-moi si tu peux). Le projet est envisagé pour Stephen Daldry puis Tim Burton, qui l'accepte.

Pour Burton, c'est aussi, comme August, l'occasion d'évoquer ses parents avec lesquels il n'a jamais été proche mais dont la disparition récente (en 2000 pour son père et 2002 pour sa mère) l'ont beaucoup affecté. C'est aussi un sujet plus intimiste qui lui permet de rebondir après le remake critiqué de La planète des singes. Le réalisateur est attiré par l'histoire, un drame émouvant et fantaisiste à la fois, abondant en personnages extraordinaires - ces freaks qu'il affectionne tant.

Au départ, Burton veut lui aussi Nicholson, qu'il a dirigé dans Batman (1989) et Mars attacks ! (1996) pour incarner Ed Bloom âgé mais aussi plus jeune (grâce à une combinaison de maquillage et d'effets spéciaux). Mais il change d'avis pour engager deux acteurs différents : Ewan McGregor joue donc la version rajeunie de Albert Finney (comme il a été Alec McGuiness jeune homme dans la deuxième trilogie Star Wars !) - une idée particulièrement inspirée car les deux comédiens sont formidables : le premier en aventurier charmeur tout droit sorti des films hollywoodiens des années 40-50, le second en conteur mourant et très attachant.  

De la même manière, pour incarner Sandra, Jessica Lange et Alison Lohman sont impeccables : la première y tient son dernier grand rôle à ce jour, la seconde y confirmait son talent après avoir été révélé par Ridley Scott (dans Les associés) - même si, depuis, elle semble avoir disparu des écrans. La compagne d'alors du cinéaste, Helena Bonham Carter, tient elle le double rôle de Jenny et de la sorcière (avec un look insensé). 

Bien que le film s'inscrive dans un registre fantastique et regorge de scènes visuellement spectaculaires, la mise en scène de Burton n'est jamais noyée par les effets spéciaux. Ce qui impressionne davantage réside dans la beauté de la photographie du français Philippe Rousselot, dont les couleurs furent renforcées en post-production : l'histoire, qui est relatée dans de nombreux et longs flash-backs, semble ainsi se passer dans une ambiance éthérée et flamboyante à la fois. La scène où Ed attend Sandra sous la fenêtre de sa chambre à l'université d'Auburn dans un champ de coquelicots apparaît comme une résumé esthétique du projet : c'est too much d'accord, mais splendide. 

On peut, sans les partager, comprendre les réserves de certains critiques contre le film : avec pareil sujet, on est en droit d'attendre plus d'émotion, et Big Fish n'est effectivement pas aussi poignant qu'on pourrait l'attendre. Il me semble aussi que le problème provient aussi du jeu de Billy Crudup, dont le personnage est trop antipathique et l'interprétation sans assez de relief (alors que c'est un comédien subtil, tout à fait capable). Marion Cotillard n'a pas grand-chose à faire non plus alors que Joséphine aurait pu (dû) être plus mise en avant (sa grossesse en parallèle à la mort imminente d'Ed suggère une transmission évidente et elle est bien plus indulgente envers son beau-père que son propre mari). 

En revanche, comme à l'époque de ses Batman, Burton soigne particulièrement la galerie de gentils monstres à sa disposition, profitant, il est vrai, d'interprètes de première classe (mais qu'il n'a plus filmés depuis étrangement) - Danny de Vito et Steve Buscemi en tête.

La musique originale de Danny Elfman est agrémentée d'une bande-son superbe arrangée par Eddie Vedder et Mike McCready  du groupe Pearl Jam et de chansons de Bing Crosby, Elvis Presley, Buddy Holly, Allman brothers band (que du bon donc !).

