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samedi 1 juillet 2023

BLACK MIRROR (saison 6)


Après quatre ans d'attente, Black Mirror revient sur Netflix pour une sixième saison. Je me suis d'ailleurs rendu compte que je n'avais jamais parlé de cette série sur ce blog et sans doute vais-je m'employer à corriger cette erreur dans les prochaines semaines (vu que les sorties comics seront moins nombreuses). En tout, fidèle à son credo, Charlie Brooker nous étonne encore.


1/ JOAN EST HORRIBLE (Joan is awful) - DRH dans une entreprise de la Tech, Joan découvre que sa vie fait l'objet d'une série sur la plateforme de streaming Streamberry et c'est Salma Hayek qui tient son rôle. D'après son avocate, elle ne peut s'y opposer car elle a cédé son droit à l'image en s'abonnant à ce service. Virée, plaquée par son petit ami, furieuse, elle se met à commettre des actes scandaleux en espérant que cela provoquera la fin de la série - en vain. Lorsque Salma Hayek vient lui demander des comptes, l'actrice se rend compte qu'elle est également piégée et les deux femmes s'allient pour détruire l'ordinateur quantique qui génère le show...


Cette sixième saison démarre sur les chapeaux de roues avec un épisode qui s'en prend directement à Netflix, le diffuseur de la série. On peut deviner à travers cette fiction les difficultés qui ont compromis la production puisque la société qui produisait Black Mirror a été racheté et que Netflix a failli perdre de montrer de nouveaux épisodes. Charlie Brooker rue dans les brancards en dressant le portrait de ces puissants networks qui contrôlent les créateurs et flattent les bas instincts de leurs abonnés avec des show racoleurs, taillés sur mesure.

Mais Joan is awful est aussi, surtout, une passionnante mise en abyme puisque le personnage principal découvre donc que sa vie, ordinaire, est devenue le sujet d'une série peu flatteuse. Incarnée par la géniale Annie Murphy, on la voit dépassée par cette intrusion dans sa vie privée et professionnelle jusqu'à être virée de son boulot et plaquée par son copain. Elle découvre ensuite qu'en s'abonnant à Streamberry (la version de Netflix pour la série), elle a cédé son droit à l'image, une clause dans les conditions générales du contrat qu'elle n'a évidemment pas pris la peine de lire (qui le fait ?).

Pour tenter d'annuler le show, elle va jusqu'à déféquer dans une église en plein mariage (Brooker est familier de ce genre de scène choquante) et Salma Hayek qui interprète Joan dans la série est outrée mais également piégée. Et c'est véritablement là que l'épisode décolle et nous emporte dans une méta-fiction vertigineuse car Annie Murphy se rend compte qu'elle joue Joan et que la vraie Joan existe et qu'elle est donc déclinée à l'infini. Une illustration flippante du multivers.

Les actrices sont formidables et dirigées magistralement. On ne voit rien venir mais on est captivé de bout en bout. C'est tout bonnement génial.


2/ LOCH HENRY - Davis et Pia, deux étudiants en cinéma, rendent visite à la mère du premier à Loch Henry. L'endroit est superbe mais déserté par les touristes depuis un atroce fait divers : Iain Adair avait kidnappé, torturé et tué des visiteurs dans sa cave. Le père de Davis, policier, était mort peu après l'avoir arrêté. Pia convainc son petit ami de monter un documentaire sur cette affaire, sans se douter qu'ils vont découvrir que sa mère, Janet, y a été impliquée...


Loch Henry est à peine moins bon. Dans ce deuxième épisode, on suit donc un jeune couple de documentaristes qui entreprennent de reconstituer un fait divers abominable. Mais avec Charlie Brooker, les intrigues sont comme des oignons qu'on épluche pour arriver au coeur, encore plus glaçant. Ici, on a d'abord une première couche, classique, de drame rural, avec une histoire criminelle tragique, qui a touché directement la famille de Davis, puisque son père, policier, en a été la victime indirecte. Puis le téléspectateur comprend vite que c'est trop simple et que quelque chose de plus horrible attend de remonter à surface.
 


