Affichage des articles dont le libellé est Jorge Jimenez. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jorge Jimenez. Afficher tous les articles

mardi 16 novembre 2021

BATMAN #117, de James Tynion IV et Jorge Jimenez - FEAR STATE


Et c'est la fin de Fear State avec ce 117ème épisode de Batman (période Rebirth). On ne va pas se voiler la face, cette saga n'aura pas tenu ses promesses et son dénouement n'offre pas de miracle, il est raté, sans saveur, avec d'ultimes pages fades au possible. James Tynion IV quitte la série par la petite porte et Jorge Jimenez va pouvoir profiter d'un repos bien mérité.


Dans les sous-sols de Gotham, La Jardinière et Harley Quinn réunissent Queen Ivy et Poison Ivy. Les deux créatures ne font plus qu'une et unissent leurs forces pour apaiser la cité contre la folie provoquée par l'Epouvantail.
 

Cependant, dans le repaire de l'Epouvantail, tandis que Molly Miracle s'emploie à désactiver la Bombe de la Peur déclenchée par Jonathan Crane, Batmana affronte Sean Mahoney, toujours convaincu d'être le héros dont la ville à besoin. Il est vaincu séchement.


Batman se tourne vers Molly pour savoir si elle a désamorcé la bombe. Elle a réussi mais veut à présent se servir de la Machine de Maître Wyze pour soulager les gothamites de leurs traumas. Batman lui tend alors son oreillette pour la convaincre d'une autre option.


En effet, la Bat-famille ( Batgirl, Nightwing, Orphan Spoiler, Harley Quinn, Batwoman, Red Robin, le Prochain Batman, Le Signal) a procédé à l'arrestation de Simon Saint. Le programme Magistrat est suspendu et dans le ciel de Gotham luit le Bat-signal, qui apaise la population.

C'est vraiment dommage mais Fear State restera, en tout cas pour moi, un vrai fiasco. James Tynion IV avait pourtant bien disposé ses pions et construit une saga ambitieuse avec l'arc précédent (The Cowardly Lot), mais il s'est planté.

En fait, Fear State a été victime d'un trop-plein : trop de personnages, trop de péripéties, de rebondissements, trop de tout. Tynion a voulu secouer Batman et Gotham avec un vilain qui n'avait plus été utilisé depuis longtemps, l'Epouvantail, et jouer avec le lecteur par rapport au mini-event de Janvier-Février dernier, Future State, qui montrait un futur sombre. Mais le trop est l'ennemi du bien et le scénariste a semblé dépassé par ce qu'il avait mis en place.

On reprochera certainement à Tynion d'avoir déjà la tête ailleurs, dans ses projets pour la plateforme Substack et ses creator-owned, et donc d'avoir bâclé sa copie, alors qu'avant de décider de quitter Batman et DC Comics, il avait annoncé avoir des plans pour un run de trois ans. Peut-être que s'il avait choisi de rester ou de ne pas ajouter à son agenda ses projets pour Substack, il aurait développé une trame à la hauteur au lieu de se lancer dans une saga menée à toute allure et qui s'est avérée brouillonne.

Mais on ne le saura jamais. Et on ne peut guère, en vérité, lui reprocher d'avoir préféré la liberté d'écrire ses propres créations plutôt qu'être le scénariste d'une série aussi populaire que Batman mais dont il n'est pas le maître. Et si ses idées pour les trois ans à venir n'avait pas toutes plu à DC ? On sait qu'il en a fallu moins que ça à l'éditeur pour débarquer Tom King du titre qui ne réclamait qu'une quinzaine d'épisodes pour achever son histoire.

Par contre, on sera moins indulgent sur la manière dont il règle le cas de quelques personnages, comme l'Epouvantail, bien trop en retrait durant toute la saga, ou Molly Miracle, que Batman réussit à calmer avec une rapidité grotesque. Pire : le retour de Poison Ivy, réunie avec son double surpuissant Queen Ivy, n'a pas l'impact, émotionnel et concret, escompté (si ce n'est qu'Ivy et Harley voient leur couple reformé). Mais qu'adviendra-t-il de la Jardinière, dont la relation avec Ivy était présentée comme fondamentale ? Je doute que Joshua Williamson, à la suite de Tynion, ait des plans pour ce personnage. Idem pour Ghost-Maker.

Ironiquement, à la fin de cet épisode, Tynion montre la Bat-famille étendue qu'il a tant souhaitée réunie sur un toit de Gotham, levant les yeux au ciel dans lequel réapparaît le Bat-signal. Mais soudain, on s'aperçoit que cette équipe est à l'image de Fear State : trop fournie. Batwoman n'a plus de série, Red Hood n'apparaît plus que dans la revue anthologique Batman : Urban Legends tout comme Red Robin. Spoiler et Orphan vont avoir droit à leur propre mensuel (avec Oracle), Batgirls. Le Prochain Batman va s'exiler à New York dans la série qu'écrit John Ridley (et j'ai de sérieux doutes sur le fait que ce personnage ait une longue carrière devant lui). J'ignore où en est Duke Thomas/le Signal, relique du run de Scott Snyder durant les New 52. On remarquera aussi que sur cette page Harley est bien là, mais pas Poison Ivy (alors que les deux femmes viennent de se retouver). Le Collectif Insensé et Molly Miracle vont certainement finir aux oubliettes également.

Tynion a voulu beaucoup, et en partant il laisse beaucoup. Mais pour qui ? Pourquoi ? Je crois que la majorité de sa contribution à Batman va passer à la trappe, et personne ne le regrettera vraiment ni ne blâmera Williamson. En comparaison, Tom King est parti, contre son grè, mais sans paquet encombrant pour Tynion.

Jorge Jimenez, lui, va surtout pouvoir se reposer quelques mois. Il aura beaucoup donné durant ce run et ces derniers mois. S'il a tiré la langue vers la fin, c'est parce qu'il a été soumis à une cadence de production affolante, et franchement, il s'en tire très honorablement. Même si des incertitudes demeurent quant à la durée du run de Williamson, on sait que son premier arc comptera quatre épisodes qui seront dessinés par Jorge Molina. Normalement, après ça, Jimenez devrait revenir illustrer l'arc suivant. Une alternance Molina-Jimenez aurait de la gueule... A moins que Williamson, comme certains journalistes le pensent, ne soit là que pour assurer un intérim avant qu'un scénariste vedette s'occupe de Batman (la rumeur Bendis a couru, mais j'ai du mal à y croire).

On verra. J'aimerai que DC laisse sa chance à Williamson, d'autant qu'il est devenu un peu le nouvel architecte de l'éditeur, après son long run sur Flash et sa mini Infinite Frontier. Son premier arc pour Batman est alléchant. Et je serai ravi de lire un arc dessiné par Molina, un arc par Jimenez.

Fear State est terminé. Pour Batman du moins. Il me reste à lire Catwoman #37 et Nightwing #86, qui sortent aussi aujourd'hui, pour boucler mes critiques sur cette saga. Mais je n'en attends rien, honnêtement. Vivement Décembre, qu'on passe à autre chose.

mercredi 3 novembre 2021

BATMAN #116, de James Tynion IV et Jorge Jimenez - FEAR STATE


Pénultième chapitre de la saga Fear State, Batman #116 se rattrape un peu après avoir sombré au précédent épisode. On ne peut malgré tout pas s'empêcher de penser que James Tynion IV est passé à côté de son histoire, si prometteuse et finalement décevante dans son développement. D'aucuns diront qu'il avait déjà la tête ailleurs (du côté de chez Substack)... En revanche, la série récupère Jorge Jimenez au dessin pour la totalité des planches et ça, c'est une excellente nouvelle.


Ghost-Maker accueille à sa manière les forces du Magistrat qui pénètrent dans les bas-fonds de Gotham où se sont réfugiés le Collectif Insensé et Queen Ivy. Celle-ci, furieuse de leur intrusion et excédée qu'on ne la laisse pas en paix, décide de provoquer l'effondrement de Gotham.


