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mardi 6 avril 2010

Critique 141 : GOTHAM CENTRAL - DEAD ROBIN, d'Ed Brubaker, Greg Rucka, Kano, Stefano Gaudiano et Steve Lieber

Gotham Central : Dead Robin est le dernier recueil de la série, rassemblant les épisodes 33 à 40, écrits par Ed Brubaker et Greg Rucka, et dessinés par Kano, Stefano Gaudiano et Steve Lieber. 
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- Dead Robin (Gotham Central 33 à 36) est la dernière histoire co-écrite par Ed Brubaker et Greg Rucka. Les dessins sont assurés par Kano et l'encrage par Stefano Gaudiano.
Le corps d'un adolescent vêtu du costum de Robin, le sidekick de Batman et leader des Teen Titans, est trouvé mort dans une ruelle. La Major Crimes Unit doit s'assurer qu'il ne s'agit pas du justicier et, en attendant d'en être sûr, Batman devient l'un des suspects... Jusqu'à ce qu'un autre cadavre, pareillement vêtu, ne soit découvert. Les rapports entre le commissariat et la presse sont au coeur de cette intrigue.
- Sunday Bloody Sunday (Gotham Central 37) est écrit par Greg Rucka et illustré par Steve Lieber (son dessinateur sur le creator-owned Witheout).
Lié aux évènements du crossover Infinite Crisis, cette histoire raconte comment Renee Montoya et surtout Crispus Allen, au coeur d'un Gotham ravagé, tentent de rentrer auprès de leurs proches. Captain Marvel y fait une apparition, tout comme le Spectre, et on assiste à la mort du vilain The Fisherman.
- Corrigan II (Gotham Central 38 à 40) est la suite et fin de l'arc entamé dans The Quick and the dead mais aussi l'épilogue de la série, écrite par Greg Rucka et dessinée Kano & Stefano Gaudiano.
Crispus Allen, ayant appris comment sa partenaire Renee Montoya avait empêché le flic ripou Jim Corrigan de le couler, entreprend de le pièger. Projet à l'issue dramatique et qui conduira Montoya à quitter le G.C.P.D..
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L'enseignement majeur à retirer de Gotham Central est la mise en valeur de la dichotomie dans le mythe Batman : d'un côté, il y a ce personnage extravagant et mystérieux à la fois de justicier solitaire, faisant sa loi sans se soucier des forces de police, et de l'autre, il y a ces détectives qui doivent faire règner l'ordre dans une ville où des psychopathes sèment la terreur.
Deux familles se partagent Gotham : la "Bat-family" (Batman, Robin, Alfred, l'ex-commissaire Jim Gordon) et le G.C.P.D. (en particulier la MCU). Batman était supposé être un vigilant sans licence agissant avec l'accord tacite de Gordon. Le commissaire remplacé et quelques officiers morts sur le terrain plus tard, la situation a totalement changé : Batman est progressivement devenu un ennemi pour les flics de Gotham qui le tiennent pour responsable de la mort de leurs collègues, de la recrudescence de la criminalité, et finalement le considèrent comme un délinquant.
La série Gotham Central, écrite par Greg Rucka et Ed Brubaker à la suite du crossover Officer Down au cours duquel Jim Gordon prit sa retraite, a offert n nouveau point de vue sur le "Batverse" et son héros. Jim Gordon parti, l'union sacrée et implicite entre le justicier et les policiers a rapidement volé en éclats et les membres de la Major Crimes Unit ont alors jugé Batman comme un obstacle, et même un handicap.
Tel que montré du point de vue de la police de Gotham, Batman est un électron libre dangereux plus qu'un allié fiable, et la série nous livre finalement un des meilleurs portraits du genre : pourr de simples mortels, les super-héros finissent par devenir davantage des menaces que des éléments rassurants. Pire : ils semblent plus attirer les problèmes, les alimenter, que les résoudre durablement.
