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lundi 13 août 2018

PARANOÏA, de Steven Soderbergh


Il n'est visiblement plus question de retraite cinématographique pour Steven Soderbergh puisque moins d'un an après la sortie du savoureux Logan Lucky, le cinéaste revient avec un nouveau film : Paranoïa. Mais attention à ne pas le réduire à un objet expérimental filmé avec un téléphone, ni à le considérer comme un opus mineur : ce thriller très efficace est certes atypique dans sa forme mais très fourni dans le fond.

 Sawyer Valentini (Claire Foy)

Après avoir été harcelée par un homme dans son précédent emploi, Sawyer Valentini a déménagé et s'est reconvertie. Mais elle se sent toujours suivie et épiée. Elle se résout à en parler avec une psychologue du centre de soins Highland Creek qui la diagnostique rapidement comme suicidaire. Sawyer signe, sans les lire attentivement, des formulaires et se retrouve internée pour vingt-quatre heures contre son gré. Après s'être soumise à un examen médical, elle est admise dans une unité de la clinique où, très vite stressée par la promiscuité avec de vrais malades mentaux, elle s'en prend à un membre du personnel.

Sawyer et Noah Hoffman (Claire Foy et Jay Pharoah)

Son comportement conduit le Dr. Hawthorne à prolonger son séjour pour sept jours. Sawyer trouve du réconfort auprès d'un autre patient, Noah Hoffman, qui soigne sa dépendance aux opioïdes, mais lui explique que cet établissement, comme d'autres, fonctionne uniquement grâce aux assurances des résidents : internés contre leur volonté, ils y restent jusqu'à ce que leur couverture ne paie plus les frais. Aussi lui conseille-t-il de serrer les dents et d'attendre sagement la fin de séjour.

Sawyer et l'infirmier Denis (Claire Foy et Zach Cherry)

Pourtant, les choses vont vite se gâter pour Sawyer lorsqu'elle reconnaît (croit reconnaître ?) parmi les infirmiers son harceleur, Dennis Strine, qui se fait appeler George. Elle refuse de prendre ses cachets et s'énerve au point d'être reconduit de force dans le dortoir où elle est sanglée à son lit et sédatée. A son réveil, libérée, elle demande à Noah le téléphone qu'il dissimule pour appeler sa mère au secours. David/George lui administre une surdose d'un médicament qui entraîne une nouvelle crise psychotique. Puis, le soir, il rend visite à Angela, la mère de Sawyer, dans son motel en se faisant passer pour le réparateur de la climatisation. 

Dennis Strine et Sawyer (Joshua Leonard et Claire Foy)

Sawyer se confie à Noah sur sa rencontre avec David : elle a travaillé pour lui et son père, atteint de la maladie d'Alzheimer, avant qu'il ne la harcèle. En les voyant discuter, David/George décide de prendre des mesures plus radicales : il assomme Noah dans les toilettes et le transporte dans une pièce au sous-sol pour lui infliger des électrochocs et lui provoquer une overdose de tranquillisants. Lorsque le corps est trouvé, la direction de la clinique cherche à étouffer l'affaire parce qu'on a trouvé dans les effets personnels de la victime un carnets rempli de notes sur les dysfonctionnements de la clinique, révélant qu'il était un journaliste infiltré.

Sawyer (Claire Foy)

Sentant que quelque chose de grave s'est produit en ne revoyant pas Noah, Sawyer est placée à l'isolement dans une cellule capitonnée. George avoue alors qu'il est bien David et propose à la jeune femme de vivre avec lui dans un chalet dans les bois. Entre temps, le cadavre du vrai George est trouvé par une joggeuse qui avertit la police. Sawyer comprend que Denis est vierge et, pour qu'il puisse comparer son attirance pour elle et une autre, lui demande d'enlever une patiente pour la violer devant elle.

Sawyer, Violet et Denis (Claire Foy, Juno Temple et Joshua Leonard)

Denis emmène Violet, une patiente en conflit avec Sawyer depuis son arrivée, mais qui cache une lame dans sa culotte. Sawyer la lui subtilise et blesse Denis puis s'échappe. Elle réussit à quitter la clinique mais Denis la rattrape et l'assomme. La police arrive sur les lieux avec un mandat de perquisition après avoir identifié le corps de George. Sawyer reprend connaissance dans le coffre d'une voiture où elle trouve le cadavre de sa mère. Mais elle parvient à en sortir et à fuir dans les bois. A nouveau rattrapée par Denis, elle l'égorge. La police trouve le carnet de Noah et embarque la directrice et emmène les patients.

