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vendredi 13 mai 2022

SUICIDE SQUAD : GET jOKER ! #3, de Brian Azzarello et Alex Maleev


Il s'est fait attendre ce troisième et dernier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! Neuf mois se sont écoulés depuis la sortie du n° 2 et on ne saura sans doute jamais pourquoi DC a tant tardé à le distribué. Mais l'important est ailleurs et tient en une question : Brian Azzarello et Alex Maleev livrent-ils une conclusion à la hauteur ?


La Suicide Squad de Red Hood a coincé le Joker, qui détient le détonateur activant la bombe implantée dans chacun d'eux. Mais Amanda Waller dans le coma, une autre Suicide Squad est envoyée sur place pour tuer tout le monde.


Sous le feu nourri de la deuxième équipe, retranchés dans le cabaret du Joker, Red Hood et ses acolytes ne doivent leur salut qu'à Pebbles qui les exfiltre à bord de la camionette de Toyman. Une course-porsuite s'engage et Plastique se sacrifie pour ses camarades en cavale.


Le Joker conduit la bande jusqu'au repaire de Toyman, mais Harley refuse de suivre le clown dont elle a subi depuis trop longtemps l'emprise. Red Hood cherche à récupérer le détonateur que Pebbles a désormais en sa possession. Une bagarre éclate entre les deux hommes.


Mais ils sont interrompus par l'arrivée de la seconde équipe. Pebbles tombe sous les balles ennemies. Meow Meow le venge tandis que Wild Dog couvre la fuite de Red Hood. Vite rattrapé et blessé, il est sauvé in extremis par Harley Quinn, revenue sur ses pas.


Reste pour Red Hood à remettre la main sur le Joker. Harley lui indique où il est. Les deux hommes vont définitivement règler leurs comptes...

Revenons un instant sur la parution chaotique de cette mini-série, qui était pourtant un projet longtemps rêvé pour le scénariste Brian Azzarello (un temps pressenti pour écrire une série mensuelle sur la Suicide Squad). Finalement, ce dernier a revu sa copie pour qu'elle soit éditée au sein du Black Label en trois Livres d'une cinquantaine de pages.

Tout semblait parfait : en effet, le Black Label permet aux scénaristes plus de liberté de manoeuvre, notamment en ce qui concerne la représentation de la violence et la maturité du propos. Mais décidément, il était dit que jusqu'au bout ce ne serait pas facile.

Quand le premier épisode est paru, en Août 2021, le monde était encore en pleine pandémie et le milieu de l'édition en plein doute. Malgré tout, le deuxième chapitre sortait le mois suivant, sans problème. Et puis plus rien, ou presque. Des reports annoncés. Et silence radio de la part de DC. On finissait par se demander si le projet n'était pas maudit et si on lirait un jour son dénouement. Jusqu'à ce que le titre resurgisse dans les sollicitations.

Forcément, après neuf mois d'attente se pose l'autre question : faut-il relire les deux premiers volets de l'histoire afin d'éviter d'être largué ? J'ai choisi de ne pas le faire pour tester mes souvenirs et la capacité d'Azzarello à m'accrocher comme si tous ces mois ne s'étaient pas écoulés et que son intrigue était resté fraîche. Bonne nouvelle : on replonge dans le feu de l'action sans être perdu.

Pour rappel quand même : Jason Todd a été recruté par Amanda Waller pour diriger un escadron suicide. Leur mission : capturer le Joker. Mais ce dernier s'en prend à Waller et lui dérobe le détonateur grâce auquel elle peut activer la bombe miniature implantée dans chaque membre de la Suicide Squad. Red Hood débusque le Joker mais Waller, dans le coma, est remplacée par son second qui décide de procéder à un nettoyage expéditif en tuant tout le monde. Une deuxième Suicide Squad débarque devant le cabaret du Joker.

Brian Azzarello appuie sur l'accélérateur et met la pression sur ses anti-héros et le lecteur. On assiste à une fusillade terrible et à une course-poursuite endiablée. Il y a des sacrifices, des victimes, du spectacle. La narration est sèche, pas de place pour les sentiments ni pour la psychologie. On est pris à la gorge et Red Hood doit réfléchir vite pour sauver sa peau tout en faisant confiance au Joker.