Au cours des 40 épisodes de la série, Rucka et Brubaker ont fourni bien des prétextes à la police de Gotham d'avoir du ressentiment pour Batman. Dans une demi-douzaines de dossiers traités, Batman a été plus efficace que tous les détectives pour stopper Mr. Freeze et Two-Face, il a mis fin aux attentats du Joker et résolu l'affaire des Robin morts (qui ouvre ce volume). Et c'est en mentionnant le justicier que l'officier Josie MacDonald a empêché le détective déchu Harvey Bullock de se suicider dans l'album Unresolved Targets.
Lorsque Batman a failli, les enquêtes se sont terminées tragiquement, comme on l'a vu dans The Quick and the Dead, où l'officier Peak a dû abattre son partenaire, Kelly, changé en monstre. Et quand le vigilant est carrèment absent, comme dans le récit Corrigan II de ce Dead Robin, un autre détective le paie de sa vie.
Les membres du G.C.P.D. ne réagissent pas tous de la même façon vis-à-vis de Batman. Dans The Quick and the Dead, où le commissaire Michael Atkins décide de couper les ponts avec le justicier et le déclare même hors-la-loi, Allen et Montoya débatent sur le rôle de Batman : Allen, qui vient de Metropolis (la ville de Superman), croit que les méthodes de la Chauve-Souris sont à l'origine du chaos qui règne sur la cité, alors que Montoya, qui a toujours vécu à Gotham, doit sa vocation à Batman. L'attitude du détective Marcus Driver, un des premiers personnages-vedettes de la série, a beaucoup évolué depuis le début : dans l'histoire In the Line of Duty, Driver reproche à Batman la mort de son partenaire, tué par Mr. Freeze, avant de coomprendre le plan du justicier pour appréhender le criminel. Et quand la girlfriend de Driver, la détective Romy Chandler, tire sur Batman au cours de l'arc Dead Robin, Marcus lui résume ainsi la situation du justicier : "on our side, in his own way." ("de notre côté, à sa manière"). Driver, encore, obtiendra d'Akins qu'il demande l'aide de Batman pour le dossier Dead Robin, et plus globalement la description de la relation amour/haine de Marcus pour Gotham est la synthèse des sentiments qu'éprouvent tous les policiers de la ville envers leur protecteur.
Une des raisons de la défiance de la police de Gotham envers Batman tient justement à son statut d' "agent indépendant". Or, un des thèmes de Gotham Central est l'importance du partenariat, comme celui de Marcus Driver et de feu Charlie Fields, ou lors du sacrifice de Nate Patton pour sauver Romy Chandler, ou encore l'acharnement de Renee Montoya pour réhabiliter Crispus Allen après les manigances du flic corrompu Jim Corrigan.
Batman représente a contrario une entité indépendante et ce motif est au centre de l'intrigue de Dead Robin, quand la police doit le considérer comme un suspect : Allen note alors que "dans n'importe quel autre cas, le complice de la victime serait jugé comme tel".
Pourtant la résolution de cette affaire, tout comme celle de Corrigan II, est moins convaincante et satisfaisante qu'à l'accoutumée : sans doute à cause de l'annulation programmée de la série durant l'écriture de ces deux arcs, Brubaker et Rucka puis Rucka seul expédient le dénouement de ces enquêtes - surtout celle de Corrigan.
La fin de cette production laisse un goût amer d'inachevé, d'abord parce que la série était d'une qualité rare et que ses méventes font enrager, et ensuite parce que son héroïne principale quitte la police sur un constat d'échec (Renee Montoya deviendra détective puis justicière).
En outre l'apparition des Teen Titans avec leurs costumes bariolés (en particulier Starfire) et la liaison avec le crossover Infinite Crisis font un peu tâche dans le tableau d'une série dont le réalisme terre-à-terre et la sobriété visuelle étaient les atouts majeurs.
En revanche, le destin d'Allen et la déchéance de Montoya forment deux séquences très fortes, renouant avec ce que la production a offert de meilleur, de plus poignant, depuis ses gloriex débuts. Gotham Central s'y affirme comme une série animée par de grandes amitiés, puissament évoquées, et des tragédies intimes : elle s'achève sur une note très sombre, désabusée, digne des séries noires classiques.
