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mardi 26 juillet 2016

Critique 961 : FENÊTRE SUR COUR, de Alfred Hitchcock


FENÊTRE SUR COUR (en v.o. : Rear Window) est un film réalisé par Alfred Hitchcock, sorti en salles en 1954.
Le scénario est écrit par John Michael Hayes, d'après la nouvelle It had to be murder de Cornell Woolrich (alias William Irish). La photographie est signée Robert Burks. La musique est composée par Franz Waxman.
Dans les rôles principaux, on trouve : James Stewart (L.B. Jeffries), Grace Kelly (Lisa Carol Fremont), Thelma Ritter (Stella), Wendell Corey (Tom Doyle), Raymond Burr (Lars Thorwald).
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Blessé lors d'un reportage sur une course automobile, le photographe L.B. Jeffries a la jambe gauche plâtrée et il est cloué dans un fauteuil roulant pour sept semaines. Pour ne rien arranger, la météo est caniculaire et il ne peut quitter son petit appartement du quartier de Greenwich Village à New York où sa gouvernante, Stella, vient lui prodiguer ses soins quotidiennement.
Pour tromper son ennui, il épie donc ses voisins : une femme célibataire et dépressive qu'il surnomme "coeur solitaire", la jolie danseuse Miss Torso, un pianiste mélancolique en panne d'inspiration, une sculptrice, un couple de jeunes mariés, les maîtres d'un jeune chien, et les Thorwald - dont la femme est alitée et en conflit ouvert avec son mari.  
 L.B. Jeffries et Lisa Carol Fremont
(James Stewart et Grace Kelly)

Jeffries est courtisé par la très belle et élégante Lisa Carol Fremont, dessinatrice de mode issue de la bourgeoisie, dont il tente de tempérer les sentiments car il ne croit guère aux chances de leur couple à cause de leur différence d'âge et de caractère - elle souhaite qu'il abandonne ses reportages dangereux.
 Stella, Lisa Carol Fremont et L.B. Jeffries
(Thelma Ritter, Grace Kelly et James Stewart)

La curiosité de Jeffries vis-à-vis de ses voisins dérange d'abord Lisa, en particulier l'attention qu'il porte aux Thorwald, dont le mari est peut-être infidèle et prête à se débarrasser de son épouse. Lorsque celle-ci disparaît subitement, sa conviction est faite : elle a été assassinée !
 Lars Thorwald
(Raymond Burr)

Jeffries en parle à son ami, l'inspecteur Tom Doyle, mais en l'absence de preuves concrètes, celui-ci ne peut rien faire - et d'ailleurs il ne croit guère à cette histoire, estimant que le reporter l'a fantasmée pour s'occuper l'esprit.
 Lisa Carol Fremont et L.B. Jeffries

Jeffries va pourtant trouver le soutien de Lisa, sans doute d'abord motivée par l'opportunité de lui prouver qu'elle n'est pas la jeune fille timorée qu'il croit, et de Stella, voulant protéger cette dernière. Mais en menant leur enquête, ils prennent des risques de plus en plus grands, à commencer par provoquer celui qu'il soupçonne...
L.B. Jeffries et Lisa Carol Fremont

On n'écrit pas de critique des films d'Alfred Hitchcock en pensant dire quelque chose d'inédit - sauf en étant bien arrogant ou saisi par une illumination qui aurait échappé aux analystes depuis 62 ans. Il faut donc rester modeste et préférer exprimer son admiration pour ce qui est sans doute l'oeuvre la plus accomplie du cinéaste.

Adapté d'une nouvelle de Cornell Woolrich (alias William Irish), très enrichie par le scénariste John Michael Hayes qui s'est appuyé sur les suggestions d'Hitchcock en ajoutant surtout un dimension romantique et la description de la vie des voisins de L.B. Jeffries, Fenêtre sur cour a d'abord été conçu par le réalisateur comme la réponse à un vieux défi inassouvi - mettre en scène une histoire dans un espace clos. Effacer l'échec commercial de La corde (1948), dont l'action ne quittait pas un appartement, était une autre motivation.

