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vendredi 11 août 2023

GUARDIANS OF THE GALAXY #5, de Jackson Lanzing & Collin Kelly et Kev Walker / THE AVENGERS #4, de Jed MacKay et C.F. Villa

 Aujourd'hui, on va changer de méthode à l'occasion des sorties la même semaine des épisodes de Guardians of the Galaxy et de The Avengers, respectivement écrits et dessinés par Jackson Lanzing & Collin Kelly / Kev Walker et Jed MacKay / C.F. Villa. Pourquoi ce tire groupé ? Parce qu'en vérité ces deux séries résument ce qui ne fonctionnent pas dans les team books de chez Marvel, appliquant peu ou prou les mêmes recettes pour des résultats semblables.



Commençons donc par Guardians of the Galaxy #5, du trio Lanzing-Kelly / Walker. Cet épisode  promettait le face-à-face entre les héros et la menace Grootfall. C'est effectivement le cas. Mais est-ce satisfaisant ?


Pas besoin de résumer ce numéro : l'intrigue, ou ce qui en tient lieu, tiendrait sur un post-it, avec les Gardiens enfin rassemblés (dans cette configuration : Peter Quill.Star-Lord, Drax, Gamora, Mantis, Nebula et Rocket Raccoon) qui vont confronter le danger incarné par Grootfall, une sorte d'énorme boule de feu et de bois ayant l'apparence de Groot et qui dévaste tout sur son passage.


Dans le précédent épisode, Star-Lord réussissait à entrer en contact avec une des émanations de Groot qui lui commandait de réunir l'équipe si elle voulait avoir une réponse concernant Grootfall. Rocket réintégré, on pouvait donc légitimement attendre des révélation. Peine perdue. Jackson Lanzing & Collin Kelly répètent le même procédé depuis le début de leur run avec une narration décompressée à l'extrême, de l'action spectaculaire mais uniquement là pour retarder l'échéance et une caractérisation sommaire (tous les personnages sans exception tirent une gueule d'enterrement, s'expriment de manière laconique et interagissent au minimum).
 

Le dessinateur Kev Walker est un excellent artiste, aguerri, mais qui dispose visiblement d'un script sommaire et il est donc logique de voir dans ce numéro un nombre abondant de doubles pages destinés à montrer soit un groupe de personnages réunis dans un même lieu, soit la démonstration d'une puissance dévastatrice dans l'espace face à laquelle les personnages ne semblent en aucune manière capable de faire quoi que ce soit. 


On passe à The Avengers #4 qui s'avère étonnamment ressemblant sur le fond et la forme à Guardians of the Galaxy. Les deux séries ont d'ailleurs été relancées quasiment au même moment et il est commode d'y voir une uniformisation de la production chez Marvel, même si, à la base, la série de Jed MacKay et C.F. Villa prenait le relais d'un long run par Jason Aaron et que les Avengers sont des personnages beaucoup plus importants commercialement.


Jed MacKay est le scénariste qui monte chez Marvel, suffisamment en tout cas pour que l'éditeur lui confie un de ses titres les plus exposés. Pourtant, jusqu'à présent, il a surtout écrit des héros mineurs comme Black Cat ou Moon Knight. Mais il s'est engagé dans une histoire à la démesure des Avengers, convoquant Kang le conquérant et de mystérieux nouveaux vilains inédits à la puissance de feu considérable. Un paradoxe en soi car comment de tels adversaires ont pu ne jamais être remarqués auparavant ?


C.F. Villa est comme MacKay quelqu'un qu'on n'attendait pas sur un pareil blockbuster puisque, jusqu'à présent, lui aussi s'est illustré sur des titres de seconde main (dont Black Cat de MacKay) ou comme doublure (sur X-Men de Gerry Duggan, où il suppléait Pepe Larraz en alternance avec Javier Pina). Il fait parler la poudre avec, comme Kev Walker, un nombre élevé de splash-pages pour démontrer que les affrontements sont dantesques et les héros malmenés.


Maintenant, faisons le point sur ces deux épisodes, ces deux séries. En cinq et quatre épisodes, on ne peut pas dire qu'on a beaucoup progressé dans les histoires. Lanzing & Kelly ont été assez malins en situant leur série puisque les Gardiens de la galaxie se sont séparés pendant un an suite à un drame dont on ignore tout - mais qui a un lien évident avec la "mort" de Groot. En même temps, ce genre d'astuce devient une norme chez Marvel depuis plusieurs mois car plusieurs titres (re)démarrent en montrant des personnages complètement minés après une catastrophe qu'on révélera plus tard.

Du côté de Avengers, MacKay prend la suite de Aaron qui avait conclu son run de manière aussi grandiloquente que brouillonne. Comme son prédécesseur, MacKay a composé ses Avengers de façon à en faire un groupe surpuissant, avec de gros calibres comme Captain Marvel, Thor, Scarlet Witch, et des éléments a priori moins imposants mais non négligeables comme Iron Man, Vision, Black Panther ou Captain America (Sam Wilson). Ce qui frappe, comme j'ai déjà eu l'occasion de le souligner, c'est que ce casting évoque immanquablement celui des Avengers du MCU (même si Black Panther et Iron Man sont morts, mais sinon Vision, Scarlet Witch, Captain Marvel, Thor et Captain America/Sam Wilson sont encore actifs). C'est donc comme si désormais le MCU dictait la formation des Avengers, sans possibilité pour le scénariste d'ajouter des éléments surprenants.

Dans les deux cas, les équipes sont donc confrontés à des menaces qui les dépassent nettement. Cela a un objectif simple : entretenir un semblant de suspense auprès du lecteur en tentant de lui faire croire que les héros peuvent être vaincus, voire tués. Mais tout fan un peu expérimenté sait ce que ce n'est qu'un simulacre, une ficelle usée. Justement parce que, d'un côté, les Avengers ne craignent pas grand-chose avec des membres comme Scarlet Witch ou Thor, et, de l'autre, parce que les Gardiens de la galaxie ont affaire à une version de Groot, l'un des leurs (sans compter que le dernier film mettant en scène les Gardiens les a remis sur le devant de la scène, donc il serait idiot de les éliminer dans les comics).

On a beaucoup reproché il y a quelques années à Brian Michael Bendis la longévité de son run sur la franchise Avengers puis sur Guardians of the Galaxy et son système narratif, avec des arcs en six n°, formatés pour les recueils, reprenant parfois les mêmes motifs dramatiques. Il était aussi critiqué pour la force de ses débuts d'histoire qui aboutissaient à des fins décevantes.

Mais peut-on honnêtement dire que ce que que Jed MacKay et Jackson Lanzing & Collin Kelly font mieux ? La narration est encore plus décompressée puisque en cinq et quatre épisodes, l'intrigue n'a rien révélé de consistant, et que les conclusions semblent courues d'avance (victoire et réconciliation).

Graphiquement les deux séries ont des atouts même s'il me semble évident que Guardians... dispose avec Kev Walker d'un artiste plus audacieux et complet que CF Villa. Pour les amateurs d'images qui tabassent, en tout cas, c'est un festin. Mais leurs dessins soulignent surtout par leur aspect grandiloquent la vacuité des récits. Tout ou presque repose sur la force des planches puisque la narration avance lentement.

Je sors à chaque fois de ces séries avec le sentiment que finalement il n'y a pas grand-chose à en retenir. J'ai rarement eu autant l'impression que ce qui était raconté en autant de pages aurait dû l'être en moitié moins de planches. Récemment, je suis revenu sur le run de Jeff Parker - Kev Walker - Declan Shalvey sur Thunderbolts et j'ai commencé la lecture de l'omnibus de ce même titre par Kurt Busiek et Mark Bagley, et je suis saisi par la densité de ces titres par rapport à Guardians of the Galaxy et The Avengers actuellement. Là où Parker et Busiek ne laissaient aucun répit au lecteur, les bombardaient d'informations, soutenus par des artistes déchaînés, MacKay, Lanzing & Kelly donnent la sensation d'en garder énormément sous le pied comme s'ils craignaient que leurs intrigues ne suffisent pas à combler un arc en six épisodes.