Cette méchante ironie qui voit s'allier, par la force des choses Jason Todd au clown du crime qui jadis le tabassa à mort, donne au récit une tonalité cruelle et une tension à couper au couteau. Chacun est tenté de s'imposer dans ce jeu de massacre, comme quand Pebbles récupère le détonateur et menace de faire exploser Harley Quinn, qui préfère partir de son côté que de suivre le Joker, dont elle a subi l'emprise trop longtemps et dont elle jure qu'il ménera ses partenaires à une mort certaine. Paroles prophétiques.

Lorsque l'action marque une pause, l'ambiance reste noire et tranchante. On découvre que le Joker a corrompu les jouets de Toyman d'une manière glaçante pendant que Jason et Peebles en viennent aux mains. Il n'y a donc pas vraiment d'accalmie. C'est juste une parenthèse, une bulle. Et évidemment elle ne tarde pas à éclater quand les tueurs resurgissent, tels une meute. Azzarello a une idée géniale : il ne fait jamais parler les membres de cette deuxième unité de la Task Force X, il compte entiérement sur la menace effroyable qu'ils incarnent - et on comprend ce parti-pris quand on sait qu'il s'agit de Rick Flagg, Deathstroke, Deadshot, Peacemaker, tous des assassins aguerris au tableau de chasse impressionnant et sans aucun scrupules.

Dès lors, à nouveau, tout s'emballe et tout devient encore plus macabre. L'équipe de Red Hood ne fait clairement pas le poids et l'un après l'autre, ils tombent sous le feu ennemi. Il ne doit plus rester que les trois personnages clés : Red Hood, Harley Quinn, le Joker. Et une plage pour décor. Azzarello impose au lecteur un choix narratif saillant, en ne montrant pas le dénouement, tout se règle hors-champ, on ignorera qui est le vainqueur, si tant est qu'il y en est un et que cela importe encore. J'ai beaucoup aimé, même si je comprends que cela sera trop frustrant pour certains. Mais on l'aura compris, ce qui iinspire Azzarello, ce ne sont pas les codes classiques, le folklore facile : toute son histoire est une réflexion sur le destin, la fatalité, pas un divertissement avec des super-vilains contraints d'accomplir une mission impossible. Il élimine, il épure, progressivement, et opte pour l'ascèse, à la fin il ne reste plus que le coeur de son projet : Jason Todd et le Joker, comme liés par leur passé traumatisant. C'est fort.

Alex Maleev a lui aussi, pour ces trois épisodes king-size, opté pour un dessin à l'os. On lui reprochera assurément de ne pas avoir produit son oeuvre la plus riche, surtout après avoir attendu si longtemps cet ultime épisode (qui avait pourtant terminé de dessiner depuis belle lurette).

Par exemple, la plupart du temps, dans ce chapitre, il réduit les décors au strict minimum, laissant au coloriste Matt Hollingsworth (qui a souvent collaboré avec lui, notamment sur Daredevil) le soin de "meubler" les arrière-plans avec des camaïeux oautés. On a souvent ainsi le sentiment que les fonds d'image sont enfumés, comme dans une guerilla urbaine, et alors on saisit que ce choix graphique ne doit rien au hasard puisque c'est précisément ce qu'évoque Suicide Squad : Get Joker !.

De toute façon, le minimalisme est de rigueur car les personnages évoluent dans un no man's lans permanent : la prison, les bas-fonds de Gotham, des terrains vagues, le hangar désolé de Toyman, le cabaret dépouillé du Joker. Toute l'histoire se passe dans une aire de jeu quasi-virtuel, une zone de guerre, où par définition il ne reste plus grand-chose du mobilier urbain.

La raideur du trait de Maleev confirme cette approche janséniste. Les protagonistes sont peu expressifs, tout entiers dans la tension, sous la triple menace de la bombe qu'on leur a implantés, du Joker, de l'autre Suicide Squad lancée à leurs trousses. C'est un peu comme si on avait confié la mise en scène à un Robert Bresson, un Jean-Pierre Melville des comics. Les acteurs ressemblent à des pantins dépassés par ce qu'on leur a assignés. Ils avancent, réagissent sans analyser, tombent, se relèvent.

