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mercredi 17 août 2016

Critique 989 : UNCANNY X-MEN #135-138, de Chris Claremont et John Byrne

Et voici la fin de la saga du Phénix noir, avec les trois derniers épisodes de cet arc et le 138ème épisode de la série, la vraie conclusion de cette histoire.
 Uncanny X-Men #135 : Dark Phoenix !
(Juillet 1980)
 Uncanny X-Men #136 : Child of Light and Darkness !
(Août 1980)
 Uncanny X-Men : The Fate of the Phoenix !
(Septembre 1980)
Uncanny X-Men #138 : Elegy
(Octobre 1980)

Jean Grey s'abandonne à l'ivresse du pouvoir corrupteur de la force Phénix et, après avoir administré une correction aux X-Men, qui tentaient de la raisonner, elle s'envole pour parcourir l'univers.
Afin d'alimenter en énergie le feu qui la dévore, elle consume une étoile et entraîne ainsi la mort de plusieurs planètes, dont l'une était habitée, puis désintègre un vaisseau patrouilleur de la garde impériale Shi'Ar. Lilandra en est avertie et décide immédiatement d'organiser des représailles.
De retour sur Terre, Jean se rend chez ses parents mais, lisant télépathiquement la peur qu'elle leur inspire, elle les quitte rapidement. Les X-Men l'attendent pour essayer de la maîtriser grâce à un gadget élaboré par le Fauve. Toutefois, il faudra l'intervention du professeur Xavier pour bloquer mentalement son terrible pouvoir.
La situation semble apaisée lorsque toute l'équipe est téléportée dans un croiseur Shi'Ar où Lilandra annonce que Jean Grey doit être exécutée pour les crimes du Phénix noir et préserver l'univers de nouveaux carnages. Charles Xavier défie alors à la garde impériale pour sauver son élève.
Le combat est dramatique : le Fauve, Colossus, Wolverine, Diablo, Angel, Tornade sont défaits par un adversaire plus nombreux, puissant, expérimenté et organisé. Acculée, Jean Grey préfère se suicider pour que Cyclope soit épargné.
Lors des obsèques de sa bien-aimée, Scott Summers se remémore toute sa carrière au sein des X-Men. Il annonce ensuite au groupe et au Pr X qu'il démissionne. Au même moment, Kitty Pryde est déposée en taxi devant l'école pour jeunes surdoués Charles Xavier, où elle va apprendre à exercer son pouvoir et s'intégrer aux humains, selon l'idéal de l'établissement.

La mort dans les comics est une figure de style, mais souvent malmenée : en effet, nombreux sont les héros (et les vilains) fauchés et qui ont ressuscité. Parfois ils ont maquillé leur décès, parfois ils n'étaient que blessés, parfois ils ont réellement passé l'arme à gauche mais ont bénéficié d'une seconde chance. En fin de compte, très peu sont "restés" morts, même si, quand ça a été le cas, quelques personnages y ont gagné en valeur (voir le Captain Marvel original de Marvel Comics, terrassé par un cancer dans un célèbre récit complet écrit et dessiné par Jim Starlin).

Quand Jean Grey est tombée dans le bras de la camarde, à l'époque, ce fut un choc pour les lecteurs, au moins comparable à la chute fatale de Gwen Stacy (que beaucoup considèrent comme l'événement marquant la fin de l'âge de l'innocence des comics publiés par Marvel). Peu après il y aura aussi l'exécution de Elektra par Bullseye dans le run de Frank Miller et Klaus Janson.

Mais Jean Grey (comme Elektra) sont revenues quelques années plus tard. On ne put plus mourir tranquille alors : désormais la pratique est devenue tellement courante qu'elle ne traumatise plus personne - au contraire, maintenant on parie plutôt sur quand le cher disparu va revenir, et, à la rigueur, comment. La vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie, mais la mort ne vaut plus grand-chose non plus...

Il faut rappeler cependant que ni Chris Claremont ni John Byrne ne voulaient sacrifier la belle rouquine, malgré les abominations qu'elle commet dans cette dernière ligne droite !

Pour bien apprécier le sort qui lui est réservé, un retour en arrière s'impose : l'idée initiale de Claremont et Dave Cockrum, lors de la relance de la série des mutants, était de faire de Jean Grey l'équivalent de Thor chez les X-Men. Ils n'aiment cependant ni l'un ni l'autre le pseudonyme de Marvel Girl, ni son costume vert avec ses bottes et son masque jaunes. Ils font donc d'une pierre-deux coups en la relookant et en lui attribuant des pouvoirs quasi-divins dans Uncanny X-Men #108 !

Quand John Byrne succède comme dessinateur à Cockrum, il déteste ce qui a été fait du personnage, et regrette la Jean Grey originelle, comme il affectionne les X-Men de la première génération (ainsi réintégrera-t-il Angel à l'équipe). Mais l'artiste doit composer avec la volonté du tout-puissant editor de l'époque, Jim Shooter, qui veut en profiter pour mettre en scène la corruption de l'héroïne au point qu'elle devienne malfaisante : il n'est plus question de comparaison avec Thor, mais d'aboutir à une sorte de Dr Fatalis des mutants. 

D'abord réticents, Byrne et Claremont se laissent séduire et exploitent ce retournement pour en faire le pivot de leur projet. Mais ils ne veulent tout de même pas que Jean Grey devienne une criminelle permanente et préparent une issue clémente : elle sera purgée de l'influence de la force Phénix au terme de l'aventure. 

Mais quand Shooter découvre cela, s'il est enthousiasmé par les pages dessinées par Byrne, la morale de l'histoire ne lui convient pas et exige une correction : il faut que Phénix paie pour le mal qu'elle a produit, quand bien même elle aurait agi sous influence. Claremont et Byrne se plient de mauvaise grâce à la décision de leur boss, tout en refusant que, comme il le suggère, Jean Grey soit emprisonnée par les Shi'Ar : cela obligerait forcément les X-Men à vouloir organiser son évasion. Les trois hommes tombent alors d'accord pour la tuer - ou plutôt pour qu'elle se suicide (une manière d'assumer ses actes). Plus tard, en 1984, pourtant sera publiée Phoenix : the untold story présentant la fin telle qu'envisagée initialement par le scénariste et le dessinateur (qui aura quand même fait tourner son partenaire en bourrique en le faisant sur-dialoguer la conclusion du #137).

Malgré ce rafistolage incroyable, l'impact de ce dénouement reste incroyable, d'une puissance dramatique peu commune. La laïus du Gardien confère une noblesse, certes simpliste, mais réelle au geste de Jean Grey. Mais cela aura provoqué des remous dans la fan-sphère de 1980 (déjà, des lecteurs menacèrent de mort les auteurs). En tout cas, c'est indéniablement la fin d'une ère pour les mutants. A mon sens, même la saga suivante et tout aussi réputée, Days of future past, n'égale celle du Phénix noir et son issue mélodramatique.  

Cette fin sera aussi celle du tandem Claremont-Byrne : il est aujourd'hui établi que ces deux collaborateurs, dont la complicité apparente aboutissait à de tels sommets, ne s'appréciaient pas. Claremont a toujours été loué pour son professionnalisme et son élégance (Alan Davis le cite comme un modèle par exemple, le scénariste est très respecté par les générations qui lui ont succédé). Byrne est un ogre génial mais infernal, qui s'est mis à dos une bonne partie du milieu : très vite, il s'est immiscé dans l'élaboration et la rédaction des épisodes de la série, aspirant à devenir un auteur complet, contrôlant au maximum les titres dont il avait la responsabilité. On ne peut s'empêcher de considérer l'ingratitude de Byrne envers Claremont qui a quand même toujours composé avec lui, ses idées, son sale caractère, son manque de solidarité, ses accusations (le dessinateur lui reprochait de trop s'approprier les personnages de ses collègues... Alors que lui-même se lamentera ensuite de ne pas disposer de certains protagonistes à sa guise). 

La suite, on la connait aussi : Byrne, désormais star adulé par les lecteurs et chouchouté par Marvel, négocie sa sortie en obtenant les Fantastic Four, qu'il gratifiera d'épisodes exceptionnels. Quant à Claremont, il est soulagé de renouer avec Cockrum, puis d'écrire pour Paul Smith, John Romita Jr, Marc Silvestri - même si son règne de 17 ans sur la franchise mutante s'achèvera dans la douleur... Tout comme la carrière de son meilleur ennemi, Byrne, se poursuivra dans le tumulte.

