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lundi 18 décembre 2023

SHANG CHI ET LA LEGENDE DES DIX ANNEAUX : la voie du milieu


A sa sortie en salles en 2021 j'avais zappé Shang Chi, n'étant pas intéressé par ce personnage, et sans doute en attente d'une proposition plus excitante provenant du MCU. Hier j'ai rattrapé cette lacune et compris mon erreur. Car le film de Destin Daniel Cretton offre quelque chose d'atypique et de rafraîchissant, qui, en vérité, n'a pas grand-chose à voir avec le registre super-héroïque traditionnel. Peut-être une piste à creuser pour le futur...

Ce qui suit contient des spoilers !


Il y a mille ans, Xu Wenwu découvre les dix anneaux qui lui confèrent des pouvoirs quasi-divins, dont celui de l'immortalité. Il va en profiter pour conquérir de nombreux royaumes et étendre son influence sur le monde.


En 1996, Wenwu part à la recherche du village mythique de Ta Lo mais se heurte à sa gardienne, Ying Li. Après s'être affrontés, ils tombent amoureux mais elle est bannie car il est jugé indigne de vivre parmi eux. Wenwu et Ying se marient et ont deux enfants, Shang Chi et Xialing. Il déliasse l'organisation qu'il a montée et range ses dix anneaux.


A sept ans, Shang Chi assiste à l'assassinat de sa mère par le Gang de Fer, ennemi de Wenwu. Celui-ci ressort ses anneaux et extermine le gang puis entraîne son fils pour qu'il règne à ses côtés, tandis que Xialing pratique en secret. A quatorze ans, Shang Chi est envoyé par son père tuer le chef du Gang de Fer. Mais sa mission remplie, le garçon ne rentre pas chez lui.


De nos jours, il est devenu voiturier avec son ami Kathy. Jusqu'à ce que les sbires de son père le retrouvent et l'attaquent. Dans le feu de l'action, il se fait voler le pendentif que lui avait offert sa mère par le mercenaire Razorfist. Avec Kathy, à qui il raconte enfin tout son passé, Shang Chi s'envole pour Macao avertir Xialing, qui tient un club de combats clandestins. Mais à nouveau les hommes de Wenwu surgissent et dérobent le pendentif de la jeune femme. Juste avant que leur père, à elle et son frère, n'apparaisse et ne les invite à le suivre.


Dans son repaire, Wenwu montre, grâce aux pendentifs, une carte magique qui indique le village de Ta Lo où il est convaincu que Ying Li vit encore, détenue par les siens. Refusant de croire en ce délire, Shang Chi, Xialing et Kathy sont jetés dans un cachot où ils rencontrent Trevor Slattery, un acteur qui a usurpé l'identité de Wenwu et qui a pour animal de compagnie Morris, une créature provenant de Ta Lo. Ils s'enfuient ensemble pour gagner Ta Lo avant Wenwu.


Une fois sur place, Shang Chi et Xialing rencontrent leur tante, Ying Nan, qui leur explique que, jadis, le village a failli être détruit par l'Habitant des Ombres, un monstre, depuis enfermé dans la montagne voisine. C'est lui qui communique avec Wenwu pour l'attirer ici. Le frère et la soeur renforcent l'armée du village et Kathy s'entraîne en vue de la bataille à venir.


Wenwu et son armée attaquent le village. Shang Chi s'interpose quand son père tente de libérer l'Habitant des Ombres, sans succès. Le monstre tue son sauveur qui transmet alors les dix anneaux à son fils. Celui-ci avec sa soeur, chevauchant le Grand Protecteur, un dragon caché dans le lac voisin, affrontent l'Habitant des Ombres tandis que les sbires de Wenwu et les villageois s'unissent face à cette menace.  Ensemble, ils en viennent à bout.

Deux scènes supplémentaires apparaissent durant le générique de fin :


- dans le première, Wong, le sorcier suprême, invite Kathy et Shang Chi à Kamar-Taj pour examiner les dix anneaux en présence de Bruce Banner et Captain Marvel. Si tous ignorent leur provenance, ils déterminent qu'ils servent à communiquer avec une autre dimension ;


- dans la seconde, Xialing prend les rênes de l'organisation des dix anneaux à la place de son défunt père.

Un peu d'Histoire d'abord : Shang Chi est un personnage qui a mon âge puisqu'il est apparu pour la première fois dans les pages de Special Marvel Edition #15 en 1973. Créé par le scénariste Steve Englehart et les dessinateurs Jim Starlin et Al Milgrom, il est surnommé le maître du kung-fu et appartient à cette vague de héros inspirée à l'époque par le cinéma d'exploitation de série B, comme Luke Cage ou Iron Fist mais aussi Man-Thing.

