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samedi 29 octobre 2022

CATWOMAN : LONELY CITY #4, de Cliff Chiang


Sept mois qu'on l'attendait, cette conclusion à la mini-série Catwoman : Lonely City ! Mais Cliff Chiang a un mot d'excuse tout trouvé puisqu'il a signé scénario, dessin, encrage, couleurs et lettrage. Mais surtout, ce qu'on retiendra de ce projet, c'est sa qualité car, oui, ce dénouement est magnifique et l'ensemble de cette entreprise restera comme une des plus belles histoires de la féline fatale.


Catwoman Poison Ivy et Etrigan, après avoir déjoué de nombreux pièges tendus par Batman, accèdent enfin à la Batcave et ses secrets. Avec l'aide de Winston, ils fouillent les fichiers des ordinateurs.


Ils découvrent aussi ce que cachait Orphée : il s'agit d'un puits creusé dans la Batcave où Batman a synthétisé une potion avec le venin de Bane et l'eau du Puits de Lazare pour être ressucité.


Mais les effets de cet exilir ne duraient pas. Sur ce, Harvey Dent et son armée de flics surgissent dans la Batcave pour s'emparer de tout ce qu'elle recèle. Catwoman ne peut s'y résoudre.
  

Etrigan et surtout Poison Ivy se sacrifient pour empêcher Double-Face de voler les richesses de la cave. Le Sphinx et sa fille Edie viennent évacuer Selina. Dehors, Dent tente de les stopper, en vain.


Livré à la police, Dent est vaincu aux élections, remportées par Barbara Gordon. Elle donne rendez-vous à Selina pour tenter de la convaincre de l'aider à ramener la paix dans Gotham...

Ecrire sur la vieillesse des héros est toujours un exercice délicat. Le fait même d'imaginer un personnage âgé dans un costume bariolé a quelque chose de pathétique qui peut vite devenir grotesque, et alors l'hommage escompté se transforme en mauvaise parodie.

C'est la limite qu'avaient franchi Tom King et Clay Mann dans Batman/Catwoman en montrant Selina Kyle dans un de ses accoutrements alors que l'âge des déguisements était passé depuis  longtemps. La scène était ridicule et ne rendait pas justice au personnage.

Cliff Chiang avançait donc sur un terrain miné en imaginant une intrigue autour de Selina Kyle à l'automne de sa vie. Pourtant, ce qui a fait la différence, c'est l'élégance avec laquelle il a traité et son personnage et son histoire, rendant tout bien plus digne, exemplaire.

Plutôt que de tenter le diable en montrant une Catwoman bravache, Chiang a choisi de privilégier la femme derrière le costume. Du coup, Catwoman n'était plus dépendante de ses déguisements classiques, d'ailleurs tout au long de ces quatre maxi-épisodes (de 50 pages chacun) elle a fréquemment changé d'apparence en fonction des missions qu'elle remplissait pour arriver, dans cette dernière ligne droite, à un look qui ressemble moins à celui de Catwoman qu'à un mix entre Catwoman et Batman.

Car c'est l'autre atout du récit de Chiang, par rapport au Batman/Catwoman de King et Mann, ici, le deuil de Selina Kyle est au coeur de tout. Peu de retours en arrière si ce n'est pour montrer l'issue tragique de cette Nuit des Fous où Batman périt des mains du Joker (lui-même succombant dans ce dernier duel). Catwoman : Lonely City est d'abord et avant tout le récit d'une femme qui a tout perdu et qui a une dernière énigme à résoudre avant de quitter la scène.

Chiang, malgré tout, a refusé de livrer une histoire trop plombante, car Selina Kyle n'est pas du genre à se laisser abattre. Qu'est-ce qui se cache derrière Orphée, ce dernier mot prononcé par Batman à Catwoman ? Dans la mythologie, Orphée descend aux enfers pour délivrer Eurydice et il charme Hadès et sa femme Perséphone pour qu'ils lui rendent sa bien-aimée. En remontant à la surface, n'entendant plus les pas d'Eurydice derrière lui, il désobéit au conseil d'Hadès et se retourne, la perdant à jamais.

