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dimanche 3 janvier 2021

C.O.W.L., de Kyle Higgins, Alec Siegel et Rod Reis


Aimant beaucoup ce que produit le dessinateur Rod Reis, notamment avec le scénariste Kyle Higgins, j'ai acquis il y a quelque temps ce récit complet, C.O.W.L., paru initialement en deux tomes chez Image Comics en 2014-2015 et disponible en vf chez Urban Comics en un seul volume. L'histoire est co-signée par Alec Siegel et explore les motifs super-héroïques sous un angle très original, dans un acdre rétro et une ambiance noire.


Chicago, 1962. La C.O.W.L. (Chicago Organized Workers League), une équipe de forces de l'ordre super-héroïque, appréhende le vilain Skylancer qui a pris en otage un conseiller municipal. Cette intervention survient alors que la Ligue est en pleine négociation avec la Mairie pour obtenir un nouveau contrat. Mais les discussions sont difficiles pour Geoff Warner, le leader de la Ligue, car la criminalité est au plus bas.


La Ligue est donc victime de sa trop grande efficacité, mais aussi de tensions avec la police qui réclame des équipements qu'elle n'a pas à cause du budget alloué par la Mairie aux super-héros. De son côté, Jonathan Pierce, un fin limier de la COWL, découvre une curiosité dans le rapport de l'arrestation de Skylancer : son attirail proviendrait des stocks de la Ligue.


Avec Eclipse, un collègue, et Grant, un flic, il enquête en fouillant l'ancien repère de Skylancer puis bâtiment où ont été déplacées les archives de la Ligue, notamment les documents relatifs à leurs équipements. Geoff Warner découvre les investigations de Jonathan Pierce et lui explique que le conseiller municipal pris en otage par Skylancer était un traître qui lui a fourni l'adresse des archives. Mais Pierce n'est pas convaincu et Warner charge Arclight, un de ses hommes, impliqué dans des violences sur une prostituée, de s'occuper de Pierce...


Arclight s'acquitte de cette mission avec trop de zèle et élimine Pierce. Les négociations entre la Ligue et la Mairie tournent au bras-de-fer et la COWL se met en grève. Pour forcer la main de l'équipe municipale, Warner n'hésite pas à sceller une alliance avec le caîd Camden Stone pour qu'ils laissent ses malfrats reprendre leurs méfaits, ce qui contraindra à faire appel à la Ligue.


Radia, la seule femme de la COWL, et Eclipse interviennent contre Stone sans avertir Warner et il les rappelle à l'ordre. Evelyn Hewitt, une flic à qui Pierce comptait révèler les magouilles de Warner à propos de Skylancer et de Stone, interroge la veuve du limier, dont Warner cherche à acheter le silence en l'assurant d'un confortable soutien financier.


Des agents fédéraux sont envoyés à Chicago par J. Edgar Hoover pour contraindre le Maire à satisfaire les exigences de la Ligue pour juguler la criminalité qui reprend. Eclipse lâche Radia qui décide de traquer seule Doppler, un homme de Stone, qui a enlevé un autre conseiller municipal. Cette opération se solde par la neutralisation du criminel et un séjour à l'hôpital pour l'héroïne.


Et cela provoque une réaction en chaîne : la Mairie cède aux exigences de la Ligue, Radia tancée par Warner démissionne et fonde une agence de détectives privés avec Eclipse, Warner tue Stone pour le réduire au silence après qu'il ait menacé de révèler leur alliance. Quant à l'inspectrice Hewitt, alors qu'elle a échoué à récupérer le dossier que devait lui remettre Pierce, elle reçoit l'aide d'un ancien partenaire de Warner pour faire tomber ce dernier...

A l'origine de C.O.W.L., il y a un projet de film co-écrit par Alec Siegel et Kyle Higgins alors qu'ils sont étudiants. Le projet aboutira sous la forme d'un court-métrage mais les deux amis sont convaincus que leurs idées ont du potentiel et vont chercher pendant plusieurs années à les convertir pour un autre média, comme ils l'expliquent dans deux textes disctincts de la postface du recueil en français.

Higgins commence à percer dans les comics et rappelle Siegel pour lui proposer de retravailler leur scénario pour en faire une série. C'est ainsi que les dix épisodes de C.O.W.L. voient le jour, avec l'espoir de leur donner une suite (qui n'a cependant jamais vu le jour, mais l'histoire en tant que telle se suffit à elle-même).

