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lundi 3 août 2020

BATMAN, VOLUME 12 : CITY OF BANE (PART 1/2), Tom King, Tony Daniel, Mitch Gerads, Mikel Janin et Clay Mann


C'est ici que débute la fin du run de Tom King sur Batman (avant la publication de la maxi-série Batman/Catwoman, qui concluera la saga du scénariste). En soi, City of Bane est un arc narratif à part, à la fois point culminant des intrigues élaborées par King et collection de onze (!) épisodes démesurée. Pour cela d'ailleurs, plusieurs dessinateurs ont été démobilisés : cette première partie, qui couvre les épisodes 75 à 79, est mise en images par Tony Daniel, Mikel Janin, Clay Mann et la participation de Mitch Gerads.


C'est donc le Flashpoint Batman qui est sorti indemne du puits de Naïn. De retour à Gotham il en a pris le contrôle avec Bane et le Psycho-Pirate. La terreur règne grâce à une police réformée dont les agents sont le Joker, le Sphinx, Pr. Pyg, Zsasz, Killer Croc... Sous la direction du commissaire Hugo Strange et avec le concours de Gotham Girl.


Catwoman a sauvé Batman qui, lui aussi, est remonté du puits de Naïn. Bruce Wayne est au plus mal, moralement et physiquement, et Selina Kyle l'emmène à Paris pour qu'il se rétablisse. A Gotham, Captain Atom désobéit aux ordres de sa hiérarchie, qui ferme les yeux sur le nouvel ordre totalitaire en place, mais se fait corriger par Gotham Girl.


Cette situation est intolérable pour Robin (Damian Wayne) qui, après une visite à l'hôpital au chevet de Captain Atom et contre l'avis de Red Robin (Tim Drake), décide de s'introduire clandestinement à Gotham. Sa rebellion va être punie sévèrement par Flashpoint Batman qui fait tuer par Bane, devant les yeux du garçon, Alfred Pennyworth.


Selina Kyle entraîne Bruce Wayne à Hawaï pour parfaire sa rééducation mais aussi pour attendre Magpie qui doit réceptionner le venin de Bane avant de l'acheminer à Gotham. C'est l'occasion pour Catwoman d'éprouver Batman physiquement mais aussi pour les deux amants de se rapprocher et de reprendre leur romance.


Grâce à Catwoman, Batman récupère rapidement et ensemble ils prennent d'assaut le yacht de Magpie. Ils dérobent la cargaison de venin et annoncent ainsi leur retour imminent à Gotham...

Ces cinq premiers épisodes démarrent de manière très noire et rythmée. Tom King ne perd pas (plus) de temps pour planter le décor et le résultat est impressionnant. Certes Gotham n'a jamais été accueillante mais la découvrir aux mains des pires canailles fait son effet.

On assiste ainsi aux patrouilles de police par le Joker et le Sphinx, on découvre que Hugo Strange a a remplacé James Gordon au poste de commissaire. Gotham Girl survole la ville. Une ambiance terrifiante règne. Thomas Wayne alias Flashpoint Batman a pris le contrôle de Gotham avec Bane et grâce au pouvoir du Psycho-Pirate, qui peut manipuler les émotions grâce à son masque doré.

C'est brillant et efficacement établi. En un épisode, King raconte davantage que lors de ses derniers arcs car il se focalise sur l'essentiel : Batman écarté, défait, vaincu, Gotham est aux mains des vilains et dévoile son vrai visage, celle d'une cité aux mains des pires vilains.

Plus que les dessins de Tony Daniel, vraiment très moyens, plombés par des erreurs multiples (de proportions, des expressions hideuses, un découpage paresseux, des approximations techniques), on retient surtout de ce début les pages réalisées par Mitch Gerads, en regrettant qu'il n'ait pas pu signer tous ces épisodes. En vérité Gerads se contente de queues de chapitres où King doit glisser des alllusions à "Year of the Villain", l'opération supervisée par Scott Snyder et qui devait expliquer comment plusieurs méchants, grâce au renfort de Lex Luthor (transformé en Apex Luthor par Perpetua), de dominer les héros. On sent bien que que King n'est pas à l'aise avec cet ajout, il n'en a surtout pas besoin.

Le niveau graphique se redresse à partir du #77 quand Mikel Janin revient. Il partage encore cet épisode avec Tony Daniel, qui s'occupe des scènes à Paris avec Selina Kyle et Bruce Wayne (de façon très médiocre). Janin, lui, se charge de Robin (Damian Wayne) qui a bravé l'interdiction pour la Bat-famille de revenir à Gotham car Bane et Flashpoint Batman détiennent Alfre Pennyworth en otage.

King et son dessinateur s'amusent avec ce gamin teigneux et indocile mais dont l'initiative va aboutir à un rebondissement particulièrement dramatique et polémique. En effet, dominé par son prétendu grand-père (car ce Thomas Wayne, rappelons-le, est issu d'une dimension parallèle, dont la Terre a été détruite, c'est le Reverse-Flash qui l'a transporté dans notre monde), Damian assiste à l'exécution d'Alfres par Bane. Et King ne ruse pas : le majordome meurt réellement (il n'a toujours pas été ressuscité depuis par James Tynion IV, qui a succédé à King sur le titre) !

Plus encore que la romance entre Catwoman et Batman, la blessure terrible infligée à Nightwing, le décès d'Alfred a fait couler beaucoup d'encre et suscité des réactions violentes contre le scénariste. Pourtant King a justifié ce sacrifice par le fait qu'il signifiait une étape essentiel dans son plan pour parachever la maturité de Batman. Depuis l'assassinat de ses parents, c'est sans aucun doute la plus terrible souffrance qu'il endure - même si, au moment où Bane commet l'irréparable, Bruce Wayne l'ignore (il ne l'apprendra que plus tard). Pour mar part, je trouve le geste audacieux, comme si Marvel se débarrassait de Tante May dans Spider-Man (après que la pauvre femme a souvent frôlé la mort avant de rétablir miraculeusement, souvent dans des conditions grotesques).