Chiang transpose la descente aux enfers par une descente dans la Batcave auquel on accède en déjouant plusieurs pièges, y compris magiques (ce qui nous vaut une apparition savoureuse de Zatanna lorsque Etrigan pour ouvrir une porte prononce "Open Sesame" à l'envers comme la magicienne). Catwoman ne va pas trouver Batman dans son antre mais une vérité plus dérangeante, en relation avec un elixir qu'il mit au point pour empêcher Alfred Pennyworth de mourir et pour lui-même être ressucité par Catwoman. Sauf que la potion magique ne fonctionnait pas...

Dans cette configuration, Double-Face/Harvey Dent incarne celui qui convoîtait les secrets de la Batcave/des enfers avec le projet de continuer à règner sur Gotham. Chiang après s'être amusé à imaginer sur plusieurs pages les chausse-trappes de la Batcave se fait plus épique en mettant en scène une bataille terrible entre Etrigan et Klarion puis Poison Ivy qui se sacrifiera pour empêcher Dent de piller la cave. Tel Orphée, le Sphinx viendra sauver Catwoman des enfers de la Batcave qui s'effondre, mais sans se retourner.

Contrairement à Joshua Williamson avec Rogues, Chiang n'a pas voulu d'une conclusion dramatique. Certes, il y a des morts mais même disparus, ils laissent une sorte d'héritage, de trace poétique et poignante derrière eux. Surtout Selina survit et se voit même proposer un nouveau rôle par Barbara Gordon. La dernière page est à cet égard magnifique et inspire une sorte de ravissement au lecteur, une dernière note parfaite, juste, remarquable.

Le dessinateur Chiang s'est fait plaisir et on peut comprendre sans peine qu'il a pris son temps pour conclure sa série. Cinquante pages de ce niveau, c'est du boulot. J'ai toujours apprécié le style visuel de Chiang : comme Phil Noto, ce n'est pas un artiste dynamique, on peut lui trouver des faiblesses, il n'a pas l'aisance insolente des virtuoses de la narration graphique.

Mais son dessin est toujours subtil, élégant, précis. En ayant voulu assumer toute la création de cette série, Chiang montre que, pour lui, ce projet était et qu'il s'y est investi pleinement, intensément. Les pages qui illustrent cette critique le prouvent, mais il ne faut pas croire que l'épisode s'en contente, c'est palpitant, spectaculaire, il y a tout ce qui faut pour combler le lecteur exigeant qui attend de quatre épisodes de cinquanrte pages chacun quelque chose qui le rassasie.

Surtout pour en revenir à ce que je disais plus haut, Chiang a vraiment soigné la manière de représenter des héros âgés sans en faire des vieillards grotesques ni de faux seniors à la santé irréelle. Bien entendu, il y a une part de fantaisie, qui correspond à ce type d'histoire, à ses conventions, à ses clichés. Mais l'ensemble est crédible et ces versions de Catwoman, Ivy, du Sphinx sont équilibrées. On n'a jamais cette réaction, fatale pour croire à ce qu'on lit, de se dire que, non, franchement, c'est too much, ça va trop loin.

Notez déjà sur vos agendas la date du 13 Février 2023 : c'est ce jour-là que sera disponible le recueil en vf de Catwoman : Lonely City chez Urban Comics. Si vous aimez Selina Kyle, vous ne passerez pas à côté de cette superbe production estampillée du Black Label.

mercredi 27 avril 2022

CATWOMAN : LONELY CITY #3, de Cliff Chiang


Avec un retard conséquent, le pénultième épisode de Catwoman : Lonely City est enfin sorti - et il faudra encore patienter jusqu'en Août pour découvrir la fin de cette histoire. Mais on pardonnera volontiers à Cliff Chiang parce qu'il faut se rappeler qu'il fait absolument tout sur cette série (scénarion dessin, couleurs, lettrage, couverture et variant cover !) mais surtout parce que le résultat est excellent. Et ce numéro le prouve amplement une nouvelle fois !


Catwoman et son gang infiltrent l'asile d'Arkham pour y prélever un échantillon de Gueule d'argile. Mais l'opération ne passe pas incognito et en fuyant, Killer Croc se sacrifie pour sauver ses amis.


Dévastée par la mort de son ami, Selina trouve du réconfort dans les bras d'Edward Nygma à qui elle demande de l'aider à résoudre ce que signifie "Orphée". Et il lui vient une idée...


