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mardi 7 août 2018

SWEETBITTER (Saison 1) (Starz)



La première saison de Sweetbitter diffusée cette année par la chaîne Starz ne compte que six épisodes d'une trentaine de minutes chacun, mais son bon accueil critique et public a suffi pour qu'elle soit renouvelée. Il s'agit de l'adaptation du roman éponyme par son auteur, Stephanie Danler, qui a notamment tapé dans l'oeil de Brad Pitt (via sa société de production Plan B), avec en vedette la jeune Ella Purnell, remarquée dans Mrs Peregrine et les enfants particuliers (Tim Burton, 2016). Si vous avez trois heures de libre, essayez cette série.

 Tess (Ella Purnell)

Tess est une jeune femme âgée de vingt-deux ans qui a quitté sa ville natale de Dayton, Ohio, pour tenter sa chance à New York. Sans ami sur place ni ambition particulière, elle doit quand même trouver rapidement un toit et un emploi et vend sa voiture. Tess trouve un appartement en co-location avec un garçon qui travaille dans la finance (mais qui est toujours absent). Puis elle postule dans plusieurs restaurants pour décrocher une place de serveuse. L'un d'eux, dirigé par Howard, accepte de la prendre à l'essai pour la semaine et elle intègre le personnel qu'elle observe pour se hisser au niveau des exigences de cet établissement raffiné.

Tess et Simone (Ella Purnell et Caitlin Fitzgerald)

Le soir de sa première journée au restaurant, en voulant s'acheter un casse-croûte dehors, Tess s'aperçoit qu'elle a égaré son portefeuille et retourne sur ses pas. Elle découvre alors que le personnel boit après le service pour se détendre. Tess en profite pour aborder la charismatique chef de rang, Simone, dont la sophistication et les connaissances oenologiques l'impressionnent. Elle commence à l'initier à la dégustation du vin, sous le regard du séduisant et ombrageux barman, Jake, et convient de la revoir pour d'autres leçons. La soirée se termine avec les autres employés au "Home Bar", un bistrot à l'ambiance nettement plus relâchée.

Jake et Tess (Tom Sturridge et Ella Purnell)

Le lendemain, après une nuit bien arrosée, Tess reprend sa place et, le soir venu, fait la connaissance de Serena en compagnie de son époux qu'elle doit servir comme des clients prestigieux. Elle comprend vite que Serena et Simone furent d'excellentes amies et toutes deux serveuses dans le restaurant avant que la première ne se marrie avec cet excellent parti. En surprenant les deux femmes en train de se disputer dans la cave, Tess saisit que, pour Simone, Serena a choisi la facilité pour échapper au dur labeur du service. Pourtant il apparaît à Tess que Serena a fait le bon choix mais Simone, en discutant avec elle, l'avertit qu'il faut se méfier des apparences : Serena est anorexique et Jake, le barman dont s'est éprise Tess mais avec qui a grandi Simone, est dangereux. Tess finit la nuit avec Will, un commis-serveur, qui la courtise depuis son arrivée.

Simone (Caitlin Fitzgerald)

Pour son premier jour de congé, Tess décide de passer sans prévenir chez Simone afin qu'elle lui prête, comme promis, des livres d'oenologie. Surprise dans son intimité, moins sophistiquée qu'au restaurant, Simone accueille pourtant Tess sans manières et passe la journée avec elle, partageant le déjeuner avec elle. Un coursier livre un bouquet de fleurs à Simone qui le détruit avec Tess après lui avoir expliqué qu'il s'agit d'un cadeau d'un admirateur mais qu'elle refuse de se laisser acheter. Un malaise s'installe et Tess s'éclipse. Après un détour chez elle, elle va au restaurant pour accompagner ses collègues au "Home Bar".

Tess et Sasha (Ella Purnell et Daniyar)

La fête se prolonge toute cette nuit-là et, pour tromper son ennui, Tess abuse de l'alcool et se drogue. Sasha, qui travaille en cuisine, la prend sous son aile et l'entraîne dans sa débauche. Tess repousse Will après une ultime étreinte dans les toilettes. Sasha bascule d'un balcon et Tess appelle les Secours. A l'hôpital, il s'en sort avec quelques fractures bénignes mais refuse d'avouer si c'était un accident ou une tentative de suicide parce qu'il redoute de perdre sa place et donc son titre de séjour. Tess lui confesse sa déception d'avoir attendu toute la nuit Jake dont elle amoureuse tout en ayant la désagréable sensation que lui et Simone veulent la manipuler.

