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jeudi 11 novembre 2021

THE UNBELIEVABLE UNTEENS #4, de Jeff Lemire et Tyler Crook


Mince alors ! C'est déjà fini ! Je n'avais pas fait gaffe en commençant à lire The Unbelievable Unteens que cette mini-série dérivée de Black Hammer ne comptait que quatre épisodes. Du coup, je termine ma lecture un peu frustré car j'en aurai voulu davantage. Mais, ceci mis à part, Jeff Lemire et Tyler Crook bouclent leur projet en beauté et font de cette histoire une des plus poignantes de l'univers Black Hammer.


Jack Sabbath ne peut se résoudre à perdre définitivement Snapdragon sur son lit d'hôpital dans le coma. Il franchit donc seul les portes de l'enfer, malgré les risques, pour défier le Spectre Blanc. Cependant, Straka, pris de remords, va chez Strobe et la convainc de reprendre du service pour leur amie.


Alors que Jack est repéré par le Spectre Blanc et essuie le feu de Snapdragon sous son emprise, Straka et Strobe s'introduisent dans la chambre d'hôpital où leur amie se trouve. Kid Boom les surprend mais ils parviennent à le persuader qu'il reste une chance de la sauver.


Unissant leurs pouvoirs, ils se déplacent jusqu'en enfer où ils viennent en aide à Jack Sabbath. les quatre Unbelievable Unteens rassemblent leurs forces pour attaquer le Spectre Blanc. Ils arrivent, en le mettant à terre, à briser l'emprise qu'il exerce sur Snapdragon.


A nouveau elle-même, Snapdragon ne veut plus quitter Jack Sabbath mais pour cela, elle doit le suivre dans l'au-delà. Straka, Strobe et Kid Boom font leur adieu à leur amie dans sa chambre d'hôpital, puis Straka repart auprès de sa famille. Strobe invite Kid Boom à prendre un verre chez elle.

Mon amour (quasi) immodéré pour tout ce qui touche au Black Hammer-verse m'a rendu distrait et c'est pour cela que je n'ai même pas pris la peine de compter combien d'épisodes compterait The Unbelievable Unteens quand j'en ai débuté la lecture. Ce seront donc quatre numéros, et puis c'est tout.

Je ne peux cacher une légère frustration car j'espérai plus, je pense que la série pouvait être plus longue sans problème car ses personnages, son histoire avaient un énorme potentiel. Mais, d'une certaine manière, c'est aussi là le signe que c'est une vraie bonne série car quand on veut plus, c'est qu'on n'est pas rassasié, que les auteurs ont fait le boulot, ont su nous accrocher.

Peut-être ai-je été aussi surpris parce que dans le dernier épisode en date de Black Hammer : Reborn, il était fait mention de la mort des Unbelievable Unteens (sans qu'il soit précisé dans quelles circosntances et en quelle année), donc je m'attendais à ce que Jeff Lemire raconte cette histoire jusqu'à ce tragique dénouement.

Mais en l'état, ça reste formidable et surtout très émouvant. Combien de séries, de scénaristes peuvent aujourd'hui boucler une série en quatre numéros sans que le lecteur ait l'impression que le dénouement soit précipité, que l'essentiel n'a pas été dit, ou que la conclusion soit tout simplement ratée ? Pas Jeff Lemire, pas avec The Unbelievable Unteens.

A bien des égards, le scénariste canadien réussit là un tour de force comparable à la mini-série Doctor Star & The Kingdom of the Lost Tomorrows, sa réinterprétation du Starman de DC Comics. Il s'agit d'un récit sur le deuil et le fait d'accepter la perte d'êtres chers. En s'inspirant cette fois des X-Men et de la saga du Phénix Noir avec le personnage tragique de Snapdragon (qui évoque aussi Raven des New Teen Titans), il était évident que ça n'allait pas bien finir.

Toutefois, Lemire s'est montré, comme souvent (toujours ?) astucieux en ne mettant pas Snapdragon sur le devant de la scène : pendant quatre épisodes, elle a été en retrait, le fantôme qui hantait cette intrigue, l'incarnation du drame de cette équipe de super-héros. C'est au travers du regard de ses acolytes qu'on a fait sa connaissance, à travers elle que les origines et le présent des Unbelievable Unteens nous sont parvenus. Il est donc logique que ce soit aussi à travers elle qu'on lise l'impact qu'elle a eu sur ses partenaires.