Le postulat est très intéressant et original : il s'agit de montrer une équipe de super-héros, née pendant la seconde guerre mondiale, qui s'est organisée ensuite en un puissant syndicat avec un contrat le liant à la Mairie de Chicago. Les résultats sont exceptionnels : en 1962, quand démarre l'intrigue, la criminalité de la ville est au plus bas.

Mais la COWL est en quelque sorte victime de son succès : en effet alors que la municipalité veut renégocier le contrat avec la Ligue, les super-héros ne sont plus en position de force pour exiger davantage de moyens, d'autant que les simples policiers, eux, manquent cruellement d'équipement. Une simple affaire va achever de pourrir l'ambiance quand un énième super-vilain est tué lors d'une intervention et qu'un agent de la COWL découvre que son arsenal emprunte à la technologie développée par la Ligue...

On suit alors en parallèle l'enquête de Jonathan Pierce, un fin limier de la Ligue qui suspecte une sale magouille, et les discussions entre Geoffrey Warner, le chef de la COWL, et le Maire. Bien entendu, Pierce a raison mais la vérité qu'il découvre est choquante puisqu'elle révèle que Warner, et son adjoint Blaze, ont fourni ses armes à Skylancer afin que la Ligue soit toujours indispensable à la ville pour arrêter des individus comme lui.

Au terme du premier acte (au cinquième épisode), Higgins et Siegel sacrifient spectaculairement et audacieusement leur seul héros vraiment intègre, qui plus en le faisant tuer par un de ses collègues, sur lequel on fait pression car il est mêlé à un scandale sexuel. Cela, pourtant, relance l'intrigue en précipitant ses protagonistes dans une spirale infernale. Warner va se compromettre définitivement en s'alliant avec le caïd local, Radia (la seule femme de la Ligue) fait cavalier seul au mépris des ordres, la grève entamée par les super héros dégénère, et une femme flic, avec qui Pierce était en contact pour lui communiquer les preuves qu'il avait collectées, vient mettre son grain de sel...

 Higgins et Siegel développent plusieurs pistes narratives à la fois mais n'en négligent aucune et font preuve d'une maîtrise impeccable. On se passionne aussi bien pour les différentes enquêtes (de Pierce, de Hewitt) que pour les négociations politiques (entre Warner et le Maire et Warner et Stone). Le récit est dense mais jamais fouillis. On passe d'un personnage à un autre, d'une situation à une autre, sans jamais être perdu. Les enjeux sont clairement posés, les ambiances sont intenses, les effets superbement dosés, la caractérisation admirable. Chaque protagoniste a droit à un profil fouillé (et même à une fiche signalétique, disponible dans les bonus de l'album), la COWL a un passé riche, une ascension bien tracée, quelques secrets (qui auraient pu être éclaircis dans une suite - comme le personnage de Sparrow, l'ex-sidekick de Warner/Grey Raven, qui se mue en "Gorge Profonde" pour Hewitt sur la fin), et des compromissions réalistes compte tenu de sa position et des menaces qui pèsent sur son avenir.

Mais les auteurs explorent aussi, à la marge et efficacement, des sujets en rapport avec l'époque de leur histoire. Le personnage de Radia est à cet égard magnifiquement traité : seule femme de la Ligue, elle est victime du sexisme ordinaire à la fois de l'époque et de ses collègues. Ce n'est pas pour autant une oie blanche : elle a une liaison avec Warner et ne laisse visiblement pas indifférent son ami, Eclipse, ni le caïd Stone (qui paie une prostituée en la grimant comme elle tout en exigeant sa mort). Quant à son boyfriend, il ne veut l'épouser que pour en faire une femme au foyer. Lorsqu'elle neutralise le criminel Doppler, devant une foule de badauds qui la voit dépassée, elle se révolte et finit par lâcher, une fois victorieuse, : "je suis un super héros, merde !"

Un autre cas captivant, quoique plus secondaire, est celui de Grant. Il n'a pas de super pouvoir, ni même de costume, c'est un agent qui accompagne Eclipse en patrouille tout en faisant partie malgré tout de la COWL. Mais il nourrit des complexes à cause de son fils qui a honte de lui car ses camarades de classe ricanent du fait que son père ne fait qu'assister les vrais héros. Lorsque Grant à l'opportunité de briller en arrêtant un super vilain, il reçoit une raclée qui manque de le tuer et lui vaut à la fois les reproches d'Eclipse et son admiration pour s'être battu avec autant de culot contre plus fort que lui. Ce que son fils reconnaîtra aussi.

