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vendredi 20 octobre 2017

MADAME DE..., de Max Ophuls


Pour compléter l'hommage à Danielle Darrieux, quel meilleur film que Madame de..., réalisé par le cinéaste qui sut le mieux la diriger, le génial Max Ophuls ? L'un des plus beaux longs métrages de l'histoire du 9ème Art tout simplement.

 La comtesse Louise de... (Danielle Darrieux)

Epouse du général André de..., officier artilleur, la comtesse Louise de... est une aristocrate frivole et dépensière. A cause de cela, pour rembourser ses dettes de jeu, elle vend quelques-uns de ses bijoux au bijoutier Rémy, dont une paire de boucles d'oreilles en forme de coeur, offerte à l'occasion de ses noces.

Madame de... (Danielle Darrieux)

Alors qu'elle doit sortir en ville avec son mari, elle prétend avoir perdu les boucles, mais le général découvre son mensonge le lendemain quand le bijoutier Rémy le rencontre et les lui revend. Le militaire décide alors de les offrir à sa maîtresse qui part pour Constantinople, où elle les perd au jeu.

La comtesse de... et le baron Fabrizio Donati (Danielle Darrieux et Vittorio de Sica)

Madame de... fait entre temps la connaissance du baron Fabrizio Donati, un séduisant diplomate qui la courtise et la charme en profitant qu'elle soit délaissée par son mari. Pour lui prouver son amour, il lui offre la paire de boucles d'oreilles qu'il a racheté lors de son passage à Constantinople. 

Le bijoutier Rémy et Madame de... (Jean Debucourt et Danielle Darrieux)

Le général découvre l'attirance de sa femme pour le diplomate quand elle s'affiche lors d'une sortie avec les boucles d'oreilles qu'elle prétend avoir retrouver par hasard dans une paire de gants. André défie Fabrizio en duel après avoir forcé Louise à offrir le bijou à une de ses nièces qui vient d'avoir un enfant - un geste qu'elle jure de n'avoir pouvoir lui pardonner. 

Le général André de... et la comtesse Louise de... (Charles Boyer et Danielle Darrieux)

Humiliée, désespérée, malade, Madame de... meurt en tentant d'empêcher le duel entre son mari et son amant.

Madame de... est, de tous les films réalisés par Max Ophuls à son retour en France dans les années 1950, le plus accompli : il réussit à sublimer un vaudeville mélodramatique en en faisant un drame romantique et cruel. Mais le génie du réalisateur ne force jamais le trait et raconte cette histoire, adaptée d'un court roman de Louise de Vilmorin, avec une fluidité et un élégance extraordinaires.

Les mouvements de caméra illustrent cela parfaitement avec de longs travellings, des plans-séquences, des acteurs très mobiles. Cette forme dynamique oppose la froideur du personnage du général, symbole d'une bourgeoisie rigide, stratège aussi militaire aussi impitoyable en amour que sur le champ de bataille, à la passion qui traverse son épouse et son amant (le seul à posséder, par ailleurs, une identité complète, comme pour souligner qu'il est un corps étranger dans ce monde corseté).

Le jeu hautain, antipathique à souhait, de Charles Boyer contraste habilement avec la grâce bouleversante de Danielle Darrieux (36 ans à l'époque, au sommet de son hallucinante carrière ) et la classe noble de Vittorio de Sica.

Ophuls rend sensible les frissons, énamourées puis douloureux, de son héroïne, touchante malgré sa frivolité, victime de ses inventions, grisée par la passion, et qui paiera cher pour cela. Ces évolutions s'illustrent dans des scènes mémorables : 

- les valses partagées entre la comtesse de... et le baron où le passage du temps est traduit par leurs changements de costumes et où leurs danses les voient de plus en plus enlacées, 

- l'image splendide où Madame de... déchire la lettre destinée à son amant et dont les lambeaux, jetés par la fenêtre de son compartiment de train, se mêlent aux flocons de neige. 

De même, la mobilité de la narration se joue dans l'intrigue secondaire qui voit les bijoux passer de main en main jusqu'à revenir dans celles de Louise. Ophuls en tire même un étonnant gag puisque le général paiera quatre fois ces boucles d'oreilles au bijoutier Rémy.