On se rappelle alors les paroles de Jim Gordon dans la toute première histoire, In the Line of Duty, lorsqu'il déclarait : "quoique vous fassiez... Vous devez faire la différence". Cela rassemble à l'exergue parfaite pour cette série et ses héros : un comic-book exemplaire en termes de caractérisation, d'intrigue, de graphisme (Kano et Gaudiano y signent de superbes pages, dans la veine d'un Darwyn Cooke, et le passage de Lieber ne gâche pas la vue non plus).
Malgré son insccés commercial, c'est un regard unique sur la mythologie de Batman et du DCverse. Assurèment une des BD à redécouvrir d'urgence !

samedi 3 avril 2010

Critique 139 : GOTHAM CENTRAL - THE QUICK AND THE DEAD, de Greg Rucka, Michael Lark, Stefano Gaudiano, Kano et Gary Amaro

Gotham Central : The Quick and the dead est le quatrième receuil de la série rassemblant les épisodes 23 à 25 et 28 à 31, tous écrits par Greg Rucka et illustrés par Michael Lark (pour la dernière fois), Stefano Gaudiano, Kano et Gary Amaro.
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- Corrigan (Gotham Central 23-24) est écrit par Greg Rucka et dessiné par Michael Lark et Stefano Gaudiano.
Le détective Crispus Allen fait l'objet d'une enquête de la police des polices après que l'agent de la brigade scientifique corrompu Jim Corrigan ait dérobé une preuve sur une scène de crime. La mort du super-vilain Black Spider et l'implication d'une vieille collectionneuse sont les clés de cette affaire que Renee Montoya, la partenaire d'Allen, va aider à résoudre en révèlant sa nature violente (un élément amené à être développé ultérieurement).
- Lights Out (Gotham Central 25) est réalisé par la même équipe (Rucka, Lark et Gaudiano).
Sur ordre du commissaire Akins, le Bat-Signal est enlevé du toit du commissariat central. Le justicier masqué est déclaré hors-la-loi : c'est le point culminant du conflit entre les policiers et le vigilant, après les morts de plusieurs agents (Charlie Fields, Nate Patton et Ron Probson) contre Mr Freeze et le Joker.- Keystone Kops (Gotham Central 28-31) est écrit par Greg Rucka et dessiné par Stefano Gaudiano, encré par Kano.
Un agent en uniforme est transformé en monstre après une intervention l'ayant conduit dans un laboratoire abandonné par un des ennemis de Flash, le Dr Achemy. Or celui-ci est incarcéré à Keystone et prétend être le seul capable de sauver le policier. Malgré la mise en garde de Batman, conseillant de ne pas négocier avec le criminel, le G.C.P.D. échoue à guérir leur collègue, mais pour Renee Montoya, c'est l'occasion de se rabibocher avec son père, indirectement lié à l'affaire.
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En l'absence d'Ed Brubaker, bien que la série reste d'un niveau remarquable, elle perd quand même de sa force et cet album est en deçà des deux précédents (In the line of duty et Unresolved targets).
Greg Rucka seul aux commandes, cela révèle la particularité de chacun des deux scénaristes : Brubaker est indéniablement celui qui soigne les intrigues, construit les enquêtes, tandis que son partenaire est plus concentré sur l'étude de caractères, la caractérisation des personnages.
Les trois histoires de ce recueil atteste des préférences de Rucka : négligeant le suspense (sans toutefois bâcler le déroulement des récits), il nous gratifie de grands moments avec ses personnages favoris, en particulier la détective Renee Montoya qui n'hésite pas à faire le coup de poing avec le ripou Jim Corrigan pour innocenter son collègue Crispus Allen, ou le commissaire Akis défiant Batman dans le parking du G.C.PD. après avoir fait retirer le Bat-signal du toit de l'immeuble en affirmant que ses hommes meurent à cause du justicier et de ses ennemis.
Rucka sait aussi écrire avec une admirable subtilité et une étonnante économie narrative le rejet puis le rapprochement du père de Montoya avec sa fille (dont il désapprouve le lesbianisme). Deux scènes lui suffisent pour décrire sobrement mais puissamment ces situations : une vraie leçon de storytelling.
