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mercredi 1 décembre 2021

BATMAN : FEAR STATE OMEGA #1, de James Tynion, Riccardo Federici, Christian Deuce, Guillem March, Ryan Benjamin et Trevor Hairsine

 

Cette fois, c'est la bonne : James Tynion IV tire sa révèrence et quitte Batman avec ce numéro Fear State Omega. C'est le bilan de sa dernière saga et même de l'année écoulée, forcément contrastée, entre tentatives de redynamiser la série et échecs patents. Pour la peine, il est soutenu par cinq dessinateurs qui se partagent les chapitres rétrospectifs du numéro, un procédé habile.



Batman convoie l'Epouvnatail dans son nouveau lieu de détention. Les deux hommes font le point : Molly Miracle a été incarcérée à Blackgate, payant pour tout le Collectif Insensé. Simon Saint est aussi en prison et son entreprise est sous la surveillance d'Amanda Waller.


Sean Mahoney s'est enfui et a quitté Gotham. Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais a rompu avec la Jardinière et réfléchit au meilleur usage futur de ses pouvoirs. Catwoman doit également penser à son implication dans Alleytown mis à mal par le GCPD, le Magistrat et ses rivaux.


Clownhunter reproche à Batman d'être responsable du chaos en ville sans apporter de réponses. Ghost-Maker propose à Clownhunter de le former pour être plus efficace en renonçant à une justice expéditive et sans intégrer la Bat-famille.


Avant de livrer l'Epouvantail à sa nouvelle psychothérapeute, Chase Meridian, Batman lui explique que, chacun à leur manière, ils ont cru pouvoir changer, contrôler Gotham. Mais Jonathan Crane n'a pas compris que c'est une ville qui change ses habitants et pas le contraire.

C'est l'heure pour James Tynion IV de ranger ses jouets et de confier Batman à son successeur, Joshua Williamson. Il s'en acquitte dans ce long épilogue d'une quarantaine de pages en mettant en scène un dialogue entre Batman et l'Epouvnatail durant le trajet qui mène du commissariat central de Gotham jusqu'au nouvel asile de la ville.

Le procédé vaut ce qu'il vaut, mais il est plaisant à lire. Au fond, le scénariste oppose deux conceptions du contrôle : Batman, comme il l'explique à la fin de l'épisode, a tiré une leçon de l'année chaotique qu'il vient de traverser (depuis Joker War). Il a voulu, comme l'Epouvantail, contrôler Gotham, la changer, mais a fini par admettre que c'était impossible. Cet enseignement lui a été inspiré par une instropection : le drame originel qui a décidé de sa vocation super-héroïque (l'assassinat de ses parents) l'a conduit à vouloir traquer les criminels de toutes sortes en leur faisant peur, une méthode finalement similaire à celle de Jonathan Crane avec ses toxines. 

En élaborant l'Etat de la Peur (Fear State), l'Epouvantail a voulu plonger Gotham dans la terreur afin de mieux la soigner ensuite comme un thérapeute, un traitement de choc pour une ville constamment plongée dans le chaos. Sa méthode était juste plus radicale, globale que celle de Batman. Mais comme le justicier, elle a échoué.

Est-ce à dire que Gotham est incurable ? En tout cas, c'est une ville résiliente, qui se relève de toutes les épreuves, et c'est un trait de caractère qu'elle partage avec Batman, mais pas avec l'Epouvantail. James Tynion IV prolonge donc une idée formulée par certains auteurs de la série : Gotham est un personnafge autant qu'une métropole et lorsqu'on écrit Batman, on écrit Gotham.

Durant le trajet qu'ils parcourent du commissariat central jusqu'au nouvel asile (en vérité, Batman empêche l'évasion de Jonathan Crane par des sbires qu'il avait conditionnés pour stopper le fourgon de police qui devait le convoyer), les deux antagonistes dressent une sorte de bilan non seulement de leur affrotnement récent mais aussi de l'année écoulée, ce qui temporalise la run de Tynion, avec une année passée entre Joker War et Fear State.

