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dimanche 15 juillet 2012

Critique 337 : THE SPIRIT - BOOK TWO, de Darwyn Cooke

Will Eisner's The Spirit : Book Two rassemble les épisodes 7 à 13 de la série écrits et dessinés par Darwyn Cooke, publiés en 2007-2008 par DC Comics et Will Eisner Studios. Les épisodes 7 et 13 sont composés d'histoires courtes (8 pages chacune) écrites et dessinées par des invités, Cooke se contentant d'en signer les couvertures.
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- #7 : Summer Special.
* Harder than diamonds. Ecrit par Walter Simonson et dessiné par Chris Sprouse. Une jet-setteuse, Krystil Fullerite, de passage à Central City, est victime d'un vol de diamants. Un chauffeur de taxi est injustement accusé et le Spirit décide de prouver son innocence en surveillant cette mondaine aux fréquentations louches...

Pour ouvrir cet épisode spécial composé de trois "short stories", Walter Simonson (Thor) fait équipe avec Chris Sprouse (Tom Strong). L'intrigue est légère mais menée sur un bon rythme et joue sur les fausses apparences (la jet-setteuse arnaqueuse, le Spirit qui se fait passer pour un chauffeur). Au dessin, Sprouse livre une copie comme d'habitude très élégante, aux finitions soignées. De la belle ouvrage.

*Synchronicity. Ecrit par Jimmy Palmiotti et dessiné par Jordi Bernet. Par une journée caniculaire, le Spirit en poursuivant un voleur dans un immeuble déclenche une série de dégats qui vont bouleverser le quotidien des habitants (un veuf à la recherche des bijoux de son épouse, un couple dans le besoin, un autre menacé par un usurier, et une pulpeuse jeune femme qui bronzait sur le toit)...

Jimmy Palmiotti (Power Girl) et Jordi Bernet (Torpedo) sont habitués à travailler ensemble puisqu'ils ont signé plusieurs épisodes de Jonah Hex (série western à laquelle a également collaborée Darwyn Cooke). Ensemble, ils produisent ce segment alerte et surtout très drôle, dont la structure respecte l'unité de temps et de lieu, et où le Spirit n'est qu'un acteur parmi d'autres. Le dessin tonique de Bernet fait merveille. Jubilatoire.

* Hard cell. Ecrit et dessiné par Kyle Baker. Le Spirit, après le meurtre d'un homme lié à Maori, une riche pin-up, va questionner cette dernière. D'autres homicides, tous en rapport avec elle, se succèdent. Trop pour ne pas s'interroger sur son implication. La clé de l'énigme réside dans un téléphone portable...

Kyle Baker entraîne le Spirit dans une aventure très noire, mais le scénario est paresseux, poussif, autant que son dessin est sombre et, reconnaissons-le, d'une laideur indigne. A oublier vite.
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- #8 : Time Bomb. Octopus piège le Spirit puis l'agent de la CIA Silk Satin dans un édifice en plein centre ville où il a installé une bombe. Suite à un mauvais coup reçu, Silk Satin est amnésique et ne sait plus comment désamorcer l'explosif. Pendant ce temps, l'agent Stratford, partenaire de Satin, explique au commissaire Dolan et sa fille Ellen la procédure prévue en dernier recours si la bombe explose... 
Darwyn Cooke revient aux commandes de la série avec cet épisode, un des chefs-d'oeuvre de ce second tome dont la double-page 4-5 (ci-dessus) est un magnifique hommage aux jeux de lettrage qu'affectionnait Will Eisner (encore un morceau de bravoure de Jared Fletcher). L'essentiel de l'action se déroule en huis-clos et alimente une tension que nuance des passages oniriques et des dialogues plein d'humour entre "Mr Sexypants" et l'agent Satin. La chute est ironique et frappante...
Les dessins de Cooke, toujours encrés par J. Bone (comme depuis le début de son run), sont un modèle de storytelling, imprimant un rythme décapant au récit.
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- #9  : El Morte. Lors d'un transfert de prisonniers (parmi lesquels on retrouve le Cosaque), un sniper fait un carton et blesse le commissaire Dolan. Le Spirit affronte le tireur qui lui inflige une sévère correction. Qui est cet adversaire ? Un démon resurgi du passé du héros - et qui ne fait qu'entamer un terrifiant retour... 