Le film est ponctué par des répliques inspirées : 

- "Les femmes, mon ami, toutes les mêmes : le mystère pour les choses les plus simples." (André à Fabrizio), 
- "Je ne vous aime pas. Je ne vous aime pas. Je vous veux." (Louise à Fabrizio), 
- "Je déteste le monde. Je voudrais n'être regardée que par vous." (Louise à Fabrizio), 
- ou encore "Le hasard a ceci d'exceptionnel qu'il est naturel." (André).
  
Ophuls a tenu toutefois à modifier le dénouement du roman (qui voyait Madame de... mourir en remettant à son mari et son amant une boucle d'oreille chacun), préférant une conclusion d'une sobriété plus poignante, comme il les appréciait (chez Ophuls, comme chez Aragon, "il n'y a pas d'amour heureux").

Ainsi, les mots qui ouvrent le film revêtent à la fin un caractère terriblement ironique : "Madame de... était une femme très élégante, très brillante, très fêtée. Elle semblait promise à une jolie vie sans histoire. Rien ne serait probablement arrivé sans ce bijou..."

lundi 15 août 2016

Critique 986 : SEPT FOIS FEMME, de Vittorio de Sica


SEPT FOIS FEMME (en v.o. : Woman Times Seven) est un film réalisé par Vittorio de Sica, sorti en salles en 1967.
Le scénario est écrit par Peter Baldwin et Cesare Zavattini. La photographie est signée Christian Matras. La musique est composée par Rizo Ortolani.
Dans les rôles principaux, on trouve : Shirley MacLaine (Paulette, Maria Teresa, Linda, Edith, Eve, Marie, Jean), Peter Sellers (John), Rossano Brezzi (Giorgio), Vittorio Gassman (Cenci), Clinton Greyn (Mac Cormick), Lex Barker (Rick), Patrick Wymark (Henri), Alan Arkin (Fred), Michael Caine (le détective), Anita Ekberg (Claudie), Philippe Noiret (Victor).
* 
Sept fois femme est une collection de sept sketches dont l'action se déroule à Paris et dont l'argument est la représentation de la femme dans tous ses états (le chagrin, la colère, l'amour, la jalousie, le désespoir, la mélancolie). Seule l'interprète féminine ne change pas dans ces sept épisodes, endossant les identités et les états des héroïnes. 
Paulette et John
(Shirley MacLaine et Peter Sellers)

- Paulette (Funeral Procession). Alors qu'elle suit le corbillard emmenant son mari dans sa dernière demeure, Paulette, soutenue par un ami médecin de leur couple, le riche John, se laisse convaincre de refaire vite sa vie en sa compagnie.
Maria Teresa

- Maria Teresa (Amateur Night). En rentrant chez elle plus tôt que prévu, Maria Teresa surprend son mari au lit avec sa maîtresse. Lors de la dispute qui suit, elle jure de se venger en se donnant au premier venu cette nuit-là et ressort. Elle rencontre une bande de prostituées à qui elle se confie et qui l'encourage en lui cherchant un client. Mais les remords la gagnent... 
Linda

- Linda (Two Against One). Linda, une jolie interprète, est courtisée après un congrès par deux savants, l'italien Cenci et l'écossais Mac Cormick. Elle les entraîne chez elle en l'absence de son époux pour leur lire de la philosophie et leur montrer des diapositives dans le plus simple appareil afin de vérifier lequel des deux sera prêt à l'aimer au-delà de l'attirance physique.
Edith

- Edith (Super Simone). Edith est mariée à Rick, un feuilletoniste célèbre mais mufle, qui lui décrit les héroïnes fantasmatiques qu'il invente sans lui accorder la même importance. Lorsqu'elle essaie de hisser au niveau de ces muses, elle est prise pour une folle...
Eve

- Eve (At The Opera). En apprenant que la femme d'un autre notable va apparaître à une soirée à l'opéra avec la même robe de haute couture qu'elle, Eve, grande bourgeoise capricieuse, exige de son mari qu'il lui évite cette humiliation. Mais sa vengeance sera ruinée par une autre femme... 
Marie

- Marie (The Suicides). Marie et Fred sont deux amants déçus par la vie et ils ont décidé de mettre fin à leur jour dans une chambre d'hôtel minable. Lui compte régler ça avec un revolver, elle avec des cachets. Mais quand ils doutent chacun que l'autre ira jusqu'au bout, ils se disputent... 
Jean

- Jean (Snow). Jean se promène le long des Champs-Elysées avec son amie Claudie quand elles remarquent qu'un homme les suit. Pour savoir laquelle des deux est prise en filature, elles se séparent. Mais la cible du bel inconnu ignorera jusqu'au bout qu'il s'agit d'un détective privé engagé par son mari jaloux. 