Vous ne serez pas déçu, même s'il manque la dimension méta qui faisait de Joan is awful un petit chef d'oeuvre. La curiosité est un vilain défaut, mais quand on est curieux pour avoir la gloire, c'est encore pire. Au fond, c'est ce qui anime les personnages ici : partis dans ce coin reculé du Loch Henry pour filmer un documentaire sur un collectionneur d'oeufs (!), les voilà sur la trace d'un tueur en série spécialement cruel qui a kidnappé, torturé et tué des touristes. Quand le jeune couple comprend que le criminel n'agissait pas seul, tout s'accélère tragiquement et réveille ce qui ressemble à une vraie malédiction (un motif qui réapparaîtra dans les autres épisodes de la saison).

Incarnés par des acteurs inconnus mais impeccables (Mya'la Herrold en tête), ce deuxième épisode vous fait sursauter d'effroi à plusieurs reprises. Et si, à la fin, les curieux reviennent à Loch Henry, pas sûr qu'on ait envie d'aller y faire un tour.


3/ MON COEUR POUR LA VIE (Beyond the sea) - 1969. Deux astronautes, Cliff et Richard, ont embarqué pour une mission spatiale de six ans. Pour rester proches de leurs familles, des répliques robotiques abritent leur esprit, mais quand celle de David est détruite et que sa femme et leur enfant sont tués par des junkies, Cliff se laisse convaincre par son épouse Lana de laisser son ami emprunter sa réplique afin qu'il se remette de ce drame. Petit à petit, David tombe amoureux de Lana qui le repousse et il va commettre l'irréparable...


L'épisode le plus long (1h 23) de la saison est aussi son sommet. Toutefois, quelle mouche a piqué Netflix France de traduire le titre ainsi ? En effet Beyond the sea est la traduction anglaise de la chanson La Mer de Charles Trenet, qui joue un rôle important dans cette histoire et qui n'avait donc pas à être remplacé par ce mièvre Mon coeur pour la vie. Débutant à bord d'une station spatiale, l'épisode nous induit en erreur à dessein : on croit avoir embarqué dans un récit futuriste alors qu'en fait l'action se situe en 1969, au temps de la conquête spatiale mais aussi de la fin des 60's, la fin de l'innocence symbolisée par le massacre commis par les adeptes de Charles Manson (qui tuèrent entre autres Sharon Tate, la femme de Roman Polanski).


Pour permettre aux astronautes de rester avec leurs familles, une technologie avancée a conçu des répliques androïdes, hôtes de leur esprit quand ils dorment dans la station spatiale. Ainsi, David peut passer du temps avec sa femme et leur enfant dans leur belle villa urbaine et Cliff, son partenaire, avec son épouse, dans leur bâtisse dans un coin reculé à la campagne. Jusqu'à ce que des junkies fanatiques, jugeant ce privilège contre-nature, n'assassinent la famille de David et détruisent sa réplique...

On sait très vite que le marché que passe Cliff et sa femme Lana avec David pour tenter de le réconforter après cette tragédie ne va pas bien finir. Mais le scénario ménage habilement ses effets en nous faisant croire d'abord à un geste merveilleusement généreux et à une sorte de convalescence lente et douloureuse. La situation est étrange, et devient malsaine quand David en abuse pour charmer Lana. Celle-ci, qui n'est pas heureuse de vivre dans un endroit aussi isolé et qui se sent négligée par Cliff, se laisse presque troubler par David, charmeur, attentionné, entreprenant, artiste sensible. Mais également manipulateur et visiblement toujours pas remis de ce qu'il a traversé, désirant revivre par procuration ce qu'on lui a arraché.

La fin est épouvantable, pas au sens où elle est mauvaise, mais parce qu'elle est déchirante. Je ne vais pas la spoiler mais elle est facile à imaginer. Le scénario ne cherche pas tant à nous surprendre qu'à nous prouver l'inéluctabilité du dénouement. Jusqu'au bout, on espère que ça va bien finir, ou du moins se conclure raisonnablement, sans toutefois se faire d'illusions (parce que Black Mirror n'est pas une série sentimentale et que c'est plus logique que ça se termine ainsi).

