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mardi 16 avril 2019

ASTRID BROMURE, TOME 4 : COMMENT LYOPHILISER LE MONSTRE DU LOCH NESS, de Fabrice Parme


Avec plus d'un an de retard, je trouve enfin le temps de vous parler du tome 4 d'Astrid Bromure, la série écrite et dessinée par Fabrice Parme. Après s'être occupée de la petite souris, des fantômes et de l'enfant sauvage, la gamine la plus irrésistible de la bande dessinée franco-belge n'allait pas laisser passer l'occasion d'étudier le cas du monstre du Loch Ness. Et son créateur, en une trentaine de pages, d'entraîner le lecteur dans une folle fantaisie.


Un beau matin, Pandora Bromure reçoit un courrier de son cousin, Hazel Mac Muffin. Il l'invite à passer quelques jours en Ecosse pour récupérer la boîte à souvenirs familiale. M. Bromure, qui a des affaires plus sérieuses à règler, ne les accompagnera pas.


Astrid en revanche suit sa mère avec la cuisinière Mme Dottie et la préceptrice Mlle Poppyscoop ainsi que son chien Fitzgerald et son chat Gatsby. Une fois dans les Highlands, la fillette fait la connaissance de son oncle, un excentrique et jeune savant, et de son bobtail Zelda.


Son laboratoire attire vite sa curiosité avec toutes ses machines farfelues et ses expériences sur des espèces vivantes. C'est ainsi qu'Astrid trouve et libère un bébé plésiosaure, dont la croissance est alors aussi rapide qu'énorme.


La créature trouve refuge dans les eaux du Loch. Comment résoudre cette catastrophe ? Rien de plus simple : en la capturant et en la passant dans l'engin lyophilisant d'oncle Hazel pour la rétrécir... Peut-être pas si simple que ça en fait.

Le tome 3 (Comment épingler l'enfant sauvage) avait prouvé que derrière la mécanique gaguesque désopilante de Fabrice Parme pouvait se cacher de l'émotion et de la réflexion. La série accèdait à une nouvelle dimension et affichait des ambitions inédites.

C'est pourquoi ce nouvel épisode déçoit un peu à la première lecture. L'auteur revient à un argument plus léger et des péripéties plus convenues à partir d'un argument déjà maintes fois exploité par la fiction sous toutes ses formes. Le mythe du monstre du Loch Ness a effectivement nourri une oeuvre abondante, souvent dans le registre comique.

La rencontre entre l'espiègle et gaffeuse Astrid Bromure et la créature tient toutes ses promesses. La catastrophe, inévitable, alimente le récit en rebondissements d'une inventivité inouie. Mais pas plus.

Certes, nous faisons la connaissance du frère de Pandora Bromure, un aristocrate scientifique des Highlands, avec lequel elle entretient une relation orageuse (comment en serait-il autrement entre elle, la femme responsable et guindée, et lui, ce rouquin insouciant ?). Mais Fabrice Parme ne creuse guère cet aspect autrement qu'en souligant l'évidence, à savoir la proximité immédiate entre Astrid et Hazel, dont les caractères sont proches. Ils s'entendent dès leur première rencontre et le bobtail Zelda complète la ménagerie azimutée formée par le chat Gatsby et le chien Fitzgerald de la gamine.

Du voyage, Mme Dottie et Mlle Poppyscoop sont réduites à des faire-valoir, des spectatrices, prises entre deux feux, même si la cuisinière-femme de ménage prend le parti de sa patronne en rangeant le capharnaüm chez Hazel Mac Muffin, et que la préceptrice d'Astrid en pince visiblement pour cet écossais lunaire et séduisant. Le format de l'histoire empêche visiblement l'auteur de creuser davantage ce dernier aspect (à moins qu'on revoit l'oncle dans une prochaine aventure - le tome 5 paraîtra cet Automne).

Néanmoins, je m'en voudrai de jouer les frustrés car la qualité du livre reste indéniable. Fabrice Parme ne va pas aussi loin que dans son précédent opus, mais son divertissement demeure de haute volée.

Comme toujours, le point de départ est dérisoire et la suite enfle jusqu'à un joyeux délire parfaitement orchestré. Sa manière de jouer avec le cliché du monstre - qui n'en est pas un, puisqu'il n'est qu'une créature innocente elle-même dépassée par ce qui lui arrive - est un modèle du genre. On rit de bon coeur et très souvent dans ce crescendo comique dirigé par un orfèvre du genre, qui ne cède jamais à la blague facile, aux effets vulgaires.