Ce constat, je le fais depuis des années maintenant et il reflète, à mes yeux, une faiblesse dans l'écriture. 
Il y a encore du talent dans "la maison des idées" , mais plus autant qu'il y a dix-quinze ans. On pouvait apprécier ou détester ceux qui étaient en place alors, mais au moins il y avait des personnalités fortes, des façons de raconter singulières. Aujourd'hui, j'ai surtout l'impression que les auteurs s'économisent, développent moins de concepts forts, osent moins. Toutes choses qui se traduisent concrètement dans les comics par des équipes de héros sans véritable dynamique de groupe, sans récits qui les marquent durablement.

Visuellement, ce n'est pas mauvais, mais si Kev Walker hérite d'histoires faibles, c'est un gâchis. Et CF Villa aurait dû être testé sur plus de titres, avec des difficultés progressives, pour être vraiment prêt aujourd'hui.

En lisant ces deux séries dont je parle ici, je mesure le malaise. Ce n'est que mon ressenti, peut-être que le Marvel actuel comble la majorité des fans de l'éditeur, et que je dois me contenter de quelques pépites et projets liés avant tout à des scénaristes et artistes stars. Mais quand on a grandi nourri au lait de Marvel, difficile de ne pas faire la moue. J'ignore si j'écrirai encore des critiques de The Avengers et Guardians of the Galaxy : j'ai trop le sentiment de perdre du temps et de l'argent et je n'aime pas noircir des pages pour me plaindre.

vendredi 7 juillet 2023

DOCTOR STRANGE #5, de Jed MacKay et Pasqual Ferry


Seule nouveauté en single que j'ai achetée cette semaine, le cinquième épisode de Doctor Strange voit le retour au dessin de Pasqual Ferry (après le n°4 que j'ai zappé et dont Wong était la vedette). Jed MacKay reprends les choses où il les avait laissées dans le n°3 : Stephen Strange et Clea sont invités au mariage de la mère de cette dernière. Et ça s'annonce mouvementé.



Umar, la mère de Clea, va épouser en secondes noces Tiboro, sorcier suprême de la sixième dimension. L'accueil réservé à Stephen et Clea est orageux et quand la cérémonie est présidée par Dormammu, ça n'augure rien de bon. Pourtant ce n'est pas lui qui va perturber la fête...


Je m'en doutais un peu mais Pasqual Ferry ne dessinera pas Doctor Strange tous les mois comme il l'avait fait pour la mini-série Namor the Sub-mariner : Conquered Shores (écrite par Christopher Cantwell). L'artiste espagnol a été suppléé le mois dernier par Andy MacDonald pour un numéro consacré à Wong et le mois prochain il le sera pas Juan Gedeon pour un épisode sur les origines d'un méchant.


C'est bien évidemment dommage car une grosse partie du charme de cette relance de Doctor Strange repose sur le talent de Ferry, quand bien même le n°3 était assez médiocre visuellement. Cela me fait douter de l'évolution de la série pour les prochains mois même si j'essaie de rester positif.


Comme pour The Avengers, Jed MacKay avance (très) lentement. Dès la première page de cet épisode où on observe Stephen Strange en train de s'habiller pour aller au mariage de sa belle-mère, le scénariste revient sur ce qui s'est passé depuis la reprise du titre : il mentionne ainsi l'attaque subie par Cauchemar et le meurtre d'Agammon (dont Clea reste la suspecte n°1, même si elle nie).

MacKay nous indique donc que tout ça n'est pas oublié et cela signifie clairement qu'il caractérise Doctor Strange comme un détective amené à résoudre deux énigmes. C'est une sorte d'annonce pour les prochains épisodes, mais sans plus de précisions, d'autant qu'à la fin de ce cinquième épisode, un nouveau méchant fait son apparition.

Je ne vais pas vous spoiler son identité et d'ailleurs je serai bien en peine de le faire car je ne connais pas ce personnage, qui semble toutefois sortir du passé de Strange, d'aventures antérieures. Je ne suis pas suffisamment calé sur la biographie du sorcier suprême pour connaître tous ses antagonistes. Et c'est aussi ce que je redoute pour la suite : que MacKay adresse des références trop pointues.

Mais revenons à cet épisode : Umar, la mère de Clea, se remarie et elle a choisi pour époux Tiboro, le sorcier suprême de la sixième dimension. Il est clairement dit que ce dernier a fait partie de ceux qui avaient assassiné le Doctor Strange dans la mini-série, déjà écrite par MacKay, La Mort du Dr. Strange, que je n'ai pas lue. Le scénariste joue sur cet élément pour ajouter du piquant à une situation qui n'en manque déjà pas.

A bien des égards, c'est un épisode comique, ou du moins qui fait preuve d'humour. Outre le fait que Strange se retrouve nez à nez avec un des sorciers à avoir voulu le tuer (et qui va devenir son beau-père), Clea, elle, découvre que sa mère se remarie moins par amour que pour forger une alliance. Ce qui ne l'empêche pas de donner un héritier à Tiboro, pour preuve de sa bonne foi, un enfant créé par la magie évidemment (puisque Umar n'est plus en âge d'être enceinte). Déduction : Clea va donc avoir une petite (demi) soeur, dont elle aura la charge en cas de malheur !

Lorsque la cérémonie du mariage débute, MacKay ironise encore en faisant de Dormammu celui qui va unir les deux époux. Les dialogues sont savoureux car le maître de la dimension noire se moque de Strange, de sa soeur (Umar) et de son beau-frère (Tiboro). Ambiance... Puis une attaque survient et le fameux vilain surgit, dont on saura tout dans le prochain numéro. On regrette presque ce cliffhanger classique alors que le scénario s'aventurait dans une direction sarcastique originale. Mais peut-être que ce vilain est aussi l'assassin d'Agammon et l'agresseur de Cauchemar ? Ce serait une façon pratique de raccrocher les wagons.

Pasqual Ferry illustre tout cela avec beaucoup de classe. Il rend en tout cas une bien meilleure copie que lors de l'épisode 3. L'artiste espagnol n'est jamais meilleur que lorsqu'il a à représenter des environnements étranges et à jouer du décalage entre un héros familier et ces décors exubérants. C'était déjà le cas avec Namor dans un futur ravagé et c'est encore le cas ici avec Strange.

Les couleurs de Heather Moore ajoutent aussi beaucoup à la beauté des planches de Ferry qui a la particularité de dessiner au trait, c'est à dire avec des contours fins, sans à-plats noirs. L'expressivité de ses personnages, le faste des intérieurs, la curiosité des extérieurs, les dimensions généreuses de ses cases permettent aux couleurs de compléter des compositions aérés et somptueuses (le propre de beaucoup de dessinateurs espagnols, comme feu Carlos Pacheco, mais aussi Pepe Larraz).

Lorsque les manifestations de pouvoirs magiques interviennent, c'est toujours avec beaucoup d'élégance et d'efficacité, même si, ici, l'action n'occupe que le dernier quart de l'épisode. On sent que cette série navigue un peu entre deux eaux, comme si d'un côté MacKay pouvait partir dans une fantaisie singulière mais que de l'autre il se sentait obligé de respecter des quotas d'action, de super-héroïsme. Dommage, mais encore une fois c'est la grosse limite chez Marvel depuis un bon moment, cette impossibilité manifeste des auteurs à oser davantage, faute d'une ligne éditoriale d'ensemble bien définie (comme actuellement Dawn of DC chez la concurrence). De ce strict point de vue, jusqu'à présent, dans le domaine des héros magiciens, Steve Orlando s'est montré plus hardi sur Scarlet Witch que Jed MacKay sur Doctor Strange.