Cet épisode donne à apprécier de grandes prestations d'acteurs. Aaron Paul est comme toujours renversant, d'une intensité folle. Kate Mara est sensationnelle en épouse délaissée mais résistante. Et surtout on retrouve Josh Hartnett, ce comédien qui, il y a une vingtaine d'années, était le grand espoir de Hollywood et qui a préféré fuir les blockbusters, les rôles bankables pour une carrière indé, exigeante. Il est trouble, troublant, à souhait, imposant une présence inquiétante tout du long. Espérons qu'on le reverra vite.


4/ MAZEY DAY - Mazey day est la jeune vedette d'une franchise cinématographique à succès. Un soir, après une  journée de tournage stressante, elle renverse accidentellement quelqu'un sur la route en état d'ivresse. Elle est renvoyée du film à cause de son comportement... Bo, une ancienne paparazzi qui avait raccroché après avoir provoqué le suicide d'un acteur, accepte d'aider un collègue à trouver où se cache Mazey Day...


Comme je l'écris plus haut au sujet de Loch Henry, cette saison de Black Mirror flirte souvent avec l'idée de la malédiction. A quel point, à quel moment la tournure malheureuse des événements nous fait-elle penser qu'on est poursuivi par le mauvais oeil ? A quand ressent-on le poids du destin, le virage fantastique qu'emprunte notre existence ?  C'est ce qu'explore directement Mazey Day. Là encore, le scénario s'engage dans une fausse piste en suivant d'abord Bo, une paparazzi qui, si elle est très présent à l'image, n'est pas vraiment l'héroïne de ce récit. En fait, toute l'ironie du sujet, c'est de montrer une femme qui vole l'image des autres avant que cela se retourne contre elle, de façon très sauvage, violente.
 


C'est aussi et surtout le portrait donc de Mazey Day, une jeune actrice vedette d'une franchise ciné, comme Jennifer Lawrence (Hunger Games), Kristen Stewart (Twilight), Shailene Woodley (Divergente), mais à qui le sort va jouer un méchant tour, un soir de pluie et de conduite en état d'ivresse, dans un pays peu familier, après une journée de tournage stressante. Je ne vous dis pas ce qui va lui arriver, d'ailleurs on le comprend vraiment plus tard, mais c'est terrifiant.

Charlie Brooker avec Black Mirror est fasciné par l'exploitation des images et comment cela définit les personnages, jusqu'à parfois les condamner. On pourrait se dire que choisir une paparazzi est une facilité car on n'a aucune sympathie pour ce genre d'individus, mais c'est plus subtil qu'une charge contre ces rapaces. Bo a coincé un acteur qui cachait son homosexualité mais qui a préféré se suicider que d'affronter le scandale. Elle abandonne donc son job pour devenir simple serveuse jusqu'à ce qu'un ancien collègue lui fasse une offre qu'elle ne peut pas refuser : retrouver Mazey Day.

Le reste est efficace, mais il faut bien le reconnaître, c'est l'épisode le moins bon du lot. Il n'est pas mauvais, mais il lui manque cette épaisseur qu'ont les autres, cette dimension ironique, grinçante, ce recul. Ce qui est arrivé à Mazey Day est stupéfiant, impressionnant, mais trop littéralement montré et c'est là que le bat blesse. Black Mirror n'est jamais meilleur que quand le scénario opère un crescendo suggestif, qu'on ne voit pas tout, qu'il reste de la place à l'imagination. Or, ici, on en voit trop et si, techniquement, c'est très bien fichu, ça n'a rien de spécifiquement Black Mirror.

Par ailleurs, l'interprétation est aussi décevante. Zazie Beetz peine à donner de l'émotion à son personnage, donc on ne croit pas vraiment à ses remords (au contraire on a surtout l'impression qu'elle n'attendait qu'une occasion de replonger). Et Clara Dugaard apparaît trop peu à l'écran pour pouvoir faire exister son personnage (un comble puisque c'est celui-ci qui donne son titre à l'épisode).


