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samedi 1 juillet 2023

BLACK MIRROR (saison 6)


Après quatre ans d'attente, Black Mirror revient sur Netflix pour une sixième saison. Je me suis d'ailleurs rendu compte que je n'avais jamais parlé de cette série sur ce blog et sans doute vais-je m'employer à corriger cette erreur dans les prochaines semaines (vu que les sorties comics seront moins nombreuses). En tout, fidèle à son credo, Charlie Brooker nous étonne encore.


1/ JOAN EST HORRIBLE (Joan is awful) - DRH dans une entreprise de la Tech, Joan découvre que sa vie fait l'objet d'une série sur la plateforme de streaming Streamberry et c'est Salma Hayek qui tient son rôle. D'après son avocate, elle ne peut s'y opposer car elle a cédé son droit à l'image en s'abonnant à ce service. Virée, plaquée par son petit ami, furieuse, elle se met à commettre des actes scandaleux en espérant que cela provoquera la fin de la série - en vain. Lorsque Salma Hayek vient lui demander des comptes, l'actrice se rend compte qu'elle est également piégée et les deux femmes s'allient pour détruire l'ordinateur quantique qui génère le show...


Cette sixième saison démarre sur les chapeaux de roues avec un épisode qui s'en prend directement à Netflix, le diffuseur de la série. On peut deviner à travers cette fiction les difficultés qui ont compromis la production puisque la société qui produisait Black Mirror a été racheté et que Netflix a failli perdre de montrer de nouveaux épisodes. Charlie Brooker rue dans les brancards en dressant le portrait de ces puissants networks qui contrôlent les créateurs et flattent les bas instincts de leurs abonnés avec des show racoleurs, taillés sur mesure.

Mais Joan is awful est aussi, surtout, une passionnante mise en abyme puisque le personnage principal découvre donc que sa vie, ordinaire, est devenue le sujet d'une série peu flatteuse. Incarnée par la géniale Annie Murphy, on la voit dépassée par cette intrusion dans sa vie privée et professionnelle jusqu'à être virée de son boulot et plaquée par son copain. Elle découvre ensuite qu'en s'abonnant à Streamberry (la version de Netflix pour la série), elle a cédé son droit à l'image, une clause dans les conditions générales du contrat qu'elle n'a évidemment pas pris la peine de lire (qui le fait ?).

Pour tenter d'annuler le show, elle va jusqu'à déféquer dans une église en plein mariage (Brooker est familier de ce genre de scène choquante) et Salma Hayek qui interprète Joan dans la série est outrée mais également piégée. Et c'est véritablement là que l'épisode décolle et nous emporte dans une méta-fiction vertigineuse car Annie Murphy se rend compte qu'elle joue Joan et que la vraie Joan existe et qu'elle est donc déclinée à l'infini. Une illustration flippante du multivers.

Les actrices sont formidables et dirigées magistralement. On ne voit rien venir mais on est captivé de bout en bout. C'est tout bonnement génial.


2/ LOCH HENRY - Davis et Pia, deux étudiants en cinéma, rendent visite à la mère du premier à Loch Henry. L'endroit est superbe mais déserté par les touristes depuis un atroce fait divers : Iain Adair avait kidnappé, torturé et tué des visiteurs dans sa cave. Le père de Davis, policier, était mort peu après l'avoir arrêté. Pia convainc son petit ami de monter un documentaire sur cette affaire, sans se douter qu'ils vont découvrir que sa mère, Janet, y a été impliquée...


Loch Henry est à peine moins bon. Dans ce deuxième épisode, on suit donc un jeune couple de documentaristes qui entreprennent de reconstituer un fait divers abominable. Mais avec Charlie Brooker, les intrigues sont comme des oignons qu'on épluche pour arriver au coeur, encore plus glaçant. Ici, on a d'abord une première couche, classique, de drame rural, avec une histoire criminelle tragique, qui a touché directement la famille de Davis, puisque son père, policier, en a été la victime indirecte. Puis le téléspectateur comprend vite que c'est trop simple et que quelque chose de plus horrible attend de remonter à surface.
 


Vous ne serez pas déçu, même s'il manque la dimension méta qui faisait de Joan is awful un petit chef d'oeuvre. La curiosité est un vilain défaut, mais quand on est curieux pour avoir la gloire, c'est encore pire. Au fond, c'est ce qui anime les personnages ici : partis dans ce coin reculé du Loch Henry pour filmer un documentaire sur un collectionneur d'oeufs (!), les voilà sur la trace d'un tueur en série spécialement cruel qui a kidnappé, torturé et tué des touristes. Quand le jeune couple comprend que le criminel n'agissait pas seul, tout s'accélère tragiquement et réveille ce qui ressemble à une vraie malédiction (un motif qui réapparaîtra dans les autres épisodes de la saison).

Incarnés par des acteurs inconnus mais impeccables (Mya'la Herrold en tête), ce deuxième épisode vous fait sursauter d'effroi à plusieurs reprises. Et si, à la fin, les curieux reviennent à Loch Henry, pas sûr qu'on ait envie d'aller y faire un tour.


3/ MON COEUR POUR LA VIE (Beyond the sea) - 1969. Deux astronautes, Cliff et Richard, ont embarqué pour une mission spatiale de six ans. Pour rester proches de leurs familles, des répliques robotiques abritent leur esprit, mais quand celle de David est détruite et que sa femme et leur enfant sont tués par des junkies, Cliff se laisse convaincre par son épouse Lana de laisser son ami emprunter sa réplique afin qu'il se remette de ce drame. Petit à petit, David tombe amoureux de Lana qui le repousse et il va commettre l'irréparable...


L'épisode le plus long (1h 23) de la saison est aussi son sommet. Toutefois, quelle mouche a piqué Netflix France de traduire le titre ainsi ? En effet Beyond the sea est la traduction anglaise de la chanson La Mer de Charles Trenet, qui joue un rôle important dans cette histoire et qui n'avait donc pas à être remplacé par ce mièvre Mon coeur pour la vie. Débutant à bord d'une station spatiale, l'épisode nous induit en erreur à dessein : on croit avoir embarqué dans un récit futuriste alors qu'en fait l'action se situe en 1969, au temps de la conquête spatiale mais aussi de la fin des 60's, la fin de l'innocence symbolisée par le massacre commis par les adeptes de Charles Manson (qui tuèrent entre autres Sharon Tate, la femme de Roman Polanski).


Pour permettre aux astronautes de rester avec leurs familles, une technologie avancée a conçu des répliques androïdes, hôtes de leur esprit quand ils dorment dans la station spatiale. Ainsi, David peut passer du temps avec sa femme et leur enfant dans leur belle villa urbaine et Cliff, son partenaire, avec son épouse, dans leur bâtisse dans un coin reculé à la campagne. Jusqu'à ce que des junkies fanatiques, jugeant ce privilège contre-nature, n'assassinent la famille de David et détruisent sa réplique...

On sait très vite que le marché que passe Cliff et sa femme Lana avec David pour tenter de le réconforter après cette tragédie ne va pas bien finir. Mais le scénario ménage habilement ses effets en nous faisant croire d'abord à un geste merveilleusement généreux et à une sorte de convalescence lente et douloureuse. La situation est étrange, et devient malsaine quand David en abuse pour charmer Lana. Celle-ci, qui n'est pas heureuse de vivre dans un endroit aussi isolé et qui se sent négligée par Cliff, se laisse presque troubler par David, charmeur, attentionné, entreprenant, artiste sensible. Mais également manipulateur et visiblement toujours pas remis de ce qu'il a traversé, désirant revivre par procuration ce qu'on lui a arraché.

La fin est épouvantable, pas au sens où elle est mauvaise, mais parce qu'elle est déchirante. Je ne vais pas la spoiler mais elle est facile à imaginer. Le scénario ne cherche pas tant à nous surprendre qu'à nous prouver l'inéluctabilité du dénouement. Jusqu'au bout, on espère que ça va bien finir, ou du moins se conclure raisonnablement, sans toutefois se faire d'illusions (parce que Black Mirror n'est pas une série sentimentale et que c'est plus logique que ça se termine ainsi).