L'influence manifeste du scénario est Blake Edwards, le metteur en scène de la saga de la Panthère Rose (avec Peter Sellers). Une simple bévue se transforme en une boule de neige et emporte tout sur son passage, à l'image des nombreux va-et-vient des animaux et d'Astrid dans et hors du manoir Mac Muffin pour dissimuler aux adultes la bétise qu'elle a commise et qu'elle veut absolument réparer. On n'est pas loin non plus de Bill Watterson, le papa de Calvin and Hobbes, dans la mesure où ce que l'enfant fait semble presque se dérouler dans un monde à part, invisible aux grands.

Mais c'st surtout visuellement que cette bande dessinée est éblouissante. Comme je l'ai toujours dit, depuis le premier tome, en trente pages, Fabrice Parme produit plus d'images que bien des artistes avec des albums qui ont une pagination plus importante.

On pense alors à Wes Anderson, le génial cinéaste texan (The Grand Budapest Hotel, L'île aux chiens), et son esthétique "maison de poupées", où tout est configuré de manière à tirer le maximum de chaque effet graphique. Parme accumule les dizaines de plans par planches sans jamais saturer le regard, encadrant chaque vignette dans des ronds, des rectangles, des carrès, des losanges, ou parfois sans bordures. De telle manière que si l'attention est en permanence sollicitée, elle l'est avec un souci de fluidité exemplaire dans le flux de lecture.

Les compositions sont le résultat d'une élaboration très minutieuse où chaque élément est placé aussi bien pour dynamiser la mise en scène que pour raconter quelque chose sur le personnage, l'endroit, l'action. Les personnages ont conservé cette expressivité jubilatoire pourtant tracée avec une économie de traits hallucinante (il n'est guère étonnant que des essais ont été effectués pour transposer en cartoon la série - même si, pour l'heure, le projet n'a pas été développé pour la télé ou le cinéma).

En résumé, on dira donc que ce tome 4 d'Astrid Bromure doit surtout se savourer comme une comédie débridée et millimétrée, sans chercher davantage. C'est en deçà du tome 3, mais au-delà de tout ce que vous pourrez trouver dans la bande dessinée à l'adresse des plus jeunes mais capable de combler les plus âgés. Vivement Octobre prochain pour le cinquième chapitre !

dimanche 26 novembre 2017

ASTRID BROMURE, TOME 3 : COMMENT EPINGLER L'ENFANT SAUVAGE, de Fabrice Parme


Comme chaque début d'année, Fabrice Parme sort un nouveau tome des aventures d'Astrid Bromure. Le dernier en date est paru il y a environ onze mois, mais alors je n'alimentais plus ce blog. Il est donc temps de réparer cet oubli en notant Comment épingler l'enfant sauvage.


Parce qu'elle a découvert qu'elle était l'unique enfant unique dans l'arbre généalogique des Bromure, Astrid souhaite avoir un frère ou une soeur et, par la ruse, convainc ses parents de partir en expédition au Gabokonga pour trouver un enfant sauvage qui remplira ce rôle. Toute la famille, y compris la majordome, la cuisinière et la gouvernante Mlle Poppyscoop, s'envole donc à bord d'un dirigeable pour l'Afrique.


Bien vite, sur place, Astrid et ses proches capturent dans leur campement un pygmée Taba-Tobo en possession d'une figure d'envoûtement à l'effigie d'un enfant sauvage qui profite de la confusion pour récupérer la figurine. Astrid le poursuit et s'enfonce dans la jungle, indifférente aux dangers représentés par la faune locale et accompagnés de son chien Fitz et de son chat Gatsby. Enfin, elle parvient à communiquer avec l'enfant sauvage qu'elle baptise Adam.
  

Cependant la tribu des Taba-Tobo a assiégé le campement des Bromure et leur personnel et les corrige sur leur nature : contrairement à ce qu'affirment les livres occidentaux, ils ne sont pas des sauvages cannibales mais des êtres civilisés soucieux de préserver leur environnement et ils ne persécutent pas sadiquement l'enfant sauvage mais cherchent à lui apprendre à se défendre dans ce cadre hostile où sa seule famille sont des oiseaux qui l'ont recueilli et élevé.


Tandis qu'en échange de ces enseignements, Mlle Dottie, la cuisinière, apprend à la tribu de nouveaux mets à partir de leurs épices, Astrid et Adam apprennent difficilement à faire connaissance. Mais la fillette doit rejoindre ses parents sur le départ. Toutefois, l'aventure n'est pas terminée...

On ne saurait, pas plus que pour les deux précédents tomes, reprocher à Fabrice Parme de n'avoir produit qu'une trentaine de pages pour cet épisode car la densité du récit et de sa narration est telle qu'il y a autant à lire ici que dans un album traditionnel qui compterait une vingtaine de pages supplémentaires.