Batman détaille le sort de plusieurs personnages liés à ces événements : Molly Miracle et Simon Saint sont incarcérés. La première paie pour le Collectif Insensé qui a participé à la déstabilisation générale en s'attaquant aux médias, mais son séjour à Blackgate va sûrement lui permettre de convertir des détenus. Le second a tout perdu : son entreprise est désormais au main d'un conseil d'administration surveillé par Amand Waller (et il y a là de la matière pour une intrigue de la série Suicide Squad).

Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais chasse la Jardinière de son éden dans les sous-sols de Gotham. C'est la drôle de fin d'une histoire qui n'a jamais eu lieu puisqu'il est évident que Tynion IV devait certainement revenir sur le passé commun de Pamela Isley et cette Jardinière et il y a peu de chances qu'on revoit cette dernière dans le futur. A force de vouloir peupler la Bat-galerie de nouveaux personnages, Tynion a eu les yeux plus gros que le ventre et en laisse un paquet sur le carreau (car j'ai aussi des doutes au sujet de Molly Miracle, Sean Mahoney, Clowhunter, Ghost-Maker) : peut-être ne pensait-il pas, en les créant, partir de Batman et de DC si vite, mais en même temps personne ne l'a mis dehors, c'est lui qui a choisi de tout plaquer pour Substack et ses creator-owned.

Sean Mahoney prend le maquis et quitte Gotham. Clownhunter accepte que Ghost-Maker devienne son tuteur. Tous ces noms, je me répéte, sont condamnés aux oubliettes, à mon avis. Joshua Williamson n'a rien dit à leur sujet pour sa reprise de la série et l'histoire qu'il veut développer, et je ne vois personne s'y intéresser pour les intégrer à une autre série, une équipe. Tout ça fait beaucoup de casse. Mais entre des designs moches et des rôles improbables, comment les exploiter ? Le problème de tous ces personnages, outre qu'ils sont des seconds rôles oubliables, c'est qu'ils sont morts-nés : Tynion a échoué à leur donner une épaisseur, un intérêt, une fonction, il a échoué à les rendre indispensables. Ils manquent tous de l'étoffe dont on fait des personnages avec un avenir : Tynion n'a écrit ces personnages que pour lui, et comme il s'en va, ils vont disparaître. Personne ne les regrettera, trop nombreux, trop artificiels.

In fine, Tynion introduit Chase Meridian dans l'histoire. Il s'agit en fait d'une psy qui avait fait son apparition dans le film Batman Forever de Joel Schumacher en 1995, incarné par Nicole Kidman. Une addition inattendue, qui rend perplexe, mais qui, bizarrement, pourrait, elle, servir car, Arkham détruit, elle devient la nouvelle thérapeute des super-vilains de Gotham, à la tête d'un nouvel asile.

Comme pour Batman : Fear State Alpha, Riccardo Federeci rempile au dessin et livre des planches très détaillées (quoique aux décors fantômatiques - l'avantage d'ilustrer des scènes à l'intérieur de la Bat-mobile roulant dans un brouillard à couper au Batarang). 

Chaque segment du scénario en relation avec un des acteurs de Fear State est ensuite dessiné par un artiste différent : Christian Deuce officie sur les pages impliquant Molly Miracle, le Collectif Insensé, Simon Saint et Amanda Waller. Du bon travail, propre.

Ryan Benjamin imite Jim Lee avec les pages consacrées à l'évasion de Sean Mahoney. Sans intérêt, paresseux.

Guillem March, fidèle à son goût pour les super-vilaines (cf. Gotham City Sirens), s'occupe de la scène avec Catwoman Poison Ivy, Harley Quinn et la Jardinière. Pas mal, mais convenu.

Enfin, Trevor Hairsine livre la prestation la plus intéressante avec Clowhunter et Ghost-Maker. Nerveux, efficace.

