- La Ballade de Buster Scruugs - Toujours vêtu de blanc, aimant pousser la chansonnette sur son cheval, Buster Scruggs cache bien son redoutable talent de pistolero. A Frenchman's Gulch, il participe à une partie de poker mais un joueur le somme de jouer avec la main laissée par son prédécesseur. Buster refuse et élimine son vis-à-vis. Le frère de ce dernier le défie et rencontre son créateur. C'est alors que surgit un inconnu entièrement vêtu de noir...
- Prés d'Algonodes - Un cowboy braque une banque à l'écart de tout mais le guichetier le force à battre en retraite avant de l'assommer. Quand il revient à lui, le voleur a une noeud coulant autour du cou et le shérif lui annonce qu'il a été condamné à mort. C'est alors que des comanches apparaissent pour commettre une massacre mais l'épargnent. Un autre cowboy lui vient en aide mais un autre shérif arrête les deux hommes pour vol de bétail...
- Ticket repas - Un impresario conduit un spectacle ambulant de village en village. La représentation consiste en un monologue déclamé par un jeune homme sans bras ni jambes. Mais le public se fait de plus en plus rare et les recettes de plus en plus maigres. Lorsque l'impresario découvre une nouvelle attraction, il va devoir faire un choix...
- Gorge dorée - Un vieil orpailleur découvre une vallée paradisiaque où il espère trouver un filon. Après plusieurs jours de fouilles infructueuses, il creuse et tombe sur une énorme pépite. Mais un voleur lui tire dans le dos pour s'approprier son magot...
- La Fille qui fut sonnée - Alice Longabauch suit son frère Gilbert dans une caravane qui rejoint l'Oregon où elle doit rencontrer l'homme qu'elle doit épouser - et qui est le futur associé de son frère. Mais en route, Gilbert meurt du choléra et le commis qui surveille son chariot tente d'extorquer de l'argent à Alice. Billy Knapp, un des convoyeurs, la tire de mauvais pas en lui demandant sa main...
- Les Restes mortels - Une diligence transporte cinq passagers : deux chasseurs de primes, un trappeur, une femme et un français. Chacun à tour de rôle prend la parole sur des sujets divers, suscitant diverses réactions de la part des autres, notamment en ce qui concerne le destin qui les attend tous puisque les chasseurs de primes emmènent avec eux le corps d'un bandit...
Ce film à sketches est le dernier long métrage réalisé par les frères Coen, Joel et Ethan, il y a six ans. Depuis chacun a développé des projets en solo (Joel a signé notamment une adaptation de Macbeth pour le grand écran, qui comme toutes autres a fait un bide, confirmant la malédiction de cette pièce de Shakespeare) tandis que Ethan sort actuellement Drive-Away Dolls (un thriller lesbien qui doit débuter une trilogie). Mais, récemment, on a appris que les frangins seraient prêts à retravailler ensemble, donc croisons les doigts.
Pour en revenir à La Ballade de Buster Scruggs, on ne s'étonnera ni de l'inégalité du résultat ni du fait que ce soit produit par Netflix, la plateforme de streaming étant devenu le refuge de cinéastes ayant du mal à trouver à la fois des financements auprès des grands studios traditionnels et la liberté artistique qu'ils souhaitent (avec notamment le final cut) - pour s'en convaincre, il suffit de citer les exemples de David Fincher (Mindhunter, Mank, The Killer), Jane Campion (The Power of the Dog) ou de Tim Burton (qui a initié la série à succès Mercredi).
Les frères Coen ont décidé d'investir à nouveau le genre du western dans lequel ils comptent de belles réussites comme True Grit, O'Brother et aussi No Country for old man (même s'il s'agit là d'une sorte de post-western). Comme un recueil de nouvelles, ils imaginent six histoires courtes qui ont toutes en commun le thème du destin.