Extraordinaire de relire ces épisodes en ayant en tête la relation si terrible de ces deux-là. Impossible de deviner que le long flash-back auquel se livre Scott Summers dans le sublime #138, cette Elégie admirable et si émouvante aient été produits dans des conditions pareilles. Mais peut-être était-ce là le vrai génie de Claremont, Byrne et Shooter : savoir masquer leurs différends pour cueillir les fans avec une conclusion aussi remarquable.

mardi 16 août 2016

Critique 987 : UNCANNY X-MEN #132-134, de Chris Claremont et John Byrne

 Uncanny X-Men #132 : And Hellfire is their name !
(Avril 1980)
 Uncanny X-Men : Wolverine - alone !
(Mai 1980)
Uncanny X-Men #134 : Too late, the heroes !
(Juin 1980)

Cyclope décide, sans demander son avis au professeur Xavier, de l'emmener avec les X-Men au Nouveau-Mexique où réside Warren Worthington III alias Angel. Là-bas, il se confie à son ami sur la situation critique que traversent l'équipe mais aussi Jean Grey. Celle-ci les interrompt et, seul avec Scott Summers, établit un lien psionique entre eux qui leur permettra de rester en contact en permanence.
Cette prévention ne suffira pourtant pas à éviter la catastrophe qui attend les mutants de retour à New York où ils ont obtenu, grâce à l'entregent de Warren Worthington III, d'être invités à une soirée du Club des Damnés. Les membres du cercle intérieur de cette loge les y attendent : Sebastian Shaw, Harry Leland, Donald Pierce et Jason Wyngarde qui possède désormais Jean Grey grâce à ses illusions.
Tornade, Colossus, Diablo et Cyclope tombent rapidement sous les coups de leurs adversaires. Seul Wolverine leur échappe, mais il est considéré comme mort, noyé dans les égouts. C'est pourtant une erreur car le mutant griffu resurgit et sonne l'heure de la revanche. Jean se délivre de l'emprise du Cerveau avant que la puissance corruptrice du Phénix noir se déchaîne contre les X-Men...

Ces trois épisodes forment une sorte d'Acte II sur les trois que compte la saga du Phénix Noir : Chris Claremont et John Byrne montent en régime et livrent des séquences extraordinaires, d'une intensité narrative et graphique jusqu'alors inédites dans la série.

Il est d'abord intéressant de noter que Cyclope prend les choses en main et c'est une initiative heureuse des auteurs car le personnage subissait trop la direction autoritaire du Pr. X. Or, Scott Summers n'est pas l'élève décevant que le mentor des X-Men lui reproche : on a pu constater précédemment ses qualités de stratège, de meneur et de combattant (notamment dans la bataille contre Proteus). Son plan sera-t-il parfait pour autant ? Non, mais il fournira le prétexte à un enchaînement de péripéties qui, de toute façon, était inévitable. Le lecteur s'en doute : le mal est fait, cela finira mal.

Mais le brio de la conduite du récit de Claremont et Byrne tient à cet art consommé de faire souffler le chaud et le froid. Lorsque tout semble désespéré, l'espoir renaît... Pour mieux préparer une nouvelle épreuve. Sadique, certes, mais n'est-ce pas le ressort des comics super-héroïques que de jouer avec les nerfs de ses personnages et du lecteur, de sans cesse les tourmenter ? En la matière, cet arc de la série est un sommet du genre.

L'affrontement attendu entre les X-Men et le Club des Damnés tient toutes ses promesses, même si, en définitive, il se déroule en deux manches rapides. Le coeur de l'intrigue reste la corruption de Jean Grey, c'est le vrai fil rouge et on assiste là à son basculement du "côté obscur de la force" en même temps que nous est révélée le véritable visage de Jason Wyngarde : il s'agit du Cerveau, en fait un des ennemis de la première génération des mutants. On apprend aussi comment ses illusions ont si bien fonctionné sur un esprit aussi puissant que celui de Jean Grey (un gadget confectionné par Emma Frost pour pénétrer plus efficacement les pensées refoulées de sa victime).

Si justement Emma Frost a (trop) vite disparu de la partie (à la fin du #131), ses acolytes du Club offrent un panel choisi de canailles impressionnantes : leurs pouvoirs sont originaux et redoutables - spécialement Sebastian Shaw, un des méchants les plus coriaces qui soit (il tire sa force des coups qu'on lui donne, ce qui le rend presque impossible à vaincre).

La grande scène de cet Acte II reste bien entendu celle où le lecteur voit Wolverine émerger des égouts après avoir craint sa mort : John Byrne en tire une image iconique qui marquera au fer rouge tous les fans - et sera reproduite, en un élégant et jubilatoire clin d'oeil par John Cassaday dans le run de Astonishing X-Men écrit par Joss Whedon 34 ans plus tard, mais cette fois avec Kitty Pryde sur le pied de guerre. En voyant le griffu annoncer que c'est à son tour de jouer, le lecteur frissonne en sachant qu'il ne fera pas de quartier, mais c'est un délicieux frisson car il nous assure que les méchants vont souffrir et par la main du plus sauvage des X-Men.

Entretemps, Cyclope frôlera lui aussi la mort, d'une manière plus stylisée mais aussi glaçante. A cet instant, la déchéance de Phénix semble irréversible. Claremont et Byrne lui accordent un bref sursis, qui devient un geste symbolique car alors les deux auteurs songent à terminer la saga sur une fin sinon plus positive, en tout cas plus ouverte qu'elle ne le sera. Mais j'y reviendrai plus tard...

La chute de ces trois chapitres est terrible, spectaculaire - mais prévisible : il suffit d'observer la façon dont Jean Grey châtie Jason Wyngarde, c'est bien pire qu'un coup de griffes de Wolverine ! Byrne, là encore, ne déçoit pas en injectant toute la puissance formelle requise pour ce cliffhanger : je suis toujours stupéfait par son habileté à produire ce type d'image en la faisant si bien correspondre au script. On a là la démonstration de la fluidité entre le texte (auquel il participe activement) et le dessin comme seuls les grands duos de la BD en sont capables. L'encrage de Terry Austin souligne les effets à la perfection et la colorisation, qui a pourtant majoritairement mal vieilli, de Glynis Wein contribue aussi beaucoup à l'impact de ces plans.

"Too late, the heroes !" prévient le 134ème épisode : effectivement, les X-Men ne sont pas au bout de leur peine - et le lecteur n'en sortira pas indemne non plus...   

lundi 15 août 2016

Critique 985 : UNCANNY X-MEN #129-131, de Chris Claremont et John Byrne

1980 : la décennie s'ouvre sera pour la série Uncanny X-Men avec ce qui reste, sans doute, sa plus célèbre collection d'épisodes, celle qui sera ensuite appelée la Dark Phoenix Saga, la saga du Phénix noir. 
Cet arc narratif qui court officiellement sur neuf chapitres a en vérité commencé durant l'année précédente grâce à un des fameux subplots qu'affectionnaient Chris Claremont et John Byrne, une intrigue secondaire impliquant en particulier Jean Grey depuis sa rencontre avec le mystérieux et séducteur Jason Wyngarde au Nord de l'Ecosse. 
Les auteurs abordent donc en Janvier la dernière ligne droite de ce récit qui connaîtra un climax dramatique et inoubliable, en particulier pour les lecteurs de ma génération. J'ai choisi de découper mes critiques en trois parties pour les rendre plus "digestes" et en espérant faire mieux apprécier la progression narrative de cet arc : dans une première entrée, ce seront donc les épisodes 129 à 131 qui seront traités, lorsque les X-Men vont faire la connaissance du Club des Damnées et que le personnage d'Emma Frost apparaît pour le première fois ; ensuite ce seront les épisodes 132 à 134 et l'affrontement entre ces deux factions de mutants ; et enfin les épisodes 135 à 138 avec le sort réservé à Jean Grey - j'ai voulu conclure avec le numéro intitulé Elégie, le vrai dénouement de cet ensemble, curieusement écarté du recueil original.
Si vous avez déjà lu tout cela, vous partagerez, j'espère, mon enthousiasme intact. Si ces critiques vous donnent envie de découvrir cette saga, j'en serais fier et je vous promets une lecture mémorable.
*
 Uncanny X-Men #129 : God spare the child...
(Janvier 1980)
 Uncanny X-Men # 130 : Dazzler
(Février 1980)
Uncanny X-Men # 131 : Run for your life !
(Mars 1980)

Les X-Men quittent l'île de Muir après leur victoire contre Proteus, le fils de Moira McTaggert auprès de laquelle Sean Cassidy/le Hurleur a décidé de rester puisqu'il a perdu son pouvoir sonique.
De retour à Westchester, l'équipe retrouve avec joie le professeur Charles Xavier. Mais l'ambiance se tend vite quand leur mentor reprend la direction des opérations, imposant une discipline de fer car il estime que Cyclope a échoué sur ce point.
C'est alors que l'ordinateur Cérébro localise deux nouveaux mutants : l'un à New York (où se rendent Diablo, Cyclope et Phénix), l'autre à Chicago (où partent Tornade, Colossus, Wolverine et le Pr. X).
Les deux groupes sont attaqués par les sbires du Club des Damnés, une société secrète bicentenaire composée de riches membres mutants, à laquelle s'est lié Jason Wyngarde contre la promesse d'assujettir Jean Grey.
L'issue de ces premières batailles tourne à l'avantage des X-Men mais de justesse. Et Tornade comme Cyclope ont remarqué un changement sensible et inquiétant de la personnalité de Jean, même si l'adolescente Kitty Pryde choisit d'intégrer l'école de Xavier...

Ces trois premiers épisodes illustrent déjà parfaitement la monté en puissance de l'intrigue. Tout d'abord, les retrouvailles entre les X-Men et Charles Xavier sont vite pliées et aboutissent à une tension immédiate : le mentor télépathe considère que les membres de l'équipe travaillent mal ensemble et désigne Cyclope comme responsable de cet échec tactique. Scott Summers encaisse, mais pour une forte tête comme Wolverine, ce serrage de vis passe beaucoup plus mal.