Le traitement graphique de cette intrigue aurait pu être classique, en jouant la carte facile de la représentation nostalgique, avec un look rétro insistant sur la mode vestimentaire par exemple. Mais avec Rod Reis, rien de tel. L'artiste a un style suffisamment affirmé et atypique pour se jouer des clichés.

Grâce à son usage de la tablette et des effets de colorisation dont il dispose, il a plutôt opté pour des images sombres, et transforme ce scénario en une bande dessinée aux tons de film noir, dans des décors nocturnes ou sous la pluie, dans des intérieurs sobres, parfois austères. L'action est finalement rare et a lieu dans des bureaux, lors d'échanges tendus, à la lumière d'une simple lampe, autour d'une table, entre quatre yeux.

Et pourtant, ce parti-pris réussit à conserver son caractère haletant au projet. Plus qu'un simple comic-book super-héroïque, grâce à Reis, C.O.W.L. rappelle les polars anglais, sociaux, avec une esthétique souvent naturaliste et parfois expressionniste. On est au plus proche du terrain, des individus. Cela génère un côté oppressant, gangréné, vicié. Il y a quelque chose de pourri au sein de cette Ligue et cela commence par la première séquence avec l'arrestation brouillonne, indécise, de Skylancer, puis le meurtre de Pierce par Arclight, la neutralisation de Doppler par Radia. Jusqu'aux pages finales où une succession de vignettes de la largeur de la bande montre, rapidement, le démantelement de l'organisation de Stone, la victoire de Warner, la fondation de l'agence d'enquêtes privées de Radia et Eclipse, comme un précipité de situations dont le lecteur comprend qu'elles sont un échec sous le vernis du succès.

Il est dommage que cette série n'ait pas connu de suite, et n'en connaîtra probablement jamais. Aujourd'hui, Rod Reis est devenu un artiste établi (il signe les dessins de New Mutants), Kyle Higgins enchaîne les projets - j'ignore de ce que fait Alec Siegel. C.OW.L. avait un sacré potentiel, peut-être pas pour être un titre avec une grande audience, mais grâce à son univers, ses personnages. En somme, comme la Ligue, on peut dire que cette BD a été victime de son talent car ceux qui l'ont produite ont depuis été récupérés. Mais que ça ne vous empêche pas de la découvrir.

vendredi 12 avril 2019

WINTER SOLDIER #5, de Kyle Higgins et Rod Reis


La mini-série Winter Soldier de Kyle Higgins et Rod Reis s'achève avec ce cinquième numéro. Un peu comme elle a débuté, en nous laissant un peu sur notre faim. Mais aussi en évoquant de manière poignante la parentalité, la filiation et, plus rare, l'échec d'un héros.


Richard Boyle, le père de RJ, est mort accidentellement en se battant contre Bucky Barnes. Celui-ci embarque le corps dans le coffre de sa voiture et l'emporte dans une forêt où il a l'intention de l'enterrer avec l'aide de Sharon Carter.


Mais cette dernière s'y oppose en expliquant que ce n'est ni la solution ni ce que mérite surtout RJ à qui la vérité est due, même si cela signifie qu'il ne pardonne pas à Bucky etle quitte.


Inquiet, le garçon se rend chez son père chez qui il tombe sur Mr. Colt, le recruteur de l'Hydra. Celui-ci lui montre des photos de vidéo-surveillance suggérant que Bucky a tué Richard Boyle et encourageant RJ à le venger.


Bucky et RJ se disputent et se battent au domicile de Sharon Carter. Le garçon ne rencontre pas de résistance de la part du Soldat de l'Hiver, qui pense expier sa faute en se laissant tuer. Mais RJ l'épargne et s'en va.


Mr. Colt, qui pensait récupérer le garçon, est éliminé par lui. Sharon Carter a fait jouer ses relations pour offrir une sépulture à Richard Boyle et éviter des poursuites contre Bucky. Miné par cet échec, ce dernier répond à un appel pour exfilter un nouvel agent.

Kyle Higgins avait conclu le précédent épisode sur un rebondissement dont il ne pouvait en vérité par revenir. Le scénariste s'est pour ainsi dire condamné à achever sa mini-série sur une note frustrante, aussi bien pour son héros que pour ses lecteurs. Le geste semble trop volontaire pour être accidentel.

De fait, on quitte Bucky Barnes un peu sur notre faim. Mais pour peu qu'on fasse l'effort de surmonter cette légère déception, on ressent ce que Higgins a sans doute voulu explorer au-delà d'une happy end convenue.