Cet épisode donne à apprécier de grandes prestations d'acteurs. Aaron Paul est comme toujours renversant, d'une intensité folle. Kate Mara est sensationnelle en épouse délaissée mais résistante. Et surtout on retrouve Josh Hartnett, ce comédien qui, il y a une vingtaine d'années, était le grand espoir de Hollywood et qui a préféré fuir les blockbusters, les rôles bankables pour une carrière indé, exigeante. Il est trouble, troublant, à souhait, imposant une présence inquiétante tout du long. Espérons qu'on le reverra vite.


4/ MAZEY DAY - Mazey day est la jeune vedette d'une franchise cinématographique à succès. Un soir, après une  journée de tournage stressante, elle renverse accidentellement quelqu'un sur la route en état d'ivresse. Elle est renvoyée du film à cause de son comportement... Bo, une ancienne paparazzi qui avait raccroché après avoir provoqué le suicide d'un acteur, accepte d'aider un collègue à trouver où se cache Mazey Day...


Comme je l'écris plus haut au sujet de Loch Henry, cette saison de Black Mirror flirte souvent avec l'idée de la malédiction. A quel point, à quel moment la tournure malheureuse des événements nous fait-elle penser qu'on est poursuivi par le mauvais oeil ? A quand ressent-on le poids du destin, le virage fantastique qu'emprunte notre existence ?  C'est ce qu'explore directement Mazey Day. Là encore, le scénario s'engage dans une fausse piste en suivant d'abord Bo, une paparazzi qui, si elle est très présent à l'image, n'est pas vraiment l'héroïne de ce récit. En fait, toute l'ironie du sujet, c'est de montrer une femme qui vole l'image des autres avant que cela se retourne contre elle, de façon très sauvage, violente.
 


C'est aussi et surtout le portrait donc de Mazey Day, une jeune actrice vedette d'une franchise ciné, comme Jennifer Lawrence (Hunger Games), Kristen Stewart (Twilight), Shailene Woodley (Divergente), mais à qui le sort va jouer un méchant tour, un soir de pluie et de conduite en état d'ivresse, dans un pays peu familier, après une journée de tournage stressante. Je ne vous dis pas ce qui va lui arriver, d'ailleurs on le comprend vraiment plus tard, mais c'est terrifiant.

Charlie Brooker avec Black Mirror est fasciné par l'exploitation des images et comment cela définit les personnages, jusqu'à parfois les condamner. On pourrait se dire que choisir une paparazzi est une facilité car on n'a aucune sympathie pour ce genre d'individus, mais c'est plus subtil qu'une charge contre ces rapaces. Bo a coincé un acteur qui cachait son homosexualité mais qui a préféré se suicider que d'affronter le scandale. Elle abandonne donc son job pour devenir simple serveuse jusqu'à ce qu'un ancien collègue lui fasse une offre qu'elle ne peut pas refuser : retrouver Mazey Day.

Le reste est efficace, mais il faut bien le reconnaître, c'est l'épisode le moins bon du lot. Il n'est pas mauvais, mais il lui manque cette épaisseur qu'ont les autres, cette dimension ironique, grinçante, ce recul. Ce qui est arrivé à Mazey Day est stupéfiant, impressionnant, mais trop littéralement montré et c'est là que le bat blesse. Black Mirror n'est jamais meilleur que quand le scénario opère un crescendo suggestif, qu'on ne voit pas tout, qu'il reste de la place à l'imagination. Or, ici, on en voit trop et si, techniquement, c'est très bien fichu, ça n'a rien de spécifiquement Black Mirror.

Par ailleurs, l'interprétation est aussi décevante. Zazie Beetz peine à donner de l'émotion à son personnage, donc on ne croit pas vraiment à ses remords (au contraire on a surtout l'impression qu'elle n'attendait qu'une occasion de replonger). Et Clara Dugaard apparaît trop peu à l'écran pour pouvoir faire exister son personnage (un comble puisque c'est celui-ci qui donne son titre à l'épisode).


5/ DEMON 79 - Nida, une jeune femme indienne, vend des chaussures et subit le racisme quotidien de ses collègues et de son voisinage dans l'Angleterre des années 70 à la veille d'élections où les conservateurs sont donnés favoris. Elle met la main sur un talisman grâce auquel elle invoque un démon, Gaap, qui lui demande trois sacrifices humains avant le 1er Mai pour éviter l'Apocalypse. Elle accepte à contrecoeur cette mission jusqu'à ce qu'elle cible Michael Smart, un politicien local ambitieux et sans scrupules dont Gaap lui a montré la funeste ascension...


Le final de la saison 6 est aussi un autre long format (plus d'une heure) et une franche réussite. Dans le registre loufoque et lugubre à la fois, c'est même un régal. On jurerait volontiers qu'après un programme bien noir, les auteurs ont voulu se détendre avec cette histoire complètement délirante, à l'humour salé, et au visuel détonant. 


Moins on en dit, mieux c'est pour savourer cet épisode. Mais l'aventure de Nida, cette vendeuse de chaussures indienne dans la Grande-Bretagne de 1979 qui allait être conquise par Margaret Thatcher et le tournant de la rigueur, avec des conséquences sociales dramatiques, est désopilante. Sa rencontre avec le démon Gaap, dont elle devient le bras armé pour éviter l'Apocalypse, est le prétexte à des scènes de meurtres particulièrement sanglantes et brutales commises par une débutante maladroite mais qui s'enhardit jusqu'à cibler un politicard au destin funeste comme elle en a la vision.

Portés par deux comédiens extraordinaires, Anjana Vasan et Paapa Essiedu, on ne peut s'empêcher de s'esclaffer devant ces horreurs jusqu'au dénouement effectivement spectaculaire. Si, en plus, vous êtes fan de Boney M (à chacun ses plaisirs coupables), vouss allez adorer mais surtout à chaque fois que vous entendre Rapustin, vous vous souviendrez de Démon 79.

En bref, hormis un faux pas (pour Mazey Day), cette saison 6 de Black Mirror confirme que Charlie Brooker et son équipe n'ont rien perdu de leur génie visionnaire. Espérons qu'on n'ait pas à attendre encore quatre longues années avant de contempler les nouveaux reflets dans ce passionnant miroir noir.

mardi 16 août 2022

WESTWORLD (Saison 4) (HBO) (Critique avec spoilers !)


Dimanche 14 Août se terminait la quatrième saison de Westworld - peut-être la dernière car la série n'a pas été renouvelée pour une cinquième livraison par HBO et comme le souhaitent ses créateurs, Lisa Joy et Jonathan Nolan qui avaient planifié leur saga en cinq actes. La question qui se pose après avoir vu ces huit nouveaux épisodes est surtout : est-ce bien nécessaire de continuer tant cela a été ennuyeux ?


7 ans se sont écoulés depuis la débâcle du programme Rehoboram de Serac.. Un hôte à l'image de William acquiert le barrage de Hoover Dam pour founrir l'énergie à un important stock de données. A New York, Christina, qui ressemble à Dolores Abernathy, travaille comme scénariste de jeux vidéos pour la société Olympiad Entertainment et subit le harcélement d'un homme, Peter, qui l'accuse d'avoir détruit sa vie avec ses histoires avant de se suicider devant elle. Maeve vit loin de tout mais des hôtes assassins la débusquent. Elle les élimine et apprend qu'ils ont été envoyés par William. Elle part en Californie prévenir Caleb que sa famille est en danger.


