Affichage des articles dont le libellé est JG Jones. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est JG Jones. Afficher tous les articles

jeudi 3 mai 2018

CAPTAIN AMERICA #701, de Mark Waid et Leonardo Romero, avec Adam Hughes et J.G. Jones


Ici démarre l'ultime arc narratif écrit par Mark Waid pour Captain America et intitulé Promised Land (une référence à Springsteen et à une de ses plus belles chansons ?). Cette histoire sera aussi brève que les précédentes puisqu'en Juillet une nouvelle équipe créative prendra les rênes de la série. Mais en attendant, il s'agit de soigner sa sortie et pour cela Waid est aussi bien inspiré que bien entouré...


Haute-Vienne, France. 1944. Captain America et Bucky sauvent, dans des conditions difficiles, la dernière fiole contenant le sérum du super-soldat du Pr. Erskine détenue par le Dr. Straussen.


XXIVème siècle. Cette histoire est projetée à Steve Rogers, l'arrière-arrière-arrière petit fils de Captain America, malade et hospitalisé, dont son père, Jackson désespère de trouver le moyen de le guérir. Il en appelle au Président des Etats-Unis, Robbins, pour qu'il déclassifie les documents relatifs au sérum du super-soldat afin de trouver un antidote. Mais le général Pursur s'y oppose, malgré la prestigieuse lignée dont descend l'historien, car cela relève su secret défense.


San Francisco, Californie. 1968. Captain America déjoue un attentat fomenté par le Dr. Faustus dans les coulisses d'un concert de rock en se faisant passer pour un roadie, en mission pour le SHIELD sous les ordres de Nick Fury. 


Jackson Rogers décide, lui aussi, d'agir en douce et s'introduit dans la Maison-Blanche de nuit. Il accède aux Archives nationales en piratant ingénieusement la sécurité et consulte les documents relatifs au sérum du super-soldat. Mais il découvre alors que son usage a été détourné par le général Pursur qui agit en qualité d'agent double auprès des alliés Kree pour qu'ils exterminent leurs ennemis - sans que Robbins le sache.
  

Mais l'intrusion de Jackson Rogers finit par être remarquée et il doit fuir. Le général Pursur, alerté, ordonne à ses hommes de le rattraper, de le capturer et de le lui ramener pour éviter qu'il ne divulgue ce qu'il a appris...

Le choix de Mark Waid de situer ses derniers épisodes dans le futur (un futur encore plus lointain que celui où le Rampart avait envoyé Captain America dans l'arc précédent) peut surprendre, mais seulement si on ne prend pas en compte deux éléments.

Le premier est que Waid sait que son successeur comme scénariste, Ta-Nehisi Coates, s'occupera d'animer le héros dans le présent où il est revenu (et, d'après les premières previews, il va à nouveau se confronter à des organisations fascistes, en relation avec la saga Secret Empire...). 

Le second est que Waid aime voyager dans le temps et que Captain America est un véhicule idéal pour cela. La description du futur était d'ailleurs au centre de son chef d'oeuvre chez DC, Kingdom Come. Le rapport à demain chez le scénariste est ambigu, à la fois plein d'espoir et volontiers pessimiste. C'est encore une fois le cas ici, dans cet épisode rapide mais dense.

Au XXIVème siècle, la Terre est devenue une sorte de pays de Cocagne, pacifié mais aussi inspirateur pour d'autres mondes, grâce à la diffusion d'une médecine basée sur le sérum du super-soldat, dont le développement a été rendu possible à partir de la dépouille de Captain America. Pourtant, un grain de sable va perturber cette harmonie, précisément en touchant un des descendants du héros, son arrière-arrière-arrière petit-fils, également prénommé Steve, atteint d'un mal dont personne ne trouve le remède.

L'épisode s'ouvre par un flash-back en 1944, magnifiquement illustré par Adam Hughes, une des prestigieuses guest-stars invitées pour la dernière ligne droite tracée par Waid : c'est tout sauf gratuit puisqu'on y relate prestement comment Captain America et Bucky récupéra la dernière fiole du sérum du Pr. Erskine. Plus loin, toujours en quatre pages magnifiques, cette fois réalisées par J.G. Jones, nous voilà transportés en 1968 pour une opération du SHIELD où savoir opérer sous couverture sera précieux pour empêcher un attentat.

Ces astuces narratives, Waid s'en sert à chaque fois pour préparer le lecteur au problème et à la tactique que doit affronter Jackson Rogers auquel on refuse l'unique moyen de sauver son enfant. Et comme ce refus ne peut que dissimuler une vérité plus suspecte, nous allons découvrir avec lui un complot d'ampleur. Le récit est magistralement mené, tout en rythme et en rebondissements, en parallèles entre le passé et l'avenir. Waid nous donne une leçon.