Par la suite, s'il demeure un personnage populaire auprès de certains fans, il est quand même largement éclipsé par le succès rencontré par Iron Fist. Mais Jonathan Hickman braque à nouveau les projecteurs sur lui à partir de 2012 lors de son run sur la série Avengers et donc, neuf ans après seulement, il a droit aux honneurs d'une adaptation cinématographique.

Kevin Feige a fait pour cela confiance à Destin Daniel Cretton, qui s'était illustré dans des productions indés comme States of Grace (2013) avec Brie Larson (qui apparaît dans une scène durant le générique du fin). Même si ce choix peut surprendre, ce n'est pas si étonnant puisque Chloé Zhao (Les Eternels), James Gunn (Les Gardiens de la Galaxie) ou même les frères Russo (Captain America : Le Soldat de l'Hiver / Civil War, Avengers : Infinity War / Endgame) ont aussi fait leurs armes dans le même circuit.

Ce qui frappe, c'est que Shang Chi et la légende des dix anneaux ne s'inscrit à aucun moment dans le registre classique du super-héros. Bien entendu le scénario co-écrit par Cretton, Dave Callahan et Andrew Lanham comporte des éléments fantastiques, mais de nombreux autres qui appartiennent au folklore des comics de héros masqués  sont complètement absents.

Jamais ni le héros ni le méchant ne portent de masques justement, n'ont d'identité secrète (même si Shang Chi a refait sa vie aux Etats-Unis sous le prénom transparent de Shaun). Leurs costumes n'ont rien des tenues bariolées et moulantes des autres vedettes du MCU. Même si cela peut être mal perçu ou apprécié par certains, c'est en fait le plus Disney des films du MCU.

Dans quelle mesure ? Hé bien, simplement parce que l'histoire raconte le parcours d'un gamin puis d'un adulte traversant des épreuves cruelles qu'il réussit à dépasser lors du voyage du héros. Il s'agit d'une sorte de feuille de route appliquée et même enseignée à des scénaristes quand ils veulent apprendre à construire un récit efficace en suivant des étapes précises. Généralement il est question d'un personnage principal qui part en mission pour sauver un être cher et lors de son périple il affronte plusieurs dangers et menaces qui le change profondément et l'améliore, de telle sorte que c'est autant lui que ce qu'il cherche qui vont améliorer sa situation.

Dans le cas de Shang Chi, c'est donc le portrait d'un garçon dont les parents sont un couple extraordinaire - le père est un conquérant immortel et la mère la gardienne d'un village légendaire. Une tragédie survient rapidement avec la mort de la mère, entraînant son père à renouer avec ses anciennes méthodes. Shang Chi devient une sorte d'élu, formé pour régner aux côtés de son père, mais il finit par fuir son destin. Evidemment son passé le rattrape et le mène sur les pas de sa défunte mère, il va découvrir l'autre partie de son héritage. Et affronter son père, faute de pouvoir le raisonner.

Il y a un côté indéniablement prévisible dans la narration du film : Shang Chi est flanqué d'une acolyte, Kathy, qui est le ressort comique de l'histoire ; sa soeur est une guerrière aguerrie et affranchie qui se trouve entraînée dans une aventure qui la dépasse ; leur tante est une sorte de sage incarné, et Ta Lo, ce village mythique, ressemble à un paradis fragile cachant autant de merveilles que d'horreurs.

Mais Destin Daniel Cretton embrasse ces clichés franchement et ne cherche jamais à les dissimuler au spectateur. Une forme de simplicité qui est payante au bout du compte car déconnecté du reste du MCU. On y fait bien de discrètes allusions à d'autres héros, mais c'est si fugace qu'elles sont balayées par le déroulement de l'action. Et comme le rythme est soutenu, sans être frénétique, on embarque pour un trip très sympathique.

Les pouvoirs des dix anneaux sont eux-mêmes abordés avec détachement. Jamais ils n'occasionnent un déferlement d'effets spéciaux qui encombrent le récit. Au contraire, le réalisateur et ses co-scénarsites ménagent le public jusqu'à l'entrée à Ta Lo, avec sa faune extravagante jusqu'à l'apparition du dragon et du monstre enfermé dans la montagne, véritables attractions du show. Le reste est ponctué de combats à base d'arts martiaux augmentés, avec son lot d'acrobaties spectaculaires, mais bien loin de celles de Spider-Man ou même de Captain America.