Pour ma part, il ne fait guère de doute que le scénariste a construit cette histoire du Winter Soldier sur les thèmes de la parentalité, de la filiation et de l'échec héroïque. A travers le personnage de RJ, on a pu observer un garçon qui n'avait plus de repères et se raccrochait successivement à Mr. Colt (le recruteur de l'Hydra), à Bucky (qui l'a tiré des griffes de l'organisation criminelle) et à Richard Boyle (son père biologique défaillant).

En creusant un peu plus profond, l'histoire de RJ fonctionne comme un écho à celle de Bucky lui-même : orphelin très trop (un peu plus jeune que RJ), il a formé par l'armée pour devenir un soldat aguerri, puis il est devenu le complice de Captain America (à la fois grand frère et père de substitution), avant d'être le jouet des russes, de remplacer Steve Rogers, et donc de devenir le sauveur d'individus en quête d'une nouvelle vie (dans cette mini-série).

Sharon Carter, selon Kyle Higgins, est devenue plus que la collaboratrice de Bucky dans ce programme d'exflitration-protection de témoins, c'est une mère pour le Soldat de l'Hiver, sur laquelle il peut s'appuyer (logistiquement mais aussi affectivement). Elle lui parle avec responsabilité (comme lorsqu'elle refuse de le laisser enterrer Richard Boyle dans une forêt) et bienveillance (lorsqu'elle distingue le fait d'être quelqu'un de bien et quelqu'un d'héroïque).

Le graphisme particulier de Rod Reis convient mieux que jamais à cette histoire. Souvent son dessin en couleurs directes mais appliquées numériquement offre au lecteur des visages et des silhouettes qui semblent inachevés, encore à l'état brut d'esquisses, avec un encrage lâche.

Mais cet aspect traduit remarquablement l'état des personnages, déchiré entre leurs souhaits et la réalité. Effectivement, ils ne sont pas finis, ils sont en construction, ou en reconstruction plus exactement. Ils attendent de trouver leur forme définitive.

Lorsque la violence éclate, elle devient alors plus viscérale, et Reis n'hésite pas à peindre entièrement l'image en rouge, qui devient alors la couleur du sang, de la passion, du drame. L'effet est saisissant et saisit parfaitement le sentiment de RJ en train de tabasser Bucky mais refusant in extremis de le tuer (cette solution, extrême, il la réservera à Colt, dont il a deviné le projet - le récupérer - et dont il souhaite se venger).

En dressant, fait exceptionnel pour un titre mainstream, le portrait d'un héros qui a, selon ses propres mots, "vraiment merdé", la série se clôt de façon très amère. On regrette qu'elle ne se poursuive pas, notamment pour développer les conséquences de l'échec de Bucky. Mais en l'état, sa brièveté lui confère une puissance atypique.  

samedi 16 mars 2019

WINTER SOLDIER #4, de Kyle Higgins et Rod Reis


Pénultième chapitre de Winter Soldier, ce quatrième épisode tient toutes ses promesses après le cliffhanger du mois dernier. Kyle Higgins en profite pour sonder la figure du père et offrir à son récit une profondeur insoupçonnée, tandis que Rod Reis tire profit de cette ambiance étrange où l'histoire de Bucky Barnes et RJ devient plus trouble.


Shelbyville, Indiana. RJ a donc été retrouvé par son père biologique. Mais Bucky est perplexe et demande à Sharon Carter d'enquêter sur lui. Elle apprend qu'il a passé une dizaine d'années en prison pour un braquage.


RJ est curieux de savoir comment son père, Richie Doyle, a pu le retrouver et le reconnaître après l'avoir brièvement vu dans un reportage aux côtés de Bucky. Son père lui présente une photo que lui avait envoyé sa femme, avant sa mort d'un cancer.


Mais Richie prévoit maintenant de vivre avec RJ et pour l'argent, il va plumer aux cartes un joueur. Cela déplaît au garçon, surtout que d'anciens camarades de prison surgissent pour réclamer de l'argent à son père parce qu'ils l'ont protégé derrière les barreaux.


Bucky intervient pour que la dette soit effacée puis pour donner de nouvelles identités et une résidence sécurisée à RJ et son père. Ce dernier n'a pourtant pas renoncé à son arnaque.


Et lorsque Sharon Carte découvre que Richie a reçu la visite en prison de Mr. Colt, l'homme qui recruta RJ pour l'Hydra, Bucky s'interpose. Le ton monte entre les deux hommes et ils en viennent aux mains. Bucky blesse alors gravement Richie...

