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mardi 18 décembre 2018

SAGA - VOLUME 6, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


Ce sixième Volume de Saga conclut la deuxième "saison" de la série avec les épisodes 31 à 36. Brian K. Vaughan et Fiona Staples avaient laissé leurs héros dans une situation dramatique, Alana et Marko étant séparés de Karla et leur fille Hazel. On s'attend donc à leur réunion ici, mais il faudra bien des détours et des péripéties avant d'en arriver là.


Hazel et sa grand-mère paternelle, Karla, sont arrêtés avec une des terroristes qui les tient en otages par la garde royale des Robots. Elles sont remises aux forces de Landfall (la planète natale d'Alana) où Karla est incarcérée et Hazel scolarisée. Leur existence s'aligne sur ces conditions de vie jusqu'à ce que la fillette confie le secret de sa condition à son institutrice.


Sans nouvelles de leur fille depuis plusieurs mois maintenant, Alana et Marko se rendent sur Variegate. Ils pénétrent par effraction dans l'immeuble des archives pour savoir où ont été conduites Karla et sa petite-fille. Alana découvre un parchemin les renseignant juste avant l'intervention de la police. Ils réussissent à s'échapper in extremis. Sur la planète Serpentine, l'ex-prince Robot IV élève son fils, Squire, en compagnie de Ghüs en se promettant de ne plus aider quiconque.
  

Upsher et Doff, les deux journalistes qui avaient croisé la route de the Brand, apprennent sa mort. Soulagés, ils décident de reprendre leur investigation concernant Alana et Marko. Cela les conduit jusqu'à la planète Gardenia où ils rencontrent Ginny, la professeur de danse de Hazel, qui a passé une annonce discrète à l'attention de Marko, perdu de vue depuis un an. Grâce à elle, ils mettent le cap sur la planète Outcome, refuge des terrorites, où the Will les recrute de force.


Marko et Alana débarquent sur la planète Serpentine et requièrent l'aide de Robot IV pour récupérer Hazel et Klara. Il accepte à la demande de son fils qu'il confie à Ghüs. Cependant, Upsher et Doff aident the Will à pister le couple grâce à un ami paparazzi qui suivait l'ex-prince et qui leur indique son nouveau domicile. Sur Landfall, Noreen, l'institutrice de Hazel, lui explique qu'elle veut l'aider à fuir.


Klara apprend le projet de Noreen et, malgré sa désapprobation initiale, tout bien considéré, elle l'approuve car elle sait par une co-détenue transexuelle, Petrichor, que la fillette connaîtra un sort tragique si elle reste ici. Marko et Alana obtiennent d'approcher de Landfall grâce à Robot Iv qui se fait passer pour un haut gradé de son royaume en visite. The Will arrive sur Serpentine et moleste Squire pour savoir où est son père lorsque Ghüs le défie.


Doff et Upsher profitent de l'absence de the Will pour se délivrer et s'échapper. Le mercenaire neutralise Ghüs mais l'épargne. Assailli par des visions de sa soeur (the Brand) et de the Stalk (sa maîtresse), il repart. Marko sauve Hazel mais sa mère décide de rester avec ses co-détenues sur Landfall. Petrichor accompagne le père et sa fille puis fait la connaissance de Robot IV et d'Alana, à qui il annonce une nouvelle inattendue...

Le script-doctor Christopher Vogler a théorisé dans un livre, Le Voyage du héros, la structure narrative d'un récit d'aventures en douze étapes. Il ne s'agit pas de toutes les respecter, de toutes les incorporer à une histoire, mais ce sont autant de stations rcurrentes dans nombre de livres et films. Inspiré par Joseph Campbell et sa notion de monomythe, le texte de Vogler pointe comment des auteurs comme George Lucas avec la saga Star Wars a appliqué cette construction.

La série Saga en serait l'héritière moderne dans les comics et Brian K. Vaughan en entreprenant son ambitieux feuilleton suit ces préceptes tout en ne cédant rien à sa propre singularité d'auteur.

Dans la théorie de Vogler, tout gravite autour du "seuil de l'aventure" : le héros répond à l'appel de l'aventure (un problème ou un défi), il y est encouragé au besoin, puis il pénétre dans un monde étranger où l'attendent des épreuves diverses. Sa quête a un objectif (par exemple, obtenir un élixir) pour lequel il est prêt à payer de sa vie. Enfin, une fois sa mission accomplie, il revient dans son monde et utilise ce qu'il a ramené de sa quête pour améliorer le sort de ses semblables.

Comme je l'ai dit, des variations sont possibles dans ce canevas, et certains scénaristes, comme Neil Gaiman, ont refusé de lire Campbell et Vogler jusqu'au bout par crainte d'être bridés, muselés dans leur imaginaire. Vaughan ménage en quelque sorte la chèvre et le chou en procédant lui aussi par étapes mais en s'accordant des déviations et sans donner au lecteur une idée sur le terme de l'aventure de ses héros (ainsi tout reste imprévisible, et on sait, quand on connaît le bonhomme, qu'il ne se prive pas de surprendre).

Ces six épisodes ont tout l'air d'une course contre la montre dès la fin du 31ème épisode, lorsque Hazel dévoile son secret (le fait qu'elle soit l'enfant d'une native de Landfall et d'un indigène de Wraith) à son institutrice à laquelle elle fait (à raison) confiance. Quand cette dernière décide plus tard d'organiser l'évasion de la fillette (qu'elle sait être condamnée si d'autres savent qui elle est), Marko et Alana doivent d'autant plus se presser, sans le savoir, pour récupérer leur progéniture avant qu'elle soit exfiltrée dieu sait où. Ajoutez pour épicer l'affaire un mercenaire fou et ivre de vengeance aux basques du couple de parents.

Il esr rigoureusement impossible de s'ennuyer dans ce cadre : tous les éléments disposés par Vaughan participent à une histoire palpitante, drôle, dramatique, folle. On y progresse comme dans le voyage du héros, mais multiplié par le nombre de protagonistes, sur trois, voire quatre pistes narratives (Hazel-Karla, Marko-Alana, Upsher-Doff, the Will). Le scénariste maîtrise totalement son récit qui n'a jamais si bien porté son titre - et qui se clôt sur une révélation à la fois sidérante et positive (même si les menaces sont loin d'être évacuées).

Fiona Staples apporte, elle, à ce conte bizarre, une touche visuelle toujours unique. L'artiste n'est jamais en panne d'idées pour relever le challenge du script que lui fournit son partenaire : il ne faut pas simplement de la ressource mais un talent singulier et immense pour créer une toile aussi vaste que la fresque envisagée.

BKV a raison d'affirmer que nul autre que Staples ne pourrait dessiner Saga, pas seulement parce que c'est ce qu'elle fait depuis le début, assumant son rôle de co-créatrice à part entière, mais parce que le foisonnement graphique de la série lui doit tout. Elle rend littéralement possible en comics ce qu'écrit Vaughan.

Ce qui frappe, c'est encore une fois ce mélange de beauté et de bizarre, cette capacité à montrer le plus incongru sans complexe ni condescendance ou volonté de choquer gratuitement. Ainsi, quand on a droit à une pleine page de Petrichor nue sous sa douche et dévoilant sa transexualité, la crudité du moment est dépassée par le naturel de la représentation. Idem avec l'homosexualité de Upsher et Doff où il ne s'agit pas de mettre en scène un quelconque quota gay, mais simplement un autre couple.

Dès lors, voir Alan et Marko complètement nus, de face, après une étreinte torride, devient aussi banal que d'animer les délires hallucinés de the Will ou le comique de Robot IV dont la tête-écran reflète ses sentiments avec invention et simplicité. Tout dans Saga est curieux, perturbant, mais rien n'est fait pour être simplement curieux ou perturbant. Tout est fait pour que ces aliens, ces planètes, ces scènes soient au contraire finalement le plus évidents possibles. C'est le tour de force accompli ici : une histoire qui n'a rien de normal et où tout le devient car y priment les individus, leurs sentiments, leurs relations.

Ces trente-six premiers épisodes prouvent donc la maestria de l'entreprise. Il en reste dix-huit à découvrir avant d'arriver à la fin en suspens de cette histoire, dont les auteurs ont préféré différer la production plutôt que de risquer de l'abîmer.      

lundi 12 novembre 2018

SAGA - VOLUME 5, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


Il y a (déjà !) trois ans de cela, je concluais ma critique du Volume 4 de Saga en soulignant la qualité de la série pour laquelle il n'y avait aucune raison de décrocher. C'est pourtant ce que j'ai fait, emporté par d'autres lectures, d'autres achats. Alors que le titre vient de s'interrompre pour une durée indéterminée (au #54), je reviens donc à l'oeuvre de Brian K. Vaughan et Fiona Staples. Pour de bon ?


Hazel résume les origines de la guerre opposant Landfall (terre de sa mère Alana) et Wraith (lune de son père Marko) et le massacre qui s'ensuit depuis, sans qu'une issue n'ait été trouvée. La fillette, mais aussi sa mère et sa grand-mère paternelle, sont otages de Dengo, le robot, qui veut, en souvenir du fils qu'il a perdu dans le conflit, soulever une insurrection et a appelé en renforts de terroristes. Marko, de son côté, a scellé une alliance avec le Prince Robot IV et, accompagnés de Ghüs et Yuma, sont à la recherche de Dengo, qui détient le fils du noble. Enfin, The Brand, Gwendolyn et Sophie arrivent sur le Demimonde pour y collecter la semence d'un dragon qui servira à guérir The Will (le frère de The Brand).