Cela dit, même mineur, The Quick and the Dead démontre que Gotham Central doit surtout être considéré comme un ensemble, une oeuvre globale, qui s'apprécie vraiment au-delà des forces et faiblesses, des pleins et des déliés, des sommets et des creux de chaque arc ou même de chaque épisode.
Il est aussi assez troublant de constater à quel point chacun de ses deux auteurs a marqué son territoire à travers certains des protagonistes : Ed Brubaker s'exprime clairement via Marcus Driver tandis que Greg Rucka a choisi Renee Montoya comme porte-voix. Il a fait d'elle une des héroïnes de comics les plus passionnantes de ces dernières années, en se jouant des clichés (la fliquette déterminée, rongée par une colère intérieure croissante, et homosexuelle) : jamais il ne cède à la facilité en étant complaisant sur l'intimité de la jeune femme ou sur sa caractérisation vis-à-vis des autres personnages.
Mais la contrepartie de ce soin particulier accordé à la détective, c'est qu'on a le net sentiment que cette attention s'effectue un peu au détriment de la série elle-même : Rucka aime tellement "sa" Montoya qu'il néglige le reste du commissariat et le travail de ses agents. C'est visible dans une scène dramatique comme celle où Montoya et son partenaire Crispus Allen négocient avec le Dr. Alchemy pour sauver la vie d'un auute officier du G.C.P.D. : en échange de son aide, le vilain réclame (et obtient) des confidences sur l'intimité de la jeune femme, dont il se moque. Allen est réduit alors à un rôle immérité de figurant.
Le favoritisme de Rucka l'empêche de traiter avec la même rigueur le personnage d'Allen comme tous les autres dès qu'ils apparaissent dans la même scène que Montoya. Il n'est donc pas étonnant que le scénariste ait continué à explorer la progression de son héroïne par la suite, une fois Gotham Central annulé, et The quick and the dead peut être considéré comme le vrai point de départ de la mutation du personnage telle que décrite dans 52 (puis la back-up de Detective Comics/Batwoman) où la policière deviendra le successeur de la Question.
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Malgré ces réserves sur le script, cet album reste indispensable, ne serait-ce que parce qu'il contient les ultimes épisodes dessinés par la paire Michael Lark-Stefano Gaudiano (23 à 25) : ce sont de nouvelles planches superbes, jusqu'à la dernière séquence dans le parking avec Akins et Batman d'une intensité fabuleuse malgré un découpage finalement très simple. Du grand art !
Puis Gaudiano signe un chapitre seul : le résultat n'est pas déshonorant mais un ton en dessous.
Lorsque Kano (puis, pour un épisode, Gary Amaro) vient le seconder à l'encrage, on obtient à nouveau des pages de belle facture, évoquant encore et toujours l'immense Mazzucchelli, dont l'influence graphique hante la série depuis le début.
Dans le recueil suivant (Dead Robin), les rôles s'inverseront avec encore plus de bonheur (Gaudiano encrant Kano). En tout cas, Gotham Central bénéficie d'une cohérence esthétique notable car rare chez DC, où trop souvent les équipes créatives tournent trop fréquemment.
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C'est un peu un volume de transition : décevant peut-être, mais on aimerait être déçu comme ça plus souvent car cela reste tout de même au-dessus de la moyenne... Et surtout la suite (et fin) va prouver que la série a encore beaucoup de belles choses à offrir !

mercredi 17 mars 2010

Critique 137 : GOTHAM CENTRAL - UNRESOLVED TARGETS, d'Ed Brubaker, Greg Rucka, Michael Lark et Stefano Gaudiano

Gotham Central : Unresolved Targets rassemblent les épisodes 12 à 15, écrits par Ed Brubaker et Greg Rucka, et 19 à 22, écrits par Ed Brubaker, de la série dessinée par Michael Lark et Stefano Gaudiano.