Pendant ce temps, Molly Miracle et Batman courent dans les égoûts en remontant le signal de la Machine conçue par Maître WYze et désormais entre les mains de l'Epouvantail. Celui s'en prend à Molly pour obliger Batman à le suivre dans son repaire où il torture Sean Mahoney.


Alors que Jonathan Crane prépare l'acte final de son Etat de la Peur, il est abattu par Mahoney. Celui-ci, tel un illuminé, pense plus que jamais être la réponse au désordre de Gotham. Batman s'interpose et confie à Molly le soin d'éteindre la machine de Wyze.
 

Batman réussit, difficilement, à stopper Mahoney lorsqu'un tremblement de terre secoue les fondations du repaire de l'Epouvantail. Queen Ivy se déchaîne alors que Ghost-Maker a repéré des renforts envoyés par Simon Saint pour la tuer...

Pour la première fois dans la saga Fear State, on peut lire une mention explicite à l'event Future State, paru au début de cette année et qui montrait Gotham sous la coupe d'un nouveau régime paramilitaire, le Magistrat, mais aussi l'apparition du Next Batman et la résistance menée par Bruce Wayne, Catwoman et d'autres héros ou vilains. 

C'est donc au détour d'un dialogue prononcé par l'Epouvantail que Future State est cité. Et cette citation pose les limites de Fear State qui a voulu jouer avec la possibilité de ce futur cuachemardesque tout en l'évitant, tout en prouvant que l'event DC de début 2021 n'était qu'un futur et pas le futur. C'est un étrange sentiment qui s'empare du lecteur alors, comme si l'éditeur l'avait baladé avant de, finalement, décider que, non, cette histoire ne prendrait pas une direction aussi radicale. Future State n'était donc pas un énorme spoiler pour Fear State, mais une probabilité narrative.

On cerne la limite alors et de Future State (qui n'a été qu'un cauchemar, un "Elseworld", un "What if.. ?") et de Fear State (qui nous a fait miroiter une conclusion radicale sans oser la franchir). James Tynion IV aurait-il été plus loin s'il avait choisi de rester le scénariste de Batman ? Ou s'est-il ravisé en songeant à son successeur ? Ou bien DC n'a-t-il jamais songé un instant à emprunter un tournant franchement culotté, vestige du projet 5G de Dan Didio (où les héros les plus emblématiques laissaient place à une nouvelle génération) ? On ne le saura sans doute jamais.

Alors puisqu'il faut en finir avec cette intrigue, qui était partie sur les chapeaux de roue, après l'arc The Cowardly Lot en guise de prélude, Tynion IV livre une pré-conclusion conventionnelle, à grands coups de baston, d'effondrement, de re-baston, de coup de théâtre téléphoné. Le folklore super-héroïque a repris tous ses droits et écrase toute velléité d'originalité, il faut que Batman gagne, que l'Epouvantail perde et que Sean Mahoney paie.

C'est dommage parce qu'au fond, ce que ça dit vraiment de la fin de run de Tynion IV, c'est que ce qu'il a apporté à la série se consume en temps réel. Gâgeons que ni Simon Saint, ni Sean Mahoney, et certainement avec eux Ghost-Maker, la Jardinière, Queen Ivy, ne lui survivra. En renonçant à Batman pour la liberté du creator-owned et du pactole offert par Substack, James Tynion IV a fait le choix de sacrifier rapidement tout ce qu'il avait ajouté à la série, personnages, intrigues, etc. Son plan sur trois ans n'est plus d'actualité, ne sera pas repris par le prochain scénariste de la série (visiblement), et à l'image de Queen Ivy qui veut provoquer l'effondrement de Gotham, Tynion va certainement sacrifier, enterrer son legs.

Là où d'autres auraient saisi l'occasion pour orchestrer un feu d'artifices, tout semble bien triste, peu inspiré ici. Le #117 clôturera non seulement Fear State mais un run voulu par DC pour balayer celui de Tom King (qui, lui, jusqu'au bout, malgré des longueurs, aura raconté pratiquement une seule histoire).

La bonne nouvelle, malgré tout, c'est que cette fois Jorge Jimenez dessine l'intégralité des planches de ce numéro, après avoir été aidé par Bengal il y a quinze jours. L'artiste fait bonne figure mais on sent qu'il tire la langue. Les décors sont expédiés, là où, auparavant, il épatait par la minutie avec laquelle il les représentait. Il ne se prive plus non plus d'enchaîner des splash-pages, comme pour avouer qu'il n'a plus assez d'énergie pour découper des scènes. C'est tape-à-l'oeil et efficace mais sans âme.

Soumis à un rythme effrayant, Jimenez n'est pas un surhomme capable de produire comme une machine (façon Mark Bagley, John Romita Jr). Lui aussi est victime de la drôle de manière dont DC a choisi de publier cet arc final de Tynion IV, comme s'ils étaient pressés de passer à autre chose. Et malheureusement, cela se paie sur la qualité graphique. Jimenez réussit quand même à s'en sortir très honorablement, mais qu'est-ce que ça aurait donné s'il avait pu avoir un mois entier entre chaque numéro.

Allez, rendez-vous dans quinze jours pour le baisser de rideau sur Fear State et l'ère Tynion IV. Sait-on jamais, peut-être que ça se terminera bravement ?

mardi 19 octobre 2021

BATMAN #115, de James Tynion Iv, Bengal et Jorge Jimenez - FEAR STATE

 

Oula ! C'est pas bon du tout ! Ce que je craignais se réalise dans ce Batman #115, nouveau chapitre de Fear State : l'histoire écrite par James Tynion IV est en train de se barrer en sucette, cet épisode est vraiment médiocre. Inutile de faire durer le suspense. Pour ne rien arranger, Jorge Jimenez est quasiment aux abonnés absents, ne signant qu'une poignée de pages, laissant Bengal assurer le reste, sans grand talent. Va falloir que tout ce beau monde se retrousse les manches pour la prochaine étape.



Peacemaker X mort, Simon Saint est aux abois car Sean Mahoney est introuvable. C'est alors qu'un de ses techniciens l'aborde pour lui signaler que Queen Ivy s'est réfugiée dans les sous-sols de Gotham, et qu'elle pourrait à tout moment provoquer l'effondrement de la ville.


Sean Mahoney fuit les Gardiens de la Paix à ses trousses en passant par les égouts. C'est ce moment-là que choisit l'Epouvantail pour enfin aborder l'ancien Gardien de la Paix 01 et lui proposer d'accomplir sa mission en acceptant de se prêter à une expérience...


Cependant, Molly Miracle entraîne Batman jusqu'au repaire du Collectif Insensé. Là se trouve une machine conçue par Maître Wyze, le leader du Collectif Insensé, et qu'elle a perfectionnée. Malheureusement, l'Epouvantail s'en est emparé mais Molly pense pouvoir la localiser.


Dans les sous-sols de Gotham, Maître Wyze révèle à Queen Ivy l'avoir connu lorsqu'ils étaient tous deux internés à Arkham. Il y avait dessiné les plans de sa machine à effacer la mémoire avec le Châpelier Fou. Mais la conversation est interrompue lorsque Ivy sent les troupes de Saint arriver...

L'introduction à cette critique peut paraître alarmiste mais il faut dresser un constat lucide de cet épisode et en conclure honnêtement qu'il déçoit beaucoup. C'est en vérité comme si James Tynion IV était rattrapé par ses excès et c'est visible dès la première scène. Détaillons cela.

Tout commence dans la forteresse volante de Simon Saint qui vient d'assister, par écran interposé, à la mort de son Gardien de la Paix X au terme de son affrontement avec Sean Mahoney, qui est sous l'emprise de l'Epouvantail. La réaction du milliardaire est tellement hystérique qu'elle donne en quelque sorte le la à ce qui va suivre : un enchaînement ininterrompu de scènes souvent grotesques, qui fatigue mais surtout nuise au récit jusqu'à le plomber. Définitivement ? On le saura vite, dans deux semaines, en lisant Batman #116.