Ce tome 12 s'achève par deux épisodes magnifiques, comme une sorte de parenthèse mais aussi de retour de flamme décisif. King retrouve pour l'occasion son artiste préféré (c'est lui-même qui le dit), Clay Mann. L'histoire s'éloigne de Gotham pour le soleil et les plages paradisiaques de Hawaï, théâtre de la renaissance de Batman avec l'aide de Catwoman.

Les planches de Mann (aidé ponctuellement à l'encrage par son frère Seth) sont somptueuses. Lui seul dessine Batman et surtout Catwoman avec cette charge à la fois romantique et érotique. Les couleurs de Tomeu Morey sont également splendides, et je pèse mes mots. Mais le plaisir ne serait pas complet sans le script de King qui anime ce couple de manière magistrale. A tous ceux qui ne sont pas ravis par cette romance, je réponds qu'elle est pourtant une des plus intelligentes, logiques, matures des comics. J'espère seulement qu'elle deviendra "canonique" - ce qui n'est pas garanti quand on lit James Tynion IV qui, lui, souhaite que la future maxi-série Batman/Catwoman soit hors-continuité.

En passant King établit définitivement le vrai lieu de la rencontre entre Bat et Cat : on sait que le scénariste a beaucoup (trop ?) joué sur ce point. Dans la rue (version Batman : Year One) ? Sur un bâteau (version Batman golden age) ? La réponse est plus poétique et se détache de toute nostalgie.

A la fin de ces cinq premiers épisodes de City of Bane, Batman est prêt pour le match retour et sa vengeance sera terrible. Mais pas facile, assurément. Un final aux airs d'opéra, grandiose, grandiloquent même, se prépare, pour le terminus de Tom King sur la série qui l'a fait roi. 

vendredi 5 juin 2020

BATMAN, VOLUME 8 ; COLD DAYS, de Tom King, Lee Weeks, Matt Wagner, Tony Daniel et Mark Buckingham

Avant-propos

Il y a quelques semaines, au coeur du confinement, je vous avais annoncé que la reprise de mes critiques s'accopamgnerait sans doute d'un changement dans la forme de leur rédaction. J'ai pas mal réfléchi à cela et tâtonné pour élaborer une nouvelle formule qui me convienne et vous agréé. Il s'agissait surtout de casser une routine et de me remotiver. Mais aussi de donner un nouvel élan, un nouveau souffle aux articles de ce blog. N'hésitez pas à commenter ce nouveau format - je ne promets pas d'y répondre directement, mais peut-être en procédant à des ajustements.

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Et donc au programme de cette reprise, le retour du Batman écrit par Tom King. Le run du scénariste s'est achevé depuis maintenant plusieurs mois aux Etats-Unis, au #85. King avait prévu de conclure au bout de cent épisodes, mais la direction éditoriale en a décidé autrement (malgré d'excellents chiffres de vente) : la fin de la saga se déroulera donc dans une maxi-série Batman/Catwoman (douze épisodes, dessinés par Clay Mann, dont la publication démarrera vraisemblablement quand l'artiste aura produit suffisamment de chapitres, voire terminé l'histoire), et le titre a depuis été repris par James Tynion IV.


Le volume 8 de la série écrite par Tom King rassemble les épisodes 51 à 57 sous le titre Cold Days. Il compte deux récits (Cold Days, #51-53, et The Better Man/Beasts of Burden, #54-57). Nous avions quitté Batman après que Catwoman ait refusé de l'épouser à la dernière minute, au prétexte que leur mariage l'empêcherait de mener à bien sa croisade contre le crime. En vérité, c'était le résultat d'une machination ourdie par Bane pour briser Batman. Tom King n'allait pas en rester là et lors d'une retraite créative avec les scénaristes et editors de DC, il avait programmé que la descente aux enfers de son héros durerait pas moins de 25 épisodes : "une folie" selon Bendis (présent lors de cette réunion), mais nécessaire pour King qui voulait faire souffrir Batman pour le transformer profondément.


Cette ambition est déjà présente dans l'arc Cold Days dont l'intrigue est surprenante puisque Bruce Wayne est retenu comme juré dans le procès de Mister Freeze, arrêté par Batman pour trois meurtres. Le justicier a brutalisé le vilain et on comprend qu'il a agi ainsi parce qu'il s'est passé les nerfs sur Freeze après avoir été abandonné par Catwoman. Face à lui-même, Bruce Wayne comprend lors des délibérations du jury après le procès qu'il a appréhendé Freeze par erreur, aveuglé par son chagrin. Il doit convaincre les autres jurés de l'innocence du vilain sans compromettre sa double identité. Un effort qui va le mener à repenser sa mission de justicier...
  

L'histoire est passionnante. J'ignore si une telle idée a déjà été exploré dans les aventures de Batman, mais King l'exploite magistralement. Très vite, le lecteur comprend que Batman a fait preuve d'une conduite indigne, mais la partie enquête est également palpitante et aboutit bien à l'innocence de Freeze sans éluder la monstruosité de ses expériences (depuis toujours, ce dernier tue dans l'espoir de ressusciter sa femme, Nora, placée en animation suspendue). La référence, explicite, au film Douze hommes en colère de Sydney Lumet lors des échanges entre Wayne et les autres jurés donnent lieu à des scènes d'une intensité rare, équivalent à une auto-psychanalyse de Batman. Le tout mené sur un rythme très soutenu.