Gwen, Sophie et The Brand apprennent par Halvor, le frère de The Stalk (la maîtresse décédée de The Will), où trouver le dernier dragon mâle du Demimonde. Dengo fait connaissance avec les révolutionnaires et leur expose son plan. Marko est toujours dévasté d'avoir frappé Alana, ce qui a causé leur rupture, et il est persuadé qu'elle ne le lui pardonnera jamais. Pour le soulager, Yuma lui offre de la drogue mais il fait une overdose.
  

Entre la vie et la mort, Marko revit des épisodes traumatisants de son existence : sa dispute avec Alana, la mort de son père, le meurtre involontaire d'un civil de Wraith durant la guerre, la brutalité contre une fillette dans son enfance, la punition subie pour cela... A contrecoeur, le Prince Robot IV obtient l'aide de son médecin pour sauver Marko. Il remercie, à son réveil, Yuma de lui avoir permis d'appréhender son tempérament violent.


Les révolutionnaires négocient avec Wraith la libération de plusieurs de leurs prisonniers contre la remise de Hazel et Klara, à l'insu d'Alana. La flotte royale retrouve le vaisseau dans lequel se déplacent le Prince Robot IV, Marko, Ghüs et Yuma, et tente de l'arraisonner. Refusant de se rendre, ils sont attaqués et touchés. Leur réservoir est touché et Yuma se sacrifie pour le réparer en y entrant pour se laisser consumer.  

Sur le Demimonde, The Brand, Gwen et Sophie pénètrent dans l'antre du dragon, assoupi. Sophie fausse compagnie à ses deux amies pour recueillir son sperme mais la bête se réveille et tue The Brand et blesse Gwen qui voulaient la protéger. Les révolutionnaires sont prêts à sacrifier Dengo sur ordre de leur contact sur Wraith et il se défend. Alana se libère et le rejoint dehors. C'est alors que le vaisseau des révolutionnaires décollent, emportant avec eux Klara et Hazel. Pour échapper à la flotte royale, après la mort de Yuma et la réparation de leur réservoir, le Prince Robot IV téléporte son vaisseau dans le secteur où il a repéré Dengo.


Le vaisseau du Prince Robot IV s'crase sur la planète glacée où Marko, indemne, part à la recherche d'Alan et Dengo. Il est rejoint peu après par le Prince qui exécute Dengo et récupère son fils. Alana étreint Marko à qui elle explique l'enlèvement de Hazel... Des années plus tard, celle-ci est élève dans une école sur Wraith, sa maîtresse ignorant tout de ses origines métissées.

C'est vraiment étonnant ! D'une part parce que, sur les derniers projets qu'il a développés, Brian K. Vaughan m'avait un peu laissé sur ma faim : The Private Eye (son webcomic avec Marcos Martin) était efficace mais frustrant, je n'ai pas accroché à Paper Girls (avec Cliff Chiang, également publié par Image Comics). D'autre part, parce que, bien que cela faisait trois ans que je n'avais pas lu un épisode de Saga, je n'ai eu aucune peine à m'y remettre : c'est comme si j'avais quitté ses personnages hier.

Pour cela, BKV est un auteur réellement à part dans le circuit : certes, son brio narratif n'évite pas toujours la facilité, ni même une certaine impression de vacuité - comme tous les surdoués, il sombre parfois dans la facilité, oublie de forcer son talent. Il n'empêche, quand il est en forme, porté par son sujet, peu rivalisent avec lui : la fluidité de ses récits est telle qu'on peut les laisser de côté des mois durant, quand on y revient c'est comme si le temps s'était arrêté.

Et, ironiquement, c'est ce qui vient d'arriver à la série : à l'occasion de la sortie récente du #54 de Saga, Vaughan annonçait dans une lettre aux lecteurs que lui et Fiona Staples allaient faire une break "d'une durée indéterminée" (au moins un an, a-t-il précisé ensuite). Non pas par lassitude mais pour recharger leurs batteries, voire se consacrer à autre chose, afin de revenir toujours motivés. Le scénariste a assuré aux fans que la série n'était pas terminée ni abandonnée (d'ailleurs, elle reste un succès critique et commercial), et lui-même continue à rédiger les scripts de Paper Girls.

Ce choix aussi inattendu que radical s'explique cependant car Saga est une série qui ne s'économise pas, bien que l'éditeur ait consenti à des hiatus réguliers pour permettre à Vaughan et Staples de souffler ou d'aller s'amuser brièvement ailleurs (Vaughan avec ses webcomics, Staples pour relancer Archie avec Mark Waid). Cela rappelle à bon escient que la BD n'est pas toujours une industrie dont les auteurs sont des ouvriers corvéables à merci et que, dans le cas du creator-owned, ils sont maîtres des horloges, même si financièrement ils le sont de leurs poches.

Dans les six épisodes de ce Volume 5 (soit les #25 à 30), Vaughan compose avec les conséquences dramatiques de l'arc précédent qui a vu la séparation de Marko et Alana avec l'irruption de Dengo et l'enlèvement du fils du Prince Robot IV par ce dernier. Le récit se déroule sur plusieurs sites avec une remarquable souplesse - jamais le lecteur n'est perdu. On passe alternativement d'un groupe de personnages à un autre, chacun ayant un agenda bien défini. Marko et le Prince Robot IV veulent retrouver respectivement femme et enfants. Alana et Klara cherchent à préserver Hazel des projets insensés de Dengo qui s'allie avec de dangereux insurgés. The Brand est en quête d'un remède pour son frère, The Will, en compagnie de Gwen et Sophie.

Vaughan, fidèle à lui-même, n'hésite pas à sacrifier des protagonistes, souvent sauvagement, toujours par surprise : l'effet est garanti, le lecteur ne s'y attend jamais (ne s'y habitue jamais non plus). Mais ce n'est pas gratuit. Ce sentiment d'instabilité permanent garantit à la série un suspense implacable : nul, même les héros, même les personnages les plus aimables, n'est à l'abri (et de ce point de vue, le dernier épisode en date a fait sensation, soulignant le choc autour de l'interruption de la série).

Lorsque j'écrivais que Saga était une BD qui ne s'économisait pas, il s'agissait aussi, surtout, de pointer la contribution essentielle de Fiona Staples (là encore, les fans ont eu peur qu'elle ne revienne pas sur le titre avec son arrêt à durée indéterminée, mais elle a rassuré tout le monde et de toute manière BKV a toujours affirmé qu'il ne produirait pas le titre sans elle, qui est créditée comme co-créatrice).

L'artiste produit des planches toujours aussi fantastiques, en en assumant l'encrage et la couleur, bien qu'elle travaille sur tablette (ce qui explique qu'aucune planche originale ne circule). Comme Vaughan, Staples a une narration incroyablement fluide : ses planches comptent peu de vignettes, elle ponctue régulièrement ses épisodes de pleines pages, voire de doubles pages, mais à bon escient. On peut s'attarder sur ses compositions sans être freiné dans leur lecture.

Et elle est toujours d'une imagination débordante pour créer des extraterrestres, des monstres, des décors, instaurer des ambiances, conduire chaque issue vers un climax mémorable. C'est un régal à savourer, à ce stade Staples a acquis une maturité, une maîtrise de son art tout à fait exemplaires.

J'ai acheté en même temps que ce volume le suivant, donc j'en parlerai bientôt (je ne promets pas de date précise car la semaine qui s'annonce est riche en sorties de singles). Stay tuned !   



dimanche 29 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME TWO, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Mutsa Vicente


Les cinq premiers épisodes de The Private Eye nous avaient introduits à un univers à la fois familier (dans un futur proche) et extravagant (un monde privé de l'Internet où chacun est désormais obligé, pour protéger sa vie privée, de porter un masque) jusqu'à un stupéfiant cliffhanger : le méchant de l'histoire, Khalid Deguerre projetait à lancer une fusée pour rétablir le web ! 

Sur ces bases, Brian K. Vaughan brodait un récit policier palpitant que les dessins de Marcos Martin transformait en une aventure flamboyante. Ces prémisses allaient-elles aboutir à un chef d'oeuvre ? Ou piquer du nez, écrasées par la densité de cette intrigue ou faute d'inspiration ? Réponses dans les épisodes six à dix qui concluent ce récit complet.


Le correspondant Strunk interroge à l'hôpital Melanie après son accident de la route et découvre ses liens avec le paparazzi P.I. en trouvant dans ses affaires une carte de visite de ce dernier. Et ce dernier, pendant ce temps, avec Raveena McGill apprennent dans le quartier bigarré des Tubes que Taj était en relation avec un résident de Santa Monica, aujourd'hui déserté, un certain Nebular - ignorant qu'il est aujourd'hui le complice de Khalid Deguerre, l'assassin de Taj. Les deux tueurs à la solde de Deguerre enlèvent Melanie mais l'un d'eux affrontent Strunk qui le tue tandis que le correspondant est blessé.