Ces marionnettes sont les jouets d'une manipulatrice hors-champ (Waller) et d'un fou sadique (le Joker). Si on ne peut guère s'attacher à eux, parce qu'il s'agit quand même de criminels, Maleev soigne leur marche funèbre en montrant le côté dérisoire, pathétique de leur existence. Le dessinateur ignore l'esthétique traditionnel des comics de super-héros, avec des costumes bariolés, pour résumer Red Hood et sa bande à des marginaux sans véritable look - d'ailleurs Jason Tood ne porte pas son casque intégral rouge mais un simple domino, qui le fait ressembler à Robin, son premier alias. Harley Quinn, après son numéro mémorable dans le précédent épisode, est ici simplement vêtue d'un bikini, mais qui l'hypersexualise pas - au contraire il révèle sa fragilité, son dénuement. Quant au Joker, il est habillé comme un touriste qui va (littéralement, à la fin) à la plage.

On ferme ce numéro claqué, sonné, troublé. C'est évidemment dommage que DC ait publié ça un peu n'importe comment, retardant absurdement la fin. Mais cette mini-série tape fort et juste. Elle valait la peine.

mercredi 8 septembre 2021

SUICIDE SQUAD : GET JOKER ! #2, de Brian Azzarello et Alex Maleev


Voilà une mini-série bien déroutante que Suicide Squad : Get Joker ! : avec seulement trois numéros, mais longs de cinquante pages chacun, Brian Azzarello propose un récit dense. Pourtant, ce deuxième chapitre prend son temps, appuie sur les temps morts, joue la montre. C'est très déstabilisant, et ça ne s'arrête pas là... Quant à Alex Maleev, il met tout cela en images de façon très propre mais aussi très statique, au diapason du script.


Red Hood avise Larry, l'assistant de Amanda Waller, que Firefly est mort et que le Joker, après avoir agressé Waller, lui a dérobé le détonateur activant les nano-bombes que porte chaque membre de la Suicide Squad. Larry envoie une équipe de nettoyage pour récupérer le corps de Firefly.


La Suicide Squad retourne au repaire de Toyman. Mais celui-ci est incapable de retirer les nano-bombes - à moins de pratiquer une lobotomie. Harley Quinn sait que le Joker ne va pas agir contre l'équipe, préférant jouer avec leurs nerfs jusqu'à son prochain mouvement.
 

Et justement le Joker envoie ses hommes de main chez Toyman pour inviter la Suicide Squad à sa fête. Elle se tient dans un bouge avec des strip-teaseuses et, à l'entrée, les hommes de l'escadron sont désarmés. Le Joker force Harley Quinn à exécuter une danse lascive sur scène.


Wild Dog glisse dans le string de Harley une lame de rasoir avec quelques billets. Elle égorge le Joker. Red Hood et Wild Dog récupèrent leurs armes et ouvrent le feu. Dans la panique qui s'ensuit, Yonder Man récupère le détonateur et s'enfuit. Mais Toyman le tue juste avant l'arrivée d'une nouvelle formation de la Suicide Squad, menée par Rick Flagg...

Le premier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! se distinguait par sa densité et la position de Jason Todd/Red Hood dans le rôle de leur leader. A la tête de l'escadront suicide, il devait capturer le Joker à Gotham mais découvrait que le clown du crime était en affaires avec la mafia russe. Enfin, il surgissait chez Amanda Waller qu'il rouait de coups pour lui dérober le détonateur grâce auquel elle pouvait tuer les membres de la Suicide Squad tentant de fuir la mission.

On pouvait donc s'attendre que ce deuxième chapitre (sur les trois que compte la mini-série) allait poursuivre sur le même rythme, avec une succession de scènes fortes, tendues. Sauf que ps du tout !