Pour épargner des vies, Catwoman décide d'oeuvrer seulement avec le Sphinx et Poison Ivy quand elle entreprend de voler un buste dans le musée de Gotham. Elle le porte ensuite à Jason Blood.


En ville, la tension monte encore d'un cran quand Harvey Dent veut déloger des manifestants soutenus par Barbara Gordon. L'irruption de Catwoman au milieu de la scène provoque une émeute.


Catwoman réduit encore ses effectifs par crainte de nouvelles pertes. Avec Poison Ivy et Jason Blood, elle trouve l'entrée de la Batcave. Jason Blood invoque alors le démon Etrigan...

Prévue pour être bimestrielle, la mini-série écrite, dessinée, colorisée et lettrée par Cliff Chiang a éprouvé la patience de ses fans puisque ce troisième épisode sort quatre mois après le deuxième. Comme je le disais en préambule, il sera beaucoup pardonné à l'auteur considérant la masse de travail qu'il assume mais aussi, surtout, parce qu'il ne déçoit pas pour son retour. Au contraire !

La première satisfaction vient en vérité du fait que l'histoire reste fraîche : je n'ai pas eu besoin de me replonger dans le précédent numéro pour me souvenir de là où Chiang en était resté. C'est bien la preuve de l'efficacité de son récit dont l'intrigue est mémorable et dont la narration est fluide.

Ensuite, Chiang enchaîne avec la même inspiration : le début de cet épisode est imparable et culmine avec une scène dramatique et poignante qui voit la mort d'un des protagonistes. Killer Croc, auquel on s'était attaché pour sa caractérisation touchante de partenaire à la ramasse, se sacrifie héroïquement lors d'une cavale dans les souterrains de l'asile d'Arkham et Chiang réussit admirablement à traduire tout le désarroi de Catwoman au moment d'achever son ami (comme il le lui demande).

Ce moment fort fonctionne comme une bascule pour Selina Kyle qui assiste à une veillée funèbre en hommage à Waylon Jones. Elle ne peut supporter le poids de sa culpabilité et fuit la salle. Edward Nygman la rattrape. Ils s'embrassent et finissent au lit. La scène n'a rien de gratuit, elle est traitée avec pudeur, de façon très élégante. Et ça ne tombe pas comme un cheveu dans la soupe. On peut même y voir comme un étonnant écho à Batman : Killing Time de Tom King, qui paraît actuellement, et dans lequel on voit Catwoman et le Sphinx former une sorte de couple déjà (puisque l'histoire de King se situe avant les débuts de la romance entre Cat et Batman). C'est le zeitgest en quelque sorte.

Mais par ailleurs, donc, la mort de Croc va iprofondément affecter l'attitude de Catwoman car elle prend douloureusement conscience que l'affaire dans laquelle elle a embarqué ses complices peut leur coûter la vie. La sienne lui importe peu, c'est une femme qui veut résoudre un dernier mystère comme on espère tourner une page d'un passé tragique. Mais c'est une autre chose que d'envisager la perte de proches qui n'ont pas à payer pour ses erreurs.

En quête d'un allié solide, Selina et le Sphinx jettent leur dévolu sur le plus inattendu d'entre eux : Jason Blood alias Etrigan le démon. Ils achètent son aide avec une statue volée cachant une relique non moin surprenante : le casque du Dr. Fate ! Ces éléments surnaturels - Blood/Etrigan, Fate - entraînent la série dans une nouvelle dimension tout à fait excitante car imprévisible. ils induisent un danger peut-être encore plus grand car Blood précise qu'il n'a plus laissé son alter ego resurgir depuis très longtemps et qu'il en conçoit certainement une forte rancoeur. Au moment de l'invoquer, ce sera donc risqué.

Chiang n'oublie pas cependant l'autre versant de l'intrigue qui met en scène l'élection municipale de Gotham et la rivalité entre Harvey Dent (qu'on voit en difficulté tant sur le plan des sondages que dans sa volonté de ne pas céder à nouveau à ses pulsions homicides) et Barbara Gordon. Ce duel culmine dans un face-à-face très intense entre la police surarmée du maire sortant et des manifestants qu'est venue soutenir Babs. Une étincelle suffirait à provoquer le chaos et bien entendu, il va éclater quand Catwoman surgit au milieu de tout ça, après avoir dérobé la statue précédemment mentionnée. La scène est spectaculaire et parfaitement mise en scène, restituant tout le désordre, la confusion qui peut se produire en pareille occasion.

