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vendredi 20 mai 2022

BLACK HAMMER : REBORN #12, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn, c'est fini. Vraiment ? Jeff Lemire l'a déjà annoncé : il y aura un dernier acte à son épopée, intitulée logiquement Black Hammer : The End. Donc, ce douzième chapitre est plutôt la rampe de lancement à ce futur prolongement. Caitlin Yarsky, elle, en revanche, fait ses adieux à cet univers avec une prestation de haute volée.



Le Multivers s'effondre. Dans son observatoire, Dr. Andromeda ignore que faire contre ça. C'est alors que débarque le Parlement des Weird et Randall apporte avec lui une solution.


Au même moment, le variant maléfique de Joseph Weber désarme Lucy. Transformé par les Weird en Spacedigger, Skulldigger vole à son secours et la transporte dans le vaisseau de Randall.


D'abord furieuse de le retrouver, Lucy suit Randall jusqu'à la ferme où sont son mari et ses enfants. Elle doit choisir entre les rejoindre. Ou empêcher la fin des mondes.


Randall Weird rentre dans son vaisseau, seul. Le Dr. Andromeda effondré assiste avec Sherlock Frankenstein et Spacedigger au réveil de l'Anti-Dieu dans le Paravers...

Je m'en doutais un peu mais effectivement Jeff Lemire ne boucle pas son histoire avec ce dernier épisode de Black Hammer : Reborn. En lieu et place, il clot (semble du moins) le "dossier" Lucy Weber et (peut-être du même coup) celui de la dynastie des détenteurs du titre de Black Hammer. Encore qu'avec de diable de scénariste, il faut se garder de toute conclusion hâtive...

En tout cas, c'est toujours aussi étonnant et réjouissant. Voyez par vous-même : c'est non pas la fin du monde mais des mondes, la fin du multivers, ou du Paravers, la situation est désespérée, a priori tout est perdu pour nos héros. Et pourtant...

... Pourtant il flotte dans cet épisode une curieuse ambiance, une atmosphère de transition (comme un passage de relais mais aussi de changement à venir). On avait déjà ce sentiment à la fin de Black Hammer : Age of Doom, où on croyait en avoir fini, avoir dit adieu aux héros de la série. Et puis Black Hammer : Reborn nous a appris récemment ce qu'ils étaient devenus, transférés par la magie et le sacrifice de Mme Dragonfly, dans une dimension parallèle qui serait en fait celle du monde réel, où les histoires de Black Hammer seraient une fiction.

Pour bien saisir au fond la figure centrale et récurrente de tout l'univers de Jeff Lemire, il faut le considérer comme un ensemble de séries emboîtées à la façon de poupées russes. C'esr valable pour les spin-off (The Unbelievable Unteens, Skulldigger + Skeleton Boy, etc.) mais aussi pour le titre principal. Et c'est ce qui rend sans doute le projet si fécond : on ne sait absolument pas combien de séries consécutives il existe et donc quelle suite aura le récit.

Donc, c'est pour cela que, alors même que le Multivers/Paravers s'effondre, on y croit encore, on croit encore au salut, à la victoire, on a la conviction que les bons vont gagner, que les méchants vont perdre, que tout peut être sauvé. Peut-être pas pour redevenir ce qui était, mais pour aboutir à une fin qui soit valable.

Jeff Lemire ose jouer cette carte casse-gueule (de conclure une série pour préparer la suivante) parce qu'il en a le talent, il a une idée, mais aussi parce qu'il a prévenus que la suite et fin serait réellement l'apogée de son projet. Cela s'appelera Black Hammer : The End. C'est logique, mais ça promet surtout d'être complétement ouf, ne serait-ce qu'en obseervant la mutation inattendue du Skulldigger en Spacedigger, mais aussi en assistant au réveil de l'Anti-Dieu (je sais, je spoile la fin de cet épisode, mais c'était tout de même prévisible, teasé depuis quasiment le début de Reborn et même du tout premier volume de Black Hammer). Que va faire cette bande improbable constituée de ce Spacedigger, de Sherlock Frankenstein, de Dr. Andromeda, du Parlement des Weird et de Talky Walky contre une telle menace ? Si ça ne vous donne pas l'eau à la bouche, c'est tout simplement que vous n'avez jamais lu Black Hammer !

Caitlin Yarsky ne dessinera pas la suite et fin de Black Hammer (ce sera l'excellent Malachi Ward, qui avait assuré son intérim sur cette série), masi elle part sur une excellente prestation. Cette artiste aura été une révélation et même si je l'ai trouvée plus convaincante quand elle devait mettre en images des scènes calmes, d'exposition, centrées sur les personanges, leur expressivité, elle force sa nature avec panache.

En effet, dans cet épisode, elle a fort à faire entre l'effondrement des terres parallèles, le débarquement des Weird, la bataille brutale entre le maléfique Joseph Weber et Lucy. Ses pages sont spectaculaires à souhait et possèdent une énergie très convaincante.

Toutefois, c'est la partie où Randall Weird ramène Lucy à la ferme et où elle va choisir entre sauver l'univers et sa famille qui sied le mieux à Yarsky. De façon très simple, presque minimaliste, elle rend cette situation à la fois limpide et imprévisible. On croit que Lucy va sacrifier son bonheur personnelle pour le salut du multivers... Et puis non ! Ce choix devient acceptable grâce à la finesse du dessin qui parvient à accompagner Lucy contre la tradition super-héroïque. 

Yarsky montre, sans effets, une héroïne faire un choix égoïste mais aussi valide quand on mesure tout ce par quoi elle est passée, notamment dans les épisodes précédents de Reborn. Ce qui fait que la scène, subtilement écrite, fonctionne, c'est aussi pour la densité du dialogue entre Lucy et Randall. On a là une femme, qui a refait sa vie, a vu l'aventure la rattraper, mais surtout devoir décider en présence de l'homme dont elle a cru qu'il avait littéralement désintégrer son mari et ses enfants. L'aspect lunaire, hors sol (au propre) de Weird face à celui plus terrien, ancré, de Lucy, cadrés tous deux sans fantaisie, sans posture mélodramatique, fournit à ce moment une épaisseur exceptionnelle.

Jusqu'au bout, comme toujours, Jeff Lemire aura été d'un rare culot, mais son génie narratif le lui permet. Qui d'autre que lui suspendrait le dernier épisode de sa série sur un cliffhanger aussi désespéré ? Qui d'autre que lui tenterait encore le tout pour le tout en misant sur la relation de confiance entre le lecteur et lui ? C'est ce pari vertigineux mais absolument divin que formalise Black Hammer : Reborn. Vivement The End !

lundi 25 avril 2022

BLACK HAMMER : REBORN #11, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn, c'esst bientôt fini, et comme Jeff Lemire ne fait rien comme les autres, pour le pénultième épisode de cette série, il n'écrit pas la suite directe du dernier épisode paru, mais nous ramène au quatrième. Ce twist n'est pas innocent et appuie le thème qui court dans toute l'oeuvre du scénariste. Caitlin Yarsky, en toute complicité, s'aligne sur cette situation avec un dessin simple et sobre.

 


Le colonel Weird n'a pas désintégré Elliot, Rosie et Joe, le mari et les deux enfants de Lucy Weber. Ils resurgissent aux alentours de Rockwood, recréée Mme Dragonfly. Mais Joe manque à l'appel.


En ville, ils sont remarqués par Abraham Slam quand ils évoquent Spiral City. Il explique à Elliot et Rosie qu'ici se trouve le monde réel, dans lequel tout ce qui se passe à Spiral City n'est qu'une fiction.


Tammy les rejoint et promet que son ex-mari, Earl, shérif de Rockwood, va se mettre à la recherche de Joe. Abe conduit Elliot et Rosie à la ferme où ils élèvent Gail et Sherlock Frankenstein.


L'arrivée de ces deux étrangers intriguent les deux enfants, mais Abe les rassure. Jusqu'à ce qu'un craquement retentisse au loin. Abe y conduit Elliot et Rosie. Une surprise les y attend...