Simone et Howard (Caitlin Fitzgerald et Paul Sparks)

Après cette nuit agitée, Tess n'est pas dans les meilleurs conditions pour passer son test d'embauche. Elle révise rapidement chez elle et remplit un questionnaire, surveillée par Will et hantée par Jake et Simone. Puis elle entame son service. Stressée, elle chute dans un escalier après avoir débarrassé une table. Dans le bureau de Howard où se trouvent aussi Will et Simone, elle les rassure et retourne travailler. Will communique son évaluation à Howard, estimant que Tess n'a pas le niveau mais beaucoup de détermination et un bon contact avec les clients. Seule avec Howard, Simone considère que Tess ne peut pas rester mais défend Jake, qui a refusé de servir le mari de Serena. Tandis que Tess, aux vestiaires, est convaincue qu'elle va être renvoyée, contre toute attente, Simone lui annonce qu'elle est engagée.

La série, telle qu'elle est développée dans sa première saison, se démarque sensiblement du roman mais c'est naturel car Stephanie Danler, qui est la showrunner, n'a certainement pas voulu raconter exactement la même histoire. I fallait à la fois compresser l'intrigue en six épisodes de trente minutes et en garder sous le pied pour une possible suite (qui a été confirmée entre temps).

Le cadre est original et constitue la première attraction. Pourtant, un restaurant apparaît comme un décor parfait pour développer une série, c'est un microcosme fascinant à étudier avec ce qui se passe en cuisine et en salle, sa hiérarchie, la diversité de ses employés, la pression inhérente aux fonctions exercées. Et puis, de manière plus ironique, on observera que, dans bien des établissements semblables (ou moins prestigieux), beaucoup de serveurs rêvent à Los Angeles de faire carrière dans le cinéma alors que Sweetbitter met en scène des acteurs dans des rôles de serveurs.

Le scénario se déroule quasiment en temps réel, il arrive fréquemment qu'un épisode débute là où le précédent se terminait, donnant à l'ensemble une grande fluidité mais aussi une étonnante densité. Très vite, à travers les yeux de Tess, on assiste à son initiation mais aussi à la vie de cette communauté représentée par le personnel du restaurant. Chaque personnage est fouillé et révèle ses secrets progressivement, même si le récit se concentre sur Will, Sasha, Jake, Simone et Howard en dehors de Tess.

On ne donne pas cher de l'héroïne au début quand elle débarque à New York et court les établissements avec un mélange de candeur, d'émerveillement et de culot. Il lui en faudra pour convaincre Howard de la prendre à l'essai dans un restaurant au luxe évident mais sans ostentation. Le lieu est feutré mais abrite des tensions propres à ce genre d'endroit. Tess est littéralement happée par le bourdonnement de cette ruche où elle doit passer d'une commande à la plonge en passant par le service.

Tout est rapporté de manière simple et directe : comment porter trois assiettes chaudes sans les faire tomber ni se brûler ? Comment déguster un vin et le marier à un plat ? Comment ménager la concurrence sans perdre son intégrité ? La série ne perd pas de temps et épouse le rythme de la salle et l'arrière-salle pour nous présenter cette succession d'étapes à négocier. En leur centre se trouvent les deux personnages les plus charismatiques de la série : la vénéneuse Simone et son quasi-demi-frère, le barman Jake.

En apparence, Simone incarne pour Tess un modèle de perfection. Impeccable au service, dotée de connaissances oenologiques remarquables, d'une élégance sans failles, son self control n'est jamais pris en défaut. A l'opposé, Jake est un jeune homme ombrageux, peu aimable, mais charmeur. Tess tombe évidemment sous son charme, sans se l'avouer (c'est l'aspect le plus convenu, prévisible, de la série), sans que cette attirance dépasse un baiser fougueux un soir après le boulot. Simone devine rapidement ce qui se joue entre Tess et Jake et met en garde la première sur la dangerosité du second à l'occasion d'un échange troublant sur les apparences trompeuses (lorsque Serena, son ex-rivale et meilleure amie, désormais femme d'un riche client, qu'on soupçonne de courtiser aussi Simone, vient dîner au restaurant).