Tout cet ensemble de séquences mises bout à bout soulignent aussi la sensation que l'histoire file vers un dénouement épineux. Catwoman fait encore davantage le vide autour d'elle, au point d'écarter le Sphinx (et sa fille), qu'elle soupçonne de la trahir pour l'empêcher d'aller au bout de sa quête obsessionnelle. En fait, on voit surtout Selina perdre pied, tenter de se raccrocher à ce qu'elle peut, et pour cela, elle préfère couper les ponts. Au fond, ses années de détention, le deuil de Batman, le souvenir de la "Nuit des Fous", tout remonte à la surface et la submerge. Elle ne tient plus debout que mue par son objectif : percer le secret que représente "Orphée" en explorant la Batcave. En dehors de ça, rien n'est certain, tout est précaire, et elle ne peut se permettre d'être fragilisée, donc elle fait le vide autour d'elle - à l'exception d'Ivy (que Chiang écrit merveilleusement, dans cette incarnation exceptionnelle).

Visuellement, les efforts de Chiang sont phénoménaux. Qu'il occupe tous les postes montrent bien à quel point ce projet lui tient à coeur et on peut faire un parallèle évident entre l'artiste et sa muse, tous deux littéralement portés apr ce qu'ils ont à faire.

Mais on apprécie surtout, avant tout, l'expérience de Chiang. C'est un artiste aguerri, au style mûri, accompli. Et un narrateur fabuleux. On ne pense pas immédiatement à Chiang quand il s'agit de pointer les dessinateurs les plus costauds, et pourtant ce qu'il réalise avec Catwoman : Lonely City prouve à quel point il maîtrise son art.

Le découpage, en particulier, est une leçon dans ce domaine. Chaque épisode se lit avec une facilité déconcertante, le flux de lecture est limpide, évident. Rien n'est en trop, ce qui est un petit exploit quand on s'astreint à des épisodes de 40 pages, où il faut doser différemment qu'avec le format traditionnel de 20 pages. Et pourtant, on ne voit pas la différence tant le rythme est impeccable, tant les scènes sont bien montées, avec des variétés dans la manière d'enchaîner les plans tout à fait remarquables (je pense en particulier, j'y reviens, à la scène de la mort de Croc, où pas un plan n'est redondant, trop appuyé...).

La gestion des couleurs est également superbe car Chiang opte pour la sobriété. Souvent, la scène baigne dans des tons très simples, en rapport avec l'ambiance ou l'heure. Ainsi, la nuit, tout est bleu. C'esr tout bête, mais ça fonctionne car l'essentiel est ailleurs, dans la vérité des sentiments exprimés, dans la justesse des expressions, des postures. On n'est pas distrait pas les couleurs, mais les couleurs valorisent la scène.

Enfin, Chiang soigne les décors. Il le peut, il prend son temps pour le faire. N'empêche, c'est appréciable, et ça prouve là aussi qu'il ne se fiche pas de nous. Quand on suit le cambriolage dans le musée, quand on entre chez Jason Blood, quand on assiste au duel entre Dent et les manifestants, tout ça est intense parce que puissamment situé. Que ceux qui croient qu'un comic-book peut faire l'économie de bons décors lisent Catwoman : Lonely City, et ils verront que ce "détail" fait la différence entre une histoire pouvant se passer n'importe où et une autre où le cadre de l'action est essentiel à sa qualité.

Le cliffhanger qui clôt l'épisode rend l'attente qui s'annonce insoutenable. Mais parti comme c'est, peu de risque que Chiang foire la fin de sa mini-série, d'ores et déjà bien placée pour figurer dans le top des comics du Black Label de DC cette année.

vendredi 24 décembre 2021

CATWOMAN : LONELY CITY #2, de Cliff Chiang


Si vous me lisez fréquemment, vous savez à quel point j'apprécie les productions du Black Label de DC Comics, un véritable espace de (re)création pour des auteurs désireux de s'affranchir de la continuité (tout en lui adressant des clins d'oeil). Catwoman : Lonely City de Cliff Chiang apporte une fois de plus la preuve qu'avec un format différent (des épisodes de 50 pages) une périodicité différente (un épisode tous les deux mois) et la possibilité d'écrire et dessiner son projet comme bon lui semble, on obtient une vraie pépite.
 