Le mois dernier, on quittait Black Hammer : Reborn en plein chaos multiversel... Et nous renouons avec l'histoire en revenant à Rockwood. Le contraste est total et renvoie à la fin de Black Hammer : Age of Doom, quand Mme Dragonfly recréait cette bourgade pour que ses amis puissent y refaire leur vie paisiblement, à l'instar du couple formé par Abraham Slam et Tammy, Gail et Sherlock Frankenstein (redevenus des enfants, ignorant tout de leurs vies héroïque ou maléfique, Barbalien et son amant).

Il faut donc être initié à l'oeuvre de Jeff Lemire pour comprendre où on se trouve. Black Hammer : Reborn ne s'adresse vraiment qu'aux connaisseurs de cet univers. Mais pour qui est familier avec ses héros et leurs aventures, la pirouette est savoureuse.

L'épisode démarre également par un renvoi au quatrième épisode de Reborn, quand nous avions assisté à l'assassinat par le colonel Weird du mari et des deux enfants de Lucy Weber devant les yeux de celle-ci. Pour un peu, on se croirait dans un "What if ...?". Et si les victimes de Weird n'étaient pas mortes ? 

Effectivement, elles ne le sont pas : Weird ne les a pas désintégrées mais envoyées dans une autre dimension, aux abords de Rockwood donc. Elliot atterrit aux abords d'un pré avec sa fille Rosie, mais Joe (son fils, son frère) n'est pas avec eux. Le père et la fille gagnent la bourgade voisine et entrent dans l'établissement tenu par Tammy. Ils font le point à voix haute sur leur situation et évoquent Spiral City, ce qui attire l'attention d'un client. Celui-ci les suit dans la rue : il s'agit d'Abraham Slam et il leur explique où ils sont vraiment.

Jeff Lemire joue à fond la carte du méta-texte en prétendant que Rockwood est le monde réel tandis que Spiral City est devenu le cadre de fictions. Elliot vacille en essayant d'assimiler tout ça et on peut facilement s'identifier à lui : imaginez si on vous racontez que l'endroit d'où vous venez n'existe que dans des comics... Et que vous venez de débarquer dans une dimension recréé par une sorcière !

La suite appuie sur ce running-gag peu commun où des personnages censés être morts et venant d'une ville fictive doivent faire profil bas, devant des enfants, et in fine devant le shérif de Rockwood. Abe se souvient de sa vie d'avant, à Spiral City, et détaille aux arrivants que cela soit rester un secret, comme si l'imaginaire devenait une source de chaos. C'est très habile comme métaphore : la normalité de vraie vie face au désordre du récit inventé, de la fantaisie. C'est aussi très troublant car Lemire suggère que ce qui est romanesque est destructeur, anarchique : prétendre que la fiction peut être réelle, c'est s'exposer à paraître fou aux yeux du monde, mais c'est aussi faire entrevoir au monde un autre possible, dangereux, car fantasmatique.

Tous ces motifs s'inscrivent parfaitement dans le discours de Lemire, un auteur qui s'amuse de la porosité entre réel et imaginaire (comme il l'a encore prouvé récemment avec The Unbelievables Unteens). Mais aussi de la fragilité de la cellule familiale. C'est brillamment illustré ici avec d'un côté les Weber surgissant dans un environnement invraisemblable et Abe qui veut préserver sa propre tranquillité mais aussi celle de Gail, Sherlock. Et on peut aussi ajouter à cela Lucy qu'on a quittée aux prises avec un Joseph Weber issu d'une autre dimension dans laquelle sa famille a péri et qui cherche à la recomposer avec des variants du multivers en pagaille. Vous avez le tournis ? C'est normal !

Pour dessiner cet épisode faussement calme, après la tempête des précédents numéros, Caitlin Yarsky est parfaite. Son style s'accorde à merveille à cette ambiance absurde à laquelle il ne faut surtout pas chercher en rajouter graphiquement. En effet, pour que cela fonctionne, il faut une mise en images la plus banale, détachée possible.

Parce que Yarsky n'est pas du genre à dessiner de manière spectaculaire (on peut même dire, sans méchanceté, que ce n'est pas à son avantage), il se dégage de chaque planche un mélange accrocheur d'anxiété, d'angoisse et d'humour. C'est anxiogène pour des raisons évidentes, c'est angoissant parce qu'on ignore comment les personnages vont se sortir de là (et par extension, comment, avec l'épisode qui leur reste pour boucler la série, Lemire et  sa dessinatrice vont pouvoir conclure toute cette intrigue), et c'est drôle parce que Yarsky valorise chaque moment décalé avec subtilité (ils sont foison comme les mentions répétées au surnom de super-vilain d'Elliot, The Lightning Rod, et commentées honteusement par Rosie ou Abe).

Par ailleurs, on saluera, comme toujours, l'excellent travail aux couleurs de Dave Stewart, qui applique des teintes volontairement ternes à tout l'épisode, pour bien insister sur la banalité du décor, de la vie d'Abe et Tammy. Et en même temps, ce faisant, met en avant la fausse simplicité du propos, le mensonge dans lequel aussi bien Elliot que Abe se complaisent au nom de leurs familles.

Black Hammer : Reborn n'a plus qu'un épisode avant de clore. C'est peu au regard de tout ce que Jeff Lemire a mis en branle, mais on peut faire confiance à ce diable de scénariste pour encore nous épater sans nous frustrer.

vendredi 1 avril 2022

BLACK HAMMER : REBORN #10, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Ce dixième épisode est une nouvelle preuve que Jeff Lemire a créé avec Black Hammer, ses suites, ses spin-off, un univers tellement riche qu'il convient de lire Reborn en étant déjà initié. C'est la seule limite posée par la lecture de ce chapitre. Caitlin Yarsky l'a bien compris qui dessine avec une sobriété salutaire cette histoire où tout est littéralement sans dessus-dessous.
 

Ne supportant pas l'idée que Lucy Weber puisse suivre la version maléfique de son père, Skulldigger tente de tuer ce Black Hammer venu d'un monde parallèle. Il le paie de sa vie, sous les regards horrifiés de Sherlock Frankenstein et du Dr. Andromeda. Lucy s'en va avec ce Joseph Weber.


Tandis que Andromeda tente de secourir Skulldigger, ce dernier lui fait jurer de mettre fin à la folie déclenchée le colonel Weird. Sherlock Frankenstein choisit de détruire le portail interdimensionnel pour empêcher de nouvelles incursions.


Lucy et Joseph arrivent chez la mère de la jeune femme qui ne reconnaît pas son mari. Elle raisonne sa fille sur les plans de cet homme, prêt à tout pour recomposer sa famille et qui se détourne dès qu'un événement le contrarie. Lucy engage le combat avec son faux père.


Au même moment dans l'Observatoire du Dr. Andromeda, celui-ci constate les dégats provoqués par l'action de Sherlock Frankenstein qui a voulu détruire le portail interdimensionnel. Le Para-Vers s'effondre sur lui-même et les deux Spiral City vont entrer en collision l'une contre l'autre...

Avec Black Hammer : Reborn, Jeff Lemire a à l'évidence renoncé à s'adresser à de nouveaux lecteurs qui ne connaîtraient pas son univers. D'une certaine manière, après toutes ces années, toutes ces suites, ses spin-off, le Black Hammer-verse est devenu trop riche, trop dense pour être encore abordable aux néophytes. C'est à la fois l'apogée d'un système narratif que d'avoir engendré une mythologie, une continuité pareilles, et sans doute une sorte de début de la fin car, à partir de cette limite, le ticket n'est plus valable que pour les adeptes.

Mais contrairement à Marvel ou DC, où le lecteur peut s'engager pratiquement à n'imprte quel moment, selon le principe de Stan Lee qui voulait que chaque comic-book était toujours le premier de quelqu'un, où les éditeurs proposent même régulièrement des jumping points (des épisodes ou des arcs narratitfs accessibles à tous), l'univers de Black Hammer est à la fois plus ramassé sur lui-même et plus libre.