Bon, maintenant, on va voir ce que vaut le prochain épisode et ce vilain dont les origines seront dévoilées. Mais disons que si, au #7, avec le retour de Ferry, ça ne décolle pas davantage, il sera temps de décider si ça vaut le coup de continuer ou pas.

jeudi 22 juin 2023

THE AVENGERS #2, de Jed MacKay et C.F. Villa


Sans avoir été impressionné par le premier épisode de The Avengers, j'étais curieux tout de même de voir ce que Jed MacKay avait en réserve pour sa reprise de la série. Ce n'est toujours pas renversant, et c'est même curieusement assez mou, comme si le scénariste jouait la montre. Ce n'est même pas non plus super bien dessiné par CF Villa. Et pourtant c'est agréable, curieusement prenant.



Captain Marvel ressort du trou noir dans lequel elle a été englouti en portant dans ses bras Kang, sévèrement blessé. Il lui a transmis une liste d'actions à accomplir pour sauver mille vies en 24 heures. Un test pour des épreuves plus importantes qui attendent les Avengers contre ceux qui ont voulu le tuer.


Les images avec lesquelles j'illustre cette critique ne reflètent qu'à moitié le contenu de ce deuxième épisode de The Avengers, ponctué par des scènes d'action spectaculaires mais aussi très brèves. De fait, c'est une lecture frustrante, mais c'est aussi une volonté assumée par Jed MacKay.


Trop tôt pour affirmer s'il s'agit de ce qui formera la signature de son run, ou du moins de ce premier arc - même si tout laisse à penser que le scénariste va feuilletonner pour développer une intrigue au long cours. En tout cas, c'est assez culotté de démarrer ainsi.


Pour l'instant, tout semble être comme si MacKay respectait un quota : il donne au lecteur son lot d'action, de spectacle, valorisant la puissance et la bienveillance de ses Avengers. Mais il paraît aussi évident que ce n'est que ça : un quota, une sorte de minimum syndical pour rester dans les clous, avant de plus ambitieuses manoeuvres.

Et quoi de plus normal, me direz-vous ? En effet, quand on choisit (ou qu'on vous a imposés) un méchant comme Kang (car tout indique que Marvel a fait le forcing pour que ce soit lui afin de coller à ce qui se prépare dans le MCU), mieux vaut ne pas trop en dire trop vite. Le conquérant est aussi un manipulateur et donc il ne dit évidemment pas tout, même s'il est en piteux état, surpris ou franchement dominé par des adversaires qui le forcent à demander l'aide des Avengers.

A la fin du premier épisode, après leur combat contre Terminus, Captain Marvel était aspirée dans un trou noir et se trouvait face à Kang salement amoché. Il lui livre ici une liste d'actions à accomplir pour sauver mille vies en une journée. Black Panther sauve des civils d'un groupe de l'Hydra, Thor évite un drame avec un train qui déraille, Vision et Iron Man empêchent un avion de ligne de se crasher, et Captain America prend le volant d'un camion transportant des médicaments car le chauffeur est exténué. Les infos de Kang sont correctes et attestent de sa bonne foi.

Certes, tous ces coups d'éclat ne se valent pas et Jed MacKay semble parfois à cours d'idées pour trouver de quoi faire briller ses Avengers (en particulier avec Captain America et le chauffeur routier). Ce n'est pas très encourageant. Ou plutôt ça prouve que le scénariste se réserve pour plus tard. Mais bon, il n'en reste pas moins qu'on aurait aimé un épisode beaucoup plus impressionnant, éprouvant vraiment les Avengers, qui, là, ne forcent pas leurs talents.

Qui plus est, ces sauvetages sont des ponctuations dans ce qui forment le coeur de l'épisode, c'est-à-dire le dialogue entre Captain Marvel et Kang. Celui-ci, gravement blessé, pissant le sang, a quand même la force de faire quelques révélations tout en restant cryptique. Captain Marvel se montre d'abord, légitimement, méfiante, puis baisse la garde et finalement la nouvelle leader des Avengers ne fait que que ça pendant l'épisode. Jed MacKay s'appuie sur le one-shot Incoming publié en 2022, qu'il avait écrit, pour dévoiler un peu ce qui a frappé Kang et ce qui attend les Avengers (en gros un groupe de vilains très puissants et inédits, capables de se déplacer dans l'espace-temps comme le conquérant, et dont il faut attendre des tribulations events - on ne sait pas ce que ça signifie mais c'est censé nous faire frissonner...).

On est donc logiquement(re)parti pour une saga d'envergure et le choix de CF Villa pour illustrer ça n'est pas mal trouvé. Il s'agit d'un dessinateur rapide, jeune, qui n'est visiblement pas impressionné par le fait de dessiner la série. Pourtant, si en qualité de fill-in artist sur X-Men (quand Pepe Larraz ou Javier Pina n'étaient pas dispos), il assurait, là on constate quand même quelques insuffisances.

Certes la partie avec Captain Marvel et Kang se passe dans un endroit proche du néant, donc sans décor, mais on aurait apprécié un peu plus d'effort sur ce plan-là, histoire de souligner la dramatisation du dialogue. Quant au reste, Villa se limite à l'essentiel pour montrer les exploits de l'équipe d'Avengers. Il y a des cases aux dimensions généreuses, mais toujours cette impression d'économie, comme si tout ça avait mis en images rapidement, sans trop d'investissement.

La seule fois où cette impression disparaît au profit d'un découpage un peu plus élaboré, c'est avec la première scène de sauvetage qui met en scène Black Panther contre un commando de l'Hydra. Villa a recours à une pleine page puis un "gaufrier" montrant uniquement les coups portés par le justicier et subis par ses adversaires, ce qui traduit fort bien la rapidité et l'efficacité de T'challa.

En dehors de ça, souvent, on remarque que CF Villa ne se préoccupe pas de flatter les personnages : leur expressivité est limitée, leur langage corporelle dénuée de singularité, et ils sont disposés dans des compositions qui privilégient la lisibilité au dynamisme (quand Vision et Iron Man interviennent sur l'avion qui va se crasher, tout est beaucoup trop figé. Thor est montré une fois le train qui a déraillé stoppé. Etc.). On a souvent l'impression que l'artiste, lui aussi, arrive après la bataille.

Malgré tous ces défauts, faiblesses, lacunes, The Avengers a quelque chose d'étonnamment prenant. On a envie de savoir ce qui va arriver, on espère être surpris, on souhaite vibrer. Le tout maintenant est qu'on ne doive pas attendre trop longtemps avant que tout ça se mette en mouvement, faute de quoi le couperet risque de tomber assez vite, lui, et nous, d'aller voir ailleurs s'il n'y a pas mieux à lire.

jeudi 1 juin 2023

DOCTOR STRANGE #3, de Jed MacKay et Pasqual Ferry, Amy Chu et Tokitoro


Ce troisième épisode de Doctor Strange par Jed MacKay et Pasqual Ferry promet beaucoup mais ne comble pas suffisamment. Il semble avoir été écrit sans beaucoup d'inspiration et dessiné avec peu d'application. Pour ne rien arranger, on a droit à une back-up story par Amy Chu et Tokitoro mettant en scène Strange et surtout Nico Minoru, d'une laideur repoussante.



Alors que Wong informe Doctor Strange et Clea du meurtre de Agammon, sorcier suprême de la dimension pourpre, Stephen doit se préparer pour sa rencontre annuelle avec Dormammu, l'oncle de Clea, afin que ce dernier n'envisage pas de nouvelles attaques dans notre dimension.


Que s'est-il passé pour que ce troisième épisode soit aussi raté, tombe autant à côté ? Jusqu'ici, ce relaunch de Doctor Strange faisait un sans-faute avec un scénariste qui avait bien en main ses personnages et un dessinateur à même de représenter ses aventures avec toute la fantaisie requise. Et là, patatras !