En outre, cet arc est dessiné par le trop rare Lee Weeks (avec qui King avait précédemment collaboré sur le numéro spécial Batman/Elmer Feud) et colorisé par l'excellente Elizabeth Breitweiser. A eux deux, ils font de ces épisodes un chef d'oeuvre visuel. La diversité des plans, la découpage implacable, l'expressivité des personnages, tout concourt à traduire en images la tension extrême de l'histoire. Si on peut déplorer qu'un dessinateur de la trempe de Weeks produise si peu (comme Alan Davis, il souhaiterait développer des récits qu'il écrirait aussi), c'est aussi sa rareté qui rend précisément ses épisodes aussi beaux et puissants.

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A la fin de Cold Days, Batman choisit, de manière très symbolique, de reprendre son costume classique (celui avec le slip noir et sans protection en kevlar, celui de Batman : Year One, pas l'armure New 52 ou le design Rebirth). C'est une manière de revenir aux sources mais aussi de reprendre sa croisade sans carapace, presque nu. En s'exposant ainsi, Bruce Wayne compte renouer avec lui-même, se reprendre en main. Et il peut compter sur Alfred Pennyworth pour cela. Mais pas que : Dick Grayson, son premier Robin, devenu Nightwing, revient soutenir son mentor dans cette passe difficile. Grayson, c'est le bon élève, le meilleur de Batman, c'est un personnage lumineux, le Better Man du titre de l'arc, celui qu'aspire à (re)devenir Batman. King met en scène ces retrouvailles en compagnie du dessinateur Matt Wagner : une collaboration qui ne fonctionne pas selon moi, mais je n'ai jamais été fan du style du créateur de Grendel.

Toutefois, l'arc qui suit ce one-shot, Beasts of Burden, va devenir une des histoires les plus dures et les plus controversées du run de King. Bane continue son entreprise de sape en coulisses et a engagé KGBeast, un tueur mutilé autrefois par Batman, pour l'atteindre indirectement, comme il l'avait fait avec Catwoman via Holly Robinson (dans le #50). S'il ne fait aucun doute que c'est à King qu'on doit la décision de "sacrifier" Nightwing, ce qui suivra pour Dick Grayson semble lui avoir échappé. Mais les fans du personnage le tiendront quand même pour responsable.

On ne peut pourtant guère reprocher à King de ne pas sincèrement apprécier Dick Grayson pour qui, avec Tim Seeley, il a écrit seize épisodes d'une des meilleures séries des New 52, Grayson. Blesser gravement Nightwing, c'est surtout un électrochoc supplémentaire, un moyen de montrer à la fois le machiavélisme du plan de Bane et la fragilité de Batman. Abandonné par Catwoman, privé de Nightwing, Batman est de plus en plus diminué, précarisé et éprouvé. Sa vengeance contre KGBeast sera à la mesure de sa détresse et confirme bien qu'il n'est qu'au début de son chemin de croix.


King apprécie de filer la métaphore dans ses histoires et un étrange conte animalier se greffe sur l'épisode 57, avec les illustrations de Mark Buckingham, dont le style tranche complètement avec celui de Tony Daniel, qui dessine tout le reste. Ce dernier produit un travail honnête, même si c'est loin de ce qu'il a fait de mieux - c'est la lacune de Daniel, capable de dessiner des pages, voire un épisode, brillants, mais incapable de conserver cette qualité sur tout un arc (quand il arrive seulement à enchaîner trois épisodes). Il est à l'aise quand Batman et KGBeast se mettent violemment sur la tronche dans la neige, mais avant c'est très inégal. En revanche, Buckingham dispose de peu de pages pour s'exprimer, mais sa technique est bien plus affirmée et il marque les esprits.

Quant à Nightwing donc, dans sa série dédiée, il survit à la balle qu'il a reçoit dans la tête mais souffre de perte de la mémoire, affectant gravement sa personnalité. Il refuse ainsi d'être encore prénommé Dick au profit de Ric (Richard) Grayson. Il change aussi de costume (avec un design abominable). Pire : toute l'insouciance du personnage est gommé et ses aventures sombrent dans une violence complaisante. A l'heure qu'il est, ça continue et il est désormais sous l'emprise du Joker (dans la perspective de Joker War, la saga à venir écrite par James Tynion IV). Un vrai calvaire, un gâchis. Mais qui prendra peut-être fin quand Scott Snyder reprendra le personnage comme il en a le projet (et vu sa popularité, DC ne le lui refusera pas) - j'ai beau avoir des réserves sur Snyder, son pitch pour Nightwing est séduisant et surtout il veut réhabiliter le personnage.

Ce volume est donc très inégal : les épisodes avec Lee Weeks sont un régal, témoignant de la mâitrise narrative de King. Ceux avec Tony Daniel et Mark Buckingham sont plus laborieux et ont eu des conséquences collatérales terribles. Il est acquis que 25 épisodes de purgatoire pour Batman seront sans doute un peu trop longs à ce rythme, mais sachant que le volume 9 compte le Pingouin (inutilisé par King) et le retour de Mikel Janin (et Jorge Fornés), il y a aussi de quoi passer de bons moments.

lundi 17 juin 2019

BATMAN, VOLUME 7 : THE WEDDING, de Tom King, Tony S. Daniel et Mikel Janin


Ce septième volume des aventures de Batman de l'ère "Rebirth", écrit par Tom King, regroupe les épisodes 45 à 50, soit jusqu'au fameux mariage entre le héros et Catwoman, qui donne son titre au tome : The Wedding. Les dessins sont assurés par Tony S. Daniel (#45-47) et Mikel Janin (#48-50 - ce dernier numéro ayant plusieurs artistes invités). Deux récits précédent le cinquantième chapitre.