P.I. et Raveena se rendent au domicile de Nebular et dérobent un de ses ordinateurs portables lorsqu'il rentre justement chez lui pour le récupérer en compagnie de Deguerre. Une fusillade éclate entre les deux tandems mais le paparazzi et sa partenaire réussissent à s'échapper et à semer leurs adversaires. Chez le grand-père de P.I., ils consultent ensuite les fichiers de l'ordinateur de Nebular et découvrent les plans de la fusée que compte lancer Deguerre pour rétablir l'Internet. C'est alors qu'une reporter de la télé (équivalent moderne d'un agent fédéral) et son caméraman se présentent chez le grand-père de P.I. dont ils ont remonté la trace via Melanie.
  

Tout en se cachant, P.I. écoute la reporter interroger le grand-père et apprend que Melanie a été kidnappée tandis que Raveena cherche où Deguerre pourrait dissimuler une fusée et une rampe de lancement. Direction : l'aéroport désaffecté de Glendale.


Une fois sur place, P.I. se charge de neutraliser Nebular sur le point d'activer le lancement de la fusée pendant que Raveena va tirer Melanie des griffes de Deguerre au sommet d'un barrage hydraulique érigé au milieu de l'ancienne piste de l'aéroport. Le grand-père accepte, pour sauver son petit-fils, de mentionner Deguerre à la reporter de la télé qui s'envole en hélicoptère avec lui jusqu'à Glendale. Nebular active le décollage de la fusée avant que P.I. ne l'assomme et ne rejoigne Raveena, qui a tué Deguerre, et Melanie sur le barrage. Mais la fusée, ne prenant pas assez rapidement de la hauteur, heurte le barrage.


L'eau libérée par la destruction du barrage emporte le cadavre de Deguerre et P.I. sous les regards horrifiés de son grand-père, la reporter de la télé, Raveena et Melanie, tandis que la fusée s'écrase lamentablement. et explose.
Trois mois plus tard, les médias maquillent l'affaire en un attentat raté, commis par un soi-disant environnementaliste radical. Le grand-père de P.I. a recueilli Melanie qui, comme lui, ne se résout pas à la disparition de P.I.. Pas davantage que Raveena qui est devenue paparazzi, tolérée par Strunk qui lui remet un morceau du manteau de camouflage de P.I., la seule chose qu'on ait retrouvé de lui. Elle s'en recouvre la tête, résolue à retrouver son ami.

Comment exprimer le sentiment ressenti au terme de cette lecture ? The Private Eye a vraiment les défauts de ses qualités . 

Laissez-moi opérer une synthèse : j'ai lu cette histoire à trois reprises (une fois en ligne, lors de sa première parution sur panelsyndicate ; deux fois sur support papier, lors de sa publication en recueil chez Image Comics - il est à noter que la version traduite par Urban Comics, en un seul volume, a la particularité de respecter le format original, "à l'italienne", mais est curieusement un peu plus petit que l'album américain...) et, malgré cela, je reste frustré alors que c'est tout de même un récit très plaisant, à la narration efficace, au concept épatant, et visuellement sublime.

Mais c'est comme si je n'arrivais pas précisément à pointer ce qui me frustre au bout du compte. Je me suis donc gratté la tête et j'en suis arrivé à la conclusion suivante.

Tout auteur bâtit une oeuvre en établissant, plus ou moins consciemment, un système, en développant des procédés (certains, plus sévères, diraient des "tics"). Cela désigne son style même d'écriture, identifie ses thèmes de prédilection, pointe aussi ses limites. On peut ainsi avoir affaire à des scribes très brillants mais un peu lisses : leurs histoires se lisent facilement, rapidement, mais vous glissent dessus et s'oublient relativement vite (parfois aussi se noient-elles dans la multitude de lectures). D'autres misent sur des histoires plus accrocheuses, voire provocatrices, et privilégient ainsi le choc immédiat plutôt que la durée : on n'en retient que les grandes lignes, les sensations fortes, tout en ayant pris du plaisir à être ainsi divertis sans effort. Puis ils existent des scénaristes capables à la fois de manier des figures, originales ou non, et de les tirer à un niveau insoupçonné, qui peut carrément faire atteindre à tout le média un cap inédit : là, pas de doute, on se souviendra longtemps du résultat, on relira souvent ces albums pour en percer les secrets, les sens cachés, ou s'instruire sur la mécanique narrative. On peut aussi considérer la masse d'"écriveurs" (dixit Pierre Desproges), noircissant des pages sans prétention autre que s'amuser et distraire leurs lecteurs, avec un talent inégal : rien de méprisable (du moins tant que cela est fait avec humilité et que lesdits lecteurs savent à quoi s'en tenir).

Brian K. Vaughan est incontestablement un auteur doué, brillant, inventif - sa production parle pour lui, si bien d'ailleurs qu'il n'a guère besoin de la disséquer en interview pour nous aider à comprendre ce qu'il a voulu dire. Il fait partie de cette génération (qui est aussi la mienne - le bougre n'a que trois ans de moins que moi) pour qui la découverte de Watchmen d'Alan Moore a été une déflagration, cette bascule où nous avons compris qu'il se passait quelque chose de si puissant que plus rien ne serait jamais comme avant, non pas tant parce que l'industrie s'est mise à produire des chefs d'oeuvre équivalents à la chaîne mais parce que les "illustrés" n'étaient définitivement plus des histoires dessinées uniquement pour les enfants, ils accédaient à une sorte de respectabilité (que les plus audacieux précurseurs des années 70 ne conquirent pas, trop marginaux, trop isolés). Moore (avec Frank Miller, et Neil Gaiman dans une moindre mesure) a fait entrer la BD dans une sorte d'âge adulte où le média devenait objet de réflexion, sa matière même possédait une richesse méta-textuelle (sous le divertissement, il y avait une remise en question des codes même de la narration, du folklore).

La descendance de Moore et compagnie a abouti à tout et son contraire : quelques-uns (peu) ont voulu relever le formidable défi lancé par l'auteur britannique, faire aussi bien, pourquoi pas même mieux (Grant Morrison est obsédé par cela) ; d'autres (beaucoup plus) n'ont exploité que superficiellement ce que Watchmen montrait (le fameux courant "grim'n'gritty", interprétant le ton de la mini-série comme une vision sombre et violente des super-héros - ce qui motivera ensuite Moore à écrire en réaction à ces héritiers dégénérés des oeuvres plus légères).

Vaughan, moins revendicatif dans son ambition que Morrison, n'aspire pourtant pas moins à rivaliser, voire surpasser, le "Maître" : son parcours d'ailleurs lui ressemble (des débuts dans le mainstream au service des produits d'éditeurs puissants, puis de premières créations originales dont il cède la propriété - cf. Runaways - , et l'émancipation en passant chez des indépendants). L'écriture se nourrit de contraintes même si l'auteur en souffre : ainsi n'est-il finalement pas rare que les BD les plus marquantes d'auteurs brillants soient quand même fabriquées dans le moule d'éditeurs qui prêtent leurs jouets aux dits auteurs. Watchmen est un produit DC Comics avant d'être la BD de Moore qui a ébranlé l'industrie.

Et donc ? Je crois que, fondamentalement, Vaughan est un feuilletoniste, c'est le format qui lui convient naturellement, et sa meilleure oeuvre - Y The Last Man - en témoigne (60 épisodes, une histoire ample et intimiste à la fois, brassant quantité de questions, aussi passionnant que facile à lire). Son autre point fort est de savoir où il veut aller, comment il veut finir ce qu'il raconte (même pour Saga, qu'il songe à écrire autant de temps que sa collaboratrice Fiona Staples acceptera de l'illustrer).

Quand on s'appuie donc sur ces deux éléments (la longueur nécessaire pour développer une intrigue, la connaissance du terme de l'histoire), dix épisodes comme ceux de The Private Eye, c'est à la fois pas mal (tout ça aboutit quand même à 300 pages de lecture) et pas passez (toutes les idées à l'origine du projet, structurant ce récit au niveau narratif et esthétique, ne peuvent être utilisées). D'où cette frustration.

Le décollage raté de la fusée, qui donne cette impression de "tout ça pour ça", de pétard mouillé (littéralement, vu le cadre de la scène), est à la fois une illustration de l' "échec" du projet mais surtout des limites de son format. C'est un peu comme un film qui se déroule avec une fluidité épatante mais qui donne aussi le sentiment qu'il y manque sinon des scènes, du moins ce "je-ne-sais-quoi" qui en aurait fait un authentique chef d'oeuvre. Par exemple, dans Y The Last Man, toutes les facettes de la situation de départ étaient exposées, exploitées, et terminées sur une note magnifiquement poétique. Ici, plein d'éléments ne sont pas expliqués (et pas des moindres comme le fait que la presse et la télé aient totalement supplantées la police et le FBI), certains points sont à l'évidence disposés d'abord pour leur aspect spectaculaire (la fusée, l'objectif longtemps mystérieux de son usage) et débouchent forcément sur une déception quand on voit comment l'intrigue est menée (Vaughan insiste plus sur les efforts de Deguerre pour couvrir son projet, supprimer ceux qui contrarient sa confidentialité, que sur les raisons pour lesquelles il veut rétablir l'Internet - restaurer la société telle qu'elle était avant l'explosion du Cloud ? En tirer un profit financier cumulé à son empire médiatique ?). 