A partir de cette contrainte, Hitchcock a élaboré un objet cinématographique aussi efficace que sophistiqué en disposant de moyens techniques importants et d'un script fonctionnant sur plusieurs niveaux de lecture. C'est d'abord un suspense captivant (à partir du moment où le suspect du meurtre commet son premier geste compromettant alors que le héros est endormi - le spectateur a alors un temps d'avance et se demande si, et à quand, le personnage principal rattrapera son retard) sur le voyeurisme et la culpabilité (celle qu'éprouve le héros à épier ses voisins, celle aussi du suspect). C'est aussi une analyse malicieuse sur l'art même du cinéma (L.B. Jeffries est le premier spectateur de l'histoire, il en devient le scénariste en cherchant à confondre un meurtrier, il en sera le réalisateur en résolvant l'affaire envers et contre tout).

Comme l'a expliqué le cinéaste John Bogdanovich (qui s'est entretenu avec Hitchcock), le récit se déploie sur trois temps : le spectateur observe d'abord James Stewart (magistral dans son emploi de "monsieur tout-le-monde" dont l'intuition sera bonne, mais aussi fabuleux en baroudeur bougon qui conçoit l'engagement amoureux comme une privation de ses libertés), puis James Stewart observe ses voisins, et enfin nous observons les réactions de James Stewart. On constate donc à quel point le regard et surtout la narration visuelle dominent cette histoire. Par ce procédé, nous avons accès à une multitude d'émotions partagées avec le héros frustré à cause de son immobilité forcée : comme lui, nous souhaitons que quelque chose se passe - même s'il s'agit de quelque chose de dangereux - , puis nous nous mettons à imaginer des horreurs, nous voulons en avoir le coeur net, nous incitons Grace Kelly (d'une beauté et d'une classe surnaturelles - Curtis Hanson, autre cinéaste admirateur de "Hitch" dit, avec raison, que le premier -gros - plan où elle apparaît est "le plus beau plan jamais tournée sur une femme dans l'Histoire du cinéma". On peut ajouter toute la scène suivante où elle allume trois lampes en s'identifiant "Lisa... Carol... Fremont" avant de nous être montrée en pied dans une toilette magnifique dessinée par la costumière Edith Head) à prendre des risques terribles pour confondre le meurtrier... Hitchcock fait du spectateur son complice, sa victime, sa chose.

Il s'amuse aussi avec l'image (les images) du couple et de l'amour : la célibataire "coeur solitaire" et le pianiste en panne d'inspiration (interprété par Ross Bagdasarian, un authentique musicien) ne sont-ils pas destinés à s'unir ? La jolie danseuse Miss Torso cherche-t-elle un riche prétendant ou attend-elle le retour de son fiancé ? Les jeunes mariés qui emménagent à côté de chez Jeffries ne découvrent-ils pas trop vite les affres de la vie à deux ? Les maîtres du chiot ne le chérissent-ils pas comme l'enfant qu'ils n'ont pas ? Et les Thorwald ne sont-ils pas de parfaites muses pour un journaliste en manque de frissons ? (Bogdanovich va jusqu'à penser qu'on peut plaindre Lars quand son plan est ruiné par Jeffries, mais c'est faire preuve d'un peu trop de compassion quand même : la curiosité de L.B. est quand même moins condamnable que l'assassinat commis par son voisin.)

En comparaison avec cette galerie de couples, on peut en revanche s'amuser de la situation de celui formé par Lisa Carol Fremont, idéal absolu de la femme, aussi séduisante que serviable (au point de faire servir un dîner d'un restaurant très chic à celui qu'elle convoite), et L.B. Jeffries, vieux garçon dont la réticence à s'engager dissimule surtout son immaturité.

Mais le désir et l'amour du héros se révèlent lorsque son amante se met en grand danger pour lui : on seulement elle lui prouve qu'elle peut accomplir ce que son état physique à lui ne lui permet pas, mais elle lui démontre son courage, le suit dans son obsession. Il faut noter le regard brillant de la jeune femme, émoustillée après avoir visité l'appartement des Thorwald, auquel répond celui, conquis, excité, de Jeffries. Cela pose plusieurs questions (auxquelles Hitchcock laisse le spectateur répondre) : à quel point Jeffries incite-t-il Lisa, la met-il au défi, à l'épreuve ? A quel point prend-elle de tels risques pour lui et/ou pour elle, et agit-elle ainsi en témoignant d'une capacité insoupçonnée à vivre dangereusement - se traduisant à la fin jusque dans son apparence, troquant ses talons hauts et ses robes haute couture pour un jean et des souliers ? En tout cas, c'est quand Lisa frôle la mort que Jeffries admet ses sentiments pour elle et comprend la folie dans laquelle il l'a entraînée. Seul "Hitch" pouvait traiter d'un couple, de sa naissance et sa confirmation, en s'en amusant aussi perversement mais jubilatoire pour le public.