Sawyer (Claire Foy)

Six mois plus tard. Sawyer déjeune avec une collègue lorsqu'elle croit reconnaître Denis parmi les clients. Elle se lève, un couteau en main, pour le poignarder avant de réaliser sa méprise. Puis elle sort, affolée.

La presse a abondamment parlé du filmage très particulier du nouveau film de Steven Soderbergh en expliquant qu'il avait utilisé trois iPhone 7 +, bouclant son tournage en un mois et demi. Mais ne retenir de Paranoïa que son aspect technique, c'est en faire un long métrage gadgétisé, ce qu'il dépasse largement.

De toute façon, comme il l'a expliqué dans un de ses longs entretiens qu'il donne aux journalistes prêts à la conversation (le cinéaste ne veut plus se prêter aux press junkets, ces interviews d'un quart d'heure uniquement conçues pour la promo), il ne fait plus de films pour ajouter un titre à sa filmographie mais pour constituer une oeuvre globale qui reflétera son désir insatiable de se libérer de toutes les contraintes (financières, techniques, etc.). Remis dans cette perspective, Paranoïa devient encore plus passionnant.

A première vue, il s'agit d'un thriller habile et intense sur un motif déjà illustré par d'autres (Shock Corridor de Samuel Fuller, Vol au-dessus d'un nid de coucou de Milos Forman) : la mésaventure de Sawyer renvoie à la figure désormais familière de l'héroïne interné contre son gré et qui, au contact des fous, perd la raison. Le divertissement est redoutable et sa durée concise (à peine 98 minutes) ne laisse pas de répit au spectateur, qui sursautera souvent tout en étant effaré par cette histoire.

Puis on découvre que le sujet est plus profond, plus trouble aussi. En ce sens, le récit voisine avec l'intrigue déjà perverse de Effets Secondaires (2012) du même réalisateur, avec la dérive des institutions médicales américaines et l'abus de prescriptions de traitements lourds contre les maux mentaux. Comme l'explique le personnage de Noah, des cliniques privées comme Highland Creek fonctionnent grâce au système des assurances des patients internés qui sont gardés tant que leur couverture sociale paie les frais de leur séjour. 

Ensuite, le récit se teinte de romance, mais une romance malsaine à souhait entre un harceleur et sa proie. On devine vite que Sawyer a été réellement victime d'abus, avant d'avoir être dans le viseur de son stalker, mais Soderbergh retarde la révélation autant que possible et joue sur la perception de son héroïne. Est-elle vraiment persécutée jusque dans les murs de ce centre de soins ou folle ? Le cinéaste sollicite notre attention, il faut être vigilant aux gestes d'un infirmier qui dose les médicaments pour comprendre que quelque chose cloche et que Sawyer est en danger. Lorsque son unique allié disparaît mystérieusement, et qu'on l'enferme dans une cellule capitonnée, la menace se dévoile et le drame devient encore plus oppressant, en quatre murs étroits où un dialogue aussi absurde qu'impossible se noue entre le prédateur et la jeune femme, entre rage et impuissance.

Enfin, le film atteint un niveau insoupçonné en résumant une crise plus générale, et Soderbergh se fait témoin de l'époque et de ses tourments. Paranoïa, à travers son héroïne, se lit comme une métaphore puissante du mouvement #MeToo, où un homme en plein délire veut d'abord posséder une femme comme il le ferait d'un objet, et où la femme répond de manière primitive, comme dans un survival, poussée dans ses retranchements. Mais finalement pas guérie de sa hantise.

La mise en scène permise par la légèreté du dispositif technique souligne les sensations émises par l'histoire et son ambiance, forçant les perspectives, accentuant la froideur des lieux, déformant légèrement les angles. Cela participe de l'instabilité au coeur même du film et que le réalisateur veut faire ressentir au spectateur. C'est magistral mais parfaitement préparé car Soderbergh a aussi assuré la photo et le montage (sous les pseudonymes de Mary Ann Bertrand et Peter Andrews).

Et puis il peut s'appuyer sur Claire Foy, prodigieuse dans le rôle principal. Soderbergh ne l'a pas même auditionné, ni sélectionné d'après sa filmographie (alors qu'elle est la star de la série The Crown sur la vie d'Elizabeth II, diffusée sur Netflix) : non, il l'a désignée après l'avoir vue lorsqu'elle a reçu un prix d'interprétation en appréciant la sincérité de sa surprise et de son émotion. Elle électrise chaque plan, communique sa fébrilité et son jeu vif empêche son personnage d'être lui aussi réduit à une caricature. Parfait donc pour un long métrage qui ambitionne d'être constamment imprévisible.