Avant cela, il faut donc en passer par un chapitre complètement foiré où James Tynion IV semble souvent dépassé par ce qu'il a mis en scène. Tout d'abord, comme j'ai déjà eu l'occasion de le relever, la série s'est trouvée doté sous sa direction d'un casting de supporting characters important, voire excessif. Il y avait là une volonté évidente de réformer/reformer une Bat-family, mais en l'élargissant avec des éléments inédits (Ghost-Maker) ou inattendus (Harley Quinn). Pourquoi pas après tout ?

Reste que dans une intrigue déjà bien dense comme celle de Fear State, à laquelle il a fallu tout un arc (The Cowardly Lot) pour se mettre en ordre de marche, le trop est franchement l'ennemi du bien, et il est impossible en l'état de faire de la place pour tout le monde, quand bien même les personnages ont de quoi faire avec la menace qui s'est abattue sur Gotham (on le voit au détour d'une double page).

Comme il est désormais évident que les scénaristes des séries attachées à l'event n'ont pas eu leur mot à dire sur l'intrigue principale conçue par Tynion, tous les personnages dont il n'a pas la charge directe suivent à pas forcé une histoire où leurs actions impactent peu, voire pas du tout, ce qui se passe dans Batman. Et donc, la Bat-family étendue qu'a voulue Tynion se trouve déconnectée de Batman : un comble.

Résultat : dans cet épisode, Batman passe son temps avec Molly Miracle, et tous ses alliés sont absents alors qu'en toute logique ils devraient l'aider. C'est a minima le rôle dévolu à Ghost-Maker, mais ne le cherchez pas, vous le verrez pas dans cet épisode alors qu'il a contribué à la progression du récit de manière décisive dans le précédent numéro !

D'un autre côté, si on veut quand même tirer du positif de tout cela, on peut dire que le paysage s'en trouve nettement dégagé et le parcours des personnages dans cet épisode est plus simple à suivre. Vous avez Simon Saint qui perd ses nerfs dans sa soucoupe au-dessus de Gotham, vous avez Sean Mahoney qui est récupéré par l'Epouvantail, vous avez Batman et Molly Miracle qui tentent de récupérer une machine qui contrerait l'Epouvantail (mais pas de bol, il a déjà la main dessus), et vous avez Queen Ivy dans son sous-sol qui s'apprête à affronter les Gardiens de la Paix envoyés par Saint. Six protagonistes.

Le rythme est bon, mais ça, Tynion maîtrise depuis le début. Malheureusement, on garde ce sentiment tenace depuis deux-trois épisodes que, même si ça va vite, les épisodes pourraient être plus resserrés, moins éparpillés, que des scènes pourraient être coupées au montage sans que cela ne gêne personne. Par exemple, ici, on a droit à une bagarre entre Batman et un membre du Collectif Insensé contrôlé par l'Epouvantail qui ne sert à rien, absolument à rien, sinon à assurer le quota de baston. Mais quand on comprend qu'en vérité le vrai thème de Fear State, c'est le contrôle mental, bon, une scène de baston en moins, ce serait un service à rendre à toute l'histoire.

Au coeur de l'épisode, en fait, ce qui embarrasse, c'est la grossiéreté du procédé de Tynion : cette machine à effacer les traumas inventée par Maître Wyze et perfectionnée par Molly Miracle arrive trop à point nommé pour préparer la conclusion de l'event et justifier la victoire de Batman (même si elle s'accompagnera certainement d'une casse notable puisque, on le sait, DC ayant spoilé allègrement, Batman quittera Gotham au terme de cette aventure). Idem pour Sean Mahoney qui passe des mains d'un vilain (Saint) à celles d'un autre (l'Epouvantail) comme un pantin pathétique, sans qu'on n'en ait plus rien à faire : il s'agit moins d'un personnage que d'un outil narratif, d'un élément dramatique que d'un être. Les ficelles sont grosses comme des cables à présent et cela nuit énormément à l'intérêt qu'on éprouve pour ce qu'on lit. Tout devient trop mécanique, évident, outrancier, mais surtout sans âme. Dommage.

Pour ne rien arranger donc, Jorge Jimenez, qui montrait des signes de fatigue évident sur les deux derniers chapitres, passe quasiment le relais à Bengal sur les 3/4 de l'épisode. Pour faire simple, Jimenez ne dessine que les deux scènes avec l'Epouvantail et Mahoney.

Bengal n'est pas un mauvais artiste mais il n'a pas le niveau de Jimenez, même en petite forme, son style est bien moins fouillé, énergique, puissant. Du coup, le contraste est violent mais le résultat, lui, manque singulièrement de relief, d'épaisseur. On a même l'impression que Bengal a été appelé en catastrophe sur l'épisode tant le niveau de finitions laisse à désirer. Il ne fait pas l'effort de soigner ses planches ou, sans doute, n'en a-t-il pas eu de tout façon le temps (et l'envie ? L'énergie ?). Ce qui faisait le sel graphique des précédents numéros est alors dilué dans un trait et un découpage beaucoup moins intenses, tout comme la colorisation qui est infiniment plus fade (Tomeu Morey affadissant incompréhensiblement sa palette sur les pages de Bengal).

La périodicité accélérée de l'event a fini par le desservir, empêchant Jimenez d'assurer tout l'arc, mais aussi soulignant les excès comme les manques de l'intrigue de Tynion. Il faudra donc au scénariste un sacré coup de fouet pour regagner la confiance du lecteur. Mais en l'état, on ne voit pas comment il pourrait réussir cet exploit. 

jeudi 7 octobre 2021

BATMAN #114, de James Tynion IV et Jorge Jimenez - FEAR STATE


Fear State continue sur un rythme soutenu puisque, quinze jours après Batman #113, voici le nouveau chapitre de la série. James Tynion privilégie cette fois la ligne narrative concernant Sean Mahoney, le Gardien de la Paix 01, en pleine déroute après avoir été confronté à la toxine de l'Epouvantail. Jorge Jimenez dessine tout ça avec un sens du spectacle irréprochable, même si l'histoire part un peu trop dans tous les sens.


Dans le "paradis" de Queen Ivy, Molly Miracle tente de se tenir au courant des événements à la surface de Gotham. Elle explique que le Maître Wize du Collectif Insensé l'a guérie de ses maux grâce à une machine effaçant les traumas. Ce qui lui laisse penser que ça peut être la solution contre l'Epouvantail.


Simon Saint localise Sean Mahoney et envoie le Gardien de la Paix X pour l'appréhender en douceur car son équipement coûte une fortune et ne doit pas tomber dans les mains de Batman. Mais Mahoney est sujet à des hallucinations provoquées par l'Epouvantail et s'avère ingérable.


Batman surgit alors pour éviter un drame mais Saint envoie alors une brigade de robots pour l'arrêter pendant que le Gardien de la Paix X se lance à la poursuite de Mahoney en ayant la permission de le tuer si c'est nécessaire.


Mais Mahoney, sous l'emprise de l'Epouvantail, devient fou et quoique sévèrement blessé par le Gardien de la Paix X, réussit à le tuer. Saint engage l'auto-destruction de l'armure du Gardien de la Paix X, rasant une partie du quartier. Batman réussit à s'abriter avant d'être rejoint par Molly Miracle...

Autant le dire d'emblée, j'ai eu un problème avec cet épisode qui, même très rythmé et spectaculaire, me semble un cran en dessous. Trop de Gardiens de la Paix, trop de robots tueurs, une intrigue qui n'avance pas... C'est comme si James Tynion IV cherchait à faire de la place dans tout le bazar qu'il a provoqué, mais sans réussir à nous captiver dans la manoeuvre.

C'est que le scénariste, depuis son arrivée sur la série, n'a pas ménagé ses efforts pour enrichir considérablement la galerie de personnages secondaires. Son mérite est indéniable : vouloir renouveler le casting est toujours louable. Mais la contrepartie, c'est que si l'auteur n'impose pas ses nouveaux venus avec suffisamment de force pour convaincre le lecteur qu'ils ont l'étoffe de seconds rôles emblématiques, alors le lecteur aura du mal à s'y intéresser.