En cambrioleuse avertie, qui souhaite braquer le Batcave et découvrir le secret de Morpheus, Selina Kyle doit renforcer son équipe : son amie Rowena lui fournit de l'équipement et son neveu Winston, un hacker.


Néanmoins, la sécurité de la Batcave est telle qu'il faut à Catwoman un vrai sésame pour s'y introduire. Winston l'informe que l'anneau du premier Green Lantern, Alan Scott, se trouve dans les locaux de S.T.A.R.Labs. Mais, Selina doit l'utiliser pour échapper aux gardes et épuise les réserves.
 

Avec le soutien de Edward Nygma et de sa fille Edelia, Selina applique son plan B : s'infiltrer dans les bâtiments d'Ace Chemicals. Avec Edelia, elle dérobe des échantillons qu'évacue Killer Croc. Les deux fills se font la belle par les airs. Le gang se réunit et quitte Gotham.


La réapparition de Catwoman alimente le débat entre les deux candidats à la mairie : Harvey Dent, qui se représente, et Barbara Gordon. Babs marque un point décisif en pointant le fait que les méthodes répressives de Dent terrorisent plus qu'elles ne tranquillisent la population.


Pendant ce temps, Selina et ses acolytes arrivent au Brésil pour y rencontrer une vieille amie à qui elle a promis les échantillons d'Ace Chemicals en échange de son renfort pour visiter la Batcave et neutraliser la police de Dent...

Si on voulait faire un raccouric facile, on pourrait dire que le Black Label de DC Comics est un peu l'équivalent de feu le label Vertigo pour des histoires super-héroïques : des auteurs confirmés s'y expriment sans avoir à se soucier de la continuité, en proposant au lecteur des "What if...?", des "Elseworlds", mais qui peuvent aussi s'apprécier comme des histoires possibles du DCU classique.

On y aborde des thèmes divers et variés, souvent plus adultes, avec des personnages célèbres et d'autres moins, susceptibles d'être réinventés ou creusés plus profodément. Les intrigues sont limitées dans le temps avec des mini-séries de trois, six, huit, dix, douze épisodes, dont le format varie (jusqu'à une cinquantaine de pages), et une péridocité moins stricte.

Cette formule est un effort de DC qu'il faut non seulement féliciter mais encourager. Il n'y a pas d'équivalent chez Marvel et c'est bien dommage. Surtout le Black Label est désormais bien installé et alimenté, avec une politique éditoriale intelligente et des auteurs qui reviennent chez DC pour en profiter.

Cliff Chiang illustre parfaitement tout cela : ces dernières années, il a dessiné la série Paper Girls, écrite par Brian K. Vaughan, chez Image Comics, et rien ne l'obligeait à retourner chez son ancien éditeur pour qui il a été editor, dessinateur, cover-artist, scénariste. Sauf pour mener à bien une histoire qui lui tenait à coeur et qui ne pouvait exister qu'au sein du Black Label : Catwoman : Lonely City.

Ce deuxième chapitre est aussi réussi que le premier, sa lecture est un régal, son exécution impeccable. Comme je l'avais écrit pour le n°1, il est aisé de faire le rapprochement avec Batman/Catwoman de Tom King, Clay Mann et Liam Sharp puisqu'on suit aussi Selina Kyle dans ses vieux jours. Mais le résultat est autrement plus concluant ici, grâce à une écriture bien plus appliquée, une narration moins inutilement alambiquée, et un propos plus direct.

Dix ans après la Nuit des Fous, qui a coûté la vie à Batman, le Joker, le Pingouin, Harley Quinn et le commissaire James Gordon, et une peine de prison pour Catwoman, tenue pour resposable du massacre, Selina Kyle se souvient des derniers mots de Batman : Morpheus. Après avoir interrogé Barbara Gordon à ce sujet, sans succès, elle est convaincue que la réponse à cette énigme se trouve dans la Batcave. Problèmes : l'endroit est impénétrable et Harvey Dent/Double-Face, devenu maire de Gotham, espère se faire réélire en capturant Catwoman (qu'il a fait sortir de prison avant le terme de sa peine).