Néanmoins, Chris Claremont et John Byrne ne s'attardent pas sur ces atermoiements : la crise couve, il faut en profiter pour précipiter les héros dans une tourmente encore plus grande, en les envoyant à la rencontre de deux nouveaux mutants.

Si l'entrée en scène de Dazzler ne sera pas exploitée au-delà des épisodes 130-131 (le personnage deviendra membre de l'équipe beaucoup plus tard, sans s'imposer vraiment, sans doute victime de ses origines trop attachées au succès musical d'alors, le disco, avec un look daté et des pouvoirs au potentiel spectaculaire improbable), en revanche l'apparition de Kitty Pryde est une riche idée : trente-six après, elle est restée une des mutantes favorites des lecteurs, traversant les époques tout en grandissant vraiment (phénomène rare dans la temporalité des comics), devenant à son tour une des guides des mutants, puis s'émancipant de cette famille (elle intervient actuellement dans la partie cosmique de Marvel aux côtés des Gardiens de la Galaxie). C'est à l'image de son pouvoir : elle a su traverser les années comme elle traverse les murs.

L'autre choc réside dans la création d'Emma Frost, et par extension dans l'incarnation du Club des Damnés : Claremont et Byrne se doutaient-ils que ces deux éléments allaient là aussi pendant très longtemps peupler l'univers des X-Men, inspirant les auteurs les plus divers et alimentant des sagas passionnantes ? A priori pourtant, ça ne me semblait pas gagné : cette bande de mondains vêtus comme des nobles décadents dont la "Reine Blanche" emprunte son look so sexy à celui d'Emma Peel dans un épisode fameux de Chapeau melon et bottes de cuir (avec, déjà, la mention d'un Hellfire club), dont le projet peu original est de conquérir le monde en faisant commerce du gène mutant grâce aux X-Men destinés à devenir leurs cobayes, fait presque sourire. Mais les auteurs savent les rendre plus menaçants que risibles et le lecteur ne doute pas longtemps qu'ils vont causer de sérieux et durables ennuis aux héros.

Patiemment, les efforts de Claremont et Byrne pour souligner le glissement de Jean Grey vers une attitude psychotique portent leurs fruits : la gentille rouquine, mignonne mais un peu gourde de la première génération des X-Men, est devenue, d'abord avec le redesign de son costume par Dave Cockrum, puis sous le crayon de Byrne, une créature pulpeuse et dangereuse (l'artiste appliquant toujours la même méthode pour ce résultat : il dessinait les femmes nues et ajoutait les lignes de leurs costumes ensuite - imparable !). La manière dont elle détruit une voiture, altère les atomes de ses vêtements pour être en tenue de combat, la forme même des bulles se modelant pour suggérer la déformation de sa voix à cause de la griserie causée par l'exercice de son pouvoir grandissant, tous ces éléments font saisir son évolution au lecteur avec concision.

Byrne met ces épisodes en images avec une redoutable énergie : la représentation des pouvoirs, l'impact des coups, le tumulte des sentiments, sont exprimés avec vivacité, dans des pages comportant peu de cases mais cadrées pour obtenir un effet le plus impressionnant possible. On devine facilement le plaisir particulier qu'il a à animer Wolverine, dont le caractère de rebelle a tout pour plaire à un public adolescent, alors que les autres X-Men sont plus dociles (Diablo, Tornade, et surtout Colossus, dont les lamentations en voix off sont rétrospectivement à la fois pénibles et comiques), voire austères (Cyclope, toujours aussi droit dans ses bottes, même quand il est franchement humilié par Xavier).

Ce n'est pourtant là qu'une mise en bouche : les trois épisodes suivants vont porter la préparation à ébullition...   

vendredi 5 août 2016

Critique 968 : UNCANNY X-MEN #122-128, de Chris Claremont et John Byrne

Et voici donc la seconde partie de la critique consacrée aux épisodes de Uncanny X-Men écrits et dessinés par Chris Claremont et John Byrne en 1979, soit sept nouveaux chapitres exceptionnels dans ce run historique.
 Uncanny X-Men #122 : Cry for the children !
(Juin 1979)
 Uncanny X-Men #123 : Listen - stop me if your heard it -
But this one will kill you !
(Juillet 1979)
 Uncanny X-Men #124 : He only laughs when I hurt !
(Août 1979)

Le professeur Charles Xavier assiste au couronnement de Lilandra à la tête de l'empire Shi'Ar tout en pressentant déjà que les responsabilités de sa bien-aimée vont l'éloigner de lui.
Jean Grey, qui s'est réfugiée sur l'île de Muir au Nord de l'Ecosse où elle est hébergée et aussi analysée pour ses pouvoirs mutants (augmentés depuis qu'elle est devenue l'hôte de la Force Phénix), cohabite avec Jamie Maddrox/l'Homme Multiple, Lorna Dane/Polaris et Alex Summers/Havok (le frère de Cyclope). Elle rencontre dans cet endroit isolé un séduisant touriste, Jason Wyngarde, dont elle devrait se méfier...
Pendant ce temps, à New York, les X-Men tentent de reprendre leurs marques (Logan revoit Mariko Yoshida, Peter Raspoutine traverse une période de doute, Kurt Wagner fréquente Amanda Sefton et Scott Summers flirte avec Colleen Wing). Mais, profitant qu'ils ont baissé leur garde, Arcade, le tueur à gages dirigeant le parc d'attractions mortelles Murderworld, les capture pour les éliminer, payé par Black Tom Cassidy et Caïn Marko/le Fléau.
Les mutants devront se surpasser pour s'en sortir, sans pour autant réussir à neutraliser leur adversaire cette fois-ci.

Comme un nouveau signe des ambitions grandissantes du duo Chris Claremont-John Byrne, cette histoire se déroule en trois parties et affirment les options entrevues auparavant : la plus manifeste étant l'établissement et le développement d'un subplot, une intrigue secondaire qui va conduire à l'arc narratif suivant mais aussi préparer le terrain pour les épisodes de 1980.

Dans le #122, les auteurs accordent une sorte de pause à leurs personnages, mais il faut se méfier de l'eau qui dort car tous sont en proie à des doutes sur leur situation et leur avenir. Cela commence par Colossus qui estime être un boulet dans l'équipe et que Wolverine va se charger de remettre en confiance, avec la finesse tout particulière qu'on lui connaît. C'est un plaisir, encore aujourd'hui, de relire ces digressions qui permettent d'humaniser les héros et d'entretenir la dynamique du groupe : Claremont et Byrne le font en peu de pages, dans des scènes rapidement menées, mais très efficaces.

Il y a toujours eu une fibre romantique, un côté soap opera dans la série, qui semble le fait de Claremont plus que de Byrne (guère réputé pour son sentimentalisme), et cela se traduit par la peinture de la vie amoureuse des personnages. Kurt Wagner/Diablo entretient une relation avec Amanda Sefton, et, plus surprenant, Scott Summers ouvre son coeur à Colleen Wing (partenaire avec Mysty Knight des aventures des "héros à louer", Luke Cage/Power Man et Iron Fist, que Claremont et Byrne ont animé auparavant) - cette dernière a du mérite de supporter celui qui n'est pas vraiment un soupirant très décontracté, devenu franchement morose depuis qu'il croit Jean Grey morte, et chef autoritaire, déjà rigide, des X-Men. On ne croit guère qu'ils vont aller loin ensemble et l'avenir le confirmera. Logan, lui aussi, devient étonnamment fleur bleue quand il se met à penser vie à deux en revoyant Mariko Yoshida.

Plus audacieux est le passage où Tornade se promène dans les bas quartiers, où elle vécut enfant, et découvre son ancien appartement occupé par de jeunes drogués : cette scène est saisissante en montrant des désoeuvrés abandonnés par les pouvoirs publics, comme le lui expliquent Luke Cage et Mysty Knight. Peut-être pas de quoi faire de la série un pamphlet social, mais tout de même, c'est frappant.

La suite de cette histoire replonge dans les codes du genre lorsque les X-Men sont piégés, capturés et malmenés par Arcade, un des vilains les plus extravagants de l'époque, avec son parc d'attractions mortelles. Avec le recul, c'est assez savoureux d'assister à la bataille des mutants contre cet adversaire, comme une métaphore anticipée de Disney et de ses propres animations alors que des rumeurs récurrentes annoncent que Marvel veut cesser d'exploiter la franchise "X" (puisque leur exploitation cinématographique est produite par Fox)...

 Par ailleurs, cette lutte contre Arcade contient des éléments peu inspirés, en particulier avec Colossus qui subit un lavage de cerveau express le travestissant en "Prolétaire" soviétique : certes, en 1979, la guerre froide fait encore rage entre l'Est et l'Ouest, les relations diplomatiques entre la Russie et les Etats-Unis sont très tendues, mais c'est peu dire que ce rebondissement a mal vieilli.

Graphiquement, Byrne livre des pages toujours aussi énergiques, son trait est mis en valeur par l'encrage de Terry Austin malgré la colorisation souvent criarde (tout ça aurait bien besoin d'une restauration) de Glynis Wein. Le nombre réduit de cases contribue au rythme soutenu de la narration visuelle tout comme la représentation percutante des pouvoirs (même si la rafale optique de Cyclope a des effets toujours aussi inexplicablement variable : capable à la fois de défoncer des murs que de chatouiller à peine la peau métallique de Colossus).