Il y a un romantisme fou dans cette petite série, avec Jack Sabbath, ce fantôme qui va jusqu'en enfer pour retrouver et sauver celle qu'il aime et ne peut se résoudre à laisser soit dans le coma dans une chambre d'hôpital, soit entre les griffes du Spectre Blanc. Ce romantisme s'élargit avec les anciens amants que furent Straka et Strobe et jusqu'aux amants en devenir que pourraient devenir Strobe et Kid Boom (car il est évident que Kid Boom a toujours été épris de Strobe, qu'il a jalousé Straka). Le sort de Snapdragon et Jack Sabbath évoque celui d'Orphée et Eurydice, sauf que Lemire accorde aux deux amoureux une issue moins triste. Tout en laissant leurs compagnons endeuillés.

Ce récit d'apprentissage est merveilleusement mis en images par Tyler Crook qui, cette fois, n'a plus à changer de style pour figurer des pages de comics jaunies et laisse libre cours à ses aquarelles pour une bataille infernale, littéralement. Les jaunes, les oranges, les rouges incendient chaque scène et contrastent violemment avec le gris dominant des moments sur Terre, dans l'appartement de Strobe ou dans la chambre d'hôpital.

Il est troublant de lire les pages dessinées par Crook juste après celles de Dustin Nguyen dans Robin & Batman, écrit également par Lemire. La même technique, mais pas le même résultat, le même scénariste, mais pas la même histoire.

En tout cas, cette technique de couleurs directes fait merveille là aussi. Elle contribue à ce mélange de fureur et de mélancolie dans laquelle toute la série baigne. Elle donne aux images une texture particulière que vient contrebalancer la simplicité du trait de Crook, presque naïf, comme quand il dessine les visages avec des points ronds pour les yeux. Tout ici est sobre, épuré, et en même temps superbement touchant, vibrant.

La collection de personnages de l'univers Black Hammer s'est enrichie en beauté avec ces Unbelievables Unteens, qui démontre une fois encore le génie de Jeff Lemire et le fait qu'il s'entoure toujours de l'artiste parfait, ici l'épatant Tyler Crook.

jeudi 14 octobre 2021

THE UNBELIEVABLE UNTEENS #3, de Jeff Lemire et Tyler Crook


Même si je sais que ce ne sera sûrement pas le cas, qu'est-ce que j'aimeerai que tous ceux qui liront ma critique de X-Men #4 lisent aussi celle de The Unbelievable Unteens #3 : ce serait l'occasion pour les lecteurs de la série Marvel d'être curieux de celle de Dark Horse Comics. Et d'apprécier le travail admirable que fait Jeff Lemire avec sa version des mutants de l'univers de Black Hammer, aux côtés de ce fabuleux artiste qu'est Tyler Crook. C'est simple : c'est ici que ça se passe !


Au chevet de Snapdragon, dans le coma depuis douze ans, Kid Boom explique à Jack Sabbath, Strobe et Straka qu'il veille sur leur amie à la demande du Dr. Moniker, décédé il y a cinq ans. Et il en profite pour accabler Jack, responsable de l'état de Snapdragon...


Après un entraînement désastreux en équipe où ses pouvoirs ont échappé à son contrôle, Snadragon accepte de se déplacer sur le plan astral avec Jack Sabbath. Mais ils tombent entre les griffes du Spectre. L'expérience tourne mal : Snapdragon ne se réveille plus.


Contre l'avis du Dr. Moniker, Jack convainc Strobe, Straka et Kid Bloom de le suivre pour délivrer l'esprit de Snapdragon des griffes du Spectre. Le combat contre ce démon est perdu d'avance et Snapdragon marchande son âme en échange de la liberté et la vie sauve de ses amis.


Après tout ce temps, et l'expérience qu'il pense avoir acquise, Jack propose aujourd"hui à ses compagnons de retenter le coup. Mais Straka refuse car il a une femme et des enfants. Surtout, Kid Boom insiste sur le fait que les Unbelievable Unteens ne sont plus...

Jeff Lemire est un de mes scénaristes favoris et son univers Black Hammer est un endroit que j'aime fréquenter, il est plein d'histoires fabuleuses, captivantes, émouvantes. Le scénariste canadien l'a construit patiemment et proprement, de série en série, c'est une oeuvre à part entière, avec une ambition folle, mais toujours accessible.