5/ DEMON 79 - Nida, une jeune femme indienne, vend des chaussures et subit le racisme quotidien de ses collègues et de son voisinage dans l'Angleterre des années 70 à la veille d'élections où les conservateurs sont donnés favoris. Elle met la main sur un talisman grâce auquel elle invoque un démon, Gaap, qui lui demande trois sacrifices humains avant le 1er Mai pour éviter l'Apocalypse. Elle accepte à contrecoeur cette mission jusqu'à ce qu'elle cible Michael Smart, un politicien local ambitieux et sans scrupules dont Gaap lui a montré la funeste ascension...


Le final de la saison 6 est aussi un autre long format (plus d'une heure) et une franche réussite. Dans le registre loufoque et lugubre à la fois, c'est même un régal. On jurerait volontiers qu'après un programme bien noir, les auteurs ont voulu se détendre avec cette histoire complètement délirante, à l'humour salé, et au visuel détonant. 


Moins on en dit, mieux c'est pour savourer cet épisode. Mais l'aventure de Nida, cette vendeuse de chaussures indienne dans la Grande-Bretagne de 1979 qui allait être conquise par Margaret Thatcher et le tournant de la rigueur, avec des conséquences sociales dramatiques, est désopilante. Sa rencontre avec le démon Gaap, dont elle devient le bras armé pour éviter l'Apocalypse, est le prétexte à des scènes de meurtres particulièrement sanglantes et brutales commises par une débutante maladroite mais qui s'enhardit jusqu'à cibler un politicard au destin funeste comme elle en a la vision.

Portés par deux comédiens extraordinaires, Anjana Vasan et Paapa Essiedu, on ne peut s'empêcher de s'esclaffer devant ces horreurs jusqu'au dénouement effectivement spectaculaire. Si, en plus, vous êtes fan de Boney M (à chacun ses plaisirs coupables), vouss allez adorer mais surtout à chaque fois que vous entendre Rapustin, vous vous souviendrez de Démon 79.

En bref, hormis un faux pas (pour Mazey Day), cette saison 6 de Black Mirror confirme que Charlie Brooker et son équipe n'ont rien perdu de leur génie visionnaire. Espérons qu'on n'ait pas à attendre encore quatre longues années avant de contempler les nouveaux reflets dans ce passionnant miroir noir.

dimanche 12 décembre 2021

LES ETERNELS, de Chloe Zhao


J'ai enfin vu Les Eternels et, après avoir bien tourné autour du pot, je me lance dans sa critique. Il faut dire que la tâche n'est pas aisée car si le fan du MCU a envie de défendre le film après y avoir beaucoup cru, d'un autre côté l'objet est loin d'être convaincant. Et si le vrai problème de long métrage de Chloe Zhao résidait dans le simple fait qu'il ne s'agit pas vraiment des Eternels ?


5000 av. J.C. Dix Eternels - Ajak, Ikaris, Sersi, Druig, Makkari, Phastos, Thena, Kingo, Sprite et Gilgamseh - débarquent en Mésopotamie pour repousser une attaque des Déviants contre les humains. C'est le point de départ de la mission de ces surhommes pour accompagner l'évolution de l'humanité et éradiquer de la surface de la Terre ces monstres dont le dernier périra en 1521. Le groupe des Eternels se sépare alors, miné par des tensions internes.


De nos jour. Sersi et Sprite vivent en colocation à Londres. Sersi travaille au Musée d'Histoire Naturelle et a une relation amoureuse avec un humain, Dane Whitman. Lorsqu'ils sont attaqués par un Déviant, Ikaris resurgit et repousse le monstre. Sersi révèle sa vraie nature à Dane et décide de partir consulter Ajak au sujet de cette agression. Avec Sprite et Ikaris, elle part dans le Sud-Dakota et ils trouvent Ajak assassinée.