Tendre fantasmagorie, Big Fish mérite qu'on l'apprécie : c'est un film atypique pour son auteur mais joliment triste, romanesque en diable.

jeudi 17 mars 2016

Critique 840 : BLOOD TIES, de Guillaume Canet


BLOOD TIES est un film réalisé et produit par Guillaume Canet, sorti en salles en 2013. Il s'agit d'un remake du film Les Liens du Sang réalisé par Jacques Maillot.
Le scénario est écrit par Guillaume Canet et James Gray, adapté de l'histoire écrite par Jacques Maillot et Frank Urbaniok. La photo est signée Christophe Offenstein. La musique est composée et compilée par Yodelice.
Dans les rôles principaux, on trouve : Clive Owen (Chris Pierzynski), Billy Crudup (Frank Pierzynski), James Caan (Leon Pierzynski), Lili Taylor (Marie Pierzynski), Marion Cotillard (Monica), Zoe Saldana (Vanessa), Mila Kunis (Natalie),  Noah Emmerich (Colon), Matthias Schoenaerts (Anthony Scarfo), Griffin Dunne (McNally)...
*
*

À New York, en 1974, Chris Pierzynski sort de prison au bénéfice d'une remise de peine pour bonne conduite, après plusieurs années derrière les barreaux à la suite d'un règlement de comptes.
Chris
(Clive Owen)

Dehors, son frère cadet, Frank, l'attend. Leur relation a toujours été houleuse et pour cause puisque ce dernier est officier de police, promis à une brillante carrière dans la brigade criminelle. On comprend par ailleurs que Frank est venu à contrecoeur.
Frank
(Billy Crudup)

La rivalité entre les deux frères a une autre raison : leur père, Leon, les a élevés seul, car leur mère était alcoolique, toxicomane et s'adonnait à la prostitution pour assouvir ses addictions. Le patriarche a malgré tout toujours affiché une préférence pour Chris, quand bien même celui-ci endurait les corrections sévères du père pour protéger son cadet et leur soeur, Marie, aujourd'hui aux côtés du chef de famille vieillissant.
Leon
(James Caan)

Dans une volonté de pacification entre eux, Frank trouve un travail à Chris, dans un garage, et essaie de le réconcilier avec son ex-femme, Monica, toxicomane, en charge de leurs deux enfants qu'il n'a pas vu grandir.
Monica
(Marion Cotillard)

Néanmoins, très vite, ses démons rattrapent Chris, qui est humilié par le fils de son patron, et ne supporte pas non plus que la secrétaire du garage, la jeune et jolie Natalie, ne soit pas mieux considérée. Lorsqu'un de ses amis, délinquant, vient lui proposer un job facile et illégal, il quitte son emploi et replonge dans le banditisme.
Natalie
(Mila Kunis)

Frank assiste impuissant à ces événements mais son existence est également agitée : il cherche à regagner les faveurs de Vanessa, dont le mari, Anthony Scarfo, est actuellement détenu, et avec laquelle il a déjà eu une liaison difficile.
Vanessa
(Zoe Saldana)

La chance de Chris tourne à son avantage : professionnellement, il accepte de participer à un audacieux braquage contre un fourgon blindé de convoyeurs de fonds, qui se solde par un bain de sang mais au terme duquel il empoche le butin avec son meilleur ami ; et sentimentalement, il 
charme Natalie qui accepte de l'épouser.
Scarfo
(Matthias Schoenhaerts)

Lors du hold-up, Frank a reconnu Chris mais refuse de le dénoncer à ses supérieurs et démissionne de la police. Il est menacé par Scarfo, sorti entretemps de prison, mais Chris intervient aussi discrètement que brutalement pour empêcher le mari jaloux d'ennuyer son frère.

Tandis que Frank et Vanessa organisent une sortie pour se changer les idées, Monica, désormais à la tête d'un réseau de prostitution financé par Chris, est piégée par la police et trahit son ex-époux contre sa liberté. Au même moment, Scarfo échappe aux hommes de main de Chris, résolu à tuer Frank et Vanessa.

Chris apprend que la police est sur le point de l'arrêter et que son frère est de nouveau sous la menace de Scarfo. Il confie la protection de Natalie à son meilleur ami et se lance à la poursuite de Scarfo pour le neutraliser avant qu'il s'en prenne à Frank et Vanessa...  

Je dois, pour commencer cette critique, avouer que je ne partage pas avec beaucoup de journalistes et de spectateurs l'enthousiasme que suscite Guillaume Canet : il est, à mes yeux, un acteur fade et un metteur en scène surcoté. Donc j'ai découvert, récemment (Dimanche dernier), son Blood ties sans en attendre grand-chose. Je n'avais même pas vu le film dont il est le remake et dans lequel il jouait déjà, Les liens du sang.