Bien entendu, il y recycle énormément, mais au fond pas plus qu'un Kurt Busiek quand il écrit Astro City. Et de toute manière, dans les comics, pour reprendre la formule célèbre de Lavoisier, "rien ne se perd, rien se créé, tout se transforme". Il ne s'agit pas, de la part de Lemire, de pasticher, parodier, plagier, mais de réinterpréter, avec sa sensibilité. Et son talent. Qui, tous deux, sont immenses.

Ainsi donc, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, The Unbelievable Unteens est sa version des équipes de freaks comme la Doom Patrol ou les X-Men. Tous les éléments sont là : un mentor autoritaire (le Dr. Miles Moniker), son école, ses élèves (Snapdragon, Jack Sabbath, Strobe, Kid Boom, Straka), et même un super-vilain tout puissant (le Spectre, qui combine le feu du Phénix et la dimension démoniaque de Trigon). Lemire inscrit son récit dans un va-et-vient entre passé (lorsque les Unbelievable Unteens était un groupe de super-héros, au sein de l'école du Dr. Moniker) et présent (lorsque le groupe se réunit, après avoir oublié leur passé).

Ce qui permet à la série de fonctionner, outre le fait qu'elle emprunte aux codes des séries comme Doom Patrol, X-Men ou New Teen Titans, c'est qu'elle a un coeur, incarné dans le personnage de Snapdragon, la fille supruissante du Dr. Moniker, figure tragique à la Jean Grey ou Raven, dont on a appris le mois dernier qu'elle était hospitalisée dans le coma et dont on découvre que, pour sauver ses amis, elle a littéralement vendu son âme au diable (le Spectre). Pour les codes, Lemire se fonde sur des relations romantiques entre les anciens Unbelievable Unteens, avec l'amour que se portaient Jack Sabbath et Snapdragon, mais aussi Strobe et Straka, ces deux derniers étant jalousés par Kid Boom.

Et c'est précisément ce qui fait la différence entre un auteur génial, qui a intégré parfaitement ce qui définit un tel projet, et Gerry Duggan, qui applique un programme dénué de sentiments. Lemire a compris que, pour ce genre de série, le lecteur veut de l'action, du spectacle, mais surtout du soap opera. Il veut voir des personnages qui s'aiment, se déchirent, dépassés par ce qui leur arrivent et totalement voués les uns aux autres. C'est cela qui donne de la chair au groupe de personnages et à leurs histoires. Enlevez un élément à ce cocktail et vous n'aurez qu'un divertissement standard.

Cet épisode dévoile les conséquences catastrophiques des actions déclenchées par Jack Sabbath, qui, par amour, a perdu celle qu'il aimait, a perdu son humanité, et perdu ses camarades. Des années après la tragédie, le ressentiment mais aussi la crainte d'une répétition du drame animent d'un jour nouveau les relations entre les cinq héros. Straka, désormais mari et père de famille, ne veut plus risquer sa peau dans une entreprise improbable. Kid Boom laisse éclater sa colère quand il pointe du doigt l'inconséquence de Jack. Strobe tente de calmer tout le monde. Le scénariste souligne le foss qui s'est creusé entre les deux époques de son récit et respecte autant l'insouciance de la jeunesse que les regrets des adultes que sont devenus ses héros.

Entre deux scènes sur deux lignes temporelles, Lemire donne au lecteur son comptant de moments ébouriffants (le Spectre déchaînant sa furie contre les Unbelievable Unteens) et émouvants, voire poignants (le sort de Snapdragon, la détresse de Jack). On est comblé, non seulement par la teneur de ces scènes, mais aussi apr la subtilité avec laquelle elles sont écrites. Que Marvel n'ait pas compris ce que Lemire aurait pu apporter aux mutants en lui laissant les mains libres est à la fois un terrible gâchis et en même temps c'est ce qui a nourri The Unbelievable Unteens.

Tyler Crook tire le projet dans une dimension étrange et plus indé. Lui, c'est sûr aurait eu encore moins les faveurs d'un gros éditeur comme Marvel qui cherche un dessin plus normalisé, plus figuratif, plus littéral. Mais c'est aussi l'avantage d'une production Dark Horse qui n'a pas à chercher à plaire à tout prix et lâche la bride aux artistes.