Dans cet épisode, Selina considère la difficulté de la tâche qui l'attend : elle a pour unique partenaire Killer Croc, qui a pris du ventre et ne fait plus peur à personne, et elle se doute que Dent lui réserve un mauvais tour. Auprès d'une amie, Rowena, elle gagne un soutien en la personne de Winston, un jeune hacker, qui va lui indiquer un moyen de pénétrer dans la Batcave. Mais c'est un échec.

Cliff Chiang va alors faire basculer son récit dans une véritable histoire de braquage, avec le renfort de complices mais aussi en arrière-plan la prochaine élection municipale qui voit s'opposer Dent et Barbara Gordon sur fond de réaménagement du quartier d'Alleytown à grands coups d'expropriations. L'intrigue devient une conquête de territoires : Dent avec Gotham et Alleytown, Selina avec la Batcave.

Le scénario nous entraîne dans des lieux familiers comme l'industrie Ace Chemicals (où le Joker a eu l'accident qui l'a transformé) avant de se déplacer au Brésil pour y retrouver un personnage rondement bien redéfini. C'est jubilatoire, captivant, drôle, mélancolique aussi (le dîner entre Edward Nygma et Selina est une merveille). De la belle ouvrage, menée sur un tempo soutenu.

Visuellement, Chiang tient la grande forme et s'en amuse : artiste expérimenté, il prend un plaisir évident à montrer que ses vieux héros (ou vilains repentis) ne sont pas en reste, suant dans une salle d'entraînement (tenue par Ted "Wildcat" Grant), tout en respectant un certain réalisme (les acrobaties à cinquante balais ne sont plus aussi simples, même avec de la volonté, et Chiang évoque même une possible passation de flambeau quand Edelia Nygma demande à Selina si, une fois l'affaire bouclée, elle pourra devenir sa coach).

Maître total de son projet, Chiang n'a laissé à personne le soin de la réaliser à sa place : il dessine, encre, colorise, lettre. Et il fait tout cela magistralement. On sent qu'il a muri son histoire, sa réalisation, notamment en ce qui concerne les designs (les tenues de Catwoman sont à la fois élégantes et pratiques, et il nous gratifie d'un délicieux flashback où la féline et Batman se couraient après).

C'est donc très beau, et même chic, car Chiang a du goût. Il ne s'agit pas pour lui d'ironiser sur ses personnages, de grossir le trait. Pas de cruauté. Il aime son casting, c'est évident, et sa manière de les dessiner, comme de représenter Gotham, traduit cette affection, ce qui confère une vraie tendresse à l'histoire. On est avec Catwoman et sa bande, qu'on suit comme de vieux amis, dans leur dernier gros coup, avec du panache et suffisamment de mystères pour rester à l'affût.

Catwoman : Lonely City est une production exquise, une lettre d'amour. La faire partager aux fans est un beau cadeau de la part de Chiang et DC.(Suggestion : et si DC inscrivait le retour de la JSA dans ce Black Label au lieu de nous faire lambiner avec une nouvelle ongoing ?)

jeudi 21 octobre 2021

CATWOMAN : LONELY CITY #1, de Cliff Chiang


N'y allons pas quatre chemins : Catwoman : Lonely City est le meilleur comic book que vous lirez cette semaine en provenance de DC (et sans doute tous éditeurs confondus). C'est l'oeuvre d'un seul homme, Cliff Chiang, qui revient à la maison, et qui a vraiment tout fait ici - scénario, dessin, encrage, couleurs, et même lettrage. Cet investissement total se sent aussi dans le récit, magistral, sensible. Déjà un classique cuvée 2021.



Après dix ans passés en prison, Selina Kyle rentre à Gotham. La ville a beaucoup changé en son absence, régie par des Batcops impitoyables. Elle réussit à se glisser dans le quartier d'Alleytown puis va déposer des fleurs sur la tombe de Bruce Wayne dans son manoir.


Désoeuvrée, elle se rend sur Iceberg Island, où le Pingouin dirige ses affaires. Elle lui demande son argent mais son magot a été saisi. Il refuse ensuite de lui accorder un prêt, sauf si elle consent à travailler comme hôtesse dans son casino - ce qu'elle refuse évidemment.


La prochaine visite de Selina est pour Barbara Gordon, qui s'est reconvertie pour aider de jeunes enfants déshérités. Babs reproche l'attitude de Selina dix ans aupâravant. Selina interroge Babs au sujet d'Orphée, sans obtenir de réponse qui pourrait l'éclairer.