En ce sens, on peut apprécier le film sans être un fan ni un connaisseur du MCU (et des comics qui l'inspirent). C'est le long métrage le plus abordable de tout cet univers partagé, celui le plus à même de séduire les allergiques au spandex et aux super-pouvoirs. En même temps, il est aussi plus spectaculaire que les street-level heroes cantonnés à Disney + (de Hawkeye à Moon Knight en attendant Daredevil). C'est une sorte d'objet transitionnel, qui pourrait très bien permettre aux films mis en chantier par Kevin Feige de charmer à nouveau un large public à l'heure où celui-ci semble se lasser (même s'il y a aussi une question de qualité intrinsèque puisque Les Gardiens de la Galaxie vol. 3 est le seul film de super-héros classique à avoir performé en 2023).

En tout cas, il n'est pas difficile d'aimer Shang Chi et la légende des dix anneaux. Qui plus est parce qu'il bénéficie d'un casting bien choisi : si Simu Liu ne correspond pas physiquement au héros (qui avait été dessiné en prenant pour modèle Bruce Lee), il s'en tire mieux que bien, sobre dans le jeu, et réalisant lui-même ses cascades (c'est un bonus indéniable pour ce genre de film). Awkwafina est très marrante sans être lourdingue. Peut-être aurait-on pu cependant se passer de Ben Kingsley, dont le rôle est trop référencé (il ne dira rien à ceux qui n'ont pas vu Iron Man III) et qui lui par contre est pesant au possible dans la plaisanterie.

Toutefois, les deux vraies vedettes du film resteront Michelle Yeoh qui, même en apparaissant tardivement, en impose avec une classe folle, et Tony Leung, lui aussi impérial en méchant plus subtil que la moyenne. Quand ils sont à l'image, tous leurs partenaires deviennent comme flous. C'est ça, de vraies stars. Oh, et que je n'oublie pas de mentionner la sublimissime Fala Chen, qui joue Ying Li.

Bref, ne faîtes pas comme moi : n'ignorez pas plus longtemps Shang Chi et la légende des dix anneaux, qui est une pépite de la Phase IV si déroutante du MCU.

dimanche 14 août 2016

Critique 984 : STATES OF GRACE, de Destin Daniel Cretton


STATES OF GRACE (en v.o. : Short Term 12) est un film écrit et réalisé par Destin Daniel Cretton, sorti en salles en 2013.
La photographie est signée Brett Pawlak. La musique est composée par Joel P. West.
Dans les rôles principaux, on trouve : Brie Larson (Grace), John Gallagher Jr. (Mason), Rami Malek (Nate), Kaitlyn Dever (Jayden), Keith Stanfield (Marcus).
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Le "Short Term 12" est un foyer pour adolescents défavorisés, victimes de maltraitances diverses. Ils sont pris en charge par deux équipes : des psychothérapeutes d'un côté, des encadrants plus ou moins expérimentés de l'autre - ces derniers se serrent les coudes pour aider les patients et supporter les épreuves qu'ils ont traversées avant d'atterrir ici. 
Grace
(Brie Larson)

Parmi les éducateurs se trouve Grace, jeune femme en couple avec son collègue Mason, qui a lui-même grandi dans une famille adoptive. Elle lui a caché son propre passé douloureux au cours duquel elle a perdu sa mère très jeune puis été victime de la violence (y compris sexuelle) de son père. Mais ce dernier est sur le point de sortir de prison à la faveur d'une libération conditionnelle.
Nate
(Rami Malek)

L'équipe accueille dans ses rangs Nate, un étudiant désireux de connaître une "expérience de vie" auprès des jeunes, ce qui suscite quelques tensions parmi eux, comme le jeune noir Marcus qui n'apprécie pas d'être considéré comme une curiosité mais qui redoute surtout, alors qu'il va bientôt avoir 18 ans, de sortir de là alors qu'il entretient des rapports conflictuels avec sa mère et ne veut pas vivre à nouveau à ses crochets.
Marcus et Mason
(Keith Stanfield et John Gallagher Jr.)

