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mardi 9 juin 2020

CATWOMAN 80 TH ANNIVERSARY 100-PAGE SPECTACULAR


Comme je l'avais dit dans le post que j'avais consacré à l'anniversaire de Dr. Fate, beaucoup de personnages iconiques de DC Comics fêtent ces temps-ci leurs quatre-vingts ans. C'est au tour de Catwoman d'être honorée et l'éditeur n'a pas fait les choses à moitié avec ce recueil de cent pages, où quelques-uns des meilleurs auteurs/artistes sont venus témoigner de leur affection pour Selina Kyle. On peut même dire que c'est un quasi sans faute.


Les festivités commencent bien avec le duo Paul Dini-Emanuela Lupacchino qui voit Catwoman affronter un taxidermiste qui souhaiterait en faire son plus beau trophée. Un récit dynamique et bien illustré de la part du scénariste des Gotham City Sirens (série où Selina Kyle partageait l'affiche avec Poison Ivy et Harley Quinn), joliment mis en images.


On monte d'un cran avec Ann Nocenti qui oppose Catwoman à un vigile désireux de devenir le complice de la belle cambrioleuse avant de la menacer de la dénoncer quand elle refuse. Encore une fois, prime à l'action, et grâce au dessin merveilleux de Robson Rocha, qui représente la féline dans sa tenue de cuir du film Batman, le défi de Tim Burton, on est aux anges.


Helena est la première pépite de la collection. Tom King et Mikel Janin, l'équipe de Batman, ne pouvait pas ne pas être au rendez-vous et leurs pages préfigurent sans doute le programme de la maxi-série Batman/Catwoman (qui sera elle illustrée par Clay Mann), en se projetant dans le futur, quand Selina Kyle devient mère. Bien entendu le choix du prénom de la future fille de Batman va faire phosphorer les fans puisque Helena renvoie à Helena Bertinelli, alias Huntress... C'est malin et superbe visuellement.


Jeff Parker et Jonathan Case évoluent en territoire familier an animant la version de Catwoman issue de la série télé Batman des années 60, quand la sublime Julie Newmar lui prêtait ses traits (et ses formes). Leur nouvelle est amusante, complètement farfelue et très colorée.


Liam Sharp est nettement plus concis avec ces trois pages où confrontée au gardien d'une banque qui l'a surpris en flagrant délit dans la salle des coffres, Catwoman fait preuve d'imagination pour qu'il la laisse filer. C'est sympathique mais sans plus. Graphiquement, il faut être plus client du style de Sharp que je ne le suis pour apprécier.


Le chapitre qui suit est le plus déroutant du lot car Mindy Newell revient sur l'enfance de Selina Kyle, confiée à une rescapée des camps nazis, pour laquelle elle dérobe, des années plus tard une mezuzah dans des circonstances bien tristes. L'histoire doit surtout à Lee Garbett au dessin, qui situe tout ça dans le contexte de Batman : Year One (donc avec Selina en prostituée aux cheveux courts). Malheureusement, l'émotion manque terriblement au script.


L'effort conjugé de Chuck Dixon et Kelley Jones est le plus dispensable du lot. Catwoman doit faire face à Clayface alors qu'ils se disputent une émeraude dans un cargo. Rien de ce qui est dit là n'a d'intérêt et les dessins sont particulièrement moches.


En revanche, le segment écrit par Will Pfeiffer est une merveille d'nventivité, avec un dénouement jubilatoire : Selina Kyle est invitée à une comic-con sans comprendre ce qui s'y déroule (elle signe des autographes à côté de Bruce Wayne et du Joker, s'étonne du piteux état d'un fan dont tout le monde se fiche, répond aux questions embarrassantes de fans...). C'est aussi le plaisir de revoir Pia Guerra dessiner qui emballe (l'artiste a mis sa carrière entre parenthèses depuis le début de la mandature Trump dont elle est une farouche opposante) : ses planches sont superbes comme sa Selina.


Avant-dernier épisode de cette anthologie, Addicted to trouble présente la prochaine équipe créative de la série consacrée à Catwoman. Et c'est une excellente nouvelle car, après le run raté de Joelle Jones, ce sont Ram V (scénario) et Fernando Blanco (dessin) qui prendront le relais. Leurs pages ici sont donc une sorte de prologue au #25 qui paraîtra en Septembre et qui met en scène le retour de Selina et Maggie Kyle à Gotham. Le résultat est très prometteur.


Enfin, cerise sur le gâteau : Ed Brubaker et Cameron Stewart, qui ont marqué au fer rouge la carrière de Catwoman au début des années 2000, ont accepté de se réunir pour l'anniversaire en produisant une histoire inédite. Tout est là, intacte, magique : Holly Robinson, Slam Bradley, de l'action à gogo, une narration extraordinaire, des dessins sompteux. Sachant que Ram V a cité leur run comme sa référence, cela donne encore plus envie de relire Catwoman à la rentrée. Et de retrouver, qui sait, un jour, Brubaker et Stewart sur un projet commun.

Comme vous pouvez le constater, j'ai été comblé par ce numéro spécial, dont les menues faiblesses ne pèsent pas lourd dans la balance. DC fait un beau cadeau aux fans de Selina. Et en prime vous avez droit à quelques pin-ups ravissantes (voir ci-dessous) :

Babs Tarr
Ty Templeton
Steve Rude
Tula Lotay
Tim Sale
Jim Balent
Jae Lee

lundi 15 juillet 2019

TOO OLD TO DIE YOUNG (Amazon Prime)


Comme le définit lui-même son co-créateur et réalisateur, Nicolas Winding Refn, Too Old to Die Young n'est pas une série mais "un film de treize heures en dix épisodes". Toute la démesure du projet tient dans ce programme produit et diffusé par Amazon Prime. C'est surtout une expérience rare, extrême, sensorielle, qui repousse les limites du média et s'impose comme une oeuvre à part. Un chef d'oeuvre.

Martin Jones (Miles Teller)

(Le Diable) - Jeune agent du LAPD, Martin Jones fait équipe en patrouille de nuit avec Larry, un collègue ripou comme lui. Tandis qu'il répond à un appel de sa maîtresse, Amanda, il est abattu par un jeune mexicain, Jesus Rojas, qui s'enfuit avant que Martin ne puisse l'arrêter. Après avoir fait sa déposition, il rencontre Damian, un malfrat à qui Larry servait d'homme de main et dont il va devoir prendre la place pour éponger ses dettes. En échange, Martin obtient l'identité du tueur. Enfin, il est présenté à Theo, la père de sa copine, Janey, une adolescente de dix-sept ans prise en charge sur une scène de crime. Amanda balance Martin aux mexicains car il refuse de lui verser l'argent de Larry mais la jeune femme est exécutée par Damian ensuite.