Le travail de Crook continue à se déployer selon deux techniques : d'un côté, des planches, pour les scènes au présent, en couleurs directes, à l'aquarelle, qui mettent l'accent sur la morosité, le poids des ans, l'innocence perdue, la grisaille de Spiral City ; et de l'autre, un style imitant les comics deu Bronze Age, avec un encrage aux lignes appuyées, des couleurs volontiers criardes, un découpage brut. Par ce biais, Crook collabore autant que Lemire à développer deux atmosphères correspondant non seulement aux époques mais aussi aux caractères des personnages, qui ne sont plus des ados dotés de pouvoirs fabuleux et inquiétants, mais des adultes plombés par un passé glorieux et pathétique à la fois. En même temps, quand on replonge dans ce passé, le spectacle est total, et les enjeux élevés, les répercussions abominables. Tout se répond avec une prodigieuse efficacité. Et cela dépasse le style de l'artiste car on en reconnaît la justesse, la pertinence.

A leur manière, Lemire et Crook développent une série modeste, facile à lire, comme le sont les X-Men de Duggan. Mais ils y ajoutent du sentiment, ce condiment essentiel pour différencier le produit de l'oeuvre d'art, l'histoire plaisante de celle qui restera parce qu'elle vous aura fait aimer ses héros.

vendredi 17 septembre 2021

THE UNBELIEVABLE UNTEENS #2, de Jeff Lemire et Tyler Crook


Comme je savais que cette semaine n'était pas riche en sorties, j'avais gardé en réserve une parution du Mercredi précédent pour avoir au moins une bonne lecture. C'est pourquoi je ne vous parle qu'aujourd'hui du deuxième épisode de The Unbelievable Unteens de Jeff Lemire et Tyler Crook. C'est un de mes coups du coeur du moment, et à l'heure où l'avenir des X-Men s'annonce incertain (une fois Hickman parti), cette série constitue une excellente alternative pour les amateurs de freaks.


Ses pouvoirs réactivés suite à ses retrouvailles avec Jack Sabbath, Jane Ito/Strobe se souvient des séances d'entraînement des Unbelievable Unteens. L'équipe faillit être victime des pouvoirs mal contrôlés de Snapdragon.


Mais le père de celle-ci, leur mentor, le Dr. Moniker, refusait d'admettre sa dangerosité et d'entendre les remarques de Kid Boom à ce sujet. De nos jours, Strobe et Jack Sabbath se lancent à la recherche de Karl alias Straka pour recomposer l'équipe et se lancer à la recherche de Snapdragon.


Straka a refait sa vie, en ayant comme Strobe, tout oublié de son passé héroïque. Marié et père de famille, il travaille dans le bâtiment lorsque ses anciens partenaires le retrouvent, de nuit, sur un chantier. Se rappelant qu'il était amoureux de Strobe, il accepte de l'aider.


Grâce à l'aide de Lucy Weber, Jack Sabbath sait où trouver Carlos Vasquez/Kid Boom. Il est infirmier dans un hôpital de Spiral City. Mais surprise : il se souvient d'eux. Mieux : il sait où se trouve Snapdragon...

Comme je l'ai expliqué le mois dernier dans ma critique du premier épisode de The Unbelievable Unteens, Jeff Lemire a écrit brièvement une série X-Men. Tout l'univers de Black Hammer est construit sur les réinterprétations de héros de Marvel et DC par le scénariste canadien, qui s'arrange souvent pour en livrer des versions plus inspirées que les originales.

Il faut considérer cela non comme une démarche proche du plagiat ou du pastiche voire de la parodie, mais plutôt comme un cycle perpétuel. En effet, Stan Lee et Jack Kirby, en créant les premiers X-Men, s'inspirèrent largement de la Doom Patrol d'Arnold Drake et Bruno Premiani, publiée par DC. Il s'agissait d'une équipe non pas de mutants mais de héros bizarres, des individus accidentés par la vie (un pilote de course dont le seul le cerveau fut sauvé et implanté dans une enveloppe métallique - Robotman - , un aviateur irradié - Negative Man - , une comédienne exposée à une substance chimique - Elasti-Girl - , puis plus tard un homme doué de télépathie grâce à un casque - Mento - et un jeune garçon capable de se changer en animal - Beast Boy), sous l'autorité du Chef (qui les avait "réparés" et recueillis, lui-même étant paraplégique).