Brian Azzarello prend le lecteur à contrepied et même à rebrousse-poil en écrivant un épisode totalement à l'opposé du précédent. Il le fait à dessein, pas pour provoquer car l'enjeu de l'histoire s'est déplacé : il n'est plus question d'une mission suicide contre le Joker car le Joker dispose maintenant d'un moyen imparable pour se débarrasser des chasseurs à ses trousses - le fameux détonateur activant les nano-bombes implantées dans la nuque des agents de Waller et capables de leur faire exploser le ciboulot au moindre écart.

Comme le Joker est fou et donc imprévisible, il est susceptible désormais de tuer Red Hood et son équipe à chaque instant. Harley Quinn l'explique à Red Hood : il va jouer avec leurs nerfs car il est maître des horloges maintenant, il les tient tous, il va s'amuser avec eux comme un chat avec une souris. Tout le monde, lecteur compris, va devoir attendre le prochain mouvement du Joker.

C'est alors que Azzarello consacre plusieurs pages à cette attente et montre les réactions diverses des membres de la Suicide Squad. C'est l'occasion pour ces criminels de faire connaissance, parfois de manière étonnament comique comme quand Plastique, Peebles et Yonder Man se partagent un joint pour se relaxer. Parfois de manière presque émouvante quand Silver Banshee interroge Meow Meow sur ce qui l'a conduit derrière les barreaux. Red Hood doit composer avec la frustration de Wild Dog mais aussi avec le souvenir de sa première confrontation avec le Joker.

Ces pages vont diviser car certains lecteurs estimeront que Azzarello n'y raconte rien, décompresse à outrance. Pourtant, avec le recul, j'ai trouvé que c'était sacrément culotté et finalement payant car on n'a pas l'habitude qu'un vilain ait autant la main sur la situation et les héros. On n'a pas l'habitude de voir des héros être obligés d'attendre que leur ennemi bouge le premier. Ce sentiment horripilant que rien ne se passe est parfaitement traduit grâce au parti-pris du scénariste qui ose mettre son récit sur pause.

Alex Maleev est au diapason. Le décor de cette non-action est désolé, on est dans une zone désertique, le garage de Toyman, entouré de grillages, sous un soleil de plomb. Maleev ne cherche pas à dissimuler cette misère esthétique, il ne meuble pas les arrière-plans, souvent à l'image il n'y a que des personnages qui bavardent, échangent des banalités ou des propos incongrus. Ils sont volontairement statiques, peu expressifs, figés dans cette attente insupportable. De même Matt Hollingsworth applique des couleurs plates, sans éclat, pour bien souligner l'ambiance pénible qui s'installe. Le format long de l'épisode (50 pages) permet cette expérimentation et Maleev et Azzarello en profitent, quitte à déranger le lecteur qui espère de l'action, du mouvement.

Puis, enfin, après quelques touches d'humour absurde (Meow Meow qui fait remarquer à Peebles que son nom civil, Livinstone, correspond mieux que son surnom à ses pouvoirs, Yonder Man qui justifie sa consommation de cannabis pour activer son pouvoir), le Joker bouge. Et la Suicide Squad aussi du même coup. L'action se déplace dans un bouge minable, avec des strip-teaseuses qui font du poll-dance, avec des hommes de main qui fouillent et désarment les membres de la Suicide Squad.

L'apparition du Joker est spectaculaire et glaçante : ses mains et ses avant-bras sont couverts de sang (sans qu'on sache pourquoi). Maleev découpe la scène avec des cases qui occupent toute la largeur de la bande, histoire de donner une dimension quasi-cinématographique à ce moment. Azzarello ne fait pas du Joker un clown hystérique, qui gesticule : au contraire, là encore, il prend le contrepied, c'est un type fardé, habillé de blanc (la fameuse combinaison inspirée de celle portée par Alex/Malcolm McDowell dans Orange Mécanique de Kubrick), très calme, arborant un large sourire et dévisageant, d'un air supérieur, l'assemblée et ses invités. L'effet est redoutable.

La suite aboutit à une autre scène incroyable, malaisante au possible - gratuite diront certains, mais ô combien efficace et perturbante. Le Joker force Harley Quinn à exécuter une danse lascive en sous-vêtements sur scène après avoir menacé de faire sauter la tête de ses compagnons. Elle obéit. Là encore, le temps se dilate et Azzarello et Maleev étirent ce moment à dessein pour que lecteur ressente la gêne, l'humiliation. Puis la surprise. Car, évidemment, Harley ne s'est pas pliée au caprice du Joker innocemment.