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- Soft Targets (Gotham Central 12-15) raconte commnt les policiers de Gotham se trouvent dans la ligne de mire du Joker, engagé dans une série de meurtres. Le maire de la ville est assassiné et bientôt le criminel met en ligne sur Internet, grâce à des webcams, les sites qu'il vise. Un éprouvante guerre des nerfs commence alors qui trouvera son dénouement lorsque le Joker se rend aux autorités après avoir élaboré un plan diabolique aux conséquences dramatiques pour deux des membres du G.C.P.D..
- Unresolved (Gotham Central 19-22) relate comment un ancien dossier sur un meurtre collectif impliquant le Châpelier Fou est réouvert. Cette affaire est l'occasion pour le flic déchu, Harvey Bullock, d'être réhabilité car il suspecte le Pingouin d'en être le cerveau.
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Les deux histoires contenues dans Unresolved Targets mettent en évidence les deux meilleurs aspects de Gotham Central, en réussissant à porter les qualités de la série plus haut encore que dans le volume 1 (In The Line Of Duty HC).
Dans le premier récit, Soft Targets, alors que le Joker sème la panique en ville, nous voyons comment la police de Gotham est constamment entre deux feux, au centre de batailles opposant Batman et ses ennemis les plus fous.
Ed Brubaker et Greg Rucka orchestrent cette partition avec un brio éblouissant : la tension de l'histoire ne faiblit jamais, l'atmosphère anxiogène est superbement restituée, à travers des scènes aux dialogues d'une prodigieuse habileté.
L'autre trouvaille richement exploitée est d'avoir situé cette course contre la montre en hiver, à l'époque des fêtes de Noël : le contraste entre la convivialité de cette période et l'épouvante qui s'abat sur les habitants et les forces de l'ordre donne lieu à des séquences mémorables d'une intensité électrique, comme lorsque les précautions des policiers se heurtent aux intérêts du nouveau maire, qui souhaite rassurer le public en organisant une arrestation aussi spectaculaire qu'inutile de fans du Joker.
La complémentarité de Brubaker, avec son art de bâtir des intrigues palpitantes et surprenantes, et de Rucka, avec le soin qu'il apporte à chaque personnage, leurs sentiments, leurs relations, font vraiment de Gotham Central un chef-d'oeuvre de la production DC de ces dix dernières années.
La seconde histoire, Unresolved, rédigée par le seul Brubaker, est d'une facture plus classique mais d'une puissance tout aussi remarquable : elle s'articule autour d'un motif typique de la "série noire", celui de la rédemption d'un flic que ses méthodes ont dans le passé conduit à son exclusion.
Harvey Bullock était mentionné dans In The Line Of The Duty, mais les raisons de sa disgrâce restaient nébuleuses : on les découvre ici, en même temps qu'un personnage inoubliable, à la carrure impressionnante et à la trajectoire empreinte d'un fatalisme digne des meilleurs romans de David Goodis.
Cet anti-héros renvoie aussi à l'autre figure qui hant la série sans presqu'y apparaître, l'ex-commissaire Jim Gordon, le fidèle allié de Batman (totalement absent lui de ces quatre chapitres) : avec Harvey Bullock, c'est une époque révolue du G.C.PD. qui est aussi évoquée, dont il ne reste quasiment plus rien - à peine ce passé conserve-t-il pour témoin Renee Montoya.
Brubaker se sert de cette différence éthique et générationnelle incarnée par Bullock pour souligner l'évolution du commissariat à travers la détective Josie MacDonald, jeune recrue qui ne comprend pas l'indulgence des anciens partenaires de ce flic déchu alors que, dans le même temps, ils se méfient de l'agent de la brigade scientifique Jim Corrigan, un modèle d'intégrité professionnelle selon elle.
Encore une fois, les personnages densifient l'intrigue et l'intrigue enrichissent les personnages : peu de comics exploitent aussi adroitement la narration, les enjeux dramatiques et ses acteurs, sans sacrifier aucun de ces trois éléments.