Dans la saga Joker War, entre Punchline (nouvelle partenaire du Joker), Clownhunter (une sorte de Punisher ado) et les classiques de la série (Batman, la Bat-family, Harley Quinn), c'était déjà consistant, mais la seconde catégorie restait en haut de l'affiche. Le Joker et Punchline finissaient par emprunter une nouvelle direction, comme si Tynion voulait surtout les éloigner de Gotham, histoire de rafraîchir un peu le décor (et ma foi, on peut lui dire "merci" parce que je ne crois pas être le seul qui en a marre du Joker).

Par la suite, il y a introduit Ghost-Maker, une création plus contestable, parce que découvrir un énième rival issu de la jeunesse de Batman n'avait rien d'indispensable. Puis avec l'arc The Cowardly Lot, qui a conduit à Fear State, ce fut Molly Miracle, le Collectif Insensé, Sean Mahoney, Simon Saint, des nouvelles têtes prometteuses.

Reste que je doute que, une fois Tynion parti, tous ceux-là restent dans le paysage (Joshua Williamson, qui reprendra la série, a déjà annoncé qu'il présenterait un nouveau vilain et que l'action se situera hors de Gotham pour un moment). L'injection de personnages inédits est souvent un legs sans suite laissé par un scénariste à son successeur, sauf si, vraiment, ils possèdent ce truc en plus qui les rend intéressants sur le long terme.

Aussi, quand on lit Batman #114, et qu'on passe la majeure partie de l'épisode à assister au combat entre Sean Mahoney, en plein délire paranoïaque à cause de l'Epouvantail, et le Gardien de la Paix X, envoyé à sa poursuite par Simon Saint, on a du mal à se passionner pour ces deux Robocops dont l'affrontement est inévitable et contre lequel Batman ne peut rien. Tout cela, soyons honnêtes, aurait pu être règlé en moins de pages au lieu d'accaparer un épisode entier. Surtout que l'ouverture dudît épisode suggère quelque chose de plus intrigant.

Car, dans cette multitude de personnages transhumains, Molly Miracle révèle avoir été le sujet d'expériences de la part du gourou du Collectif Insensé (un individu étrangement absent de l'arc), pour effacer des traumatismes dues à son séjour dans cette ville perpétuellement en guerre qu'est Gotham. En dialoguant avec Queen Ivy (qui, là aussi, n'est pas développée alors que Poison Ivy figure dans Catwoman et qu'on aimerait comprendre un jour comment les deux créatures peuvent vivre séparées, depuis quand, comment), Molly explique que cela pourrait aider Ivy mais surtout neutraliser l'Epouvantail. Il faut attendre la dernière image de la dernière page pour que cette hypothèse rejoigne la situation de Batman (qui, au passage, se lance dans la bataille sans Ghost-Maker - où est passé ce dernier ?).

Tout ça laisse un sentiment de trop plein. A force de courir trop de lièvres à la fois, Tynion semble se perdre. Il faut impérativement que Fear State mette plus en avant l'Epouvantail, quitte à s'occuper de Simon Saint et ses Gardiens de la Paix ensuite, parce que, là, Jonathan Crane est trop en retrait, observant en ricanant tout le monde, égarés dans le chaos qu'il a orchestré. Avec tous ceux qui l'assistent, Batman ne devrait pas avoir à se jeter seul dans la mêlée. Et Tynion, au lieu de consacrer un numéro entier à Sean Mahoney contre le Gardien de la Paix X, devrait nous montrer ce que font Harley Quinn et la Jardinière, Renee Montoya, pourquoi pas Orphan, Spoiler, Huntress (entendu que Barbara Gordon et Nightwing sont occupés dans la série de ce dernier).

Heureusement que Jorge Jimenez tient le coup graphiquement sinon ça sentirait le roussi, cette affaire. Le dessinateur livre une copie dans la droite ligne du numéro précédent, c'est-à-dire qu'il a fait clairement le choix de sacrifier les décors (avec lesquels pourtant il nous régalait) pour tout donner sur les scènes d'action.

Son découpage use (et abuse) de décadrages, chaque coup porté a un impact terrible, au point que parfois on a l'impression d'être dans un épisode de Superman ou Thor plus que dans Batman. C'est logique d'un certain point de vue puisque les Gardiens de la Paix sont tous équipés lourdement, ce sont de véritables machines de combat, capables de défoncer des immeubles ou de raser des quartiers, et ils sont soutenus par des hordes de robots surarmés, dignes des Sentinellesou Nimrod dans X-Men. Du coup, quand Batman s'engage entre les deux super-flics de Simon Saint, il ne fait plus le poids, et on peut se demander comment il ne finit pas en loques après avoir été soufflé par le dernière explosion.

Les couleurs de Tomeu Morey ajoutent à ce feu d'artifices. Franchement, si le maire Nakano se représente et qu'il est réélu, ça voudra surtout dire que les gothamites sont des imbéciles car l'édile a laissé sa ville aux mains d'une milice qui laisse un champ de ruines derrière elle.

Une déception donc, même si visuellement, ça pète. Souhaitons que la suite redresse le niveau parce que ce serait dommage pour l'intrigue et pour Tynion de finir sur une mauvaise note après avoir tant promis. 

samedi 25 septembre 2021

BATMAN #113, de James Tynion IV et Jorge Jimenez - FEAR STATE


Fear State encore, mais cette fois-ci au coeur de la série Batman, où tout se passe, en tout cas l'essentiel. James Tynion IV est maître de son affaire dans ce titre et gère un casting foisonnant au gré de nombreuses péripéties; Peu de choses lui échappent, même si on déplorera quelques bizarreries et des facilités providentielles. Jorge Jimenez donne tout ce qu'il a au dessin, en sacrifiant parfois les décors mais au rythme où il produit actuellement, on le lui pardonnera.


Le chaos règne à Gotham et la Bat-family étendue ne sait plus où donner de la tête entre les machinations de Simon Saint, celles de l'Epouvantail, celles de l'Anti-Oracle et Sean Mahoney qui erre dans les rues, l'arme au poing et la tête en vrac.


Batman, que tout le monde croit mort, s'introduit dans le bureau de la détective Renee Montoya pour obtenir son aide. Elle la lui accordera si un membre du Collectif Insensé accepte de témoigner contre Simon Saint et s'il neutralise Sean Mahoney.


Batman retrouve Ghost-Maker et grâce à des casques de réalité virtuelle, ils se connectent pour savoir si l'Epouvantail n'a pas corrompu le cerveau de Bruce Wayne. Il apparaît que Jonathan Crane s'est toujours servi de Simon Saint pour procéder à un test à grande échelle sur Gotham.


Mais surtout, Ghost-Maker révèle à Batman qu'il avait croisé Crane bien des années avant et déjà il avait théorisé son "Etat de la Peur", avec pour objectif de trouver des financements et un bouc émissaire. Cependant, le Gardien de la Paix X appréhende Sean Mahoney...

Le rythme soutenu auquel paraît Batman (soit un épisode tous les quinze jours) durant Fear State permet à James Tynion IV de maintenir la pression autant sur ses personnages que sur le lecteur : on a à peine le temps d'intégrer ce qui s'est passé dans un épisode qu'on plonge dans le suivant. C'est efficace mais périlleux car le scénariste n'a pas le droit à l'erreur.

Or, dans ce numéro 113, Tynion IV commet quelques bévues et abuse de quelque facilités. Commençons par une bizarrerie : au début de l'épisode, Batman a un échange avec le détective du GCPD Renee Montoya. Celle-ci, jusque récemment, suivait les ordres du Maire Nakano avant de manifester ses réserves et son désaccord quand il a autorisé le programme Magistrat mis au point par Simon Saint (dans lequel elle voyait davantage un escalade de la répression policière qu'un moyen de règler le problème du vigilantisme).

Maintenant que le chaos règne, il est naturel que Batman et Montoya se retrouvent pour tenter de ramener le calme et la détective ne se pose plus en adversaire du justicier. Chacun a fait la paix avec l'autre par la force des choses.