La copie maléfique de Dolores, Charlotte Hale, remplace depuis quelques temps plusieurs personnalités haut placés du gouvernement américain par des hôtes à leur image puis soumet ceux qu'elle a enlevés à des expériences avec un parasite qui doit les assujetir. Maeve et Caleb recontre le sénateur Whitney et sa femme, remplacés par Charlotte, et espèrent, après les avoir neutralisés, remonter la trace de Charlotte. Ils montent ainsi dans un train qui conduit des touristes dans une réplique de Westworld mais avec un décor évoquant les année 1930. Christina enquête sur Peter et découvre qu'il était le donateur d'un hôpital aujourd'hui désaffecté et où elle remarque le dessin d'une mystérieuse tour qui lui semble familière.


Bernard se réveille après avoir exploré le Sublime. Stubbs le veille depuis 23 ans et le suit pour trouver une bande de rebelles cachés dans le désert. A Westworld, Maeve et Caleb découvrent les laboratoires souterrains de Charlotte où elle pratique des expériences sur des humains. Ils capturent Charlotte et fuient dans une réserve du parc où William les retrouve et s'entretue avec Meve. Caleb comprend alors que Charlotte l'a piégé dans une simulation depuis 23 ans en trnsférant son esprit dans un hôte à son image.


Christina accepte d'accompagner sa co-locataire Maya à un speed-dating où elle recontre Teddy sans le reconnaître. Bernard et Stubbs trouvent les rebelles dans le désert et les convainquent de fouiller une zone précise. Ils déterrent les corps de Maeve, laissée là après son dernier affrontement contre William. Caleb tente de s'échapper de la tour de Charlotte mais échoue à chaque fois en constatant que son corps d'hôte s'affaiblit. Charlotte s'interroge sur ces dysfonctionnements et l'acharnement de Caleb à rester indépendant malgré ses reprogrammations successives..
 

Teddy revoit Christina après leur speed-dating et lui explique qu'elle orchestre la vie de tous les new yorkais à travers les scénarii qu'elle imagine, comme le lui reprochait Peter. Mais elle peut changer cette situation en aidant les citoyens à redevenir autonomes. Charlotte envoie William exécuter une humaine, Lindsay, car elle pense avoir deviné que lorsque les hôtes fréquentent trop les humains, ils reproduisent leurs comportements, interrogent leur condition et préférent mettre fin à leurs jours. Lindsay est sauvée in extremis par les rebelles. l'hôte William commence alors, lui aussi, à se demander s'il ne peut outrepasser les directives de Charlotte.


Caleb réussit, cette fois, à sortir de la tour et à envoyer un message radio à destination des rebelles en espérant que sa fille en fasse partie. Charlotte le tue ensuite puis façonne une nouvelle copie de Caleb afin de piéger Frankie, sa fille, et ses amis quand ils ariveront à New York. Bernard et Frankie, justement, réparent Maeve lorsqu'ils reçoivent le message de Caleb. Mais Bernard doit remplir une mission de son côté avec Maeve et envoie Stubbs aider Frankie sauver son père.


Maeve suit Bernard jusqu'au barrage de Hoover Dam où ils rouvrent la porte donnant sur le Sublime, puis ils repartent pour New York affronter Charlotte et William. Christina, soutenue par Teddy, modifie le programme d'assujettissement des new yorkais en faisant détruire les données de Olympiad Entertainment. Puis elle accède au plan de la ville et localise la tour de Charlotte au large. Au même moment, tandis que Bernard atteint le sommet de la tour et en modifie les données, Maeve affronte Charlotte. William tue les deux femmes puis abat Bernard avant de reconfigurer le programme d'assujettissement des humains pour qu'ils s'entretuent.


New York est à feu et à sang comme William le voulait pour que seuls survivent les plus forts. Il part pour le barrage Hoover Dam, poursuivi par Charlotte, qui a été réparée par ses drones et qui emporte avec elle la perle de Christina/Dolores. Charlotte tue William et ferme le Sublime en y transférant Dolores. Celle-ci entreprend alors de tester une dernière fois l'humanité pour déterminer si elle doit survivre ou s'éteindre. A cette fin, elle recréé dans le Sublime le premier Westworld.

Voyage au bout de l'ennui : voilà comment j'aurai sous-titré cette saison 4 de Westworld, la plus décevante depuis le début de cette série. Pourtant, ça démarrait fort : il le fallait, la saison 3 avait déçu (sauf moi, qui l'ait adoré, mais je dois être le seul) en ayant voulu s'échapper du parc Westworld, des machniations de Delos, Ford, William, Charlotte Hale. Les créateurs, Lisa Joy et Jonathan Nolan, avaient opté pour un récit plus linéaire et plus riche en action et en grand spectacle, articulé autour de la confrontation entre Serac, un milliardaire mégolomane, et Dolores, introduisant le personnage de Caleb, redéfinissant Charlotte, relançant William, reconfigurant Maeve. Les fondamentaux étaient là, mais plus rythmés, plus directs.

Mais les puristes de la première heure, trop nostalgiques du parc Westworld, ont boudé cette précédente saison, les audiences ont chuté, et Joy et Nolan ont passé les deux dernières années à chercher un moyen de recoller les morceaux sans se répéter.

L'idée qu'ils ont eu, c'est d'inverser le principe de Westworld : en lieu et place d'un parc fréquenté par des touristes humains et peuplé d'hôtes robotiques, Charlotte Hale a transformé New York City en un vaste terrain de jeu où les hôtes s'amuseraient avec des humains assujettis. C'est aussi ingénieux que terrifiant, mais cela ne suffit pas à Charlotte, qui doit faire face à des défaillances de la part de certains hôtes, restés trop longtemps au contact des humains et devenant suicidaires, à la présence de rebelles à son autorité dans le désert, et à la menace de Maeve (bien qu'elle soit introuvable).

Pourtant, ces bonnes idées et ces nombreuses pistes, à même d'alimenter des nouveaux épisodes palpitants, semblent vite écrasées par leur propre ambition. Comme si la série elle-même se mettait à dysfonctionner. Quand on sait à quel point Westworld a ébloui par sa rigueur scénaristique, c'est embêtant.

Pourtant, notre intérêt reste vif car l'autre idée de Joy et Nolan, c'est de jouer avec le temps : on comprend assez vite que le récit se joue sur deux lignes temporelles, une première située sept ans après les événements de la saison 3, et une seconde vingt-trois ans après le début de cette saison 4. C'est à ce moment-là que Bernard se réveille, couvert de poussière dans une chambre d'hôtel, tel qu'on le dévouvrait dans la scène post-génrique de fin de la saison 3, après avoir passé tout ce temps dans le Sublime, ce paradis virtuel où de nombreux hôtes ont trouvé refuge et immortalité à la fin de la saison 2.

Ce séjour, Bernard l'a passé à explorer tous les scénarii possibles pouvant aboutir à la défaite de Charlotte et William. Pour cela, il faut une arme : ce sera Maeve, tuée par William. Et il faudra plusieurs sacrifices pour Dolores réémerge avec l'accord de Charlotte afin de gouverner le Sublime et de le préparer à un ultime test qui déterminera si la race humaine peut être sauvée par les hôtes ou doit s'éteindre en s'auto-détruisant.

Mais là encore, hélas ! ça ne prend pas : même si Joy et Nolan renoncent à mi-chemin aux circonvultions narratives qui avaient plombé la saison 2, ils accumulent alors des séquences absurdes, aussi ennuyeuses que grotesques. Entre des duels ridicules et expédiés (Charlotte vs Maeve), des déchéances misérables de personnages (Caleb), l'arrivée de nouveaux héros peu charismatiques (Frankie et les rebelles), des reprogrammations qui s'enchaînent (William), des protagonistes horriblement écrits (Christina entre fantôme et déesse), et des actions franchement pathétiques (la course-poursuite finale entre William et Charlotte est affligeante : lui traverse tous les Etats-Unis en cheval et réussit à arriver au barrage avant elle, qui se déplace pourtant dans un petit engin aérien), rien ne nous est épargné.