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Michael Lark va aussi à partir de ces épisodes entamer une fructueuse collaboration avec l'encreur-finisseur Stefano Gaudiano : leur rencontre, qui a produit des planches magnifiques dans le récent run de Brubaker sur Daredevil, sonne déjà comme une évidence tant les deux artistes se complètent déjà à merveille.
On a peut-être affaire là au tandem qui sait aujourd'hui le mieux représenter ce qu'on pourrait appeler des "street-level stories", des récits urbains d'un réalisme saisissant : leur Gotham city est le développement de celle qu'avait cartographié David Mazzucchelli dans Batman : Year One, évoquant New York (comme le soulignait Lawrence Block dans la préface du volume 1) tout en lui donnant une identité visuelle unique.
Il faut aussi saluer avec quel talent ils dessinent l'abondant casting de la série (24 rôles listés dans le "who's who" ouvrant l'album) : chaque personnage, même celui qui ne fait qu'une brêve apparition, est dôté d'un physique, d'une allure, immédiatement reconnaissable, dont se dégage une humanité troublante. C'est aussi ainsi que la mort de certains d'entre eux devient un moment fort car le lecteur non seulement sait exactement qui est la victime mais a pu s'attacher à elle et mesure la vulnérabilité de ces "simples mortels" pris dans les conflits entre un justicier déguisé en chauve-souris et des psychopathes aussi excentriques qu'infâmes.
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En se concentrant sur les épisodes de l'équipe formée par Brubaker-Rucka/Lark-Gaudiano, ce recueil softcover conserve sa cohérence esthétique et narrative. Mais surtout il confirme l'exceptionnelle excellence d'une oeuvre à (re)découvrir de toute urgence : oui, Gotham Central est vraiment un "masterwork" !

mercredi 24 février 2010

Critique 132 : GOTHAM CENTRAL - IN THE LINE OF DUTY, d'Ed Brubaker, Greg Rucka et Michael Lark


Gotham Central est une série policière publiée par DC Comics, écrite par Ed Brubaker et Greg Rucka et dessinée par Michael Lark.
Les histoires se focalisent sur le département de la police de Gotham city et les difficultés professionnelles (mais aussi personnelles) de ses officiers qui travaillent dans l'ombre du justicier Batman. La question centrale de cette oeuvre est : Batman sécurise-t-il la ville ou provoque-t-il l'émergence de la criminalité ?
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Greg Rucka et Ed Brubaker ont entamé leur collaboration sur Officer Down, un crossover impliquant les titres Batman. A la suite de cela, ils ont voulu développer une série dont le sujet serait le fonctionnement de la police à Gotham City et ce projet obtint l'aval des décideurs de DC.
Les deux auteurs imposèrent également Michael Lark comme artiste sur la série (et attendirent un an pour cela, le temps qu'il honore de précédents engagements - temps mis à profit pour élaborer le projet).
Brubaker et Rucka conçurent ensemble les éléments principaux du titre et écrivirent le premier récit, puis par la suite se partagèrent la rédaction : Rucka s'occupa des histoires du GCPD se déroulant en journée, Brubaker de celles se passant la nuit.
Gotham Central fut nominé dès le début pour de nombreuses récompenses aux Eisner awards en 2003 (Meilleure Nouvelle Série, Meilleurs Auteurs, Meilleur Dessinateur et Encreur).
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Le casting abondant de la série a été parfaitement répertorié par Wikipédia, comme en atteste ce lien Gotham City Police Department.
On distingue deux catégories de personnages, constituées des policiers travaillant la nuit et le jour, et chaque intrigue permet à chacune de ces équipes d'être mise en avant alternativement : ainsi fait-on connaissance avec les détectives Marcus Driver, Romy Chandler, Renee Montoya, Crispus Allen ou Josephine "Josie Mac" MacDonald ; leurs superieurs, le commissaire Michael Akins, le capitaine Margaret "Maggie" Sawyer et le lieutenant Ron Probson. A la fin de la série apparaîtra aussi l'agent corrompu Jim Corrigan (le Spectre de la JSA).