Vaughan ne prend d'ailleurs pas parti sur le fait que la société serait meilleure avec ou sans Internet - non qu'il faille une réponse tranchée, mais justement parce que cette interrogation a de quoi fournir des réponses variées et nuancées, ne diminuant en rien l'intensité dramatique de son intrigue. Son génie pour imaginer un concept se heurte ici à l'écueil d'une idée prétexte (une sorte de "What if...?", comme chez Marvel, et dans la littérature SF en général).

Ce tour de passe-passe permet certes à Marcos Martin de fournir des pages extraordinaires, au point que l'aspect visuel vole la vedette au scénario. Même si l'accélération des péripéties et la profusion des rebondissements obligent à sacrifier beaucoup là encore des trésors que distribuaient les cinq premiers épisodes, avec moins de décors, moins de masques, de costumes sensationnels, l'artiste ne ménage pas ses efforts pour mener l'entreprise à son terme. Mais au fond cela tire l'ensemble vers la performance plus que vers la BD et l'équilibre qu'elle exige avec sa partie textuelle.

Jouer : c'est ce qui semblent avoir motivé les auteurs depuis le début - jouer avec l'économie des comics, le format de publication, le support de lecture, les nerfs des lecteurs, avec l'idée d'une société si loin, si proche... Le souci d'un jeu si poussé est le risque qu'une fois la partie terminée, on en sorte amusé, voire épaté... Mais seulement jusqu'à la prochaine partie. Et si BKV et MM avaient simplement oublié dans leur délire, si brillant soit-il, qu'à la fin ni le monde de The Private Eye ni le lecteur n'en sortait bouleversés ?

vendredi 27 octobre 2017

THE PRIVATE EYE : VOLUME ONE, de Brian K. Vaughan et Marcos Martin avec Muntsa Vicente


Récemment, Urban Comics a publié la traduction de The Private Eye, écrit par Brian K. Vaughan et dessiné par Marcos Martin, en un seul volume. Je l'avais déjà acquis en v.o. mais juste avant de fermer mon blog il y a quelques mois, sans en avoir écrit une critique. Et même avant cela, j'avais lu ce récit complet au fur et à mesure de sa mise en ligne sur panelsyndicate puisqu'à l'origine ce projet avait été conçu uniquement pour être lu sur Internet (une idée de Marcos Martin), chacun payant la somme qu'il désirait (voire rien du tout) pour accéder aux épisodes (mais la parution n'étant pas régulière, la compréhension globale de l'intrigue était impactée).

Les deux co-auteurs ont longtemps hésité à publier sur support papier leur BD avant de céder sous la pression des fans. Logiquement, Image Comics, qui accueille les projets en creator-owned de Vaughan (Saga, Paper Girls...), l'a édité sous deux formules (un recueil comprenant les dix épisodes et de nombreux bonus, ou deux TPB de cinq épisodes chacun). Bien que j'ai acheté l'album intégral, je vais rédiger ma critique en deux temps pour que le résumé de l'histoire et son analyse soient plus "digestes" à lire (et aussi parce que j'ai mal dormi et que je n'ai pas l'énergie pour écrire tout d'un coup..).

Direction donc en 2076 : le "Cloud" - espace de stockage d'infos écrites et visuelles sur Internet - a "explosé" plusieurs décennies auparavant, révélant au monde entier les secrets (plus ou moins avouables) de chacun. Pour vivre désormais en préservant un peu d'intimité, les citoyens portent tous un masque en public désormais. Pour encadrer cette nouvelle société, les correspondants de la presse écrite, dite "le 4ème Etat", ont remplacé la police, tandis que les reporters de la télé occupent la place du FBI. Dans ce contexte, les paparazzi sont hors-la-loi et sont engagés par des particuliers comme des détectives privés : c'est le job du héros de The Private Eye, dont on ne connaît que les initiales, P.I....
  

P.I. reçoit la visite à son bureau de l'hôtel Château Marmont de Taj McGill qui est candidate pour un poste haut placé (sans doute dans l'armée). Craignant qu'une enquête approfondie sur elle la prive de cette promotion, elle demande au paparazzi de fouiller dans son passé et de lui remettre tous les documents compromettants qu'il trouvera. De retour chez elle, dans un immeuble luxueux, Taj est surprise de trouver dans son appartement son collègue Khalid Deguerre qui, la soupçonnant de vouloir dévoiler un de ses projets, l'assassine puis se retire en lui dérobant son masque.


P.I. apprend vite que Taj a été tuée et décide de ne classer son dossier malgré les protestations de Melanie, une adolescente de 16 ans qui lui sert de chauffeur (lui refuse de passer son permis de conduire pour ne pas être fiché tandis qu'elle est impatiente d'atteindre sa majorité pour se masquer et mener une vie plus privée). Le correspondant du 4ème Etat, Strunk, est chargé de l'affaire et interroge Raveena, la soeur aînée de Taj, mais elle cache que c'est c'est elle qui avait recommandé les services de Patrick Immelman (nom écrit dans la paume de la main de la victime) alias P.I..
Cependant, Deguerre mystifie Nebular, un informaticien complice de Taj pour l'obliger à collaborer à son projet secret. Raveena, elle, agresse P.I. à son bureau en l'accusant du meurtre de Taj, ce dont il se défend. Lorsque deux individus armés surgissent et font feu sur eux...


In extremis mais blessés, P.I. et Raveena réussissent à prendre la fuite. Ils se réfugient chez le grand-père de P.I. où ils apprennent que le Château Marmont a été incendié. Furieux d'avoir tout perdu, P.I. décide de reprendre l'enquête sur l'assassinat de Taj. Pendant ce temps, Deguerre révèle à Nebular sa mission : réparer une fusée pour la faire décoller et la placer en orbite.


Pour remonter la piste des tueurs (et de leur commanditaire) auxquels ils ont échappés, Raveena et lui, P.I. interroge Jackie, une vendeuse de masques, mais ça ne donne rien. Ils vont ensuite chez C.J., un client de P.I., qui travaille dans une librairie (redevenu le temple de la culture depuis la fin de l'Internet) où Taj avait empruntée des ouvrages pour des recherches secrètes. Mais la visite, de nuit, dégénère à cause d'une collègue de C.J. et, en prenant la fuite avec P.I. et Raveena à son bord, Melanie perd le contrôle de sa voiture lancée à vive allure.


Les Secours prennent en charge Melanie mais P.I. et Raveena se carapatent quand le correspondant Strunk arrive sur le lieu de l'accident pour les interroger. Néanmoins, revenu chez le grand-père du paparazzi, ils apprennent grâce aux livres consultés par Taj qu'elle s'informait sur Khalid Deguerre, magnat de la télé. Puis, grâce à un confrère (et ex-amant) de P.I., ils découvrent que Deguerre fréquente le quartier des Tubes, repaire de marginaux hippies, toxicos ou geeks. C'est en coinçant l'un de ces derniers que Raveena et P.I. comprennent le plan de Deguerre découvert par Taj : il veut rétablir l'Internet !

Quiconque est familier avec l'oeuvre de Brian K. Vaughan, que ce soit ses productions mainstream ou indépendantes, sait que sa grande force de scénariste est son imagination pour développer des histoires à partir d'un concept à la fois simple et fort. Souvenez-vous de Y The Last Man (tous les hommes meurent sur Terre subitement, sauf un jeune magicien, Yorick, qui traverse le monde pour retrouver sa copine tout en rencontrant diverses femmes le considérant comme une anomalie dangereuse ou curieuse), Saga (la romance intergalactique entre deux extra-terrestres dont les peuples sont en guerre et qui fuient leurs camps avec leur bébé), Pride of Baghdad (la fable inspiré de faits réels sur trois lions échappés d'un zoo durant la guerre en Irak et finalement moins bestiaux que les soldats sur place)...

The Private Eye s'appuie sur une idée aussi remarquable et riche en l'exploitant jusqu'au bout de sa logique même de fabrication : soit une detective story dans une société où tout le monde porte désormais un masque pour préserver sa vie privée dans un futur proche où l'Internet a laissé fuiter tous les secrets de ses utilisateurs. On ne saura pas la cause de ce cataclysme - geste malveillant ? Accident technique ? Intervention divine ? - mais qu'importe ! La situation est tellement étonnante, le prétexte est tellement prometteur qu'entre les mains d'un narrateur aussi doué que Vaughan, on plonge dans ces dix épisodes avec la conviction de disposer d'un divertissement efficace et intelligent, une dystopie fascinante.