Au même moment, Jayden, une adolescente, est placée au foyer grâce à un ami d'un psychologue. Grace la remarque aussitôt à cause de son caractère rebelle mais aussi de leur talent de dessinatrice commun : elle devine que ce moyen d'expression pourrait lui permettre d'expliquer ses difficultés existentielles et les scarifications qu'elle s'inflige. En fait, la jeune fille lui ressemble quand elle avait le même âge et pour cause : elle aussi est abusée sexuellement par son père.
Jayden et Grace
(Kaitlyn Dever et Brie Larson)

Comme rattrapée de toutes parts par ses fantômes, Grace se demande si elle pourra assumer d'être l'épouse de Mason et la mère de leur enfant...
Mason et Grace
(John Gallagher Jr. et Brie Larson)

Le premier film de Destin Daniel Cretton est une production indépendante, tourné avec un petit budget, avec un casting combinant acteurs professionnels et amateurs. Mais les bonnes fées se sont penchées sur lui car cette pépite a d'abord connu les honneurs unanimes de plusieurs festivals avant d'être exploité en salles : ainsi le festival de Locarno lui décerna trois prix - oecuménique, jury international, interprétation féminine.
  
Short Term 12 renoue avec le meilleur du cinéma tel qu'il résiste en dehors des grands studios, véritable vivier de talents, encouragé par le festival de Sundance (créé par Robert Redford). Un espace à part dans le paysage Outre-Atlantique où il est possible d'aborder des sujets parfois plus difficiles, plus réalistes, donnant à voir une autre Amérique, celle des déclassés, des gens ordinaires, d'un pays dont le système social est très inégalitaire... Mais capable de générer des héros du quotidien.

Le cinéaste n'a pas eu à chercher bien loin pour trouver l'inspiration puisqu'il a lui-même été éducateur dans un foyer identique à celui qu'il a filmé, durant une année sabbatique prise au cours de ses études universitaires : son double sur pellicule est donc le personnage incarné, avec sobriété et justesse, par Rami Malek (qui a depuis acquis la notoriété grâce à la série télé Mr. Robot, diffusée sur USA Network), dont l'expérience le bouleverse profondément. 

Il ne suffit pourtant pas de connaître un tel milieu pour réussir un film et c'est bien grâce à la finesse de son écriture que Cretton transforme l'essai : il traite des failles de ses protagonistes avec une pudeur remarquable en soulignant que celles-ci trouvent toujours leurs origines dans une enfance malheureuse, des épreuves traumatisantes. Fuyant le pathos, il pose son histoire avec une légèreté inattendue au début (le jeune Sammy tente de fuguer mais il s'agit plus d'un jeu pour tester la réactivité des encadrants), ce qui lui permet ensuite de cueillir le spectateur avec des portraits poignants, terribles, d'adolescents victimes de sévices évoqués sans détour - mais sans complaisance non plus.

La caméra serre souvent au plus près les comédiens et capte des prestations saisissantes, qui provoquent le frisson. Les amateurs sont formidables, en particulier Keith Stanfield qui interprète Marcus, graine de violence à fleur de peau, mais qui, une fois sorti du foyer, connaîtra une histoire aussi inattendue que réjouissante - on quitte donc le film avec le même sourire qu'en y entrant.

Remarquablement accompagnée par son excellent partenaire John Gallagher Jr., Brie Larson est la grande révélation de l'affaire : aperçue dans Scott Pilgrim vs The World (Edgar Wright, 2010), Don Jon (Joseph Gordon-Levitt, 2013), The Spectacular Now (James Ponsoldt, 2013), l'actrice de 24 ans à l'époque est extraordinaire. Elle livre une interprétation toute en nuances de cette jeune femme à qui la vie n'a pas fait de cadeaux et qui traverse une série d'obstacles la renvoyant à son passé. Elle ne verse jamais dans l'hystérie, au contraire Grace bout intérieurement, tombe mais se relève toujours, se bat contre elle-même, ses démons, essaie de communiquer à son tour comme elle cherche à faire parler ses patients et comme l'encourage son amant. Lorsqu'elle fend enfin l'armure, cela aboutit à une scène de délivrance spectaculaire, à coups de batte de base-ball contre une voiture. Hollywood n'a pu laisser filer cette future grande en lui décernant cette année l'Oscar de la meilleure actrice (pour Room de Lenny Abrahamson) et elle alterne désormais petites productions et grosses machines (Kong : Skull Island, un prequel de King Kong l'an prochain, et elle sera Captain Marvel en 2019 pour Marvel Studios). Une carrière qui ressemble à celle, triomphale, de Jennifer Lawrence...

Emouvant mais toujours mesuré, poignant sans grandes effusions, States of Grace est une oeuvre délicate et forte, un très beau film, simple, sincère et généreux. On n'oubliera pas de sitôt cette héroïne qui file dans la nuit sur son vélo autant au secours de sa protégée que d'elle-même.