Il faut enfin souligner l'originalité de la bande-son où les seules musiques qu'on entend proviennent des appartements de l'immeuble, à l'exception du générique (une partition jazz, réarrangée par Franz Waxman d'après un thème qu'il avait composé pour Une place au soleil de George Stevens deux ans auparavant). Et être attentif à la subtilité de l'éclairage de Robert Burks, indiquant le déroulement des journées et des soirées (produit par des projecteurs placés en hauteur, qui faisaient régner une chaleur réellement caniculaire sur la plateau !).

Rear Window exprime à la perfection les lubies du cinéaste anglais disposant alors de tous les moyens d'un grand studio comme Universal au service du concept même d'un film sur le cinéma, sa magie, avec un héros et un spectateur rattrapés par la fiction qu'ils ont désirée. Ce sera le sommet d'une décennie exceptionnelle dans l'oeuvre d'Hitchock, après Le crime était presque parfait (1954) et avant La main au collet (1955), Mais qui a tué Harry ? (1955), L'homme qui en savait trop (1956), Le faux coupables (1957), Sueurs froides (1958)  La mort aux trousses (1959).   

mercredi 13 juillet 2016

Critique 950 : CHARADE, de Stanley Donen


CHARADE est un film réalisé par Stanley Donen, sorti en salles en 1963.
Le scénario est écrit par Peter Stone et Marc Behm. La photographie est signée Charles Lang Jr.. La musique est composée par Henry Mancini.
Dans les rôles principaux, on trouve : Audrey Hepburn (Regina "Reggie" Lampert), Cary Grant (Peter Joshua), Walter Matthau (Hamilton Bartholomew), James Coburn (Tex Panthollow), George Kennedy (Herman Scoby), Ned Glass (Leopold Gideon), Jacques Marin (inspecteur Edouard Grandpierre), Thomas Chemsky (Jean-Louis).
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Regina "Reggie" Lampert rentre de ses vacances à la montagne et apprend le décès de son mari, Charles, après avoir été jeté d'un train. Elle découvre aussi, sidérée, qu'il avait vendu aux enchères tout le mobilier de leur appartement parisien.
Hamilton Bartholomew et Regina Lampert
(Walter Matthau et Audrey Hepburn)

Désemparée, elle n'est toutefois pas au bout de ses surprises : Hamilton Bartholomew, administrateur de la C.I.A., la contacte pour l'informer que Charles avait volé 250 000 $ à la résistance française en 1944 avec trois complices qui veulent récupérer le magot, convaincus que Reggie est en sa possession désormais.
 Peter Joshua et Reggie Lampert
(Cary Grant et Audrey Hepburn)

La jeune et jolie veuve, plus interloquée qu'inconsolable après ces révélations sur son époux qu'elle connaissait si mal, peut heureusement compter sur le soutien de Peter Joshua, un homme qu'elle a rencontré à la montagne et à qui elle avait donné rendez-vous à Paris.
Néanmoins, elle ignore qu'il est un menteur en relation avec les trois complices de feu Charles Lampert - Herman Scoby, Tex Panthollow et Leopold Gideon - à qui il demande de cesser d'effrayer Reggie, persuadé qu'il arrivera à savoir où elle a caché le butin qu'ils convoitent tous. 
 Herman Scoby, Jean-Louis, Tex Panthollow et Leopold Gideon
(George Kennedy, Thomas Chemsky, James Coburn et 
Ned Glass)

Mais les trois canailles ne baissent pas les armes. Des tensions les divisent même assez vite après que Peter ait suggéré que le premier qui mettra la main sur l'argent ne le partagera pas avec les autres. Montés les uns contre les autres, ils s'entretuent, ce qui met la police sur les dents - en particulier le pourtant débonnaire inspecteur Grandpierre.
Eprouvée autant qu'intriguée par la tournure des événements, Reggie démasque Peter qui la mène en bateau en lui racontant qu'il est un des amis de Charles Lampert, puis le frère d'un de ses camarades de guerre, puis un voleur animé par l'appât du gain.
La jeune femme pardonne pourtant tous ses mensonges à ce séduisant aigrefin, seul à la protéger contre les autres et avec lequel elle inspecte une dernière fois les affaires de son mari, susceptibles de les diriger vers les 250 000 $. 
Une intrigue timbrée...

Ce magot sera finalement récupéré sous une forme inattendue et après un ultime règlement de comptes. Quant à Peter Joshua, il réserve encore un tour à Reggie...