La genèse du projet est déjà en soi une histoire passionnante : initialement intitulé The Secret Society puis Masks (deux titres déjà déposés toutefois), il est finalement rebaptisé The Private Eye par Marcos Martin qui a légèrement, mais avec à-propos, reformulé une proposition de Vaughan The Private I (le "je" ou le "moi" privé devenant ainsi l'oeil privé, soit un équivalent du détective privé). Le dessinateur imagine ensuite un support fou pour développer la mini-série : puisque l'action se déroule à une époque où l'Internet n'existe plus, pourquoi ne pas la diffuser directement ligne, qui plus est en laissant les lecteurs libres de payer le prix de leur choix (voire de ne pas payer) pour découvrir les pages ? Vaughan craint d'abord que cela ne leur procure aucun revenu puis se range à l'avis de son partenaire quand celui-ci le rassure en estimant que des travaux de commande parallèles (couvertures pour des éditeurs traditionnels) suffiront à nourrir sa famille pendant la durée de la réalisation du projet. Lorsque, in fine, Vaughan et Martin consentiront à publier en recueil(s) leur histoire chez Image Comics, en échange ils accepteront d'ailleurs de produire un épisode inédit et dérivé de The Walking Dead, la série-vedette de l'éditeur.

Mais pour quel résultat ?

Lorsqu'on analyse ce récit complet en deux parties, les réserves qu'on peut avoir sur sa globalité s'atténuent. Je reviendrai sur les déceptions dans la critique du Volume Two mais arrivé au bout des cinq premiers chapitres, dont la longueur est supérieure à la moyenne (une trentaine de pages chacun), on lit avec un plaisir irrésistible cette intrigue. Vaughan démarre sur les chapeaux de roues, avec une séquence d'ouverture magnifique (P.I. opérant une "paparazzade", surpris par le correspondant Strunk, s'enfuit spectaculairement avant qu'il ne se fonde dans une foule déguisée et masquée). Puis tout aussi rapidement, il dispose ses pions : l'affaire confiée par Taj, son assassinat (et la révélation de l'identité du coupable pour le lecteur), les apparitions et interventions successives de personnages autour du héros (la soeur de la victime, le chauffeur surprenant de P.I., son grand-père qui croit encore que le réseau va être rétabli, les tueurs aux trousses), la découverte de l'objectif du méchant (dont on devine qu'il ne le poursuit pas pour simplement rétablir la situation précédant l'histoire actuelle mais pour le profit financier qu'il en tirera, en plus de son présent business florissant).

Tout cela donne une vue d'ensemble vertigineuse auquel Marcos Martin donne vie grâce à de somptueux dessins. Libéré de son contrat d'exclusivité avec Marvel, il s'adonne à mille expérimentations. D'abord, pour correspondre au format des écrans d'ordinateur et de tablette sur lesquels The Private Eye devait être lu, il travaille sur des pages horizontales, "à l'italienne" ou en 16/9ème si vous préférez. Tout le découpage doit donc être repensé par rapport à un script classique (et détaillé comme écrit Vaughan), sans reproduire du comic-strip à l'ancienne. Pari remporté : les scènes s'enchaînent avec fluidité et dynamisme, sans sacrifier ni les personnages ni les décors.

Personnages et décors qui ont fait l'objet d'études ahurissantes (comme on peut le découvrir dans les bonus des albums, qui eux-même ne reproduisent qu'une infime partie de ceux mis en ligne) : Martin a dû designer une multitude de masques et de costumes affolante, en s'inspirant des stylistes de Haute Couture, de la scène rock, du théâtre, etc. Les immeubles et appartements mixent architectures et mobiliers prototypes et/ou réinterprétés à partir de structures et meubles actuels. Los Angeles est réinventé en long et en large comme une mégalopole écolo et futuriste. L'apport de la colorisation de Muntsa Vicente (par ailleurs épouse de Martin) est déterminant alors, privilégiant une palette vive, acidulée, à contre-courant des influences habituelles des récits de SF (dont le canon serait Blade Runner jusqu'à Matrix en passant par Brazil ou Avatar). C'est impressionnant.

A mi-chemin de l'aventure, impossible de deviner dans quelle direction va nous entraîner The Private Eye. Je vous en dirai donc plus dans ma prochaine entrée, tout en précisant mon sentiment général sur l'histoire et son traitement. Stay tuned !

lundi 23 février 2015

Critique 576 : SAGA - VOLUME 4, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA : VOLUME 4 rassemble les épisodes 19 à 24 de la série co-créée par Brian K. Vaughan, qui signe le scénario, et Fiona Staples, qui réalise les dessins, publiés en 2013-2014 par Image Comics.
*
(Extrait de SAGA #20.
Textes de Brian K. Vaughan, dessins de Fiona Staples.)

Quelque temps a passé depuis que Alana, Marko, Klara (la mère de ce dernier), leur fille Hazel et leur baby-sitter Izabel (sans oublier Friendo, un énorme morse-hippopotame) on quitté la planète Quietus, où ils ont vécu leur précédente aventure. 
Ils semblent avoir retrouvé un peu de tranquillité en s'établissant sur la planète Gardenia, même s'ils résident toujours dans leur arbre-fusée, à l'écart de la ville. Marko s'occupe de sa fille, avec l'aide de sa mère et de la baby-sitter, cachant son visage derrière des bandages lorsqu'il l'emmène au parc pour enfants le plus proche. C'est là qu'il va rencontrer Ginny, une jeune femme dont le mari est souvent absent et qui lui propose de donner des cours de danse à Hazel pour canaliser son énergie.
De son côté, Alana a obtenu un rôle régulier dans un feuilleton télé diffusé dans toute la galaxie via le circuit ouvert, un studio de production où tous les acteurs se droguent grâce à Yuma, une décoratrice-dealeuse. Elle passe cependant inaperçu car elle joue avec un costume dissimulant ses ailes et un masque cachant son visage.
Mais la situation devient orageuse entre Alana et Marko lorsqu'il découvre la toxicomanie de sa compagne et elle sa relation (pourtant platonique) avec Ginny.
Pendant ce temps, le Prince Robot IV a trouvé refuge sur Sextillion, ignorant que son épouse a donné naissance à leur fils avant d'être tuée par un homme de ménage, Dengo, qui a pris la fuite avec le bébé en otage et qui veut que les abus de ses dirigeants soient publiquement dénoncés...

Avec ce quatrième tome, Brian K. Vaughan lance donc la deuxième "saison" de la série qu'il a co-créée : comme on avait pu le remarquer à la fin du précédent volume, en voyant que Hazel, la fille de son couple de héros en fuite, faisait ses premiers pas, un peu de temps s'est écoulé depuis les événements sur Quietus, où eurent lieu diverses confrontations décisives entre les personnages - explication tendue entre Gwendolyn et Marko, mise sur la touche (provisoire) du Prince Robot IV, mort du romancier Oswald Heist... De manière symbolique, ce deuxième acte s'ouvre par une naissance (comme pour le #1), montrée très crûment (d'ailleurs, ce nouveau tome accumule des représentations un chouia racoleuses, peut-être la réponse du scénariste et de sa dessinatrice à la censure dont ils ont fait l'objet sur le site comixology, plateforme de comics en ligne).

Dans ces six nouveaux épisodes, l'action se pose sur la planète Gardenia et se concentre sur l'évolution du couple formé par Marko et Alana : lui assume son rôle de père au foyer tandis qu'elle est recrutée comme actrice dans une série télé minable. Chacun se préserve de la traque dont ils font l'objet en se masquant, lui derrière des bandages sur le visage et des cheveux décolorés, elle grâce à son costume de scène (l'idée est brillante de faire d'Alana une actrice, donc forcément exposée, mais finalement méconnaissable grâce à son accoutrement).

Ces masques ne vont pas dissimuler bien longtemps la crise qui va toucher les amants quand Marko rencontre Ginny, une belle jeune femme dont le mari est souvent absent et qui loue ses services de professeur de danse. Même si le jeune homme ne commettra pas d'infidélité, il trouve ici un reflet cruel de sa situation personnelle lorsque Alana lui fait remarquer que c'est elle qui nourrit leur famille. Alana est en vérité bien plus responsable du mal qui va toucher son couple quand elle accepte de consommer la drogue que deale la décoratrice Yuma, d'abord pour supporter la médiocrité de ses conditions de travail et du rôle qu'elle interprète dans la série, puis, comme elle l'avoue à sa nurse Izabel, pour tenter d'oublier les cauchemars qu'elle fait depuis son séjour dans l'armée (un traumatisme qu'elle n'avait jamais évoqué jusqu'alors) et la tension permanente suscitée par le fait d'être toujours en cavale et sur le point d'être à nouveau traquée.

En posant ainsi ses héros, et en utilisant les seconds rôles dans leur entourage proche (Klara, la mère de Marko, qui essaie de faire son deuil d'Oswald Heist en lisant ses livres alors qu'elle ne supporte pas leur contenu mièvre et pacifiste ; Izabel, la baby-sitter, qui va pour la première fois se livrer sur sa mort et la relation amoureuse qu'elle vivait avant de sauter sur une mine), Vaughan en profite pour mettre à jour leurs failles, leurs doutes, leur épuisement moral et physique. Jusqu'à présent ils étaient en fuite, n'ayant jamais eu le temps de se reposer, se réfléchir : en s'établissant sur Gardenia, ils en ont l'occasion et le bilan qu'ils dressent est douloureux. Un geste impulsif, quoique inoffensif, suffira à faire voler en éclats la famille - et à relancer l'intrigue.