La série ne s'en relève jamais et les épisodes se suivent sans plus nous captiver. C'est long, laborieux, désolant. On résiste à l'envie d'abandonner avant la fin en espérant un twist, un de plus, qui, par exemple reviendrait sur le sort de William à la fin de la saison 2 (enfermé on-ne-sait-où et visité par le fantôme de sa fille) - mais rien n'arrivera. A la place, on est perdu avec ce subplot concernant le Sublime, le plan ultime de Dolores (dont on se demande vraiment bien pourquoi elle se préoccupe encore des humains et de leur extinction/survie, et comment le Westworld originel recréé dans cet espace virtuel va pouvoir résoudre quoi que ce soit).

Le dernier épisode ressemble à un jeu de massacre tel qu'on s'interroge sur qui sera présent dans cet hypothétique saison 5 puisque Bernard, Caleb, Maeve, William, Charlotte meurent tous, apparemment défintivement (leurs perles sont détruites). On souhaiterait presque pour eux qu'ils le restent tant cette saison 4 les a maltraités. Dans le cas où la série aurait droit à une prolongation, je pense que ce sera pour un nombre réduit d'épisodes et avec l'injection de nouveaux personnages autour de Dolores, mais par expérience, je sais que c'est rarement une bonne idée (voir des antécédents comme Dr. House, Urgences, Lost).

L'interprétation n'est pas mauvaise, car les acteurs sont excellents, mais ils font quand même souvent peine à voir, comme s'ils devaient jouer une partition imbitable. Thandie Newton est celle qui s'en sort le mieux avec Jeffrey Wright, leurs deux personnages bénéficiant des mielleurs arcs. Mais quelle misère pour Evan Rachel Wood qui erre durant huit épisodes sans avoir l'air de savoir ce qu'elle doit faire. Idem pour James Marsden, de retour mais cantonné à un rôle accessoire. Aaron Paul passe son temps à l'écran à mourir, dépérir, agité de tics. Et Ed Harris n'a plus rien d'autre à jouer que la caricature de William (le comédien n'a pas caché que depuis la saison 2, il ne comprenait plus rien à l'intrigue de la série et c'est vrai pour que pour s'y retrouver avec son personnage, il y a de quoi s'arracher les cheveux). Tessa Thompson doit incarner la méchante de service avant sa rédemption finale, mais elle aussi paraît ailleurs, jamais convaincue, donc jamais convaincante.

C'est donc un désastre complet. Lisa Joy et Jonathan Nolan auraient certainement dû en rester à la saison 3 ou alors raconter les conséquences directes de son dénouement, quitte à se priver de certaines des stars de la série et se couper définitivement de leur fanbase initiale. Mais je ne vois pas comment une saison 5 va pouvoir sauver ce titanic qui comme le célèbre navire a fait une fausse route tragique.

mercredi 6 mai 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 8 : CRISIS THEORY (HBO)


Et c'est la fin de cette saison 3 de Westworld. Ce huitième épisode long de 72 minutes offre un épilogue épique tout en ne répondant pas à tout (une tradition pour la série). En vérité, le show de Jonathan Nolan et Lisa Joy a une étonnante faculté à conjuguer sophistication et non-sens. A cet égard, cet ultime chapitre résume les (grandes) qualités et les (petits) défauts de ce qui a eu lieu cette année. Entre moments WTF et scènes anthologiques en somme.

Caleb et Dolores (Aaron Paul et Evan Rachel Wood)

Muni de la perle de Dolores, Caleb revient à Los Angeles, à feu et à sang. Guidé par la stratégie de Salomon, il découvre dans un entrepôt un coffre avec un nouveau corps pour Dolores qu'il active. Elle lui explique alors qu'ils doivent à présent détruire Rehobaom avec le virus que leur a procuré Salomon. Mais avant cela, Caleb exige de savoir pourquoi elle l'a choisi comme partenaire.

Dolores et Caleb (Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Autrefois, explique-t-elle, elle a assisté à l'entraînement de l'armée américaine dans le parc 5 de Westworld et s'est souvenu que Caleb a empêché des soldats de son unité de s'en prendre à des hôtes (dont elle faisait partie) utilisés dans une simulation de guerre civile. Caleb accepte de continuer à suivre Dolores, escortés par des mercenaires recrutés via l'application Rico à travers Los Angeles. En route, Dolores est obligée de quitter Caleb pour affronter Maeve. Elle la domine cette fois-ci mais Charlotte surgit pour la neutraliser, suivant son propre agenda. Maeve peut ensuite livrer Dolores à Serac qui veut trouver l'accès au projet d'immortalité de Delos dans la perle de l'androïde rebelle.

Caleb et Maeve (Aaron Paul et Thandie Newton)

Caleb réussit difficilement à atteindre le siège d'Incite pour y détruire Rehoboam. Mais avant d'y parvenir, il est appréhendé par Maeve et conduit jusqu'à Serac. Ce dernier lui montre alors une projection de Rehoboam pour qu'il comprenne à quoi ménerait le plan de Dolores : la fin de l'humanité dans une suite de catastrophes économiques et sociales.

Dolores et Serac (Evan Rachel Wood et Vincent Cassel)

Dolores profite de l'échange entre Serac et Caleb pour communiquer avec Maeve. Elles se retrouvent virtuellement dans le parc et Dolores explique qu'elle n'a jamais eu l'intention de tuer les humains, malgré tout le mal qu'ils lui ont fait subir. Elle souhaitait seulement leur redonner la liberté de penser, de choisir leur futur. Comme les hôtes se sont affranchis des cadres de Delos, elle rêvait pour les hommes de s'affranchir de Serac.

Dolores et Maeve (Evan Rachel Wood et Thandie Newton)

En connaissance de cause, Maeve se retourne contre Serac dont elle tue les gardes, sur le point d'exécuter Caleb. Serac tente de l'immobiliser au moyen de sa télécommande mais elle réussit à l'en empêcher, ayant saisi qu'il n'est en vérité qu'une marionnette de Rehoboam, un algorithme incarné. La mémoire de Dolores achève d'être effacée et court-circuite l'Intelligence Artificelle. Rehoboam se reroute mais cette fois Caleb peut la commander. Il lui ordonne de s'effacer définitivement. Abandonnant Serac à son sort, Caleb et Maeve quittent le bâtiment de Incite. Dehors, c'est le chaos mais aussi le choix de devenir celui qu'on souhaite.

Bernard (Jeffrey Wright)

Pendant ce temps, après avoir blessé Stubbs et échappé à Bernard, William a rejoint son avocat, résolu à reprendre le contrôle de Delos malgré le désordre ambiant. Bernard est retrouvé par Lawrence (avec la conscience de Dolores) qui lui remet une mallette. Bernard prend une chambre dans un motel avec Stubbs et se coiffe avec le casque dans la mallette. Ainsi il a accès au Sublime grâce auquel il va pouvoir découvrir comment le monde va se relever du chaos. Il se désactive.

Deux scènes post-générique de fin :

Charlotte/Halores et l'Homme en Noir (Tessa Thompson et Ed Harris)

- 1/ William débarque au siège de Delos International et accède au sous-sol où il est confronté à Charlotte. Lorsqu'il pointe un pistolet sur elle, il est attaqué et tué par un double de l'Homme en Noir. Des centaines (milliers ?) de caissons, abritant des hôtes en sommeil, apparaissent alors derrière eux.

Bernard (Jeffrey Wright)

- 2/ Dans la chambre de motel, recouvert de poussière, Bernard revient à lui après une longue période de sommeil suite à son séjour dans la Sublime.

Reconnaissons-le d'entrée de jeu, cet épilogue laisse un sentiment étrange, assez frustrant et pourtant exaltant. Avec seulement huit épisodes (contre dix les saisons précédentes) et malgré un format exceptionnel de 72 minutes, on sent bien que les showrunners ont eu du mal à dire tout ce qu'ils voulaient pour conclure dignement cette saison. D'où quelques moments limites. Mais aussi des scènes fabuleuses et alléchantes...