Ces réserves mises à part, ce triptyque est très divertissant. Mais ce qui va suivre est d'un tout autre niveau : une tétralogie époustouflante en guise de bouquet final pour 1979 !  
*
 Uncanny X-Men : There's something awful on Muir Island !
(Septembre 1979)
 Uncanny X-Men #126 : How sharper than a serpent's tooth...!
(Octobre 1979)
 Uncanny X-Men #127 : The quality of hatred
(Novembre 1979)
Uncanny X-Men #128 : The action of the tiger
(Décembre 1979)

Le Fauve retourne à l'institut Xavier car il a remarqué que les alarmes avaient été désactivées. Il découvre ainsi que les X-Men sont toujours vivants ! Et peut ainsi révéler à Cyclope que Jean Grey a survécu à leur aventure polaire contre Magnéto pour se retirer sur l'île de Muir. Scott Summers lui téléphone aussitôt mais, au bout de la ligne, un cri retentit.
L'équipe s'envole pour le Nord de l'Ecosse à bord du Blackbird et, une fois sur place, Moira McTaggert leur résume la situation : son fils, le mutant Proteus, s'est échappé mais, pour survivre, doit consommer des hôtes humains. Les X-Men, auxquels se joignent Polaris, Havok, et l'Homme Multiple, partent à la recherche du fugitif qui a investi le corps de son père, Joe.
La bataille fait rage à Edimbourg et les héros sont en difficulté face à cet adversaire qui peut déformer la réalité même. Toutefois, son pouvoir décline à mesure qu'il se déchaîne et, battant en retraite dans le château sur les hauteurs de la ville, il ne résistera pas à son duel contre Colossus. Moira sera réconfortée par le Hurleur tandis que les X-Men au complet se retrouvent enfin.

L'affrontement des X-Men contre Proteus est un chef d'oeuvre : non seulement il s'agit d'un des sommets du run de Claremont et Byrne, mais ces quatre épisodes demeurent parmi les plus mémorables de toute la carrière des mutants. Jusqu'au bout, l'issue du combat est indécise, les héros sont durement éprouvés, leur ennemi est suffisamment puissant et ses mobiles poignants pour que l'histoire comble le fan.

Le récit est développé comme une aventure horrifique, les possessions de Proteus et ce qu'il fait endurer à ceux qui se mettent en travers de sa route étant visuellement impressionnantes. Lorsqu'on voit Wolverine à ce point ébranlé par le fils de Moira McTaggert, on prend conscience que l'affaire ne sera pas facilement pliée.

Les deux auteurs ne cessent durant cette mini-saga d'entretenir le doute : rien ne semble pouvoir durablement freiner la progression du méchant et en même temps son comportement est intelligemment motivé. On le plaindrait presque... S'ils ne menaçaient nos mutants préférés, comme quand il est sur le point de dominer Tornade, ou qu'il réussit à bousculer Phénix.

Pour contrebalancer cette intensité dramatique, plutôt que d'accorder un peu de répit aux personnages et au lecteur, Claremont et Byrne choisissent au contraire de surenchérir : quand Cyclope veut relancer la traque mais que Wolverine, fragilisé, hésite, il le provoque et déclenche la rébellion de ses co-équipiers... Avant, in extremis, de calmer tout le monde en justifiant sa méthode comme une manière de soigner le mal par le mal, d'avoir forcé le groupe à réagir comme lors d'un entraînement dans la salle des dangers. 

L'occasion aussi d'admirer le découpage de Byrne : Cyclope y fait preuve de sa supériorité tactique exceptionnelle en tenant tête à plusieurs des siens, les enchaînements des plans sont d'une fluidité extraordinaire (sauf à un moment où Byrne aligne un champ-contre-champ maladroit), la percussion des coups portés et reçus est remarquablement rendu. Idem dans la bataille au coeur d'Edimbourg où, comme le disait l'accroche française "la réalité se révulse" : l'effet est saisissant, d'autant plus que Byrne se garde bien de décadrer n'importe comment, jouant plutôt sur l'horizontalité et la verticalité des cases, la distorsion des éléments du décor. Et le final est somptueux quand Colossus a enfin raison de Proteus dans un déferlement d'énergie très graphique.

Claremont donne à chacun des nombreux personnages son moment : Tornade seule face à Proteus dépouillé de son hôte, Havok et Cyclope joignant leurs forces pour l'écharper, Moira McTaggert déchirée entre son amour maternel et son devoir de protéger les civils de l'île de Muir... Du grand art !

1979 s'achève donc en apothéose (complétée aussi par un Annual grandiose dessiné par George Perez). Difficile de croire que l'année suivante sera encore supérieure, et pourtant en 1980, ce sera la publication du classique des classiques avec "la saga du Phénix noir" : il ne me reste plus qu'à préparer quelques notes pour une future entrée...

mercredi 3 août 2016

Critique 966 : UNCANNY X-MEN #117-121, de Chris Claremont et John Byrne

Il y a un peu plus de deux ans (en Février 2014 exactement), j'avais entrepris de rédiger une série de critiques sur le run de Chris Claremont et John Byrne sur Uncanny X-Men. J'avais couvert les épisodes #111-116 (Critique 411) puis n'étais pas allé plus loin alors que j'avais pris des notes pour quelques chapitres suivants.
Je vous propose donc de reprendre cette analyse en découpant l'année 1979 : voici les issues publiées de Janvier à Mai 1979 et réalisés par celle qui reste à mes yeux la meilleure équipe artistique de ce titre mythique de Marvel Comics.
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Uncanny X-Men #117 : Psi War !
(Janvier 1979)

Après leur départ de la Terre Sauvage, les X-Men (Cyclope, le Hurleur, Diablo, Wolverine, Colossus et Tornade) affrontent sur leur radeau une tempête. Mais un navire japonais leur porte secours...
A Westchester, Jean Grey, accablée par la mort de ses amis (dont elle a été séparée, avec le Fauve, après leur dernier combat contre Magnéto), quitte l'institut de Charles Xavier. Ce dernier est aussi atteint par la perte de ses élèves mais il bénéficie du réconfort de Lilandra, l'impératrice Shi'Ar, à laquelle il raconte la première fois qu'il a dû se battre contre un autre télépathe : Amahl Farouk, chef des voleurs du Caire...

L'année 79 démarre avec cet épisode qui, tout en entretenant le malentendu sur la mort de l'équipe des X-Men, explore ses conséquences sur les personnages de Jean Grey et, surtout, de Charles Xavier. 

Avec le recul, on se demande encore pourquoi le groupe mené par Cyclope n'a tout simplement pas, dès qu'il l'a pu, téléphoné à Westchester pour rassurer son mentor et leur co-équipière. Mais cette bourde narrative a aussi permis à Chris Claremont et John Byrne (celui-ci étant désormais crédité comme co-scénariste à part entière. Claremont rédige les dialogues en plus d'élaborer avec son artiste les intrigues) de développer des aventures palpitantes et spectaculaires.

Cette Guerre Psi offre donc à Charles Xavier le premier rôle, une rareté, à l'occasion d'un long flash-back, dans lequel les auteurs montrent Ororo Munroe, la future Tornade encore gamine, voleuse à la tire au Caire avant l'apparition de ses pouvoirs. Le défi de l'épisode consiste à représenter de manière efficace les pouvoirs mentaux du fondateur des X-Men, un exercice délicat : en effet, les mutants se distinguent par des facultés visuellement très fortes (les griffes de Wolverine, la téléportation de Diablo, la peau métallique de Colossus, les éléments naturels manipulés par Tornade, la rafale optique de Cyclope), mais comment exploiter la télépathie aussi démonstrativement ?

La réponse est donnée principalement par Byrne qui en fait un terrain de jeu basé sur des illusions baroques qui contrastent avec une chute très sobre mais marquante. C'est très malin, même si, curieusement, peu de dessinateurs réutiliseront cela ensuite... Ce qui peut expliquer que Charles Xavier ait plusieurs fois été écarté puis finalement tué (a priori définitivement : on ne l'a plus revu depuis son exécution dans la saga Avengers vs X-Men il y a déjà trois ans - une éternité dans le temps des comics).

Fin de la parenthèse : la suite va se concentrer à nouveau, logiquement, légitimement, à l'équipe.
Uncanny X-Men #118 : The Submergence of Japan
(Février 1979)
Uncanny X-Men #119 : 'Twas the night before Christmas...
(Mars 1979)

Les X-Men arrivent au Japon où Cyclope retrouve son ancien camarade Sunfire. Celui-ci a fort à faire contre Moïse Magnum, un mégalomane doté de puissants pouvoirs, menaçant de détruire l'île si on ne lui en confie pas la gouvernance.
L'équipe infiltre une base artificielle sous-marine où Magnum dirige ses opérations et le Hurleur sacrifie ses pouvoirs pour réussir à le vaincre dans un duel dramatique. Pour les remercier de leur aide, Sunfire confie aux X-Men un jet privé à bord duquel ils vont gagner Anchorage.