En parallèle, Vaughan n'oublie pas les autres acteurs de sa fresque romantico-fantastique : une large part est consacrée aux errances du Prince Robot IV, qu'on avait quitté bien amoché et qu'on retrouve en pleine débauche sur Sextillion. La révolte sanglante et désespéré de Dengo, un de ses concitoyens, issu d'un milieu pauvre, et touché par un drame personnel poignant, va provoquer un basculement étonnant à cette partie de la série, avec une succession de morts violentes, un enlèvement, et une fuite en avant délirante - là encore promise à des développements futurs prometteurs.
Gwendolyn, le Lying Cat et Sophie, mais aussi The Brand (la soeur de The Will) reviennent aussi dans le champ narratif, de manière percutante.

Fiona Staples est, depuis le lancement de la série, un de ses indéniables atouts et sa prestation sur ces épisodes ne dépareille pas avec ce qu'elle a déjà produit. Comme ne manque jamais de le rappeler son scénariste, sa contribution pour apporter cette merveilleuse étrangeté à Saga est essentielle.

Encore une fois, son imagination débordante pour créer des personnages au physique insensé mais parfois aussi au charme surprenant (à l'image de Ginny) et son travail sur les couleurs, avec des camaïeux superbes, des textures très étudiées (notamment dans le traitement des décors toujours floutées, ce qui brouille la frontière entre bizarrerie, rêve et réalité), sont remarquables.

L'intensité et la singularité de sa démarche esthétique est d'autant plus frappante qu'elles s'effectuent dans le cadre d'un découpage toujours aussi simple (une moyenne de cinq plans par page, ponctuée par trois plash-pages par épisodes, et au moins une double page par "story-arc") : le contraste est saisissant mais surtout le rythme de lecture est toujours très soutenu, ce qui fait de la série un redoutable "page-turner". 

Ce 4ème volume de Saga ne déçoit pas : on est désormais si attaché à ses héros, si happé par les péripéties qu'ils traversent, si séduit par la subtilité avec laquelle l'histoire est écrite et ébloui par le graphisme atypique de la mise en images, qu'on voit mal comment on pourrait décrocher.

mardi 3 février 2015

Critique 567 : SAGA - VOLUME 3, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA, VOLUME THREE rassemble les épisodes 13 à 18 de la série co-créée par Brian K. Vaughan, qui l'écrit, et par Fiona Staples, qui la dessine et la met en couleurs, publiés en 2014 par Image Comics.
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(Extrait de Saga #15.
Textes de Brian K. Vaughan, dessins de Fiona Staples.)

La dernière fois qu'ont été vus Alana et Marko, en compagnie de la mère de ce dernier ; de leur fille en bas âge, Hazel ; et de leur baby-sitter, Izabel, ils se cachaient au premier étage du phare où réside l'écrivain Oswald Heist sur la planète Quietus. La raison de cette attitude : la présence au rez-de-chaussée du Prince Robot IV en train d'interroger le romancier car il est convaincu que le couple et leur bébé vont venir lui rendre visite. L'officier a pour mission de capturer ces fugitifs, appartenant chacun à des peuples ennemis, en guerre depuis longtemps, et ayant déserté pour vivre leur amour - ce qui risque de donner des idées de sédition à d'autres soldats.
Mais, en vérité, Marko et Alana sont chez Heist, qu'ils idolâtrent depuis qu'ils ont découvert un de ses livres (A Nighttime Smoke, une histoire à l'eau de rose cachant un manifeste pacifiste), depuis une semaine. Ces jours, ils les ont passés à dresser un bilan de leur situation, mais aussi pour la mère de Marko à se rapprocher de Heist (veuf comme elle).
L'affaire se corse aussi pour eux à cause d'autres individus à leurs trousses, parmi lesquels The Will et le Lying Cat (un mercenaire et son partenaire engagés par les supérieurs d'Alana), Gwendolyn (l'ex-fiancée de Marko) - tous deux protégeant une ancienne esclave enfant rebaptisée Sophie - et deux paparazzis, Upsher et Doff...

Avec ce nouvel arc en six chapitres, Brian K. Vaughan a expliqué (dans une réponse au courrier des lecteurs, figurant dans les fascicules mensuels de la série) qu'il bouclait là ce qui représentait en quelque sorte la première "saison" de Saga. Comme le scénariste avait précédemment averti qu'il ambitionnait d'écrire avec ce titre son équivalent de Guerre et paix, soit un récit au très long cours, on mesure mieux l'ampleur du projet.

Effectivement, une fois arrivé au 18ème épisode, ce sentiment de clore un premier acte se vérifie car on a droit aux règlements de quelques trames narratives. C'est une oeuvre sur le temps qui passe, les relations amoureuses, parentales, inscrite dans une construction chère à son auteur (la fuite - déjà au coeur des Runaways et de Y : The Last Man), qui se déploie et trouve un premier aboutissement.

Pour relancer l'intérêt de la course de ses héros, Brian K. Vaughan recourt à deux procédés ingénieux.

- D'abord, il intègre à l'histoire deux nouveaux personnages secondaires, deux paparazzis enquêtant au sujet d'Alana pour vérifier si elle a été enlevée par Marko (qu'elle surveillait lors de sa détention) ou si elle l'a aidé à s'échapper puis suivi. Un léger doute se met à planer quand le supérieur de la jeune femme (qui a lancé des recherches contre elle, en faisant appel au Prince Robot IV) suggère qu'elle est en réalité une espionne, ayant donc pu séduire Marko pour infiltrer ses semblables et découvrir leurs intentions futures dans la guerre qu'ils mènent. Mais cette idée, les lecteurs qui suivent la série depuis le début et vont découvrir les épisodes suivants dans ce tome, ne tient pas : c'est une manoeuvre politique pour justifier la possible exécution d'une déserteuse.
Ces deux paparazzis introduisent dans le fil du récit une nouvelle distance, permettant d'éclairer des pans du passé d'Alana : on apprend ainsi qu'elle s'est engagée dans l'armée après que son père se soit remarié avec une fille du même âge qu'elle, au terme d'une adolescence marquée par une période gothique. Jusqu'à présent, on n'avait jamais été en possession d'informations aussi directes sur les antécédents de la jeune femme, alors que nous disposions de relations plus concrètes au sujet de Marko (avec la présence dans l'aventure de ses parents, de flash-backs sur son enfance).
Mais surtout, avec ces deux journalistes à sensations (qui s'ajoutent donc à la longue liste de couples de la série - Marko/Alana, Izabel/Hazel, les parents de Marko, The Will/The Stalk, The Will/Slave Girl, The Will/Gwendolyn... - et qui sont par ailleurs homosexuels - une variante dans cette collection de tandems hétérosexuels), la dimension politique de l'histoire prend du relief car la neutralisation des fugitifs devient un enjeu critique pour la guerre que se livrent les peuples de Landfall et de Wraith : s'il devenait public que deux adversaires soient en couple, avec un enfant qui plus est, cela risquerait de démobiliser les troupes dans chaque camp et d'augmenter des rapprochements similaires.

- Ensuite, à partir du chapitre 13, avec lequel s'ouvre ce recueil, Vaughan remonte dans le temps pour détailler ce qui s'est déroulé durant la semaine précédant l'arrivée sur Quietus, chez le romancier Oswald Heist, du Prince Robot IV.
Cela permet de préciser (comme Hazel en voix-off le révélait à la toute dernière page du tome précédent) que Alana, Marko, sa mère, leur fille et Izabel, sont déjà sur place, bien avant leur(s) poursuivant(s), mais que durant cette période beaucoup d'éléments ont encore évolués.
Le couple formé par Alana et Marko en premier : le jeune homme se remet tout juste de la mort de son père et sa compagne et sa mère ne s'entendent toujours pas bien. On assiste donc au deuil de la mère et du fils et à leur progressif retour à la surface, ce qui conduit à un apaisement entre la mère et sa belle-fille (même si ça passe par une séance de bras de fer...). Les amoureux sont aussi amenés à se questionner sur les conditions dans lesquelles ils comptent élever leur fille et comment subvenir à leurs besoins : ils ne pourront pas toujours fuir, sans travail, sans ressources, en s'en remettant à la chance ou des soutiens occasionnels. Vaughan interroge aussi la notion même de couple en abordant le rôle du père et de la mère de manière moderne (on verra que Marko est prêt à jouer le papa au foyer pendant qu'Alana travaillera). Enfin, il leur faudra affronter Gwendolyn, l'ex-fiancée de Marko, déterminée à faire payer ce dernier pour lui avoir brisée le coeur (et leurs fiançailles).

Si la relation entre Hazel, encore bébé (mais néanmoins narratrice de l'histoire) et Izabel n'est pas davantage développée, la baby-sitter a une influence non négligeable sur la mère de Marko, à laquelle elle fait admettre que le veuvage éternelle n'est pas inéluctable. Klara et Oswald Heist se rapprochent sensiblement en faisant connaissance (après une première rencontre pourtant désastreuse sur tous les plans - Klara se faisant dévorer une oreille par monstre d'os puis découvrant le romancier complètement ivre en peignoir et en slip, refoulant ses visiteurs et vomissant sur Hazel !). Vaughan écrit leurs rapports avec beaucoup de bienveillance, de subtilité et d'humour (voir la scène où Klara croit voir, de très loin, que Alana prie à genoux devant Marko alors qu'elle lui prodigue une fellation...), soulignant leurs situations similaires (tous deux sont veufs, et leurs caractères sont complémentaires - elle, une guerrière, lui, un pacifiste).