Le premier chapitre qui donne son nom au film dresse le portrait d'un pistolero qui aime chanter mais pas être contrarié. Qui peut arrêter cette fine gâchette de Buster Scruggs ? C'est en tout cas très drôle et les Coen multiplient les inventions en virtuoses de la narration : apartés, morceaux musicaux, duels, tout est bon pour désarçonner le spectateur et les adversaires du héros. Le dénouement est à la hauteur de la fantaisie déployée, complètement foutraque et facétieux. Tim Blake Nelson (que les Coen avaient dirigé dans le génial O'Brother) est absolument irrésistible dans la peau du "rossignol de San Saba".
Le deuxième chapitre est tout aussi réussi. On y suit un voleur particulièrement malchanceux mais dont la déveine le pousse à un fatalisme hilarant. James Franco est éblouissant dans la peau de ce cowboy jamais au bon endroit au bon moment et son jeu, ironique, détaché, donne le la à cet épisode. La réalisation est rythmé, sans temps mort, le récit file vers son terme à une vitesse folle, sans surprise certes mais magistral.
Ticket repas est un peu moins bon. Les Coen délaisse le ton comique qui prévalait jusque-là pour signer un conte cruel dans un cadre hivernal et hostile, sur les traces d'un théâtre ambulant. Il y a une étrangeté inattendue dans cette histoire, quelque chose qu'on voit souvent chez les cinéastes qui aiment s'aventurer dans le domaine de l'absurde. Liam Neeson abandonne ses revenge movies de série Z dans lesquels il cachetonne depuis trop longtemps pour rappeler quel grand acteur il peut être.
Gorge dorée est une vraie pépite. Déjà parce qu'il y a Tom Waits, sensationnel en orpailleur têtu et increvable : autant je ne l'ai jamais aimé en chanteur, autant c'est un acteur qui a une présence folle à l'image. Ensuite, le décor de cette vallée est tout simplement splendide. Enfin, les Coen nous raconte une histoire qui semble toute tracée et qui connaît un fabuleux twist. Ils sont quand même forts, les frangins, dans ce format court !
Le cinquième chapitre doit être le plus long du lot (même si je n'ai pas relevé les durées de chaque segment). Zoe Kazan est merveilleuse en jeune femme qui subit les pires avanies dans une caravane traversant l'Ouest américain : son jeu, nuancée, nous la fait aimer dès le début et à mesure que les pires ennuis lui tombent dessus, on ne cesse d'espérer qu'elle va s'en sortir. Les Coen, c'est évident, ont trouvé avec cette actrice une muse et d'ailleurs c'est le seul premier rôle féminin de l'ensemble. Surtout les deux réalisateurs exploitent magnifiquement le cadre grandiose qui s'offre à eux et qui montre les étendues sauvages de l'Amérique profonde. Ils savent suggérer la dimension à la fois fascinante et angoissante de ces grands espaces mais sans perdre de vue l'aspect le plus intimiste de cette histoire pleine de contrariétés. La fin est poignante et vous serrera le coeur.
Enfin, dans Les Restes mortels, on a droit à la partie sans doute la moins convaincante. Il arrive souvent que des cinéastes, si doués soient-ils, veuillent rendre hommage à un de leurs contemporains, estimant qu'il marque davantage qu'eux l'époque. Dans le cas présent, il est évident que les Coen ont voulu saluer Quentin Tarantino dans ce périple nocturne en diligence autour de cinq passagers qui devisent. Le souci, c'est que, ce faisant, les Coen se perdent dans un exercice de style laborieux et bavard, et surtout que Tarantino n'a jamais (à mon avis) produit de bons westerns (contrairement aux Coen). Dommage.
Malgré des baisses de régime, rares mais notables, les frères Coen comblent leurs fans. Ce binôme n'est pas en panne d'inspiration et La Ballade de Buster Scruggs mérite mieux que les critiques tièdes qui l'ont accompagné lors de sa mise en ligne.
THE BARBER, L'HOMME QUI N'ETAIT PAS LA (en v.o. : The Barber, The Man who wasn't there) est un film réalisé par Joel Coen, sorti en salles en 2001 (N.B. : la réalisation est comme d'habitude partagée avec Ethan Coen, mais ce dernier ne sera crédité à ce poste qu'à partir de 2004 avec Ladykillers).