Passé ce mérite purement quantitatif, c'est une nouvelle fois un enchantement, qui séduira, selon la formule consacrée, petits et grands, quoique de manière différente. Les plus jeunes disposeront d'une aventure très divertissante, mené sur un rythme très soutenu, dont la concision ne risque pas de les rebuter (mais plus sûrement de leur ouvrir l'appétit). Les adultes, eux, apprécieront cette histoire qui explore non seulement le cadre africain, dépaysant par définition, mais surtout une sorte de conte à la morale tolérante très subtile concernant le continent noir comme celui que convoite les blancs plus que les indigènes ne rêvent d'occident et sur le fait qu'aimer quelqu'un ne revient pas à le posséder.

Ce que désire Astrid, c'est en vérité moins un petit frère ou une petite soeur qu'un compagnon de son âge qui présenterait en outre l'avantage de détonner dans son entourage guindé. Mais son fantasme se heurte rapidement à une réalité qu'elle n'avait pas soupçonnée et qui passe par le langage, la communication. Le bon petit sauvage qu'elle convoite n'est pas un jouet docile et imbécile ("l'idiot du village" comme elle le craint) mais un être plein de ressources que le milieu dans lequel il a grandi a formé irrémédiablement différent. En acceptant cette différence, Astrid l'apprécie mais en tire une leçon inattendue : elle, si sûre, convaincue, déterminée, avouera à Mlle Poppyscoop, sa gouvernante, quitter l'Afrique "désorientée" - elle a moins vu le pays, sa nature qu'un des représentants et le fossé culturel qui les sépare et les empêche d'être d'improbables frère et soeur, mais leur permet d'être amis et de savourer que ce les distingue contribue à les enrichir.

La série y gagne en émotion et en mélancolie sans perdre sa bonne humeur et sa tonicité, que le graphisme incroyablement minutieux de Parme exalte. Son découpage est d'une prodigieuse inventivité sans jamais oublier de rester lisible : il y a là une abondance jouissive, une gourmandise de la part de l'artiste composant des pages pleines assouvissant l'appétit du lecteur. On est dans une moyenne de neuf cases mais souvent le nombre s'élève à dix-sept sans que jamais le résultat ne paraisse chargé.

Avec peu, Parme fait beaucoup, c'est même sans doute un de dessinateurs les plus impressionnants à ce niveau : l'enchaînement de ses plans est d'une fluidité parfaite, l'expressivité de ses personnages tient à peu de lignes mais tracées avec une maîtrise extraordinaire. On a souvent cette impression d'être face à l'ouvrage maniaque d'un miniaturiste qui réinterprète les codes de son média pour lui donner une intensité nouvelle. Il faut voir comment son plaisir manifeste à croquer la jungle, ses dangers - avec une faune irrésistiblement cartoony et colorée comme un tableau du Douanier Rousseau - , comble le regard par la vie qui l'anime.

C'est somptueux tout simplement - et on se prend déjà à rêver de la manière dont il va s'emparer de sa prochaine histoire dans laquelle Astrid Bromure investiguera sur le monstre du Loch Ness : tout un programme !   

mardi 9 février 2016

Critique 813 : ASTRID BROMURE, TOME 2 - COMMENT ATOMISER LES FANTÔMES, de Fabrice Parme


ASTRID BROMURE : COMMENT ATOMISER LES FANTÔMES est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Fabrice Parme, publié en 2016 par les éditions Rue de Sèvres.
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L'institutrice à domicile d'Astrid Bromure démissionne et la mère de la fillette refuse de l'inscrire à l'école publique, indigne de son rang.
Mais Astrid a déjà pensé à une alternative et obtient, malgré des frais exorbitants, d'intégrer au pensionnat de Canterville.
La directrice, Mme Butterscotch, fait entrer Astrid dans la classe tenue par Mlle Poppyscoop qui, pour impressionner ses élèves, leur raconte que les fantômes des O'Flahertie et de leurs protégés hantent l'endroit. Astrid est impressionnée et négocie sa protection auprès des jumelles Gladys et Rebecca, deux fortes têtes qui ne pensent qu'à fuguer.
Astrid se distingue vite comme la première de sa classe, ce qui lui vaut successivement l'admiration et le mépris de ses camarades. Il faudra qu'elle commette une maladresse contre la directrice pour regagner leurs faveurs. Mais Mme Butterscotch décide de sévir collectivement, ce qui provoque une vraie mutinerie.
Les jours d'Astrid au pensionnat sont comptés. Mais en partira-t-elle seule ? Ou en compagnie des esprits de l'établissement ?

Après un premier tome enchanteur, Comment dézinguer la petite souris, Astrid Bromure revient pour une nouvelle aventure aussi excellente, peut-être même supérieure. Fabrice Parme a conservé le format court d'un récit de trente pages, qui est accessible aux lecteurs qui n'ont pas déjà été présentés à son héroïne, et ce mélange d'humour et de sophistication qui séduira petits et grands.