Déjà, le mois dernier, alors qu'on pouvait s'attendre à un développement concernant le meurtre d'Agammon, le sorcier suprême de la dimension pourpre survenu à la toute fin du premier épisode, Jed MacKay nous embarquait dans le royaume de Cauchemar. Bon, les formes y étaient, donc ça passait.


Cette fois l'épisode s'ouvre par une communication de Wong à son ancien maître au sujet de l'assassinat d'Agammon et on se dit : cette fois, on va en savoir plus. Mais non ! Et c'est parti pour une histoire qui n'a rien à voir, très bavarde et qui s'achève sur un cliffhanger encore sans lien avec ce qui nous intéresse.

On dit que le plaisir est dans l'attente, à condition de toutefois ne pas en abuser. Et c'est bien pourtant ce que fait Jed MacKay en différant toujours un peu plus l'intrigue qu'il a lui-même initiée. Il est donc question d'une rencontre se déroulant sur toute une journée entre Stephen Strange et Dormammu au cours de laquelle ils vont parlementer pour que ce dernier renonce à attaquer notre dimension.

Pour subsister sur ce plan de la réalité, Dormammu doit habiter un corps humain, celui d'un individu qui le vénère. Il a jeté son dévolu sur un ambitieux conseiller financier qu'il consume à mesure que les heures passent. Strange le sait mais ne semble pas pressé de sauver le pauvre bougre.

On assiste donc à un long dialogue entre les deux ennemis sur un ton badin et au cours duquel Strange rappelle le nombre de fois où il a affronté et défait Dormammu, parfois seul, parfois avec de l'aide. On en retient que Dormammu n'a jamais abdiqué, jamais abandonné le projet de vaincre le sorcier suprême et du coup, on se demande s'il est complètement idiot ou tout simplement entêté. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on n'a jamais le sentiment qu'il est un quasi-dieu, doté d'une puissance colossale, dans cet échange très mondain.

Jed MacKay écrit tout cela avec une telle désinvolture qu'on se demande s'il ne se moque pas un peu de nous comme quand Dormammu, qui est aussi l'oncle de Clea, la compagne de Strange, constate que ces deux-là se sont retrouvés mais se demande combien de temps leur couple va durer cette fois. D'un côté, on peut admettre que Strange ne considère pas Dormammu avec beaucoup de sérieux puisqu'il joue à domicile. Mais sa nonchalance confine à la suffisance et son interlocuteur encaisse ses moqueries avec une impassibilité étonnante. et difficilement concevable.

A la fin de l'épisode, enfin, Strange s'inquiète de l'hôte de Dormammu et utilise une manoeuvre risquée pour le sauver. Je vous laisse la découvrir mais encore une fois, ça ne ressemble guère au Doctor de jouer au feu de cette manière et surtout d'agir aussi tardivement. Sans compter que notre conseiller financier ne paraît pas très entamé physiquement et psychologiquement alors qu'au début de l'épisode on nous a expliqué que plus Dormammu passait du temps dans notre dimension, plus son hôte se décomposait.

Visuellement, c'est à peine si on reconnaît le Pasqual Ferry des deux premiers épisodes. Même informatisé, son trait paraît à peine esquissé, et à plusieurs reprises pour représenter les décors de la ville, il a recours à des fichiers photographiques qu'il ne retouche pas. L'effet est affreux, on se croirait revenu au temps où Kirby faisait des collages. Comment un artiste digne de ce nom peut-il croire que le lecteur ne va pas remarquer ces effets grossiers et peu esthétiques.

Ferry est également incapable de donner à Dormammu une présence inquiétante. Seule sa tête enflammée permet de l'identifier clairement puisque le reste de son corps est celui du conseiller financier, en costume noir. Mais justement le visage de Dormammu est suffisamment spectaculaire habituellement pour qu'on ressente le mal qui en émane, sauf que Ferry renonce à tout détail et laisse à sa coloriste, Heather Moore, le soin de remplir ses lignes et le résultat n'est franchement pas à la hauteur.

Sachant que le prochain épisode sera entièrement consacré à Wong et l'unité dédiée à la magie du SHIELD, le W.A.N.D., dessiné par le médiocre Andy MacDonald, je pense que je vais zapper. Mais Ferry a intérêt à revenir en meilleure forme pour le #5 - et encore, il sera remplacé ensuite au #6 par Juan Gedeon... Tout ça est fort dommageable pour un titre qui revient juste.

Encore un mot : l'épisode est complété par une back-up story écrite par Amy Chu et mettant en scène Nico Minoru, membre des Runaways, avec en guest-star Dr. Strange. Je vais être honnête en avouant avoir renoncé à la lire parce que c'est dessiné dans un style manga par Tokitoro. Et moi, le manga, désolé, mais je n'y arrive vraiment pas.

jeudi 18 mai 2023

THE AVENGERS #1, de Jed MacKay et C.F. Villa


C'est la grosse sortie de la semaine chez Marvel Comics : après quatre passés à être (mal) écrits par Jason Aaron, The Avengers (notez bien le "The" qui précède le nom désormais) change de main. C'est à l'étoile montante des scénariste de la "maison des idées", Jed MacKay (Moon Knight, Doctor Strange) que revient la lourde charge d'animer les héros vedettes de l'éditeur. Il est soutenu au dessin par C.F. Villa. Un premier épisode introductif, classique, spectaculaire. Mais très impersonnel.


Elue par tous les membres actifs ou réservistes, Captain Marvel devient la nouvelle leader des Avengers. Elle compose son équipe en une semaine, persuadant parfois difficilement certains de se joindre au projet. Avant qu'ils n'interviennent contre Terminus qui s'en prend au Projet P.E.G.A.S.U.S....


Les fans de Avengers avaient fondé de grands espoirs sur la relance du titre par Jason Aaron il y a quatre ans mais vous en trouverez peu aujourd'hui qui ont été convaincus par la prestation du scénariste, dont le run s'est achevé dans une indifférence polie.


Pas question pour Marvel de laisser Avengers en sommeil (comme DC le fait actuellement avec  Justice League), il s'agit d'une franchise trop importante pour l'éditeur (au même titre que Spider-Man et X-Men). Ce mercredi sort donc un énième n°1 de The Avengers (et non plus de Avengers, comme s'il fallait souligner la singularité du groupe).


Pour ce relaunch, Marvel a misé sur Jed MacKay qui écrit également les aventures de Moon Knight et de Doctor Strange. Sauf qu'après avoir lu l'épisode, on peut légitimement se demander à quel point il l'a vraiment écrit...

Quand Joe Michael Straczynski avait été débarqué de Amazing Spider-Man, il avait rappelé une évidence : quand on est le scénariste d'un personnage aussi important pour un éditeur, on n'a jamais les mains libres, il y a toujours quelqu'un qui se tient derrière vous, penché sur votre épaule pour surveiller ce que vous faîtes. A moins d'être appelé pour sauver une franchise en danger (comme Jonathan Hickman avec les X-Men), un auteur reste un scribe en laisse, il n'est pas un editor imprimant seul une direction à une série (encore moins à une franchise, une collection de séries).

Si les Avengers ont beaucoup réduit leur voilure par rapport à une époque pas si lointaine (où on lisait Mighty, Secret, Uncanny, Young et autres Avengers), le succès des films portant leurs exploits à l'écran en a fait un titre emblématique qui ne peut prendre de vacances ni être édité à la légère. Il faut que Marvel mette le paquet et prouve aux fans qu'il va en avoir pour son argent.

Cependant, même si Jed MacKay a acquis une petite notoriété, elle n'a rien à voir avec celle de Jason Aaron quand il accepta d'écrire la série (après un run acclamé sur Thor, qu'i prolongea d'ailleurs dans Avengers). Et on peut deviner, sans malice, que c'est un calcul de la part de Marvel pour garder la main sur le titre.