Le retour de Silk Satin dans le précédent épisode indiquait que Cooke allait exploiter des éléments posés dans le premier tome. Avec le début de la vendetta d'El Morte, cette intention se confirme puisque le méchant n'est autre qu'Alvarro Mortez, revenu, comme le Spirit, d'entre les morts, mais sérieusement âbimé et déterminé à se venger de manière radicale et ample. Le héros est malmené comme jamais et la série prend un tour beaucoup plus sombre, dramatique.
Cette direction n'est pourtant pas une surprise au regard de l'oeuvre de Cooke, qui a souvent abordé des points noirs et violents dans ses oeuvres (la guerre et la "chasse aux sorcières" dans les 50's dans La Nouvelle Frontière, le grand banditisme dans Parker, le western baroque avec Jonah Hex...). Le résultat est encore plus saisissant grâce à son style graphique cartoony a priori opposé à ces humeurs plus brutales.
Mais c'est une totale réussite, riche en inventions esthétiques, notamment dans le traitement du flash-back revenant sur les origines d'El Morte, avec encore une fois une colorisation magistrale de Dave Stewart.
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- #10 : Death by television. Qui en veut à plusieurs journalistes-animateurs de chaînes du cable au point de les éliminer les uns après les autres ? Le Spirit mène l'enquête, tout en devant à nouveau collaborer avec Ginger Coffee, la ravissante mais envahissante reporter qui figure peut-être dans l'agenda du tueur...

Cooke ramène cette fois-ci le personnage de Ginger Coffe, qu'il a créé et présenté dans le premier épisode de son run. L'enquête conduit le Spirit dans le milieu des "anchor-men", ces vedettes de talk-shows, bâteleurs et populistes, et manie l'humour noir et le suspense avec dextérité. Le tandem Spirit-Ginger est très efficace, et la révèlation du coupable plutôt étonnante.
Le graphisme se fait plus classique, presque sage, pour ce récit qui est sans doute le moins inspiré de ce second tome, mais Cooke emballe son affaire avec quand même beaucoup d'adresse.
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- #11 : Day of the dead. L'heure du face-à-face final entre le Spirit et sa némésis El Morte a sonné. Une armée de zombies est aux portes de Central City et le héros, au coeur de la bataille contre un ennemi déjà mort, peut compter sur Ellen Dolan et un de ses ex-amants, Argonaut Bones, pour l'aider...

Cooke conclut son tryptique avec Alvarro Mortez/El Morte (vilain de sa création, qui aura été finalement davantage l'ennemi du Spirit qu'Octopus ou P'Gell, méchants "Eisner-iens") et pour l'occasion, met les petits plats dans les grands en faisant basculer la série dans le registre fantastique. Zombies, magie noire, ambiance de fin du monde : tout est réuni pour ce final baroque et explosif.
Il ajoute au casting Argonaut Bones (quel nom impayable) qu'il relie directement à Ellen Dolan (à qui il donne ainsi un passé sexuel, tout comme au Spirit). Ebony White et le commissaire mais aussi la mère diabolique de Mortez sont au rendez-vous de cet épisode qui tient toutes ses promesses et n'est pas avare en scènes spectaculaires (avec là encore, une extraordinaire double-page - ci-dessus - de présentation, au lettrage incomparable).
Le duel final est à la hauteur de l'attente, indécis, âpre. Cooke s'est déchaîné et a atteint sa cible.
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- #12 : Sand. Le meurtre d'Hussein (le fameux "arrangeur", apparu plusieurs fois dans le tome 1), va replonger le Spirit dans la tourmente. Mais cette fois, son enquête le bouleverse encore plus qu'à l'ordinaire car c'est son premier amour qui y est mêlé : l'ensorcelante Sand Saref, aux prises avec la maléfique Dr Vitriol et un inquiétant client convoîtant un poison...
Pour son dernier épisode, Darwyn Cooke a puisé directement à la source en s'inspirant de deux épisodes réalisés par Will Eisner (Sand Saref et Bring on Sand Saref) : l'histoire est imprégnée d'une mélancolie très touchante, traversée par des flash-backs sur l'enfance et la jeunesse du héros et de la première fille qu'il a aimée et qui a mal tournée.
La mission elle-même se déroule en une nuit, avec des ambiances envoûtantes sur les docks embrumés de Central City. Pour ces scènes-là, J. Bone encre Cooke. Mais pour l'évocation du passé, l'artiste assume tout, seul, et livre des planches splendides, aux découpages virtuoses, et avec des effets de tracé imitant intelligemment le propre trait d'Eisner (voir ci-dessous).
Un authentique chef-d'oeuvre !
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- #13 : Holiday Special.
*One Hundred ! Ecrit par Glen David Gold et dessiné par Eduardo Risso. Une bande de voleurs déguisés en Spirit ont dérobé des diamants mais quand le justicier de Central City les appréhende dans un zoo, leur butin atterrit dans la cage d'un tigre. Pour le récupérer, le commissaire Dolan sollicite une dresseuse dont le Spirit doute de l'honnêteté...