Le scénario est écrit par Joel et Ethan Coen. La photographie est signée Roger Deakins. Ma musique est composée par Carter Burwell, avec des sonates pour piano de Ludwing Van Beethoven.
Dans les rôles principaux, on trouve : Billy Bob Thornton (Ed Crane), Frances McDormand (Doris Crane), James Gandolfini ("Big" Dave Brewster), Michael Badalucco (Frank Raffo), Jon Polito (Creighton Tolliver), Scarlett Johansson (Rachel "Birdy" Abundas), Richard Jenkins (Walter Abundas), Tony Shalhoub (Freddy Riedenschneider).
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Ed Crane
(Billy Bob Thornton)
Santa Rosa, Californie, 1949. Ed Crane est coiffeur dans le salon de coiffure tenu par son beau-frère, Frank Raffo. Comme il (se) le dit lui-même : "moi, je ne parle pas. Je coupe.", ce qui résume parfaitement cet homme taiseux et consciencieux.
Ed Crane et Creighton Tolliver
(Billy Bob Thornton et Jon Polito)
Son quotidien morne et répétitif est bouleversé le soir où un client se présente alors que le salon va fermer. Ed accepte de s'en occuper pour permettre à Frank de rentrer chez lui. L'homme porte une moumoute et fait la discussion en présentant au coiffeur l'affaire révolutionnaire pour laquelle il cherche un "associé passif", c'est-à-dire quelqu'un qui la financera tandis que lui la gérera : le nettoyage à sec.
Pour lancer cette entreprise, il a besoin d'une mise départ de 10 000 $. Les bénéfices, qu'il promet colossaux, seront partagés à parts égales entre les deux partenaires.
Ed et Doris Crane
(Billy Bob Thornton et Frances McDormand)
L'idée trotte dans la tête de Ed d'investir, mais il lui faut trouver la somme : invité à une soirée donnée par le magasin où travaille sa femme, Doris, comme comptable, il a la confirmation que celle-ci a une liaison avec son patron, "Big" Dave Brewster.
Son plan se réalise tout seul et facilement : Ed décide de faire chanter l'amant de sa femme en lui adressant une lettre anonyme où il lui ordonne de payer 10 000 $ contre le silence sur son adultère. Dave s'exécute après s'être confié à Dave, mais sans lui avouer qu'il couche avec Doris, sacrifiant pour ça l'ouverture d'une annexe à son magasin et la promotion promise à Doris d'en être la chef-comptable.
"Big" Dave Brewster
(James Gandolfini)
Mais le piège se grippe lorsque Dave découvre, en ayant croisé Tolliver, qui l'a fait chanter. Il a agressé le voyageur de commerce qui a quitté précipitamment Santa Rosa avec l'argent, puis convoque un coupe-papier dans la gorge.
La police mène l'enquête rapidement et arrête Doris qui est incarcérée : elle est confondue parce qu'elle avait aidé Dave à maquiller les comptes du magasin. Frank est prêt à tout pour sauver sa soeur, et hypothèque le salon de coiffure pour lui payer le meilleur avocat possible, Maître Freddy Riedenschneider.
Freddy Riedenschneider
(Tony Shalhoub)
En attendant le procès, tandis que l'avocat élabore une stratégie de défense et demande à un détective d'enquêter sur la passé de Dave, découvrant qu'il mentait sur son passé glorieux de soldat durant la guerre du Pacifique, Ed trouve du réconfort chez un de ses clients, Walter Abundas, et de sa jeune fille, Rachel, surnommée "Birdy", dont le talent, pourtant moyen, de pianiste l'éblouit.
Rachel "Birdy" Abundas
(Scarlett Johansson)
Arnaqué, trompé par sa femme, le salon de coiffure délaissé par son beau-frère, mais rêvant d'une nouvelle vie, Ed entreprend de devenir le manager de "Birdy" en la présentant à un professeur de piano réputé qui pourrait perfectionner son jeu et lui ouvrir les portes d'une brillante carrière de concertiste.
Le premier jour du procès arrive et la procédure est aussitôt annulée car le juge informe la cour que Doris s'est suicidée en se pendant. Ed apprendra ensuite, par le médecin légiste, que sa femme était enceinte de trois mois, mais il ne pouvait être le père du bébé puisqu'ils n'avaient plus de rapports sexuels depuis des années.