En parallèle, un autre couple se matérialise avec de plus en plus d'évidence, mais en touches discrètes et progressives, entre The Will et Gwendolyn. Il s'agit là encore de deux âmes en peine (The Will ayant perdu sa maîtresse, The Stalk, et Gwendolyn, Marko). Le vaisseau du mercenaire ayant été précédemment sévèrement endommagé, ils stationnent un temps sur une planète paradisiaque et déserte, mais où a lieu d'étranges manifestations d'origine psychotrope : il n'est pas interdit d'y voir une allusion à la série télé Lost, dont Vaughan fut un des meilleurs auteurs. Ce sera aussi l'occasion d'un rebondissement spectaculaire et violent, comme le scénariste en a le secret, altérant en profondeur non seulement la relation des personnages mais aussi le cours de leur traque - et qui va introduire la soeur de The Will dans la partie.

Enfin, il y a le personnage du Prince Robot IV, une des créatures les plus singulières non seulement de la série mais aussi des comics actuels : ces épisodes vont aussi bouleverser sa trajectoire, soulignant ses failles (toujours aussi baroques - et qui justifient que Saga soit réservé à un public adulte et averti, car les visions récurrents de cet androïde sont volontiers dérangeantes). Son interrogatoire de Heist charrie un flot de réflexions et d'images extraordinaires.

En tout, Vaughan jongle, mine de rien, avec un casting d'une dizaine de personnages, sans jamais se perdre, ou égarer le lecteur, toujours en affinant la perspective de son récit, des rapports entre les protagonistes, en faisant avancer l'intrigue. Au terme du chapitre 18, on brûle d'impatience de connaître la suite : la série regorge d'un tel potentiel, sa  toile de fond est tellement surprenante (mixant des références explicites - Roméo et Juliette, Star Wars - et des genres très divers - mélodrame, romance, aventures, fantastique, science-fiction), ses héros possèdent une diversité et une profondeur si épatantes, qu'il est impossible de ne pas continuer à les accompagner.
Et les fans de BKV le savent, l'homme est capable de tenir la distance sur des scénarios très fouillés.

Graphiquement, et je m'en suis aperçu en parcourant les tomes précédents avant de me plonger dans celui-ci, la prestation de Fiona Staples n'a cessé de d'évoluer.

Sa technique reste toujours singulière : elle s'appuie certes, comme beaucoup d'autres artistes, sur l'infographie, mais en y ayant recours d'une manière très poussée et personnelle. Après avoir procédé à un découpage visuel sur du papier de petite dimension et de façon relativement sommaire (juste de quoi placer les personnages, déterminer la position des cases sur la page, choisir les angles de vue, préparer des espaces pour placer les décors et textes), elle agrandit ensuite ce premier jet en le scannant. Vient le dessin des personnages, puis les décors directement traités en couleurs sur palette graphique, couleurs raffinées par des effets de lumière, et enfin l'apposition du lettrage (la voix-off de Hazel étant transcrite d'après la propre écriture de Staples, les phylactères sont ajoutés numériquement par le designer Steven Finch/Fonographiks).

Ce traitement visuel peut dérouter, car les décors ne sont pas contourés, et la palette de couleurs employée par Staples privilégie les camaïeux vifs, avec des contrastes prononcés - en tout cas au premier regard, car plus on est immergé dans le lecture des planches, plus on constate les nuances utilisées.

Par ailleurs, l'artiste, suivant les indications du script déjà bien découpé de Vaughan, ne produit pas des pages avec de nombreuses cases, ni des cases aux formes surprenantes (sa seule excentricité, très mineure, est de parfois tailler en biseau un coin d'un cadre : j'ignore ce que que cela signifie, si ça signifie quelque chose). La moyenne se situe entre 4 et 5 cases par pages, sur trois bandes. Invariablement, chaque chapitre commence et se termine par une splash-page. Parfois, au sein d'un épisode, on a droit à une ou deux autres pleines pages, exceptionnellement à une double page. Tout cela pour dire que Saga dispose d'une grille de lecture visuelle très simple, ce qui en fait un redoutable page-turner.

Staples compose superbement, de mieux en mieux même, ses plans, et son imagination pour créer des aliens, des monstres, et des environnements est littéralement sans limites, on en a la confirmation dans ce troisième tome. Il est évident que si Vaughan écrit cette série pour elle, il profite aussi de ces qualités pour ne plus se limiter, voire défier la capacité créative de sa dessinatrice/coloriste. Dieu merci, l'éditeur lui laisse le temps pour réaliser chaque épisode, la série connaît donc fréquemment des retards mais la patience des fans est récompensée et c'est une gestion intelligente (car comment imaginer un fill-in artist sur Saga ?).      

Cinq illustrations inédites figurent dans les bonus de ce tpb, dont un autoportrait de Staples avec Vaughan (et son chien, Hamburger).

Plus que jamais, Saga est et reste un titre majeur et passionnant, très original. En vf, Urban Comics en propose de superbes albums cartonnés, rapidement et bien traduits. Et si vous voulez découvrir les 18 premiers épisodes d'un coup en vo, procurez-vous ce magnifique album, au format plus grand, avec de passionnants bonus (qui détaille absolument toute la réalisation de la série, depuis l'idée initiale d'un arc jusqu'à son impression en passant par la rédaction du script - celui du chapitre 4 est intégralement recopié - , la conception étape par étape d'une planche et d'une couverture, plus quelques illustrations inédites) : 

Il est cher en neuf (49,99 $) mais plus abordable en occasion. C'est un bien beau cadeau à (se) faire !

lundi 29 décembre 2014

Critique 547 : SAGA - VOLUME 2, de Brian K. Vaughan et Fiona Staples


SAGA : VOLUME 2 contient les épisodes 7 à 12 de la série écrite par Brian K. Vaughan et dessinée par Fiona Staples. Après le premier tome qui avait été une des plus brillantes réussites récentes, l'équipe allait-elle transformer l'essai ?

Plutôt que de vous servir une critique en bonne et due forme, j'ai choisi un angle différent en me penchant sur une séquence particulière : il s'agit de l'ouverture du chapitre 10, un moment charnière dans le récit. Ces cinq pages nous apprennent plein de choses - sur les personnages, leur histoire, l'histoire de la série, tout en diffusant de l'émotion. Après elle, plus rien n'est, vraiment, pareil.

Et comme rien n'est produit par le hasard quand une bande dessinée est bien écrite et dessinée, elle émet de manière directe une adresse irrésistible au lecteur - ici, en l'occurrence, Marko invite Alana à continuer à lui lire (un roman à l'eau de rose) mais c'est comme s'il nous parlait à nous, en nous demandant de continuer à lire Saga.

La suite, après les cinq pages ci-dessous :





Il s'agit donc d'un flash-back : à cette époque, Alana, membre de l'armée de Landfall, surveille Marko, qui a déserté l'armée de Wraith. Ils sont donc ennemis, et, dans la chapitre 8, on a pu voir que la jeune femme ne ménageait pas son prisonnier quand il était en cellule (elle lui assénait un coup de crosse de son fusil pour le faire taire, ne comprenant pas ce qu'il disait).
En train désormais de casser des cailloux dans une carrière, Marko a appris à parler la langue d'Alana, en l'entendant lui lire A Nightime Smoke d'Oswald Heist (un personnage qu'on découvrira dans le chapitre 12). 

En se comprenant, les deux jeunes gens ont appris à s'apprécier, à se tolérer. Et c'est donc la lecture qui a permis cette apaisement, ce qui est tout un symbole.

Alana considère ce livre comme la meilleure histoire qu'elle ait jamais lue - ce qui n'est pas le cas de son auteur, qui l'a écrite uniquement pour de l'argent... Du moins, est-ce ce qu'il prétend car l'ouvrage contient à l'évidence un message pacifiste comme le pense Marko. Le jeune homme soumet à sa geôlière que le conflit qui oppose leurs deux mondes ne peut qu'aboutir à une surenchère de brutalité, un règne de barbarie.

Comme un écho à son raisonnement, Marko révèle à Alana qu'il va être transféré dans un autre prison, Blacksite, dont la jeune femme sait qu'on n'en revient jamais vivant. Marko a accepté cette punition avec fatalisme : il a déserté son armée, s'est rendu à l'ennemi, a été condamné - il pense en fait n'avoir que ce qu'il mérite, et surtout sa mort prochaine lui semble une délivrance, il n'assistera pas à l'épilogue tragique du conflit.

Mais Alana est, elle, bouleversée par ce qu'elle apprend et va alors commettre un acte lourd de conséquences, un geste qui scelle non seulement son destin comme belligérante mais aussi comme femme. Elle brise la chaîne attachée à la cheville de Marko et lui conseille de fuir, en profitant des quelques minutes qu'il a avant que d'autres gardes s'aperçoivent de son évasion. Elle est prête, quant à elle, à affronter les sanctions que lui vaudra son choix.