C'est dans les dernières pages que tout s'accélère (enfin...). Tout est clairement montré en peu de planches. Maleev ne se départit pas d'une certaine raideur dans son dessin, il n'est pas Immonen ou Samnee, mais finalement ses compositions un peu rigides, un peu gauches, traduisent de manière plus réaliste ce qui se passe dans une fusillade dans un bar et la fuite d'un groupe de soldats. Deux twists imprévisibles achèvent de cueillir le lecteur et de semer le trouble avant la sortie du troisième et dernier acte le mois prochain.

Suicide Squad : Get Joker ! désarçonne : Brian Azzarello et Alex Maleev trompent leur monde en ne nous donnant pas ce qu'on attendait. Cette façon de faire va diviser, je le répète, mais si vous aimez les sorties de route, les scènes de malaise, de tension, et les surprises, alors c'est un régal. En tout cas, c'est culotté, ça, c'est indéniable. Et ça fait du bien.
   
La variant cover de Jorge Fornes.

jeudi 5 août 2021

SUICIDE SQUAD : GET JOKER ! #1, de Brian Azzarelllo et Alex Maleev


Enfin ! C'est non un sentiment de soulagement que j'ai lu ce premier épisode de Suicide Squad : Get Joker ! car c'est un projet qui a connu bien des aléas avant de voir le jour. On le doit pourtant à une équipe artistique de premier plan : Brian Azzarello au scénario et Alex Maleev au dessin, rien de moins. Edité au sein du Black Label de DC Comics, c'est finalement une mini-série en trois numéros de prestige. Et ça valait le coup d'attendre !


Incarcéré au pénitencier de Belle Reve, Jason Todd alias Red Hood, l'ancien Robin de Batman, est abordé par Amanda Waller, la patronne de la Task Force X. Elle veut lui confier la mission de capturer, mort ou vif, celui qui l'a autrefois tué : le Joker. En échange d'une remise de peine, et après réflexion, il accepte.


On lui assigne une équipe de repris de justice détenus dans la même prison : Firefly, Silver Banshee, Wild Dog, Meow Meow, Peebles, Plastique, Yonder Man. Jason Todd les connaît presque tous, pour les avoir combattu ou de réputation. Ils profiteront de la même faveur que lui pour cette mission.


Mais il faudra aussi composer avec le dernier membre de cet escadron suicide : Harley Quinn, l'ancienne fiancée du Joker. Celle-ci pourtant a rompu avec le clown du crime et veut se venger de lui pour la relation toxique qu'il lui a infligée. Waller juge également que son intimité passée avec le Joker sera utile à la mission.


On administre à Jason Todd une puce explosive comme à tous ses co-équipiers pour s'assurer qu'il ne fuira pas. Puis un hélicoptère les parachute au-dessus de Gotham où ils ont rendez-vous avec Toyman dans la casse d'un garage pour localiser le Joker. Ils gagnent un bar mal fâmé mais Harley Quinn fausse compagnie au groupe et la situation dégénère vite en fusillade.


L'équipe quitte les lieux en comprenant que le Joker l'a doublée. Jason Todd appelle Waller pour la prévenir de la présence d'une taupe dans le groupe au même moment où le Joker l'agresse brutalement chez elle...

Revenons pour commencer sur la genèse du projet Suicide Squad par Brian Azzarello. Lorsque l'ère des New 52 s'achève pour DC Comics, et que celle de Rebirth débute, l'éditeur décide de mettre le paquet sur le titre avec Jim Lee au dessin et Rob Williams au scénario. Il faut profiter de la sortie du film réalisé par David Ayer, même si les critiques s'avéreront désastreuses et l'accueil public mitigé - aujourd'hui, le long métrage reste un sujet sensible car des fans et le cinéaste réclame une exploitation de son montage (comme pour le Snyder's cut de Justice League), mais cette fois sans illusion (vu qu'entretemps James Gunn est passé par là.