Des seconds rôles interviennent également et font même, pour certains, l'objet d'une histoire : des figures de Bat-verse apparaissent ainsi comme James Gordon et Harvey Bullock et Batman lui-même, quoique n'apparaissant que fugacement, joue un rôle proéminent dans de nombreux épisodes.
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Dans ce premier volume en hardcover sont réunis les 11 premiers épisodes, formant trois récits :
- In The Line of Duty (Gotham Central #1-2) est co-écrit par Ed Brubaker & Greg Rucka et dessiné et encré par Michael Lark.
Charlie Fields, le partenaire du détective Marcus Driver, est tué par Mr Freeze alors que les deux hommes enquêtaient sur une affaire de kidnapping. Ce drame permettra à la MCU (Major Crimes Unit) de déjouer une tentative d'attentat par Freeze.
- Motive (Gotham Central #3-5) est écrit par Ed Brubaker et dessiné et encré par Michael Lark.
La MCU reprend un dossier non résolu par feu le détective Charlie Fields qui va révèler un lien entre le meurtre d'une adolescente et les braquages incendiaires du pyromane Firebug.
- Half a Life (Gotham Central #6-10) est écrit par Greg Rucka et dessiné et encré par Michael Lark.
La détective Renee Montoya voit son homosexualité dévoilée contre son gré dans le commissariat : cet évènement est le premier d'une série qui va bouleverser son existence professionnelle et privée, la conduisant jusqu'en prison. C'est le maniaque Two-Face, tombé amoureux de la jeune femme, qu'il finit par kidnapper, qui se cache derrière ces manigances.Ce story-arc, peut-être le plus fameux de la série, a valu de nombreuses récompenses à son équipe créative.
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Comme ces résumés le racontent, après des années passées dans l'ombre de Batman, le Gotham City police department est sous les feux des projecteurs dans ce livre, qui est une réussite totale sur tous les plans.
Brubaker et Rucka donnent vie et chair à cette galerie de seconds rôles, nous les rendant familiers et attachants au cours d'aventures où l'on en apprend autant sur leur métier, leur relation avec Batman, que sur leur vie privée : immédiatement, on est pris d'affection pour ces héros ordinaires dans des circonstances extraordinaires que sont Renee Montoya, Crispus Allen, Nate Patton ou Romy Chandler.
Gotham Central est un curieux mais passionnannt mélange des genres : c'est à la fois une authentique série policière mais sur laquelle, constamment, plâne l'influence de Batman. Et cette influence est si forte qu'elle devient presque la clé de voûte de la série puisque les policiers s'interrogent sur la manière de résoudre leurs affaires sans faire appel au justicier. In the Line of Duty explore cette fracture relationnelle entre la police et Batman mais ce dernier est à la fois pratiquement hors champ et pourtant omniprésent, il hante littéralement la série et ses héros.
Les deux premières pages donnent le ton de toute l'entreprise puisqu'on assiste au duel ente deux inspecteurs et un super-vilain, affrontement aussi expéditif que terriblement révèlateur sur l'inégalité des forces en présence. Qu'apprend-ton ? Que d'un côté il y a de simples hommes et de l'autre des détraqués capables de les tuer sans qu'ils soient correctement équipés pour répliquer.
La mort en service de l'un d'eux va faire prendre conscience aux flics de la MCU qu'ils ont abandonné la sécurité de la ville à Batman. Les citoyens et les policiers de Gotham dépendent de Batman et comptent sur lui pour faire le boulot qu'ils sont sensés faire : cette prise de conscience va les obliger à une profonde remise en question et influencer chacun d'eux de manière différente.
Cette tension entre les détectives et le vigilant masqué se poursuit sur toute la seconde histoire, écrite par Brubaker, où deux enquêteurs reprennent un dossier de leur collègue disparu dans le premier épisode. Batman hante ces trois chapitres, pourtant il apparaît à peine. Cette adolescente assassinée a-t-elle été tuée par des garçons de son âge qui convoitaient le batarang qu'elle avait récupéré ou par un sans-abri avec lequel elle était amie ? Pendant que les deux détectives mènent leurs investigations sur cet homicide dans les rues, leurs collègues traquent Firebug sur les toits de Gotham.