- The Gift (#45-47, dessinés par Tony S. Daniel.) - Booster Gold a décidé d'offrir un cadeau exceptionnel à Batman pour son mariage imminent avec Catwoman. Grâce à son robot Skeets, il a remonté le temps et évité l'assassinat de Thomas et Martha Wayne. Mais en faisant cela, il a profondèment altéré la réalité, favorisant l'ascension du Joker et provoquant la transformation de Tim Drake en un Batman radicalisé. Booster propose alors à Bruce Wayne de rectifier la situation en retournant dans le passé mais essuie un refus catégorique.


Un an passe. Booster Gold libère Selina Kyle de l'asile d'Arkham, convaincu qu'en la revoyant Bruce Wayne en tombera de nouveau amoureux. Mais Batman les traque jusque chez les Wayne. Catwoman se venge de Thomas, responsable d'avoir fait fermer l'orphelinat dont elle s'occupait, tandis que Batman abat la jeune femme puis la mère de Bruce. Qui, lui, tue Batman.


Encore un an après. Bruce Wayne a suivi un entraînement pour une mission spéciale : il exige de Booster Gold de le ramener douze mois en arrière pour empêcher le massacre de ses parents par Catwoman et Batman. Mais Booster se joue de lui et ils arrivent la nuit où Thomas et Martha Wayne ont été abattus dans Crime Alley. Témoin de la scène, Bruce se suicide. Aujourd'hui, Booster s'excuse auprès de Batman et Catwoman, visiblement très perturbé par ses initiatives.


- The Best Man (#48-49, dessinés par Mikel Janin.) - Le Joker s'invite à un mariage et tue tout le monde pour attirer Batman et lui demander d'en faire son témoin à ses noces avec Catwoman. Sans otage, il menace d'abord son adversaire puis retourne son revolver contre lui. Il finit par s'agenouiller devant l'autel pour prier. Batman se joint à lui. Mais une bombe placée dans la croix explose. La déflagration oblige Catwoman à intervenir, malgré l'interdiction de Batman.


Catwoman défie et affronte le Joker. Elle le griffe à la gorge, lui coupant une artère. Il lui tire dans le ventre. Couchés dans les gravats, ils échangent sur leur relation avec Batman, chacun étant persuadé d'être celui qu'il lui faut. Le Joker est la création du héros, qui justifie son activité de justicier. Catwoman a permis au Dark Knight de connaître le bonheur tout en accomplissant sa mission. Le Joker est convaincu que Batman ne peut pas être lui-même et heureux, il se relève et pointe son arme sur Catwoman mais, ayant perdu trop de sang, il s'évanouit. Batman revient à lui tandis que Catwoman éclate de rire. 

- Pour (re)lire mon résumé et ma critique de Batman #50 , cliquez sur ce lien.

Ce sont deux histoires de fous que livre Tom King. Parus il y a juste un an, ces épisodes résument parfaitement le projet et les obsessions de l'auteur en même temps qu'elles portent à leur point critique le style du scénariste, celui qui lui vaut admiration ou rejet.

Pour bien comprendre le Batman de King, il faut accepter de lire des intrigues qui, en vérité, tournent toutes autour non pas du héros masqué de Gotham mais de son alter ego, Bruce Wayne. Qui se cache derrière la cagoule du Dark Knight ? Pourquoi mène-t-il cette vie ? A quel point cela l'affecte ? Cela l'autorise-t-il à être heureux ? Voilà toutes les questions posées par l'auteur.

Pour des raisons qui m'échappent, cette exploration psychologique est mal perçue par les fans, qui réclament le retour du détective Batman ou plus d'action et moins d'introspection (bien que les arcs narratifs de King ne manquent pas de baston). Pourtant, lorsque Grant Morrison, dont le run continue d'être cité comme un classique, délirait sur l'über-Batman, sondait les histoires les plus folles du héros longtemps écartées de la continuité, et entreprenait ainsi une déconstruction du mythe aussi sévère que celle de King, l'opposition était moins bruyante.

On reproche désormais à King une tendance au bavardage. C'est vrai que ses scripts ont gagné en texte, le langage, ses excès, ont parfois tendance à cannibaliser le récit, comme si l'auteur voulait à tout prix que le lecteur saisisse bien ce qu'il veut dire. Mais ce n'est qu'un effet, et un effet ne saurait contenir la substance.

Qu'il s'agisse de traiter des conséquences dramatico-absurdes du cadeau de Booster Gold, persuadé qu'en épargnant les parents de Bruce Wayne, Batman serait plus heureux, ou du face-à-face  tour à tour à sens unique puis très dialogué entre le Joker, Batman et Catwoman, King aborde dans les deux cas le dossier très particulier que représente Batman pour ses amis et ses ennemis. Il prépare aussi sa chute, effective à la fin du #50 quand Bane a réussi à saboter le mariage.

L'intrigue cocasse et tragique avec Booster Gold est aussi une sorte de prologue à la saga Heroes in Crisis (après Everybody loves Ivy) et permet de distinguer ce qui fait la force de Batman encore à cette époque. Parce qu'il a déjà abondamment souffert, il s'est blindé. Mais ce réflexe ne le condamne-t-il pas ? Le Joker met le doigt sur ce point en estimant que, non, Batman ne peut pas être un héros et un homme heureux - ne serait-ce que parce qu'il a créé son pire ennemi (en causant involontairement l'accident qui a transformé Jack Napier en clown du crime).

Taiseux (jusqu'au mutisme total dans son combat contre le Joker), Batman est ironiquement inconscient lorsque Catwoman parlemente avec le Joker et n'entend donc pas l'argument troublant de son ennemi (que répétera Holly Robinson à Selina Kyle le jour des noces). Le héros est un être de balance : il partage son temps entre sa vie comme Bruce Wayne, hommes d'affaires philanthrope, et Batman, protecteur de Gotham ; il côtoie des parangons de vertu comme Superman et aime une voleuse comme Catwoman ; il est le jouet de Booster Gold qui en voulant bien faire détruit tout et l'adversaire du Joker qui ne peut se résoudre à le tuer car il perdrait comme lui sa raison d'être. Lorsque Bane le privera d'un élément, Batman perdra son équilibre et sombrera - comme King le démontrera dans les prochains épisodes, une longue et terrible descente aux enfers (trop longue visiblement au goût de certains cadres de DC, qui ont décidé d'abréger le run de l'auteur).