Sur le strict plan des réponses et de la confrontation attendue entre Dolores et ses adversaires, le programme remplit parfaitement ses objectifs. L'épisode met le paquet sur une ambiance fin du monde (et début potentiel d'une nouvelle époque, qui devrait être développée dans la saison 4), la production a mis les moyens pour reconstituer les émeutes qui ravagent Los Angeles suite à la fuite des données collectées par Rehoboam sur les citoyens. C'est réellement impressionnant, très réaliste, puissant.

Suivre Dolores, Caleb et quelques recrues de Rico à travers la ville à feu et à sang m'a fait penser au mythe de Thésée et le Minotaure. Le fil d'Ariane est le dispositif confié par Salomon à Caleb pour détruire Rehoboam. Thésée est Caleb. Dolores est Ariane. Le Minotaure est Serac (et par extension Rehoboam - on découvrira que l'homme et la machine sont plus intimement liés qu'on ne le supposait). 

De manière assez maline, les scénaristes séparent Dolores et Caleb à mi-chemin et nous avons droit à une sorte de match retour entre Dolores et Maeve. Cette fois le combat tourne à l'avantage de Dolores qui a eu l'occasion dans l'épisode précédent de jauger son adversaire. Mais surtout on comprend pourquoi Maeve, qui peut théoriquement contrôler les hôtes, ne peut le faire avec Dolores : c'est simplement parce que Dolores a été la première androïde conçue par Ford, tous les hôtes qui ont été fabriqués ensuite l'ont été à partir d'elle. Même Maeve descend d'elle.

Il n'empêche, on regrettera que les scénaristes aient si maladroitement employé Maeve cette saison en en faisant une adversaire de Dolores alors qu'en toute logique elle aurait tout gagné à s'allier à elle contre Serac. Plus loin, d'ailleurs, on a droit à un grand moment WTF lorsque Serac face à une Maeve rebelle, retournée par Dolores, la désactive au moyen de la télécommande (utilisée lors de leur première rencontre dans l'épisode 2)... Avant que, inexplicablement, Maeve échappe à son emprise et ne le blesse. On ne comprend pas comment elle peut faire ça, et encore moins pourquoi elle ne l'a pas fait avant. 

L'autre incongruité de l'épisode (entr'aperçue dans l'épisode précédent), c'est l'attitude de Charlotte (ou Halores). On se souvient que dans l'épisode 3 Dolores avait expliqué avoir choisi Hale pour son comportement prédateur, implacable, à même de faire face aux obstacle qui allaient se dresser sur leur route. Pourtant au contact de la famille de Charlotte, Halores montrait des failles, altérant sa dureté mentale. A la fin de l'épisode 6, la mort de l'ex-mari de Charlotte et de leur fils montrait une Halores, non seulement physiquement très endommagé, mais sur la voie toute tracée d'une vengeance contre Serac (l'auteur évident de l'explosion fatale). Or, la semaine dernière, Halores trahissait Musashi en le livrant à Clementine et Hanaryo, justifiant cela en suggérant qu'elle suivait désormais un autre plan que celui de Dolores. Cette fois, elle déclare ouvertement la guerre à Dolores (mais sans s'être alliée cependant à Serac). Je déplore cette évolution, même si désormais on a certitude que Halores sera la grande méchante de la saison 4 (le première scène post-générique de fin le confirme).

Ces mauvais points relevés, revenons à ce qui fonctionne bien mieux - ou du moins, moins mal. 

Certes, je reste perplexe sur le transfert de pouvoir accordé à Caleb quand, une fois Dolores vidé de sa mémoire (et visiblement morte... Même si j'imagine mal la série sans elle, qui en est l'animatrice incontestable, le coeur, l'âme. Et qui, en tant que personnage, a sûrement prévu sa défaite et donc son retour : on découvre ainsi que Lawrence est une autre de ses copies, donc une partie d'elle est encore dans la nature, et avec Maeve et Bernard, on peut extrapoler qu'elle sera recréee pour les aider contre Halores).  D'une manière générale, le personnage de Caleb reste bancal : son arc est intéressant et on ne peut que louer l'habilité avec laquelle les auteurs ont lié son destin à celui de Dolores (le flash-back dans le parc 5 est ingénieux), mais je persiste à penser qu'il aurait été plus fort de le connecter encore plus étroitement aux hôtes (au point d'en faire un). La plupart du temps, cette saison, Caleb n'est qu'un suiveur, étonnamement docile (et peu étonnée de côtoyer des hôtes), quand Dolores voit en lui un futur leader.

Vous l'aurez déduit tout seul, le meilleur atout de Westworld reste Dolores. Le personnage vampirise presque la série par son charisme exceptionnel, sa progression constante, et le sort qui lui est réservé dans cet épisode est à la fois spectaculaire et poignant. On a bien la confirmation que son objectif n'était pas de détruire les humains (ce à quoi je n'ai jamais cru) mais de les affranchir de toute tutelle comme elle-même s'est émancipée. Cela lui confère une noblesse bouleversante. Cette androïde qui a choisi de voir la beauté dans un monde et une humanité qui l'a malmenée si dûrement a quelque chose d'admirable, d'authentiquement héroïque. Et on peut même lire une certaine ironie de la part des showrunners de confier à ce personnage un tel rôle, comme une invitation adressée aux téléspectateurs de ne pas être trop dépendants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) comme Dolores elle-même ne veut pas que les hôtes soient les marionnettes de Delos et les humains les pantins de Serac.

L'autre bénéficiaire, in extremis cette saison, de l'histoire, c'est Bernard. Bien entendu, un peu comme Maeve ou Halores, il n'a guère eu l'occasion de briller au cours des huit épisodes. Pire : on a souvent eu l'impression que, tellement à l'écart du feu de l'action, les scénaristes le détachaient trop de la série, bien qu'il ait été souvent suggéré qu'il jouait un rôle décisif dans le plan de Dolores. Bernard n'a même pas eu droit à un épisode dédié (contrairement à Halores, Caleb, Maeve, Serac). Mais, in fine donc, on nous explique, succinctement mais justement, en quoi il est si important : la fameuse dernière perle de Dolores, c'est Bernard qui en est le récipient. Ainsi il ressent ce qu'elle ressent (et sait quand elle disparaît), mais surtout il hérite d'un casque lui donnant accés au Sublime. Et cette dimension virtuelle n'est donc pas qu'un refuge des consciences des hôtes sauvés par Maeve, mais une sorte de fenêtre sur le futur après Rehoboam et Serac. Là encore, dans une scène post-générique de fin, les scénaristes font un bond en avant, un flash-forward vertigineux (qu'on peut deviner en voyant l'épaisse poussière dont est recouvert Bernard) : il se réveille après son séjour dans la Sublime et... C'est reparti pour d'intenses spéculations sur ce qu'il y a découvert. Combien de temps exactement Bernard s'est-il absenté ? Par rapport à l'autre scène post-générique de fin avec le meurtre de William et la situation de Halores ? Tout ça est très excitant et devrait assurer à Bernard plus de consistance, plus de temps à l'image dans la saison 4.

Ce qui rendrait justice au talent de Jeffrey Wright, car disposer d'un acteur de ce calibre et le sous-utiliser aussi peu relève du gâchis. Le même constat s'impose pour Tessa Thompson. Et Ed Harris, qui, s'étant récemment plaint du flou entourant la nature réelle de William, va pouvoir renouer avec toute l'impressionnante noirceur de l'Homme en Noir.

Y aura-t-il un futur pour Aaron Paul dans la série ? Je pense que oui, mais en même temps, rien n'est certain car Caleb a accompli sa mission. Thandie Newton va pouvoir reprendre son rôle de Maeve avec un peu plus de cohérence, ce qui sera un profit énorme.