Mais James Tynion IV n'est pas Greg Rucka. Il n'a pas la même affection pour Montoya que son confrère (qui, c'est vrai, adorait la détective, dont il animait les aventures dans Gotham Central, la maxi-série 52, plusieurs minis La Question, Batwoman, etc). Montoya, c'est une créature Rucka-ienne par excellence : brune, forte tête, dure-à-cuire. Il a même trouvé le moyen d'en faire l'héroïne de la mini-série Lois Lane. Mais surtout Tynion semble complètement occulter le fait que Renee Montoya est elle aussi une justicière masquée puisqu'elle agit sous l'alias de la Question (on l'a encore vue dans Event Leviathan de Bendis et Maleev).

Comment se fait-il alors que : 1/ Montoya soit devenue une contemptrice des masques et 2/ que cette femme, volontiers parano, n'ait pas deviné plus tôt que Nakano s'embarquait dans une alliance dangereuse avec Saint ? Tout cela est totalement évacué dans le Batman de Tynion et c'est vraiment maladroit (pour ne pas dire pire).

Ensuite, le scénariste utilise de chapitre pour revenir sur le fait que l'Epouvantail semble avoir trouvé un nouveau moyen (c'est-à-dire autre que ses fameuses toxines de la peur) pour contrôler ses adversaires. Batman a-t-il été compromis, corrompu par ce nouvel atout ? Il va chercher à le savoir avec l'aide de Ghost-Maker grâce à une espèce de casque de réalité virtuelle (mis au point par Wayne Tech), permettant de sonder l'esprit.

Bon, c'est très pratique, mais un peu grossier, surtout quand on voit à quoi ça aboutit. Soit : Ghost-Maker a rencontré Jonathan Crane des années plus tôt et celui-ci lui a fait assez confiance pour lui déballer par le menu sa fameuse théorie de l'Etat de Peur et comment il s'y prendrait pour le provoquer, en trouvant un mécéne assez naïf et un bouc émissaire. C'est un sacré coup de bol, ça ! Et pour un génie du mal, l'Epouvantail n'est finalement pas beaucoup plus malin qu'un méchant ordinaire qui ne trouve rien de mieux que de détailler la machination qui entraînera toute une ville dans les ténèbres. Le véritable énnemi des vilains, ce ne sont pas les justiciers, mais le fait qu'il ne tienne pas leur langue.

Heureusement, Jorge Jimenez est là et l'énergie phénoménale qu'il insuffle à ses dessins suffit prrsque à oublier ces boulettes. Toutefois, l'artiste tire un peu la langue lui aussi : alors qu'il se distingue par sa capacité à illustrer avec le même soin scènes d'action et scènes d'exposition dans des décors fouillés, on note bien cette fois que les décors sont plus esquissés, moins précis. 

La séquence en réalité virtuelle permet à Jimenez de s'économiser sur les arrière-plans, et de manière plus générale, le dessinateur joue avec l'environnement dans lequel se trouvent les personnages pour ne pas avoir à trop en dessiner. Le dialogue entre Batman et Montoya se déroule opportunément dans un pièce mal éclairée. A la fin, quand le Gardien de la Paix X est sur le point d'arrêter Sean Mahoney, la pluie qui tombe permet aussi de ne pas représenter trop minutieusement l'endroit où tout cela se joue.

Jimenez se rattrape sur l'expressivité des personnages, même si la valeur des plans qu'il leur accorde a tendance à hystériser leurs réactions, comme quand on voit Jonathan Crane jeune homme s'emporter sur une quasi-pleine page avant de se ressaisir pour expliquer son grand plan. Néanmoins, je serai indulgent avec Jimenez car dessiner comme il le fait à une telle cadence nécessite une sacrée forme et ses planches gardent une belle tenue. Il ira jusqu'au bout de ce run sans fill-in artist, ça mérite le respect.

Quelque part il vaut mieux que ce coup de moins bien se produise maintenant en souhaitant que Tynion soit plus inspiré pour la suite et fin. Cette saga a encore du potentiel et on peut accorder sa confiance à l'auteur, bien soutenu par son dessinateur, pour vite se reprendre.

jeudi 9 septembre 2021

BATMAN #112, de James Tynion IV et Jorge Jimenez - FEAR STATE


Après le numéro Alpha sorti la semaine dernière, on entre dans le dur avec Batman #112, qui acte vraiment le début du crossover Fear State. James Tynion IV, qui quittera la série et DC au terme de cette saga, démarre pied au plancher, fidèle à ce qu'il a fait depuis ces derniers mois. Jorge Jimenez est aussi en feu. Le divertissement est intense et jubilatoire.


Simon Saint répond à une interview retransmise à la télé dans laquelle il explique pourquoi son programme Magistrat est la solution aux problèmes sécuritaires de Gotham. Mais la réalité est toute autre...


Sean Mahoney, la Gardien de la Paix 01, erre dans les rues de Gotham, en proie à des hallucinations provoquées par la toxine de l'Epouvantail et il menace des civils avec ses armes. Batman, décalré mort, échappe Jonathan Crane sans pouvoir joindre Oracle.


Il réussit néanmoins, miraculeusement, à rejoindre la Tour de l'Horloge où sont retranchées Oracle, Spoiler et Orphan. Les communications coupées par Saint et piratées par l'Anti-Oracle, Batman contacte Ghost-Maker, seul à diposer encore d'une ligne sécurisée.


Ce dernier se trouve dans les catacombes de Gotham où, avec Harley Quinn et la Jardinière, il a mis à l'abri le Collectif Insensé avec l'accord de Queen Ivy. Dehors, l'Epouvantail rôde. Et Simon Saint lance à la poursuite de Mahoney son Gardien de la Paix X pour les neutraliser...

Ce qui frappe dans le run de James Tynion IV sur Batman, particulièrement depuis l'arc Joker War puis le suivant, The Cowardly Lot, c'est l'énergie folle qui infuse ses histoires. Le scénariste ne laisse pas souffler le lecteur et ses héros, ils sont constamment sous pression, submergés par une multitude de problèmes, d'agressions.

Cela a pour effet de garder le lecteur en alerte, mais aussi d'ancrer profondément en lui les événements et les acteurs du récit. D'un mois à l'autre, d'un épisode au suivant, vous ne pouvez pas oublier ce que vous avez lu. C'est d'autant plus remarquable que Tynion IV anime un casting très riche et bigarré dans une intrigue abondant en rebondissements.

The Cowardly Lot a préparé le terrain de manière hyper efficace pour la culmination du run de James Tynion IV et l'arc Fear State, qui est aussi le titre d'un crossover impliquant les titres de la Bat-family (Nightwing, Harley Quinn, Catwoman, Batman). Mais le scénariste avait aussi en tête l'event de Janvier-Février dernier, Future State, qui montrait un futur possible (et sinistre) pour Gotham (et le DCU en général), avec déjà des éléments développés dans The Cowardly Lot.

On pouvait alors se demander quel intérêt il y avait à développer une histoire convoquant des éléments largement mis en scène dans Future State et avec un titre lui ressemblant, Fear State. En vérité, on s'en aperçoit bien dans cet épisode, les différences entre Future et Fear State apparaissent fortement et il ne s'agit pas du même récit.

Pour court-circuiter Future State, surprendre le lecteur, il fallait un électron libre, un méchant qui ferait dérailler la machine pour l'entraîner ailleurs, et c'est à l'Epouvantail qu'échoît ce rôle. Un choix judicieux car c'est un des vilains les plus redoutables et les plus imprévisibles de la galerie d'ennemis de Batman. Pour être franc, ce n'est pas vraiment une surprise que l'Epouvantail ait fini par trahir Simon Saint et suivre son propre agenda, mais Fear State a alors pris une direction plus folle, inquiétante, radicale et donc plus captivante.