Dans les comics, "rien ne se perd, rien ne se créé : tout se transforme" (dixit Lavoisier). Aussi que Jeff Lemire invente à son tour une équipe de néo-mutants, ultimes rejetons de la Doom Patrol et des X-Men, est finalement naturel. Et plus franc que les tentatives d'Image Comics et de ses auteurs qui, à leurs débuts, copiaient sans le dire aussi clairement leurs glorieux aînés (avec des équipes comme WildC.A.T.S., Youngblood, etc).

La différence, c'est le coeur qu'y met Lemire. Et ce subtil décalage dans l'angle d'attaque pour aborder le sujet et les personnages. Dans le premier épisode, Jane Ito, une auteur de comics, rencontrait Jack Sabbath, un de ses héros de fiction, avant de comprendre qu'elle s'était inspirée de son propre passé de super-héroïne, complètement oublié. Dès lors, dans ce nouveau chapitre s'engage une quête pour retrouver leurs anciens acolytes afin de prévenir une catastrophe dont l'une de leurs camarades serait la cause.

Le premier tiers de l'épisode surprend car il est dessiné par Tyler Crook à la manière d'un vieux comic-book, avec un trait cerné de noir et des couleurs volontairement criardes, avec un effet d'impression daté. C'est saisissant. On assiste à une séance d'entraînement dans un environnement virtuel, qui renvoie à la salle des dangers des X-Men. Tout dérape quand Snapdragon, la plus puissante membre du groupe des Unbelievable Unteens, déraille et risque de tuer ses partenaires en voulant se défendre. Le Dr. Moniker, mentor de l'équipe (comme le Pr. Xavier ou le Chef Niles Caulder), abrège la séance mais se refuse à débattre de la dangerosité de sa fille avec ses autres élèves.

Puis Crook renoue avec son style habituel, avec des couleurs directes à l'aquarelle, une palette plus terne, conforme à l'état d'esprit de personnages qui évoluent désormais loin du cadre super-héroïque de leur jeunesse. La transition est encore une fois très efficace. Nous allons bientôt faire plus ample connaissance avec Straka, dont nous apprendrons que lui et Strobe étaient amoureux quand ils faisaient partie de l'équipe. leur romance inspirait à Kid Boom des farces dont il rejetait la faute sur Snapdragon, fragilisant encore plus l'état mental de cette dernière.

Par petites touches, habiles, Lemire introduit de la conflictualité dans les rapports d'un groupe de jeunes héros obligés de cohabiter, de former une famille dysfonctionnelle, sous les ordres d'un chef, Moniker, qui les menait à la baguette tout en fermant les yeux sur la dynamite qu'il maniait. En fait, on devine que les Unbelievable Unteens n'étaient pas faits pour durer et peut-être que Moniker a mis un terme à cette expérience en lavant le cerveau de ses recrues (ce qui expliquerait leur amnésie). Mais ce n'est qu'une hypothèse à ce stade. D'autant que le cliffhanger de l'épisode suscite de nouvelles interrogations...

Lemire mentionne au passage Lucy Weber avec laquelle Jack Sabbath est en contact et qui lui fournit des renseignements pour localiser Carlos Vasquez/Kid Boom. Comme l'action de The Unbelievable Unteens se situe en 1997, pour se repérer on est donc un an après que Lucy Weber est devenue Black Hammer (succédant ainsi à son père Joe). Lemire établit donc discrétement un lien entre Black Hammer (l'héroïne) et les Unbelievable Unteens, ou au moins Jack Sabbath, et on peut déduire que Joe Weber a, lui, vu l'équipe du Dr. Moniker à l'oeuvre avant que le premier Black Hammer ne meurt (en 1986). Toutes ces précisions ne sont pas nécessaires pour comprendre et apprécier la série, mais pour les fans de l'univers de Jeff Lemire, c'est savoureux de s'amuser à placer les pièces sur une frise chronologique. C'est une continuité qui commence à être riche sans être écrasante (comme pour Marvel ou DC, où elle finit parfois par obliger auteurs et lecteurs à une gymnastique laborieuse).