Pour bien raconter ces histoires dérangeantes, intenses, poignantes et sophistiquées, abondantes en références (des noms de rues baptisées des plus grands auteurs de la série aux tics narratifs empruntés à Alan Moore), King s'appuie sur des artistes solides, parfois géniaux.

Les trois premiers épisodes sont dessinés par Tony S. Daniel (qui fut justement l'un des partenaires de Grant Morrison). Le résultat est très inégal, à cause de l'encrage (d'abord par John Livesay, trop fin, puis de Sandu Florea, trop cassant), mais surtout à cause de faiblesses récurrentes chez Daniel. Parfois capables de fulgurances, il est aussi capable de rater complètement des proportions, des perspectives. Il est très à l'aise pour animer Catwoman ou représenter un Batman sur-armé, mais se plante complètement quand il faut montrer des personnages en civil. Le même dessinateur épate en revanche quand il faut préciser l'évolution physique de Booster Gold, amaigri, barbu, dément.

Le niveau monte de plusieurs crans quand Mikel Janin revient. L'espagnol s'est imposé comme l'artiste du run de King avec son trait élégant et fouillé, ses compositions originales, son découpage impeccable. Une fois encore, il prouve toutes sa compétence en maintenant un niveau de qualité indiscutable sur trois épisodes d'affilée. Sous son crayon, Catwoman est belle à tomber, Batman imposant et marmoréen, le Joker inquiétant, et dans le #50, c'est un festival car il réussit à ne jamais être éclipsé par les artistes invités pour livrer une pleine page tout au long de l'épisode (et il y a un paquet de pointures !).

Après ça, rien (mais alors vraiment rien) ne sera plus comme avant pour Batman. Ni pour Tom King...    

lundi 9 juillet 2018

BATMAN #50, de Tom King et Mikel Janin


Avant de vous parler du n°1 de la nouvelle série Catwoman, il faut passer par le #50 de Batman, écrit par Tom King et dessiné par Mikel Janin plus une prestigieuse liste d'artistes invités. Bien que la presse et les sites spécialisés ont éhontément spoilé une partie de l'épisode à la suite d'un article du "New York Times", le dénouement permet quand même d'apprécier le contenu en confirmant bien que le scénariste n'en a pas fini avec le couple - après tout, King a annoncé avoir un plan courant sur cent numéros et il n'en est qu'à la moitié...


Batman et Catwoman arrêtent, un énième fois, le petit malfrat Kite-Man quand le Dark Knight propose à sa partenaire d'avancer la date de leurs noces au soir suivant, sur le toit d'un immeuble comme eux qu'ils arpentent régulièrement, et en toute intimité afin de préserver leur double identité.


Batman trouve le juge Wolfman dans un bar et lui demande ensuite d'officialiser le mariage. Catwoman libère de l'asile d'Arkham sa meilleure amie, Holly Robinson, pour qu'elle soit témoin.


De son côté, Bruce Wayne demande à son fidèle majordome Alfred Pennyworth d'être son témoin, plutôt que Dick Grayson ou Clark Kent, car ils sont amis depuis toujours. Selina Kyle s'habille pour la cérémonie tandis que Holly n'en revient toujours pas que Wayne soit Batman et qu'il s'apprête à s'engager.


En route pour le lieu de leur union, Selina s'interroge sur son droit à être heureuse après la vie qu'elle a eue, souvent dans l'illégalité et contre Batman. Bruce a le même questionnement et révèle à Alfred avoir rédigé une lettre pour Selina où il lui explique pourquoi il veut d'elle pour femme - sans savoir qu'elle a écrit une missive où elle expose les raisons pour lesquelles elle doit y renoncer.


En effet, si Batman a appris à aimer celle qui fut son adversaire, Catwoman en est arrivée à la conclusion qu'en étant son épouse, elle risquerait de le détourner de la mission qu'il s'est fixée - protéger Gotham - et qu'il pourrait le lui reprocher un jour.
  

Aussi choisit-elle de se sacrifier par amour pour préserver leur couple et permettre à son compagnon de ne pas avoir à préférer sa moitié ou sa cité. Ce que, cependant, chacun ignore, c'est que le doute qui a rongé Selina Kyle, inspiré par de subtiles allusions de Holly Robinson, est un piège tendue par Bane et les ennemis du Dark Knight qui comptent bien que le héros sera brisé par cet échec amoureux...

Je n'ai plus consacré d'entrée au Batman écrit par Tom King depuis le #24 (sans compter l'Annual #2) car j'ai repris la lecture de la série en français, dans la revue éditée par Urban Comics, "Batman Rebirth", qui n'en est qu'au 25ème épisode. Je me rattraperai quand je disposerai de l'arc entier traduit de War of Jokes and Riddles.

Mais, en soi, ce n'est pas gênant puisqu'on savait déjà que Batman avait demandé Catwoman en mariage, et on se doutait de la réponse (même si elle arrive plus tard) de la belle voleuse. Depuis deux ans, donc, King a préparé le terrain pour ces noces en réfléchissant aux conséquences sur l'entourage du héros, les préparatifs de la cérémonie. Pour aboutir à ce 50ème chapitre, soit à la moitié du plan qu'il a prévu sur le titre (mais, vu les chiffres de vente qu'il atteint deux fois par mois, DC cherchera certainement le moment venu à le convaincre de rester).