Chris Samnee parti (bien qu'on ne sache toujours pas où...), c'est au formidable Leonardo Romero (le partenaire de Kelly Thompson sur Hawkeye) qu'échoit la lourde tâche de le remplacer. Il a douze pages pour prouver qu'il en est capable et il ne déçoit pas : son style est semblable à celui de son prédécesseur et on peut louer l'intelligence de l'editor de la série d'avoir pensé à lui. Même trait élégant et vif, des plans aux compositions efficaces et claires, des décors soignés, des personnages expressifs à l'allure immédiatement identifiables.

Ces pages sont superbes et n'ont pas à rougir d'être ponctuées par les participations de Hughes et Jones. Mais elles nourrissent des regrets car, une fois encore, si Waid avait eu l'opportunité de poursuivre son run, avec Romero il avait de quoi faire : l'intrigue qu'il débute est déjà tellement riche et trépidante qu'elle pourrait alimenter des mois la série (comme dans les arcs précédents). 

C'est pour cela qu'au fond on lit ces épisodes avec plaisir mais aussi déjà de la mélancolie : ils présentent Captain America dans une vraie vision, originale et captivante, la promesse d'aventures parmi les plus singulières. A cet égard, la "Terre Promise" du titre de cette histoire résonne bien ironiquement comme si Mark Waid nous glissait à l'oreille les plans prometteurs qu'il avait et qu'on lui a confisqués.    

lundi 11 mai 2009

Critique 45 : WANTED, de Mark Millar et J.G. Jones

Wanted est une série en 6 chapitres, écrite en 2003 par Mark Millar et dessinée par J.G. Jones (plus le vétéran Dick Giordano pour quelques planches d'une séquence en flashback, publiée par Image Comics.
*
Comme pour un autre de ses livres, Superman : Red Son, Millar a raconté que l'idée lui en était venue après s'être rappelé d'une anecdote survenue dans son adolescence : son frère aîné lui aurait raconté que les super-héros auraient disparu à la suite d'une gigantesque bataille contre leurs ennemis. Auteur chez DC Comics, Millar développe une histoire sur cette base en y intégrant la Socièté Secrète des Super-Vilains, mais l'éditeur refuse cette proposition - ce qui ne l'empêchera pas ensuite de produire des séries sur ce modèles (comme Villains United par exemple).
L'autre référence de Wanted est du côté du cinéma : les personnages s'inspirent physiquement clairement de vedettes comme le rappeur Eminem (pour Wesley) et les acteurs Halle Berry (pour The Fox), Tommy Lee Jones (pour The Killer), Steve Buscemi (pour Johnny-deux-bites) ou Christopher Lloyd (pour le Professeur Seltzer).
*
En 1986, les super-vilains du monde entier décident de s'allier pour décimer les super-héros et imposer leur loi. Ils réécrivent ensuite les souvenirs de la population, effaçant toute trace de la situation qui précéda leur règne.
Le jeune Wesley Gibson
découvre que son père, qu'il n'a jamais connu, a été récemment assassiné et que celui-ci était reconnu comme le plus grand criminel sous le pseudonyme sans équivoque de "The Killer". Wesley apprend rapidement qu'il a hérité des dons paternels, une aptitude naturelle et hors du commun pour tuer et manier les armes, qui doivent en faire un successeur indiscutable.
Ces révèlations bouleversent l'existence de ce jeune homme jusqu'alors timoré, vivant avec une compagne infidèle, sous les ordres d'un patron qui le méprise. Entraîné par the Fox, une criminelle qui fut la maîtresse de son père, Wesley abandonne son existence minable pour accomplir son destin au sein de la Fraternité, l'organisation des plus grands malfrats de la terre. Il devient le nouveau Killer et le garde du corps officiel du savant professeur Solomon Seltzer, un des Cinq maîtres du monde.
Un autre de ces démoniaques leaders est Mister Rictus, qui souhaite que la Fraternité puisse agir en pleine lumière et qui aspire à diriger cet empire du mal. Lorsque ses requêtes sont rejetées, il déclenche alors une guerre des gangs en extrminant les troupes de ses acolytes, à commencer par celles de son rival déclaré, le Pr Seltzer.
Wesley et The Fox ripostent tout aussi violemment jusqu'à ce que Mr Rictus et ses complices soient tous éliminés. C'est alors que resurgit le père du jeune homme, en vie et en parfaite santé !
Il explique à son fils qu'il a tout manigancé en mettant en scène sa disparition, afin que Wesley intègre la Fraternité et devienne un homme. Ayant grandi avec une mère qui l'a surprotégé, il a fini par devenir un lâche et un cocu alors qu'il était programmé pour être un tueur redouté. Mais pour s'imposer définitivement dans son nouveau milieu, il doit s'acquitter d'une ultime épreuve : tuer son propre géniteur, qui ne supporte pas l'idée d'être un jour supprimé par un adversaire sans valeur.
Wesley abat son père et retourne avec The Fox au quartier général de feu le Pr Seltzer, dont il prend la place. L'épilogue est provocateur : le nouveau Killer s'adresse directement aux lecteurs, en se moquant de leurs petites vies pathétiques dont ils ne sortiront jamais par manque d'audace.