L'idée de départ est très prometteuse puisqu'il s'agit de déplacer Astrid : lorsqu'on connaît déjà la fillette, on devine tout le potentiel humoristique que cela suggère, après la trépidante chasse à la souris dans le huis-clos du luxueux appartement des Bromure. La voilà qui entre donc dans un trés chic pensionnat pour jeunes filles, mais l'endroit serait hanté, selon l'institutrice.

Parme joue et nous amuse avec l'ambiguïté de la situation car on ne sait pas si Astrid croit à la légende de Canterville à cause de son imagination ou si le lieu dit est effectivement peuplé de spectres - ne sont-ils pas troublants ces tableaux représentant des portraits des fondateurs du pensionnant qui semblent vous suivre du regard, voire même déborder de leurs cadres...

La figuration est fournie et l'auteur l'anime en soulignant bien la singularité d'Astrid par rapport aux autres fillettes dans une succession de scènes savoureuses où, le temps d'une page, elle est admirée puis jalousée avant de se ridiculiser (lors du cours de gym, en essayant de grimper à une corde). Par un mouvement de balancier tout aussi réjouissant, elle retourne la situation à son avantage, sans le chercher, en s'attirant les foudres de la directrice.

Reste que la petite héroïne n'est pas rassurée par ces histoires de spectres : elle se "paie" des gardes du corps avec les jumelles Gladys et Rebecca, qui se présentent comme des expertes "politiques". Voilà deux seconds rôles jubilatoires, qui confirment l'influence de Goscinny dans la mécanique scénaristique de Parme - Astrid Bromure est une cousine piquante en provenance des années folles du Petit Nicolas.

Ce qui épate toujours autant, c'est la précision d'orfèvre de l'auteur et qui se traduit par l'extrême rigueur de ses découpages : ses pages alternent des images aux décors fouillés et d'autres plus dépouillées, mais tout l'art de Parme réside dans la fluidité des enchaînements, ces compositions de miniatures, cette manière d'exploiter la mise en page (voir, en particulier, la merveilleuse page 25). On trouve ainsi de dix à vingt plans par pages !

Il s'offre même une référence irrésistible à cette "une" fameuse de "Charlie Hebdo" signée Cabu (le Prophète accablé déclarant : "c'est dur d'être aimé par des cons !") quand Astrid déplore, elle, que "c'est dur d'être aimée par des écervelées !"... Délectable.

Les personnages sont toujours campés avec une simplicité suprêmement élégante, un trait minimaliste mais incroyablement expressifs, avec d'impayables mimiques et une gestuelle très étudiée.

Tout cela confère à ce récit une dimension à la fois immédiatement efficace et étonnamment complexe, où il est question de croyance (selon laquelle croire aux êtres légendaires, c'est leur permettre d'exister), d'autorité (avec les parents d'Astrid - sa mère craintive, son père débonnaire - , la directrice rigide, l'institutrice rusée mais dépassée), de vie en communauté (avec la famille, les pensionnaires, les fantômes, et même les animaux puisqu'on retrouve un peu le chat, le chien et la souris d'Astrid).

Quelle merveille ! Souhaitons juste que cette pépite, taillée par un des talents les plus fins, trouve son public dans un marché surpeuplé : Astrid Bromure est une bande dessinée qui mérite d'être distinguée et préservée.

lundi 10 août 2015

Critique 686 : LE CHÂTEAU DES ETOILES - 2ème ANNEE, d'Alex Alice

 
 
 
 
 
 
 
LE CHÂTEAU DES ETOILES : 2ème ANNEE comprend les épisodes 4 (Les Naufragés du ciel), 5 (Les Secrets de la face cachée) et 6 (Le Roi-Lune) de la série, écrits et dessinés par Alex Alice, avec Anthony Simon comme assistant pour les décors, publiés de Mai à Juillet 2015 par les Editions Rue de Sèvres. L'album cartonné rassemblant ces trois nouveaux chapitres paraîtra le 16 Septembre 2015.

Pour mémoire, j'avais consacré une entrée aux trois premiers épisodes dans ma critique n° 527 de Novembre 2014 (ici : Le Château des Etoiles n°1, 2 et 3).

Rappel des faits :

En 1970, Le Roi Ludwig de Bavière se passionne pour l'aéronautique et récupère les carnets de vol de l'exploratrice Claire Dulac, tragiquement disparue alors qu'elle était partie en vol à la recherche de l'éther. Il obtient du mari de l'aventurière et de son fils, le professeur Dulac et Séraphin, leur aide pour poursuivre et réaliser le projet de la défunte.
Mais grâce au Chambellan du Roi, Hagen Von Gudden, Bismarck est au courant de cette entreprise qu'il compte détourner à des fins militaires pour dominer l'Europe. 
Le professeur Dulac fait construire un éthernef pour s'envoler dans l'espace et échappe, avec le Roi, Séraphin et ses deux jeunes amis, Sophie et Hans, au Chambellan...