Sweetbitter se traduit par "doux-amer" et désigne deux des quatre goûts qu'un vin peut avoir sur la langue, mais aussi, par extension, le sentiment qui se dégage de cette intrigue. Tess, jeune fille seule dans la grande ville dont elle a rêvée et qui découvre qu'elle veut vraiment travailler dans le milieu de la restauration, malgré les sacrifices, les efforts que cela imposent, appréhende aussi, en formation accélérée, la sensibilité douce-amère de l'existence qu'elle mène. Le plus souvent, cela se traduit par des désillusions, la perte des repères, l'insatisfaction, la frustration, la peur, et elle subit davantage l'action qu'elle ne la maîtrise - comme lorsqu'elle secoure Sasha après sa chute (accidentelle ou volontaire ?).

Prise dans un triangle sentimental (car l'attitude de Simone est ambiguë au possible - à la fin, on découvre qu'elle souhaite visiblement le renvoi de Tess pour que Howard ne licencie pas Jake, responsable d'un écart de conduite avec le mari de Serena), devant assumer son comportement injuste avec Will (son éphémère amant, qui pourtant prendra son parti lors de son évaluation), et découvrant sa vocation dans la douleur et le doute, Tess a de la chance mais aussi de la détermination, à défaut de bonheur.

Pour l'interpréter, la production a été bien inspirée de distribuer le rôle à Ella Purnell, qu'on avait remarquée en 2016 chez Tim Burton (dans Mrs Peregrine et les enfants particuliers - bien qu'il arborait une perruque blonde... Référence à Winona Ryder dans Edward aux mains d'argent du même cinéaste ?). Depuis, la comédienne s'était faite discrète mais la télé lui offre une belle partition où son jeu sensible, nuancé, et son charme sensuel, porté par ce regard marron incroyable, font merveille.

Face à l'élégance royale et ensorcelante de Caitlin Fitzgerald (de retour dans une show après sa prestation dans Masters of sex), elle brille par sa complémentarité avec sa partenaire. Tom Sturridge n'a pas à forcer le trait pour camper le séduisant barman ténébreux qui la fait chavirer. Et Paul Sparks (vu dans la première saison de The Girlfriend Experience) est excellent en patron distingué, à la fois bienveillant et pointilleux. Enfin, Daniyar est parfait en âme damnée qui prend l'héroïne sous son aile.

A première vue, Sweetbitter ne paie pas de mine (même si, comme d'autres séries sur Starz - cf. Magic City - , elle a un côté classieux indéniable), mais s'avère accrocheur et bien sentie. Espérons que la suite ne se fasse pas attendre et propose un peu plus d'épisodes pour que l'histoire ait davantage d'espace.   

vendredi 29 décembre 2017

THE GIRLFRIEND EXPERIENCE (Saison 2) (Starz)


Après une première saison captivante et troublante, les showrunners de The Girlfriend Experience ont voulu changer totalement la formule de la série en développant non pas une mais deux histoires, indépendantes qui plus est. Lodge Kerrigan a écrit et réalisé 7 épisodes sur un couple féminin, Erica & Anna, tandis que Amy Seimetz a rédigé le scénario et assumé la mise en scène consacrés à l'arc narratif de Bria. Un pari risqué... Et qui ne tient pas ses promesses.

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Erica & Anna, par Lodge Kerrigan.

Erica Myles et Anna Carr (Anna Friel et Louisa Krause)

Erica Myles est la directrice financière d'un sénateur Républicain en campagne pour être réélu. Lorsqu'un des donateurs prévient qu'il veut miser sur un autre candidat, elle cherche par tous les moyens à l'en empêcher et s'informe à son sujet. Ainsi apprend-elle qu'il fréquente des escort-girls et contacte l'une d'elles, Anna Carr. Cette dernière accepte de piéger ledit Mark Novak en produisant une sextape contre une récompense et parce qu'elle ne supporte pas ce client qu'elle considère comme un "porc".