Mais DC est gourmand, peut-être trop car une fois les épisodes de Jim Lee bouclés, la série devient bimensuelle et use beaucoup d'artistes. Du coup la qualité s'en ressent, même si dans un premier temps les back-ups stories (sur les origines des membres de la Suicide Squad) permettent aux dessinateurs de produire des épisodes de seulement quinze pages. L'éditeur continuera ainsi jusqu'au n°50 en 2019.

L'an dernier, Tom Taylor et Bruno Redondo proposent une nouvelle cuvée mais leur run s'achève au bout de onze épisodes, sans qu'on comprenne bien pourquoi (les critiques étaient excellentes, mais peut-être que les chiffres de vente n'étaient pas à la hauteur). Puis durant Future State, la Suicide Squad a droit à sa version futuriste, très bizarre. Et depuis Robbie Thompson et Eduardo Pansica ont reformulé le titre, en écartant des membres emblématiques.

Brian Azzarello a souvent été cité au cours de ces dernières années pour écrire Suicide Squad, parfois avec son compère Eduardo Risso au dessin, sans que jamais cela ne se concrétise. Idem pour Birds of Prey, qu'il devait piloter mensuellement avant que le projet ne devienne un graphic novel (dessiné par Emanuela Lupacchino), qui n'a pas bénéficié du film de Cathy Yan (qui a déçu Warner Bros). Et pour ne rien arranger, Azzarello a été pris dans un bad buzz lors de la publication de son Batman : Damned pour une scène où le dark knight, rentrant d'un combat, se déshabillait intégralement, laissant entrevoir son sexe (sacrilège ! Cachez cette Bat-teub que je ne saurai voir !).

Et donc nous voici avec Suicide Squad : Get Joker !, qui aurait pu ressembler à une énième révision du projet longtemps dans les tuyaux de Brian Azzarello et qui se déclinera en une mini-série en trois épisodes (trois "Livres") de prestige - entendez : trois fois 50 pages - au sein du Black Label ("for mature readers") de DC. Mais qui, en vérité, ne ressemble qu'à lui, à son auteur, et s'avère magistral.

Comme nous sommes avec une série Black Label, c'est donc un récit hors-continuité. Jason Todd alias Red Hood, l'ancien deuxième Robin de Batman, devenu un vigilante aux méthodes expéditives, est arrêté par la police, jugé et incarcéré pour plusieurs exécutions sommaires. Transféré à la suite d'une bagarre au pénitencier de Belle Reve, il est approché par Amanda Waller, la patronne de la Task Force X pour une mission spéciale en échange d'une remise de peine : capturer, mort ou vif, le Joker.

Azzarello utilise le Joker de manière presque sentimentale car quand il était Robin, lors de la saga Un Deuil dans la famille (par Jim Starlin et Jim Aparo, 1988-1989), il a été kidnappé et massacré par le Joker. A l'époque, un sondage lancé par DC avait permis aux lecteurs de décider du sort de Robin et comme Jason Todd n'était pas aussi apprécié que Dick Grayson, il fut ainsi exclu de la série. Mais comme dans les comics personne ne meurt jamais définitivement, en 2005, il revient sous l'alias de Red Hood, surnom emprunté au Joker avant qu'il ne devienne le clown du crime, grâce à Judd Winick et Doug Mahnke dans Batman #635.  

Les deux personnages sont donc intimement liés pour toujours dans l'histoire des comics et c'est là-dessus que se fonde Azzarello pour la dynamique de son histoire : faire de Jason Todd le meneur de la Suicide Squad pour attraper le Joker, c'est lui donner la possibilité de se venger plus encore que de sortir de prison de manière anticipée. La composition de l'escadron réserve aussi des surprises où le goût de Azzarello pour des récits ancrés dans la réalité s'exprime : ainsi, Wild Dog reconnaît avoir participé à la marche insurrectionnelle sur le Capitole avec les supporters de Donald Trump en Janvier 2021. Le scénariste réintroduit aussi Harley Quinn dans la formation, mais moins comme un argument purement commercial (même si cela ne peut être esquivé) que pour sa relation toxique avec le Joker : elle reste cet électron libre mais qui partage avec Jason Todd un trauma lié au clown du crime, sans oublier une scène savoureuse où, en ex-psychiatre, elle saisit parfaitement le profil de Waller (une bureaucrate sans scrupules, manipulatrice se dissimulant derrière sa mission de serviteur de l'Etat).