Ce qui m'a motivé, c'est d'abord et surtout son étincelant casting puis son co-scénariste, le talentueux cinéaste James Gray. Le long métrage a vu le jour suite au succès de Ne le dis à personne aux États-Unis (après déjà un gros score en France) : plusieurs producteurs américains ont alors logiquement offert à Canet de financer son projet suivant. Mais il a été méfiant, sans doute parce qu'il s'est rappelé des mésaventures vécues par d'autres français attirés par les sirènes hollywoodiennes (Matthieu Kassovitz, Christophe Gans...) : exigeant de garder le contrôle artistique de ses films, il se doutait, légitimement, que les grands studios ne le lui accorderaient pas si le résultat ne leur convenait pas.

Mais la tentation d'oeuvrer Outre-Atlantique est quand même alléchante et il cherche quand même une idée : c'est ainsi qu'il entreprend de réaliser une nouvelle version d'un film dans lequel il a tourné, Les liens du sang, mis en scène par Jacques Maillot, qu'il aurait déjà aimé mettre en images en France. Cependant, Canet doit aller vite car Ridley Scott veut également acquérir les droits du remake et il convainc les américains de le suivre, lui, plutôt que le vétéran anglais, pourtant plus connu et auteur de gros succès au box-office depuis plus de trente ans.

Canet cherche ensuite un co-scénariste pour l'aider à rédiger son premier script en anglais et rencontre James Gray qui, contre toute attente, lui propose ses services. Il faut maintenant une star pour porter le projet et Mark Wahlberg s'y attache... Avant de renoncer, estimant que le sujet rappelle trop La Nuit nous appartient, justement réalisé par Gray !

Un casting tout aussi prestigieux, même s'il ne comporte pas un acteur aussi bankable en tête d'affiche, sera quand même réuni par le français et de ce point de vue, Blood ties tient ses promesses.

Clive Owen est un de mes comédiens préférés, j'avais espéré qu'il serait choisi pour incarner James Bond (avant que Daniel Craig soit élu) : son charisme naturel, sa classe innée, font merveille pour jouer Chris, ce grand frère-grand bandit, dont chaque apparition donne au film une dimension à part.
Billy Crudup est un acteur à la carrière inégale, qui a en outre souffert d'un scandale personnel (il a quitté sa femme enceinte pour partager la vie d'une comédienne), mais son interprétation, très sobre, rend parfaitement justice à ce rôle de cadet tiraillé entre sa famille et son métier de flic.

La galerie de seconds rôles est bluffante, tous sont servis par des comédiens exceptionnels, dont la réunion dans le premier film américain d'un français donne presque le tournis : à côté du monstre sacré James Caan (sans doute convaincu par Gray, qui le dirigea dans son somptueux et crépusculaire The Yards), on a droit aux magnifiques Zoe Saldana (émouvante en femme de truand), Mila Kunis (parfaite en jeune femme fascinée par Owen), et Marion Cotillard (qui cabotine un peu en pute-maquerelle toxico - ça fait beaucoup pour un seul personnage !). Et c'est encore sans compter Matthias Schoenhaerts (glaçant en brute jalouse), Noah Emmerich (impeccable en lieutenant de police intègre), Griffin Dunne (qui ne fait que passer, le temps d'une scène survoltée), ou Lili Taylor (dans le rôle ingrat de la soeur) ! 

Le film lui-même développe une intrigue classique : la figure de l'ex-taulard rattrapé par son passé, sa rivalité avec un frère respectable, le favoritisme du père pour le "mauvais fils", tout ça n'est pas très neuf, mais le scénario exploite ces éléments avec une simplicité honnête, qui ne prétend pas révolutionner le genre. 

Avoir situé le récit dans les années 70 semble aussi une coquetterie pour évoquer le cinéma du "New Hollywood" et ses grands auteurs, dont s'inspirent Canet et qu'apprécie Gray - les Scorsese, Coppola, Friedkin... - : cet aspect "historique" n'est pas vraiment justifié, mais la reconstitution est impeccable, la direction artistique (costumes, décors, véhicules, etc) prouve la supériorité des productions américaines dans cette configuration (là où le cinéma français se contente souvent du minimum, sauf quand il s'agit de plonger dans des histoires beaucoup plus datées - avec des films de cape et d'épée par exemple).