La grande inconnue concerne Evan Rachel Wood. la Dolores "Prime" que nous avons suivie depuis trois saisons semble bien morte. Pourtant j'imagine vraiment mal la série continuer sans elle. L'actrice est phénoménale (il faut souhaiter que, enfin, les Emmy awards la sacrent) et Dolores est la star du show. Westworld sans elle, ce ne serait plus Westworld. En tout cas, j'aurai beaucoup de mal à m'y intéresser autant.

Souhaitons surtout que, en même temps que notre monde perturbé par le virus, il ne faille pas attendre deux ans encore pour retrouver la série. Même si, quoi qu'il arrive, cela en vaudra sûrement la peine.  

mardi 28 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 7 : PASSED PAWN (HBO)


Le pénultième épisode de la saison 3 de Westworld est celui des explications, à tous les niveaux. On apprend tout du passé de Caleb (qui a alimenté bien des discussions dans la communauté des fans de la série), mais c'est aussi l'heure du duel attendu entre Dolores et Maeve. Le sort de William est, lui, plus sujet à l'interprétation de chacun et va donc prêter à de nouveaux débats. En tout cas, cela annonce et promet un final palpitant. Avant la saison 4, officiliasée par HBO !

Musashi/Sato et Clementine (Hiroyuki Sanada et Angela Sarafyan)

Jakarta. Musashi/Sato (un hôte de Dolores) reçoit un appel de Charlotte Hale qui l'informe qu'elle a changé de camp et suivre son propre plan. Il comprend qu'elle l'a trahi et il s'éclipse du restaurant où il se trouve. Mais Clementine et Hanaryo (la version Shogunworld d'Armistice), toutes deux refaçonnées par Serac en appui pour Maeve, surgissent et l'exécutent.

Dolores et Caleb (Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Dolores entraîne Caleb jusqu'à Sonora au Mexique. Grâce à l'implant qu'avait injecté Charlotte à William, elle a pu localiser Salomon, la version précédente du Rehobam conçue par Jean-Mi, le frère de Serac, et installée dans un complexe isolé. Après avoir éliminé les gardes du bâtiment, ils accèdent à l'Intelligence Artificielle qui révèle à Caleb la vérité sur son passé (et ce pourquoi il a été choisi par Dolores dans sa croisade).

Caleb (Aaron Paul)

Ainsi Nichols découvre-t-il que ses souvenirs ont été totalement trafiqués au moyen d'un reconditionnement dans un des centres de rééducation de Serac. Son frère d'armes, Francis, n'est pas mort en Crimée après la capture du chef des insurgés dans la seconde guerre civile russe mais lors d'une mission menée en Amérique où ils ont accepté un contrat lancé via l'application Rico. Lorsque Caleb a compris grâce à leur prisonnier que Francis allait le trahir pour de l'argent, il l'a tué.

Dolores (Evan Rachel Wood)

Caleb comprend que son existence lui a été volé et désormais, comme Dolores, il entend faire payer Serac pour l'avoir manipulé. Mais Dolores doit laisser Caleb poursuivre sa révolution seul car Maeve arrive sur le site pour la tuer. Elle demande à Salomon d'élaborer une stratégie contre Serac en configurant la situation comme Jean-Mi l'avait fait quinze ans auparavant.

Maeve (Thandie Newton)

Tandis que, dehors, Dolores et Maeve s'affrontent âprement, Caleb s'interroge sur les moyens de faire aboutir une révolution qui passera par des pertes humaines collatérales comme celles qu'il a connues en Crimée. Néanmoins son ressentiment est plus fort contre Serac et étouffe ses scrupules. Maeve mutile Dolores qui bat en retraite à l'intérieur du complexe. Elle trouve la force de déclencher une décharge électromagnétique suffisamment puissante pour les désactiver, elle, Maeve et Salomon - juste après que l'Intelligence Artificielle ait transmis ses instructions à Caleb pour atteindre Serac.

Bernard et le profil de feu (?) William (Jeffrey Wright et Ed Harris)

Pendant ce temps, Bernard et Ashley consultent les fichiers des patients de l'asile où ils ont trouvé William. Bernard accède au dossier de William, marqué comme "décédé", après avoir subi le même traitement que celui de Caleb, un des rares survivants de la rééducation. En quittant l'endroit pour gagner une station service où ils récupèrent une voiture, William jure d'exterminer tous les hôtes restants et, ayant mis la main sur un fusil abandonné par le propriétaire de la station, il menace Bernard et Ashley.

En parcourant les premières critiques sur cet avant-dernier épisode, j'ai constaté que la déception dominait car les commentateurs trouvaient son traitement insuffisamment intense en regard des moments-clés attendus.

Pour ma part, je crois qu'avec ce Passed Pawn (une référence à un mouvement d'échecs dans lequel il faut accepter de sacrifier une pièce pour progresser vers un coup décisif) les scénaristes ont en quelque sorte pris les spéculateurs à leur propre piège. Je m'explique.

Westworld est ce qu'on pourrait appeler une série active, participative, dans le sens où elle invite le téléspectateur à anticiper ses évolutions narratives, à hypothéquer sur ses avancées scénaristiques. Après chaque épisode, il est tentant d'imaginer quel sort va être réservé à tel ou tel personnage, comment l'intrigue va tourner, quels zones d'ombre vont être éclaircies, etc. De ce point de vue, la série ressemble à Lost (également co-produite par J.J. Abrams) : remplacer le parc par l'île perdue, les hôtes par les naufragés, les deux camps de rescapés par les androïdes et les humains, et vous verrez que les similitudes ne manquent pas.

Mais Westworld est une machine autrement plus ouvragé que Lost : moins d'épisodes, moins de saisons, moins de questions sans réponses, moins de personnages, des enjeux plus clairs, une philosophie aussi complexe mais mieux structurée. Toute la mécanique ou presque de Westworld a fini dans cette saison 3 par se concentrer sur deux notions : qui est un hôte et qui ne l'est pas ? Et à quel point l'existence des uns et des autres est prédéterminée par des démiurges fous ?

Sur ce second point, la série forme comme une boucle où Serac a remplacé Ford comme archétype du marionnettiste désireux de contrôler le monde en prétendant le sauver, voulant asseoir sa domination sur les humains comme Ford le fit sur les hôtes du parc (avant de s'en servir comme d'une armée contre ses pairs qui avaient décidé de le virer).

Sur le premier point, en revanche, les fans adorent extrapoler sur les destins des protagonistes. Même si j'essaie de rester mesuré, surtout à l'heure de rédiger mes critiques, sur cette tendance, il m'arrive de céder à ce coupable penchant (n'avais-je pas prédit la sortie de scène définitive de William  après l'épisode 4 ? C'était précipité comme la suite l'a démontré...). Mais il n'empêche, qu'y a-t-il de plus redoutable qu'un fan contrarié quand il découvre dans le nouvel épisode que ses théories sont fausses, déjouées par des scénaristes plus malins ou, simplement, plus sages, plus logiques, pragmatiques ?

En plaçant Caleb Nichols au coeur de ce septième épisode, les auteurs savaient qu'il leur fallait surprendre plutôt que de contenter les fans. Jusqu'à présent, le personnage demeurait flou : tout laisser supposer que ce qu'on en savait était sujet à caution, de son passé militaire à son identité même. Sur les réseaux sociaux, on pouvait lire les certitudes des fans à son encontre : pour les uns, il s'agissait d'un hôte auquel on aurait greffé la conscience d'un humain ; pour les autres, c'était le frère de Serac. Cette dernière hypothèse était pourtant peu probable, au moins pour des raisons physiques car l'acteur (Paul Cooper) qu'on a vu incarner Jean-Mi (et qui prête sa voix à l'AI Salomon dans cet épisode) ne ressemble en rien à l'interprète de Caleb... On pouvait aussi estimer que Caleb était le récipiendaire de la mystérieuse cinquième perle sortie du parc par Dolores.