Ainsi, ce que montre Black Hammer : Reborn, c'est que, désormais, il existe dans l'oeuvre de Jeff Lemire deux entrées : celle de la série-mère et ses suites, où il faut être initié pour tout comprendre, et celle des spin-off, où tout reste encore abordable. On peut ne lire que Skulldigger + Skeleton Boy, The Unbelievable Unteeens, sans être égaré. En revanche, Black Hammer, Age of Doom, Reborn, exigent que vous soyez instruits sur ce qui s'est passé depuis le début.

Ce qui est intéressant, à ce titre, dans ce dixième épisode de Black Hammer : Reborn, c'est l'intention qu'on croit deviner chez Lemire, comme la volonté de provoquer l'effondrement de sa création pour, peut-être, demain, le relancer, le rendre à nouveau acessible à des lecteurs néophytes. Cela s'illustre par une scène, impressionnante, où on voit la version du Multivers de Lemire, le Para-Vers, littéralement collapser et annoncer la fin du monde, et même la fin des mondes.

Dans Reborn, Lemire a en effet exploré cette notion bien dans l'air du temps, tant chez Marvel que chez DC, du Multivers, des Terres parallèles. Mais le guide a emprunté, fidèle à sa nature, des chemins détournés pour nous instruire à ce sujet : comment aurait-il pu en être autrement avec le colonel Weird, cet Adam Strange complètement barré pour avoir trop longtemps séjourné dans la Para-Zone, cet ersatz de la Zone Négative (Marvel) ou de la Zone Fantôme (DC) ? C'est comme si le scénariste canadien se sentait à l'étroit et confrontait ses propres créations à des versions alternatives encore plus déjantées et inquiétantes - synthétisées par cet Evil Joseph Weber qui veut, à tout prix, recomposer sa famille disparue mais ne supporte pas qu'on lui tourne le dos.

On a ainsi vu une autre Spiral City apparaître pour mieux entrer en collision avec celle que les fans connaissaient, Et cette fois le méchant Sherlock Frankenstein provoquer concrétement l'effondrement du Multivers lemirien : un geste cathartique pour l'auteur qui, on le sait bien maintenant, n'aime rien tant que faire croire à la fin de tout pour relancer la machine, lui donner une nouvelle impulsion (n'est-ce pas ainsi que s'achevait Black Hammer : Age of Doom ?).

Dès lors, le refus, après quelque hésitation, de Lucy de suivre son père maléfique n'intervient-il pas trop tard ? La série semble être entrée dans un compte à rebours macabre, catastrophiste. On ne voit pas qui et comment cette "Renaissance" pourrait aboutir à autre chose qu'à une destruction massive, avec l'évasion in fine de Lucy et Andromeda vers une autre dimension (entrevue dans les ultimes pages de l'épisode). Le parallèle est sibyllin : en même temps que l'univers s'effondre, la fin de l'utopie d'une famille (les Weber) se dessine. On passe ainsi, avec brio, de l'intime à l'universel, d'un personnage à tout un (tas de) monde(s).

Caitlin Yarsky a le bon goût de dessiner ça avec sobriété, car sinon l'entreprise serait très confuse, même pour le lecteur fidèle. Sa narration est aussi épurée que le récit de Lemire est azimuté. Elle se concentre sur les personnages comme s'ils étaient une ancre pour le lecteur, ceux qu'il faut suivre, ne jamais perdre de vue, pour bien comprendre que leurs tourments préfigurent ceux de leur environnement.

La lisibilité de cette forme de dessin peut sembler presque terne tant elle refuse de céder au grand spectacle que l'histoire convoque. Mais c'est une ligne essentielle et salutaire, surtout humble et intelligente. Lemire travaille avec deux sortes d'artistes : ceux qui transcendent ses scripts par des audaces formelles (comme Andrea Sorrentino) et ceux qui se rangent du côté du "less is more" (comme Tonci Zonjic). Yarsky appartient à la deuxième catégorie et donne à lire une saga qui sous ses airs apocalyptiques est d'abord un recueil d'épisodes s'appuyant sur la caractérisation, sur l'émotion. De ce point de vue, c'est une sorte d'anti-event tel que les conçoivent les "Big Two", où des dizaines de héros se débattent comme des poulets sans têtes dans un flot d'actions absurdes. 

Black Hammer : Reborn n'est donc pas un comic-book facile, mais si vous embarquez avec l'envie de vous changer les idées, de découvrir vraiment quelque chose d'original, cette mini-série qui ressemble à un chant du cygne est paradoxalement une superbe invitation à lire (presque) tout ce qui a précédé. 

samedi 26 février 2022

BLACK HAMMER : REBORN #9, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn entre dans son dernier quart et Jeff Lemire retrouve sa dessinatrice Caitlin Yarsky avec qui il avait débutée cette série. Mais le retour de l'artiste ne change pas grand-chose car  la qualité est intacte et la folie de l'histoire aussi. Encore une fois on a droit à un épisode plein de rebondissements, qui aboutit sur un cliffhanger ahurissant. La régalade n'est pas terminée.
 

Lucy Weber et Skulldigger se sont échappés de leurs cellules dans la prison de Spyral City 2 grâce au colonel Weird - qui s'est aussitôt volatilisé. Ensemble, ils retrouvent le Dr. Andromeda et le libèrent. Ils prennent la fuite, sous le feu nourri des geôliers, à bord du dirigeable de Skulldigger.


Le trio revient à l'observatoire d'Andromeda. Skulldigger veut détruire le portail interdimensionnel pour empêcher l'arrivée de l'Anti-Dieu mais le Sherlock Frankenstein de Spyral City 2 l'en dissuade car il lui signale que le vrai Andromeda est enchaîné dans la pièce.


Qui a usurpé l'identité d'Andromeda ? Le Barbalien de Spyral 2 ! Skulldigger et Sherlock Frankenstein le neutralisent rapidement. Andromeda est délivré et explique que le véritable méchant de l'histoire n'est pas Sherlock Frankenstein.


Joseph Weber, le père de Lucy, traverse le portail interdimensionnel dans l'observatoire. Dans son monde, après avoir repoussé l'Anti-Dieu, il a survécu mais perdu femme et enfant. Il souhaite à présent que Lucy le reconnaisse comme son père et devienne sa complice pour dominer cette dimension !

Lire Jeff Lemire, c'est, je l'ai souvent écrit, savourer le talent extraordinaire d'un conteur. Avec lui, tout semble permis tant que c'est divertissant. Mais ça ne s'arrête pas là car l'auteur canadien, on le sait, dans ses creator-owned en particulier, ajoute un commentaire à ses intrigues, comme s'il livrait au lecteur les clés méta-textuelles de son oeuvre. On est donc à la fois dans la salle et dans les coulisses.

Pourtant, et c'est là que la magie opère, rien n'est prévisible. A trois épisodes de son terme, il est impossible de savoir comment finira Black Hammer : Reborn. Le titre même de la série porte son projet : c'est la renaissance de Black Hammer et c'est à la fois familier et inédit, le scénariste manipule des éléments narratifs qu'on reconnaît et d'autres qui nous retournent complètement.

Ce neuvième épisode joue beaucoup sur ce ressort : il y a à plusieurs reprises des visages et des situations qu'on croit maîtriser, identifier. Et puis, en fait, non, rien n'est aussi simple. Sans qu'on l'ait vu venir, untel n'est pas celui qu'on croit, un autre réserve une surprise énorme, et encore un autre attend son heure car son retour est annoncé.

De manière éloquente, l'épisode démarre par une évasion, on suit Skulldigger et Lucy Weber qui s'échappe de la prison de Spyral City 2, et le lecteur comme les personnages espèrent sortir d'un cauchemar (cauchemar de la détention, de la fin du monde imminente). L'espoir est d'autant plus grand que les fugitifs retrouvent le Dr. Andromeda, dont Skulldigger a garanti qu'il était le seul capable d'empêcher le cataclysme. Le trio Lucy-Skulldigger-Andromeda s'envole dans le dirigeable du deuxième. Ouf ?

Bien entendu, ce n'est pas si simple. Si ça l'était, alors Skulldigger détruirait le portail interdimensionnel et empêcherait l'Anti-Dieu de revenir dans notre dimension. Mais voilà Sherlock Frankenstein qui surgit (celui de Spyral City 2) et l'en dissaude fermement. Pour convaincre le justicier, il lui montre un autre Dr. Andromeda enchaîné dans l'observatoire. C'est donc qu'il y a un usurpateur dans le groupe.