L'audition de "Birdy" se passe très mal, le professeur estimant que si sa technique est correcte, son jeu n'a aucune âme. En rentrant avec elle à Santa Rosa, Ed est déçu mais pas découragé tandis que la jeune fille s'en fiche. Mais, voulant remercier le coiffeur en lui prodiguant une fellation, elle cause un accident de voiture.
Elle s'en sort miraculeusement, presque comme Ed à qui les policiers, qui avaient déjà appréhendé Doris, annonce son arrestation pour le meurtre de Tolliver, retrouvé battu à mort et noyé, avec le contrat bidon qu'il avait signé pour leur association - un mobile imparable pour le tuer.
Le procès de Ed est vite expédié après que Riedenschneider l'abandonne à son sort suite à un vice de procédure - quand Frank, fou de rage et de chagrin, a frappé en pleine audience son beau-frère. Condamné à mort, Ed accepte, résigné, la sentence, rédigeant toute son histoire pour un magazine à sensations en prison, et espérant même, après sa mort retrouver Doris et qu'ils s'aiment enfin.
Des frères Coen, j'ai vu presque tous les films (seul A Serious Man, je pense, m'a échappé), ils font partie de ces cinéastes qui m'accompagnent depuis un moment maintenant, et que j'ai suivi avec intérêt, même quand ils m'ont parfois dérouté ou déçu (mais rarement). Lorsqu'on entretient cette relation avec des réalisateurs, on les voit apparaître, grandir, progresser, se rater, se reprendre, évoluer, mûrir, on assiste à leurs succès, critique, public, à leur sacre (Oscar, festival de Cannes...), on déplore des injustices (quand un jury oublie des les récompenser ou que le box office est décevant), on s'interroge aussi sur le choix de leurs histoires, leur manière de les raconter. Il se construit une curieuse familiarité entre les artistes et le spectateur.
Au bout d'un moment, il devient plus évident aussi de distinguer des titres dans leur oeuvre, des films qui vous restent en tête. Ainsi : The Barber. Peut-être leur opus que je préfère, que je trouve le plus abouti, la synthèse de leur filmographie.
C'est aussi avec ce long métrage qu'on peut estimer le statut atypique de Joel et Ethan Coen dans le paysage du cinéma américain, et considérer l'absurdité de la distinction entrer cinéma d'auteur et cinéma commercial que tant de critiques cherchent à opposer en suggérant que l'un est paré d'une noblesse que l'autre n'aura jamais. Cette sélection est ardue avec les Coen qui créent une oeuvre accessible et personnelle à la fois, qui ont alterné régulièrement succès public (mais sans blockbusters) et bides, qui naviguent dans des eaux troubles, ni filmmakers quelconques au service de gros studios ni indépendants finançant tant bien que mal leurs projets.
Pourtant, personne ne saurait discuter le fait que les Coen sont des auteurs véritables, avec un univers propre, une esthétique identifiable, non plus qu'on ne saurait les résumer à des artistes à l'audience confidentielle et à la reconnaissance minime. A l'image de leur collaboration, où personne ne sait exactement qui fait quoi (quand bien même il faudra attendre 2004 pour que leurs deux noms soient crédités comme réalisateurs), qui peut dire qui sont, où se situent les Coen ? Ils forment une entité à part, unique en son genre.
The Barber illustre parfaitement cette position : c'est à la fois un film noir dans la grande tradition du genre, tel qu'on en produisait dans les années 40-50 à Hollywood, mais aussi une curiosité improbable puisque tourné en noir et blanc et sorti en 2001 (même s'il en existe une version en couleurs, exigée par les producteurs, et disponible dans un coffret collector du DVD). Ce qui est rare, ce n'est pas tant le genre dans lequel s'inscrit le film, même si la série noire classique est moins exploitée aujourd'hui (mais Hot Spot de Dennis Hopper en 1990, Lost Highway en 1997 et Mulholland Drive en 2001 - avec lequel The Barber partagera le prix de la mise en scène au festival de Cannes - de David Lynch en sont des exemples récents, tout comme Sang pour sang en 1984 ou Miller's Crossing en 1990 des Coen), que le fait que celui-ci en soit un tel archétype, comme si les frangins avaient vraiment voulu revenir à la source.