En examinant la couverture et la composition de l'équipe, on remarquera que celle-ci rassemble uniquement des personnages établis, sans aucun membre surprenant. Plus : tous ont (eu) droit à leur film ou leur série à succès et vont continuer d'exister sur les écrans. Captain Marvel sera à l'affiche de The Marvels l'automne prochain, Scarlet Witch et Vision ont fait le buzz dans WandaVision (et Doctor Strange in the multiverse of madness et dans le futur dans Vision Quest), Black Panther a eu droit deux blockbusters (dont le récent Wakanda Forever), Captain America (Sam Wilson) sera à l'affiche d'un nouveau long métrage, Thor a été à l'affiche de Love and Thunder, et Iron Man reste l'icone du MCU.

Jed MacKay ne s'est pas caché en interview avoir longuement échangé avec l'editor Tom Brevoort quand il s'est agi de choisir les membres de l'équipe, et on peut facilement penser que le scénariste n'a pas eu le dernier mot, qu'il aurait sans doute intégré des recrues moins prévisibles. Du coup le générique de la série a des airs de casting pour le retour des Avengers sur grand écran (à part Black Panther et Iron Man, il n'y aurait besoin d'aucune correction).

Du coup, la lecture se fait avec un sentiment bizarre d'un comic-book d'abord pensé pour plaire aux fans du MCU, pour rassurer ces spectateurs plus nombreux que les lecteurs. Et donc c'est un produit très impersonnel, où la patte de MacKay n'est pas très sensible. D'ailleurs le contenu de l'épisode confirme cela : on a ici une introduction très sage, très convenu, avec son quota de grand spectacle, de bastons, de job dating. MacKay fait ce qu'il peut pour rendre ça intéressant, avec des personnages hésitant ou renâclant même à suivre Captain Marvel, mais le suspense est éventé puisque la couverture dit tout de la formation finale.

Surtout, l'épisode s'achève avec un personnage de vilain qui est exactement le même que celui censé incarner le grand méchant de la Phase V du MCU (vous voyez qui ?). A ce stade-là, on voit vraiment que tout a été fait pour coller aux films, au grand public.

Les dessins de C.F. Villa, un des "Stormbreakers" (artistes sur lesquels Marvel mise pour l'avenir proche), sont efficaces. Il nous en donne pour notre argent, bien aidé par la démesure de l'adversaire sur lequel s'échauffe l'équipe (le géant Terminus qui s'en prend à un réacteur du projet PEGASUS, candidat idéal pour prendre une dérouillée sans conséquence pour la suite).

Mais là aussi, si on veut, le compte n'y est pas vraiment. Non pas que Villa manque de talent. Peut-être souffre-t-il d'être encore un peu nouveau pour un tel projet, d'habitude Marvel préfère assurer en confiant les dessins des Avengers à un artiste plus expérimenté (quitte à ce que celui-ci ne fasse qu'un arc et laisse ensuite la place à un collègue moins flamboyant). Villa, c'est un peu ça : il est prometteur, mais ce n'est pas une star, c'est même un quasi-inconnu pour les lecteurs (qui auront peut-être remarqué ses prestations sur X-Men de Gerry Duggan (quand Pepe Larraz et Javier Pina n'étaient pas là).

Mais qui alors aurait pu dessiner The Avengers ? Hé bien, il se trouve que le cover-artist de la série n'est autre qu'un type du nom de Stuart Immonen, qui a quelques années de métier mais ne fait plus grand-chose en ce moment sans qu'on sache si c'est un choix ou une conséquence de sa volonté de prendre du recul il y a quelques années (et que beaucoup ont interprété comme une retraite). Immonen cover-artist, je vous le dis, c'est du gâchis : pas seulement parce qu'il a rarement produit des covers mémorables (c'est bien sa seule faiblesse), mais parce que, justement, il ne fait plus grand-chose et que c'est triste, mais encore parce que, finalement, il n'a pas dessiné souvent les Avengers (même du temps de Bendis, il a dû faire deux arcs et demi).

Tout ça n'est pas déplaisant à lire, mais c'est frustrant. Qui écrit vraiment la série ? Avec Immonen réduit à des covers, des Avengers trop proches de ceux du MCU, un vilain déjà dans la place au cinéma... Franchement, une telle absence d'audace a de quoi laisser pantois. Je veux bien payer encore un peu pour voir sir MacKay a de meilleures cartes dans son jeu, mais disons que je ne suis pas extatique.

jeudi 4 mai 2023

DOCTOR STRANGE #2, de Jed MacKay et Pasqual Ferry


Sorti la semaine dernière, j'avais gardé au chaud ce deuxième épisode de Doctor Strange car je manquais de motivation pour en parler après d'autres lectures décevantes. Mais c'est un mal pour un bien puisque je vais en rédiger la critique au milieu de parutions ayant en commun la magie. Et ce sera l'occasion de louer les efforts de Jed MacKay et Pasqual Ferry.


Sollicités par Moon Knight, Doctor Strange et Clea investissent le royaume de Cauchemar pour sauver une fillette. Mais sur place, l'ennemi n'est pas celui qu'il s'attendaient à trouver puisqu'ils sont confrontés à des doubles maléfiques d'eux-mêmes. Et surtout ils devinent qu'une menace plus grande est à l'oeuvre.


Hier, je vous parlai de la relance de Shazam ! par Mar Waid et Dan Mora et, si tout va bien, demain, ke consacrerai une entrée de ce blog au 5ème numéro de Scarlet Witch par Steve Orlando et Russell Dauterman (avant un retour de lecture imprévu plus tard). Vous l'aurez déduit tout seul : c'est une semaine placée sous le signe de la magie dans les comics.


Je ne prétends pas que c'est prémédité de la part des éditeurs, mais le fait est que Marvel comme DC reviennent vers ces univers et leurs héros - DC après l'event Lazarus Planet, Marvel avant l'event Contest of Chaos. La coïncidence est trop grosse pour en être une justement.
 

Sans oublier que la Warner Bris. (qui appartient au même groupe que DC) a prévu de rebooter la saga Harry Potter en série télé et que Mark Millar poursuit sa saga The Magic Order. Autant dire que si vous n'appréciez pas ce type de récits, ce n'est pas une bonne période.

Pour ma part, j'ai toujours été intéressé moins par la magie que par l'illusionnisme et la prestidigitation, dont l'Histoire grouille d'aventures extraordinaires. La magie, c'est autre chose, qui relève davantage du grand spectacle, de la fantaisie, et souvent les illusionnistes n'aiment pas qu'on les qualifie de magiciens car ils trouvent cela trop folklorique, trop caricatural.

Bref, pour goûter aux histoires avec de la magie, il faut accepter quelques conventions littéraires. le Doctor Strange est bien évidemment le magicien le plus célèbre et le plus puissant de l'univers Marvel, mais son titre de docteur renvoie aussi à ses origines de chirurgien qu'un grave accident empêcha de pratiquer et qui se tourna vers les arts occultes dans l'espoir d'une guérison miracle.

Un docteur va au chevet de patients pour les examiner, poser un diagnostic et prescrire des traitements. Jed MacKay respecte ce schéma à la lettre dans ce numéro puisque Moon Knight, avec lequel il entretient pourtant des relations distantes (alors que MK apprécie et est apprécié de Clea), le sollicite pour le cas d'une fillette sujette à des cauchemars violents. MK s'en serait bien chargé seul mais sa psyché dérangé aurait fait courir un risque plus grand encore à l'innocente.

Jed MacKay axe aussi sa série sur le couple Strange-Clea et établit leurs champs de compétences respectifs. Strange est donc un médecin, mais Clea est une guerrière. Strange est un stratège, Clea son bras armé. Là aussi, le récit suit scrupuleusement la caractérisation des personnages et donc Clea combat pendant que Strange cherche la faille et le remède.