Jeff Lemire ose tout et c'est même à ça qu'on le reconnaît, si j'ose dire. Mais comme il a du talent, son audace passe crême. Le scénariste rend même le prévisible imprévisible et nous faisons connaissance d'un Evil Barbalien, rapidement neutralisé. Ce n'est pas encore lui le vrai méchant de l'histoire. D'ailleurs, quand on parle du loup...

L'oeuvre de Jeff Lemire est traversée par la figure du père et c'est donc logique que Joseph Weber, le premier Black Hammer, resurgisse. Sauf qu'il s'agit du Joe Weber d'une Terre parallèle, qui a survécu à la bataille contre l'Anti-Dieu mais a perdu sa femme et sa fille. Il projette donc de conquérir notre réalité grâce au retour de l'Anti-Dieu et de renouer avec le bonheur familial avec notre Lucy Weber. Pour cette dernière, renouer avec ce père qui n'est pas le sien pose un dilemme terrible car elle a perdu son mari et ses enfants. Mais cela mérite-t-il de sacrifier son monde ?

On peut dire, sans que cela lui soit reprochée, que la série retombe un peu sur ses pieds après les précédents épisodes complètement barrés et vertigineux. La conclusion est proche, il faut donc lever le pied sur le délire. Mais affirmer que la série s'assagit, c'est franchir un pas que je ne ferai pas, car, je le répéte, il est impossible de savoir comment cela va finir. Et même ce que va réserver le prochain épisode le mois prochain. La preuve que même quand Lemire freine un peu, il tient le lecteur en haleine, contrôle ce qu'il lui communique et le rend incapable de deviner ce qu'il a concocté.

Malachi Ward et Matthew Sheean partis, après un fill-in de grande classe, Black Hammer : Reborn retrouve sa dessinatrice initiale, Caitlin Yarsky. Elle revient pile au bon moment, quand l'action renoue avec ses basiques. Et surtout la série conserve une qualité esthétique tout à fait exceptionnelle.

Yarsky est très doué pour l'expressivité des personnages et comme le script ménage son lot de péripéties et d'émotions fortes aux héros, le résultat est formidable. Lorsqu'un personnage s'avère ne pas être celui qu'on croit, la surprise est totale car insoupçonnable. 

Contrairement à Ward et Sheean, Yarsky est sans doute plus faible sur les décors. Son trait précis et appliqué rend les environnements un peu froids, désincarnés. En même temps, les personnages évoluent dans des cadres impersonnels, comme la prison au début ou l'intérieur de l'observatoire d'Andromeda ensuite. Il n'y a pas dans ces intérieurs des éléments qui reflétent la personnalité des héros, ce sont des lieux de fonction, et seule les couleurs de Dave Stewart les "ambiancent". Il faut donc accepter cette contrainte pour comprendre la relative déception relative à cet aspect graphique.

Néanmoins, la force de Black Hammer : Reborn, c'est de nous entraîner dans une cascade émotionnelle, une spirale de rebondissements. Les fondamentaux sont intacts et le plaisir aussi. Impossible de ne pas vibrer, jubiler en tournant les pages. Quel pied !

vendredi 28 janvier 2022

BLACK HAMMER : REBORN #8, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Ce huitième épisode de Black Hammer : Reborn est encore plus fou que ceux qui l'ont précédé. Si, si, c'est possible ! Jeff Lemire nous entraîne dans le sillage de son héros le plus bizarre, le très dérangé colonel Randall Weird, en compagnie duquel nous allons découvrir de nouveaux aspects du Para-Vers. Ce numéro est également le dernier illustré par le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean, qui ont livré une prestation éblouissante.


A plusieurs reprises, le colonel Weird est en train de flotter en apesanteur dans une des coursives de son vaisseau explorant la Para-Zone. A chaque fois, il voit un reflet différent de lui dans un hublot puis gagne la cabine de pilotage où le robot Ralky Walky cartographie la zone. Puis il sort du vaisseau.


Une anomalie l'attire à l'extérieur et progressivement il en comprend la nature : l'Anti-Dieu, que les super-héros de Spiral City pensaient avoir tué, sommeille au coeur des dimensions parallèles et quand il se réveillera, un grand danger menace à nouveau.


Weird doit empêcher cela et traverse littéralement le miroir pour accéder à une solution. Il entre alors dans un espace blanc où se trouve une station spatiale inconnue. Il y entre et pénètre dans une grande salle où l'attend le Parlement des Weird, composé de tous ses doubles de réalités alternatives.


Pour éviter que sa réalité soit réécrite, Weird doit reprendre contact avec Lucy Weber/Black Hammer, dont il a tué la famille et qui a juré sa mort. Libérée de la cellule de prison où elle croupit, celle-ci retrouve Skulldigger avec lequel elle doit sauver le Dr. Andromeda...

Il y a quelque chose de proprement vertigineux à lire cet épisode, encore plus barré que tout ce que Jeff Lemire nous a racontés jusque-là. Black Hammer : Reborn confirme son statut de série hors normes, apogée d'une mythologie conçue par le scénariste canadien et relecture commentée des comics produits par les "Big Two" (Marvel et DC).

En vérité, en terminant cet épisode, un nom s'est imposé à moi : celui de Stanley Kubrick. Le cinéaste américain, grand formaliste, obsédé par la symétrie des choses et qui adaptait les oeuvres de romanciers pour communiquer ses motifs narratifs et esthétiques, partageait avec Lemire le goût des histoires qui vous retournent le cerveau avec une précision chirurgicale.

Contrairement à un Grant Morrison, qui est travaillé par les écrits de Alan Moore dans un mélange amour/haine, mais qui n'a qu'occasionnellement réussi à convertir cette relation en récits aussi aboutis que son illustre devancier, Lemire lui ne se cache pas de recycler ce qui l'a intellectuellement nourri mais pour produire quelque chose de plus fou et néanmoins accessible.

La grande référence de ce Black Hammer : Reborn #8 est à trouver du côté de 2001 : L'odyssée de l'espace et d'ailleurs, les magnifiques planches de Malachi Ward et Matthew Sheean s'en inspirent directement, comme quand Randall Weird parcourt les coursives de son vaisseau pour effectuer une sortie extra-véhiculaire dans la Para-Zone. Plus loin, quand le colonel azimuté accède à l'espace blanc, sorte de dimension-relais entre toutes les réalités parallèles du Para-Vers, il s'agit d'une adresse assumée à la scène du film de Kubrick quand l'astronaute David Bowman est aspiré dans un tunnel au-delà de Jupiter.

L'autre référence est Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll puisque, dans une scène iconique, Randall Weird passe littéralement à travers le miroir en "phasant" via un des hublots de son vaisseau. Ce même hublot où il a vu différents reflets de lui-même. Tel Alice, le voici qui accède donc à l'espace blanc, le nexus de tous les possibles, en l'occurrence la base en forme de station spatiale du Parlement des Weird.

Késako ? Il s'agit de l'assemblée de tous les "variants" du colonel Weird, issus de dimensions alternatives. Lemire concrétise l'idée suggérée dans le précédent numéro : le Para-Vers est l'ensemble de plusieurs Para-Zones, et il est donc logique qu'il existe plusieurs versions du colonel Weird. Randall apprend ce qu'en fait il soupçonnait : il existe plusieurs lui-même, comme il existe plusieurs Para-Zones, plusieurs Terres, et au centre de ce Para-Vers dort l'Anti-Dieu, qui, lorsqu'il se réveillera (ce n'est plus une éventualité, mais une certitude) réécrira le continuum espace-temps dans lequel se trouve Randall Weird.

Cela explique qu'une deuxième Spiral City soit apparu dans notre dimension et plane au-dessus de la première, qu'une collision mutliverselle soit sur le point de se produire. Tout n'est pas que double, mais multiple. Et, comme une boucle brillamment bouclée, c'est en retrouvant et en convaincant Lucy Weber de l'aider que Randall Weird peut espérer éviter le pire. Lucy est, rappelons-le, détenue dans une prison de Spiral City 2 où Skulldigger l'a persuadée de se laisser enfermer avec lui parce que le James Robinson/Dr. Andromeda y est captif et que ce dernier pourrait sauvait leur univers.