J'ignore si cette mini-série s'est bien vendue jusqu'à présent, mais elle le mériterait. Kyle Higgins a su parfaitement s'approprier le personnage du Winter Soldier et lui donner un rôle bien défini tout en ne négligeant pas son passé. Au contraire même puisque Bucky Barnes, qui a eu droit à une seconde chance, offre le même présent à d'autres désormais.

Toute l'intrigue procède ainsi par un effet-miroir : RJ a été modelé par l'Hydra pour ressembler à Bucky, physiquement et moralement (Bucky fut un assassin manipulé par les soviétiques), le père de RJ est un ancien voyou qui a passé plusieurs années en prison et a donc été absent pour son fils (qui a trouvé en Mr. Colt un père de subsitution) avant de recevoir la visite opportune d'un recruteur de l'organisation terroriste.

Trois générations d'hommes se croisent dans cet épisode et chacun traîne derrière lui un lourd passif. La tension n'a aucun mal à grimper, tant et si bien que le dénouement du chapitre est à la fois logique et tragique (Bucky vient-il de tuer accidentellement Richie Doyle ?).

La justesse des dialogues d'Higgins est aussi percutante qu'un échange de coups. L'émotion s'installe de manière subtile et efficace, comme dans cette jolie scène où RJ prend la photo que lui tend son père où il est dans les bras de sa mère disparue : l'attitude défensive du garçon fait place à des larmes de regret poignantes. Soudain, ce petit tueur, qui a grandi sans parents, redevient un gamin mesurant tout ce qui lui a manqué et tout ce qu'il a perdu. Le comportement pathétique de Richie Doyle, confirmant toute la méfiance de Bucky, achève de convaincre le lecteur de la précarité affective de RJ.

Il y a quelque chose de très simple, désarmant même, dans la façon dont Higgins a mis en place son histoire et qui explique pourquoi elle sonne juste, pourquoi elle convient si bien au Winter Soldier. Le format de la mini-série densifie le propos, même si le cadre pourrait supporter une série régulière (avec les missions de Bucky).

Pour illustrer cela, le style de Rod Reis convient parfaitement. C'est un dessinateur à qui on peut reprocher un manque de souplesse, de dynamisme dans la mise en images, mais pas de bien servir le texte.

Comme l'épisode est pauvre en action, il s'évertue à souligner les effets des dialogues, mais en veillant à ne pas les faire surjouer. D'où le choix d'un découpage privilégiant les "gaufriers", les champs-contre-champs, les plans serrés sur les visages (l'effet "talking heads"). C'est sobre, limite austère, mais approprié.

La colorisation, effectuée par Reis, mise sur des ambiances très contrastées avec le bleu comme teinte dominante pour les scènes avec Bucky (reflétant son attitude méfiante) et rouge-orange pour celles avec RJ et son père (correspondant à des retrouvailles chaleureuses mais aussi aux lumières artificielles des intérieurs comme un restaurant, un bar). On est tout de suite dans le bain. Encore une fois un parti-pris élémentaire mais payant.

La conclusion de cette mini-série promet beaucoup, en fonction du sort réservé à Richie Doyle. Mais c'est déjà une réussite dont on imagine mal comment les auteurs la gâcheraient. 

samedi 16 février 2019

WINTER SOLDIER #3, de Kyle Higgins et Rod Reis


Décidément, cette mini-série Winter Soldier est une chouette surprise, qui mériterait d'être prolongée en série régulière. Kyle Higgins a trouvé à Bucky Barnes un rôle original et logique et lui a concocté une intrigue efficace. Pour ne rien gâcher, Rod Reis la dessine avec brio. Un tel potentiel mériterait d'être développée au-delà de cinq épisodes.


Après l'avoir sauvé de Mr. Colt, son recruteur de l'Hydra, Bucky invite RJ à vivre dans son repaire en Indiana. En contrepartie, le garçon doit suivre une thérapie auprès de Doc Samson - à laquelle il se plie bon gré mal gré.


Le premier diagnostic révèle la situation complexe de l'adolescent, formé pour tuer un homme dont il a pris l'apparence (Bucky) puis trahi par son recruteur (Colt). Bucky explique à RJ qu'il peut changer de vie et lui faire confiance.


Pour lui prouver sa bonne foi, Bucky décide d'entraîner RJ en mission. Un agent du SHIELD doit être exfiltré. Il est suivi et menacé par the Spot. RJ s'occupe de l'agent, Bucky du tueur - mais celui-ci le domine.