La réalisation elle-même est soutenue par une très belle photographie, et le film, malgré un rythme plutôt pépère, se déroule sans ennui. On peut d'ailleurs s'étonner que Canet, qui avait mis en scène des séquences spectaculaires réussies dans Ne le le dis à personne, et disposant d'un budget confortable, n'ait pas été aussi inspiré avec des moments forts comme le braquage du convoi de fonds ou la poursuite finale. Mais peut-être, justement, a-t-il voulu déjouer les attentes, ou plus pragmatiquement n'a-t-il pas eu toute latitude pour faire plus...

Blood ties, porté par une bande son efficace (qui a aussi dû coûter de l'argent, en obtenant l'utilisation de classiques du rock et de la soul - on entend Cream, Sam Cooke, Little Richard, The Isley Brothers, Louis Prima, The Velvet Underground... Là encore, c'est très "scorsesien" ! - à côté de compositions originales de Yodelice), tire plus sa force de personnages archétypaux mais bien campés, formant un ensemble solidement agencé, que de l'originalité de son propos ou de sa forme.

En l'état, il s'agit donc presque davantage d'un exercice de style que d'une oeuvre personnelle : peut-être cela explique-t-il son échec critique et commercial, qu'on peut interpréter comme la rançon de la gloire pour un des enfants gâtés du cinéma français s'étant lui aussi brûlé les ailes en traversant l'océan... 

dimanche 29 mars 2009

Critique 7 : WATCHMEN - LE FILM, de Zack Snyder

(Ci-dessus : le projet d'affiche, non retenu, réalisé par Alex Ross.)


Hier (mercredi 25 mars), j'ai donc été voir la "bête" - un peu à reculons, je l'avoue, car je tiens les Watchmen comme la BD la plus impressionnante que j'ai lue, ce genre de bouquin où plus rien n'est comme avant.
*

Il n'y a pas si longtemps, on parlait de tendance "bling-bling". On peut aussi affirrmer que Zack Snyder aime ce qui brille et surtout on devine qu'il veut briller lui-même : quoi de mieux alors que de s'attaquer à l'everest de la bd moderne pour se faire remarquer ? Même s'il échouait, au moins resterait-il comme celui qui avait osé... Défi impossible?
Dans ce film de 2h40, les moyens sont là, et l’esprit comme la structure du livre sont conservés. Mais il y a quand même un petit quelque chose qui cloche.
Soyons justes : Alan Moore, le scénariste de la BD originale, n’a jamais été si bien adapté. En effet, la transposition à l’écran de son œuvre a subi des sorts divers, pour ne pas dire des outrages successifs. Si le subversif V pour Vendetta, chapeauté par les frères Wachowski, ne s’en sortait pas si mal - malgré des tics pénibles à la Matrix -, le puissant From Hell (immense roman graphique autour de l’enquête sur les crimes de Jack l’éventreur) a subi une diluation redoutable. Et que dire de La Ligue des gentlemen extraordinaires, indigne de porter le même nom qu’une des créations les plus délirantes d’Alan Moore…
Pour les Watchmen, Zack Snyder reprend la structure narrative globale du volumineux ouvrage , avec son enquête, ses flash-backs et son compte à rebours. On découvre ainsi les différents personnages à tour de rôle, avec grosso modo les mêmes séquences-clés que dans la BD, souvent retranscrites au dialogue près. A côté de ça, des coupes franches et des compressions ont été effectuées pour ne pas aboutir à un film trop long. Ce mélange de respect et de remontage est déstabilisant et ôte une bonne partie de la richesse au propos, sacrifiant ici pour se complaire ailleurs...
Le changement de nature de la catastrophe finale est assez ingénieux et même cohérent. Les décors sont également respectueux.
Mais pourtant ça grince un petit peu, voire beaucoup.