Jesus Rojas (Augusto Aguilera)

(Les Amants) - Jesus Rojas a trouvé refuge au Mexique aux côtés de son oncle, chef d'un cartel, Don Ricardo. Son fils, Miguel, convoite son trône mais doit composer avec sa soeur adoptive, Yaritza. Le caïd a conclu une trève avec le capitaine Cortez de la police locale en échange d'une part des bénéfices sur la vente de drogue et de prostituées. Yaritza poursuit son propre agenda en libérant secrètement des filles sous la coupe de Miguel et en exécutant ses hommes ou ses clients. Don Ricardo décède et Miguel déterre la hache de guerre en capturant toute la brigade de Cortez et le capitaine. Jesus, pour prouver sa loyauté, les abat tous.

Viggo Larsen (John Hawkes)

(L'Ermite) - Diana DeYoung exerce, en dehors de son travail d'assistante du procureur, des activités de guérisseuse. Elle a aainsi rencontré Viggo Larsen, ex-agent du FBI, dont elle a fait son tueur contre des violeurs et des pédophiles que son bureau poursuit. Martin, muté à la brigade criminelle, enquête sur un de ces meurtres et découvre que la victime a été auditionnée par Diana. Il la suit jusqu'à ce qu'elle retrouve Viggo puis il prend ce dernier en filature et l'aborde. Mais au lieu de l'arrêter, il lui propose de devenir partenaire.

Janey (Nell Tiger Free)

(La Tour) - Janey est acceptée dans les plus prestigieuses universités mais son père lui offre de travailler à ses côtés sur le marché de l'art. Martin, pendant ce temps, se partage entre ses enquêtes pour la criminelle et ses contrats pour Damian. L'un d'eux porte sur un homme qui doit huit milles dollars. Martin l'épargne à condition qu'il rembourse cette somme à Damian. L'affaire arrangée, Martin obtient de Damian qu'il lui donne à tuer de vraies raclures et il est envoyé en mission à Albuquerque.

Martin

(Le Fou) - Au Nouveau-Mexique, Martin suit deux frères pornographes spécialisés dans les films de viol. Il aborde Steve et Rob Crockett dans un bar en compagnie d'actrices. Steve lui propose de tourner dans une scène et l'emmène dans ses studios. Martin l'abat puis cherche Rob - en vain. Mais au moment de repartir, Rob et son homme de main, Little Billy, le prennent en chasse. Une longue course-poursuite les conduit jusqu'au désert où Martin tue Little Billy et blesse Rob qui avoue avoir enterré une fille vivante. Ils vont la libérer. Martin abat Rob mais la fille le poignarde au flanc en s'échappant.

Yaritza (Cristina Rodlo)

(La Grande Prêtresse de la Mort) - Après un an passé au Mexique, Jesus est renvoyé en Amérique par Miguel qui l'a marié à Yaritza afin de développer le cartel. Ils s'installent dans la maison luxueuse de Magdalena, la défunte mère de Jesus, et y reçoivent Alfonso, qui gère les affaires courantes de ce côté de la frontière. Il est chargé de tuer Damian, leur concurrent sur le marché des prostituées et de la drogue. Mais, en passant par plusieurs intermédiaires incompétents, la mission dérape et Alfonso doit rendre des comptes. Damian demande à Martin de se renseigner sur qui veut le voir mort. Yaritza rencontre Janey à une fête donnée par un ami de Jesus et entend parler de Martin, en congé depuis sa blessure au Nouveau-Mexique.

Damian (Babs Olusanmokun)

(Le Magicien) - Janey fête ses dix-huit ans. Le lendemain matin, Martin est menacé par Theo qui a enquêté sur son passé de flic ripou. Martin tue Theo et appelle Viggo pour l'aider à se débarrasser du corps, avant de lui avouer de qui il s'agissait. Puis ils se rendent chez Damian : le repaire a été le théâtre d'un vrai massacre. Damian est prisonnier de Jesus à qui il révèle que Martin a tué sa mère (et non Larry) en échange d'une mort rapide.

 Martin

(Le Pendu) - Janey signale la disparition de son père à la police au même moment où Martin donne sa démission à la brigade criminelle pour se consacrer exclusivement à ses missions pour Diana avec Viggo. Celui-ci est mourant et a dû le laisser abattre seul leur dernière cible avant d'être ramené chez lui. Martin retrouve Janey et la réconforte en se promenant sur la plage. Alfonso et un de ses sbires tuent la jeune femme et enlève Martin qui est livré à Jesus. Celui-ci le torture durant trois jours avant de l'achever.

 Diana DeYoung (Jena Malone)

(L'Impératrice) - Diane, sujette à des visions violentes, devine la mort de Martin. La mère de Viggo, atteinte d'Alzheimer, meurt et il veut tuer pour conjurer la douleur. Diana l'envoie dans un campement de mobil'homes où résident plusieurs violeurs et pédophiles avec son accord pour les effacer de la surface de la Terre. Yaritza et Jesus entretiennent une vie sexuelle hantée par le souvenir de la liaison incestueuse de Jesus et sa mère. Puis Jesus arbitre les affaires du cartel en autorisant plus de meurtres contre leurs concurrents. Il confie aussi à Alfonso la mission de trouver la Grande Prêtresse de la Mort, qui continue à s'en prendre aux clients de leurs prostituées et à leurs souteneurs, et de l'exécuter. Viggo extermine tous les habitants des mobil'homes et retrouve Diana qui lui annonce l'arrivée prochaine d'une nouvelle partenaire, encore inconnue.

La Grande Prêtresse de la Mort

(Le Monde) - Diana est seule chez elle : elle se fait porter pâle pour le boulot. Après s'être masturbée à l'aide d'un programme de réalité virtuelle, elle danse dans sa luxueuse villa puis monologue sur le déclin de l'Amérique et sa renaissance future. Yaritza entre dans l'hôtel de passe de Jaime avec qui elle boit de la téquila. A sa demande, une prostituée lui interprète la chanson créée pour la Grande Prêtresse de la Mort. Le titre fini, Yaritza tue les sbires de Jaime et ce dernier à qui il explique être la graine de destruction qui purgera ce monde du mal dont il faisait partie.

Too Old to Die Young est un objet fascinant et monstrueux : treize heures de programme en dix épisodes, chaque épisode durant une heure (mais le plus souvent une heure et demie. Seul le dernier se distingue avec trente-cinq petites minutes), une intrigue s'étalant sur un an, six personnages principaux, un entrelac dhistoires qui finit par former une fresque baroque rouge sang et bleue nuit. Il n'est pas exagéré de penser à un opéra pour désigner cette oeuvre.

Nul autre que Nicolas Winding Refn, le cinéaste déjà fou de Drive, Only God Forgives et The Neon Demon (pour ne citer que ses films américains), ne pouvait accoucher d'un tel matériau. NWR (comme il signe lui-même ses oeuvres) est un type arrogant, égocentrique, qui l'assume, ses ambitions sont énormes, sa seule limite est le ciel. Il se moque de la critique, s'amusant même des attaques dont il fait l'objet (au sujet de la violence de ses histoires, du manièrisme de son style, de ses plans interminables, du mutisme poseur de ses héros). C'est le type qu'on adore détester.