Pour ce n°112, Tynion IV multplie les interventions afin de donner une vue d'ensemble de la situation, comme un prolongement plus tonique de Batman : Fear State Alpha. Simon Saint tente de rassurer les gothamites dans une interview. Mais Sean Mahoney erre dans Gotham, flingue au poing et prêt à commettre un carnage. Batman a été sérieusement ébranlé par l'Epouvantail et doit s'appuyer sur Oracle et ses Batgirls puis sur Ghost-Maker pour espérer renverser la tendance, tandis que l'imprévisible Queen Ivy peut à tout moment provoquer l'effondrement de la ville.

Jorge Jimenez dessine cela avec la même frénésie que le script de son partenaire : la générosité de ses planches est grisante, on est dans un actioneer qui file à toute allure et qui traduit parfaitement le sentiment de panique qui s'empare des héros et de toute une ville. L'artiste soigne son ouvrage et les couleurs de Tomeu Morey l'aident grandement : on est immergé dans cet état de peur, oppressé, c'est impressionnant.

Mais Jimenez n'est pas qu'un feu follet : il découpe de manière experte ses scènes et nous fait partager de manière viscérale les tourments de ses protagonistes. Batman apparaît complètement désemparé, comme rarement. Oracle est dépassée. Simon Saint pète un plomb. Sean Mahiney file les jetons. Il n'y a guère que Ghost-Maker qui garde son calme (en même temps avec son casque intégral, impossible de lire les expressions de son visage). Pendant, ce temps, l'Epouvantail surplombe Gotham à la faveur d'une planche à la fois effrayante et sublime.

Tous les curseurs sont à fond et si Fear State réussit à maintenir cette urgence, ce sera une réussite exemplaire, d'autant plus que la série Batman devient bimensuelle pour l'occasion. C'est en tout cas un vrai plaisir à lire, on ne s'ennuie vraiment pas. Laissez-vous happer par cet état de la peur : ça file les jetons, mais qu'est-ce que c'est bon !

mercredi 4 août 2021

BATMAN #111, de James Tynion IV et Jorge Jimenez


Batman #111 est le dernier chapitre de l'arc de la série écrite par James Tynion IV. Le mois prochain débutera en effet la saga Fear State qui touchera tous les Bat-titles, un crossover qui s'annonce spectaculaire (même si je suivrai pas toutes ses branches, car, à mon avis, l'essentiel se passera encore dans les pages de Batman). Jorge Jimenez illustre ça avec son efficacité et son énergie habituelles. Le divertissement est total.


Batman, Ghost-Maker et Harley Quinn débarquent dans le repaire du Collectif Insensé investi par les agents du programme Magistrat, développé par Simon Saint. Molly Miracle demande l'aide du dark knight car sa jeune amie, Sneak, est blessé et les membres du Collectif sont retranchés.


Ghost-Maker et Harley Quinn font embarquer les membres du Collectif dans le vaisseau du premier tadnis que Breaker, un allié de Molly Miracle, gagne du temps en affrontant Sean Mahoney/le Gardien de la Paix 01. Le Maire Nakano autorise la chasse à tous les justiciers et malfrats masqués.


Cela signifie que Batman est devenu l'ennemi public numéro 1, comme ses partenaires. Mais il entend bien empêcher le programme Magistrat : pour cela, il va rejoindre et confondre Mahoney, sur l'armure duquel il a placé un traceur, l'Epouvantail et Saint.


Laissant Ghost-Maker et Harley Quinn emmener les membres du Collectif Insensé à l'abri, Batman rejoint l'asile d'Arkham. L'Epouvantail s'affranchit du plan de Saint pour faire règner le terreur sur Gotham et neutralise Mahoney, puis piège Batman pour lui administrer sa toxine.

Depuis six mois et autant d'épisodes, le Batman écrit par James Tynion IV nous aura gratifié d'un récit d'action lancé à toute allure, sans aucun temps mort, conçu comme un piège dont les machoires se refermeraient inexorablement sur Batman. Chaque épisode s'ouvrait sur une scène où Batman était sous la coupe de l'Epouvantail qui lui avait injecté une toxine virulente lui faisant perdre tout contrôle de lui-même, ne distinguant plus la réalité du cauchemar.

En sus, avant le début de cet arc, en Janvier-Février 2021, DC avait suspendu toutes ses séries pour un event, Future State, évoquant un futur possible du DCU, en particulier à Gotham où une milice para-militaire, soutenue par le maire Nakano et financée le milliardaire Simon Saint, faisait régner l'ordre d'une main de fer, obligeant Batman à la clandestinité jusqu'à un affrontement final et mortel avec le Gardien de la Paix 01.

Mais l'éditeur avait insisté sur le fait qu'il s'agissait d'un futur probable, pas d'une certitude. Pourtant, tout l'arc de Batman qui a suivi, écrit par Tynion (qui n'avait pas participé à Future State), semblait corroborer les faits de l'event avec l'émergence de Simon Saint, son partenariat avec Nakano, la naissance du Gardien de la Paix 01, la position de plus en plus précaire de Batman et ses alliés.

La pièce qui manquait au tableau était celle incarnée par l'Epouvantail : Jonathan Crane collaborait avec Saint pour entretenir un climat de terreur sur les ruins encore fumantes de Joker War (l'arc ayant précédé Future State) et pointant du doigt la responsabilité de Batman dans la violence subie par Gotham. Le chimiste malfaisant n'était pas mentionné dans Future State mais son rôle a été parfaitement décrit et très habilement mis en scène pour justifier l'escalade sécuritaire vue dans l'event.

Ajoutez-y une autre force, le Collectif Insensé, sorte d'altermondialistes/anrachistes épris de justice sociale et ayant rassemblé des marginaux et des savants, pris entre deux feux (Batman se méfiant d'eux, la mairie et Saint les considérant comme des parasites). Vous aviez là tout ce qu'il fallait pour un feu d'artifice.

Et cette dernière marche avant Fear State ne déçoit pas : tout va encore plus vite, encore plus mal, encore plus fort. Il y a dans le Batman de Tynion une sorte de frénésie, à la limite de la surenchère, mais qui fonctionne malgré tout. C'est, à mes yeux, son meilleur travail dans le genre mainstream car le scénariste va droit au but, tout en ne cessant de creuser, d'exploiter son intrigue, d'en révéler les rebondissements, d'en enrichir les péripéties. Tout cela est rigoureusement ouvragé, et bien plus nerveux que son run sur Justice League Dark ou moins tordu que ses épisodes de Detective Comics. Ici, tout fonctionne, à fond les ballons, y compris des seconds rôles au charisme et au concept discutables (comme Ghost-Maker, Molly Miracle). Il faudra confirmer ça pour la suite, mais on rarement vu un crossover/event aussi bien préparé.

Le bonus, c'est évidemment la dernière scène, épatante, quand l'Epouvantail trahit Simon Saint : pour le criminel, instiller la peur pour établir un ordre totalitaire n'est pas une fin en soi. Il se pose en scientifique et voit Gotham, ses héros, ses vilains, comme des cobayes, des élèves pour qui il va jouer le rôle d'un professeur. Et faire la leçon à Batman en l'éprouvant comme il l'a patiemment planifié est un aboutissement. L'Epouvantail n'est pas le Joker qui jouit du chaos, c'est un expérimentateur. Ce n'est pas non plus Bane qui veut supplanter Batman par la force et la ruse combinées, c'est un testeur. Pour lui, le héros masqué comme le super-flic que représente le Gardien de la Paix sont des sujets d'études, et Simon Saint a été un mécène qui ne lui sert désormais plus à rien.

On saisit bien le potentiel d'un tel méchant pour un crossover, et pour moi l'Epouvantail est plus effrayant que le Joker, Bane, et ne parlons même pas du Pingouin. Cela faisait une éternité que je n'avais pas été aussi excité par un tel adversaire, dans un tel contexte : Batman est vraiment dans les cordes. En même temps, c'est aussi un test pour la nouvelle Bat-family, puisqu'avec Ghost-Maker, Harley Quinn, mais aussi Nightwing, Oracle/Batgirl, et des éléments imprévisibles comme Poison Ivy et la mystérieuse Jardinière, tout peut arriver. C'est presque dommage, pour Tynion, de ne pas pouvoir convoquer tout ce monde dans la seule série Batman et de se plier à l'exercice du crossover, où il doit partager son intrigue avec d'autres auteurs, au risque de la diluer ou qu'elle échappe à son contrôle. Imaginez ce qu'aurait donné un arc de Batman, et uniquement dans la série dédiée, avec ces personnages sous la plume de Tynion : assurément quelque chose de plus intense, de plus dense, de plus électrique, que la même histoire dans plusieurs titres simultanés.