Le film séduira-t-il ceux qui n'ont pas lu la bd, et les comics en général? Ce problème se pose davantage que pour les Spider-Man ou les X-Men, transpositions inégalement efficaces mais plutôt divertissantes. Mais le récent succès de The Dark Knight, qui projetait Batman dans un environnement réaliste et sombre, a changé la donne et veut que le grand public soit désormais capable d'accepter des adaptations plus "adultes". Watchmen, avec son final ambigü, propose une vision similaire, donc désenchantée eet brutale sur les justiciers costumés et leur utilité dans la société.
Mais le vrai reproche qu'on peut adresser à Zack Snyder concerne sa mise en scène clinquante qui accumule toutes les éxagérations d'un certain cinéma moderne hollywoodien, qui tiennent plus du "tape-à-l'oeil", du "m'as-tu-vu" que de la réelle virtuosité : ralentis, mouvements de caméra, effets bullet-time... Bref, la panoplie complète de ce que j'ai nommé "bling-bling". Pourquoi les personnages se battent-ils comme dans un film de kung-fu de bas étage? Pourquoi se sentir obligé de faire traîner en longueur LA scène d’amour de l’histoire pour la transformer en séquence kitschissime (si ce n’est pour faire profiter les spectateurs mâles de la plastique avenante de Malin Akerman)? Pourquoi se complaire dans des effets gore qui n'ajoutent rien à l'intensité dramatique des scènes concernées ?
Un autre point qui m'a déplu (et qui me déplaît à chaque adaptation de comics sur grand écran) : l'irrespect du design des costumes.
Sans doute qu'à Hollywood, on considère que des mecs masqués et portant des capes ont l'air ridicules, mais c'est pourtant une caractéristique de ce genre de littérature. Un des éléments qui la distingue des autres et qui séduit ses lecteurs, même si ça peut sembler pathétique. Du coup, tout le monde est sapé en latex ou en cuir, porte des armures (souvent moches et encombrées de détails aussi superflus que peu visibles au final) : l'identité esthétique est sacrifiée sans raison valable... Ou bizarrement respectée, sans plus d'explication (sinon celle, vague, de l'aspect "iconique" de certains accoutrements comme ceux de Spider-man ou Superman).
Ici, Rorschach ou le Dr Manhattan ressemblent parfaitement à leurs modèles dans la bd, mais Ozymandias ou le Hibou (sans parler de Laurie...) sont (hideusement) relookés ! Comprenne qui pourra...

Le choix des acteurs est également sujet à débat. Si Patrick Wilson (Le Hibou), Billy Crudup - peu gâté par des effets spéciaux assez laids - (Dr Manhattan), ou Jackie Earle Haley (Rorschach) s'avèrent d'excellents choix, Malin Ackerman (Le Spectre Soyeux) est assez fade, Jeffrey Dean Morgan (Le Comédien) n'a que sa ressemblance physique avec le personnage à offrir, et Matthew Goode (Ozymandias) manque singulièrement du charisme trouble que nécessitait son rôle. Ce casting d'nterprétes peu connus était en soi une bonne idée, mais encore eût-il fallu qu'ils soient tous très bons et ce n'est pas le cas.
*
Bref, à bien des égards, Watchmen - le film est paradoxal : je ne m'y suis pas ennuyé, globalement c'est même plutôt émérite, mais finalement des détails énervants gâchent un peu la fête. Je pressentai qu'il ne s'agirait pas d'un long métrage à la hauteur du monument de la bd dont il est tiré et on peut toujours délirer sur qui aurait été le réalisateur idéal (moi, j'aurai rêvé de Kubrick, tout simplement parce que c'était sans doute le seul capable de saisir toute la force du propos de Moore). Mais en même temps je ne peux pas non plus crier au scandale car Snyder livre un produit efficace, à défaut d'être personnel ou inspiré.
En définitive, être trop élogieux ou trop sévère avec ce film ne sert à rien. Dans le premier cas, il s'agirait d'une surestimation probable. Dans le second, ce ne serait que la confirmation de la thèse selon laquelle Watchmen était effectivement inadaptable - parce que, comme ça a été le cas pour moi, ce livre a bouleversé trop de monde pour être transposé de manière à satisfaire les fans purs et durs ET les autres.