Erica et Anna

Novak sous contrôle, Erica s'occupe de nouveau à lever des fonds auprès de puissants hommes d'affaires qui, en échange de leurs contributions, réclament du sénateur qu'il fasse voter des lois en faveur du libre marché, d'allègements d'impôts sur leurs sociétés et autres commodités. Anna accepte de revoir Erica gracieusement et elles deviennent amantes après que la seconde ait avoué à la première sa rupture récente avec l'avocate Darya Esford.

Anna et Erica

Lorsqu'un certain Peter Koscielny est prêt à donner 25 millions $ à Erica, elle s'interroge sur la provenance d'une telle somme, sachant que celui qui la verse est en affaires avec un industriel canadien - or la loi américaine sur le financement des campagnes électorales nationales interdit tout argent provenant d'un pays étranger. Son assistante, Sandra Fuchs, est abordée par le F.B.I., qui a vent de l'affaire, et découvre que Koscielny est bien l'intermédiaire de Martin Orban, résidant au Canada.

Anna et Erica

La situation amoureuse et professionnelle d'Erica sombre alors : Darya fait mine de revenir vers elle et l'oblige à quitter Anna avant de l'abandonner une nouvelle fois, tandis que le F.B.I. ouvre une enquête contre elle. Licenciée de l'équipe de campagne, rejetée par Anna qui ne lui pardonne pas ce qu'elle lui a infligée, Erica songe au suicide sans s'y résoudre mais en ayant tout perdu.


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Bria, par Amy Seimetz.

 Bria Jones (Carmen Ejogo)

Sarah Day bénéficie du programme de protection des témoins du F.B.I. en échange de son témoignage contre son mari, Donald Fairchild, un homme d'affaires mêlé au trafic de drogue. Elle et sa belle-fille, Kayla, une adolescente qui n'accepte pas sa décision, sont confiées aux soins du marshall Ian Olsen qui les loge et trouve un travail et une nouvelle identité à Sarah - qui s'appelle à présent Bria Jones.

Paul (Harmony Korine)

Supportant mal son nouveau train de vie, plus modeste, et devant composer avec Kayla, Bria s'inscrit sur un site d'escort-girls dans l'espoir d'attirer l'attention d'un riche client. Elle rencontre ainsi Paul, coach en développement personnel, avec lequel elle entame une relation étrange car il souhaite apprendre à les connaître, elle et sa fille, pour fonder une famille et fait des efforts dans ce sens.

Le marshall Ian Olsen et Bria Jones (Tunde Adebimpe et Carmen Ejogo)

Olsen, méfiant, file Bria et pose des micros chez elle, découvrant ainsi qu'elle monnaie ses charmes avec un autre homme et fréquente Paul. Son courroux trahit l'attirance qu'il éprouve pour elle, même s'il a au départ repoussé ses avances. Bria a la confirmation par sa voisine que Donald Fairchild et ses sbires l'ont localisée et elle demande alors de l'aide à Paul qui la lui refuse, étant en compagnie d'une autre femme qui, effrayée, appelle la police.

Kayla Boden et Bria Jones (Morgana Davies et Carmen Ejogo)

Trahie par Olsen, à qui elle s'est donnée, et par Paul, qui l'a repoussée, mais confiée à nouveau au F.B.I et séparée de Kayla, qui s'était adoucie envers elle, Bria feint un malaise lors de son témoignage au tribunal en présence de Donald et réussit à s'enfuir en trompant la vigilance de ses gardiens. Elle entraîne son client dans le désert voisin contre la promesse d'une prestation sexuelle mais en vérité, elle attend les arrivées d'Olsen puis de Fairchild, blessant le premier et tuant le second. Elle s'éloigne puis s'arrête près d'une rivière pour laver le sang sur son corps et ses habits en réfléchissant à la suite, livrée désormais à elle-même.

Il n'y a guère plus désagréable que, d'une part, constater qu'une nouvelle saison d'une série dont la première avait été une épatante réussite puisse décevoir en égale proportion, et d'autre part, d'avoir le sentiment que les auteurs, si inspirés hier, semblent ne plus savoir ce qu'ils racontent aujourd'hui. Ce sont les impressions qu'on ressent après avoir vu cette deuxième cuvée de The Girlfriend Experience, pourtant pilotée par le duo Lodge Kerrigan-Amy Seimetz.