L'histoire reprend là où on l'avait laissée :

L'éthernef atteint les 13 000 mètres d'altitude quand une avarie survient : le variateur électro-éthérique a disparu, entraînant le vaisseau à la dérive dans l'espace. La toile du ballon qui y était suspendue obstrue désormais l'habitacle et il faut tenter une sortie pour l'enlever. Séraphin s'en occupe, découvre le Roi inconscient dans la cabine de la proue, et surtout que l'appareil tombe en direction de la face cachée de la lune.
L'éthernef atterrit sur la face cachée de la lune. Séraphin, son père, Sophie et Hans (plus son chien Falstaff, passager clandestin) s'emploient alors à réparer le vaisseau en espérant repartir dans les 354 prochaines heures, autrement dit les 14 jours de la nuit lunaire. Mais le Roi Ludwig, profitant que l'air soit respirable, part explorer les montagnes voisines, convaincu d'y trouver le château des étoiles, que visait certainement Claire Dulac.
Le Roi Ludwig décide de rester sur la lune - ou plutôt d'en redécoller à bord d'un navire éthérique. Avant cela, il rend le variateur électro-éthérique à Séraphin, qui permet à son père de les ramener, avec Sophie et Hans, sur terre. Il leur reste à récupérer le carnet de Claire Dulac, caché dans la bibliothèque royale avant Bismarck...

Contrairement, tout d'abord, à ce que j'avais compris en lisant la 1ère Année de la série, ces trois nouveaux épisodes, qui forment la 2ème Année, n'en sont pas la conclusion définitive : même si le récit trouve un dénouement satisfaisant, la fin est ouverte et Alex Alice et son éditeur annoncent déjà un troisième acte à leur saga (mais je vous laisse découvrir où elle entraînera les héros). Cela promet encore une lecture enchanteresse.

Car, et c'est ce qui nous occupera pour aujourd'hui, cette nouvelle "saison" est aussi réussie que la première.

Le scénario ménage encore un riche lot de rebondissements en confirmant les influences qui ont inspiré Alex Alice : Jules Verne y tient la première place, et de nouveaux bonus (qui resteront inédits dans l'édition en album cartonné à paraître en Septembre) cite l'écrivain nantais sous la forme de faux articles d'époque, illustrés par de simili-gravures. Ces suppléments ne sont pas seulement un cadeau fait aux fans qui suivent la série en l'achetant dans son format journal (41,5 x 29,4 cm), ils complètent intelligemment et malicieusement l'intrigue, notamment en évoquant les machinations que continuent d'utiliser le Chambellan Von Gudden tandis que les héros voyagent dans l'espace ou les efforts du quotidien pour retrouver un journaliste disparu en enquêtant sur le Roi Ludwig avant son départ pour les étoiles.

La narration est articulée selon trois temps précis : d'abord, le décollage et l'ascension de l'éthernef jusqu'à la disparition mystérieuse de son variateur et sa dérive vers la face cachée de la lune ; ensuite, le crash de l'appareil sur la lune et l'exploration de l'astre ; enfin, les efforts pour revenir sur terre en parallèle avec le choix du Roi Ludwig.

Chacun de ces chapitres est un pur régal à lire, mais le numéro 5 entièrement situé sur la lune est assurément le plus beau. Alex Alice abandonne tout réalisme scientifique pour nous embarquer dans une balade astrale fascinante, poétique, mais aussi mélancolique, dramatique. Le résultat est tout simplement féerique. 

La conclusion de cette saga est habile : l'auteur n'a pas voulu que la victoire des héros soit trop simple puisqu'il y a incorporé à son récit des figures historiques authentiques, comme Bismarck dans le rôle du méchant de service. La solution que trouvent Séraphin, son père, Sophie et Hans, pour contrarier les plans du prussien correspond à la fois au cadre d'une uchronie sans tomber dans une fable trop positive ou moraliste : l'enjeu pour la suite est subtilement déplacé et il sera intéressant de découvrir comment Alex Alice l'exploitera (en allant dans le registre de l'aventure pure ? Ou en conservant quelques éléments politico-historiques ?).