La manière dont Brubaker relie les deux affaires est aussi habile que troublante car il suggère que sous le masque des monstres se cachent d'abord des individus a priori ordinaires et que, peut-être, la présence de Batman crée ces criminels.
Motive permet également de clôturer les rapports tendus entre Marcus Driver et Batman, le policier tenant indirectement le justicier responsable de la mort de son ami Charlie Fields (tué par Mr Freeze) : la scène finale de cette histoire est une merveille de concision et d'intensité.
Enfin, dans Half a life, durant cinq épisodes particulièrement intenses, Rucka imagine une romance tordue entre un des ennemis les plus déséquilibrés de Batman, Two-Face, et Renee Montoya. Ce personnage possède une épaisseur fabuleuse, qui en fait sans doute la créature la plus aboutie de la série : lesbienne, elle cache sa préférence sexuelle aussi bien à ses partenaires (alors qu'elle voue une confiance totale à l'un d'eux, Crispus Allen) qu'à ses parents. Lorsqu'elle est "dénoncée", elle voit son existence bouleversée sur tous les plans : professionnellement, elle doit supporter les remarques désobligeantes de collègues masculins, les mises en garde de sa hiérarchie, et le harcèlement d'un malfrat - en voulant régler seule cette dernière affaire, elle va être précipitée dans la tourmente. Cet "outing" a également des répercussions dévastatrices sur sa vie privée : ses parents la renient, son frère (pourtant dans la confidence et qui la soutient) se détourne d'elle, la femme qu'elle aime est tracassée par la police des polices.
Rucka traite son sujet franchement, sans happy end ni moralisme, et subtilement, avec tact et sensibilité : il est impossible de ne pas être touché par ce que traverse Renee. La volonté farouche avec laquelle elle fait face, se bat, le calvaire qu'elle endure, la bêtise et la folie auxquelles elle est soumise, tout cela est admirablement traduit au fil d'une aventure tortueuse et haletante. Le dénouement est certes cruel mais aussi réaliste, d'une intelligence magnifique.
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Les illustrations de Michael Lark apportent à ces histoires de la vie à travers leur (a)normalité. Il dessine ces personnages non pas comme des héros "bigger than life" mais comme de simples humains, dépassés, vulnérables, et malgré tout combattifs. Ses hommes ne sont pas des athlétes aux muscles saillants et ses femmes échappent aux clichés racoleurs du genre, faire-valoir à l'anatomie trop sexy pour être vraie.
En quelques lignes simples, épurées, et des à-plats d'un noir profond, Lark réussit à rendre crédibles et intéressants aussi bien les courses-poursuites au milieu des flammes sur les toits de la ville que des interrogatoires de plusieurs pages.
Elève inspiré de David Mazzuchelli, Lark donne à la série l'élégance et le relief qu'on admirait dans le classique absolu qu'est Batman: Year One. L'artiste parvient à exister malgré cette référence écrasante et nous gratifie de planches fantastiques, à l'atmosphère prenante.
Nul doute que sans lui cette série n'aurait pas ce cachet, cette classe qui ont tant embelli le run récent de Daredevil par Brubaker.
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In the Line of Duty est une synthèse bluffante entre les canons des histoires super-héroïques (car il s'agit quand même d'une production issue de l'univers de Batman et qu'elle traite de l'influence de celui-ci sur Gotham) et policières (parce qu'il s'agit d'hommes et de femmes au sein de la brigade criminelle de cette ville). C'est à la fois cela et bien plus, bien mieux.
Gotham Central est une immersion dans un univers fictif, un voyage dans les coulisses : ses auteurs nous invitent à découvrir ce qui se passe derrière chaque scène de crime où intervient Batman, là où se passe tout ce qui l'oblige à quitter les ténébres de la Batcave pour celles, aussi noires, de la cité qu'il protége avant tout des menaces qu'il semble inspirer.
Ne passez pas à côté de cette production aussi originale que "toxique" : c'est un des comics les plus mémorables qu'ait édité DC ces dix dernières années.