*
Wanted se distingue d'abord par une extraordinaire galerie de personnages qui se référe explicitement à des figures connues des comics. Ainsi Wesley Gibson/The Killer est une synthèse de Deadshot et Bullseye ; The Fox s'inspire ouvertement de Catwoman ; Solomon Seltzer est un mélange du Dr Sivana et Lex Luhor ; Mr Rictus évoque le Joker et Crâne Rouge ; Futur à Kang et Per Degaton ; L'Empereur à Ra's al Ghul et Fu Manchu ; Adam-One à Vandal Savage.
C'est un petit jeu amusant pour le fan d'identifier le modèle d'untel ou d'untel, mais cela n'empêchera pas le profane d'apprécier chaque personnage - et peut même l'encourager à faire des recherches pour parfaire ses connaissances.
Il y a une évidente dimension ludique dans Wanted, même si pour l'apprécier, il faut goûter à un humour très noir, salace et sans retenue.
Car l'autre caractéristique de ce comic-book est la violence outrancière avec laquelle Mark Millar a écrit son scénario, développant des situations paroxystiques et un langage volontiers ordurier. Pourtant ces exagérations permettent une effet de recul : la brutalité des séquences d'actions, les excès verbaux, deviennent ouvertement une parodie du genre, soulignant les dérives des comics des années 90 pour mieux les ridiculiser. On n'est pas si loin de ce qu'a fait subir au genre quelqu'un comme Warren Ellis avec Nextwave...
En terminant son récit sur une apostrophe de Wesley Gibson directement au lecteur, Millar casse aussi la convention narrative dîte du "4ème mur" : ce procédé a pour but de faciliter l'identification du lecteur au personnage principal, dont la passivité est assimilée à celle (supposée) du lecteur. Ici, le revirement psychologoque profond de Wesley et la manière dont elle se traduit, par un déferlement de violence, sont ainsi cautionnés. Cette pirouette finale nous invite à utiliser cette lecture comme une catharsis... Ou à passer à l'acte en imitant le Killer !
C'est dans ce mélange de distanciation et de crudité que se distingue Wanted : d'un côté, la série prétend rendre réaliste les super-héros, dont la preuve de l'existence a été effacée de nos mémoires ; mais d'un autre côté, Millar se moque ouvertement de cet univers grotesque en violentant ses codes.
Le ton est ouvertement satirique comme en témoigne une scène mémorable où Mr Rictus tue un couple dans une rue et laisse en vie leur enfant : lorsqu'un comparse lui demande pourquoi il l'a épargné, il répond qu' "en grandissant, il sera tellement obsédé par le fait de me retrouver et de se venger, qu'il deviendra peut-être quelqu'un d'intéressant ». La citation à l'origine de Batman est croustillante.
*
Visuellement, J.G. Jones, qui s'est notamment illustré depuis en signant toutes les (superbes) couvertures de la série Infinite Crisis : 52, nous offre des planches magnifiques. Ses efforts pour donner aux protagonistes les visages de célébrités sont admirables. Mais son sens du découpage est également excellent : le récit se déroule avec beaucoup de fluidité, avec des vignettes fourmillant de détails eux aussi plus vrais que nature, et un soin exemplaire apporté à la lumière, aux décors, aux designs de cette foultitude de personnages. Il impose un véritable univers auto-suffisant, d'une prodigieuse richesse et d'un esthétisme reenversant.
Pour évoquer le passé du Killer lors d'une séquence, Jones cède sa place à Dick Giordano, une légende des comics (il a entre autres encré George Pérez sur les Teen Titans et supervisé la publication des Watchmen) : le changement de style au cours de ce bref passage est une vraie madeleine de Proust pour ceux qui ont apprécié le travail de ce monsieur par le passé. C'est aussi une élégante astuce pour démarquer cette étape du récit du reste.
*
Alors, Wanted est-il une grande BD ? Ou un exercice de style grossier et complaisant ? Pour ma part, je dirai que c'est surtout un comic-book extrèmement efficace, dont la lecture laisse un sentiment vivace. C'est indiscutablement une expérience, et rien que pour cela, un livre qui compte.