Mais il n'empêche, quel talent ! Quel culot ! Refn nous fait renouer avec la démesure des Coppola, Scorses, De Palma dans les années 70, tout en se réclamant des giallo italiens et autres séries B ou Z, de tout de cinéma-bis - qu'il ne cite pas comme Tarantino en lui faisant la révérence mais en le remodelant comme un vidéo clip tapageur, une pub racoleuse. NWF, c'est ça d'abord : un fabuleux garnement qui vous a à l'usure ou vous laisse sur le bas-côté, mais qui ne laisse jamais indifférent, dont, dès la première image de la première scène, on sait que c'est lui et qu'il va pousser le bouchon trop loin.

Tout cela nécessite de ses collaborateurs comme de ses (télé)spectateurs un investissement total. Le co-créateur et co-scénariste de la série l'a appris à ses dépens, même si Ed Brubaker se dit très fier du résultat - et d'avoir survécu à un tournage marathon de dix mois (!), entre Novembre 2017 et Août 2018 (même s'il a jeté l'éponge finalement au milieu du neuvième épisode, remplacé par Halley Wegryn Gross). Idem pour le chef opérateur Darius Khondji, essoré, et suppléé par Diego Garcia. Refn est un auteur total qui réclame une disponibilité de chaque instant, réécrivant le script sans fin, multipliant les prises, composant les plans comme des tableaux.

Le jeu en vaut la chandelle - pour qui s'y abandonne. On peut être exaspéré par les tics de RWF : ses travellings latéraux, ses longs silences, ses éclairages au néon, ses flous artistiques, l'interprétation marmoréenne de ses acteurs, son récit tortueux où les pires déviances caractérisent les personnages (incestes, détournement de mineurs, hyper-violence, maladie, shamanisme, vaudou, etc). On est parfois à la limite mais ce n'est pas forcément gratuit : par exemple, le père de Janey, cocaïnomane, explique à Martin que si ce n'était pas sa fille, il la baiserait volontiers. Des paroles prononcées par Donald Trump à propos d'Ivanka !

Refn montre une Amérique déglinguée, au bord du gouffre, peut-être déjà dans les abîmes. On y croise des noirs, des latinos, des néo-nazis, des flics pourris, des fils qui désirent leurs mères, des pères qui veulent posséder leurs filles, des procureurs qui donnent à d'anciens agents du FBI des cibles à abattre. C'est d'une noirceur terrifiante, mais surtout parce qu'au fond, ça n'a rien de si fantaisiste. Diana, dans le dernier épisode, se fend d'un long monologue (sans interlocuteur) où elle évoque la suite : des camps de concentrations, un peuple dégénéré, un déclin irréversible, un monde à sa perte. Des cendres de l'apocalypse seulement pourra renaître la civilisation - si ses survivants ont compris leurs erreurs.

TOTDY est une réflexion puissante sur l'image aussi : toute la série est garnie de miroirs, de rétroviseurs, de regards échangés en silence, de hors champs cauchemardesques (comme les jours de torture subie par Martin), d'arrières-plans flous, de mises au point étranges, de plans-séquences balayant l'espace dans toute sa largeur. Il fait souvent sombre, nuit, dans ce récit dédalesque, mais la lumière du jour est aveuglante, cruelle, ou froide, terminale. Pratiquement tous les protagonistes ont leur double : Martin et Jesus, Yaritza et Janey, Diana et Viggo - autant de frères ennemis, de femmes sacrifiées, de redresseurs de torts inassouvis. Quand ils se rencontrent, la mort rôde, elle est partout : Refn ne fait pas de cadeau - comme le chauffeur anonyme de Drive ou la mannequin de The Neon Demon, Martin ne survivra pas. Et malgré ses affreux défauts, on trouve sa mort injuste car il n'a eu aucune chance contre son bourreau - tout comme ses cibles n'avaient aucune chance face à lui.

L'écriture envoûtante, la réalisation incroyablement intense, devaient être supportées par un casting très solide et NWF a choisi de mélanger les sensibilités. Il a confié le rôle principal à Miles Teller, la révélation de Whiplash et The Spectacular Now, dont le charisme et la gueule (un mix étonnant entre Elvis, Mitchum et Dean Martin) en font le digne successeur de Ryan Gosling dans le cinéma du danois. Face à lui, il filme Augusto Aguilera comme un pur fantasme homo, avec sa moue boudeuse, son corps imberbe et une froideur implacable. Nelle Tiger Free, découverte dans Game of Thrones, joue l'innocence contre l'usure mortifère de John Hawkes, impressionnant en tueur agonisant. Quant à Jena Malone, vue dans The Neon Demon, elle est épatante dans un rôle improbable auquel elle donne tout.

Mention spéciale aussi à William Baldwin, revenant tout à fait abominable en père dégoûtant. Et surtout il y a la révélation Cristina Rodlo, la justicière la plus sexy et glaciale que vous verrez de toute votre vie.

En étant mis en ligne d'un bloc au mois de Juin, Too Old to Die Young semble marquer naturellement l'année par son milieu : il y aura un avant et un après. Et sûrement au-delà de 2019.


dimanche 31 mai 2015

Critique 631 : VELVET, VOLUME 2 - THE SECRET LIVES OF DEAD MEN, de Ed Brubaker, Steve Epting et Elizabeth Breitweiser


VELVET : THE SECRET LIVES OF DEAD MEN rassemble les épisodes 6 à 10 de la série créée par Ed Brubaker (scénario) et Steve Epting (dessins), publiés en 2014-2015 par Image Comics.
* 
Le point sur la situation...

Velvet Templeton est la secrétaire particulière du directeur de l'agence de renseignements britannique ARC-7. Son existence bascule lorsque sa hiérarchie croit qu'elle a assassiné un des hommes du service. Elle prend alors la fuite pour mieux résoudre cette affaire et prouver son innocence. La secrétaire renoue alors avec sa vie antérieure au bureau, lorsqu'elle opérait elle-même sur le terrain, comme un des meilleurs agents... 
(Extrait de Velvet #6.
Textes de Ed Brubaker, dessins de Steve Epting.) 

Ses investigations en Europe ramènent Velvet Templeton en Angleterre où, pense-t-elle, ses anciens collègues et supérieurs ne penseront pas qu'elle aura l'audace de revenir. Elle grille volontairement sa couverture en sachant qu'elle a peu de temps pour mettre son plan à exécution. Pour cela elle a ciblé cinq suspects, cinq hommes hauts placés qui auraient pu organiser le piège dans lequel elle est tombée et pour lequel on l'accuse d'avoir tué un agent d'ARC-7 : le lieutenant directeur Simonson, le directeur Manning, le responsable du bureau de Paris Jean Bellanger, et le sénateur Hillerman.
Elle kidnappe Manning, celui en qui elle a le plus confiance, afin de pouvoir rentrer dans les locaux de l'agence, où elle pourra trouver l'endroit où est retenu un ancien responsable de l'organisation, Damian Lake.
Lake, qui croupit dans un asile depuis qu'il a assisté au meurtre de toute son unité, oriente les recherches de Velvet en citant un certain Pierre Duprey, tout en se gardant bien de ne pas lui dire tout ce qu'il sait afin qu'elle ne l'abandonne pas. Mais peut-elle faire confiance à cet homme qui a été lâché par les siens depuis 14 ans ?
Le premier volume de Velvet (Before the living end, contenant les épisodes 1 à 5) avait mis la barre très haut et j'attendais de lire la suite avec ce mélange d'appréhension et d'excitation que seules les grandes séries procurent. Inutile de faire durer le suspense : ce deuxième tome est encore meilleur que le précédent et comblera les fans (au choix ou tout ensemble) de Ed Brubaker, Steve Epting, et d'histoires d'espionnage.