Selina, le soir venu, s'arrête au bar tenu par Ma Hunkel, où elle trouve Killer Croc. Le maire de Gotham, Harvey Dent, entre et aborde Selina pour la mettre en garde contre tout projet criminel. Une fois parti, elle propose à Killer Croc un coup audacieux.


Revêtissant son costume, Catwoman s'introduit dans le commissariat central et, dans la salle des archives, elle récupère des pièces à conviction concernant la mort de Batman. Elle ingore qu'au même moment Harvey Dent complote contre elle, ayant arrangé sa libération pour la pièger.

Catwoman : Lonely City prouve encore une fois à quel point le Black Label de DC Comics est un endroit précieux (et comme Marvel manque d'en avoir un comparable). Sans cela, un tel projet n'aurait jamais vu le jour, ne serait-ce qu'à cause du format de chacun des quatre épisodes de cette mini-série bimestrielle (50 pages) et de l'ambition de son auteur.

Cliff Chiang a tout fait dans sa carrière : il fut editor, puis dessinateur - on lui doit l'essentiel de la partie graphique de la Wonder Woman écrite par Brian Azzarello durant les New 52, puis, ces dernières années, les illustrations de la série Paper Girls de Brian K. Vaughan chez Image Comics. Cette fois, il signe l'histoire de Catwoman : Lonely City, mais aussi sa colorisation et même son lettrage. Pas de doute, pour s'investir autant, il doit s'agir de quelque chose auquel il tenait particuièrement.

Ce qui frappe, en fait, d'abord, c'est que cette histoire ressemble à la version réussie du futur de Selina Kyle tel que n'a pas réussi à l'écrire Tom King dans Batman/Catwoman. On y suit Catwoman qui sort de prison après dix ans passés derrière les barreaux. Elle a été condamnée pour les meurtres de Batman, du Joker, de Nightwing et du commisaire James Gordon - la Nuit des Fous (Fool's Night en vo). On découvre à la fin de ce premier épisode qu'elle n'est pas coupable de ce massacre et que sa libération est un traquenard pour lui faire porter le chapeau dans une autre affaire (à déterminer).

Chiang s'attache aux déplacements de son héroïne, de retour à la vie civile. C'est désormais une femme d'âge mûr, entre cinquante et soixante ans au moins. Ses cheveux courts et noirs sont barrés d'une mèche blanche, son visage porte les stigmates du temps qui a passé, des rides. Elle est encore belle et élancée, dotée d'une forme physique enviable, malgré des douleurs osseuses aux genoux et un mélange de lassitude et de colère froide.

Gotham, pendant ce temps, a changé, elle aussi : elle a pour maire Harvey Dent/Double-Face, devenu un héros à la suite du massacre précité, qui revendique l'héritage de Batman (dont l'identité secrète a été révélée) et qui a disposé de sa fortune pour réformer la cité. Des Batcops, patibulaires, quadrillent les quartiers et tirent à vue. La population approuve ce nouveau régime, oppressant certes mais sécurisant. Chiang fait passer tout cela sans avoir besoin de souligner quoi que ce soit et, comme on le découvre à travers les yeux de Selina, on est à la fois surpris et atterré - cela renvoie aussi à un vieux débat : et si Batman avait dépensé ses millions pour autre chose que se déguiser en chauve-souris et traquer des criminels colorés ?

Cette question refait surface lors des retrouvailles entre Selina et Barbara Gordon, qui a changé de vie et de carrière. Toutes ces années à casser la gueule à des vilains grotesques, pour quel résultat ? s'interroge-t-elle. Elle en veut aussi à Selina d'avoir participé à ce folklore en ne choisissant jamais entre sa vie de voleuse et d'héroïne, en ne raccrochant pas avant la tragédie. A cette occasion, Selina mentionne Orphée et demande à Babs si cela évoque quelque chose pour elle : Chiang lance là ce qui ressemble à un MacGuffin, un prétexte au développement du scénario, pour tenir le spectateur en haleine jusqu'à la révélation (même si, souvent, on finit l'histoire sans savoir de quoi il s'agit).