Chris Claremont et John Byrne, il faut le rappeler, ne sont pas encore à cette époque ce tandem capable de produire une longue suite d'épisodes formant une saga : ils sont en rodage et, même s'ils sèment des indices pour le long terme, ils doivent encore faire leurs preuves. C'est d'autant plus remarquables qu'ils sont édités par Roger Stern et Jim Shooter, deux fortes têtes, véritables directeurs artistiques de la série qui doivent confirmer le succès du titre.

Comme l'année précédente, Claremont et Byrne construisent donc des pièces en deux-trois actes où leurs fameux subplots (les intrigues secondaires) sont encore timides. Le séjour des X-Men au Japon et leur bataille contre Moïse Magnum (quel nom !) est un parfait exemple de ce qu'est la série en Février 79 : ce diptyque est à la fois un concentré d'action et une nouvelle étape de cette espèce d'Odyssée des X-Men depuis leur combat contre Magnéto. Il y a eu ainsi auparavant l'escale mouvementée en Terre Sauvage.

C'est surtout la présence de Sunfire, qui a été membre des X-Men avant la refonte éditoriale du titre, dans cette classe intermédiaire après les premiers mutants (Cyclope, Marvel Girl, Iceberg, le Fauve, Angel) et des membres éphémères (comme Havok, Polaris), qui singularise cette histoire : le personnage représente une sorte de trait d'union entre ce qui a précédé la relance impulsée par Len Wein et ce qu'écrit désormais Claremont avec Byrne. Le champion atomique du Japon est un autre de ces personnages dont Marvel n'a longtemps pas su quoi faire (Rick Remender l'a vraiment exploité dans ses Uncanny Avengers, mais il a depuis à nouveau disparu des radars) : doté d'un sale caractère, individualiste et orgueilleux, mais aussi très (trop ?) puissant, il n'est pas simple à intégrer dans un team-book et pas assez populaire pour avoir ni sa propre série ou être incontournable ailleurs.

De façon assez symptomatique, il se fait encore une fois voler la vedette ici puisque c'est le Hurleur qui dénoue la situation dans une scène d'une grande intensité dramatique, et qui aura des répercussions très durables. Byrne illustre d'ailleurs son sacrifice avec une emphase mémorable, marquant les lecteurs pour longtemps.

La prochaine étape de l'épopée va confirmer le mouvement crescendo de la série avec l'introduction de nouveaux personnages inoubliables et une opposition formidable. Attention : classique en vue ! 
Uncanny X-Men #120 : Wanted Wolverine ! Dead or alive !
(Avril 1979)
Uncanny X-Men #121 : Shoot-out at the Stampede !
(Mai 1979)

Les X-Men atteignent Anchorage au Canada en provenance du Japon. Mais dès leur arrivée, ils sont attaqués par la Division Alpha qui capture Diablo et, surtout, Wolverine.
En pistant leur signature énergétique, Cyclope, Colossus, et Tornade (le Hurleur, ayant perdu ses pouvoirs soniques est sur la touche) retrouvent leurs agresseurs sur la patinoire de Calgary. Une bataille éclate entre les deux formations mais Wolverine y met un terme en acceptant d'être reconduit au Département X qu'il a déserté.
Mais le griffu s'en échappera assez vite pour éviter aux X-Men de retourner le récupérer...

Ces deux nouveaux épisodes me paraissent être LE tournant du run de Chris Claremont et John Byrne, ce moment où la série, sous leur direction, décolle et s'envole vers des sommets qu'elle ne quittera plus.

L'ambition de cette intrigue tranche radicalement avec ce qui a précédé : l'argument principal - Wolverine recherché par le Département de la Défense canadien - est un prétexte à la fois simple et imparable pour donner une ampleur au titre. Les X-Men ont certes affronté, avec Claremont et Byrne, des ennemis d'envergure (l'immanquable Magnéto, Sauron et Garokk, Moïse Magnum) mais leur opposer une autre équipe, équivalente en puissance, en diversité, bien entraînée, c'est une manière audacieuse de les jauger.

L'Alpha Flight est aussi le signe le plus manifeste que Byrne est devenu le co-auteur de la série : bien qu'anglais, il a grandi au Canada et en créant des super-héros mutants pour ce pays, il a imaginé comme une extension symbolique de lui-même. Au point qu'en 1983, le dessinateur sera sollicité par Marvel pour leur donner une série propre : il aura maintes fois l'occasion ensuite d'expliquer qu'il l'a animée à contrecoeur, sans jamais être satisfait du résultat, parfois spoilé par son éditeur, et l'abandonnant brusquement (mais en étant quand même, à la même époque, en charge des Fantastic Four, ce qui représentait déjà beaucoup de boulot)... N'empêche, quelle trouvaille formidable (et quelle série épatante ce fut) !

La pleine page présentant Vindicator, Aurora, Véga, Sasquatch, Shaman, Harfang en impose toujours autant et, même si, tout compte fait, leur bagarre contre les X-Men tient en peu de pages et se conclut un peu trop subitement, cette histoire est devenue et reste un classique indémodable, toujours aussi jubilatoire, de la série. Tout ça en seulement une quarantaine de planches !

On est à peine à la mi-temps de la "saison" 1979 et le meilleur reste à venir dans les sept prochains épisodes. Stay tuned ! (Promis, cette fois, je ne laisserai pas deux ans s'écouler avant de vous livrer mes impressions sur ce run...)  

dimanche 10 mai 2015

Critique 614 : AVENGERS - NIGHTS OF WUNDAGORE, de David Michelinie, Mark Gruenwald, Steven Grant et John Byrne


AVENGERS : NIGHTS OF WUNDAGORE rassemble les épisodes 181 à 187 du premier volume de la série, écrits par David Michelinie (# 181-184) avec Mark Gruenwald et Steven Grant (pour l'intrigue des # 185-187) et dessinés par John Byrne, publiés en 1979 par Marvel Comics.
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- Avengers # 181-184 (Histoire et dialogues de David Michelinie, dessins de John Byrne) - En rentrant au manoir des Avengers après une séance au cinéma, Wonder Man et le Fauve sont attaqués par le nouveau système de sécurité de la demeure, installé par Scott Lang (un employé de Tony Stark).
Une réunion est organisée par Henry Peter Gyrich, l'agent de liaison du gouvernement qui est présent pour annoncer aux Avengers que, s'ils veulent conserver leurs privilèges, leur groupe ne doit plus compter que sept membres, choisis par l'administration en place. 
L'équipe sera donc composée de Iron Man, la Vision, Captain America, Scarlet Witch, le Fauve, la Guêpe et (surprise) le Faucon (ce qui provoque la colère de Hawkeye).  
Très vite, ils sont attaqués par une force extérieure qui s'en prend psychiquement à Quicksilver puis Scarlet Witch. Leur adversaire est localisé grâce à sa signature énergétique par Jocaste, l'androïde, et se révèle être un vieux gitan qui déclare être le père de Pietro et Wanda (dont la généalogie a toujours été incertaine).
Au terme d'une brève bataille, ils acceptent de le raccompagner en Transie dans l'espoir dans apprendre plus.
Peu après, Clint Barton croise la route de l'Homme-Absorbant en cavale et cherche à l'arrêter. Leur affrontement dégénère vite et les Avengers viennent à sa rescousse. Au terme d'une lutte qui cause beaucoup de dégâts sur les docks, les héros échouent pourtant à capturer leur adversaire qui voulait gagner l'Amérique du Sud à bord d'un cargo en ayant pris une jeune femme en otage.

- Avengers # 185-187 (Histoire de Mark Gruenwald et Steven Grant, dialogues de David Michelinie, dessins de John Byrne) - Wanda et Pietro ont gagné la Transie avec Django Maximoff, le vieil homme russe qui prétend être leur père. La nuit venue, dans l'auberge où ils se sont arrêtés, Wanda reçoit la visite du mystérieux magicien Mordred, prêt à lui révéler toute la vérité sur son passé familial. Mais c'est un piège car cet inconnu sert une entité malfaisante en provenance du mont Wundagore voisin et en relation avec les expériences du Maître de l'Evolution. Lorsque Quicksilver découvre la disparition de sa soeur, ils alertent les Avengers.

Alors que Panini Comics vient de republier une partie de ces épisodes dans la nouvelle version de sa revue Marvel Classic (les épisodes 181-182 et 185-188. Pour trouver les épisodes 183-184, il faut se procurer l'Anthologie Nous sommes les Avengers, publiée pour profiter du film Avengers : l'ère d'Ultron), je me suis procuré ce recueil pour relire ces histoires découvertes, il y a bien longtemps dans un double album chez Arédit.

L'intérêt principal de cette saga est d'avoir clarifié pour la première fois les origines familiales de Scarlet Witch (Wanda Maximoff) et Quicksilver (Pietro Maximoff), et il est intéressant de s'y replonger au moment où Rick Remender dans sa série Uncanny Avengers procède à leur remaniement (plus motivé, semble-t-il, pour enquiquiner la Fox que pour des considérations artistiques puisque le studio, qui exploite les mutants au cinéma, empêche les studios Marvel d'utiliser le terme "mutants" dans la franchise Avengers sur grand écran). 