Ed Brubaker sait vraiment comment raconter une intrigue accrocheuse. Dès que son héroïne, Velvet, touche à nouveau le sol anglais, la tension vous happe déjà et ne vous lâchera plus jusqu'au terme de ces cinq nouveaux chapitres (qui ne concluent cependant pas la série).

Depuis qu'il a quitté Marvel pour se consacrer entièrement à ses propres créations chez Image, Brubaker s'est fait remarquer avec deux séries où une femme tient le premier rôle (Fatale, dessiné par son complice Sean Phillips, qui s'est terminée après un grand succès ; et donc Velvet maintenant). Il ne s'agit pas d'héroïnes quelconques mais bien de personnages dotés d'un riche background, fortement caractérisés, plongées dans des histoires à la fois palpitantes et qui bouleversent leur situation.

Dans le cas de Velvet, c'est une fugitive d'un genre très spécial puisqu'on a à faire avec une sorte de double de Monepenny, la secrétaire de M, le chef de James Bond, dont on découvre qu'elle a été auparavant elle aussi une espionne de haut vol, et qui, à la défaveur d'un coup fourré, est accusée d'un meurtre qu'elle n'a pas commis. Elle va s'employer à prouver son innocence en devinant progressivement que le piège qu'on lui a tendue dissimule un complot bien plus vaste, au mobile incertain.

Dans ces cinq nouveaux épisodes, on voit Velvet revenir sur le "lieu du crime", une prise de risques assumée pour atteindre de nouveaux indices en tâchant de continuer à semer des espions lancés à ses trousses - des agents chargés de l'arrêter mais aussi des barbouzes haut placés soucieux de la neutraliser. Au fur et à mesure qu'on assiste à ses aventures, prenant des risques à la fois insensés et mesurés, usant de tactique et ne reculant jamais devant l'affrontement physique (où elle n'épargne pas ses adversaires), des flash-backs nous révèlent encore des pans de son passé ou de celui d'autres personnages qu'elle croise (en particulier celui de Damian Lake, qui joue un rôle déterminant dans le récit).

Brubaker sait, comme peu d'auteurs, alterner scènes intimistes, introspectives, et d'actions, mouvementées, ce qui confère à son scénario un rythme implacable. Dans le second cas, on a droit au retour de Velvet dans les bureaux d'ARC-7, le kidnapping du directeur Manning, puis une course-poursuite spectaculaire sur le toit d'un train traversant les Alpes (un classique du genre mené avec maestria).

L'auteur sait parfaitement ménager l'équilibre entre ses protagonistes et l'intrigue, les dialogues et la baston, jusqu'au climax final qui sait être à la fois terriblement frustrant et diaboliquement renversant. Une vraie leçon d'écriture d'un thriller par un scénariste qui connaît ses références mais a su les digérer pour produire une oeuvre évocatrice et originale. 

Brubaker évite aussi brillamment l'écueil dans lequel bon nombres de récits d'espionnage autour de la guerre froide sombre en veillant à toujours rester dans une narration fluide. Il a bien recourt à des débuts de chapitres dont on découvre la clé au bout de quelques pages, mais cela participe plus au plaisir de la lecture qu'à l'embrouiller. Dans ce monde où chacun joue un rôle et même deux, où la vérité et le mensonge se distinguent à peine, où le lecteur se demande comme Velvet qui est derrière ces manigances et pourquoi en est-elle la victime, rien n'est jamais confus. L'héroïne est le vrai compas moral de l'aventure, nous prenons fait et cause pour elle et partageons ses émotions avec intensité. 

Ce qui rend aussi ce volume encore supérieur au premier, c'est la manière dont Brubaker a su développer les seconds rôles, préciser les perspectives de l'histoire avec eux. Il introduit avec une habileté jubilatoire Colt (visiblement inspiré par Steve McQueen) et surtout Roberts (qui, humilié par Velvet, tient encore plus à la coincer, sans cesser de se poser des questions sur son cas - ça lui coûtera cher...). Ainsi on dépasse le simple cadre de la traque pour atteindre un récit plus humain, avec des personnages aux motivations complexes, doutant naturellement. Ces points de vue supplémentaires ajoutent à la fois de la variété et conservent de la vigueur au récit. Nous aussi devinons que quelque chose de plus grand, plus trouble, est en marche - mais en restant suggéré, cela est encore meilleur, sollicitant l'imagination du lecteur. 

Déjà avec le volume 1, nous savions qu'une large part de la réussite artistique et commerciale de la série revenait aussi à l'équipe graphique formée par le dessinateur-encreur Steve Epting et la coloriste Elizabeth Breitweiser.

Le travail d'Epting a toujours été d'une grande qualité (même si, à la fin de son séjour chez Marvel, engagé sur des titres écrits par le pompeux Jonathan Hickman, il n'était plus aussi inspiré). Avec Velvet, on assiste réellement à sa renaissance, visiblement habité par cette histoire, son héroïne, et dopé par la liberté que lui accorde le statut d'une création chez Image (où il n'est plus soumis aux deadlines mensuelles). Le résultat, ce sont des planches absolument somptueuses, certainement les plus belles, mais aussi les mieux découpées, composées, de sa carrière.

La qualité dans les détails, les ambiances, les expressions est saisissante et on s'arrête volontiers sur certains plans, plusieurs pages pour les admirer, les décortiquer. Le réalisme élégant, influencé par l'esthétique du film noir si cher à Brubaker, est magnifiquement retranscrit, sans jamais que cela ne tombe dans la préciosité. Au contraire, on a là des personnages aux attitudes authentiques, à des décors toujours bien campés, à des jeux d'ombres et de lumières toujours judicieux.

La superbe de ces planches est soulignée par la colorisation extraordinaire d'Elizabeth Breitweiser (la meilleure à ce poste, avec Jordie Bellaire). Son emploi d'une palette où les teintes sombres dominent est magistrale, d'une subtilité bluffante : elle accomplit l'équivalent de ce qu'un grand chef opérateur au cinéma ferait, comme en témoignent sa façon d'éclairer l'intérieur d'un wagon-restaurant, une route de campagne sous la pluie, la froideur métallisée des bureaux de l'agence, le crépuscule londonien, les ténèbres d'une forêt française... On pourrait citer toutes les pages, lister toutes les séquences ainsi tellement c'est impressionnant. 