Déjouant les apparences, Paranoïa est à la fois une leçon de cinéma, une expérience novatrice (on oublie vite sa spécificité technique) et mémorable, dont tous les niveaux de lecture sont passionnants.

mercredi 23 mai 2018

LOGAN LUCKY, de Steven Soderbergh


Cinq après avoir annoncé qu'il arrêtait le cinéma, Steven Soderbergh est revenu sur sa parole sur un coup de coeur pour le scénario d'une inconnue, Rebecca Blunt : Logan Lucky. Même s'il n'était pas resté inactif entre temps (produisant et réalisant des séries pour la télé - The Knick, The Girlfriend Experience...), on ne peut que se réjouir de ce retour car le bougre est en pleine forme.

 Jimmy Logan et sa fille Sadie (Channing Tatum et Farrah McKenzie)

Ancien espoir du football américain en Virginie Occidentale qu'une blessure a stoppé net, Jimmy Logan vit de petits boulots, séparé de sa femme Bobbi Joe Chapman, avec laquelle il a eu une petite fille, Sadie, qui participe à des concours de beauté. Engagé sur un chantier minier en Caroline du Nord à proximité du circuit du Charlotte Motor Speedway, il est licencié à cause de sa blessure au genou qu'il n'a pas déclarée aux assurances.

Clyde et Jimmy Logan (Adam Driver et Channing Tatum)

Son frère cadet, Clyde, n'est guère mieux loti : ancien soldat en Irak où il a perdu l'avant-bras gauche, il est désormais serveur dans un bar minable et se laisse convaincre par Jimmy de commettre un audacieux braquage en vidant la chambre forte du circuit où l'argent des divers commerces atterrit au moyen de tubes pneumatiques.

Joe Bang et es frères Logan (Daniel Craig, Channing Tatum et Adam Driver)

Pour réussir ce coup, ils ont besoin d'un expert et convainquent Joe Bang, pourtant détenu à la prison de Monroe de les aider. En échange, celui-ci veut que ses deux frères, Sam et Fish, participent au casse, tandis que les Logan comptent sur leur soeur Mellie, coiffeuse.

Clyde et Jimmy Logan

Jimmy a mis au point un plan très précis qui commence par l'incarcération à Monroe de Clyde après qu'il ait défoncé la vitrine d'un magasin avec sa voiture. Une fois au pénitencier, il peut en faire évader Joe qui s'est fait admettre à l'infirmerie tandis que les autres détenus provoquent une émeute à la cantine. Clyde et Joe sortent de la prison en se glissant dans des caissons fixés sous un fourgon puis ils retrouvent au circuit Jimmy, Fish, Sam, et Mellie - qui a laissé Sadie se préparer à un concours de chant.

Clyde, Jimmy et Joe

Sous le circuit, Joe prépare avec Clyde et Jimmy un léger explosif et le glisse dans un tube pneumatique et leur permet d'y fixer un aspirateur pour dérober l'argent de la chambre forte. Mais la fumée de l'explosion attire l'attention de la sécurité qui cherche à en localiser la provenance et la cause. Cela laisse suffisamment de temps au gang, rejoint par Sam, Fish et Mellie pour remplir des sacs poubelles avec le magot puis s'échapper avec d'être trouvés par les gardiens.

Jimmy, Sadie et Mellie Logan (Channing Tatum, Farrah McKenzie et Riley Keough)

Clyde et Joe retournent à la prison de Monroe dans un camion des pompiers qui s'y rend pour éteindre un incendie déclarée dans la cantine. Leur absence n'a pas été remarquée. Jimmy et Mellie partent assister au concours de chant de Sadie qui change de titre pour interpréter la rengaine préférée de son père. 

L'agent du FBI Grayson (Hilary Swank)

Quelques semaines après, Joe sort de prison et apprend par Clyde que Jimmy a déménagé pour se rapprocher de son ex-femme et de leur fille, sans savoir où ils se trouvent. De retour chez lui, Bang trouve sur son perron une pelle et a l'idée de creuser au pied de l'arbre dans son parc, là où il avait planqué son précédent magot que lui avait subtilisé sa femme : il déterre sa part du butin du casse du circuit, soulagé.

Le gang Logan

Tandis que l'agent Grayson et son adjoint enquêtent sur l'affaire et apprend que les assurances ont dédommagé l'organisation du circuit, Joe boit finalement un verre avec Mellie dans le bar de Clyde qui sert son frère avant de remplir celui de l'agent Grayson, dessaisie du dossier mais résolue à coincer le gang.