Sersi devient le contact des Eternels auprès du Céleste Arishem, leur créateur, qui lui dévoile le secret de leurs origines et de leur mission : ils sont des êtres artificiels qui en favorisant l'évolution et la croissance de l'espèce humaine devaient permettre l'émergence de Tiamut, un autre Céleste, endormi au coeur de la Terre, activée par l'énergie des hommes.. Cela signifie donc la fin prochaine de la planète qui sera compensée par la création d'un autre, dans un cycle perpétuel.


Sersi informe Sprite et Ikaris et ils vont à la rencontre de Gilgamesh et Thena, en couple, puis de Druig, devenu le chef d'une commuauté humaine dans la jungle. Là, une nouvelle attaque des Déviants, menée par leur chef Kro, cause la perte de Gilgamesh, qui se sacrifie pour Thena. Puis l'équipe va demander l'aide de Phastos, qui vit avec un homme avec lequel il a un enfant. Face à l'urgence de la situation, il accepte de les aider.
 

Ralliant la cachette de leur vaisseau, le Domo, dans lequel s'est installée Makkari, les Eternels élaborent un plan consistant à unir leurs pouvoirs pour former le Grand Esprit, une force suffisante pour affronter un Céleste et peut-être en empêcher l'émergence. Mais Ikaris s'oppose à ses amis et leur révèle avoir tué, en la livrant aux Déviants, Ajak, qui doutait du plan d'Arishem. Il est prêt à éliminer tous ceux qui se dresseront contre la volonté de leur créateur. Kingo préfère repartir et Sprite se range aux côtés d'Ikaris, qu'elle a toujours aimé en secret.


Mais les autres ne renoncent pas et pendant que Druig et Phastos collaborent sur le moyen de former le Grand Esprit. Pour occuper Ikaris, Thena et Makkari l'affrontent au pied d'un volcan d'où doit sortir Tiamut. Kro s'en mêle, espérant profiter du chaos de la bataille pour s'emparer des pouvoirs des Eternels comme il a absorbé ceux de Ajak et Gilgamseh. Druig augmente les pouvoirs de Sersi, grâce au Grand Esprit, qui pétrifie le volcan pendant que Thena tue Kro et que Phastos et Makkari immobilisent Ikaris. Celui-ci, désespéré, s'envole et plonge dans le soleil. Avec l'énergie du Grand Esprit qu'il lui reste, Sersi fait de Sprite une mortelle, comme elle le souhaite puisqu'elle a conservé l'apparence d'une enfant.
 

Thena, Druig et Thena quittent la Terre à bord du Domo. Mais Arishem punit Sersi, Sprite, Kingo en les enlevant et leur ôtant la mémoire.

Deux scènes supplémentaires surviennent durant le générique de fin :

- Eros, le frère de Thanos, s'invite à bord du Domo pour prévenir les Eternels de la dernière action d'Arishem et de la menace qui pèse sur la Terre qu'il va continuer d'observer pour juger si ses habitants sont dignes de continuer à vivre.

- Dane Whitman se met en tête de retrouver Sersi et s'arme de l'Epée d'Ebène, une arme maudite appartenant à sa famille. Mais quelqu'un, dans l'ombre, le met en garde sur sa décision de s'en servir.

Depuis la fin de la Phase 3 du MCU, avec Avengers : Endgame et Spider-Man : Far From Home, Kevin Feige, le grand manitou des films Marvel, a la lourde responsabilité de produire de nouveaux longs métrages susceptibles de remplacer dans le coeur des fans les exploits des Avengers. Comment pérenniser un tel succès sans les champions du box office ? Et en composant avec les séries sur Disney+ ?

Car, en plus, désormais, tout fait partie de la continuité, films et séries. Si une nouvelle menace au long cours semble se dessiner avec Kang et le Multivers, le catalogue Marvel est suffisamment riche pour proposer de nouveaux héros et donc de nouvelles histoires au public. Si Black Widow a déçu, parce qu'au fond son passé n'avait plus guère d'intérêt (en dehors de nous présenter Yelena Belova, sa remplaçante - qui vient de resurgir dans la série Hawkeye), et si Shang-Chi était déconnecté de l'ensemble, il restait Les Eternels, en attendant les retours de Spider-Man (No Way Home), de Doctor Strange (In the Multiverse of Madness), de Thor (Love & Thunder), des Guardians of the Galaxy (Vol.3), de Ant-Man and the Wasp (Quantumania).