Alors que Brubaker est actuellement aussi à la rédaction d'un nouveau titre à succès chez Image (The Fade Out, encore illustré par Phillips), jamais il n'a paru aussi à son avantage, aussi maître de son art qu'avec Velvet. Il vit son âge d'or et, accompagné par un Steve Epting magistral, il est bien parti pour nous régaler encore un moment.

Vous savez donc quoi faire si vous voulez vraiment lire une série d'exception, une de ces bandes dessinées aux allures de classiques instantanés. Velvet : The Secret Lives of Dead Men est non seulement la digne suite de Before the living end mais un des meilleurs thrillers que les comics US nous ont proposés.

mardi 9 décembre 2014

Critique 539 : VELVET, VOLUME 1 - BEFORE THE LIVING END, de Ed Brubaker, Steve Epting et Elizabeth Breitweiser


VELVET : BEFORE THE LIVING END rassemble les épisodes 1 à 5 de la série créée par Ed Brubaker (scénario) et Steve Epting (dessins), publiés en 2013-14 par Image Comics.
*
(Extrait de Velvet #1.
Textes de Ed Brubaker, dessins de Steve Epting, couleurs de
Bettie Breitweiser.)

En 1973, à Paris, l'agent secret Jefferson Keller, matricule X-14, abat deux hommes dans un restaurant et prend la fuite. Mais il est à son tour exécuté lorsqu'il regagne sa voiture par un tueur dont on ne voit pas le visage.
L'agence pour laquelle travaillait Keller, l'ARC-7, basée à Londres, est en émoi : son chef, Manning, convoque une réunio de crise et lance une enquête pour identifier l'assassin. Le sergent Roberts, des affaires internes, est chargé d'interroger tout le personnel qui a été en relation avec l'agent X-14, dont la secrétaire Velvet Templeton.
Cette femme a elle-même été sur le terrain durant les années 50 mais cela, peu de gens le savent, tout comme la raison pour laquelle elle n'opère plus depuis 18 ans. Elle a été, comme d'autres employées de l'agence, la maîtresse de Keller, et quand Colt, un collègue, oriente les recherches contre un ancien de la maison, Frank Lancaster, Velvet soupçonne que cette affaire est encore plus louche.
Elle décide de mener ses propres investigations mais lorsqu'elle découvre, chez lui, Lancaster tué et qu'elle est surprise par Roberts, elle n'a d'autre choix que de fuir. Désormais désignée comme la coupable, Velvet fait appel à un ami, Burke, pour quitter l'Angleterre et creuser son unique piste liée à une bizarrerie dans la dernière note de frais de Keller. De Vienne à Monaco en passant par Belgrade, la secrétaire n'est pas au bout de ses surprises....

C'est peu de dire qu'on lit ce premier tome avec gourmandise quand on connaît la qualité des collaborations antérieures de son scénariste, Ed Brubaker, et de son dessinateur, Steve Epting, puisque ces deux-là étaient à l'origine de l'excellente reprise de Captain America chez Marvel en 2005.
Puis, voilà deux ans, Brubaker a décidé de s'investir complètement dans ses propres créations et il a signé chez Image Comics, y rapatriant son titre fétiche (Criminal, avec Sean Phillips) et en lançant de nouveaux (Fatale puis Fade Out, toujours avec Phillips) puis Velvet (avec Epting). Détail remarquable : il s'agit à chaque fois de séries avec une héroïne. Mais pour le reste, l'auteur y développe des intrigues dans son genre de prédilection, la série noire teintée d'espionnage (avec du fantastique pour Fatale).
Velvet a été conçu pour Steve Epting qui a donc, à son tour (comme de nombreuses autres vedettes des "big two" -  Marvel et DC - , telles que Bryan Hitch, Mark Millar, Michael Lark, Greg Rucka, Brian K. Vaughan, Matt Fraction - et ce n'est certainement pas fini) choisi l'aventure de l'indépendance plutôt que le confort du "work for hire".

Ed Brubaker a trouvé l'idée de Velvet dans une vieille série télé anglaise, The Sandbaggers, dont les héros étaient déjà des espions, parmi lesquelles une secrétaire qui couvrait son patron en jouant les naïves alors qu'elle avait à l'évidence une parfaite connaissance des usages du métier. On pense aussi à ce qu'aurait donné un titre mettant en scène Moneypenny, la secrétaire avec laquelle flirte régulièrement James Bond avant d'entrer dans le bureau de M, et qui cacherait en fait une espionne aguerrie reconvertie en assistante bien sage.

Ces références nostalgiques expliquent peut-être le choix du scénariste de situer l'action de son intrigue en 1973, en la ponctuant de flash-backs dans les années 50 et 60, des époques où la technologie n'égalaient pas celle d'aujourd'hui, ce qui impactait complètement le métier d'espion, mais aussi où les rapports entre hommes et femmes n'étaient pas les mêmes qu'actuellement (les premiers dominant socialement les secondes).

En tout cas, tout ce qui concerne la reconstitution proprement dite, traduite visuellement, a fait l'objet de la part de Steve Epting d'un méticuleux effort (qui rappellera à ses fans et instruira les autres que l'artiste a toujours soigné son ouvrage, qu'il s'agisse de récit de piraterie comme dans l'inachevé mais magnifique El Cazador, écrit par Chuck Dixon, ou Crux, avec encore Dixon puis Mark Waid, dans un registre futuriste). On notera avec quelle précision il représente Paris ou Monaco, en s'attachant aux véhicules locaux, aux décors choisis, aux costumes, ou comment il parvient à restituer l'ambiance de l'ex-bloc communiste lors des passages à Vienne et Belgrade. 

(Extrait de Velvet #3.)

Cette qualité graphique exceptionnelle, on la trouve tout au long des cinq épisodes de ce recueil, et elle permet de comprendre pourquoi la série connaît de fréquents retards car on n'obtient pas un tel résultat sans prendre du temps pour s'appliquer.
Admirez donc plutôt comment Epting dessine les vieux ordinateurs, habille d'un maillot de bain vintage son héroïne, représente le carnaval de Monaco : c'est somptueux et fait de Velvet une des plus belles bandes dessinées américaines actuelles. 

Epting est aussi un chef opérateur fabuleux, avec un sens des jeux d'ombres et de lumières tout à fait unique, capable de capter une ambiance avec génie. Il est, cette fois, formidablement secondé par une coloriste qui sublime vraiment son dessin, en la personne d'Elizabeth Breitweiser (l'épouse du dessinateur Mitch Breitweiser par ailleurs), qu'il faut mentionner comme une des trois auteurs à part entière de cette série tellement sa contribution est essentielle. Les nuances qu'elle apporte aux images, la palette subtile qu'elle utilise, sont à tomber à la renverse. Jamais elle ne noie le trait d'Epting sous des effets chromatiques, au contraire elle en souligne les textures, elle en affine les détails, et quand les arrière-plans sont vides (rarement), elle les traite de manière là encore à en optimiser l'effet de la scène : le lecteur est immergé dans l'action, jamais distrait par des artifices visuels tape-à-l'oeil ou trompé par une impression de photo-réalisme. Il s'agit d'une visualisation très stylisée et élégante, qui a su digérer ses influences cinématographiques pour les intégrer au langage esthétique propre de la bande dessinée.  