Peut-être la raison n'est-elle pas à chercher plus loin que dans le fait que les deux scénaristes-réalisateurs ont travaillé chacun de leur côté et non ensemble, développant deux arches narratives distinctes mais aussi inabouties l'une que l'autre.

Pourtant les situations explorées s'annonçaient prometteuses, variant habilement avec celles de la première saison et l'histoire palpitante de Christine Reade. D'un côté, on a droit à la romance tortueuse d'une directrice financière d'un sénateur avec une call-girl sur fond de magouilles électorales. De l'autre, la tentative d'un ancienne escort-girl d'échapper à la fois à son passé et à un mari véreux tout en retombant vite dans ses travers.

Mais, voilà le problème, aucun de ces deux récits ne prend vraiment. Diffusée alternativement par deux épisodes consécutifs chaque semaine (alors que la première saison avait été proposée intégralement, à la manière des séries Netflix), la production Starz déçoit à mesure qu'elle avance - avance plus qu'elle ne progresse car, et c'est l'autre terrible sensation qui s'imprime chez le téléspectateur, malgré un format toujours identique (environ 25' par chapitre), tout semble plus long, plus décompressé, et plus vide.

A l'image, cela se traduit littéralement par, dans l'histoire concernant Erica et Anna, des décors dépouillés à l'extrême, comme si le budget allouée au mobilier n'avait pas été dépensé. On peut comprendre ce parti-pris esthétique, la première saison pariant déjà sur une certaine épure en relation avec la distance (d'aucuns diraient la froideur) de la narration. Mais ici, entre des bureaux désespérément vides et des appartements impersonnels à l'excès, l'austérité est telle qu'on a du mal à croire que les personnages y travaillent ou y vivent.

Par contraste, la passion qui étreint Anna, au point qu'elle refuse qu'Erica la paie pour la revoir, et son amante en montre (beaucoup) plus que dans la saison précédente (les scènes de sexe sont plus déshabillées, les étreintes plus longues, les sentiments captés plus directement). Mais on a souvent le sentiment que ces deux femmes s'aiment dans mausolée si grisâtre que leur relation semble vouée à s'éteindre faute d'un foyer plus chaleureux.

Dans ces conditions, Anna Friel, étonnante en lesbienne pathétique et cruelle, et surtout Louisa Krause, prodigieusement belle et bouleversante en prostituée trahie, ont bien du mérite pour insuffler un peu de vie à ce cadre glacé qui semble conçu pour écoeurer le téléspectateur.

Malgré tout, Erica & Anna fait figure de réussite par rapport aux efforts déployées par Amy Seimetz pour l'histoire dédiée à Bria. Là encore, l'argument initial est intéressant et les premiers épisodes, malgré un rythme languissant et des effets de caméra curieux et pas très heureux (filmé à l'épaule, avec une lumière naturelle et un montage heurté, tout ça pour suggérer le basculement de l'héroïne), sont assez accrocheurs. On s'identifie facilement à cette femme qui doute de son choix, doit supporter une ado en colère contre elle, livrée à des agents fédéraux qui la soumettent à une curieuse machine censée la préparer à témoigner sans faillir contre sa crapule d'ex-mari.

Puis le dispositif patine et cale complètement. Ce n'est l'étrangeté du personnage de Paul (jouée avec une agaçante affectation par Harmony Korine, l'ex-enfant prodige du cinéma indé américain) ou la présence marmoréenne de Tunde Adebimpe en marshall troublé qui dérange tant que l'absence d'empathie qu'on ressent pour cette Bria jouée par Carmen Ejogo.

La comédienne n'est pas mauvaise mais elle est invraisemblable. Avec son visage peu expressif, son attitude de dure-à-cuire, elle a du mal à faire exister de manière probante son personnage dont le passé d'escort-girl est inexploité - elle pourrait tout aussi bien avoir été une desperate housewife mariée à un gangster que le récit n'en serait pas affecté, et c'est quand même un souci pour une série autour des prostituées de luxe. 