Jeff Lemire a mis en place un quatuor de héros improbable pour sauver le monde : le colonel Weird, qui a assassiné la famille de Lucy Weber, qui veut désormais lui faire la peau comme Skulldigger, lui-même partenaire du Dr. Andromeda. "Traduit" en comics mainstream, c'est un peu comme si nous allions assister à un event où les garants de la victoire seraient Adam Strange (mais complétement à l'Ouest), Thor, le Punisher et Starman. Vous avez dit bizarre ? 

Et pourtant, nul doute que Jeff Lemire, avec Caitlin Yarsky dès le mois prochain, va encore nous surprendre car cet homme-là va plus loin, voit plus grand, imagine plus imprévisible que tous les autres scénaristes-architectes. Black Hammer : Reborn, c'est n'importe quel comic super-héroïque que vous lisez en cent fois plus fou. Attachez vos ceintures !    

samedi 1 janvier 2022

BLACK HAMMER : REBORN #7, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Dernier comic-book lu en 2021 et premier critiqué en 2022, le septième épisode de Black Hammer : Reborn m'a enchanté. Je me répéte à chaque fois mais Jeff Lemire m'impressionne par son brio narratif, et quand on est fan de Black Hammer, son univers, le plaisir est total. Au dessin, le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean est aussi bluffant. Bref, une réussite totale.
 

Le colonel Weird flotte en apesanteur dans son vaisseau. Il observe son reflet dans un hiblot et le voit s'éloigner et disparaître. Puis il gagne la salle de pilotage où le robot Talky-Walky cartographie la Para-Zone et signale une anomalie. Weird décide de faire une sortie extra-véhiculaire.


La Para-Zone dévoile à Weird le passé, le présent et le futur. Mais son attention esst attirée par une conversation. Il trouve le Dr. Andromeda et son double maléfique qui lui révèle que la Para-Zone n'est qu'une partie d'un ensemble plus vaste, le Para-Vers.


Andromeda est blessé par son double quand il refuse de réveiller l'Anti-Dieu, qui sommeille au coeur du Para-Vers. Weird aperçoit le géant endormi et comprend que s'il est réveillé, un nouveau cataclysme cosmique se produira.


Weird se téléporte dans le salon des Weber et pour forcer Lucy à l'aider, il n'hésite pas à tuer son mari et ses deux enfants. Le colonel se réveille en apesanteur dans son vaisseau. Il comprend confusément que lui aussi a un double maléfique, comme Andromeda, qui l'a poussé à tuer la famille de Lucy Weber...

Plus l'intrigue de Black Hammer : Reborn se déploie, plus elle devient vertigineuse. Jeff Lemire brasse des concepts déjà vus chez Marvel (les "incursions" préfigurant Secret Wars de Jonathan Hickman) et DC (les "crisis" qui réécrivent l'histoire avec leur lot de sacrifices de héros), mais il les synthétise si magistralement que cela aboutit à des épisodes denses et insensés.

Ce septième épisode dévoile ainsi ce qui a amené le colonel Weird à tuer le mari et les enfants de Lucy Weber/Black Hammer II. Et ce qu'on découvre est saisissant. On sait qu'actuellement deux Spiral City sont sur le point d'entrer en collision (écho aux "incursions" de Hickman). L'une d'elles est la Spiral City que l'on connaît depuis le début de l'univers Black Hammer (la ville des héros de la série Black Hammer et ses suites, des Unbelievable Unteens, de Skulldigger, du Dr. Andromeda), l'autre est son double maléfique (avec des doubles des héros qui oeuvrent pour que subsiste leur cité).

Lucy Weber a ainsi découvert que le Dr. Andromeda est prisonnier dans la sombre Spiral City et, capturée par Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal, avec Skulldigger, elle doit le retouver car il semble le seul en mesure de corriger cette catastrophe. Parallèlement à cela, l'Anti-Dieu, ce géant destructeur qu'avaient affronté les héros de la série Black Hammer (et dont ils avaient appris que son existence étaient liés à la leur), est endormi au coeur du Para-Vers, un espace-temps au sein duquel cohaibitent des terres parallèles et d'où vient la sombre Spiral City. Le double maléfique d'Andromeda souhaite réveiller l'Anti-Dieu pour s'assurer de la destruction de la "bonne" Spiral City. Vous suivez ? Je vous avais prévenus : c'est dense.

Mais le talent - le génie - de Jeff Lemire, c'est de rendre tout ça intelligible, raconté de manière fluide. Il est en vérité plus difficile de résumer Black Hammer : Reborn que de le lire car la lecture coule de source, chaque partie du récit étant clairement exposé, chaque événement s'imbriquant naturellement.

Cet épisode est une sorte d'intermède dans la série, et ce n'est pas hasard s'il intervient à mi-parcours (Black Hammer : Reborn comptera 12 épisodes). C'est le bon moment pour à la fois expliquer un moment majeur, crucial, "pivotal", et en même temps en rajouter une couche pour que le lecteur comprenne que rien n'est gagné. Donc : le colonel Weird (ersatz d'Adam Strange, Captain Comet et des héros de la science et de l'espace) devine que quelque chose ne tourne pas rond. Il est lui-même depuis longtemps franchement largué, devenu fou à force de naviguer dans la Para-Zone, un endroit où passé, présent et futur sont visibles et où donc tous les repères sont brouillés.

Pourtant, cet explorateur reste un découvreur et ce qu'il va apprendre remet tout en question puisque, alors qu'avec son robot Talky-Walky, il cartographie la Para-Zone, il va se rendre compte qu'elle n'est qu'une partie d'un ensemble beaucoup, beaucoup plus vaste. Et cela a des conséquences concrètes, comme l'existence d'un double maléfique qui soit l'a poussé à commettre un meurtre atroce, soit a tué en usurpant son identité. Le choc est tel que Weird va peut-être recouvrer ses esprits à cause de ça et être une carte maîtresse pour la suite de l'histoire.

Pour mettre en images un épisode pareil, il faut disposer d'artistes exceptionnels, à même de traduire visuellement la folie et l'angoisse générées par le scénario. Malachi Ward et Matthew Sheean livrent leur meilleure prestation depuis qu'ils ont pris le relais de Caitlyn Yarsky en enchaînant des doubles pages exceptionnelles.

Ce qui sidère dans leur travail, c'est d'abord la finesse du trait et la maîtrise des compositions. C'est essentiel quand on travaille sur des images aussi grandes et des découpages aussi sophistiqués, non seulement pour restituer au mieux les détails de ce qu'on veut montrer mais aussi pour que cela reste constamment lisible.

Mais surtout Ward et Sheean sont bluffants par la manière dont ils comprennent et restituent le script. C'est un vrai prolongement des délires si ciselés de Lemire et la beauté de leurs plans le disputent à la justesse de leur interprétation du scénario. On a cette impression que les trois hommes parlent d'une même voix dans deux langues différentes (l'écrit, le dessin). La rareté de cette complicité fait tout le prix, toute la valeur du résultat, couplée aux nuances des couleurs, qui donnent une texture, une matière à cet effort graphique.

C'est grand, c'est fort ce que font Lemire et ses dessinateurs. Ils donnent une vraie leçon de narration en concentrant de façon si intense et vibrante ce que des éditeurs plus gros mettent parfois des années à mettre en place. 

vendredi 26 novembre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #6, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Avec ce sixième épisode de Black Hammer : Reborn, on arrive à la moitié de la série. Jeff Lemire passe donc à la vitesse supérieure dans un chapitre occupé au deux tiers par un flashback explicatif. Mais le scénariste canadien s'affirme aussi comme un vrai détecteur de tendances puisqu'il explore la notion de Multivers, qui préoccupe beaucoup Marvel et DC actuellement. Le dessin est toujours réalisé par le duo Malachi Ward-Matthew Sheean, dont la complicité et la maîtrise sont un régal.