Le déroulé de l'épisode est un vrai page-turner qui démontre la virtuosité de Azzarello, à tel point qu'on a du mal à croire qu'on vient de lire cinquante pages tant on les a dévorées. Le scénariste complexifie la mission en adjoignant des russes qui paient le Joker pour créer le chaos dans Gotham (qui est dépeinte comme une zone de guerre, de non-droit) afin de couvrir leurs traffics. Et il adresse des clins d'oeil aux cinéphiles quand le Joker agresse Waller déguisé comme Alex dans Orange Mécanique et reproduisant les gestes avec lesquels il ôta la vie à Todd (qui assiste à la scène sur son téléphone). La présence d'une taupe dans l'équipe et la mort d'un de ses membres suite à un sabotage évident rajoutent à la tension. 

Pas de Eduardo Risso au dessin (il doit encore terminer la série Moonshine, également écrite par Azzarello, publiée chez Image Comics, et qui a connu bien des retards), mais Alex Maleev. On peut s'étonner que le dessinateur soit deux fois à l'affiche en ce moment, avec donc cette mini-série et Checkmate (écrit par Bendis), mais je pense que Suicide Squad : Get Joker ! a été achevée depuis des mois, si ce n'est l'an dernier, en attendant que DC donne le feu vert à Checkmate.

L'artiste bulgare retrouve le coloriste Matt Hollingsworth avec qui il a collaboré sur Daredevil et le résultat est magnifique, fruit d'une complicité évidente. Maleev est bien plus inspiré que sur Event Leviathan ou Checkmate ici, disposant d'un script rigoureux, qui lui laisse visiblement moins de lattitude pour le découpage. On ne compte qu'une seule double page par exemple et elle est très cadrée. Maleev alterne des planches en "gaufrier" et donc avec des cases de la largeur de la bande, c'est précis, il n'y a pas de déchet et pourtant, cette apparente contrainte lui convient bien car elle chaque plan a son utilité. "Un plan. Une idée" comme disait le cinéaste Sergio Leone.

En contrepartie, le fait que la série soit publié sous le Black Label autorise à des révisions esthétiques. Au début Red Hood est montré avec son casque rouge puis, une fois en mission, Jason Tood ne porte plus qu'un loup sur les yeux. Sous son blouson, on reconnaît un gilet ressemblant à celui qu'il avait quand il était Robin. C'est comme si le déguisement le renvoyait à la période tragique où son destin a connu un virage historique. Il est fort possible là encore que ce détail ait été indiqué dans le script.

Mais Maleev a sans doute été plus libre au moment de designer les membres du commando, subtil mélange de costumes super-héroïques (dans le cas de Firefly, Yonder Man, Silver Banshee...) et de vêtements plus casual (Peebles, Meow Meow...). Dans le cas particulier de Harley Quinn, Maleev a opté pour son costume contemporain mais sans l'hypersexualiser (pas de short moulant donc, mais un pantalon avec un bustier), pas non plus de chapeau mais des couettes bicolores.

Le découpage est sec, avec des angles de vue neutres, pas de fantaisie. Il y a quelque chose de minimaliste, d'austère, comme si Maleev avait refusé toute complaisance dans la représentation de la violence, tout enjolivement. C'est payant même si, évidemment, pas dynamique, mais le talent de Maleev ne s'est jamais exprimé par l'énergie de ses dessins, plutôt par leur intensité.

C'est donc une réussite. Pour Eduardo Risso, c'est un beau retour, pour Alex Maleev l'occasion de briller avec une histoire bien tenue. Et pour les fans de Suicide Squad, une excellente synthèse entre l'identité de l'équipe, sa fonction, et une aventure en dehors de clous et des limites du mainstream.

Avec, en prime, une fabulesue variant cover de Jorge Fornes :