Ceux qui me lisent savent à quel point je suis un fan de Shirley MacLaine (et, à travers elle, de celle que je considère comme son "héritière", Emma Stone) : c'est à cause de cela que j'ai cédé à un de ces plaisirs coupables en découvrant ce film à sketches de 1967, Woman Times Seven, véritable ode à l'actrice.

Le réalisateur Vittorio de Sica s'était, à cette époque, fait une spécialité de ces co-productions aux airs d'Euro-pudding, avec des castings improbables, et de gros moyens, souvent sous forme de collections d'histoires courtes. Deux ans auparavant, il avait signé une grande réussite avec le triptyque qui formait Mariage à l'italienne, avec le couple Sophia Loren-Marcello Mastroianni. Cette fois, il a à sa disposition Shirley MacLaine pour brosser sept portraits de "la" femme dans tous ses états.

Le résultat est bien sûr, par définition même, inégal, mais pourtant il s'en dégage un charme indéniable, comme une pépite rétro et pop, presque une relique. Les deux scénaristes confrontent deux formes d'humour difficilement conciliables, l'un sarcastique, l'autre plus bouffon, et la réalisation est souvent paresseuse (de Sica a déjà 66 ans à l'époque, il mourra 7 ans plus tard), mais les segments les plus aboutis sont très réussis et compensent les autres plus faibles, voire ratés.

Parmi les échecs, je compte Maria Teresa (Amateur night) dont l'argument de départ n'est pas exploité alors qu'il était prometteur (on aurait pu imaginer que non seulement elle se venge mais, prenant goût aux bras d'un autre homme, elle finisse par tapiner et s'attire l'ire des prostituées qui l'avaient précédemment encouragée). Edith (Super Simone) est interminable, ni drôle ni émouvant, malgré un personnage humiliée mais aux sentiments indéfectibles. Et, enfin, Eve (At the opera) sombre dans une hystérie trop convenue et pas assez méchante, alors que la situation initiale promettait un joyeux délire (effleuré avec l'emploi d'une bombe).

 Par contre, le reste du programme réserve de belles surprises et même d'authentiques trésors :

- Dans Paulette (Funeral procession), en moins de dix minutes et une seule scène, la manière dont une veuve est réconfortée au point de quitter le défilé suivant le cercueil de son mari est très marrante, et permet d'assister à un échange entre Peter Sellers (très sobre et pince-sans-rire) et Shirley MacLaine.

- Linda (Two against one) est d'une réjouissante loufoquerie, avec MacLaine nue (mais les parties les plus affriolantes de son anatomie sont toujours habilement dissimulées) la plupart du temps tandiq que Vittorio Gassman, déchaîné comme d'habitude, est impayable (volant sans difficulté la vedette au fade Clinton Greyn).

 - Marie (The suicides) est l'épisode le plus accompli de tous et aussi le plus simple et le plus noir. Donnant la réplique à un formidable Alan Arkin, dépressif et couard, Shirley MacLaine est impériale en désespérée soupçonneuse mais méticuleuse (enregistrant ses dernières volontés, ayant préparé ses cachets, refusant d'être tué par balles pour ne pas apparaître abîmée dans son cercueil...). Ce huis-clos audacieux, surprenant, offre un quart d'heure jubilatoire. 

- Enfin, dans Jean (Snow), on a droit à une petite fable émouvante et cruelle, dans le cadre superbe du Paris juste avant Mai-68. Le dénouement est cynique mais habilement servi, avec la présence inattendue de Philippe Noiret (qui s'exprime dans un anglais parfait). C'est aussi l'occasion de reformer le duo Shirley MacLaine-Michael Caine (qui ne prononce pas un mot), après Un hold-up extraordinaire.

Quatre sur sept, un peu plus que la moyenne donc, mais un vrai festival Shirley MacLaine : ça ne se refuse pas !