Quand à la fin de son aventure, après juste un rapide flash-back pour justifier ce qui va arriver, elle bute son époux et blesse son protecteur du FBI comme une ancienne tueuse professionnelle, on sombre dans le ridicule. Visiblement, Amy Seimetz ne savait pas comment conclure ou a voulu tenter un twist si "hénaurme" qu'il se retourne contre elle et son histoire. Histoire déjà plombée par le manque de caractérisation accablant des seconds rôles (la belle-fille réduite à une caricature, le marshall à l'attitude visible à des km, Paul à la bizarrerie moins troublante qu'horripilante)... L'affaire était pliée et impossible à sauver.

L'avenir de la série est flou : Starz aurait prévu au minimum quatre saisons, mais à cette heure aucune nouvelle confirmant une troisième n'a été communiquée (si ce n'est qu'un nouveau showrunner devrait la mener). Le concept a pourtant encore du potentiel, souhaitons donc que tout le monde se reprenne pour ne pas rester sur cette déconvenue.     

mardi 26 décembre 2017

THE GIRLFRIEND EXPERIENCE (Saison 1) (Starz)


Avant d'être une série, The Girlfriend Experience a été un film réalisé par Steven Soderbergh (qui officie en tant que producteur exécutif désormais), avec dans le rôle principale l'ex-actrice de porno Sasha Grey, sur les aventures de call-girl à New York. Adapter un tel sujet pour la télé, quand bien même pour une programmation sur une chaîne à péage (Starz, qui a mis en 2016 les treize épisodes de cette première saison en ligne le même jour, à la manière de Netflix), n'avait rien d'évident, sauf, semble-t-il, pour les scénaristes et réalisateurs Lodge Kerrigan et Amy Seimetz (qui interprète par ailleurs la soeur de l'héroïne). Ils ont été bien inspirés car c'est une réussite envoûtante.

 Avery Suhr et Christine Reade (Kate Lynn Sheil et Riley Keough)

Brillante étudiante en première année de Droit à l'université de New York, Christine Reade a obtenu un stage dans le prestigieux cabinet juridique Kirkand & Allen, mais elle a du mal à joindre les deux bouts financièrement. Une amie, qui a abandonné la fac prématurément, lui suggère de s'essayer au métier d'escort-girl comme elle et lui présentent lors d'une soirée privée deux hommes, dont Martin Bailey- ce dernier est avocat d'affaires et remet à Christine une enveloppe d'argent en espérant la revoir plus tard.

Chelsea Rayne et Martin (Riley Keough et Aidan Devine)

Christine revoit Martin avec qui elle a une relation sexuelle tarifée. Mise dans la confidence, Avery présente à son amie Jacqueline, patronne d'une agence d'escorts, qui sélectionne des hommes riches et sûrs contre une commission de 30%. Ainsi Christine sous le pseudo de Chelsea Rayne se constitue-t-elle une clientèle rapidement et déménage dans un appartement dont son entremetteuse lui avance la caution. Avery, qui en revanche a moins de succès, est invitée à devenir sa co-locataire. Une nuit, les deux filles font l'amour ensemble.

Jacqueline et Christine (Alexandra Castillo et Riley Keough)

Interrogeant Jacqueline sur la situation d'Avery, Christine est mise en garde contre cette dernière qui n'est pas réputée fiable et loyale. Elle le vérifie vite puisqu'elle découvre que sa co-locataire est partie en lui volant tout son argent. Cette mésaventure fait réfléchir Christine sur la poursuite de ses activités en les gérant seule et en informe ses clients qui sont prêts à se passer de Jacqueline pour continuer à la voir.

Démasquée...

Cependant, au cabinet juridique, Christine devine que son supérieur direct, David Tellis, contrevient à l'éthique en négociant secrètement avec l'avocat de la partie adverse au sujet d'un litige concernant un brevet. Elle commence à enquêter, discrètement, mais pas suffisamment car, bientôt, elle reçoit des photos d'elle en petite tenue prises lors du shooting organisé par Jacqueline pour son book : un avertissement sans frais pour la décourager.