On n'aura pas à attendre pour découvrir la nouvelle équipe créative à la tête de Batman puisque le #118 sortira dans une semaine pile. Joshua Williamson sera très attendu et aidé par l'excellent Jorge Molina pour un premier arc de quatre épisodes.

mercredi 1 septembre 2021

BATMAN : FEAR STATE ALPHA #1, de James Tynion IV et Riccardo Federici


C'est parti pour le grand crossover Batman de cette rentrée : ce n° Alpha, écrit par James Tynion IV et dessiné par Riccardo Federici, fonctionne à la fois comme un rappel des faits des six derniers mois de publication des différentes séries rattachées à Batman et comme le vrai début des hostilités, avec divers clans qui se forment. Le format est plus long (une trentaine de pages) mais la lecture est captivante et donne une bonne impression de l'ampleur de cette saga, qui est le chant du cygne de son auteur sur Batman.


Il y a quelques mois. Simon Saint soudoie le directeur de l'asile d'Arkham pour une entrevue privée avec Jonathan Crane. Ils scellent leur association en acceptant de partager leurs ressources afin de précipiter Gotham dans un état de peur qui leur permettra d'en prendre le contrôle.


Aujourd'hui. La situation a échappé à la maîtrise de Saint car l'Epouvantail l'a trahi pour capturer Batman et poursuivre son propre agenda. Saint coupe les communications pour mieux reprendre la main, mais Sean Mahoney, son Gardien de la Paix 01, est injoignable.


La Bat-famille s'organise autour de Oracle qui bat le rappel des troupes tandis que Renee Montoya essaie en vain de raisonner le maire Nakano. Mais Barbara Gordon est elle-même dépassée quand un pirate informatique détruit son réseau en ligne.


Cependant, Harley Quinn et la Jardinière pénètre dans les sous-sols de Gotham pour demander à Pamela Isley d'héberger le Collectif Insense, accusé d'être le complice de l'Epouvantail. Queen Ivy accepte de les protéger tant que les forces de l'ordre n'investiront pas son territoire.


De son côté, Jace Fox décide de passer à l'action car la nouvelle de la mort de Batman circule. Catwoman, qui veille sur Poison Ivy, refuse d'y croire mais doit se préparer à contrer la milice en arme dans Alleytown. Batman échappe à l'Epouvantail qui lui a administré une surdose de sa toxine...

C'est donc Fear State qui conclura le run de James Tynion IV sur Batman. Il a jusqu'à présent écrit 26 épisodes du titre, ce qui représente peu par rapport aux 85 précédemment signés par Tom King, et on peut légitimement être frustré quand on se rappelle qu'il avait annoncé avoir un plan sur trois ans. Mais le scénariste a décidé de prioriser ses créations chez des éditeurs indépendants et sur la plateforme Substack plutôt que d'accepter la proposition de DC Comics de produire exclusivement des scripts pour la série Batman jusqu'en 2024.

Toutefois, cette frustration ne doit pas occulter ce qu'a construit en finalement peu de temps Tynion IV. Placé sur la série en catastrophe (puisque Tom King fut débarqué par l'ex-rédacteur en chef Bob Harras qui jugeait ses histoires trop déprimantes), le scénariste a relevé le gant avec panache avec une première salve de 15 épisodes, et un n°100 d'anthologie. Les cinq chapitres suivants furent moins convaincants, mais la pause Future State (à laquelle il n'a pas participé) lui a permis de trouver un second souffle en même temps que sa confirmation au poste de scénariste.

Ces six derniers mois, Tynion a patiemment mais énergiquement construit une intrigue qui se nourrissait du futur probable montré dans Future State, avec la contribution essentielle du dessinateur Jorge Jimenez. Il a fallu une vraie adresse aux deux hommes pour à la fois puiser dans la dystopie parue en Janvier-Février 2021 tout en n'y collant pas de trop près, afin que le lecteur n'ait pas l'impression de lire ce qu'il avait déjà découvert.