En vérité, très vite, le lecteur devine que, bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, moins à cause de l'intervention d'un vilain (le Joker a été neutralisé auparavant) que du fait des futurs mariés eux-mêmes pour qui cette étape constitue un moment décisif. Il règne dès les premières pages une sorte de fausse euphorie mais de vraie malaise, en tout cas un doute évident pour l'un des tourtereaux.

Comment transcrire cela subtilement, sans éventer la raison trop vite, et surtout sans dévoiler ce qui se cache plus profondément derrière tout ça ? King a recours au procédé qui faisait déjà la réussite de l'arc I am Suicide : une narration épistolaire. Le dispositif est particulièrement habile car il permet à la fois d'avancer crescendo mais aussi de placer les pages réalisées par les dessinateurs invités pour l'épisode.

Chacune de ces guest-stars se fend d'une pleine page et il y a vraiment du beau monde : Becky Cloonan, José-Luis Garcia-Lopez, Jason Fabok, Frank Miller, Lee Bermejo, Neal Adams, Tony Daniel, Amanda Conner, Rafael Albuquerque, Andy Kubert, Tim Sale, Paul Pope, Ty Templeton, David Finch et Jim Lee. On peut en apprécier certains plus que d'autres, mais l'affiche a de la gueule. On regrettera juste l'absence de David Mazzucchelli - mais DC a-t-il seulement cherché à lui proposer de dessiner quelque chose pour l'occasion ?

Pour ma part, je distinguerai la participation de :  

 Mitch Gerads
 Clay Mann
 Joelle Jones
 Greg Capullo
Et LE chef d'oeuvre du lot : Lee Weeks.

Mikel Janin se charge du reste avec son habituel talent : dire qu'au début, quand il a été annoncé sur la série, je doutais qu'il convienne à Batman ! Aujourd'hui, il s'est imposé non seulement comme le partenaire parfait pour King, mais au-delà comme un des artistes marquants du personnage et de ses aventures. Sa mise en scène est toujours élégante, ses effets bien dosés, sa narration lisible et efficace, c'est complet, solide, beau.

Selina Kyle refuse donc d'épouser Bruce Wayne et ses raisons sont à la fois logiques, imparables, sans être définitives, car on devine aussi que, non, cette histoire n'est pas terminée. Parce que Batman n'en restera pas là. Parce qu'elle l'aime quand même. Mais surtout parce que l'épisode se conclue sur un twist magistral qui relance complètement la machine, la fait rebondir spectaculairement et inaugure un deuxième acte dans le run de King qui impose que Batman finira par découvrir ce que ses ennemis ligués ont manigancé. Alors, on pourra s'attendre à une vengeance terrible, à laquelle Catwoman participera inévitablement, et qui serait le terrain idéal pour réunir les deux amants... Avant un autre mariage ? N'allons pas trop vite (mais pourquoi pas ? Après tout même Superman a une famille désormais).

Pour tout cela - une partie graphique fastueuse, un récit imprévisible (malgré les spoilers), les promesses pour le futur, l'émotion de l'histoire elle-même, le tournant que constitue ce chapitre - , Batman #50 est bel et bien l'événement qu'il devait être, autrement plus renversant que celui de X-Men : Gold #30. 

mardi 4 février 2014

Critique 405 : JUSTICE LEAGUE, VOLUME 3 - THRONE OF ATLANTIS, de Geoff Johns, Tony Daniel, Paul Pelletier et Ivan Reis


JUSTICE LEAGUE, VOLUME 3 : THRONE OF ATLANTIS rassemble les épisodes 13 à 17 de la série Justice League et 14 à 16 de la série Aquaman, tous écrits par Geoff Johns et publiés par DC Comics en 2013. Tony Daniel dessine les épisodes 13-14 de Justice League, Ivan Reis les épisodes 15 à 17. Pete Wood et Pere Perez dessine l'épisode 14 de Aquaman, Paul Pelletier les épisodes 15 et 16.

- The Secret of The Cheetah (Justice League 13-14). La Ligue de Justice (désormais composée de Superman, Batman, Flash, Cyborg, Aquaman et Wonder Woman - Green Lantern a démissionné) traque Cheetah alias Barbara Minerva, une amie de Wonder Woman qui a été envoûtée par l'esprit maléfique d'une créature mi-femme, mi-féline.

Ce récit en deux parties est très dispensable : Geoff Johns s'en sert surtout comme prétexte pour officialiser la romance entre Superman et Wonder Woman - cette dernière n'a d'ailleurs pas grand-chose à voir avec l'héroïne qu'écrit Brian Azzarello dans sa propre série (où il n'est d'ailleurs pas fait mention de la Ligue de Justice ni de sa relation amoureuse avec son co-équipier). 
Certes, on n'a pas le temps de s'ennuyer et le scénariste déplace l'action dans des décors exotiques pour la galerie, mais il n'évite pas des scènes grotesques comme la possession de Superman. De plus, voir Flash, l'homme censé être le plus rapide du monde, incapable d'éviter les griffes de Cheetah est également limite... Quant à Aquaman, on se demande (et lui aussi apparemment) ce qu'il fait là, tout comme Cyborg (employé uniquement pour tracer la méchante mais inutile au combat).
On devine, à la fin de l'aventure, que cela va préparer des intrigues futures : Cheetah derrière le barreaux s'adressant à de mystérieux complices extérieurs, et Batman apprenant que Superman et Wonder Woman sont bel et bien amants. On verra bien à quoi cela aboutit, mais ce n'est quand même pas fameux.
Pas fameux non plus de la partie graphique confiée à Tony Daniel : une double-page d'entrée très réussie laissait pourtant augurer du meilleur, mais le soufflet retombe vite. Ses personnages sont inexpressifs, terriblement raides, et les choses se gâtent dès qu'il y a plus de trois héros dans le même plan avec des compositions au mieux maladroites. Il y a parfois un effort louable au niveau des décors, en particulier quand l'action se déplace dans la jungle, mais rien de renversant.
A présent, passons au coeur du recueil avec la saga du Trône d'Atlantide, un crossover entre les titres Justice League et Aquaman (qu'il faut lire dans l'ordre suivant : Aquaman #14 - le prologue de l'histoire - , JL #15, Aquaman #15, JL #16, Aquaman #16, et JL #17). Les évènements sont directement liés à la série et aux derniers épisodes d'Aquaman (vol. 1 : The trench, vol. 2 : The Others), donc il est recommandé de les lire auparavant.
- Throne of Atlantis. Un navire de l'U. S. navy envoie accidentellement deux missiles dans les profondeurs de l'océan, qui dévastent Atlantis. Le roi des atlantes, Orm alias Ocean Master, demi-frère d'Aquaman, considère cette agression comme une déclaration de guerre et riposte spectaculairement en submergeant plusieurs villes avant d'attaquer avec son armée. Aquaman reconnaît immédiatement cette tactique puisque c'est celle dictée par les protocoles qu'il a lui-même rédigés quand il était régent. La Ligue de Justice (Superman, Wonder Woman, Batman, Cyborg et Aquaman, plus Mera) tente d'abord de sauver le plus de civils possible avant de devoir affronter les hordes atlantes puis les créatures carnivores de la fosse libérés par celui qui a, en vérité, orchestré ce conflit et détient le sceptre du roi mort d'Atlantis...