Christine Reade et Davis Tellis (Riley Keough et Paul Sparks)

Mais Christine refuse de se laisser dicter sa conduite et le prouve à plusieurs reprises ensuite : d'abord lors de la visite de sa soeur aînée, Annabel, juriste à Chicago, qui désapprouve qu'elle se prostitue pour payer ses études (mais promet de garder le secret auprès de leurs parents) ; ensuite en quittant brusquement Jack, un client qui voulait l'épouser mais affligé d'une jalousie maladive et prenant plaisir à l'humilier lors de leurs rapports sexuels ; enfin en réussissant à séduire David Tellis dont elle filme à son insu leurs ébats après avoir enregistré une conversation téléphonique (où il assurait qu'il n'y aurait pas de procès) avec l'avocat de la partie adverse.

Michael Cilic et Chelsea Rayne (Nicholas Campbell et Riley Keough)

Deux problèmes vont pourtant retarder les plans de Christine : un de ses clients, Michael Cilic, décède subitement et elle apprend qu'il lui lègue 500 000 $, mais elle doit pour les toucher prouver qu'elle est bien Chelsea Rayne, autrement dit avouer qu'elle est une escort-girl. Pour négocier un arrangement discret avec la famille du défunt qui s'oppose aux dernières volontés de ce dernier, Christine engage Martin Bailey qui lui obtient un arrangement correct, préservant son secret. Ensuite, elle doit supporter le harcèlement de Jack, qui veut absolument la revoir et se montre de plus en plus virulent lorsqu'elle refuse.

Compromettant...

La vengeance de Jack va accélérer les événements pour Christine dont il pirate la messagerie électronique et envoie à tous, collègues du cabinet, amis, famille, une vidéo de leurs ébats où elle avoue coucher pour de l'argent. Le scandale oblige Kirkland & Allen à réagir vite et David, que la jeune femme a dénoncé à sa collègue Erin Roberts (sans savoir qu'elle était complice dans ce dossier frauduleux avec la partie adverse), recommande de la renvoyer.

Erin Roberts et David Tellis (Mary Lynn Rajskub et Paul Sparks)

Christine a une crise d'angoisse quand elle comprend que les éléments se retournent contre elle et cela lui vaut l'indulgence de la direction du cabinet, qui lui accorde quelques jours de repos avant de faire le point. Elle en profite alors pour confier à Martin tous les enregistrements et vidéos accablant David Tellis afin qu'il soit viré et qu'elle obtienne de Kirkland & Allen des indemnités pour harcèlement sexuel. Puis elle part se ressourcer en famille à Chicago, mais son séjour est gâché par la sextape de Jack qu'ont également reçue ses parents et sa soeur - sa mère refuse de croire à un piège tendu par un amant rejeté et ne lui pardonne pas son mode de vie.
  
Christine/Chelsea

Grâce à l'efficacité de Martin, de retour à New York, Christine obtient du cabinet un million de dollars. David a été remercié et tente de retrouver un job et de gagner le pardon de sa femme et leurs enfants. Christine, bien que n'ayant plus de contact avec Jacqueline mais la soupçonnant d'avoir aidé Jack à la harceler, déménage dans un appartement luxueux, effectue des placements juteux avec sa fortune et n'accepte plus que des clients très aisés, quitte à satisfaire leurs désirs les plus excentriques. Détachée de sa famille, la jeune femme ne semble plus tirer plaisir que de l'argent, fidèle au credo qu'elle avait expliqué à sa soeur comme quoi elle n'appréciait pas de compagnie dans son intimité.

D'abord, il y a dans la première saison de cette série une révélation comme on en croise rarement : il s'agit de son actrice principale, Riley Keough. A 28 ans, la petite-fille d'Elvis Presley s'impose dans ce rôle avec une présence exceptionnelle et une audace étonnante : il fallait posséder ces deux qualités pour incarner pareille personnage que celui de Christine/Chlesea car tous les treize épisodes reposent sur elle et nous la dévoilent (au sens propre et figuré) totalement.

Pourtant, cela étant dit, si la plastique divine de la comédienne est filmée sans fausse pudeur, The Girlfriend Experience n'a absolument rien d'un show racoleur et voyeuriste, invitant perversement le téléspectateur à venir se rincer l'oeil dans une collection de scènes osées ou une représentation aguicheuse de la prostitution. Bien que très différent du récent The Deuce, le projet aspire à toute autre chose.