RJ revient aider Bucky. The Spot maîtrisé, le garçon reproche à Bucky ses mensonges : il a lu le journal intime de son sauveur et compris les démons qui le hantent. Changer de vie n'est pas si simple. Mais Bucky promet de soutenir RJ.


Après cette virée dans le Michigan, ils rentrent à la base, auprès de Sharon Carter. mais Bucky remarque un homme dans les parages : il sort de l'ombre en se présentant comme le père biologique de RJ...

J'ignore si cette mini-série se vend bien (même si je me doute qu'elle ne doit pas réaliser de gros scores - c'est un fait : les mini-séries performent rarement car les lecteurs rechignent à investir dans des productions sans avenir... Alors que c'est justement en les aidant qu'elles peuvent devenir des séries régulières). Mais en tout cas, Winter Soldier mériterait plus de considération.

Il ne s'agit pas d'un comic book étonnament original mais il est très bien conçu et édité. En fait, l'équipe à son origine a su l'encadre intelligemment, sans dénaturer le personnage (re)créé par Ed Brubaker. Rien que pour ça, ça vaut le coup d'oeil.

Dans cette humilité, il y a un vrai propos sur la rédemption, la seconde chance. Bucky Barnes en est l'incarnation, sans facilités : "mort" au combat durant la seconde guerre, récupéré par les russes, transformé en tueur, Captain America un temps avant que son passé criminel le rattrape, exfiltré, puis réhabilité, toute sa vie est une ode chaotique pour le rachat. 

Kyle Higgins a préféré déplacer le personnage vers d'autres sphères que celles auxquelles le vouait Brubaker (une sorte de super espion clandestin) pour en faire un type vaguement super-héroïque qui, à son tour, permet aux autres une nouvelle vie. Et qui a croisé la route d'un ado, comme lui au début de sa carrière dans les années 40, embrigadé, manipulé, chair à canon d'une organisation criminelle.

Le scénario raconte comment, dans un jeu de miroir troublant, Bucky veut éviter à RJ de traverser l'enfer qu'il a connu. Et l'auteur en profite pour inviter, discrètement mais avec à-propos, des seconds rôles adéquats (Tony Stark d'abord en mécano de service, Sharon Carter en assistante de choc, et cette fois Doc Samson en auditeur attentif). Le récit formule subtilement l'opportunité qui s'offre à RJ mais aussi les doutes légitimes du garçon quand il découvre le trauma de Bucky, le risque que ça ne marche pas.

En outre, la mini-série assure son quota d'action en convoquant des méchants originaux, comme the Spot (les lecteurs du Daredevil de Waid se souviennent de lui et de son potentiel de nuisance).

Rod Reis manque peut-être une peu de souplesse dans son dessin mais le résultat, c'est que ses planches ne manquent pas d'allure pour autant. J'ai déjà cité ses références dans mes précédentes critiques, mais l'artiste en les combinant produit un mélange finalement atypique, à l'image de la série.

Reis, de ce point de vue, se rapproche d'un Mitch Gerads, dont les audaces formelles sont à la fois discrètes et radicales, mais sont surtout remarquables parce qu'elles ne revnoient pas aux standards des comics super-héroïques. Les personnages ne sont pas des armoires à glaces, les femmes pas des bombasses, les scènes d'action ne sont pas des feux d'artifices aux cadrages éclatés.

Plus que d'épater la galerie, on est en présence d'un dessin qui vise une atmosphère, qui joue le contraste entre le sujet et sa représentation. Ce qu'on perd donc en exagération typique, on le gagne en singularité esthétique.

Le cliffhanger est évidemment trop beau pour être vrai. Ou, s'il est vrai, il relance de manière intéressante la relation alambiquée entre RJ et Bucky. De quoi fournir à Winter Soldier une suite et fin accrocheuses.

lundi 7 janvier 2019

WINTER SOLDIER #2, de Kyle Higgins et Rod Reis


Après un premier épisode plus ingrat que vraiment raté ou décevant (car il fallait bien resituer le héros de cette mini-série), Kyle Higgins et Rod Reis montent sérieusement en régime pour leur aventure du Winter Soldier. La situation gagne en intensité et l'intrigue en volume et en relief. De quoi être confiant pour la suite.


Bucky Barnes a été attaqué par un jeune tueur habillé avec un costue similaire à celui qu'il portait durant la seconde guerre mondiale. Ce garçon est originaire du New Jersey où, dix ans avant, il a été recruté et formé par Mr. Colt, membre de l'Hydra.