1996. Alors qu'il malmène deux voyous pour leur soutirer le nom de leur chef, Skulldigger est distrait par le crash du Dr. Andromeda sur le toit dun immeuble. Il le rejoint et affronte son double d'une autre dimension qu'il neutralise avant d'évacuer son ami.


Dans le repaire de Skulldigger, le Dr. Andromeda, une fois remis, lui explique qu'il a découvert que la Para-Zone ouvre sur un Multivers. Au coeur de ces réalités alternatives dort l'Anti-Dieu et son double veut le réveiller pour détruire notre monde.


Skulldigger est dépassé par cette affaire mais Andromeda assure qu'il peut l'aider. Ils sont de tout façon les deux derniers héros en activité. Et peut-être est-ce leur destin de mener ce combat. Skulldigger accepte et Andromeda lui propose d'améliorer son matériel.


2016. Skulldigger et Black Hammer font face à Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal. Ils sont rapidement vaincus, mais cela fait les affaires de Skulldigger qui sait que les vilains vont les expédier dans le Spiral Asylum de leur Terre parallèle... Où est detenu le Dr. Andromeda !

Sachant que Jeff Lemire n'est plus lié par un contrat d'exclusivité avec Marvel ou DC, il écrit dans son coin pour Dark Horse, éditeur de la franchise Black Hammer. Il faut bien avoir cela en tête pour mesurer à quel point le scénariste canadien est malin, voire visionnaire car dans cet épisode il a anticipé la mode actuelle chez les Big Two : le Multivers.

Chez DC, le Multivers est devenu un élément d'une notion encore plus vaste, l'Omnivers (c'est-à-dire le Multivers de plusieurs Multivers), comme Joshua Williamson l'a formulé, à la suite de Scott Snyder, dans la mini série Infinite Frontier. Chez Marvel, ce motif est multi-média puisqu'il a été exploité aussi bien dans les séries Loki et What if...? sur Disney +, les futurs films Spider-Man : No Way Home et Doctor Strange in The Multiverse of Madness, et dans plusieurs comics (Spider-Verse, Avengers Forever, etc). 

Mais alors que tout ça se met tout juste en place (quand bien même le Multivers n'a rien de neuf chez DC comme chez Marvel. Il s'agit plutôt d'un regain d'intérêt pour lui.) chez les Big Two, Jeff Lemire, dans son propre univers de poche, le Black Hammer-verse, a senti qu'il était temps d'abattre cette carte et de la jouer à fond avec Black Hammer : Reborn.

Lemire aussi avait préparé le terrain : la Para-Zone, chère au colonel Weird depuis le début de la franchise, était un moyen idéal pour introduire un Multivers. D'un point de vue plus méta-textuel, on peut même dire que tout l'univers Black Hammer repose sur le concept de Multivers puisque Lemire, en s'amusant à donner ses versions de héros Marvel et DC, a fondé son entreprise sur une variante qui serait commune aux créations des Big Two. Une sorte d'univers de synthèse, un néo-Amalgam (pour reprendre l'idée développée en 1996 par les deux éditeurs, qui avaient proposé des héros fusionnés).

Au coeur de ce sixième épisode, qui, et ce n'est évidemment pas un hasard, se situe à la moitié de la série Black Hammer : Reborn, il y a donc ce motif du Multivers à la sauce Lemire. Les deux tiers de l'épisode sont formés par un flashback situé en 1996, donc vingt ans avant les événements de la série. A cette époque, Skulldigger agit seul, après que la détective Amanda Ryan ait récupéré son epéhémère sidekick Skeleton Boy (comme c'est mentionné de façon suggestive et discrète). Les Unbelievable Unteens ont disparu. L'équipe du premier Black Hammer également (suite à leur bataille contre l'Anti-Dieu). Skulldigger est donc le dernier "héros" actif. Jusqu'à ce que le Dr. Andromeda resurgisse, mal en point, avec son double à ses trousses.

L'existence de ce doppelgänger suffit à introduire l'idée du Multivers, expliqué ensuite par Jim Robinson/Andromeda à Skulldigger. Surtout, comme le vigilante, on apprend qu'au coeur du Multivers se trouve l'Anti-Dieu, qui n'est donc pas mort mais assoupi, et que l'autre Dr. Andromeda veut réveiller pour détruire notre monde (celui de la série). Dans la mythologie de Black Hammer, l'Anti-Dieu est lui-même un amalgame, inspiré par Galactus mais aussi Darkseid ou la vague d'Annihilation (out toute autre menace d'envergure cosmique et multi-dimensionnelle). C'est littéralement la traduction incarnée de la guerre des mondes car qui réveillera l'Anti-Dieu condamnera la Terre. S'il existe un autre Dr. Andromeda, plus belliqueux, provenant d'une Terre parallèle, alors l'Anti-Dieu pourrait devenir son arme suprême pour détruire la Terre où vit Skulldigger (et par extension celle où ont vécu tous les héros écrits jusque-là par Lemire).

Au détour de ce topo, qui passe cependant comme une lettre à la poste car Lemire fait de Skulldigger le personnage par lequel nous sommes initiés à ce concept de Multivers (c'est-à-dire un personnage moins intelligent que Andromeda, mais pas non plus complètement crétin - "moins crétin que j'en ai l'air" dit-il), Lemire réussit à glisser une superbe mention à la notion de paternité quand Jim Robinson aperçoit l'habit de Skeleton Boy dans le gymnase de Skulldigger. Il pense qu'il s'agit du fils du vigilante et cela le renvoie à sa propre histoire, tragique, de père (racontée dans Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows). Par extension, on peut aussi estimer que l'Anti-Dieu est une sorte de Père de Tout (ou de Rien, du Néant qui menace). C'est brillant.

Puis la fin de l'épisode nous ramène en 2016 et au moment où nous avions quitté Skulldigger et Black Hammer (Lucy Weber) à la fin du #5, face à la Ligue du Mal de Sherlock Frankenstein. Contre toute attente, les vilains ont facilement raison des deux héros (et on peut y lire la pensée de Lemire selon laquelle le génie scientifique de Sherlock Frankenstein - comme celui de Jim Robinson - est supérieur à la magie de Black Hammer). Ils sont alors embarqués pour l'asile de Spiral City 2 (la Spiral City de la Terre parallèle qui menace de percuter notre Terre) : cela fait les affaires de Skulldigger (et explique pourquoi il n'a pas résisté aux vilains et a déconseillé à Black Hammer de tenter de les battre) car dans cet asile est enfermé Jim Robinson/Andromeda, le seul héros capable de sauver l'univers (puisqu'il en a percé le mystère primordial, celui du Multivers et du danger qu'il referme avec l'Anti-Dieu endormi).

L'épisode est magistral narré, pas seulement par le scénario mais aussi par son dessin. Le tandem Malachi Ward-Matthew Sheean fait des étincelles. Leur trait est incroyablement texturé tandis que leur découpage est simplissime. La série est gâtée car elle ne perd rien en qualité visuelle en étant passé de Caitlin Yarsky (qui signe la couverture) à Ward-Sheean.

Pourtant, c'est un exercice difficile pour les artistes car un épisode quasiment entièrement consacré à un dialogue explicatif entre  deux héros, entre quatre murs sur le sujet du Multivers, c'est pas très sexy. Et la fluidité de la mise en scène, l'expressivité des acteurs, tout ça rend ce devoir imparable. Rien n'est épargné aux deux dessinateurs puisque Skulldigger (qui tient à son identé secrète) garde son casque sur la tête durant toute sa conversation avec Robinson : Ward et Sheean n'ont que les yeux du justicier et ses gestes pour traduire les émotions qui le traversent pendant que Andromeda expose ses découvertes et son plan. C'est bluffant.