En pénétrant dans le royaume de Cauchemar, le scénario rappelle aussi l'affrontement qui a opposé par deux fois ce dernier à Jean Grey (la télépathe des X-Men a sèchement corrigé son vis-à-vis). Mais MacKay nous conduit sur une fausse piste car Cauchemar est dans un sale état et que ce qui agresse la fillette protégée par Moon Knight est bien plus vicieux. A la fin de l'épisode, Wong intervient brièvement pour rappeler ce qui s'est passé lors du dénouement du précédent chapitre, ce qui met Clea dans une situation délicate.

Résumons : Jed MacKay mène très intelligemment sa série, on vérifie qu'il anime proprement ses héros dont la dynamique conjugale est vigoureuse, et que ses intrigues suggèrent une menace plus grande qu'il n'y paraît. On ne perd pas de temps puisque tout ça est mis en place en seulement deux numéros, mais en même temps l'auteur profite du fait qu'il écrit Strange (Stephen ou Clea) depuis un bon moment maintenant.

Visuellement, Pasqual Ferry permet à MacKay de s'appuyer sur un artiste capable de donner corps à des environnements et des manifestations de pouvoirs à la hauteur de son imagination. Doctor Strange a vu passer des dessinateurs de haut niveau, depuis Steve Ditko jusqu'à Chris Bachalo en passant par Paul Smith. Ferry impose sa vision sans trembler.

Ferry a en effet cette particularité d'avoir un trait tout en courbes, en circonvolutions, alors même qu'il travaille avec une tablette graphique. Ainsi échappe-t-il à ce qu'on reproche souvent à ce type de technique, une certaine froideur. Cela prouve surtout, encore une fois, que peu importe au fond l'outil, c'est la manière dont l'artiste s'en sert qui fait la différence.

Strange et Clea revêtent une élégance presque aristocratique, affichant une sorte de flegme, de force tranquille qui rassurent le lecteur et leur donne l'air de détectives de l'occulte. Les décors dans lesquels ils évoluent contrastent avec ce détachement puisqu'on a affaire à des paysages torturés ou épurés, mais qui partagent un aspect inquiétant, torturé. Les couleurs appliquées par Matt Hollingsworth adoucissent cette impression tout conservant l'étrangeté nécessaire à ces environnements.

Le découpage est plutôt sage, très fluide, sans doute pour ne pas que le lecteur soit trop perdu, et en accord avec l'écriture simple et souple.

C'est vraiment très agréable, prenant, singulier. Peut-être pas révolutionnaire ou assez imprévisible, mais la volonté affichée du beau et du character's driven ne saurait être reprochée aux auteurs.

jeudi 23 mars 2023

DOCTOR STRANGE #1, de Jed MacKay et Pasqual Ferry, avec Andy MacDinald


Les comics ont horreur du vide et donc, après une série qui s'achève (hier : GCPD : The Blue Wall), aujourd'hui une autre qui démarre. Ou redémarre, plus exactement. Car Jed MacKay n'est pas seulement le scénariste qui monte chez Marvel, c'est aussi un homme qui a de la suite dans les idées. Et qui est en bonne compagnie puisqu'il peut se reposer sur un artiste né pour dessiner Doctor Strange : Pasqual Ferry.


Stephen Strange is back ! En son absence, sa femme, Clea, a endossé son rôle, fait me ménage dans la division magique du SHIELD, a permis à des réfugiés de dimensions magiques de venir sur Terre. A présent, après avoir été consulté par quelques amis, Doctor Strange et Clea vont devoir se mêler d'un accord passé entre la Grande-Bretagne et Aggamon, sorcier suprême de la dimension pourpre, pour récupérer des esclaves...
 

Retenez bien son nom : Jed MacKay. Dans les moins (les années ?) à venir, il va compter pour les fans des comics Marvel puisque c'est lui qui va succéder à Jason Aaron en Mai prochain sur le titre Avengers. Une promotion pour cet auteur pugnace qui s'est d'abord fait remarquer avec des héros délaissés.


En effet, depuis maintenant presque deux ans, il est aux commandes de Moon Knight et avant ce relaunch de Doctor Strange, c'est déjà lui qui avait signé la mini-série La Mort de Doctor Strange (2021) puis la série régulière Strange (2021-2023) avec Clea dans le rôle du sorcier suprême. On peut donc dire que Jed MacKay (qui a aussi oeuvré depuis plusieurs années sur plusieurs projets Black Cat) a de la suite dans les idées.


Toutefois ça n'a pas dû être si fréquent qu'un même auteur ait dû tuer un personnage et écrive son retour dans le monde de vivants comme c'est le cas avec Stephen Strange. Mais ça fait partie, finalement, de l'intérêt de cette nouvelle série car la question se pose de savoir comment il s'en sort.

Je n'ai pas lu La Mort de Doctor Strange ni Strange, n'ayant jamais cru que Marvel se passerait longtemps du personnage et aussi parce qu'il faut bien dire que si La Mort... était illustré par Lee Garbett (que j'apprécie), Strange était mis en images par le médiocre Marcello Ferreira. Par contre, la présence au générique de Pasqual Ferry pour Doctor Strange a positivement pesé dans mon envie d'investir sur cette relance.

Car, même si c'est une formule facile, Ferry est né pour dessiner le sorcier suprême. Ces derniers mois, l'artiste espagnol a fait un retour très concluant au premier plan dans l'excellente mini Namor the Sub-Mariner : Conquered Shores (écrite par Christopher Cantwell) et le voir enchaîner sur Doctor Strange m'a fait plaisir : ça montre, selon moi, qu'il est motivé et qu'il se sent inspiré par ce héros.

Le trait fin, délié, de Ferry convient à la perfection à cet univers mystique, avec des trolls, des gobelins et autres créatures bizarres, mais aussi des mages, des sorciers, et autres puissants occultistes. Sa manière de composer des plans impeccables et de bâtir des architectures subtilement baroques, soulignée par les couleurs nuancées de Matt Hollingsworth, est idéal pour un titre pareil.

Dès les premières pages, on sent que Ferry a le personnage bien en main : il représente Strange avec une classe et un soupçon de malice jubilatoires. Il rend d'ailleurs au sorcier son look original, avec cette fine moustache (et plus de barbe) comme l'avait créé Steve Ditko. Idem pour Clea qui est le feeu sous la glace, altière et volcanique à la fois. Tout ça vit dans le dessin de Ferry avant même qu'on lise le texte de MacKay. Et aussi parce que le dessinateur ne verse pas dans l'exubérance grâce à un découpage très maîtrisé où ce qui se passe à l'intérieur des cases n'a pas besoin de déborder pour émerveiller ou inquiéter (en ce sens, c'est l'exact opposé de ce qu'avait produit Chris Bachalo sur le run écrit par Jason Aaron, par ailleurs tout aussi recommandable).

Le regard séduit, on s'attache à ce que raconte le scénario. Ce premier épisode consacre une large part au retour aux affaires de Stephen Strange, sans s'attarder sur ce qui s'est passé dans les pages de Strange (une seule planche résume cela, très laconiquement). Ce qui faut savoir est rappelé en quelques lignes et ça suffit.

On peut y voir une certaine désinvolture de la part de MacKay, mais je crois plutôt qu'il a jugé inutile de s'appesantir sur des explications concernant le retour, la résurrection de Stephen Strange, qui de toute façon auraient échouer à convaincre. On meurt tellement fréquemment dans le Marvel-verse qu'il est désormais superflu de justifier qu'on peut revivre moins de deux ans après être passé.