Aujourd'hui, après avoir abattu un bénéficiaire du programme de protection que Bucky a organisé avec Sharon Carter, RJ veut éliminer le Soldat de l'Hiver. Il l'affronte en démontrant un talent de soldat bien entraîné.


Mais Bucky réagit vite et prend l'avantage, en neutralisant son adversaire. Lorsqu'il revient à lui, RJ est ligoté et assis derrière Bucky sur sa moto. Interrogé, le garçon ne doute pas qu'on viendra à son secours - d'ailleurs il cache un traceur dans une de ses dents.


Et, quelques miles plus loin, Mr. Colt tend un piège à Bucky. Tombant de sa moto et son bras mécanique endommagé lors du combat contre RG, il ne réagit pas tout de suite. Mais la situation prend un tour inattendu.


Car Colt estime que RJ a échoué dans ce qui était son test final et il lui tire dessus à bout portant. Bucky saute sur Colt et le roue de coups. RJ n'est que blessé et conscient qu'il est passé de chasseur à proie. Bucky appelle Tony Stark pour une exfiltration.

Une mini-série impose des contraintes à son auteur : il n'a que peu de temps à sa disposition pour planter le décor et enchaîner pour rentrer dans le vif du sujet. Cinq épisodes, c'est peu et Kyle Higgins avait pourtant pris le parti de commencer par un chapitre introductif, assez ingrat à la lecture puisque non exempt de quelques maladresses (la base de Bucky trop exposée) et qui ne démarrait vraiment qu'à la fin (avec une tuerie impressionnante et l'aspect surprenante du tueur).

Ainsi en ouvrant ce deuxième épisode, on est encore un peu méfiant car on a droit à un curieux flash-back, pour le coup assez sommaire : un ado se fait enrôler par un homme pour devenir un tueur professionnel. La scène finit dans le sang et fait son petit effet. Puis on revient sur le site de la fusillade.

Et là, tout s'accélère : un combat disputé entre Bucky et RJ (le jeune assassin qui porte le premier costume du sidekick de Captain America), au point que le héros est vraiment en difficulté (son bras mécanique est hors d'usage mais il en tire parti).

La suite est à l'avenant : Higgins alterne dialogues plus allusifs qu'explicatifs ou moraux et une deuxième scène d'action spectaculaire au dénouement tout aussi surprenant. Pas à dire, Winter Soldier version 2018 frappe fort, proposant un récit complexe, riche en rebondissements, en mystères, concentré sur peu de personnages. C'est efficace, haletant, accrocheur.

Rod Reis s'avère parfait pour ce type d'histoire : lui aussi avait souffert durant le premier épisode qui lui donnait peu d'occasions de briller, sinon pour rappeler ses influences évidentes (Phil Noto, un peu Bill Sienkiewicz).

Mais là, il a du biscuit. Le flash-back du début est traité classiquement en noir et blanc avec un gris léger, qui donne un contraste percutant avec le rouge sang de la fin de la scène d'ouverture.

Puis ensuite, l'action très présente permet d'apprécier le découpage de l'artiste qui emploie des cases de la largeur de la bande mais avec des inclinaisons en fonction de la domination de l'un ou l'autre des combattants - le procédé n'est pas révolutionnaire mais, bien exploité, toujours efficient.

Reis réussit à bien traduire des effets qui semblent simples mais s'avèrent souvent périlleux à rendre visuellement, comme la chute d'une moto, ou une raclée visant à mettre K.O. son adversaire (découpée en un "gaufrier", là encore une idée simple mais inspirée). La colorisation mange volontairement l'encrage pour souligner le réalisme voulu par l'artiste (qui assume toute la partie graphique) sans que cela soit dérangeant - c'est voulu et dosé.

Le troisième épisode devrait logiquement confirmer cette ascension qualitative du titre. De quoi regretter que, finalement, tout cela ne dure que cinq numéros...

lundi 10 décembre 2018

WINTER SOLDIER #1, de Kyle Higgins et Rod Reis


Initialement annoncé comme une série illimitée, cette relance de Winter Soldier (après les runs d'Ed Brubaker et Jason Latour) est finalement publiée comme une mini en cinq parties. Peut-être que si les lecteurs répondent présents, le projet de Kyle Higgins et Rod Reis changera de dimension. Et en profitera pour corriger quelques énormités...


Chicago, Illinois. L'agent de police Arthur Hayes est impliqué dans une sale affaire montée par deux de ses collègues. Une fois chez lui, il trouve le Soldat de l'Hiver avec qui il est entré en contact pour le sortir de ce pétrin.