Les personnages ont une dimension humaine très sensible : la notion de famille - celle dont on est issu (Séraphin et son père) mais aussi celle qu'on se bâtit, avec des amis, des alliés (avec Sophie, Hans, le Roi), ou celle qu'on a perdue et après le fantôme duquel on court (Claire Dulac, dont le mystère de la mort reste irrésolu) - est très forte, soutenant toute la dramaturgie de ces aventuriers qui en risquant leurs vies dans une aventure risquée veulent tous se relancer existentiellement. Alex Alice sait écrire des enfants sans sombrer dans la mièvrerie ni l'héroïsme exagéré et des adultes hantés par des démons bien particuliers.

Bien entendu, ces nouveaux épisodes sont visuellement aussi beaux, si ce n'est plus que les premiers : l'artiste, assisté par Anthony Simon aux décors, a su créer des pages dont la puissance esthétique subjuguera n'importe qui. 

Tout cela dégage à la fois un travail extraordinaire sur les designs, la colorisation (à tomber à la renverse, avec le mélange de plusieurs techniques - crayons, aquarelles, peinture numérique), et une liberté comme seuls les très grands graphistes peuvent se le permettre, confiants en leur art et sa pratique, mais aussi inspirés par leur projet, son format hors normes.

Le château des étoiles est une expérience que sa publication originale rend spéciale : on ne peut tout simplement pas la lire comme une bande dessinée ordinaire car l'objet est relativement fragile, il faut le manier avec délicatesse, déposer chaque numéro sur une surface devant soi et non pas en le tenant comme un album. Ainsi installé, on peut à loisir contempler des pages immenses au découpage si bien pensé, à la beauté exceptionnelle. Le dépaysement et les sensations fortes sont garanties.

A l'heure où auteurs et lecteurs de BD sont bousculés dans leurs habitudes par la concurrence des tablettes et autres supports de lecture, un projet comme celui-ci devrait inciter l'édition à investir davantage dans des histoires qui ne se limitent pas à des cases et des bandes classiques sur des pages reliées, mais jouent avec les dimensions des planches, les effets que cela provoque. Il y a là une invitation à un renouvellement artisanal de la bande dessinée (pourquoi pas sous la forme de pop-up books, de livres-jeux, de pages dépliantes, de flip-books, etc).

Fête pour les yeux, voyage scénaristique, comic-book steampunk lumineux et palpitant, Le Château des Etoiles d'Alex Alice a le goût rare des classiques instantanés.

vendredi 7 août 2015

Critique 683 : ASTRID BROMURE, TOME 1 - COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS, de Fabrice Parme


ASTRID BROMURE : COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Fabrice Parme, publié en 2015 par les Editions Rue de Sèvres.
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Astrid Bromure est la fille unique d'un couple de bourgeois new yorkais qui s'absentent pour une quinzaine de jours et la confient aux bons soins du majordome Benchley et la gouvernante Mme Dottie. Les voilà, en compagnie du chien Fitzgerald (un scottish terrier) et du chat Gatsby (un gros matou à poils blancs), seuls dans l'immense appartement au sommet d'un impressionnant building. La fillette, après avoir suivi à la radio son feuilleton favori ("Hercule Carotte contre Arlette Lapin"), s'ennuie vite mais refuse d'aider les domestiques dans leurs tâches pour se changer les idées.
La situation change lorsque Astrid sent une de ses dents bouger : Benchley lui indique que la petite souris lui laissera une pièce quand la quenotte sera tombée. Mais la demoiselle ne croit pas à cette légende, d'autant que le portrait que lui en dressent les deux laquais diverge. Elle truffe alors le loft de multiples pièges qui, s'ils ne sont pas actionnés, prouveront la tromperie des adultes... Ou attesteront de la présence de la fameuse souris.
Tout va dégénérer quand une souris blanche, douée de parole, apparaît, laissant derrière elle un tube de dentifrice de la marque Quenottes (avec un nouveau goût vanille-chocolat), que le chat poursuivi par le chien pourchasse. Et si tout cela cachait un complot ?

Après plusieurs expériences en collaboration avec des scénaristes (Famille Pirate, écrite par Aude Picault, déclinée en dessin animé pour la télévision ; et Le Roi Catastrophe, Spirou : Panique en Atlantique, OVNI, écrits par Lewis Trondheim), Fabrice Parme se lance dans sa première série en assumant tous les postes. Astrid Bromure se présente sous la forme d'un album d'une trentaine de pages publié par les éditions Rue de Sèvres (à qui l'on doit, notamment, Le château des étoiles d'Alex Alice).

L'héroïne de cette histoire destinée aux plus jeunes mais dont les adultes auraient tort de se priver est une adorable chipie au minois insolent et immédiatement inoubliable, déjà un personnage-culte. Cette gamine, volontiers fripouille, raisonneuse, mais intelligente, c'est la première réussite de l'auteur qui évite ainsi toute mièvrerie.