Stephen Strange se montre donc étonnamment léger mais conscient de ses responsabilités. Et c'est là, la bonne idée de Jed MacKay : rappeler que Strange est un docteur, avec des consultations, des opérations à effectuer, et qu'en qualité de sorcier suprême, il a des devoirs. On le voit donc répondre aux appels de ses amis comme Spider-Man, Luke Cage, Black Cat, Daredevil et même rendre visite au Doctor Fatalis (pour, là, une mention explicite à la série Strange dans laquel le maître de la Latvérie avait réclamé le titre de sorcier suprême en apprenant que Clea en avait hérité).

En quelques pages, au ton amusé et amusant, MacKay adresse des clins d'oeil à ses propres séries (Black Cat, Moon Knight) et à celles de ses collègues (Spider-Man, Daredevil), histoire de situer dans la continuité sa propre production et le fait que Strange est à nouveau disponible. Puis tout bascule, très vite.

Un ennemi (Aggamon, sorcier suprême de la dimension pourpre) commerce avec le Royaume-Uni pour récupérer des esclaves provenant de royaumes mystiques. Clea et Stephen s'interposent. C'est là que démarre vraiment l'intrigue à venir avec un cliffhanger accrocheur. On notera qu'entre Doctor Strange et la franchise X, les anglais ne sont pas présentés sous un jour flatteur (anti-mutants, en rapport avec un sorcier esclavagiste)... Et aussi que Stephen et Clea ont une relation animée par leurs conceptions divergentes quant à la manière de régler une crise.

J'ignore si ce sera le cas dans les prochains n° mais celui-ci est agrémenté d'une back-up story mettant en scène Wong qui officie désormais pour une branche dédiée à la magie au sein du S.H.I.E.L.D., le W.A.N.D. (Wizardry Alchemy Necromancy Department), mais dont l'activité va l'amener à s'intéresser à l'affaire de Strange.


Hélas ! Visuellement, c'est beaucoup moins agréable que les planches de Ferry puisque c'est Andy MacDonald qui dessine. Mais bon, ce ne sont que 7 pages...

En tout cas, ce relaunch me plaît bien, beaucoup même. Tant que Ferry tient le rythme, j'en serai. Mais sans négliger la qualité d'écriture de McKay.

vendredi 4 octobre 2019

BIZARRE ADVENTURES, de Jed Mackay et Chris Mooneyham, Sebastian Girner et Francesco Manna, Michael Conrad et Becky Cloonan, Jon Adams et Aaron Conley


Dans le genre publication qu'on n'attendait pas, Marvel fait fort en ressortant de ses tiroirs le titre Bizarre Adventures, populaire dans les années 1970. Test ou one-shot sans lendemain, on verra, mais il faut avouer que l'expérience est très concluante et mériterait d'être prolongée (un peu comme le récent Alpha Flight True North). Au programme, quatre histoires courtes vraiment étranges, mais dépaysantes, avec parmi elles, une vraie pépite.


- Ulysses Bloodstone : The Star-spawned sorcerer (écrit par Jed Mackay, dessiné par Chris Mooneyham.) - Mercenaire itinérant et immortel, Ulysses Bloodstone se rend dans la région montagneuse de Vanda-Gor où sévirait un sorcier terrifiant la population. Il le traque dans une grotte où se trouve, captive, une jeune femme prête à être sacrifiée. Mais c'est un piège...


- Shang Chi the master of kung-fu : The Lesson (écrit par Sebastian Girner, dessiné par Francesco Manna.) - Comme chaque année, à la même période, Shang Chi a rendez-vous avec son maître d'arts martiaux pour un entraînement. Le héros sort de plusieurs mois difficiles et de missions périlleuses, mais ne se défile pas. L'affrontement débute, les deux adversaires déploient leurs coups les plus spectaculaires, jusqu'à ce que le maître fracasse un immeuble entier. Shang Chi se déconcentre lorsqu'il voit un chien menacé par les gravats et perd le match.


- Dracula : Eveline O'Reilly (écrit par Michael Conrad et Becky Cloonan, dessiné par Becky Cloonan.) - Le comte Dracula entre dans un club de jazz où se produit le trio Russoff et remarque dans l'assistance une belle jeune femme qu'il aborde et entraîne sur le balcon. Elle se nomme Eveline O'Reilly et le reconnaît car elle est la fille d'Abraham Van Elsing, le chasseur de vampires. Mais ils s'allient pour combattre le trio Russoff qui se transforment en lycanthropes...
  

- Black Goliath : How does he do that ? (écrit par Jon Adams, dessiné par Aaron Conley.) - Black Goliath fait la promo de son dernier album dans un talk-show tout en se lamentant sur son manque de popularité auprès des fans de super-héros. Pendant ce temps, dans une dimension parallèle, un groupe d'individus miniatures est aspiré sur Terre où il va connaître un triste sort...

Comme l'indique le titre, on trouve dans cette anthologie tout ce qui est qualifiable de "bizarre". A part la dernière histoire qui met en scène, avec beaucoup de distance et de dérision un super-héros costumé, la production se détache donc de ce que livre habituellement Marvel pour aller explorer d'autres territoires, abandonnés depuis longtemps.

Le premier récit donne le "la" : Ulysses Bloodstone est un personnage oublié, ou alors seulement vaguement identifiable comme étant le père de Elsa Bloodstone, mise en lumière dans la maxi-série Nextwave de Ellis et Immonen. Ses aventures se déroulaient dans une époque lointaine du passé et ressemblaient à celles de Conan le barbare. Avec sa pierre de sang détachée d'une météorite et incrustée dans sa poitrine, l'immortel mercenaire traque des monstres, et ici affronte un sorcier qui est en vérité un skrull désireux de rentrer chez lui.

Jed Mackay (déjà présent au générique de Alpha Flight True North) va droit au but en soignant ses ambiances : décor hostile, personnages patibulaires et taiseux (pas de dialogues, juste une voix-off), action brutale. On n'est pas habitué à tant de rudesse mais c'est justement ça qui séduit. Et le choix de confier le dessin à Chris Mooneyham, très influencé par Walt Simonson, est parfait : il ne fait pas lui non plus dans la dentelle, avec un trait épais, rugueux, mais qui colle au propos. Bonne pioche.

Shang Chi ressort de sa boîte juste à temps car il va avoir les honneurs d'un long métrage dans quelques mois. Le maître du kung fu, qui fut l'égal en son temps de Iron Fist, avait bien refait surface dans les Avengers périod Hickman, mais ensuite plus personne ne s'est intéressé à lui.

L'histoire que lui consacre Sebastian Girner ressemble à un petit plaisir de fan car l'argument est très mince. Le dessinateur Francesco Manna a donc toute latitude pour s'amuser à chorégraphier un combat spectaculaire où chaque coup porte un nom délirant et cause des dégâts ahurissants. Il en ressort que Shang Chi n'est pas le maître du kung-fu, ce qui est assez ironique.

Le troisième segment est la pépite du lot : il faut dire qu'il est concocté par Becky Cloonan, qui vole la vedette à son partenaire scénariste Michael Conrad. Tout ressemble à l'auteur-artiste dans ce conte miniature sur Dracula, à la fois sentimental, émouvant, mouvementé, fantastique. 

Les protagonistes dansent avec grâce tout en bataillant contre des loups-garous dans un club de jazz. Mais la mélancolie rattrape tout le monde, héros et lecteur, dans un épilogue sublime sur le temps qui passe et les sentiments inavoués, l'amour non partagé. C'est follement beau, et vraiment, on aimerait lire plus souvent des pages dessinées par Cloonan.

Enfin, la revue se termine par une vraie curiosité : l'aventure de Black Goliath n'a ni queue ni tête, je ne suis même pas sûr de l'avoir saisie, mais les scènes avec le héros sont très drôles, avec une pointe salace irrésistible.

Ici aussi, le scénariste, Jon Adams, se fait damer le pion par son dessinateur, Aaron Conley, dont le style très cartoon est savoureux. Les couleurs flashy, le côté rétro blaxploitation, l'absurdité générale, sont un régal.