Tout est bluffant à vrai dire dans Black Hammer : Reborn, qui est la quintessence de ce qu'un comic-book super-héroïque mainstream et indé à la fois peut offrir. C'est intelligent, palpitant, épique. Jeff Lemire est vraiment au sommet de son art, un conteur sans pareil. 

samedi 30 octobre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #5, de Jeff Lemire, Malachi Ward et Matthew Sheean


Ce cinquième épisode de Black Hammer : Reborn est exceptionnel. Encore une fois, devrais-je ajouter. Jeff Lemire est un magicien et un sacré narrateur, qui fait feu de tout bois. Même le changement de dessinateur (Caitlin Yarsky n'assurant que le dessin de la couverture), avec l'arrivée du duo Malachi Ward-Matt Sheean, n'y change rien. On est embarqué dans cette lecture super-héroïque et méta-textuelle. Du grand art.


Dévastée par la mort de sa famille, désintégrée par le colonel Ward, Lucy, vêtue comme Black Hammer, sort de sa torpeur en attendant une sonnerie. Celle-ci provient de la chambre de Rosie, sa fille, dans le sac à dos de laquelle elle trouve un bipeur à l'effigie de Skulldigger.


Vingt ans avant. Alors qu'elle vient de tuer Dr. Andromeda pour l'empêcher d'ouvrir un portail sur notre dimension pour l'Anti-Dieu, Black Hammer incinère le corps et s'éclipse, n'assumant pas son geste. Elle rentre chez elle où l'attend sa mère - car Lucy avait passé le flambeau à Rosie à cette époque.


Aujourd'hui, Lucy vole au-dessus de la ville et observe l'autre Spiral City dans le ciel, sur le point d''entrer en collision avec sa jumelle. Des agents du T.R.I.D.E.N.T. ignorent comment éviter cette catastrophe. Lucy rejoint Spiral City 2, suivant le signal émis par le bipeur.
 

Elle découvre alors rapidement que Skulldigger émet le signal et sollicite son aide. Il lui explique qu'il existe un autre Dr; Andromeda, seule à même d'empêcher le désastre. Mais il faut faire vite car Sherlock Frankenstein et sa Ligue du Mal vont s'interposer...

Black Hammer, depuis le début, est à la fois une série super-héroïque, qui s'amuse à déplacer ses héros dans un cadre où leurs pouvoirs ne leur servent à rien, et un commentaire sur les séries super-héroïques en général. Jeff Lemire puise ainsi dans tout ce que Marvel et DC (principalement) on produit pour en recycler les personnages, les motifs, puis les intégrer dans l'environnement qu'il a créé et enfin en tirer une interprétation méta-textuelle.

Ce n'est donc pas un simple pastiche, ni une super fan-fiction. Jeff Lemire appose à sa grille de lecture un instrument critique qui révèle à la fois les clichés des comics super-héroïques et leur dimension néo-mythologique. En cela, il reconnaît à ce folklore une valeur symbolique, à laquelle j'ai toujours adhéré : les super-héros sont les descendants des chevaliers médiévaux, des cow-boys, des soldats, et leurs aventures explosives sont héritées des récits légendaires de l'antiquité, des chansons de gestes, etc.

D'une certaine manière, Lemire affirme que les comics n'ont rien inventé, mais ont, comme lui désormais, recyclé, reformulé des figures, des signes anciens. C'est, à mon sens, une grille de lecture sensée et pertinente. Le talent du conteur fait la différence et transforme ce matériau en une oeuvre originale. Seuls les meilleurs auteurs sont capables de transcender cela - c'était d'ailleurs la démarche de Alan Moore avec Watchmen, originellement conçu comme une histoire avec les action heroes de Charlton Comics, tout comme Tom Strong s'inspirait de Doc Savage, Top Ten de Hill Street Blues, sans parler de La Ligue des Gentlement Extraordinaires où il n'y avait plus de filtre.

Ce mélange de tradition et de relecture critique est le terreau de Black Hammer et avec le volume Reborn, Lemire pousse le curseur encore plus loin, en se confrontant à des héros et des scénarios plus récents. C'est évident dans ce cinquième épisode.

Tel Yggdrasil, l'univers de Black Hammer est composé de plusieurs régions, royaumes, autant de branches d'un même arbre. Certaines branches racontent des histoires passées, d'autres au présent, d'autres dans le futur, mais tout est lié par un tronc commun. Ainsi, dans Black Hammer : Reborn, on suit Lucy Weber vingt ans après qu'elle ait cessé son activité de super-héroïne, mais on croise aussi Skulldigger, Amanda Ryan (tous deux issus de la mini Skulldigger + Skeleton Boy), le Dr. Andromeda (ex-Dr. Star), le colonel Weird, on mentionne les Unbelievable Unteens (qui ont apparemment connu un sort funeste). Mais on n'en est pas encore à anticiper les événements de Quantum of Age (une mini-série futuriste). 

Et soudain, alors qu'on croyait tout savoir, Lemire nous cueille en révélant que, vingt ans avant les faits de Reborn, Lucy avait passé le flambeau à sa fille Rosie et que c'est cette dernière qui a tué le Dr. Andromeda quand il a voulu ouvrir un portail pour l'Anti-Dieu. Ce twist, fabuleux, imprévisible, modifie la perception et la compréhension des quatre épisodes précédents. Mais ce n'est pas tout.

Le centre-ville de Spiral City a vu apparaître des fenêtres dimensionnelles qui, lorsqu'on les franchit, révèlent des horreurs, un environnement anarchique, directement issus de la Para-Zone. La Para-Zone renvoie évidemment directement au colonel Weird et du Dr. Andromeda, qui l'ont exploré, avec des fortunes diverses (mais en y laissant des plumes tous les deux). Ces ouvertures dimensionnelles ont abouti à l'apparition d'une nouvelle Spiral City qui flotte à l'envers au-dessus de la Spiral City actuelle et la collision est aussi inévitable qu'imminente. Cela vous dit quelque chose ? Bien entendu, si vous avez lu les différentes Crisis de DC ou Avengers de Hickman, avec les fameuses "incursions" et le choc de Terres issues de dimensions parallèles.

Lorsque, suite à une découverte qui renvoie au début de Black Hammer : Reborn, quand Rosie Weber a rencontré Skulldigger qui lui a remis in bipeur, Lucy remonte le signal jusqu'à Spiral City 2 et tombe sur... Skulldigger. Celui évite de justesse son exécution par Black Hammer lorsqu'il lui révèle qu'un autre Dr. Andromeda est le seul à pouvoir empêcher la collision des deux villes. Mais, pour ne rien arranger, voilà que surgissent Sherlock Frankenstein (l'amant de Golden Gail - cf. Black Hammer : Age of Doom et la mini-série Sherlock Frankenstein) et sa Ligue du Mal, résolus à contrecarrer les plans des deux héros.

On ne s'ennuie vraiment pas. Mais on pouvait craindre que le résultat pâtisse de l'absence au dessin de Caitlin Yarsky, dont la perstation depuis quatre mois était irréprochable. Que nenni ! En recrutant Malachi Ward et Matt Sheean pour la remplacer, Lemire a eu le nez creux et gâgeons que, pour les fans, ce sera une très bonne surprise.

Je n'avais jamais lu ce que dessinaient Ward et Sheean auparavant (ils ont signé une série chez Image, The Ancestor, et réalisé des épisodes du relaunch de Prophet, créé par Rob Liefeld), mais j'ai été séduit par ce qu'ils font ici. Leur trait est plus rond que celui de Yarsky, mais comme elle, leurs planches sont détaillées. Il suffit de voir la double page où Lucy vole entre les deux Spiral City pour apprécier la minutie avec laquelle tous les buildings sont représentés.

Les deux artistes, chez qui il est impossible de distinguer qui fait quoi (même si je crois que Sheean réalise les finitions, l'encrage, et Ward les crayonnés), s'amusent volontiers avec le découpage, de manière toujours pertinente (voir la planche ci-dessus où Lucy trouve le bipeur de Skulldigger dans le sac de Rosie avec des cases qui se rétrécessent de bande en bande). Toutefois, l'ensemble reste sobre et cela contribue efficacement à souligner à quel point l'environnement est sans dessus-dessous (comme lorsque Lucy passe de Spiral City 1 à Spiral City 2).