Chiang convoque d'autres figures, pittoresques, comme Killer Croc, qui traîne dans le bar de Ma Hunkel (la première Red Tornado de la JSA), habillé d'un survêtement ridicule, qui résume mieux que tout le déclin du personnage, sa situation pathétique : il ne fait plus peur avec sa bedaine et sa casquette sur la tête, l'ancien membre de la Suicide Squad. Harvey Dent aborde Selina dans ce troquet et la met en garde contre la tentation de renouer avec ses mauvais penchants : Monsieur le Maire de Gotham, on le comprend intuitivement, n'est pas le héros que les médias louent, ses manières sont doucereuses et menaçantes, son faciès défiguré trahit encore sa nature ambivalente. Une autre grande scène.

Certains reprocheront d'ailleurs peut-être à Chiang d'accumuler des scènes plutôt qu'un récit fluide et palpitant. Pourtant, ça m'a paru l'approche la plus intelligente pour traiter du retour de Selina. Jusqu'à ce flashback fulgurant qui revient sur la fameuse et dramatique nuit, où à nouveau il est fait mention de Orphée... Avant un ultime moment où il est devient évident que Dent a l'intention de piéger Selina puisqu'il a influencé sa libération.

Là où dans Batman/Catwoman, Tom King a tenté, sans succès, de montrer ce qui serait arrivé à Selina une fois Batman mort, tuant le Joker et mentant à sa fille, Chiang adopte une méthode à la fois plus subtile et plus directe. Dans cette histoire, Selina n'a eu de fille avec Bruce Wayne, elle a vieilli en prison pour un crime qu'elle n'a pas commis et elle sort avec à la fois la volonté de se ranger et celle d'en découdre. De cette façon, Chiang évite tout ridicule quand Selina enfile à nouveau sa combinaison (la grise) de Catwoman et accomplit quelques acrobaties (plus aussi bien maîtrisées d'ailleurs). Le récit est ponctuée par des retrouvailles, toutes marquées par les regrets. On sait où on va sans être sûr de comment et dans quel état on va y arriver car Selina n'est plus la flamboyante féline fatale et le monde autour d'elle a également beaucoup changé. C'est en soignant l'environnement que Chiang donne de la crédibilité à son projet et en même temps lui injecte une vraie force, un élan, ce côté héroïque qui fait vibrer le lecteur.

Comme il a littéralement tout fait, le plaisir qu'on tire de cette lecture dépend de l'intérêt qu'on porte au travail de Chiang, à son style. Le dessin est le même, miraculeusement, comme si, contrairement à son héroïne, le temps n'avait pas de prise sur lui. La ligne est claire, précise, sobre, épurée. Le découpage, sans folie, mais aux compositions d'une élégance imparable, d'une fluidité irréprochable.

J'ai toujours aimé le dessin de Chiang, qui n'appartient à aucune école sinon à la sienne, qui ne cède pas un pouce de terrain aux effets à la mode, au spectacle, au racolage. C'est fin et simple, mais peaufiné. Une page comme celle où Selina déambule à pied dans Gotham la nuit résume tout ça, avec un travelling avant sur le visage de cette dernière, tandis qu'elle évolue d'une case à l'autre dans des décors différents, synthétisant à la fois la variété architecturale de Gotham et le spleen de Catwoman, étrangère dans ces rues pourtant souvent arpentées. On croirait presque entendre la bande-son jazzy mélancolique qui accompagne les pas de Selina, comme Miles Davis calait ses notes sur la marche dans Paris de Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l'échafaud. Superbe.

Les couleurs sont délicates, là encore on voit bien l'intention de Chiang de ne pas appuyer inutilement sur les ambiances. Je suis sûr que les planches en noir et blanc fonctionnaient déjà très bien et donc il veille seulement à ajouter quelques teintes douces aux déplacements de Selina. Là encore, c'est hors des modes, plus proche d'un Dave Stewart que d'un Tomeur Morey (sans discuter le talent de ce dernier). Enfin, le lettrage, discipline terrible pour laquelle on fait appel à des spécialistes souvent oubliés au moment de critiquer tel ouvrage (moi le premier), est irréprochable.

Le Black Label nous propose une nouvelle pépite et DC a donné les moyens à Cliff Chiang de produire ce qu'il avait en tête, à son rythme (imaginez encore une fois si Marvel offrait un tel espace créatif à ses auteurs...). Catwoman : Lonely City reviendra en Décembre et quelque chose me dit qu'on ne sera pas déçu car ça sent bon le classique.