L'avantage, en tout cas, c'est que Lemire est seul maître à bord. C'est comme si Hickman écrivait toute la franchise X-Men ou dirigeait très fermement les scénaristes des séries X. En Décembre prochain, la "Head of X" va laisser, de ce point de vue, un grand vide, que je redoute). Tandis que l'avenir du Black Hammer-verse inspire plus d'optimisme, à l'image de ces jubilatoires Unbelievable Unteens.  

jeudi 12 août 2021

THE UNBELIEVABLE UNTEENS #1, de Jeff Lemire et Tyler Crook


Un bon baromètre pour savoir si la semaine va être bonne au rayon lecture, même quand il n'y a pas beaucoup de sortie sur votre liste d'achats, c'est si elle compte un comic-book écrit par Jeff Lemire. Si c'est le cas, alors vous aurez au moins un bon mensuel à lire. Et Si en plus il s'agit d'un nouveau spin-off du Black Hammer-verse, alors, là, c'est parfait. The Unbelievable Unteens coche toutes ces cases et le scénariste canadien est accompagné par Tyler Crook au dessin pour une variation jubilatoire des X-Men.


Spiral City, 1997. Jane Ito achève de dessiner des commissions arts, épuisée, lorsque trois adolescents fans de ses comics lui demande une dédicace d'un exemplaire de sa série, The Unbelievable Unteens. Elle peut enfin rentrer chez elle ensuite.


Après une halte à l'épicerie, où elle se sent étrangément suivie, la revoilà à sa table à dessin pour boucler uun nouvele épisode. C'est alors qu'apparaît dans la pièce un individu qui dit s'appeler Jack Sabbath et qui lui explique qu'elle a été sa partenaire sous le pseudo de Strobe dans une équipe de super-héros.


Les Unbelievable Unteens ont réellement existé mais elle l'a oublié. Pour la convaincre, Jack Sabbath convainc Jane de le suivre jusqu''à un manoir décrépit à l'extérieur de la ville. C'était la propriété de leur mentor, le Dr. Miles Moniker, et de leurs amis, Snapdragon, Straka et Kid Boom.


Leur dernière aventure correspond à l'arc narratif avec lequel Jane compte conclure sa série. Pour sauver Snapdragon du Spectre Blanc, elle doit aider Jack à rassembler l'équipe. Ce qui s'annonce compliqué puisque ni lui ni elle ne savent où sont les autres...

Le procédé est bien connu des fans de l'univers de Black Hammer : Jeff Lemire y produit des versions des héros des Big Two et les anime au sein d'histoires imprévisibles et référencées, parfois meilleures que les originales. Ceux qui n'apprécient pas l'auteur canadien n'y voient qu'une forme de copie répétitive. Les autres, ses fans, un détournement habile et inspiré, fruit d'une imagination intarissable et d'une culture pop inouïe, qui se sert des comics comme les comics se sont servis des contes et légendes.

Black Hammer revisitait ainsi les super-équipes telles que la Justice League ou les Avengers, Doctor Star... Starman, Skulldigger + Skeleton Kid le Punisher... The Unbelievable Unteens sont les X-Men de Lemire, un groupe de freaks rassemblés par un mentor dans un manoir-école. Mais en vérité, c'est bien plus et mieux que cela.

En 2016-2017, Jeff Lemire écrit pour Marvel, il a repris notamment Hawkeye après le run de Matt Fraction (ce qui est déjà assez savoureux puisqu'il avait signé un run de Green Arrow chez DC Comics), quand on lui propose Extraordinary X-Men. Des personnages parfaits pour cet auteur qui apprécie les outsiders, les personnages borderline, et un pari sans risque pour l'éditeur à une époque où la franchise ne propose rien d'excitant depuis belle lurette.

Mais si Lemire accepte le job, il va le regretter. En effet, il va vérifier rapidement la réputation interventionniste des editors de la franchise, qui, passé un premier arc prometteur, regardent par-dessus son épaule pour voir ce qu'il concocte et lui impose des corrections, des révisions permantentes. Le deuxième arc, centré sur Apocalypse, sera décevant. lemire tient bon pourtant, mais perd son dessinateur (Humberto Ramos) dans l'affaire. L'aventure s'achèvera à peine un an plus tard. Une occasion manquée, un gâchis.