Steve Epting aborde les personnages d'une manière naturaliste, il veille à les animer de façon crédible, même si le scénario s'autorise des fantaisies propres au récit de ce type. Depuis que son style a atteint sa maturité (en fait depuis qu'il s'encre lui-même, pour avoir le contrôle total de ses images), Epting a intégré le meilleur des dessinateurs sur lesquels il a pris exemple, comme, en premier lieu, John Bellamy et Jim Holdaway ou Jim Steranko (ceux-ci sont explicitement cités dans une histoire comme Velvet, avec une héroïne évoquant Modesty Blaise ou Nick Fury, agent of SHIELD).
Dans les séquences calmes, l'art d'Epting est un régal pour les yeux, avec ses clairs-obscurs raffinés et intenses. Lors des scènes d'action, sa science du découpage combinée à sa maîtrise des atmosphères fait des merveilles, avec des cadres rarement excentriques mais dynamiques (par exemple, quand Velvet échappe à Roberts en se défenestrant depuis l'appartement de Lancaster, ou lors de la poursuite en voiture dans les rues de Londres ensuite). Les pages n'excèdent presque jamais quatre à cinq plans, et les splash-pages arrivent toujours à bon escient, produisant une narration fluide, rapide, tout en en donnant au lecteur de quoi contempler un bon moment chaque élément de chaque case. 
(Extrait de Velvet #5.)

Si j'insiste sur le visuel de la série, c'est aussi parce qu'il est parfaitement cohérent avec le propos de Ed Brubaker, qui possède la même efficacité virtuose pour manier les conventions du genre dans lequel il inscrit son histoire.
Au début, on peut presque sourire de le voir aligner des clichés, des figures de style si habituelles chez lui (et en général dans le cinéma ou la littérature des années 60-70), avec ce personnage de secrétaire qui se révèle être une redoutable espionne, son enquête qui la conduit en Europe de l'Est et lui fait rencontrer une série de seconds rôles très typés (l'ancien du KGB, la femme d'un général, un vieux complice). L'environnement même dans lequel nous est présentée Velvet Templeton joue avec un folklore déjà vu à maintes reprises dans la BD, au cinéma, dans les romans, avec le chef paternaliste (Manning), l''interrogateur macho et fouineur (Roberts), l'ex-mari louche (Richard Donovan), le mentor charismatique (Lady Pauline).

Mais par la grâce de son seul talent, Brubaker réussit à dépasser ces références pour décrire des figures complexes, surprenantes,, séduisants, fascinants. En faisant de Velvet une femme dont on devine qu'elle a plus de 40 ans, il casse les codes en vigueur dans moults comics, où seuls des jeunettes ont le beau rôle. Et c'est d'autant plus magistral qu'en seulement cinq épisodes, il ne peut que dévoiler des bribes de son passé pour l'imposer comme une héroïne suffisamment captivante. 

Ensuite, le déroulement de l'intrigue est très efficace, même si c'est classique. Les thèmes du faux coupable, de la machination, les découvertes au fil des rencontres avec des personnages rencontrés par la victime, ne font pas peur à Brubaker qui s'en empare pour livrer un récit palpitant, mené sur un rythme soutenu, construit avec une aisance sidérante quand il s'agit de passer d'une époque ou d'un lieu à un(e) autre, en délivrant un flot important d'nformations, en veillant à ne jamais se contenter de seconds rôles grossièrement imaginés. 

Brubaker et Epting réussissent parfaitement leur réunion, d'abord en produisant une histoire compréhensible dans un registre où le lecteur peut très vite se sentir largué avec des agents doubles (et plus), des retours dans le passé, un complot qui n'en est qu'à ses débuts, et ensuite, en veillant à coordonner parfaitement leur vision du projet, narrativement et visuellement. 
Après une entrée en matière aussi jubilatoire, impossible de ne pas prendre rendez-vous pour la suite (le tome 2 est prévu pour fin Mars 2015). Les lecteurs de vf peuvent se procurer ce premier volume chez Delcourt.

jeudi 23 août 2012

Critique 346 : CATWOMAN, VOL. 4 - WILD RIDE, de Ed Brubaker, Cameron Stewart, Nick Derrington et Guy Davis


Catwoman, volume 4 : Wild Ride rassemble les épisodes Secret Files #1 et 20 à 24 de la série, écrits par Ed Brubaker, publiés par DC Comics en 2002-2003. Les dessins sont signés Cameron Stewart, avec des crayonnés de Nick Derington (pour le #22) et Guy Davis (pour les #23-24).
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- Slam Bradley : The McSweeney Case (Catwoman : Secret Files #1). Dessiné par Cameron Stewart. Selina Kyle tient compagnie à Slam Bradley lors d'une planque. Ils surprennent une bande de jeunes cambrioleurs dont fait partie Martin McSweeney que son père a chargé le détective de retrouver et de ramener dans le droit chemin...

- Wild Ride (Catwoman #20-24). Dessiné par Cameron Stewart (#20-21), avec Nick Derington (#22) et Guy Davis (#23-24). Après les épreuves subis lors de l'affrontement contre Black Mask (l'arc et l'album Relentless) et ses lendemains difficiles (l'arc No Easy way down, également dans l'album précédent), Selina a l'idée d'embarquer Holly pour une virée en voiture à travers le pays, histoire de se changer les idées, loin de Gotham.
Les deux amies s'arrêtent d'abord en pleine campagne, dans une ferme, où Selina s'était cachée avant son retour à Gotham. Ted Grant alias Wildcat, membre de la JSA, les y attend. Ayant entraîné Catwoman à ses débuts aux sports de combat et à l'acrobatie, il a accepté de former Holly.



Selina et Holly s'offrent un "road trip" en quatre étapes...



Où l'on découvre qui a entraîné Selina
(et va entraîner Holly)...

Selina fait l'escale suivante seule à Keystone City. Elle y croise Lenny Snart alias Captain Cold (un des adversaires de Flash) qui, en échange de renseignements sur une personne qu'elle cherche, lui demande un coup de main pour un cambriolage. Mais Catwoman, une fois informée, saura jouer un tour malicieux au malfrat.
Puis tandis qu'Holly et Selina reprennent la route et se trouvent involontairement mêlées à un braquage dans un restauroute, à Gotham, Batman aborde Slam Bradley pour avoir des nouvelles de Catwoman. La rivalité entre le privé et le justicier va corser la discussion de façon musclée...



Escale à Opal City : mais après qui
court Selina (sans le dire à Holly) ?