Mais ses deux collègues le surprennent en train de fuir et Bucky doit les écarter, s'apercevant au passage que l'un des flics ripous a des super-pouvoirs. Malgré tout, la mission est accomplie pour Bucky Barnes.


Shelbyville, Indiana. Bucky fait réparer son bras mécanique par Tony Stark à qui il explique ce qu'il fait avec Sharon Carter : il s'agit de tirer d'un mauvais pas des individus en leur fournissant une nouvelle vie - une identité, un travail, un logement.


Mais pour le Soldat de l'Hiver, cela est surtout un moyen de se racheter des années où il a été manipulé par les soviétiques comme tueur et ce, même s'il a été amnistié depuis par le gouvernement américain.


Bucky se rend dans le Wisconsin rendre visite à Terry, qu'il a justement aidé. Mais celui-ci a commis l'erreur de contacter sa fiancée, Amy, de sa nouvell situation. Une fusillade éclate dans le bar et Bucky, blessé, est alors menacé par un jeune garçon vêtu de son ancien costume...

En 2012, Ed Brubaker, qui achevait son run de Captain America, gagnait le droit de développer une série consacrée au Winter Soldier, sa re-création de Bucky Barnes. Malgré des épisodes de qualité, le succès ne fut pas au rendez-vous et le scénariste n'allait plus tarder à plier bagages pour se consacrer uniquement à ses creator-owned chez Image (Fatale, Killed or be killed, Velvet...). Jason Latour reprit le flambeau le temps d'un arc puis le titre fut annulé.

Bucky a connu depuis une traversée du désert, n'apparaissant qu'ici ou là, mais sans plus avoir de série. Le vent tourna lors du (pourtant lamentable) event Secret Empire où les personnage gagna une amnestie pour ses crimes passés en affrontant l'Hydra.

Mais depuis que C.B. Cebulski a pris du galon chez Marvel, la prudence est de mise pour relancer des personnages comme Bucky : soit on leur accorde une chance via des comics digitaux, soit via des mini-séries. C'est cette dernière option qui a été choisie pour Winter Soldier.

Kyle Higgins a trouvé un job original pour le héros : il assure une sorte de protection des témoins en permettant à des civils dans une très mauvaise passe de refaire leur vie, sous un faux nom, avec un travail et un logement ailleurs. C'est aussi une manière de se racheter pour ses propres fautes : Bucky Barnes a eu droit à une seconde chance et en fournit une à d'autres.

Ce n'est pas franchement palpitant, en tout cas pour l'instant, mais en délocalisant l'action (on voyage entre l'Illinois, l'Indiana et le Wisconsin) et en sortant de la routine héros-vilain, la proposition est louable. Le problème est ailleurs.

Car Higgins base Bucky (et Sharon Carter, qui le soutient) dans un coin de l'Indiana où tout le monde le connaît (il y a grandi). Pas l'idéal pour un type qui doit faire profil bas pour son job. Par ailleurs, le Soldat de l'Hiver continue d'arborer son bras mécanique, qui plus est avec son étoile rouge soviétique sur l'épaule. Ne serait-il pas plus judicieux de cacher cette appendice voyant et d'effacer ce tatouage ?

La fin est convenue au possible puisque, évidemment, un des "clients" de Bucky finit par commettre l'erreur d'avertir un de ses proches de sa situation, ce qui provoque un gros souci. La fusillade qui s'ensuit (et qui coûte la vie au bonhomme) aboutit à l'apparition d'un tueur à l'apparence troublante, ce qui rattrape un peu le coup.

Pour mettre cela en image, Marvel a fait appel à Rod Reis, un dessinateur qui aimerait sans doute un bon succès pour se faire un nom. Il lui faudra bien ça pour faire oublier que son style évoque fortement celui de Phil Noto, avec un (très léger) zeste de Bill Sienkiewicz.

Comme ses glorieux modèles, Reis assume dessin, encrage et colorisation. Le résultat n'est pas déplaisant mais souffre des comparaisons et manque de dynamisme dans les scènes d'action, ce qui est embêtant pour une série de ce genre.

Malgré tout, Higgins et Reis savent placer quelques élements-clés pour le lecteur qui connaîtrait mal le héros, en résumant ses faits d'armes (sidekick de Captain America, Winter Soldier, remplaçant de Captain America) et traumas attachés. C'est efficace.

Ce projet est donc prometteur, bien que maladroit sur certains points. Bucky a-t-il le potentiel pour être la vedette d'une série régulière ? Les auteurs ont quatre épisodes pour le prouver.