Ensuite, il y a l'intrigue elle-même, dont la simplicité est trompeuse. Ce récit de dent de lait et de petite souris ne paie pas de mine et n'est guère épaisse, mais Parme la transcende pour en tirer un conte moral acide, irrévérencieux, truffée de références. L'auteur est un familier de l'animation et cela se sent dans le rythme soutenu qu'il imprime à sa narration : trente pages, c'est certes peu, mais ce sont trente pages extrêmement denses, dans lesquelles rien n'est en trop, où jamais on ne s'ennuie. Non seulement, l'argument est pleinement exploité mais il aboutit à une critique acide sur la publicité et ses méthodes les moins reluisantes quand il s'agit d'atteindre la cible enfantine - ici, via la sponsorisation du feuilleton radio qu'écoute Astrid puis du dentifrice "Quenottes", mais aussi l'emploi d'une colonie de souris blanches usurpatrices, toutes clonées, qui ont infiltré les maisons des bourgeois.

La maîtrise qu'affiche Parme pour développer son scénario est d'autant plus épatante qu'il a pris soin de dissimuler ses piques sous un vernis acidulé. 

Au premier degré, on lit une aventure qui emprunte à la comédie et aux dessins animés américains, comme ceux signés Blake Edwards ou par les studios Hanna-Barbera, avec une galerie de personnages bien campés (la fillette pleine de ressources mais trop gâtée, les serviteurs complices mais dépassés, les animaux de compagnie témoins puis acteurs). 

Au second degré, ce qui se joue dans ce cadre luxueux est une séance de masques qui tombent en cascade (soupçons de Astrid, convictions des larbins, double jeu du chat, asservissement des souris, manipulation des publicitaires). Le lecteur, quel que soit son âge, gagne à tous les coups avec une histoire fraîche, rapide, divertissante, mais aussi le récit de multiples démystifications, cocasses autant que malignes.  

Visuellement, c'est une pure merveille, qui confirme que Fabrice Parme est un artiste d'exception, dont le travail transpire d'une exigence rare. Voyez ci-dessus les croquis préparatoires qu'il a accumulés pour représenter Astrid : impressionnant, non ?

Le découpage est extraordinaire : d'une fluidité impossible à prendre en défaut, chaque page comporte un nombre de plans dont la moyenne affole les compteurs (de 12 à 18 !). Cette abondance de vignettes, aux dimensions et aux contours très variables (parfois pas plus grandes qu'un timbre, parfois un cercle, des cadres verticaux ou horizontaux, des "gaufriers"), permet à la fois de communiquer une grande quantité donc d'informations en plus de ce que le texte raconte, avec des dialogues très vifs, mais sans nuire à la souplesse des enchaînements, donc sans freiner la lecture - au contraire, il y a un glissement naturel d'une image à l'autre qui fait de l'album un redoutable page-turner et donne souvent envie de relire aussitôt finie la planche pour ne pas risquer de manquer un détail.

Parme me rappelle un cinéaste tout aussi méticuleux dans ses compositions : Wes Anderson, le réalisateur de Rushmore, La famille Tenebaum, La Vie aquatique, Moonrise kingdom, A bord du Darjeeling limited ou Grand Budapest hotel. On retrouve cette obsession des plans symétriques, dont la régularité et l'harmonie dans l'ordonnancement des pages, imprime le tempo, mais aussi une palette de couleurs similaire, avec des à-plats dans des tons pastel délicats, d'une élégance parfaite. 

On regretterait presque que les éditions Rue de Sèvres n'aient pas, avec l'auteur, choisi de publier Astrid Bromure comme Le château des étoiles d'Alex Alice en format journal pour rendre cela encore plus impressionnant. Mais le beau papier beige, la reliure solide d'un album cartonné, et la conception graphique superbement ouvragé assureront une conservation moins difficile à l'oeuvre.
  
Vous n'en avez pas eu assez ? Je vous comprends. Mais... Bonne nouvelle : Astrid Bromure reviendra dès cet automne dans un nouveau tome, au titre prometteur (Comment atomiser les fantômes). Vivement !
De gauche à droite : la gouvernante Mme Dottie, le chien Fitzgerald,
Astrid Bromure, le majordome Benchley et le chat Gatsby.