Toutefois, avant d'en arriver au coeur de l'album, David Michelinie, seul aux commandes, a le temps de développer une première intrigue aussi instructive et palpitante quand il met en scène Henry Peter Gyrich forçant les Avengers à réduire leur nombre pour continuer d'agir dans la légalité.
Déjà, à cette époque (mais en vérité, c'est comme ça depuis toujours), on pouvait constater que l'équipe accueillait tout le monde et que sa composition variait régulièrement. La chose amusante réside dans le fait qu'à peine reconfiguré, le groupe évolue tout de suite puisque Scarlet Witch est neutralisée, puis que Hawkeye a droit à un dernier coup d'éclat dans la bagarre contre l'Homme-Absorbant à laquelle participe Ms Marvel, avant que la Vision soit obligé de rester de garde et que Wonder Man le supplée sur le terrain. Bref : essayer de figer les Avengers dans leur nombre est impossible, il y en a toujours un qui traîne avant de partir, un autre qui déclenche une baston avec un fugitif, un autre qui doit rester à la maison...
Michelinie s'en amuse volontiers quand, excédé, Captain America téléphone au Président des Etats-Unis afin que les Avengers puissent porter secours à Quicksilver en Transie.

L'affrontement avec Carl Creel (l'Homme-Absorbant) est spectaculaire et fondé sur des motivations atypiques pour cet adversaire (il veut fuir pour refaire sa vie loin du bandistime). Et les relations entre les héros sortent elles aussi de l'ordinaire (comme lorsque Jocaste tente de trouver du réconfort auprès de la Vision qui a la tête ailleurs, ou que Hawkeye exprime son amertume d'être exclu du groupe après l'avoir loyalement servi, jaloux aussi d'être remplacé par un débutant sans pouvoir comme le Faucon). Michelinie réussit à animer tout cela en peu de pages, via des scènes rapides mais souvent touchantes (même si Janet Van Dyne reste l'archétype de la femme soumise à son compagnon Hank Pym, à qui elle promet des retrouvailles torrides quand elle le retrouvera après chaque mission pendant que lui passera son temps dans son laboratoire). 

Puis, donc, on arrive au plat de résistance du recueil et à une redistribution des rôles : Michelinie se "contente" de dialoguer les épisodes 185 à 187 sur une intrigue de Steven Grant et (surtout) Mark Gruenwald (bien connu pour avoir été un scénariste et un editor très au fait de la continuité Marvel pendant une dizaine d'années). Le but des auteurs est clair : il faut définir les origines de Wanda et Pietro, rattachées jusqu'ici à deux personnages du Golden Age, Miss America et the Whizzer.

Evidemment, aujourd'hui, tout amateur des comics Marvel lie Scarlet Witch et Quicksilver au mutant Magnéto, mais cette parenté n'a été établie qu'après ces épisodes (et à nouveau modifiée récemment). Gruenwald et Grant mêlent donc à cette histoire généalogique une bonne dose de magie, d'aventures, et d'action dans un cadre exotique (un pays fictif d'Europe de l'Est, décrit avec force clichés), avec comme figurants des personnages et des éléments au diapason (le Maître de l'Evolution, Mordred, l'ouvrage de magie noire Darkhold).

Même si la représentation de l'univers gitan et un dénouement mélodramatique à l'excès suscitent des sourires ironiques, le récit se déroule sur un rythme soutenu et l'équipe d'Avengers, même si leurs pouvoirs sont moyennement bien exploités (à l'image de Ms Marvel, qui ne sert vraiment pas à grand-chose), agit avec efficacité. On trouvera même dans ces chapitres la base de sagas futures comme celles que développeront John Byrne (dans son run des West Coast Avengers, avec l'arc Darker than Scarlet) et Brian Michael Bendis (avec la saga House of M), à partir des névroses de Wanda. 

Les dessins sont signés par John Byrne qui officiait à l'époque aussi sur Uncanny X-Men (écrit avec Chris Claremont). On peut légitimement considérer sa prestation comme un document rare puisque celui qui a tellement brillé chez Marvel n'a illustré qu'exceptionnellement les Avengers (il les mettra en scène ensuite, mais de manière secondaire, lors de son run sur Fantastic Four) alors qu'il aurait pu en être un des grands artiste.

Sa prestation est magistrale, avec un découpage très énergique, des compositions très vigoureuses (remarquablement mises en valeur, évidemment, dans les scènes de combat - le sommet étant atteint lors de la bagarre contre l'Homme-Absorbant).
La capacité de Byrne pour camper n'importe quel personnage, découper de façon claire et tonique chaque instant, informer visuellement le lecteur sans le noyer de détails, reste un modèle du genre. Il s'offre même de purs morceaux de bravoure (comme lorsqu'il s'agit de montrer tous les Avengers convoqués par Gyrich autour d'une table, ou quand l'Homme-Absorbant devient un géant après avoir pompé la puissance d'un cargo, ou quand Wanda est possédée par Chton).

La surprise vient de l'encrage où il ne bénéficie pas de son complice Terry Austin, mais d'abord de Gene Day (honnête mais sans plus) puis de Klaus Janson (sur le # 182) : celui qui n'assistait pas encore Frank Miller sur Daredevil offre un coup de main étonnant mais convaincant, avec des effets sur les lumières et les textures remarquables. Puis Dan Green réalise les finitions pour la suite, avec beaucoup de soin. 

Plus de 35 ans après leur parution, ces épisodes ont conservé une force et une fraîcheur intactes, leur narration demeure un exemple de fluidité et de densité, bien loin des modèles actuels, avec un graphisme percutant et élégant à la fois. Parfait donc pour les nostalgiques du Silver Age mais aussi assurément encore très impressionnant pour ceux qui découvriront cette saga.

dimanche 9 février 2014

Critique 411 : UNCANNY X-MEN #111-116, de Chris Claremont et John Byrne

#111 : Mindgames ! 
(Juin 1978)

Le Fauve, en congé des Vengeurs, part à la recherche des X-Men qui ont quitté, sans raison apparente ni indication sur leur destination, leur manoir. Il retrouve leurs traces dans une fête foraine où ils sont exhibés comme des montres et découvre alors qu'ils sont sous l'emprise d'un vieil ennemi des mutants, Mesméro. Ayant assisté à la capture du Fauve, Wolverine recouvre ses esprits et de libère avant de "réveiller" ses compères et d'aider le Fauve. Mais Mesméro est déjà vaincu et un nouvel adversaire se présente devant les X-Men...
 #112 : Magneto triumphant ! 
(Août 1978)

Les X-Men font face à celui qui a défait Mesméro : il s'agit de leur plus ancien et terrible ennemi, Magnéto. Diablo découvre en se téléportant hors de la roulotte où ils sont que celle-ci survole l'Amérique du Sud sous le contrôle du maître du magnétisme. Ce dernier révèle qu'il a retrouvé les X-Men en suivant le Fauve.
La roulotte poursuit son vol jusqu'en Antarctique à l'intérieur d'un volcan où Magnéto a construit une de ses bases. Un combat oppose le vilain à l'équipe et le premier vainc ses adversaires facilement, en profitant de leur inexpérience à se battre ensemble.
 
Les X-Men reviennent à eux dans une chambre sécurisée où ils sont entravés, leurs pouvoirs inhibés et privés de l'usage de la parole : Magnéto tient sa revanche de la plus cruelle des façons...
 #113 : Showdown ! 
(Septembre 1978)

Tornade parvient, non sans mal, à libérer ses camarades grâce à des épingles cachées dans son diadème et ses réflexes d'ancienne voleuse (durant son enfance au Caire). Retiré sur l'Astéroïde M en orbite autour de la Terre, Magnéto est obligé de regagner sa base en Antarctique dont l'alarme a retenti. 
Les X-Men lui tendent une embuscade et cette fois, en agissant collectivement, prennent l'avantage sur lui. Mais dans le feu du combat, la base est sérieusement endommagée et menace d'être détruite par le volcan au coeur duquel elle se trouve. 
Magnéto préfère fuir. Son repaire explose. Phénix réussit à s'en extraire avec le Fauve mais au prix d'un effort épuisant et sans avoir pu sauver les autres...

Tout d'abord, cela faisait un moment que je voulais relire ces épisodes et tenter d'en tirer un article (j'espère que d'autres suivront si j'en trouve l'envie et le temps) : ils constituent ma découverte des comics de super-héros au début des années 80, une expérience fondatrice. A l'époque, je lisais ceci dans la revue trimestrielle "Spécial Strange" éditée par Lug, dans une version qui subissait des retouches et des censures régulières, sans parler d'un important décalage entre la parution en anglais et celle en français (cela permet de relativiser aujourd'hui quand on n'a qu'à attendre que quelques mois pour lire une série...).

Historiquement, la relance des X-Men a commencé en 1975 avec la reprise en mains du titre par les scénaristes Len Wein et Chris Claremont et du dessinateur Dave Cockrum : les trois hommes ont carte blanche pour réanimer une marque en net déclin depuis longtemps. Leur idée : renouveler le casting des personnages en l'internationalisant et redynamiser leurs intrigues en mélangeant la dimension "soap opera" à celle du récit d'aventures spectaculaires.