Toutefois il est hors de question pour Marko d'abandonner sa libératrice qu'il sait condamnée comme lui si elle le laisse partir, et va la convaincre de le suivre. Il n'a pas besoin de mots pour cela, comme le montre la dernière image de la page 5 : des regards troublés témoignent de l'attirance entre les deux jeunes ennemis, puis un baiser irrépressible scelle leur alliance. 

L'histoire de Marko et Alana commence en vérité à cet instant : ils deviennent des fugitifs (comme les Runaways que créa et écrivit Vaughan pour Marvel, comme Yorick dans Y the last man paru chez DC/Vertigo, comme les trois lions dans Pride of Baghdad aussi chez Vertigo). Ils ne veulent plus participer au massacre de leurs deux peuples et s'éloignent du théâtre des opérations, tout en ayant conscience qu'ils vont désormais être traqués.

Plus tard, on assistera à une de leurs premières nuits d'amour, et on sait depuis le tout début du premier épisode qu'ils sont ainsi devenus les parents d'une petite fille, Hazel. Leurs têtes sont mises à prix et le Prince Robot IV, les mercenaires the Will et the Stalk les poursuivent. En ayant conçu un enfant , les deux fuyards ne sont pas seulement devenus des déserteurs, dont chaque camp veut la peau, ils sont aussi devenus un symbole et leur enfant incarne la possibilité d'une réconciliation entre deux peuples dont le plus puissant, celui de Landfall (grâce à sa technologie, alors que ceux de Wraith croient en la magie), veut une victoire totale par la destruction de son adversaire ou l'asservissement de ceux qui survivront.

L'histoire de Marko et Alana permet aussi à Brian K. Vaughan d'établir des parallèles avec d'autres couples dans son histoire. Il y a celui formé par the Will et the Stalk, à la fois concurrents sur le plan professionnel et amants. The Stalk semble avoir péri dans les épisodes précédents et the Will porte son deuil, au point qu'il a cessé sa traque contre Marko et Alana, retiré avec son Lying Cat.

The Will est tiré de sa retraite par Gwendolyn, originaire de Wraith. Mais les apparences sont trompeuses : elle n'est pas là pour tenter de sauver Marko. Elle est en vérité celle à qui il a été fiancé et qu'il a donc abandonné pour Alana. Gwendolyn veut donc se venger de son ancien amant et de sa compagne, sentiment de vengeance accru le fait qu'elle sait qu'ils ont eu un enfant ensemble. 

The Will "forme" aussi un étrange couple avec une fillette (sensible aux traces magiques des indigènes de Wraith, ce qui aura son importance) qu'il a découverte sur une planète-lupanar où elle était prostituée par une maquerelle. Il a récemment réussi à la tirer de cet enfer grâce à l'aide de Gwendolyn, et en échange il a donc accepté de retourner chasser Marko et Alana.

Il y a aussi le couple formé par les parents de Marko, apparu à la fin du chapitre 6. A la fois soulagés de retrouver leur fils en vie et choqué de l'avoir vu refaire sa vie avec une ennemie de leur peuple et être devenu père, les relations entre eux sont encore plus tendues après que la mère de Marko ait apparemment désintégré Izabel, une jeune fille ectoplasme qui était la baby-sitter d'Hazel. Tandis que le fils et sa mère vont partir à sa recherche (Izabel a été en vérité téléportée sur une planète voisine), Alana reste seule avec sa fille et son beau-père dans un vaisseau atypique (un arbre géant et magique), qui sera le théâtre d'une révélation bouleversante.

Enfin, la dernière partie de ce volume 2 offre un autre "couple", du moins la rencontre entre deux personnages périphériques, mais qui impactent tout le récit : d'un côté le fameux Prince Robot IV (un individu humanoïde métamorphe avec un poste de télé à la place de la tête) et de l'autre l'écrivain D. Oswald Heist, l'auteur de "A Night time Smoke", le roman préféré d'Alana, susceptible d'avoir reçu la visite de sa fan et donc d'aider le militaire à la retrouver, elle et son amant. 
Il faut alors préciser que l'ouvrage raconte justement la romance improbable entre l'héritière d'une carrière (tiens, comme celle où Marko et Alana s'embrassent) et une créature de pierre - c'est la figure du livre dans le livre, une mise en abyme donnant des perspectives multiples au récit (Heist raconte par exemple que son fils a d'abord péri dans une bataille puis avoue ensuite qu'il s'est suicidé car il était traumatisé par la guerre, lui aussi a fui à sa manière l'horreur. 
On devine également, même si je ne veux pas en dire trop que Heist a bel et bien dissimulé, comme l'avait dit Marko et comme le pense le Prince Robot IV, un sous-texte pacifiste dans son roman.).

Revenons à la "chute" de la page 5 : Marko et Alana s'embrassent. Ce baiser officialise à la fois leur union amoureuse et leur décision de fuir la guerre. C'est donc la première étape concrète de leur relation qui conduira à la mise au monde de leur fille Hazel - qui est depuis le début de la série la narratrice de l'histoire.

Ainsi elle commente la scène par cette phrase : "Ouais, mon père a toujours su y faire avec les filles" ("Yeah, Dad always had a way with the ladies"). C'est une manière habile et drôle de désamorcer la tension érotique et dramatique de cet instant (et ce qui a suivi). Mais quand on tourne la page et qu'on découvre donc ce qui se passe au présent, l'ironie de cette pensée est encore plus remarquable puisque Marko est réprimandé par sa mère (tandis qu'ils continuent à chercher Izabel) puis qu'on retrouve un peu plus loin Gwendolyn (avec the Will) plus déterminée que jamais à se venger de Marko. Ce dernier a effectivement toujours su y faire avec les filles, pour le meilleur comme pour le pire...

Il faut aussi bien entendu évoquer l'aspect visuel de Saga. Fiona Staples y a imprimé sa marque de façon aussi singulière et percutante que Vaughan avec son scénario depuis le début. L'auteur a laissé de plus en plus de liberté à l'artiste quand il a découvert les trouvailles graphiques dont elle était capable. De fait, la série est un fascinant livre d'images, avec une galerie d'extra-terrestres insensée, souvent répugnants (mais qui, justement, de ce point de vue, teste notre tolérance aux autres par rapport à leur apparence physique), parfois d'une étrange beauté.

The Will est ainsi celui qui ressemble le plus à un humain traditionnel comme la fillette, et Marko, ses parents, Alana ou Gwendolyn ne présentent pas de bizarreries vraiment choquantes (Marko, ses parents, et Gwen ont des cornes sur le front ou les tempes, Alana des ailes semblables à celles des chauves-souris sur les omoplates).

Mais the Lying Cat est une espèce de grand félin ressemblant à un chat pelé égyptien, the Stalk a un corps arachnoïde et quatre paire d'yeux, Oswald Heist est un cyclope, le Prince Robot IV a une télé à la place de la tête (qui diffuse, lorsqu'il est blessé sur un champ de bataille dans une scène onirique en flashback, des images pornographiques - qui ont valu à l'épisode d'être censuré par les diffuseurs numériques de comics !). Sans parler du géant immonde que rencontrent Marko et sa mère en cherchant Izabel (dont l'aspect de spectre rose estropié est également déstabilisant), ou de la planéte-foetus... 

Cette inventivité débridée s'exprime aussi dans la représentation des décors et véhicules : j'ai déjà mentionné le vaisseau de Marko et Alana, qui est en fait un arbre gigantesque et ensorcelé. Dans Saga, vous ne trouverez pas de transports spatiaux classiques inspirés comme souvent par Star Wars, avec une abondance de détails technologiques : Staples détourne tout cela pour aborder ces éléments de manière inattendue, poétique, troublante.

Les décors sont aussi traités avec une approche très originale : l'artiste dessine Saga entièrement avec une palette graphique et assure donc son encrage et sa colorisation elle-même. Parfois, le plus souvent même, elle ne fait que suggérer l'environnement dans lequel évoluent les personnages avec des formes simples, voire sommaires, mais une palette de couleurs variée qui contribue aussi bien à donner un minimum de repères géographiques au lecteur qu'à définir une ambiance. 
Malgré tout, et c'est cela qui est tout de même très fort, on sait toujours où on est, et quand, et comment, et l'atmosphère générée par la colorisation digitale n'est jamais, comme ça peut être le cas avec cette technique, froide, abstraite, désincarnée. Au contraire, les environnements sont très organiques et produits par des textures très sensibles, choisies avec soin.

C'est une sensation étonnante de lire un comic-book avec une telle économie de lignes mais une telle profusion de teintes.

Il est à la fois facile de saisir ce qui rend Saga si agréable à lire (fluidité du récit, caractérisation très crédible des personnages, diversités des actions, couches multiples de la narration) et délicat de rapporter tout ce qui en compose la richesse (c'est une bd en définitive impressionniste, qui se joue du genre abordé - le soap opera cosmique - et des références - Roméo et Juliette, Guerre et Paix, Star Wars).

Mais tout comme ceux qui courent après les deux héros, le plaisir du lecteur n'est-il pas, ici plus qu'ailleurs, de chercher à définir ce qui le charme tant dans cette odyssée si parfaitement rédigée et somptueusement mise en images ?