Après avoir relancé avec vigueur la série Aquaman, et pris les commandes de celle de la Justice League, Geoff Johns organise donc la rencontre entre ces deux titres avec une histoire spectaculaire fondée sur le choc des cultures. On reconnaît là le goût du scénariste pour les intrigues préparées à l'avance (celle-ci prenant sa source dès les premiers chapitres d'Aquaman avec le choix du héros de vivre parmi les terriens et le rôle déterminant d'une relique atlante) et les héros déchirés entre deux mondes (hier Green Lantern tiraillé entre Oa et la Terre, aujourd'hui Aquaman partagé entre le monde de la surface et celui de la mer).
La question qu'on pouvait légitimement se poser avec ce crossover était de savoir si Johns allait être inspiré positivement comme il l'est avec la série Aquaman ou avec moins de bonheur comme avec la série Justice League (dont je n'avais lu que le premier arc, qui m'avait beaucoup déçu, au point de lâcher l'affaire).
Cela débute de manière très moyenne avec le prologue dans l'épisode 14 de Aquaman, en fait une conversation peu passionnante entre Orm/Ocean Master et Arthur Curry/Aquaman. Johns y met aussi en scène un personnage du nom de Vulko, et on peut dire qu'il fait preuve de maladresse en indiquant aussi vite au lecteur que cet atlante vivant aussi à la surface mérite d'être surveillé, éventant un peu trop le pivot du récit. 
Il faut aussi dire que cet épisode est pauvrement illustré, qui plus est par deux dessinateurs : Pete Woods et Pere Perez ont la lourde tâche de passer après Ivan Reis, le choc est rude ! 
Mais heureusement dès que Geoff Johns entre dans le vif du sujet, il redresse la barre et mène son affaire avec son efficacité coutumière. L'exercice même du crossover, avec un casting de personnages fournis, ses rebondissements en cascades, ses tableaux de batailles épiques, laisse peu de place pour développer la psychologie des protagonistes. Il faut alors compter sur des motivations originales pour le méchant et des  réactions intéressantes de la part des héros pour que l'ensemble fonctionne.
Sur tous ces points, le scénariste connait son métier et fait de Orm un méchant singulier : il s'agit moins d'un vilain classique, avec des ambitions rabâchées, que d'un individu qui s'estime légitimement agressé et entraîne ses sujets dans un conflit sans savoir qu'ils ont été piégés par un des leurs. Johns joue avec malice sur ce que croit savoir le lecteur qui a suivi les épisodes précédents d'Aquaman : à la fin du volume 2 de cette série (The Others), le sceptre du roi mort dérobé par Black Manta revenait à son commanditaire sans qu'on l'ait clairement identifié.
Lorsque Orm apparaît ici, brandissant une lance à la forme similaire, on est donc persuadé que c'était lui qui avait missionné Black Manta, mais il faut être plus attentif pour comprendre qu'on se trompe. Mais cette méprise nourrit l'histoire et sert de révélateur pour comprendre la relation entre Aquaman et Ocean Master, les deux demi-frères : il ne s'agit pas d'une opposition comme celle de Thor et Loki puisque Arthur Curry a abandonné son trône et l'a laissé à Orm. On devine puis on a la confirmation que Orm a été déçu par son frère, son choix et sa situation actuelle : il espérait visiblement qu'il reste vivre avec les atlantes, considère que les humains sont faibles et qu'il n'estime pas à sa juste valeur son demi-frère.
Tout cela fait de Orm un adversaire singulier : il a des raisons de sur-réagir comme il le fait, ce n'est ni juste ni moral mais compréhensible, il est le fruit de son éducation, répondant en roi guerrier, n'exprimant pas de regrets devant ce qu'il considère comme la réplique appropriée à l'agression subie par les siens et incapable d'admettre que Aquaman ne l'approuve pas (alors même qu'il a conçu les protocoles pour contre-attaquer dans une telle situation).