Qui plus avec les dessins de Jorge Jimenez. Depuis que ce dessinateur peut assurer son travail au rythme mensuel (ce qu'il ne pouvait faire sur la Justice League de Snyder), on voit ce qu'il a dans le ventre. Voilà un artiste qui se donne sans compter, chez qui on sent une volonté de produire des épisodes à la hauteur du script et même au-delà. Il aime Batman, son univers, ses protagonistes, ses décors, et c'est visible.

La puissance qui émane de ses planches est encore une fois impressionnante, il ne retient pas ses coups et en même temps se fait plaisir. Ce plaisir est palpable, il irradie de chaque image, avec souvent comme des ponctuations de larges plans iconiques, ce genre d'images où l'artiste en donne pour son argent au fan mais aussi montre qu'il adore faire ce qu'il fait, qu'il se lâche. Voyez quand Batman et sa bande atterrissent chez le Collectif, ou quand Batman annonce qu'il va traquer l'Epouvantail grâce au traceur qu'il a collé sur l'armure du Gardien de la Paix, ou la page remplie d'écrans de contrôle dans le sous-sol d'Arkham depuis lequel l'Epouvantail suit les mouvements de Batman.

Oui, si Tynion et Jimenez étaient seuls maîtres à bord, seuls pilotes de Fear State, ç'aurait été fantastique. D'autant qu'on le sait, Bruno Redondo ne dessinera pas les épisodes tie-in de Nightwing, que Fernando Blanco est sur le départ sur Catwoman, que la série Harley Quinn de Stephanie Phillips a fait pschiit, et que Detective Comics ne bénéficie pas de Dan Mora à plein temps.

Mais enfin, tout, si la promesse de Tynion et DC se confirme, ou l'essentiel de Fear State devraient se lire dans les pages de Batman. Et ça s'annonce palpitant, grisant. 

mercredi 7 juillet 2021

BATMAN #110, de James Tynion IV et Jorge Jimenez


C'est à la vitesse d'un cheval au galop que se déroule cet arc fou de Batman : on sent que James Tynion IV veut attraper le lecteur par le col et ne plus le lâcher, ne pas le laisser s'échapper. Cette même énergie se retrouve dans le dessin survitaminé de Jorge Jimenez, très à son aise dans ce registre, plein d'action. Autant dire qu'on se régale, et ce n'est pas fini !


L'explosion de la mairie décide le maire Nakano au déploiement du programme Magistrat conçu par le milliardaire Simon Saint. Renee Montoya objecte et est démise de ses fonctions au sein du GCPD. Depuis sa forteresse volante, Saint autorise Sean Mahoney, le Gardien de la Paix 01, à tuer Batman.
 

Mais Batman, dont les communications avec l'extérieur sont coupées, bien qu'en grande difficulté, n'entend pas se laisser faire. Oracle appelle à la rescousse toute la Bat-famille. Ghost-Maker et Harley Quinn répondent les premiers pour prêter main forte à Batman.


Grâce à une manoeuvre périlleuse et subtile, Batman réussit à sortir du gratte-ciel de Simon Saint et sème le Gardien de la Paix 01 en sautant du haut de la tour dans le vide. Ghost-Maker l'intercepte. Les télés révèlent que le Gardien de la Paix est Mahoney dont Harley Quinn a subi les mauvais traitements à Arkham.


Redirigé par Saint, Mahoney se rend au Q.G. du Collectif Insense avec un escadron du Magistrat. Il arrête Molly Miracle et reçoit l'autorisation de l'abattre. Batman arrivera-t-il à temps pour la sauver ?

Il y a quelque chose de grisant dans ce nouvel épisode : l'histoire file à toute allure, multiplie les points de vue, enchaîne les scènes d'action les plus spectaculaires, mais sans jamais que le lecteur ne soit essoré ni égaré par tout ce qui se passe. C'est le signe que la série fonctionne à fond et que son auteur maîtrise son sujet.

James Tynion IV est comme transfiguré depuis la reprise de la série après l'intermède Future State (auquel il n'a pas participé, c'est notable pour un scénariste aussi choyé par DC). Loin de s'être croisé les doigts pendant que ses collègues déliraient sur un futur apocalyptique, il semble au contraire en avoir tiré une inspiration nouvelle, comme un objectif à atteindre.

Quand il a succédé à Tom King, débarqué de Batman à cause d'un caprice de Bob Harras (depuis renvoyé) qui n'aimait pas l'ambiance romantico-dépressive de l'auteur, James Tynion IV s'est lancé dans une saga, Joker War, où il appliquait la volonté de ses patrons à proposer tout autre chose. Il a pris des décisions discutables (comme imposer une séparation d'un an à Batman et Catwoman, alors que King venait de les réunir et voulait achever son run par leur mariage), établir le Joker à nouveau comme l'ennemi n°1 de Batman, et introduire de nouveaux personnages (Ghost-Maker, Clownhunter, Punchline).

Le succès ayant été au rendez-vous, DC a maintenu Tynion à son poste et développé des projets sur ses idées (une série sur le Joker, avec Punchline, un retour de Clowhunter dans Batman : Secret Files, le maintien de Ghost-Maker dans le supporting cast de Batman, la reconversion de Harley Quinn dans le camp du dark knight). Juste avant Future State, au terme d'épisodes beaucoup plus inégaux, Tynion avait posé les bases de son futur sur la série.

Aujourd'hui, cinq mois après, on en mesure la portée car Tynion IV peut voir loin (il a la confiance de sa hiérarchie, les ventes sont toujours aussi bonnes, la critique est élogieuse). Mais pourtant il ne se contente pas de préparer son crossover automnal, Fear State (auquel il fait franchement mention au début de cet épisode), il développe une histoire palpitante, une rampe de lancement explosive.

En vérité, le projet de Tynion et celui de Tom King avant lui ne différent que sur la forme : les deux scénaristes ont à coeur d'humaniser Batman, de le rendre vulnérable, de le pousser dans les cordes. King s'appuyait sur la romance avec Catwoman. Tynion sur le fait que Batman n'est plus en odeur de sainteté à Gotham, directement accusé de provoquer le chaos en attirant des criminels qui désirent entrer en compétition avec lui. Désormais, il est, comme ses ennemis, traqué par la police et un milliardaire partenaire du maire qui collabore avec l'Epouvantail.

En réponse, Batman a choisi de s'appuyer plus clairement sur sa Bat-famille. C'était déjà le principe du run de Tynion sur Detective Comics avec les "Gotham knights" (Red Robin, Batwoman, Gueule d'argile, Spoiler, Orphan, Batwing, Azraël, remplacés désormais par Oracle, Ghost-Maker, Harley Quinn, certainement Huntress, et Nightwing). Pourquoi changer une recette gagnante ? D'ailleurs, Tynion ne reproduit pas une formule puisque Batman (la série) est davantage tournée vers l'action que ne l'était Detective Comics (qui déroulait une intrigue au long cours mais plus complexe - quitte parfois à convoquer des éléments capillotractés).

Pour illustrer cette descente aux enfers de Batman, Jorge Jimenez est un partenaire de choix. Ses dessins sont électrisants par l'énergie qu'ils déploient. L'artiste ibérique s'éclate, c'est évident, il donne tout ce qu'il a mais en s'amusant visiblement. L'effet est très sympa.