Sur cette trame minimaliste et savoureusement amorale, avec une chute malicieuse, Glen David Gold dispose d'un partenaire de premier plan en la personne d'Eduardo Risso, le dessinateur de la série 100 Bullets (écrite par Brian Azzarello).
Cet épisode est vraiment celui de cet artiste dont les planches somptueuses sont un régal pour les yeux, mixant des compositions subtiles et des jeux d'ombres et de lumières dignes de Frank Miller. Merveilleusement beau.

*Family treasure. Ecrit par Denny O'Neil et dessiné par Ty Templeton. Une vieille dame des quartiers pauvres est harcelée par des gredins qui veulent s'emparer du trésor de son défunt oncle. Le Spirit lui vient en aide... Mais l'argent récupéré fera tourner la tête de l'héritière.

Le légendaire Denny O'Neil, réputé pour ses scénarios dramatiques (Iron Man, Green Lantern & Green Arrow), s'offre ici une fantaisie acide dont la chute est très drôle. Le Spirit y est victime de sa bonté dans cette fable bien tournée.
Ty Templeton (qui, comme Darwyn Cooke, vient de l'animation) illustre ceci avec habileté, le récit se déroulant entièrement en une nuit, sous la pluie, en huit pages.

*The cold depths of the icicle heart. Ecrit par Gail Simone et dessiné par Phil Hester. Après s'être interposé entre le gang de Isolde "Ice" McQueen et un de ses débiteurs, le Spirit est assommé et jeté dans la baie gelée de Central City. Frappé d'amnésie, il se remet progressivement en vagabondant dans la ville jusqu'à ce que sa route croise à nouveau celle de ses agresseurs...

Gail Simone (Villains United) écrit la dernière histoire de volume sur le modèle des épisodes " 'Nuff said" : aucun dialogue, les textes sont remplacés par des illustrations résumant leur propos. L'intrigue est elle-même très efficace, avec le Spirit en fâcheuse posture par une froide nuit d'hiver, ce qui donne en plus une ambiance atypique. 
Phil Hester illustre ce segment avec une invention à la mesure du défi narratif : son style anguleux et cartoony est parfait pour ça (dommage qu'aujourd'hui cet artiste ait quasiment renoncé au dessin au profit d'un rôle d'auteur).
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Ce second Livre est un complèment idéal au premier, développant des "plots", offrant son lot de morceaux de bravoure, confirmant l'immense talent de Darwyn Cooke. La présence des guest-stars ne gâche pas le vue, avec des chapitres savoureux et visuellement souvent superbes.
Dommage que ça n'ait pas duré plus longtemps (même si depuis le Spirit a eu droit à de nouvelles aventures). 

lundi 25 juillet 2011

Critique 247 : POWER GIRL - A NEW BEGINNING, de Justin Gray, Jimmy Palmiotti et Amanda Conner

Power Girl : A New Beginning rassemble les 6 premiers épisodes de la série écrite par Justin Gray et Jimmy Palmiotti et illustrée par Amanda Conner, publiée en 2009 par DC Comics.
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Ce recueil comporte deux story arcs de trois épisodes chacun :

- #1-2-3 : A New Beginning -Unleashing The Beast - Gorilla Warfare. Dans cette première histoire, Karen Starr alias Power Girl s'installe à New York pour y diriger son entreprise StarrWare et recrute ses collaborateurs, des scientifiques. Tout semble bien parti pour la chef de la JSA... Jusqu'à ce que le gorille blanc intelligent, Ultra-Humanite, arrache littéralement Manhattan de terre et piège la super-héroïne dans le corps de laquelle il veut transplanter son cerveau. Avec l'aide de son amie Terra, Power Girl va s'employer à contrecarrer le plan du vilain tandis que la JSA s'emploie en ville à ramener le calme.