La ballade des deux filles les mène ensuite à Opal City, ville de Starman. Comme à New York où, une nuit avec Wildcat, Catwoman avait surpris de curieux ninjas égyptiens dans un temple caché, Selina est à nouveau prise à parti par ces curieux personnages qu'elle a visiblement dérangés et qui veuelent désormais la supprimer.
Enfin, à St-Roch, Holly découvre la surprise que lui réservait Selina et l'objet des investigations de celle-ci en retrouvant son frère aîné, Davey Robinson. Wildcat présente Catwoman à Hawkman et Hawkgirl, protecteurs de la ville, qui l'éclairent sur les assassins qui la traquent et leur mobile (un vieux contentieux sectaire à partir d'une divinité féline égytienne).
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Après les épisodes dramatiques du précédent recueil (Relentless), Ed Brubaker offre à son héroïne et sa meilleure amie comme aux lecteurs une échappée loin de Gotham. L'objectif est relancer la dynamique de la série sur un ton plus léger mais qui n'exclut pas quelques péripéties. De plus, Selina Kyle prend cette virée entre copines comme prétexte car elle a un agenda secret : la révèlation finale est doublement inattendue puisqu'il ne s'agit pas d'une affaire concernant directement l'héroïne et n'a rien d'extraordinaire.
En vérité, ce nouveau volume (le dernier regroupant des épisodes écrits par Brubaker, avant que DC ne collecte en albums le run de Will Pfeiffer à partir du #53 !) s'attache davantage à Selina et Holly qu'à Catwoman, qui ne fait que des apparitions comptées et pour pimenter le récit, à la manière d'apartés. Un subplot, avec ces étranges ninjas égyptiens, est tracé en parallèle et laissé en suspens à l'épisode 24, mais c'est clairement secondaire.
Ce choix narratif s'explique par une volonté évidente de contrebalancer la tonalité très noire des précédents épisodes, où le combat contre l'abominable Black Mask et ses conséquences éprouvantes étaient eux-mêmes l'aboutissement d'une intrigue démarré au volume 2 (Crooked little town). Mais c'est aussi une façon d'humaniser à nouveau Catwoman et d'ouvrir son univers en l'entraînant dans des villes emblématiques de l'univers DC.
Ainsi, à la campagne et New York, Selina renoue avec son mentor, Wildcat - ce qui, au passage, permet à Brubaker d'ironiser sur le nombre d'hommes plus âgés qu'elle côtoie (après Slam Bradley et Batman, ou même Stark dans le graphic novel de Darwyn Cooke, Selina's big score, qui fait partie de la continuité tout en se situant à la périphérie de la série).
Puis à Keystone, elle roule habilement Captain Cold lors d'un braquage mouvementé, merveilleusement conçu par le scénariste.
A Opal City, Holly suggèrera à son amie de proposer sa candidature pour intégrer la JSA maintenant qu'elle est dans le droit chemin - là encore, Brubaker souligne, malin, que la féline n'est pas encore assez angélique pour être une super-héroïne traditionnelle.
Enfin, à St-Roch, tandis qu'Holly retrouve son frère (celui que cherchait donc, à travers le pays, Selina), Catwoman en apprend plus sur ses nouveaux ennemis grâce à Hawkman.
En cinq chapitres, Brubaker a su efficacement élargir le réseau de Catwoman, nous raconter comment elle a pu devenir une athlète capable d'acrobaties dans le ciel de Gotham et de tenir tête à ses adversaires, souligner l'évolution positive de l'héroïne qui est acceptée par d'honnêtes héros (et devient même amie avec Hawkgirl).
Le naturel avec lequel il parvient à intégrer tout cela, la subtilité avec laquelle il campe des personnages féminins qui ne sont pas réduits à des caricatures, le soin avec lequel il traite les seconds rôles, font de cette Wild Ride une lecture plus modeste que Relentless mais très agrèable, rafraîchissante. Comme ses héroïnes, on en sort ragaillardi.
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Cameron Stewart reprend les commandes au dessin et livre des superbes planches, toujours aussi bien mises en scène, avec des personnages expressifs. Son trait simple, rond, à l'encrage ferme (appréciez particulièrement la manière dont il joue avec la lumière et les ombres, soutenu par la colorisation de Matt Hollingsworth), est un vrai régal.

Sur la fin, Stewart est épaulé par Nick Derington d'abord puis, surtout, Guy Davis qui lui ont fourni des layouts (des crayonnés légers) sur lesquels il a effectué les finitions (surtout à l'encrage, son point fort, sa formation de base). Il est intéressant de remarquer que les traits de Davis sont plus perceptibles que ceux de Derington, mais dans les deux cas, l'élégance du dessin reste intacte et la cohérence visuelle inaltérée.
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La fin du run de Brubaker n'a jamais été publié en albums, la série devra même composer avec un crossover de Batman (War games). Paul Gulacy deviendra l'artiste suivant, rompant avec la ligne esthétique du titre depuis les épisodes de Cooke.
Mais, en l'état, les 4 volumes disponibles forment un ensemble très consistant, suffisant (même si l'intrigue des égyptiens reste en suspens), servis par d'excellents dessinateurs et des intrigues fortes, une héroïne redéfinie magistralement.
Un run qu'a choisi (enfin !) de traduire Urban Comics et que les fans de DC (et de bons comics en général) ne devront pas rater en vf.

dimanche 19 août 2012

Critique 345 : CATWOMAN, VOL. 3 - RELENTLESS, de Ed Brubaker, Cameron Stewart et Javier Pulido


Catwoman, volume 3 : Relentless rassemble les épisodes Secret Files #1 et 12 à 19 de la série écrits par Ed Brubaker, publiés en 2002-2003 par DC Comics. Les dessins sont signés Cameron Stewart (Secret Files #1, et #12 à 16) et Javier Pulido (#17-19).
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Black Mask à l'oeuvre : un vilain tortionnaire
sui veut se venger de Catwoman...

- Secret Files #1 & Relentless (Catwoman #12-16). Dessiné par Cameron Stewart. Roman Sionis alias Black Mask, un malfrat défiguré par un incendie lors d'un combat contre Batman, s'est installé dans l'East End de Gotham pour en devenir le caïd. Son homme de main, Xavier Dylan, avait arrangé avec des policiers corrompus un échange de drogue contre des diamants, mais le deal a échoué à cause de Catwoman et Slam Bradley. Black Mask est déterminé à faire payer la voleuse-justicière en la faisant souffrir, elle et ses proches. 
Holly découvre les sentiments
que Slam éprouve pour Selina...

Pas plus que Selina Kyle, Slam Bradley ne devine qui leur en veut au point de détruire le centre communautaire qu'a fait bâtir Catwoman avec l'argent de la vente des diamants et l'aide de Bruce Wayne (Slam est d'ailleurs jaloux de l'alter ego de Batman qui flirte avec elle, et avoue ses sentiments à Holly Robinson, la meilleure amie de la féline). Maggie Kyle, la soeur de Selina, revient au même moment à Gotham City où son mari, Simon Burton, a été engagé sans le savoir par Xavier Dylan. Et Catwoman elle-même, en enquêtant sur une bande d'enfants voleurs, renoue avec une vieille amie, Sylvia Sinclair, également complice de Dylan...

L'origine du contentieux entre
Catwoman et Sylvia Sinclair...