Je n'ai pas vu le film initial de Soderbergh, qui avait fait le choix d'engager une actrice issue du cinéma "x" pour jouer le premier rôle, un choix qui avait divisé la critique et condamné le long métrage à une exploitation réduite en salles (ce fut d'ailleurs un échec, même si le cinéaste a pris l'habitude d'alterner des productions expérimentales dans le fond et la forme et d'autres plus "grand public" - ces dernières lui autorisant à financer les premières). Je ne sais donc pas si le scénario était plus crue compte tenu de ce casting spécial.

Dans le cadre de la série, évidemment, il ne s'agit pas d'aller trop loin non plus : la nudité intégrale (surtout féminine) y est exposée mais les actes sexuels ne sont pas reproduits, la caméra se tenant toujours à distance raisonnable, la photo (superbe) donnant un cachet élégant à ces moments. Le fait aussi qu'une femme, Amy Seimetz, ait co-écrit l'adaptation et réalisé la moitié des épisodes permet d'affirmer qu'aucun écart, aucun dérapage n'ait été toléré. On peut d'ailleurs noté que tous les clients de Chelsea sont respectueux avec elle (à l'exception notable de Jack, quand il sent qu'elle va lui échapper), ce qui constitue le seul bémol de la série : c'est un peu utopique d'imaginer qu'une escort-girl n'ait jamais affaire à un homme violent (par nature ou par frustration)... Ce que la saison 2 (que je suis actuellement en train de visionner) corrige nettement.

Le récit est d'une densité incroyable, surtout compte tenu du format de chaque épisode (25' en moyenne, avec après le générique de fin de chacun une petite interview des showrunners Lodge Kerrigan, l'autre réalisateur et scénariste, et Amy Seimetz). Loin d'égarer le spectateur avec ses multiples lignes narratives, le scénario prouve d'abord que les vies de Christine/Chelsea la poussent à jongler avec un agenda affolant, entre ses cours à la fac de Droit, son stage au cabinet Kirkland & Allen, et ses rendez-vous avec ses clients. 

Et c'est en cela que le personnage est fascinant, et la composition de Riley Keough est époustouflante : pas plus que les auteurs ne jugent leur héroïne, pas davantage le spectateur n'est en mesure de vraiment comprendre ses réelles motivations. Pourquoi accepte-t-elle de se prostituer (sinon au début pour arrondir ses fins de mois) ? L'affection qu'elle affiche pour certains de ses clients n'est-il qu'une comédie ou est-elle parfois sincère (on pense à Kevin, qui s'endette au point de souscrire des emprunts pour la payer jusqu'à lui demander, désespéré, si elle peut baisser ses tarifs ; ou à Michael Cilic, qui, bien avant d'en faire une des ses héritières, entretient avec elle un rapport qui tient à la fois du père et de l'amant auquel elle répond avec une surprenante tendresse) ? Sa détermination à confondre puis à éliminer professionnellement David Tellis tient-elle à une sorte d'intégrité morale ou n'est-elle que l'expression du mépris que lui inspire ce supérieur infidèle (envers sa femme et le cabinet juridique) ? Repousser Jack est-il un réflexe par refus de s'engager sentimentalement ou la réplique qu'elle adresse à un client jaloux et agressif ?

Tout le mystère de Christine permet au téléspectateur d'imaginer qui elle est, ou peut être, chacun se fera son idée sans être définitif. Sans doute l'explication tient-elle à, comme elle l'explique à sa soeur, qu'elle n'aime pas qu'on lui dicte sa conduite, qu'elle déteste se plier aux règles, aux usages, aux conventions, et surtout qu'elle n'aime pas la compagnie des autres. Aller d'un homme à un autre, en tirer de l'argent (même quand elle n'en a plus besoin, sa fortune faite à la fin), lui suffit : pas d'attaches, pas de contraintes, d'obligations. Mais un soupçon d'insatisfaction quand même, peut-être, comme le suggère la toute dernière scène où elle se masturbe chez elle sans parvenir à jouir.

C'est parce qu'elle nous échappe, qu'elle nous glisse comme du sable entre les doigts, que la série gagne : elle nous frustre et en même temps nous questionne. Le mystère se distingue de l'énigme car une énigme a une solution : The Girlfriend Experience ne nous offre pas ce plaisir mais il nous en procure d'autres, plus profonds, troubles, vertigineux, sensuels et cérébraux à la fois. Envoûtant vraiment.