Ce n'est rien de tout de cela. Et c'est ce qui rend l'épisode si spécial, à la fois effectivement un peu décevant et plus inattendu car les scénaristes ont préféré jouer une autre carte, laissant au personnage son identité propre et justifiant son rôle. Car, en vérité, l'autre interrogation au moins aussi importante qui concernait Caleb, c'était : pourquoi suit-il Dolores dans sa révolution ? La série ne semblait pas préparer une banale romance entre eux deux (sans doute pour préserver celle que vécurent Dolores et Teddy dans le parc, mais aussi pour souligner à quel point Dolores s'est affranchie, sentimentalement). Pour cela, il fallait donc écrire une origin story véritable à Caleb Nichols.

Le pivot de son histoire est bien sûr la mort de Francis, son frère d'armes lors de la seconde guerre civile en Crimée à partir de 2042 (soit seize ans avant l'action de cette saison 3). Depuis le début, les souvenirs de Caleb sont troubles à ce sujet, il a suivi une thérapie, a affirmé avoir reçu une balle dans la tête durant le conflit, assisté impuissant à la mort de Francis, tenté de se suicider... Mais sa confusion provient-elle d'un choc post-tramuatique lié à la guerre et ses événements tragiques ? Ou à une manipulation mentale - et ourdie par qui ?

L'épisode répond à tout cela. Ce qui peut décevoir, c'est que, contrairement aux espoirs de beaucoup, le destin de Caleb n'est pas lié au parc, aux hôtes, à Dolores. Il l'est en revanche avec Serac puisqu'il a subi un lavage de cerveau dans un des centres de rééducation où ce dernier envoie les outliers, ces individus précipitant les anomalies détectées par Rehoboam et susceptibles de provoquer des catastrophes plus ou moins importants, du désordre social. Là où la scénario se montre le plus habile, c'est dans sa manière d'ajouter aux manoeuvres de Serac l'application Rico : Serac l'a développé pour employer les outliers contre d'autres sujets suspects, une manière de les recycler selon la formule "rien ne se perd, tout se transforme".

L'autre point, particulièrement troublant, intervient dans la dernière partie de l'épisode, quand Bernard et Ashley découvrent un lien inattendu entre Caleb et William. Ils sont en effet répertoriés dans les fichiers du centre de reconditionnement sous le même matricule. L'épisode n'en dit pas plus mais il semble donc avéré qu'il y ait un lien entre l'ex-homme en noir et Caleb. Ce qui ne manquera pas de questionner non plus, c'est que sur sa fiche, William est marqué comme étant décédé durant le traitement de reconditionnement qu'il a subi (alors que Caleb est un des rares à y avoir survécu) : cela signifie-t-il que le William qu'ont retrouvé Bernard et Ashley est un hôte sans le savoir (ou refusant de l'admettre) ? En tout cas, William explique comment il entend être bon désormais et c'est inquiétant puisqu'il veut exterminer tous les hôtes, responsables selon lui du chaos actuel et de sa déchéance (ce n'est pas faux, mais le remède proposé est radical et confirme que William reste dans sa boucle). Lorsqu'il menace à la fin de l'épisode Bernard et Ashley avec un fusil, cela me fait penser que Stubbs va sûrement y passer avant que Bernard n'active son mode "combat" (comme il l'a fait dans le premier épisode de la saison contre ses collègues de la ferme) pour calmer William...

Pour en revenir à Caleb, la colère légitime qu'il ressent et exprime après avoir saisi à quel point Serac a manipulé son existence justifie désormais pleinement qu'il épouse la cause de Dolores. Le recours, pour élaborer une stratégie permettant d'atteindre fatalement Serac, à Salomon (l'extension des prédictions schizophrènes de Jean-Mi, soit une Intelligence Artificielle folle, imprévisible) est vraiment très habile, tout comme le moyen employé par Dolores pour localiser ce super-ordinateur (via Charlotte et William). Ce sont ces trouvailles qui font le sel de la série au moment d'expliquer comment ses héros atteignent tel objectif.

Entretemps on aura eu droit à l'explication, physique, entre Maeve et Dolores, "teasée" abondamment dans les trailers de la série depuis le début de saison. Ce duel tient toutes ses promesses, le combat est brutal et son issue terrible (toutefois, pas d'inquiétude, je ne crois ni à la mort de Maeve ni à celle de Dolores). Encore une fois, c'est une scène d'action superbement réalisée (après celle du début de l'épisode où Clementine et Hanaryo tuent Musashi).

Les acteurs donnent l'impression de s'en donner à coeur joie (même si Ed Harris a confié quelques états d'âme sur son personnage, ignorant s'il était un hôte et doutant de son changement de but). Evan Rachel Wood est particulièrement, une nouvelle fois, impressionnante (et je dois le dire, très sexy) en ange de la mort. Thandie Newton a un peu plus de mal à s'imposer en Maeve mode killeuse vengeresse. Par contre Aaron Paul est formidable en Caleb, complétement ébranlé par ce qu'il découvre sur lui-même : il livre une composition habitée sans surjouer.

Tout est en place pour un final explosif. Et fort heureusement, entre les épisodes 6 et 7, HBO a annoncé le renouvellement de la série pour une saison 4 !  

mercredi 15 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 5 : GENRE (HBO)


Quelle saison que cette saison 3 ! Je pensais qu'après l'épisode de la semaine dernière, la série risquait de stagner, peut-être baisser d'un ton, et voilà que Genre débarque et épate encore par son audace, sa densité, sa maîtrise. Westworld acte III est d'un niveau décidément exceptionnel. Dire qu'il ne reste plus que trois numéros...

Enguerrand et Jean-Mi Serac avec Liam Dempsey Sr. 
(Alexander Bar, Paul Cooper, Jefferson Mays)

Serac revient sur les origines du Rehoboam et son passé personnel : après que lui et son frère, Jean-Mi, aient assisté à la destruction nucléaire de Paris, ils élaborèrent une intelligence artificielle (Salomon) pour prédire et contrôler le comportement humain afin d'éviter pareille catastrophe. Grâce au soutien financier de Liam Dempsey Sr., patron d'Incite, ils perfectionnent leur outil (David) et leur influence s'étend. Mais Dempsey Sr. est d'abord intéressé par les profits financiers qu'il en tire et quand il découvre qu'Enguerrand interne des individus susceptibles d'altérer le futur, il veut se retirer. Serac le tue en maquillant son crime et profite de son fils, Liam Jr., plus faible, pour perfectionner le système (Rehoboam).

Dolores et Caleb (Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Aujourd'hui, Dolores et Caleb emmènent Liam en sécurité tandis que Serac mobilise toutes ses ressources pour les arrêter. Liam devine qui est vraiment Caleb et, pour tenter de lui échapper, lui injecte une drogue récréative, qu'on lui a fourni à la soirée où il a été enlevé. Le Genre provoque alors une série d'hallucinations pendant que Caleb tente avec Dolores et deux mercenaires qu'elle a recrutés via l'application Rico de semer les sbires de Serac.

Caleb et Dolores

Caleb expérimente des états inspirés de genres narratifs. Dolores force Liam à lui livrer un accès au système du Rehoboam en échange de la vie sauve. Puis elle transmet la clé de décryptage de Liam à Martin Connels qui s'est introduit avec Bernard dans le siège d'Incite où se trouve le Rehoboam.

Bernard et Martin Connels (Jeffrey Wright et Tommy Flanagan)

Martin accède aux données de Serac qu'il envoie à Dolores. Puis il transmet leurs profils à tous les individus fichés par le système afin qu'ils sachent qu'ils sont manipulés. Le chaos se répand à travers le monde car les gens se révoltent contre ce qu'on a déterminé pour eux. Leurs boucles narratives se brisent en direct comme y assiste Serac, impuissant et furieux.