Créés par Jack Kirby, ces héros ne sont pas des premiers rôles, même si l'éditeur vient de leur redonner un comic-book (par ailleurs excellent). Depuis 1976, ils restent méconnus comme si les scénaristes ne savaient pas comment els intégrer à la continuité. Neil Gaiman, en 2008, avait, avec le dessinateur John Romita Jr, corrigé ça, si bien que sa mini-série fournissait un récit idéal pour être adapté au cinéma.

Et c'est là que le bât blesse avec le film de Chloe Zhao ! Car, avec ses co-scénaristes (Patrick Burleigh, Ryan et Kaz Firpo), c'est comme si elle n'avait lu ni Kirby ni Gaiman. Les Eternels qu'elle met en scène n'ont plus grand-chose à voir avec les personnages des comics. Elle cite des éléments de leur mythologie, mais en modifie profondément d'autres, ce qui aboutit à des héros abatardis, hybrides. Pour les connaisseurs, c'est une expérience bizarre, déstabilisante. Pour les néophites, ce sera un long métrage à la fois accessible et maladroit. Personne en tout cas ne peut être pleinement satisfait.

Pour rappel, les Eternels ont bien, comme dans le film, été créés par les Célestes, des géants à la puissance incommensurable qui sont aussi des laborantins cosmiques, pratiquant des expériences sur des formes de vie. En découvrant la Terre et les premiers hommes, ils donnent naissance aux Eternels et les Déviants, des anges et des démons. Dans le film, les Eternels sont réduits à l'état de quasi-robots programmés pour éradiquer les Déviants, qui représentent une anomalie pour les Célestes parce qu'ils peuvent évoluer et donc contrarier leurs desseins.

En changeant la conception des Eternels, Zhao et ses scénaristes gâchent l'énorme potentiel de ses personnages et de leur histoire Paradoxalement, à côté de cela, elle respecte le fait que les Eternels finissent par passer inaperçus au milieu des humains, certains d'entre eux doutant des plans des Célestes, de la mission qu'ils leur ont assignés. Mais le récit se dispense d'expliquer clairement comment des Déviants, censés avoir tous été éliminés depuis 1521, resurgissent et que leur chef, Kro, soit capable désormais d'absorber les pouvoirs des Eternels qu'ils tuent pour gagner en puissance et en savoir.

Le script va et vient ainsi entre respect du matériau d'origine et réécriture à la truelle. Zhao a expliqué avoir écarté de la version finale du scénario deux personnages, mais sans dire lesquels. On peut présumer qu'il s'agit de Zuras, un Eternel Prime, père de Thena, dont elle a donné le rôle de guide à Ajak (ce n'est pas idiot puisque comme dans les comics Ajak communique avec les Célestes). Par contre, d'autres Eternels comme Kingo sont totalement remaniés, d'une manière peu inspirée (entre ses pouvoirs ridicules et son statut au sein des humains, rien de commun avec le héros des BD), et surtout Ikaris (le guerrier qui cache ici un méchant dévot des Célestes et prêt à éliminer quiconque se dressera contre le plan du patron). 

En permanence, le film gâche une bonne idée (Druig qui gagne en ambiguïté, Sprite frustrée par son apparence) par des mauvaises (le trauma de Thena qui tombe comme un cheveu dans la soupe et resurgit ensuite à intervalles réguliers pour susciter la crainte, la sous exploitation des rôles de Gilgamesh et surtout de Makkari). Les Déviants, qui, dans les comics, sont représentés sous la forme de monstres humanoïdes et barbares, font place ici à des chimères plus proches de bêtes sauvages et légendaires (à l'exception de Kro, allez savoir pourquoi), et entièrement en CGI (d'une laideur incroyable, ce qui est stupéfiant quand on sait le soin que nécessite ce genre de films et la compétence de Marvel dans ce domaine).