- #4-5-6 : Girls' Night Out - Space Girls Gone Wild, pt 1 + 2. Après avoir affronté Ultra-Humanite, PeeGee espère bien profiter du retour au calme et se met en quête d'un appartement. Mais une nouvelle fois elle part au feu : trois princesses extra-terrestres atterrissent en plein Prospect Park, bientôt suivies par leur châperon qui doit les ramener chez leur père, l'Empereur de la planète Vega-7. Pour ne rien arranger, un paparazzi a surpris Karen Starr alors qu'elle s'habillait pour combattre les visiteuses de l'espace...
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En 2009, après que Geoff Johns et Amanda Conner l'aient mis une première fois à l'honneur dans les pages de la série JSA Classified (parmi les prologues à la saga Infinite Crisis), Power Girl a droit à sa propre série, cette fois co-écrite par Justin Gray et Jimmy Palmiotti (déjà associés sur des titres comme Jonah Hex ou Uncle Sam and the Freedom Fighters).
Le résultat est un véritable ovni dans la production des comics DC (et super-héroïques en général) : pendant un an et douze épisodes (dont les six premiers sont réunis dans A New Beginning), les deux auteurs et la fidèle Amanda Conner (qui est aussi Mme Palmiotti à la ville) vont réaliser une série déconnante, à contre-courant de la tendance réaliste majoritaire.
Le personnage de Power Girl prête, il est vrai, à la plaisanterie : elle représente l'archétype de la blonde à forte poitrine et synthétise les clichés des super-héroïnes de DC (unique survivante d'une race extraterrestre, cousine d'une version alternative de Superman, à mi-chemin entre la bimbo intrépide et la femme de tête arrogante). Pourtant, dans la série JSA (et son relaunch, Justice Society of America), Geoff Johns en donne une interprétation plus sérieuse, jusqu'à en faire la chairwoman de l'équipe.
Les intrigues concoctées par Gray et Palmiotti sont délirantes à souhait, à la (dé)mesure des vilains que rencontre l'héroïne et de leurs mobiles (un gorille intelligent qui veut s'emparer de l'enveloppe charnelle de PeeGee, des jet-setteuses aliens qui veulent semer leur garde du corps). L'humour déployé par les auteurs peut s'apprécier à divers degrés, comme une parodie (le cliché de la blonde à gros seins contre des menaces débiles), une sitcom (la tentative d'une super-héroïne d'avoir une vie normale et ses relations avec sa sidekick), ou une comédie transgressive (sur la concupiscence que suscite une héroïne dont les affrontements avec ses adversaires tournent également autour du sexe - l'attirance du gorille Ultra-Humanite, le lien supposèment homosexuelle qui l'unit à Terra, le regard que portent sur elle tous les hommes).
Au rire déclenché par le grotesque des situations, il faut aussi ajouter des gags plus subtils comme ceux avec le chat de Karen, des saynètes irrésistibles auxquelles il faut être attentif car elles se déroulent souvent en arrière-plan.
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L'atout-maître de la série reste cependant Amanda Conner, artiste rare (plus productive pour signer des couvertures que des planches), qui confère au projet une touche unique. Remarquée par le comic-book The Pro, une satire très salace des super-héros (écrite par Garth Ennis), Conner est une personnalité à part, spécialisée dans le "good girl art", un mix de pin-ups outrageusement sexys et d'humour trash, qui peut être interprêté comme une forme de féminisme décontracté.
Elle excelle dans la représentation des mimiques et ses personnages ont, comme Stuart Immonen ou Kevin Maguire, une plasticité faciale irrésistible : ses planches ne sont jamais meilleures que lorsqu'elles sont découpées simplement, avec des valeurs de plan qui sont aussi efficaces au premier qu'au second niveau (l'artiste élabore minutieusement ses pages avec de nombreux petits croquis jusqu'à la version finale).
Ses scènes d'action sont peut-être moins dynamiques mais la lecture est très efficace, embellie par la colorisation de Paul Mounts qui profite de l'encrage volontairement léger de Conner.
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Tout ça donne fortement envie de se plonger dans le second volume du trio, prometteusement intitulée Aliens and Apes. Mais A New Beginning s'apprécie déjà comme un album dont le contenu atypique (agrémenté de variant covers - dont deux superbes par Adam Hughes) constitue une expérience rafraîchissante.