Bien entendu, ce qu'on en retient au premier abord, ce sont des planches généreuses par leur degré de détail, particulièrement dans les décors, toujours très soignés. Une fois ce cadre posé, Jimenez peut mettre en scène des bastons musclés qui montrent un Batman souvent dominé mais dont l'intelligence, piquée au vif par la difficulté, lui permet encore de faire la différence. Toutefois, on sent bien dans les images de Jimenez que le dark knight puise dans ses réserves, que le doute l'assaille : il a rarement paru aussi surpris, décontenancé, surpassé par un adversaire. Non pas parce que le Gardien de la Paix 01/Sean Mahoney est plus fort qu'un Bane par exemple, mais parce que le véritable ennemi est multiple - Simon Saint, l'Epouvantail, Nakano.

Jimenez se permet même dans cet épisode un clin d'oeil à The Dark Knight returns de Frank Miller quand il ponctue l'action avec des interruptions médiatiques, des flashs infos sur les télés - le procédé qui fonctionnait déjà sur l'oeuvre de Miller pour commenter à la fois l'histoire et aussi le comic-book. Bien entendu, ni Tynion ni Jimenez n'évoluent dans le registre politique et sociétal, méta-textuel, de Miller : leur Batman reste un pur divertissement, très efficace, puissant. Ce n'est pas diminuer leur travail que de le dire : on ne peut pas s'aventurer de la même manière sur ces plans-là dans un comic-book mensuel, avec l'exigence du feuilleton, que dans un graphic-novel dystopique et visionnaire. Tynion en est encore à courir après Future State, en le nommant à moitié (en le transformant en Fear State), et encore cet event n'avait pas la prétention de rivaliser avec le classique de Miller.

N'empêche, qu'est-ce que c'est bon ! J'ai beaucoup aimé le run de King (malgré un second acte laborieux, trop long). Celui de Tynion a un autre goût, mais c'est précisément ce changement qui le rend aussi savoureux.

jeudi 3 juin 2021

BATMAN #109, de James Tynion IV et Jorge Jimenez


Comme souvent, en début de mois, les éditeurs lâchent leurs comics les plus attractifs pour attraper les lecteurs par le col. Marvel lance le nouvel event X, DC répond en sortant le nouveau n° de Batman. James Tynion IV y poursuit l'intrigue qu'il a mis en place depuis le mois de Mars et qui se présente comme le préambule à Future State - ou du moins au crossover Fear State pour cet Automne. Jorge Jimenez suit le cadence de cette histoire dense et haletante avec maestria.


Encore troublé par la conversation qu'il a eu avec Molly Miracle, Batman renoue le contact avec Oracle. Barbara Gordon lui fait son rapport sur l'Epouvantail qui continue d'entretenir un climat de terreur en ville. Elle est chargée de trouver le lien qui unit le criminel à Simon Saint et d'appeler Ghost-Maker.
 

Mais ce dernier fait la sourde oreille. Il veille sur Harley Quinn, suivant les ordres de Batman, en l'emmenant à son luxueux repaire. Le justicier est intrigué par l'ex-complice du Joker et ses motivations pour se racheter car lui-même fait le même chemin après avoir été un vigilant aux méthodes extrêmes.


Leur discussion est interrompue par Bella, la Jardinière, partenaire de Poison Ivy. Elle a déjoué le système de sécurité du repaire de Ghost-Maker pour prévenir Harley que Ivy se cache dans les souterrains de Gotham, prête à faire s'effondrer la ville. Harley est requise pour l'aider.


Cependant, Batman s'est introduit dans le building de Simon Saint qu'il interroge sur l'Epouvantail. Mais le Gardien de la Paix 01 surgit et malmène le dark knight qui doit battre en retraite. Avant de comprendre que, pour sortir de cet endroit, il devra l'affronter...

J'enchaîne les critiques car il y a beaucoup de comics sortis cette semaine que j'ai achetés, trop en fait pour pouvoir en faire le commentaire à raison d'un numéro par jour. Ce calendrier chargé ne doit rien au hasard : les "Big Two" sont plus que jamais sur le pied de guerre pour gagner des parts de marché, entre annonces tonitruantes, teasers accrocheurs, et relances de titres avec des équipes créatives attractives. Je tâcherai de faire un point là-dessus dans quelques jours.

Pas de hasard donc. Et c'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que la même semaine où Marvel lance le nouvel event mutant (Hellfire Gala), DC réplique avec le 109ème épisode de Batman. On le sait désormais, ce que développe actuellement James Tynion IV va aboutir à un crossover cet Automne, Fear State, impliquant les séries Batman, Detective Comics, Catwoman, et Harley Quinn (a priori Nightwing sera épargné, croisons les doigts). 

Le scénariste, devenu une valeur sûre de l'éditeur, a hérité de son mentor, Scott Snyder, le goût de préparer les choses très en amont et aussi celui de vouloir tout connecter. Fear State se présente comme une sorte de prequel à Future State, l'event de Janvier-Fèvrier dernier qui montrait un futur possible du DCU, notamment celui de Gotham placé sous le régime du Magistrat, une force de police privée avec ses Gardiens de la Paix et sa chasse aux masques. Bruce Wayne y figurait, ruiné, traqué, et mourait en combattant le Gardien de la Paix 01.

Peu de risque que Fear State aille aussi loin, sauf incroyable twist. Mais il faut reconnaître à Tynion le talent de nous faire douter parce que, depuis le début de son run sur Batman le scénariste s'est employé à malmener durement Batman, amputant substantiellement la fortune de Bruce Wayne (même s'il est encore plein de ressources, pas encore aussi diminué que dans Future State), devenu ennemi public, et même suspect n°1 dans une affaire de meurtre (dans Detective Comics). Par ailleurs, Simon Saint, un nouveau personnage, est entré en scène et, de manière très méticuleuse, prépare ce qu'on a lu dans Future State : Dark Detective, puisqu'il est l'instigateur du programme Magistrat.

Le mois dernier, la série a presque fait une pause en confrontant Bruce Wayne à Molly Miracle, membre du Collectif Insensé, un groupuscule anarchiste qui veut renverser la table. Mais à cette occasion, Bruce a appris que Simon Saint finançait cette organisation, et il est également convaincu que ce milliardaire est en affaires avec l'Epouvantail pour entretenir un climat de terreur en ville, propice à l'instauration de ses projets policiers.

L'épisode est découpé en deux : d'un côté, Batman va vouloir tirer les vers du nez de Saint ; et de l'autre, une longue séquence centrale est consacrée à deux seconds rôles de la série, Harley Quinn et Ghost-Maker. Tynion dresse un parallèle habile entre ces deux-là, des psychopathes en quête de rédemption aux côtés de Batman. Il en profite aussi pour introduire un nouveau personnage (encore un), la Jardinière, une ancienne partenaire de Poison Ivy qui voudrait que Harley l'aide car (comme on l'a vu récemment dans Catwoman) elle vient de subir un traumatisme important, qui pourrait la pousser à détruire Gotham.

Ce formidable réseau de plots est superbement illustré par Jorge Jimenez qui livre une prestation très énergique. Difficile de résister à ses dessins très fouillés, avec des compositions fournies et spectaculaires. La visite du repaire de Ghost-Maker impressionne autant Harley Quinn que le lecteur tout en informant sur le personnage, arrogant, envieux, et curieux (dommage qu'il soit vêtu d'un costume aussi ridicule - le point faible de Jimenez dont les characters designs sont parfois limites).

Avec Jimenez, les personnages occupent l'espace avec beaucoup de présence, il leur donne corps, matière, de façon bluffante. Son Batman est très athlétique, mais l'apparition du Gardien de la Paix 01 est également puissante, assez pour qu'on admette que c'est un adversaire dangereux (alors que là aussi, c'est une création récente). D'un autre côté, Jimenez est un dessinateur capable de camper une femme charismatique immédiatement comme Bella, la Jardinière, avec son costume rose vif, très élégant. Et pour ne rien gâcher, les couleurs de Tomeu Morey sont divines.

C'est très bien fait, très intense, très efficace. James Tynion IV m'a souvent paru très inégal, mais son Batman est grisant, porté par le dessin virtuose de Jorge Jimenez.