Ainsi vont apparaître des personnages comme Diablo (Nightcrawler) qui est d'origine allemande, Tornade (Storm) l'africaine, Colossus le russe, le Hurleur (Banshee) l'irlandais - les trois premiers sont des réinterprétations de créatures designés par Cockrum pour la Légion des Super-Héros de DC, mais refusés par l'éditeur. Wolverine (à l'époque traduit par Serval en vf) était apparu auparavant dans une histoire de Hulk et il n'a dû son salut qu'à peu de choses : Claremont et Cockrum ne l'aimaient pas spécialement, il n'était même pas spécifié qu'il soit mutant au départ (ses griffes devaient être incorporées à ses gants), mais les lecteurs l'apprécièrent rapidement. C'est l'indien l'Epervier (Thunderbird) qui mourut à sa place (dans les #94-95), au début du run de Claremont (rapidement seul auteur de la série, même s'il a toujours impliqué ses dessinateurs dans l'écriture).

Jusqu'au n°107, Dave Cockrum assure les dessins de la série (parfois secondé par Bob Brown, et encré, souvent mal, par Sam Grainger). Au n°108, John Byrne le remplace. Puis Tony De Zuniga est "invité" à illustrer le n°110, avant que Byrne ne reprenne sa place. C'est le début d'une longue et fructueuse (mais parfois aussi houleuse) collaboration entre lui et Claremont, qui va hisser la série au sommet.

J'ai donc choisi de commencer ce passage en revue critique par cet épisode 111, qui marque le vrai début du tandem Claremont-Byrne, avec un épisode mémorable.

Très vite, on s'aperçoit que le scénariste découpe la série en séquences, en mouvements : la première aventure ne dure que trois épisodes (#111-113). Cette narration donne une énergie formidable au récit, chaque chapitre regorge d'action, de rebondissements, et se clôt sur un cliffhanger (souvent une pleine page) haletant. C'est aussi un moyen pour Claremont de diriger l'histoire en la déplaçant géographiquement : en fait, les aventures des X-Men sont une version de L'Odyssée d'Homère avec à chaque escale des péripéties, la rencontre avec une situation dramatique et un adversaire redoutable. Le voyage prendra fin, comme une première saison d'une série télé se termine, avec le retour programmé des X-Men à leur école d'où ils ont subitement disparu comme le découvre le Fauve (Beast) au début du #111.

Claremont ouvre donc ce premier cycle avec un premier décor surprenant où les X-Men sont exhibés comme des monstres de foire. Le mystère de cette situation est vite résolu et conduit aussitôt à un nouvel adversaire et un nouveau décor : Magnéto et sa base en Antarctique. Le vilain maître du magnétisme est l'ennemi emblématique de l'équipe, depuis ses débuts, c'est-à-dire dès sa première génération dans les années 60, quand elle a été créée par Stan Lee et Jack Kirby : qu'importe les élèves du professeur Charles Xavier, c'est ce dernier que vise toujours Magnéto en raison de leur différend insoluble sur la condition des mutants - Xavier défend une cohabitation pacifique entre mutants et humains, même si ceux-ci les craignent et les persécutent, tandis qu'Erik Lehnsherr pense que les mutants, que leurs pouvoirs placent au-dessus de l'homo-sapiens, doivent devenir les maîtres de l'humanité, conviction soulignée par son enfance passée dans un camp de concentration où il a subi les mauvais traitements des nazis.

L'histoire montre des X-Men encore désordonnés : Magnéto en vient à bout d'abord facilement car ils ne savent pas se battre en équipe, et un membre comme Wolverine refuse d'obéir à Cyclope, le leader historique de la formation, dont il n'aime pas le dirigisme et parce qu'il aime secrètement Jean Grey/Phénix, sa fiancée. D'autres sont simplement inexpérimentés à la lutte comme Diablo (qui a grandi en préférant se cacher), Colossus (le benjamin du groupe qui craint sa force) ou Tornade (qui redoute de tuer quelqu'un à cause de sa puissance).

Mais en dévoilant le passé de ses X-Men, Claremont rappelle aussi au lecteur qu'ils peuvent compter sur d'autres ressource que leurs pouvoirs : c'est ainsi que grâce à ses talents de voleuse-crocheteuse de serrures que Tornade sortira l'équipe de son mauvais pas.
En se disciplinant, apprenant de ses erreurs passées, les X-Men sont ensuite en mesure de dominer Magnéto. Mais la fin du #113 les voit séparés dans des circonstances dramatiques. Bien entendu, on se doute que les amis du Fauve et de Phénix ne sont pas morts comme ils le pensent, mais ce malentendu va alimenter la suite de la série.

Aux dessins, John Byrne, remarqué lors de son passage sur la série Iron Fist (déjà écrite par Claremont), fait preuve d'un abattage déjà remarquable : il produit des planches très vivantes, pleine d'énergie, aux personnages expressifs. Il tient bien son casting.

La représentation des pouvoirs est toujours efficace, souvent spectaculaire, sans jamais déborder d'un découpage classique : à cette époque, une des rares "excentricités" tenait à la réalisation de doubles pages (même si, déjà, des artistes offraient des cadres aux formes et aux dimensions plus baroques). Byrne semble au contraire se satisfaire de vignettes disposées sagement pour mieux soigner leur contenu et en maximiser les effets. 35 ans après, cela reste très concluant.

Néanmoins, tout n'est pas parfait et le jeune dessinateur (28 ans à l'époque) ne déroge pas aux clichés d'usage : ses héroïnes sont toutes des créatures très pulpeuses, aux formes et aux poses suggestives, et ses héros sont (à l'exception de Diablo, dont le design est de loin le plus atypique) des mâles alpha, taillés comme des culturistes.

L'encrage de Terry Austin (et plus encore la colorisation, auquel le papier glacé des albums ne rend pas justice) a aussi mal vieilli : il lisse le dessin, le "métallise" à outrance, et si ça fonctionne parfaitement quand il s'agit de la peau d'acier de Colossus, c'est parfois un peu froid sur les autres personnages. En revanche, les décors y gagnent avec force détails, d'une netteté toujours impressionnante. Byrne s'est souvent encré plus tard, sur d'autres séries, mais il a aussi connu, on peut le dire avec le recul, des partenaires qui lui convenaient finalement mieux qu'Austin (je pense à Bob Wiacek ou Jerry Ordway).

En tout cas, en trois épisodes, on est déjà pris à la gorge : belle prouesse !   
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 #114 : Desolation 
(Octobre 1978)

Jean Grey et le Fauve sont sauvés alors qu'ils traversent une terrible tempête de neige en Antarctique. Ils ignorent que les autres X-Men ont également survécu et, en évoluant dans un tunnel souterrain, refont surface au coeur de la Terre Sauvage. 
Jean et le Fauve retrouvent le professeur Xavier à son école et lui apprennent que l'équipe n'a pas survécu.
Les X-men sont recueillis par une tribu de la Terre Sauvage dans se douter que leurs faits et gestes sont surveillés par un homme qui ne tarde pas à s'en prendre à Tornade en lui sapant sont énergie vitale...
 #115 : Visions of Death ! 
(Novembre 1978)

Sauron a drainé une part de l'énergie vitale de Tornade et a accompli sa métamorphose quand il est surpris par les X-Men. Grâce à son pouvoir hypnotique, il pervertit Wolverine qu'il force à attaquer ses acolytes, mais Cyclope et le Hurleur écartent temporairement Sauron qui, à bout de force, entreprend d'agresser Colossus pour se régénérer. 
Heureusement, en se transformant sous sa forme métallique, Peter Raspoutine empêche Sauron d'aller plus loin et la créature reprend son aspect humain de Karl Lykos lorsque Ka-Zar, le seigneur de la Terre Sauvage intervient pour mettre fin au combat.
Ka-Zar sollicite l'aide des X-Men pour neutraliser la prêtresse Zaladane qui a ressucité l'Homme de pierre, Garokk. La Terre Sauvage est la proie d'un hiver soudain qui risque de l'anéantir à cause de lui...
 #116 : To save the Savage Land ! 
(Décembre 1978)

Les X-Men abordent la cité de l'Homme de Pierre mais plusieurs d'entre eux sont capturés par la garde de Garokk, dont Ka-Zar. Seuls Wolverine, Diablo et Tornade sont libres et infiltrent l'endroit.
A l'intérieur, une cérémonie sacrificielle a lieu, dont les X-Men et Ka-Zar sont les victimes. Wolverine, Tornade et Diablo interviennent. Garokk fuit jusqu'au sommet de sa cité, d'où il tire l'énergie de la Terre Sauvage. Cyclope l'y rejoint et l'affronte, seul.
La cité s'écroule et Garokk tombe dans un précipice où Tornade tente de le récupérer, mais elle échoue à cause de sa clautrophobie.
Les X-Men peuvent à présent quitter la Terre Sauvage mais ils s'engagent à bord d'un radeau dans les eaux agitées du détroit de Drake...

Avec ces trois épisodes suivants, Chris Claremont expédie rapidement la partie concernant Jean Grey et le Fauve, secourus miraculeusement de l'Antarctique et de retour auprès de Charles Xavier, lui annoncent que les autres X-Men sont morts. Le traitement peut sembler cavalier mais il s'agit d'un procédé qui va devenir courant chez le scénariste : celui du "subplot", la mise en place très progressive d'une intrigue secondaire qui va converger vers l'histoire principale et aboutir à un récit global et un dénouement spectaculaire. Ici, il s'agit de placer en condition quelques personnages pour qu'ils croient les personnages principaux disparus : traumatisés, ils sont aussi plus vulnérables et cela aura des conséquences par la suite.