De cette situation bizarre (raconter quelque chose d'inattendu à partir d'une source établie par l'éditeur), Tynion a tiré une substance tonique et efficace, en manageant un casting riche, avec des éléments originaux (une de ses marques de fabrique). Aujourd'hui, il est le chef d'orchestre d'une saga qui va impacter tous les Bat-titles jusqu'en Novembre.

Batman : Fear State Alpha récapitule les événements de ces derniers mois : la collaboration entre Jonathan Crane/ l'Epouvantail et Simon Saint, la mise en place du programme Magistrat (pour faire la chasse aux masques de Gotham et établir un régime autoritaire para-militaire), la trahison de l'Epouvantail, la naissance du Gardien de la Paix 01, l'action du Collectif Insensé. On retrouve tout cela dans ce numéro spécial.

Mais résumer aurait été fastidieux, alors Tynion ajoute quelques ultimes développements comme l'apparition d'un Anti-Oracle, un pirate informatique qui coupe le lien entre Barbara Gordon et le reste de la Bat-famille. On découvre aussi que Poison Ivy, qui a été libérée apr Catwoman dans un état second, s'est dédoublée : d'un côté il y a la Pamela Isley que tout le monde connaît et de l'autre une entité puissante et en colère, Queen Ivy, refugiée dans les sous-sols de Gotham, et que la Jardinière espère raisonner grâce à Harley Quinn (toutes deux ignorent que Pamela Isley est avec Catwoman dans Alleytown).On peut encore citer le cas de Renee Montoya, à qui le maire Nakano avait accordée sa confiance au sein du GCPD, mais elle mesure déjà depuis un moment qu'il a fait une terrible erreur en s'associant à Simon Saint pour le programme Magistrat (va-t-on assister au retour effectif de Montoya sous le masque de la Question ?).

Ce tour d'horizon n'omet qu'un personnage : Nightwing. J'avais espéré qu'il ne soit pas mêlé au crossover dans la mesure où il opère désormais à Blüdhaven à plein temps, mais DC en a décidé autrement. Pas sûr que Tom Taylor ait été ravi de se plier à l'exercice (d'ailleurs les épisodes tie-in de Nightwing ne seront pas dessinés par Bruno Redondo), même s'il va s'en servir pour mettre en scène le retour de Barbara Gordon dans le rôle de Batgirl.

Au dessin, pour marquer le coup, DC a fait appel à l'italien Riccardo Federici, remarqué (et remarquable) pour la mini-série le Dernier des Dieux et qui signe régulièrement des variant covers pour l'éditeur. Son style est impressionnant : il n'utilise pas d'encrage et laisse donc de l'espace au coloriste Chris Sotomayor.

Mais Federici est, un peu comme Esad Ribic chez Marvel, un artiste classique, académique, avec une technique magistral. Il use de traits croisés, de hachures pour texturer ses images, et son registre est hyper-réaliste et descriptif. La précision qu'il met dans les expressions des visages, dans la gestuelle, les plis des vêtements, le soin apporté aux décors (en particulier les intérieurs) prouvent qu'il s'investit intensément dans chaque planche.

Pour un dessinateur de ce niveau, avec ce bagage technique, ce style si spécial, le plus impressionnant réside souvent dans les scènes les plus simples où on peut admirer la méticulosité de son trait, sa justesse. L'échange inaugural entre Jonathan Crane et Simon Saint est tout à fait bluffant par la tension qu'io génère grâce à la minutie de la représentation des personnages mais aussi la variété des angles de vue, la qualité des compositions.

Ce qui est dommage, c'est que DC a gâché un peu la fête en spoilant ce qui allait se passer durant Fear State et on sait déjà que Joshua Williamson (qui succédera à James Tynion IV à l'écriture de la série en Décembre) a d'ores et déjà décidé de ne pas en respecter les conséquences (Batman devait quitter Gotham). Du coup, l'impact en est déjà amoindri avant même le début. Mais on peut quand même compter sur Tynion IV, Jorge Jimenez, pour sortir leur épingle du jeu et nous régaler comme ils l'ont fait jusqu'à présent. Cette saga a un énorme potentiel que son concepteur ne sabotera sûrement pas.