jeudi 13 novembre 2014

Critique 527 : LE CHÂTEAU DES ETOILES - 1ère ANNEE, d'Alex Alice

LE CHÂTEAU DES ETOILES est une feuilleton en deux saisons, écrit et dessiné par Alex Alice.
Cette première saison compte trois épisodes de 23 pages chacun (1 : Le secret de l'éther, 2 : Les chevaliers de l'éther, 3 : Les conquérants de l'éther), initialement publiés en fascicules (au format de 41,5 x 29,4 cm) de Mai à Juillet 2014,  puis en un album cartonné en Septembre 2014, par les éditions Rue de Sèvres. Anthony Simon a participé aux décors et Alex Nikolavitch a assuré la rédaction.
La seconde saison sera publiée à partir de Mai 2015.
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En 1868, l'aventurière Claire Dulac entreprend de résoudre le mystère de l'éther, soit ce qui transmet la force gravitationnelle, la lumière, la force électrique et magnétique. Mais son voyage en ballon se termine dramatiquement et elle a juste le temps de larguer son journal de bord dans une capsule métallique avant de se perdre dans les cieux.
Un an plus tard, le mari, Archibald, et le fils, Séraphin, de Claire reçoivent une invitation émanant de Bavière et leur apprenant que le journal de bord a été récupéré. Les découvertes qui y sont manuscrites par l'exploratrice intéressent rien moins que le roi Ludwig, mais également le chancelier de Prusse Bismarck, son rival.
Les Dulac père et fils se rendent sur place et acceptent d'aider le monarque à construire une machine volante. Séraphin se lie d'amitié avec le fils du garde-chasse, Hans, et sa demi-soeur, la petite bonne Sophie, qu'il convainc bientôt de la duplicité du chambellan après que celui-ci ait cherché à les tuer, lui et son père, quand ils prirent le train à Lille, et qui veut transmettre les plans de l'appareil au chancelier.
L'entreprise de Ludwig et des Dulac réussira-t-elle à surmonter tous les obstacles, techniques, politiques et humains, qui se dressent devant elle ?

Je ne connaissais pas du tout Alex Alice avant de découvrir par hasard son projet, Le Château des Etoiles, dans une interview sur le site www.bedetheque.com. En creusant un peu, j'ai alors appris que cet artiste d'une quarantaine d'années devait sa renommée à deux séries, Le Troisième Testament, co-écrite avec Xavier Dorison, et Siegfried, entièrement réalisée par lui.

Alors que la première "saison" du Château des étoiles vient de paraître en album cartonné (un fort bel ouvrage, mais incomplet), je ne saurai que trop conseiller de vous en procurer la version initiale, composée de trois fascicules au format d'un journal avec à chaque numéro de superbes bonus (faux articles de presse, caricatures), ne serait-ce que pour pleinement apprécier l'expérience, avec des pages dont les dimensions rendent toute leur justice au travail de leur auteur.
Pour qui a lu et aimé la littérature d'aventures telle que l'écrivait Jules Verne, mais aussi pour ceux qui sont des amateurs de l'univers de l'animateur Hayao Miyazaki, cette bande dessinée hors normes sera un régal rare.
L'intrigue est menée à un rythme très soutenu, au point que lorsqu'on a achevé la lecture du troisième épisode, on est surpris d'être déjà au terme de ce premier acte. Le cliffhanger choisi par Alex Alice est diablement efficace, et l'image qui figure sur la page suivante, en forme de teaser pour la seconde saison, donne irrésistiblement envie de lire la suite et fin de ce feuilleton.

L'auteur a su trouver un équilibre parfait entre les péripéties spectaculaires, l'émotion subtile, et l'humour complice pour que le lecteur soit conquis de la première à la dernière page. Il a mixé des éléments de récit d'espionnage, d'explications scientifiques (même si le prétexte de la découverte de l'éther a depuis été invalidé par la théorie relativiste d'Albert Einstein), de course à la technologie, de conspiration politique, et de suspense avec un dosage exemplaire.

Ses personnages principaux, un trio d'enfants, échappent à toute peinture naïve ou mièvre, et les protagonistes adultes possèdent également du relief. C'est un sans faute.

Mais, au-delà des qualités exemplaires du script, c'est bien sûr le pari esthétique du projet qui subjugue. Alex Alice a travaillé en couleurs directes, sans effacer complètement le trait de ses crayonnés, et le résultat est splendide. Les décors grandioses, pour lesquels il a reçu l'aide d'Anthony Simon, offrent un cadre époustouflant au récit, et le château du roi Ludwig de Bavière est à lui seul un tour de force, tout comme le merveilleux "éthernef" (dont les plans sont scrupuleusement reproduits au centre, sur une double page, du deuxième épisode).

Cette imagerie, aussi belle soit-elle, serait tape-à-l'oeil sans un découpage intelligent, et c'est l'autre bonne surprise du projet car le dessinateur a veillé à trouver des astuces de mise en scène, une disposition des vignettes, qui mettent valeur aussi bien la force de l'histoire que les compositions de ses plans.

Qu'il va être long d'attendre Mai 2015 pour connaître le destin de Séraphin, son père, ses amis et le roi Ludwig ! Mais c'est aussi à cela qu'on mesure la séduction d'une bande dessinée : dans sa capacité à être désirée.