Depuis toujours, la question qui divise les cinéphiles à propos du MCU est sa compatibilité avec les cinéastes auteurs. Les précédents créés par Julie Taymor (débarquée de Thor 2) ou Edgar Wright (qui a abandonné, découragé, Ant-Man après 8 années de développement) ont beau avoir été compensés par les contributions de Taïka Waïtiti ou James Gunn ou les frères Russo, le malaise persiste parce que, chez DC/Warner, des réalisateurs aux styles marqués comme Christopher Nolan, Zack Snyder ou Patty Jenkins ont imposé des films plus stylés visuellement (même si cette impression doit être nuancée par la qualité effective des films).

Oscarisée pour son Nomadland, Chloe Zhao portait d'énormes espoirs sur ce plan-là. Mais la cinéaste convainc par intemittences. Nul doute qu'elle s'est investie dans ce projet (pour lequel elle a pris part à son écriture et a obtenu de tourner dans des décors naturels), mais elle échoue totalement à donner un souffle épique à son récit et surtout à persuader le public du charisme de ses interprètes.

Car, et c'est la cerise amère sur ce gâteau, le casting est majoritairement foireux. Richard Madden, Gemma Chan, Angelina Jolie et Salma Hayek sont cruellement inexpressifs et leur jeu est éteint. Kumail Nanjani est ridicule du début à la fin. Barry Keogan et Don Lee s'en tirent mieux mais leurs personnages sont trop en retrait ou écartés trop vite. Lia McHugh boude un peu trop et Lauren Ridloff est honteusement reléguée au second plan. Quant à Kit Harrington, s'il est acquis qu'on le reverra en Black Knight, il ne le devra pas à son talent de comédien. Enfin, je n'en reviens toujours pas que Harry Styles, ce chanteur pour midinettes, ait été choisi pour incarner Eros !

Les Eternels reviendront, nous assure-t-on à la toute fin du générique. Mais franchement, qui est pressé de les revoir ? Quant au MCU, outre les séries sur Disney+, il devrait retrouver des couleurs très vite avec Spider-Man : No Way Home. La preuve que c'est dans les classiques que se trouve le meilleur de cet univers ?

jeudi 26 mai 2016

Critique 899 : COUP D'ECLAT, de Brett Ratner


COUP D'ECLAT (en v.o. : After Sunset) est un film réalisé par Brett Ratner, sorti en salles en 2004.
Le scénario est écrit par Paul Zbysewski et Craig Rosenberg. La photographie est signée Dante Spinotti. La musique est composée par Lalo Schiffrin.
Dans les rôles principaux, on trouve : Pierce Brosnan (Max Burdett), Salma Hayek (Lola Cirillo), Woody Harrelson (Stan Lloyd), Naomie Harris (Sophie), Don Cheadle (Henri Mooré).
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Max Burdett forme avec sa compagne Lola Cirillo un redoutable couple de cambrioleurs, spécialisé dans le vol de diamants. Ils ont ainsi réussi à dérober deux des trois diamants Napoléon originellement enchâssés dans l'épée de l'empereur.
Max Burdett
(Pierce Brosnan)

Mais après leur dernier coup, au cours duquel Max a été blessé par balle, ils ont convenu de se retirer sur une île paradisiaque pour profiter de leur fortune. C'est sans compter sur l'entêtement de l'agent du FBI Stan Lloyd, qu'ils ont plusieurs fois ridiculisé et qui a été suspendu, à les piéger et qui les retrouve.
Stan Lloyd
(Woody Harrelson)

Stan parie en effet que Max ne saura pas résister à une dernière prouesse : s'emparer du dernier diamant Napoléon exhibé sur un paquebot de croisière au large de l'île où il réside avec Lola. Le système de sécurité semble effectivement inviolable et Burdett ne veut pas risquer de décevoir sa compagne qui lui a fait promettre de l'épouser en renonçant à ses activités coupables.
Lola Cirillo
(Salma Hayek)

La situation va cependant se compliquer pour Max quand Henri Mooré, un gangster local, l'aborde non pas pour voler le diamant mais pour qu'il lui indique comment faire. Burdett coopère et établit un plan pour les hommes de main du malfrat. 
Henri Mooré
(Don Cheadle)