Aquaman continue de fait à être l'acteur majeur de la saga : visiblement, Geoff Johns apprécie le personnage et a à coeur d'en faire un héros avec du relief. Ses rapports en particulier avec Batman, qui a ses propres idées sur le management de la Ligue de Justice, la manière dont il reprend le contrôle des atlantes, juge le véritable responsable de cette réplique barbare et punit son demi-frère, souligne ce qui était déjà déroulé dans les précédents épisodes de sa série : c'est un personnage qui n'aime pas qu'on lui force la main, qui entend se faire respecter, qui tranche. Pour lui, pas de déférence envers les vedettes de l'équipe comme Superman ou Wonder Woman. Pas de sentimentalisme excessif non plus envers Mera, sa compagne, comme en témoigne la décision qu'il adopte à la fin de l'histoire.
Johns prend quand même un risque excitant en écrivant ainsi le personnage, pas forcément sympathique, conciliant. Mais (comme d'autres héros revampés pour le "New 52", par exemple Wonder Woman chez Brian Azzarello) cette ambiguïté lui va bien.

Tout n'est pas parfait dans la mécanique de Geoff Johns : s'il est toujours à son avantage dès qu'il s'agit d'allumer les feux, il évacue un peu cavalièrement des éléments qui l'encombrent ou en oublie d'autres de manière étonnante. Par exemple, pourquoi avoir écarter Flash de cette histoire (même s'il est mentionné à un moment qu'il est occupé avec un de ses ennemis) ? Déjà que Green Lantern n'est plus dans l'équipe après deux arcs, cela donne l'impression que le scénariste ne sait pas utiliser une équipe de six personnages iconiques pour une histoire pourtant taillée pour eux (le bolide écarlate aurait pu être bien utile au moment où il fallait sauver les civils quand leurs villes étaient submergées)... Mais (presque) le même temps, Johns, pour montrer que son groupe de héros ne suffira pas à stopper les troupes atlantes en furie, n'hésite pas par contre à rameuter tout un tas de réservistes (Vixen, Black Canary, Hawkman, Black Lightning...) ! C'est un peu bizarre d'appeler autant de personnages ainsi sans utiliser toute la première ligne de vedettes...
Dans un autre registre, l'identification du vrai vilain de l'histoire, ses motivations, sont un peu balourdes, et à dire vrai, le personnage lui-même manque terriblement du charisme nécessaire à un rôle aussi déterminant.
Enfin, là aussi, dans un souci évident à la fois de relier tous les fils et de solutionner une partie de ce qu'il a mis en place auparavant, Johns invite au bal les créatures de la fosse (cf. Aquaman, vol. 1 : The Trench). Et là, ça fait quand même beaucoup de monde à gérer ! La Ligue et Aquaman a à peine réglé le problème Orm et les atlantes qu'ils doivent renvoyer ces monstres (d'ailleurs plus moches qu'effrayants)... A force d'ajouter des couches d'ennemis à combattre, le dénouement se traîne un peu (le dernier épisode de la saga, JL #17, est d'ailleurs plus long).

Mais finalement, rien de grave : on prend du plaisir à suivre ce récit, bien rythmé, épique, qui tient en 8 épisodes bien bâtis, avec un dénouement qui impacte nettement Aquaman (pour ce qui est de sa place dans la Ligue ou la Ligue elle-même, cela reste à voir mais dans le cas de cette dernière, il y a fort à parier que de prochaines aventures balaieront en fait celle-ci. C'est le jeu).
 
L'autre très bon point de ce crossover est son excellente facture visuelle. Ivan Reis a donc été transféré de Aquaman à Justice League, une sorte de promotion naturelle étant donné la notoriété acquise par le brésilien et son immense talent. Dessiner un team-book est exigeant, il faudra surveiller s'il peut tenir la cadence, continuer à produire des planches aussi riches en soignant chaque personnage : il en a le potentiel et sa prestation sur cette saga (mais aussi, avant cela, sur l'event Blackest Night) est plus que convaincante.
Les splash et doubles pages de Reis sont toujours aussi impressionnantes. Ses découpages n'ont rien d'exceptionnel mais il compense cela par une énergie, une puissance peu communes. De plus, son style très efficace quand il s'agit de représenter des héros à l'allure quasi-divine sied parfaitement à une équipe comme la Justice League, depuis longtemps désignée comme une sorte de panthéon, d'assemblée légendaire.

Paul Pelletier succède à Reis sur la série Aquaman et signe donc les épisodes du  héros dans ce crossover. C'est également un artiste percutant, issu de la lignée de Neal Adams (comme Reis), et très influencé par Alan Davis.
Débauché de Marvel par DC, il s'impose sans problème, déjà familier avec cet univers, ses héros. Le seul reproche que je lui ferai (et que j'ai déjà pu exprimer à son sujet dans le passé), ce sont ses gros plans sur les visages qui ne rendent pas toujours justice aux personnages, alors qu'il est très à l'aise dès qu'il cadre plus large (l'exemple le plus frappant concerne ses femmes, sexys et combattives "de loin", mais qui, "de près", ont souvent des expressions moins flatteuses, des traits peu fins - c'est là sa grande différence avec Alan Davis).
En revanche, il bénéficie des services d'un excellent encreur, Sean Pearsons (quand Reis doit composer avec Joe Prado, dont l'apport est très inégal, et Oclair Albert, bien meilleur mais que l'artiste apprécie curieusement moins).

Pour conclure, on notera quelques allusions semées au fil du récit par Johns et qui, quand on connait ses méthodes, vont certainement alimenter le DCU dans le futur. Quelques exemples : 
- Dans Justice League #16, il est fait référence à une certaine "technologie Monitor" provenant d'une autre dimension. Cela rappelle bien entendu le Monitor de la saga Crisis on Infinite Earths.

- Dans le même épisode encore, on parle aussi des Metal Men pour la première fois dans le "New 52".

- Et, toujours dans ce 16ème épisode, le Dr Morrow propose au père de Cyborg d'utiliser le "moteur météo" qu'il a fabriqué et qui pourrait stopper les atlantes  : une référence à l'androïde Red Tornado ?

Prolongement des deux premiers arcs de Aquaman, histoire rondement menée et riche en scènes spectaculaires de la Justice League, ce Trône d'Atlantide procure un très bon moment de lecture.