A première vue, Logan Lucky ressemble à s'y méprendre à une version prolo de Ocean's 11 (et ses suites), remplaçants le gang de voleurs-gravures de mode de Danny Ocean par des rednecks. Mais cela n'est que la surface d'une comédie policière plus astucieuse.

En vérité, tout ici appuie la thèse que beaucoup appliquent au cinéma de Soderbergh, cinéaste des illusions et des faux-semblants. Tout d'abord, le scénario qui a convaincu le réalisateur de revenir derrière une caméra pour le grand écran est l'oeuvre d'une inconnue, Rebecca Blunt : elle lui aurait envoyé un premier traitement pour avoir son avis et il serait tombé sous le charme au point de lui offrir de le produire et de mettre en scène.

Mais depuis cette jolie fable a interrogé quelques journalistes qui ont émis la possibilité que Rebecca Blunt n'existe pas et serait en vérité le pseudonyme de la femme de Soderbergh, Jules Asner, voire celui de Soderbergh lui-même - une théorie pas si farfelue car, déjà, par le passé, pour contourner des règles syndicales, il a pris divers pseudos pour cumuler les postes (de cadreur, monteur, etc). 

Ensuite, le titre est ironique car en fait, quand on nous présente les frères Logan, ils n'ont rien de "lucky" : l'un est boiteux depuis une vieille blessure subie quand, plus jeune, il était un espoir du football américain ; et l'autre a perdu son avant-bras gauche en servant en Irak. Mais autant Clyde est convaincu que la famille est maudite depuis des générations, autant son aîné Jimmy ne se résigne pas à cette superstition et le démontre en élaborant un plan sophistiqué et (quasi)imparable pour commettre un vol spectaculairement audacieux.

Lorsque les Logan font appel à Joe Bang (incarné par un étonnant Daniel Craig aux cheveux ras et peroxydés), celui-ci les prend de haut, sachant la déveine qui les précède, avant de se raviser en pensant au pactole qui les attend et sa sortie prochaine de prison. Il impose comme condition que ses deux frangins y participent et on découvre alors deux gredins encore pires que les Logan, de parfaits abrutis mais compétents dans des domaines précis.

Au milieu de ces hommes qui cherchent à se refaire, en n'ayant plus rien à perdre, en osant l'impensable justement parce que personne (y compris le spectateur) ne croit en eux, il y a Mellie, la soeur benjamine des Logan, dont le sang-froid, l'aplomb et le sex-appeal (comme il s'agit de Riley Keough dans le rôle, aucun problème de vraisemblance) va en fait assurer la cohésion du gang (rassurant Jimmy et Clyde et attirant Joe).

Pourtant, si le braquage est ingénieux et réussi, ce n'est pas vraiment ce qui passionne Soderbergh. Il prend du temps pour caractériser ses personnages, exposer la situation, croquer leur milieu, et il le fait avec bienveillance. On sent la tendresse qu'il a pour ces déclassés, ces oubliés de l'Amérique qui ont pourtant élu Trump à la tête de leur pays (en leur disant ce qu'il voulait entendre). Surtout, il nous les décrit comme des talents oubliés : derrière le colosse claudicant qu'est Jimmy (et que Channing Tatum interprète avec la conviction idéale) ou le manchot résigné qu'est Clyde (campé par Adam Driver dont la silhouette dégingandée est parfaite pour le personnage), il y a des hommes intelligents, inventifs, réactifs, malins, qui certes commettent un vol mais sans esprit de revanche sociale.

Peut-être l'attention que leur accorde le cinéaste s'appuie-t-elle aussi sur les difficultés qu'il a connues durant la composition du casting : Joe Bang a d'abord été proposé à Matt Damon (un habitué de Soderbergh) puis Michael Shannon (qui a dû renoncer à cause d'autres engagements), et Bobbi Joe devait être jouée par Katherine Heigl avant que Katie Holmes (un retour discret mais remarqué) n'hérite du rôle. Cela aurait donné un autre film.

Mais celui qu'on obtient finalement a ce petit plus, ce je-ne-sais-quoi d'attachant, qui le distingue, le rende irrésistible. Finalement Soderbergh a eu de la chance, et nous aussi, cinq ans après les excellents Effets secondaires et Ma Vie avec Liberace, en le retrouvant (à nouveau plus actif que jamais puisqu'il a enchaîné avec deux longs métrages depuis, dont l'un tourné avec un simple téléphone !).