Bien entendu, Claremont sait que ce qui intéresse le lecteur, c'est de savoir si et comment les autres X-Men s'en sont tirés. Ils ont bien entendu survécu, mais dans quel état et pour aboutir où. On retrouve là direction géographique du récit puisque, comme je l'ai dit plus haut, à chaque nouvelle aventure correspond un nouveau décor. Et nous apprenons qu'en vérité les X-Men n'ont pas quitté l'Antarctique mais en découvrent une partie pour le moins singulière : la Terre Sauvage.

Avec ce décor exotique à la situation fantaisiste, son seigneur Ka-Zar (version Marvel de Tarzan), ses créatures sorties de la préhistoire (tigres à dents de sabre, ptérodactyles) et d'autres éléments aussi excentriques (divinités surpuissantes et menaçantes, prêtresses sexys et maléfiques, cité technologique en rupture avec la nature luxuriante), on est pleine récit d'aventures.

Le dérèglement climatique brutal auquel est confronté la Terre Sauvage donne même un accent écologiste à l'histoire, mais ce ne sera pas, là non plus, la première fois, que Claremont utilisera une intrigue pour aborder les conséquences sur la nature des agissements de l'homme ou du surhomme.

Le troisième point intéressant qui distingue cet arc narratif, c'est la volonté manifeste d'accorder à chaque étape un grand moment à un membre de l'équipe. Il s'agit soit de pointer un personnage qui déclenche l'action (comme le Fauve dans les épisodes précédant ceux-ci), soit de glorifier un héros qui aura raison du méchant. Ici, c'est Cyclope qui, en affrontant Garokk l'Homme de Pierre, au sommet de sa cité, dans un duel de rafales optiques semblable à un duel d'épéistes dans un film de cape et d'épées, a la vedette.

L'issue du combat est cependant teintée d'une certaine émotion lorsque Tornade est incapable de surmonter son angoisse des espaces clos et donc de sauver Garokk. La victoire n'a donc rien d'éclatant, même si elle est spectaculaire.

Aux dessins, John Byrne prend de l'assurance avec une rapidité impressionnante. Sa représentation des décors est foisonnante, précise, et l'encrage de Terry Austin rend justice à la méticulosité de l'artiste.

Il commence aussi à s'approprier les personnages en modifiant quelques détails de leurs physionomie : par exemple, Wolverine a une pilosité de plus en plus abondante, ce qui souligne son aspect bestial. Byrne veille aussi à ce que les silhouettes des personnages permettent au lecteur de les reconnaître immédiatement : Diablo est maigre, toujours dans des poses acrobatiques (évoquant Spider-Man), Colossus est très grand et athlétique, Wolverine est trappu...

Le découpage reste classique, très sage, mais l'art du storytelling de Byrne est déjà affuté et cet académisme ne l'empêche pas de donner beaucoup de dynamisme aux scènes, en variant la dimension des plans notamment. Les quelques splash ou doubles pages qu'il s'autorise sont toutes fabuleuses.
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A noter que ces épisodes sont tous disponibles dans 
X-Men : L'intégrale (T.2) : 1977-1978
chez Paninicomics, en vf :

jeudi 11 octobre 2012

Critique 353 : HELLBOY, VOL. 1 - SEED OF DESTRUCTION, de John Byrne et Mike Mignola


Hellboy: Seed of Destruction est le premier récit complet, en quatre épisodes, de la série créée et dessinée par Mike Mignola, publiée en 1994 par Dark Horse Comics. Le scénario est écrit par John Byrne. Deux courts récits, réalisés par les mêmes auteurs, complètent le programme.
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En 1944, une unité militaire et trois civils (le professeur Malcolm Frost, l'expert du paranormal Trevor Bruttenholm et la médium Lady Cynthia Eden-Jones) sont en mission en Angleterre en compagnie du héros masqué, la Torche de la Liberté, pour y contrarier un des plans apocalyptiques d'Adolf Hitler. Plus au Nord de leur position, Gregori Rasputin et des nazis organisent une cérémonie pour invoquer des démons sur Terre. Apparemment ce rituel est un échec mais en vérité il aboutit à l'apparition à East Bromwich, où sont les alliés, d'une étrange créature provenant de l'enfer et qui sera baptisé Hellboy.
Un demi-siècle plus tard, Bruttenholm sent sa fin proche et demande à Hellboy, devenu adulte le plus grand détective du paranormal au sein du B.R.D.P. (Bureau de Recherche et de Défense sur le Paranormal), de mener une enquête sur une famille d'explorateurs maudite.
Avec ses partenaires Liz Sherman, une pyrokinésiste, et Abe Sapien, un amphibien, Hellboy se rend à la demeure des Cavendish, théâtre d'étranges évènements, et découvre que Rasputin est toujours vivant, s'apprêtant à déchaîner à nouveau des forces démoniaques sur la planète.
Mais surtout Hellboy apprend qu'il est sans doute l'être qui peut permettre à Rasputin d'accomplir ses funestes desseins...
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En 1991, pour le catalogue d'un festival de bandes dessinées, Mike Mignola imagine un monstre qu'il appelle, comme une plaisanterie, Hellboy. Mais cette illustration commence alors à l'obséder et il entreprend d'écrire un comic-book à parti de là. La conception de ce projet est laborieuse, Mignola pense d'abord à un "team-book", mais seul son Hellboy (dont l'aspect change progressivement) l'intéresse vraiment.

Avec l'aide de John Byrne, qui s'est lancé dans l'édition indépendante avec d'autres stars des comics, Mignola va mettre en forme ses idées et c'est ainsi que dans les pages du "San Diego Comic-Con #2" de 1993 puis dans le "Comics Buyer's Guide", apparaît Hellboy dans sa forme définitive.

En 1994, paraît le volume 1 de la série Hellboy avec l'histoire en quatre  parties Seed of Destruction. Les bases du Mignolaverse sont jetées rapidement avec le héros, détective du paranormal provenant lui-même de l'enfer ; le BRDP, l'agence gouvernementale secrète au sein de laquelle il travaille ; ses partenaires, Abe Sapien et Liz Sherman ; et Rasputin, convoqué comme celui qui a amené Hellboy dans notre dimension durant la 2nde Guerre Mondiale.

Cette exposition rapide des personnages et des évènements porte la marque de Byrne avec une narration très efficace, s'appropriant les références de Mignola sans difficultés tout en les mixant aux codes des pulp fictions et des comics super-héroïques. Il humanise cet univers en précipitant Hellboy dans une mission après la mort de son père adoptif - mort lié aux évènements sur lesquels il va enquêter.

L'aventure va apprendre au héros aussi bien qui est responsable de sa venue sur Terre que laisser des éléments irrésolus, qui nourriront ensuite les autres histoires. D'une certaine manière, cet aspect généalogique importe plus que la solution aux problèmes surnaturels, même si l'histoire n'est pas avare en spectacle et en mysticisme. C'est heureux quand on n'est pas spécialement passionné par le mythe de Cthulhu et autres lubies inspirées par la littérature de H.P. Lovecraft, l'idole manifeste de Mignola.

Car, c'est là la faiblesse de cette mini-série, quand Mignola impose davantage ses idées, l'intérêt faiblit nettement : cela se ressent nettement dans les dialogues abondant en formules tarabiscotées que vient à peine nuancer la voix-off ironique d'Hellboy. Les monologues de Rasputin, tout ce jargon pseudo-mythologique, ce prêchi-prêcha magique, est ennuyeux et appuyé, ralentit le rythme de la lecture, et en définitive n'apporte pas grand'chose de plus.

Il faut donc mieux lire ce récit complet (même si la fin est ouverte) avec l'envie de goûter à une fiction épique, parfois distanciée, qu'en espérant y trouver une oeuvre achevée, accomplie, et suffisamment intelligente pour préférer la sobriété suggestive. Hellboy (et ça, le réalisateur Guillermo Del Toro qui l'a adapté deux fois pour le cinéma l'a bien compris) est bien plus savoureux pour son humour décalé que pour sa galerie de monstres et son fantastique lourdaud.
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En revanche, Hellboy reste une expérience visuelle mémorable. Selon un mot d'Alan Moore, Mike Mignola serait le produit de la rencontre entre Jack Kirby et l'expressionnisme allemand. Et on est effectivement saisi par ce mix improbable entre l'énergie du "King" et ses jeux de lumière où dominent les à-plats noirs, qui font de chaque case une image capable d'être isolée et en même temps de chaque planche un enchaînement de vignettes percutantes, flirtant avec l'abstraction.

La capacité de Mignola à concevoir des personnages esthétiquement puissants est admirable et les designs d'Hellboy, d'Abe Sapien ou de Rasputin et ses démons-batraciens sont stupéfiants. Quel dommage que ce dessinateur incroyable n'exerce pratiquement plus son art aujourd'hui, ayant préféré développé son personnage en une fructueuse franchise, déléguant scénarios et dessins pour ne signer qu'occasionnellement quelques couvertures... 



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Les deux courts récits qui complètent le programme sont anecdotiques mais sympathiques : on devine déjà tout le potentiel du héros et de cet univers traversé par de multiples références narratives et visuelles.
Une galerie d'illustrations par des artistes fans d'Hellboy (Mike Allred, Art Adams, Simon Bisley...) et des dessins préparatoires de Mignola bouclent l'ouvrage.