Croisons les doigts pour que Marvel répète cette opération car le contenu est très bon et rafraîchissant. Les équipes artistiques tiennent toutes leurs promesses, et rien que pour le sublime Dracula de Becky Clooney, il ne faut pas passer à côté.      

mardi 10 septembre 2019

ALPHA FLIGHT : TRUE FLIGHT #1, de Jim Zub, Jed MacKay, Ed Brisson et Max Dunbar, Djibril Morissette-Phan, Scott Hepburn


Voilà un retour qu'on n'attendait pas (plus) - même s'il faudra voir ce que Marvel en fait. Mais tout d même ça fait plaisir de retrouver Alpha Flight, et l'initiative est très "couleur locale" puisque ce sont uniquement des auteurs canadiens qui ont produit les trois histoires courtes de ce True North. La forme est un peu frustrante, mais permet de renouer en douceur avec ces personnages.


- Mired in the Past (écrit par Jim Zub, dessiné par Max Dunbar.) - Snowbird et Talisman arrivent dans un village retiré d'où émane une énergie mystique malfaisante. Les rares habitants restent cloîtrés chez eux. Soudain un monstre attaque Talisman qui le repousse. Snowbird et sa partenaire sont aspirées dans un dimension parallèle où erre l'esprit de Richard Easton, le père de Snowbird. Elle le guide jusque dans l'au-delà avec Talisman afin qu'il y trouve le repos et n'effraie plus le village.
   

- Monsters  (écrit par Jed MacKay, dessiné par Djibril Morissette-Phan.) - Après un combat mené avec Vega et Aurora, Puck et Marina les laissent profiter d'un bain de soleil pour se promener plus loin sur la plage. Puck évoque comment en 1937, aux côtés d'Ulysses Bloodstone et Fat Cobra, il a chassé un plodex, ancêtre de son amie. Elle le lui pardonne car, étant à moitié humaine, elle a choisi depuis longtemps de ne pas être un prédateur comme ses devanciers.


- Illegal Guardians (écrit par Ed Brisson, dessiné par Scott Hepburn.) - Heather McNeil Hudson et sa fille Claire sont attaquées chez elle par un commando du Département H. James Hudson/Guardian vient à leur secours et les véhicule dans un endroit sûr. Heather sait qu'elle est traquée pour un ancien crime et veille à ce que son ex-mari ne croit pas que leur couple va renaître parce qu'il l'aide. Mais en vérité, tout ceci n'est qu'une simulation pour préparer James qui veut regagner la confiance de son épouse en cavale.

Apparue dans les pages d'Uncanny X-Men période Chris Claremont, l'Alpha Flight était surtout la création de John Byrne, son dessinateur. Anglais de naissance, mais ayant grandi au Canada, il sauva auparavant Wolverine de la mort que lui destinaient le scénariste et Dave Cockrum, l'artiste qui le précéda, car le mutant venait de la Belle Province.

Cette équipe de super-héros connut un tel succès que Byrne accepta, à contrecoeur, d'en tirer une série à part entière. En vérité, il s'attacha à écrire et dessiner des épisodes se concentrant sur chacun de ses membres, ne les réunissant que pour des circonstances exceptionnelles et tragiques. Il passa ensuite la main à Bill Mantlo et au tout jeune Mike Mignola.

La carrière de l'Alpha Flight se poursuivit, cahin-caha. Brian Michael Bendis extermina les héros durant l'arc The Collective du premier volume de ses New Avengers. Greg Pak et Dale Eaglesham les ressuscitèrent le temps d'une mini-série. Depuis, ces personnages ne faisaient clairement plus partie des plans de Marvel.

Alpha Flight : True North aura-t-il une suite ? Est-ce le prélude à une nouvelle série ? Une sorte de test auprès des lecteurs ? On verra, mais l'initiative réjouira les fans de la première heure, même si elle est forcément frustrante. Trois petites histoires d'une dizaine de pages chacune ne suffisent pas à traiter tous les membres du groupe. Mais les efforts des scénaristes et des dessinateurs sont louables.

Dans la première histoire, Jim Zub met en scène Snowbird et Talisman (la fille de Shaman) dans une intrigue très ramassée et simple, mais dont le dénouement est émouvant. On retrouve les codes de la série : un zeste de fantastique magique, le thème de la filiation, le fait que les personnages sont tous des métisses (mi-humain, mi-mutant, mi-créature divine, etc.), et comme le faisait Byrne, des héros agissant sans que toute l'équipe ne soit mobilisée. Le cadre de l'aventure est dépaysant puisqu'il se situe dans une région reculée du Canada, et le méchant est atypique.

Max Dunbar illustre avec efficacité ce segment. Son trait est vif mais agréable, il maîtrise bien les deux héroïnes (avec un costume très "redesignée" de Talisman - dommage, je préférai celui créé par Byrne). La représentation des pouvoirs est bien exécutée (il faut dire que Snowbird est un personnage très graphique, avec ses transformations).

On passe cependant à un niveau supérieur avec la deuxième histoire, la plus réussie du lot. On la doit à Jed MacKay qui se penche plus particulièrement sur deux outsiders du groupe : le nain Puck et l'hybride Marina. Dès les premiers épisodes de Byrne, une scène mémorable et choquante a lié ces deux personnages puisque Marina, sous l'emprise psychique du Maître du Monde, éventra Puck ! De l'eau a passé sous les ponts depuis et ils se sont réconciliés, même si la créature aquatique demeure une personnalité trouble.

Le récit fait la part belle aux flash-backs puisque Puck raconte comment, en compagnie du chasseur de monstres Ulysses Bloodstone et du sumo Fat Cobra, il traqua un plodex, ancêtre de Marina. L'occasion de rappeler : 1/ que si Puck est un nain, c'est parce que (comme l'a établi Bill Mantlo) il a avalé une épée magique qui, en contrepartie, a réduit sa taille humaine, et 2/ que lui et Marina ont donc en commun des origines presque communes. C'est surtout pour MacKay le prétexte à une réflexion sur le pardon, la résilience et le libre-arbitre (Marina s'est affranchie des moeurs barbares de ses aïeux). Très beau.

Très beau aussi, le dessin de Djibril Morisette-Phan, que je ne connaissais pas : on y devine les influences d'artistes comme Michael Lark, Michael Walsh, un trait un peu charbonneux, dans un découpage simple et des compositions soignées où prime le clair-obscur (les scènes au passé sont superbes). Une révélation.

Enfin, Ed Brisson signe le dernier tiers du numéro. Auteur en vue chez Marvel, il est celui des trois qui se réfère le plus précisément à l'historique de la série en mentionnant des faits remontant à un run de 2011, quand Heather McNeil Hudson/Vindicator commit un crime sous l'emprise du Maître du Monde (encore lui !). Le risque avec ce genre de citations, c'est qu'elle égare le lecteur qui n'en avait pas connaissance auparavant, mais Brisson veille tout de même à ce que son histoire reste lisible.

On voit peu James Hudson et Heather dans leurs costumes identiques, l'auteur préférant insister sur les retrouvailles d'un couple brisé. Les dialogues sont excellents, permettant toujours au lecteur d'apprécier les situations, qui défilent à un rythme soutenu. Le twist final est épatant, inattendu, et indique clairement le souhait de Brisson de poursuivre ce qu'il vient d'entamer (croisons les doigts).

Scott Hepburn dessine cette partie avec son énergie coutumière : cet artiste a rarement eu l'occasion d'animer une série, étant souvent la "doublure" de confrères plus connus (Bachalo sur Spider-Man/Deadpool) ou placé sur des titres vite annulés (Drax). Il livre une copie très propre, dans un style qui se rapproche de Chris Samnee ou Jason Latour.

Tout cela ressemble à un ballon d'essai et même si Marvel publie déjà beaucoup de séries, on aimerait bien qu'une chance soit donnée à Alpha Flight, même en conservant ce format anthologique.