Alors, oui, encore une fois, la limite de cette entreprise tient dans le fait que Black Hammer : Reborn s'adresse à des lecteurs initiés, familiers de cet univers de ces personnages. Si vous n'avez rien lu de Lemire à ce sujet, vous serez largués par les auto-citations. Mais raison de plus pour vous pencher sur le Black Hammer-verse, où il n'y a pratiquement rien à jeter, riche d'une diversité incroyable.

samedi 16 octobre 2021

BLACK HAMMER : REBORN #4, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Quelle semaine exquise ! Deux séries de Jeff Lemire au programme, donc deux lectures réjouissantes assurées. Black Hammer : Reborn, pourtant, comme The Unbelievable Unteens, ne prête pas à la rigolade, mais ce sont les productions d'un auteur au sommet de son art. Et ce quatrième épisode opère une vraie bascule dans la vie de Lucy Weber. Caitlin Yarsky s'apprête à faire une pause et livre un numéro copieux.


Une heure avant la fin de tout. Le colonel Weird force la main de Lucy Weber pour qu'elle l'aide à sauver l'univers en la faisant passer à travers une trappe dimensionnelle avec son Marteau Noir sous les yeux de son mari et de leurs enfants.


Confrontée à des images de son passé, Lucy se remémore le moment où elle a raccroché, après avoir affronté le Dr. Andromeda qui avait découvert que leurs pouvoirs à tous les deux proviennent de la Para-Zone. Neuf ans avant la fin de tout, Lucy donne naissance à son fils, Joseph.


Joseph hérite d'une partie des pouvoirs de sa mère mais le lui cache. Vingt ans avant la fin de tout, Lucy et son amie Amanda Ryan appréhendent le Dr. Andromeda sur le point d'ouvrir un portail permettant à l'Anti-Dieu de revenir dans notre dimension. Lucy tue Andromeda pour 'en empêcher.


Quelques secondes avant la fin de tout. Le colonel Weird n'a plus le choix : pour que Lucy reprenne son rôle de Black Hammer, il pointe son pistolet sur sa famille et commet l'irréparable...

Wow ! Quel putain d'épisode ! Quand Jeff Lemire y va, il y va à fond et vous retourne la tête comme nul autre. Jusqu'à présent, Black Hammer : Reborn établissait ce qu'était devenue Lucy Weber en entretenant le mystère sur la raison pour laquelle elle avait cessé son activité de super-héroïne. Puis, le mois dernier, le colonel Weird resurgissait en annonçant la fin imminente du monde et réclamait l'aide de Lucy.

Dans ce numéro, Jeff Lemire lève le voile sur le mystère de la retraite de Lucy et précipite son engagement dans la bataille pour la survie de l'univers. La narration s'emballe sous l'influence du colonel Weird, ce personnage si bizarre dont on se demande s'il a toute sa tête et dont, donc, on peut douter des actes. Weird, c'est une version déglinguée de Adam Strange, et c'est assez troublant de lire cet épisode la même semaine où Tom King, Evan Shaner et Mitch Gerads ont conclu leur série Strange Adventures.

Weird n'est pas strictement l'homme de deux mondes comme Strange, mais il est ici et ailleurs puisqu'il a longtemps séjourné dans une dimension parallèle et folle, la Para-Zone. Cette expérience a altéré sa santé physique et mentale dans la mesure où le temps ne s'y écoulant pas de la même manière, il a vieilli plus vite et, parce que les lois de la physique sont complètement déréglées, il y a laissé une bonne partie de ses neurones. En même temps, la Para-Zone a fait l'effet sur Weird d'une transcendance car il a pu y voir le passé, le présent et le futur, mais comme Cassandre, personne ne croit vraiment à ses prophéties, prononcées de manière décousue.

Aussi, quand il réapparaît chez Lucy Weber, bredouillant comme à son habitude, tout le monde, personnages comme lecteurs, n'est pas disposé à prendre pour argent comptant ce qu'il raconte. Alors il force la main à Lucy et lui impose une introspection sauvage. Par ce procédé, Lemire nous apprend plusieurs choses cruciales : le Dr. Andromeda a acquis la conviction (légitime ?) que ses pouvoirs comme celle du Black Hammer ont la même source (la Para-Zone) ; qu'il va vouloir, pour rétablir, une sorte d'équilibre cosmique rompu par les partenaires de Joe Weber (Black Hammer I) en faisant revenir l'Anti-Dieu ; que ce faisant il a obligé Lucy à le tuer - et provoquer ainsi sa retraite car elle est accablée par son geste. Enfin, Weird doit convaincre Lucy de reprendre son rôle de super-héroïne et, pour cela, est résolu à employer les grands moyens.

La fin de l'épisode laisse les fans bouche bée, sidérés par la brutalité de Weird, la radicalité de Lemire. Mais ce coup de fouet est salutaire pour la série qui menaçait de ronronner. Pour Lemire, l'héroïsme dépend d'un sacrifice, parfois volontaire, parfois involontaire et donc subi. Cette notion parcourt toute son oeuvre dans l'univers de Black Hammer (Skulldigger + Skeleton Boy, Dr. Andromeda, The Unbelievable Unteens...), tous ses héros ont perdu quelque chose dans leur apprentissage. C'est une ficelle fréquemment utilisée dans les comics en général car ainsi les scénaristes sollicitent l'empathie des lecteurs pour les personnages, nous compatissons pour ces individus qui souffrent avant de se dédier aux autres, c'est un ressort éminemment mélodramatique.

Mais aujourd'hui, cette dimension se heurte à la sensibilité de nombreux auteurs pour qui la ficelle est usée ou qui veulent innover. Mais en oubliant alors que c'est une composante essentielle à cet univers. Il faut l'embrasser au lieu de chercher à l'éviter sans quoi les histoires perdent leur coeur. Les comics racontent quelque chose qui, par définition, est bigger than life, avec des héros dotés de pouvoirs immenses, aux responsabilités écrasantes. Epouser la dimension mélodramatique des comics, c'est dans l'ADN du genre, c'est une de ses conventions. Et Lemire l'emploie tout en la commentant : Lucy Weber a tout donné pour retrouver son père et a accepté son héritage héroïque jusqu'à commettre l'irréparable en tuant un adversaire. Aujourd'hui, elle refuse de reprendre du service et Weird, constatant que la mettre en face ses responsabilités ne suffit pas, décide de lui ôter ce qu'elle a de plus cher, de plus précieux (ses enfants, son mari). Ainsi, elle n'a plus le choix : elle doit accepter son destin car elle a tout perdu, et celui qui a tout perdu n'a peur de rien.

Caitlin Yarsky va faire un break dont j'ignore la durée. Le mois prochain, la série acceuillera le duo Malachi Ward et Matt Sheehan, dont les styles sont à la fois distincts de celui de Yarsky sans détoner avec l'esthétique de la série.

Mais avant de découvrir ça, on peut apprécier l'effort de Yarsky qui ne part pas sur une mauvaise note. Elle livre un épisode au découpage inventif et rythmé, qui rend clair les allers-retours dans le temps, et surtout rend palpable la tension du compte à rebours sur lequel est bâti le récit. En effet, au début, nous sommes une heure avant la fin de tout, mais ça ne signifie pas que cette échéance s'accomplira une fois l'épisode terminé : en vérité, du retour effectif de Black Hammer II (Lucy Weber) dépend la fin ou la survie de tout. Donc tout se déroule à rebours, jusqu'à quelques secondes avant le couperet. Jusqu'à la fin, le lecteur est incapable de deviner ce que Lucy va faire, si Weird la convaincra. C'est hyper efficace.

Caitlin Yarsky rend cela possible parce qu'elle ne cède jamais au spectaculaire facile : comme Lemire, l'artiste sait que l'histoire passe par les personnages, elle appuie donc sur les émotions qui les traversent plutôt que sur les mouvements qu'ils accomplissent. Ainsi le caractère inéluctable et dramatique de ce que fait Lucy devient encore plus terrible et le geste final de Weird est à la fois cruel et implacable. Dave Stewart, de la même façon, applique des couleurs volontiers ternes, pour ne jamais que le lecteur anticipe un coup de théâtre avec une palette plus vive.

C'est vraiment époustouflant et jubilatoire. La suite va être décapante à coup sûr.