Or, Mooré est surveillé par Sophie, jeune et ambitieuse policière, qui accepte de collaborer avec Stan pour capturer leurs adversaires respectifs.   
Sophie
(Naomie Harris)

A moins que Max n'ait, une fois de plus, tout prévu pour doubler les autorités et Mooré. Mais arrivera-t-il à mystifier Lola ?
Max et Lola 

La TNT est un véritable robinet à rediffusions en tout genre : l'abondance de chaînes télé exige quantité de films, téléfilms, séries et autres programmes pour alimenter leurs grilles. C'est devenu logiquement l'endroit où revoir des longs métrages, souvent de série B, qui ne sont plus considérés comme assez attrayants par les grandes chaînes historiques. Il y a beaucoup d'oeuvres moyennes dans le lot, encore davantage de navets, mais aussi de sympathiques divertissements - comme ce Coup d'éclat.

L'affiche est séduisante : le casting ne manque pas d'allure, l'histoire est légère, le tout est bien emballé. Rien de renversant certes, mais rien de honteux non plus. C'est parfait quand on ne sait pas quoi regarder un dimanche soir et qu'on ne veut pas se distraire bêtement.

Pourtant, on reste un peu méfiant car, derrière la caméra, c'est Brett Ratner, un de ces faiseurs sans personnalité, dont la filmographie ne compte pas grand-chose de valable (à moins d'apprécier Rush Hour ou d'être indulgent avec X-Men 3, l'affrontement final).

Par contre, la musique est composée par le génial Lalo Schiffrin (l'homme qui a signé les bandes originales de Bullitt ou de la série Mission : impossible quand même) et la photo est signée par Dante Spinotti (collaborateur fidèle de Michael Mann sur Révélations, Heat, et Curtis Hanson sur L.A. Confidential, Wonder Boys). 

Il ne faut pas critiquer After sunset (soit Après le coucher du soleil) pour plus qu'il n'est : s'il se présente, dans son prologue, comme un traditionnel et énième film de braquage, il s'agit en vérité d'une comédie policière qui a l'originalité de démarrer là où souvent les opus de ce genre se termine, avec la retraite du cambrioleur. Mais, suivant le célèbre aphorisme de Oscar Wilde - "Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder" - , le scénario ne tarde pas à remettre le héros devant le dernier objet qu'il convoite.

Le troisième diamant Napoléon a pourtant affaire à une rude concurrence puisque Pierce Brosnan, qui venait d'être remercié par les producteurs de la saga James Bond (il n'avait pourtant pas démérité) et qui s'amuse visiblement dans ce rôle de braqueur génial et hédoniste, doit choisir entre le précieux caillou et une Salma Hayek qui n'a jamais été aussi affolante (le film est un vrai festival à la gloire de la beauté de l'actrice mexicaine, où elle évolue le plus souvent en petite tenue avec un plaisir communicatif). Leur couple fonctionne parfaitement et renoue avec les duos les plus mémorables.

Alors, évidemment, le suspense est désamorcé par des séquences purement humoristiques : le personnage campé par Woody Harrelson suscite sinon de francs éclats de rire au moins des sourires ravis (culminant avec ce moment embarrassant où Stan et Max sont surpris par le chef du premier dans le même lit). Et le subplot impliquant Don Cheadle comme la romance entre Harrelson et la superbe Naomie Harris sont téléphonés : le film mise sur l'acceptation par le spectateur que la convoitise du diamant compte moins que ce qu'il provoque chez les protagonistes. 

Avec ce Coup d'éclat ensoleillé et sensuel, l'équipe du film comme le téléspectateur s'offrent une récréation. Ce n'est ni un exercice de style aussi brillant que la collection des Ocean's de Soderbergh ou l'égal d'un classique comme L'affaire Thomas Crown, mais l'archétype du film du dimanche - je défie d'ailleurs tous les garçons (et certaines filles même) de ne pas être d'accord avec Pierce Brosnan quand il dit à Salma Hayek : "j'adore quand tu déshabilles."