Curieusement, Lemire n'avait pas encore osé imaginer l'équivalent des mutants dans l'univers de Black Hammer, mais The Unbelievable Unteens a un goût de revanche. Désormais le scénariste a développé son propre univers, sa propre franchise, devenant un des piliers de Dark Horse Comics (bien heureux de couver ce talent après avoir perdu les licences Star Wars, Alien, Predator, et se reposant sur Hellboy et ses dérivés). Lemire a surtout gagné un lectorat fidèle, captivé par son jeu qui consiste à réécrire des personnages familiers dans des histoires qui peuplent toute une mythologie, avec pour cadre la ville de Spiral City.

La série a lieu en 1997, soit une époque où les comics allaient mal : Marvel était alors au bord de la banqueroute, Image cherchait un second souffle après des débuts tonitruants (nés de l'exode de jeunes artistes ayant percé chez Marvel), DC vivotait. Un air d'extinction soufflait, la fin d'un ère, celle des super-héros. Ce n'est donc pas un hasard si Jane Ito, l'héroïne de The Unbelievable Unteens, est une auteur de comics qui, dans une convention à Spiral City, attend, maussade que des fans s'arrêtent à son stand pour une dédicace ou lui acheter des dessins originaux et qui vit seule dans un appartement modeste où elle n'a pas le loisir ni le confort de se reposer car il lui faut boucler un nouvel épisode avant Vendredi.

La suite est exquise : que se passerait-il si un auteur de BD rencontrait un personnage d'un de ses albums et que celui-ci lui expliquait, le plus sérieusement du monde, que si elle produit ce livre, c'est parce qu'il raconte leurs aventures passées ? Comment cela se peut-il ? Et pourquoi n'en a-t-elle aucun souvenir ? Effrayée mais curieuse, Jane suit ce personnage dans un manoir en ruines, le QG de leur équipe, et écoute la suite : leurs partenaires sont introuvables, en particulier l'une d'elles, captive d'un grand méchant, et Jane peut l'aider à la retrouver.

C'est parce qu'il raconte des histoires abracadabrantesques très simplement que Lemire embarque le lecteur de manière aussi efficace. Le psotulat de ses séries est toujours rapide et engageant, excitant et inattendu. Comme Jane, on est surpris, apeuré, apr ce Jack Sabbath, un fantôme, mais on ne résiste pas à l'appel de l'aventure en le suivant en pleine nuit dans une maison décrépite pour une quête improbable. Le twist de la dernière page achève de nous convaincre d'en vouloir plus. Imparable.

Tyler Crook est un artiste qui a l'habitude de travailler avec Cullen Bunn (The Sixth Gun, Venom), ensemble ils ont produit la série Harrow County chez Dark Horse, un récit horrifique particulièrement brillant. Il y a comme une sorte d'évidence à le voir illustrer du Jeff Lemire parce que son style graphique n'est finalement pas si éloigné de celui du scénariste sur des livres comme Plutonia, Essex Country, Sweet Tooth.

En effet, Crook dessine au crayon sur du papier puis passe à la couleur directe en employant des aquarelles, ce qui donne un résultat à la fois brut et fluide, unique. Sa manière de croquer les personnages rappelle celle de Will Eisner, avec un goût prononcé pour les gueules, même s'il représente les filles avec une forme d'innocence plus naïve (bien que Jane Ito soit pourvu d'une coiffure bien particulière et de piercings).

Les couleurs un peu délavées conviennent merveilleusement bien à l'ambiance du récit, avec Spiral City sous la pluie, le petit appartement sombre de Jane, le manoir en ruines du Dr. Moniker. Mais Crook va plus loin : en effet, quand Jack Sabbath, dont le design évoque irrépressiblement celui de Deadman, évoque les aventures des Unbelievable Unteens, l'image ressemble à celle d'une page de comic-book sur du mauvais papier avec des couleurs criardes, des effets de trames. Tyler Crook encre alors nettement les personnages, d'une manière plus classique, et le rendu devient proche de celui des comics mainstream. Cette petite astuce souligne le caractère méta-textuel de la série, où réalité et fiction se mélangent et interrogent le lecteur sur ce qui est vrai ou pas dans ce qu'affirme Jack Sabbath.

J'ai hâte de découvrir où tout cela va me mener mais c'est terriblement addictif, comme les meilleures oeuvres de Lemire, servies par un artiste passionnant. L'univers de Black Hammer n'a pas fini de nous enchanter.