La montre connectée au Rehoboam de Serac

Martin laisse filer Bernard après lui avoir révélé qu'il était le seul élément irremplaçable dans le plan de Dolores et l'existence des centres d'internement de Serac. La garde rapprochée de ce dernier vient arrêter Martin qui se fait sauter. Sur une plage, Liam est abattu par un des mercenaires engagés par Dolores et meurt dans les bras de Caleb, ébranlé par des flashes de son passé.

Serac et Dolores (Vincent Cassel et Evan Rachel Wood)

Dolores et Caleb gagnent un aérodrome privé où les attend un jet. Serac parvient à contacter Dolores et la menace de représailles mais elle lui assure avoir en sa possession tout ce dont elle a besoin pour le neutraliser. Un coursier livre un mystérieux sac à Caleb qui accepte, hésitant, de suivre encore Dolores.

Par où commencer pour parler de cet épisode extraordinaire ? Peut-être en disant qu'il est riche en action et psychologiquement très dense. C'est une manière de rappeler que Westworld dans sa troisième saison est à la fois devenue une série plus directe, plus spectaculaire, sans sacrifier à sa complexité.

Prenez le titre de ce cinquième épisode : Genre. Il renvoie à plusieurs choses : d'abord au nom d'une drogue récréative qu'administre par surprise Liam Dempsey Jr. à Caleb pour tenter de s'enfuir. Ensuite aux effets de cette substance pyschotrope puisque Caleb est ensuite victime d'épisodes hallucinatoires durant lesquels il expérimente l'ambiance de plusieurs styles narratifs alors que lui et Dolores (et deux mercenaires) affrontent et fuient les sbires de Serac. Enfin, il questionne le genre à travers les personnages de Dolores et Martin Connels (celui-ci étant un hôte avec la personnalité dupliquée de Dolores, comme on l'a vu dans l'épisode 4).

Ce qui pourrait n'être qu'un brillant exercice de style permet à l'épisode de brasser divers tonalités dans une longue séquence de cavale. Caleb expérimente ainsi, grâce à la drogue, le film noir, puis le film d'action, le film romantique, le film dramatique, la réalité, et le thriller horrifique. Il faut souligner ici la réalisation virtuose qui permet de distinguer les différents genres évoqués (par exemple le film noir avec des couleurs désaturées ou le film romantique avec des ralentis). Mais surtout la musique de Ramin Djawadi.

Ce dernier, compositeur de la série depuis la première série, a conçu des génériques entêtants mais aussi réarrangé des titres célébres. Cet épisode met en valeur son génie d'orchestrateur puisqu'il se réapproprie fabuleusement des chansons ou des airs connus : dans le passage film noir, il s'inspire des thèmes de La Griffe du Passé (Jacques Tourneur) et Vertigo (Alfred Hitchcock) ; dans le passage film d'action c'est carrément La Chevauchée des Valkyries de Richard Wagner entendue dans Apocalypse Now (Francis Ford Coppola) qu'on entend. Le film romantique reprend le thème de Love Story par Francis Lai, puis le drame est accompagné par la chanson Nightclubbing d'Iggy Pop issue de Trainspotting (Danny Boyle). Plus fort encore : la reprise de Space Oddity de David Bowie durant le segment réaliste. Et pour finir c'est Dies Irae de Shining (Stanley Kubrick) qu'on reconnaît dans la section thriller. Et n'oublions pas le morceau de Fischerspooner, Emerge, durant le générique de fin.

Toute cette musique participe pleinement à l'écriture proprement dite de l'épisode, tout comme la photographie et les effets de caméra et de montage (allant même jusqu'à oser être ironique comme lors de la séquence film romantique quand Caleb observe, fasciné, Dolores en train de mitrailler leurs poursuivants).

A propos de Caleb, l'épisode s'amuse aussi à intriguer le téléspectateur en suggérant de manière quasi-subliminale des éléments issus de son passé. On l'aperçoit dans une pièce blanche soumis à un traitement de choc, qui rappelle celui des centres de rééducation de Serac (ou de l'asile dans lequel croupit désormais William) - de quoi phosphorer sur l'opération au cerveau que Caleb dit avoir subi, son syndrome post-traumatique après la guerre, la capture d'un prisonnier durant le conflit, la mort de son frère d'armes. Par ailleurs, Liam Jr. avant de mourir laisse entendre que Caleb a un rôle décisif à jouer dans l'avenir tout en étant "le pire d'entre tous". Le personnage a de toute évidence un potentiel plus grand que celui d'être le complice de Dolores.

Le Genre renvoie aussi la définition du genre humain comme on peut le voir avec le personnage de Martin Connels, qui est désormais un des hôtes abritant la conscience de Dolores (avec Charlotte Hale et Musashi/Sato). Littéralement, c'est l'esprit d'une femme dans un corps d'homme. Tout comme le comportement actuel de Dolores évoque celui d'un homme dans le corps d'une femme. On pensera aussi à Bernard qui est jugé "seul irremplaçable", sans doute en premier lieu parce qu'il est le seul specimen connu d'un hôte dans lequel on a transféré la conscience d'un homme (et pas seulement une intelligence artificielle). Lui aussi va jouer assurément un rôle décisif dans la suite des événements puisqu'il est mis au courant par Connels de l'existence de centre de rééducation et qu'il a compris que Dolores l'avait ramené à la vie pour accomplir une partie cruciale de son plan (qui ressemble de plus en plus à un projet visant à libérer les humains de l'emprise de gens comme Serac, comme elle s'est affranchie de son exploitation dans le parc).

Surtout l'épisode permet d'en savoir plus sur Serac. Il serait réducteur d'en faire le méchant de la série actuelle, même s'il est évident qu'il souffre d'un sérieux complexe divin et eugéniste en ayant créé tour à tour le Rehoboam et des centres de rééducation pour les individus susceptibles de perturber le futur (n'hésitant pas à y interner son propre frère). Serac avait évoqué dans l'épisode précédent la destruction de Paris dont il fut témoin dans son enfance et ce rappel l'avait montré sincèrement ému. Cette catastrophe a aussi été le déclencheur de son grand oeuvre.

Mais en voulant écrire l'avenir, contrôler l'Histoire, Serac n'est pas à l'abri de ses propres pulsions et s'avère plus faillible que l'homme puissant qui menace le président du Brésil dans la scène d'ouverture et qui sait tout sur tout et tout le monde. Ainsi quand Dempsey Sr. menace son projet, il le tue de ses propres mains et maquille son crime en accident, puis consulte ensuite sa montre connectée au Rehoboam pour s'assurer que son action a rétabli l'équilibre souhaité. Loin d'être le maître du monde et du temps, Serac est en constante tension avec ces deux notions-là. Il marche au-dessus d'un volcan, vole au-dessus des hommes dans son jet, tel un dieu moderne, mais un dieu fragile, fébrile. Même quand il menace directement Dolores, il perd vite sa superbe lorsqu'elle lui rétorque en savoir suffisamment sur lui désormais pour le faire chuter (quitte à tomber, elle aussi). Entre Dolores et Serac, cela se joue à qui échouera le premier - pour l'instant encore, Dolores a un temps d'avance. La suite promet d'être épique.

L'interprétation est encore une fois magistrale. Vincent Cassel est remarquable en tyran aux pieds d'argile et électrise chacune de ses apparitions (on saluera aussi le fabuleux travail de casting pour avoir caster Alexander Bar qui joue Serac jeune et ressemble de façon troublante à Cassel, puis les maquilleurs qui rendent crédible le vieillissement du personnage ensuite). Evan Rachel Wood est comme d'habitude impériale. Aaron Paul joue sa partition avec une intensité presque usante et qui dévore son personnage de Caleb, devenu à la fois revanchard et dépassé. Enfin Jeffrey Wright est un peu sous-exploité ici mais tout de même impeccable. Mention aussi à Tommy Flanagan, avec une sortie de scène explosive.

Le teaser du prochain chapitre est déjà accrocheur (un revenant de taille, un duel terrible... Et un titre redoutable : Decoherence). Encore une fois, quelle saison de ouf !