Charade est le plus élégant et réussi des hommages au maître du suspense, Alfred Hitchcock, dont les innombrables imitateurs n'ont souvent retenu que les effets de style les plus voyants sans comprendre que ses productions reposaient sur des métaphores fantaisistes ou dramatiques de ses obsessions narratives ou intimes.

La seule présence au générique de Cary Grant suffit à établir un lien entre le film de Stanley Donen, alors au tournant de sa carrière de réalisateur, abandonnant les comédies musicales qui firent sa gloire, de Chantons sous la pluie, co-signé avec Gene Kelly, à Drôle de Frimousse, avec Fred Astaire et déjà Audrey Hepburn. Mais c'est encore plus évident quand on examine son rôle, si semblable aux partitions que lui offraient Hitch' : celui d'un homme séduisant, désinvolte et ambigu, que les faits ne cessent d'accabler et d'innocenter.

Donen et ses deux scénaristes - dont le romancier Marc Behm - se moquent cependant de la mécanique pure du suspense : l'argent convoité est un "Mac Guffin", c'est-à-dire un prétexte narratif pour pimenter les multiples péripéties traversées par les personnages. Le procédé permet de provoquer courses-poursuites et jeux de séduction jusqu'à la résolution farfelue mais efficace de l'énigme - bien malin celui qui devinera avant la fin ce que sont devenus les 250 000 $ et qui manipule qui dans cette affaire tortueuse.

Le film se déroule à Paris, décor familier du cinéaste (Drôle de frimousse s'y passait déjà, six ans auparavant) qui filme la capitale française avec dérision (Cary Grant qui, découvrant la cathédrale de Notre-Dame-de-Paris se demande qui a posé ça là). Il s'abandonne à la représentation des clichés comme il le fait avec les codes de la comédie policière : promenades romantiques sur les quais de la Seine, balades au clair de lune en bateau-mouche, cavales dans le métro, bagarre sur les toits des Galeries Lafayette - autant de cartes postales savoureuses, superbement photographiées.

Alternant en permanence tension dramatique et passages légers, le spectateur est captivé et diverti car il ne sait jamais ce qui, de la comédie ou du polar, ce qui va l'emporter, à l'image de cette séquence où Reggie et Peter vont dans un club et participent à un jeu consistant à faire passer une orange d'invité en invité sans se servir de ses mains : tout démarre dans les rires puis bascule soudainement quand un des malfrats vient menacer la jeune femme qui se réfugie dans une cabine téléphonique au sous-sol où elle est successivement rejointe par un autre de ses ennemis, la tourmentant sadiquement avec des allumettes, puis par Peter qui la réconforte une nouvelle fois.

Portés par des dialogues pleins d'esprit, au service parfois de situations loufoques (comme quand Grant prend sa douche tout habillé), les acteurs sont à la fête, et leur amusement est communicatif : Audrey Hepburn, offrant un véritable défilé Givenchy, est magnifique dans ce rôle de veuve pas très éplorée, qui s'inscrit dans la dimension plus mature de ses rôles des années 60 (elle n'est plus cette jeune fille aux yeux de biche mais une femme refusant d'être victimisée). Le couple qu'elle forme avec Cary Grant, dont l'interprétation savoureuse de filou irrésistible, prouve la complicité exceptionnelle entre eux. On ne peut que déplorer qu'ils n'aient pas tourné à nouveau ensemble, sachant justement que Hitchcock voulut les réunir auparavant dans un projet qui ne vit jamais le jour (No bail for the judge - Hepburn y renonça après une fausse couche consécutive à une chute de cheval durant Le Vent de la plaine de John Huston, en 1959, et à cause d'une scène de viol qui la dérangeait).

Les seconds rôles sont également fameux; en particulier Walter Matthau (impeccable en imposteur bonhomme), James Coburn (glaçant en "cowboy" aux allumettes) et George Kennedy (terrible avec son crochet).

Pour accompagner tout ça, vous avez en plus droit à une magnifique musique de Henry Mancini et un sublime générique conçu par Maurice Binder (qui signa ceux de nombreux "James Bond").

Ce trésor, sommet de chic, fera l'objet d'un pitoyable remake en 2002 (La vérité sur Charlie, de Jonathan Demme, avec Thandie Newton et Mark Wahlberg), dont le seul mérite est de prouver le brio de la version initiale, fruit des talents réunis de Donen, Grant et Hepburn.