L'entourage de Catwoman tombe sous les coups de Black Mask et ses complices les uns après les autres : Simon et Maggie sont enlevés, Slam blessé, Holly piégée cherchant Maggie. Selina comprend que son adversaire connaît son identité secrète et il n'y a qu'une personne ayant pu la lui révèler : Sylvia.





Réglements de comptes au Robbins Building...

Catwoman va donc aller défier Black Mask et Sylvia dans leur repaire. L'affrontement sera terrible et personne n'en sortira indemne...

- No Easy Way Down (Catwoman #17-19). Dessiné par Javier Pulido. Au lendemain de la bataille contre Black Mask et Sylvia Sinclair, tout le monde est sous le choc : Selina entame une liaison avec Slam mais sans certitude pour l'avenir ; Holly est traumatisée et refuse de se confier à Karon (sa girlfriend) qui craint de la voir se droguer à nouveau. Une affaire sur laquelle enquête Slam va mettre en évidence le malaise qui agite la bande et pousser chacun à faire des choix...

La romance de Selina et Slam fait écho à
la nouvelle affaire du détective...


Ce qui ne nous tue pas
nous rend-il vraiment plus fort ?
*
D'abord, il faut impérativement avoir lu Crooked Little Town (Catwoman, vol. 2) pour comprendre et apprécier Relentless. Ensuite, une fois terminé ce troisième recueil du run d'Ed Brubaker, on se rend à l'évidence que c'est sans doute le sommet de son travail sur la série (même s'il reste encore un tome, et des épisodes jamais compilés).
A la fin de l'arc précédent (Disguises), le scénariste révèlait qui était le nouveau caïd qui tirait les ficelles dans l'ombre de l'East end de Gotham City, le patron de Xavier Dylan : le terrifiant Black Mask. Si vous n'avez pas lu toutes les histoires de Batman (comme moi), une présentation des protagonistes au début de l'album vous informera qu'il s'agit d'un certain Roman Sionis, défiguré dans un incendie à la suite d'un combat contre la chauve-souris. Cette mutilation l'a rendu psychotique et il aime à torturer ses ennemis avant de les achever. Quand il apprend que Catwoman a fait échouer son deal drogue contre diamants avec des flics ripoux du GCPD, il veut se venger mais en la faisant souffrir. Et pour l'attirer dans sa chambre des supplices, il va s'en prendre aux proches de la féline dont il apprend l'identité secrète par une de ses anciennes amies, criminelle installée dans le quartier.
Brubaker développe un suspense très efficace et angoissant où, pendant quatre épisodes, tous les proches de son héroïne tombe les uns après les autres grâce aux sinistres manoeuvres de Black Mask mais aussi de Sylvia Sinclair. Cette dernière appartient au passé de Catwoman et offre à l'histoire deux flash-backs rappelant à la fois la jeunesse sordide puis la carrière malhonnête de Selina Kyle, des additions nécessaires à la fois pour mesurer l'évolution de la féline mais aussi pour comprendre les origines de la haine que lui voue Sylvia.
Relentless signifie "implacable" et c'est un titre parfait pour cette histoire où Brubaker n'épargne rien à ses personnages (brutalisés, torturés), sans pourtant jamais sombrer dans la violence complaisante (même si les supplices qu'inflige Black Mask à Simon et Maggie sont abominables), misant plutôt sur la suggestion, et conduit Catwoman à être aussi intraitable quand elle riposte. Cela fournit un épilogue à la fois musclé et jubilatoire à cette aventure, culminant avec une longue séquence de combat palpitante. L'équilibre, encore une fois, entre le polar et les codes super-héroïques est fabuleusement trouvé, mené sur un rythme haletant, avec des personnages forts, aux motivations claires, et qui sont réellement troublés par ce qui leur arrive.

Les conséquences sont traitées dans le deuxième récit, No easy way down, dont la structure est plus singulière : il compte en effet 10 segments où la narration est alternativement assurée, en voix-off, par Selina, Slam et Holly. Selina essaie de trouver du réconfort en devenant la maîtresse de Slam mais elle est trop accablée par le sort de sa soeur Maggie pour s'investir dans une vraie relation amoureuse. Slam comprend progressivement que son couple avec Selina est condamnée quand une affaire qu'il a acceptée présente des similitudes avec ce qu'il vit - la différence d'âge, l'engagement, la compréhension et l'acceptation de l'autre et de soi-même. Enfin, Holly s'isole et est rattrapée par ses vieux démons, refusant de se confier à Selina, Karon, Leslie Thompkins.
Brubaker livre encore ici une copie brillante, inspirée et originale, en osant s'attarder sur ce que les comics escamotent souvent, les conséquences psychologiques d'une bataille qui, si elle a permis d'écarter le vilain, ronge les vainqueurs. Le talent du scénariste pour manier les voix-off et donner un langage intérieur propre à chacun de ses personnages est mis à contribution et le résultat est poignant, intense, sonne vrai. Le parallèle entre l'enquête de Slam et le constat qu'il va dresser de sa liaison avec Selina est très habile. Les seconds rôles, comme Karon, Leslie et Batman (le temps d'une scène) valorisent intelligemment la nouvelle épreuve que traversent les vedettes de la série.
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Graphiquement, ces épisodes marquent aussi une culmination après le précédent volume où la succession de Darwyn Cooke n'était pas facile.
Cameron Stewart (que Cooke avait désigné comme son dauphin mais qui n'a pas tout de suite eu la confiance de DC) dessine l'arc Relentless (avec l'aide ponctuelle à l'encrage, sur un épisode, de Mike Manley) et prouve toute sa valeur. Ses découpages possèdent une énergie et une fluidité exceptionnelles, avec des effets de raccords, de mise en page, remarquables. L'animation des personnages, leur expressivité, et le jeu des ombres et lumières sont également sensationnels. Il réussit parfois à être même plus complet que ne l'était Cooke car il exploite pleinement les décors, les ambiances, il est rigoureux dans ses cadrages d'une densité saisissante (les pages sont parfois fournies en cases de petite taille sans que la lecture n'en soit freinée, au contraire : une prouesse que de communiquer visuellement autant d'informations sans ralentir la lisibilité).
C'est vraiment la marque d'un storyteller de haute volée.

Puis Javier Pulido illustre la seconde histoire. Pour qui, comme moi, est fan de l'artiste espagnol, c'est un régal, dans la lignée de ce qu'il a accompli sur Human Target : un trait d'une simplicité extrème, à la limite parfois de l'abstraction, mais redoutablement éloquent, aérien, efficace.
Le découpage est là encore un modèle du genre, avec des alignements de vignettes serrées mais disposées, employées si justement, et ponctuées par des gros plans ou des plans larges épurés, d'une élégance exemplaire.
Encore plus que Cooke, Rader ou Stewart, Pulido s'éloigne du réalisme pour lui préférer le dessin juste, dont le dépouillement est d'une grande richesse en vérité.

Et n''oublions pas de saluer la toujours impeccable colorisation de Matt Hollingsworth.
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Un chef-d'oeuvre ! Si bien écrit, mis en images : une suite d'épisodes d'une qualité impressionnante pour une histoire mémorable.