L'action se situe en 1949 (l'information est fournie par le personnage de Frank Raffo qui lit un article sur la bombe A que les soviétiques viennent de faire exploser), une époque où le film noir est à son apogée. Elle a pour cadre la petite ville provinciale de Santa Rosa en Californie, un lieu resté fameux pour être celui de l'histoire de L'Ombre d'un doute de Alfred Hitchcock (1943). D'autres éléments évoquent les classiques noirs : l’avocat Freddy Riedenschneider (joué par l'excellent Tony Shalhoub) a le même patronyme que le personnage de Sam Jaffe dans Quand la ville dort (John Huston, 1950).
Mais plus encore que ces citations cinéphiles, c'est la qualité formelle du film qui convoque le film noir : la somptueuse photographie en noir et blanc de Roger Deakins n'a rien à envier aux chefs d'oeuvre du genre. Des éclairages expressionnistes renvoient à ceux des cinéastes venus d'Europe, notamment d'Allemagne, dans les années 20, et qui ont défini le look du film noir (Fritz Lang, Billy Wilder, Robert Siodmak, Jacques Tourneur) et la scène dans laquelle l'avocat expose sa stratégie à Doris et Ed, avec une lumière très contrastée et la projection de l'ombre des barreaux du parloir résume toute ces influences picturales.
La voix off omniprésente de Ed Crane ajoute au charme entêtant du long métrage : respectant la règle de Wilder comme quoi ce procédé doit toujours exprimer quelque chose de différent par rapport à ce qui est montré, elle illustre de façon décalée l'action. The Barber est un paradoxe en mouvement : le héros y parle très peu (il ne s'anime qu'une fois, lorsqu'il veut convaincre Birdy de passer une audition chez un professeur de piano) mais qui pense énormément - c'est donc un film bâti sur le silence oral, mais un flot de pensées. En revanche, la narration ne dévoile rien des réflexions des autres protagonistes mais ceux-ci sont très loquaces : Dave Brewster (le regretté James Gandolfini, impressionnant) qui ment sur son passé en en inventant des épisodes épiques, Frank Raffo (Michael Badalucco, épatant en beau-frère naïf) qui est une vraie pipelette avec ses clients du salon de coiffure, Creighton Tolliver (Jon Polito, fabuleux en fripouille qu'on démasque au premier regard) qui est un baratineur né, l'avocat qui s'écoute parler avec une griserie évidente, et même Birdy qui s'exprime avec l'insouciance d'une adolescente.
Le rythme du film est lent, languissant même, au point presque de s'arrêter à plusieurs moments, la mise en scène de Joel Coen utilise alors des ralentis (Ed Crane au volant de sa voiture observant les passants parmi lesquels il distingue le détective privé au service de l'avocat, ou, à la fin, quand il rêve dans sa cellule que la porte en est ouverte et qu'il sort dans la cour de la prison où il est ébloui par le projecteur d'un ovni - rappel à la théorie d'un complot gouvernemental en relation avec la présence d'extra-terrestres, formulée par Ann Nirdlinger, la veuve de Dave, interprétée par Katherine Borowitz, et qui renvoie au crash d'une soucoupe volante dans la zone 51 de Roswell en 1941). Mais ces effets ne sont pas de simples outils pastichant le film noir et ce tempo pas le résultat d'un montage laborieux destiné à exaspérer le spectateur : ils consistent à faire sentir le poids de la fatalité, l'inéluctabilité des événements. Le film ne va pas vite parce que son héros assiste à la fois médusé (au sens littéral, c'est-à-dire comme pétrifié) et détaché (parce qu'il savait pour l'infidélité de sa femme, l'identité de son amant, se doutait fortement de l'escroquerie de Tolliver - seul le talent qu'il prête à Birdy semble être aussi surprenant qu'indiscutable pour lui) à ce qui se passe. On ignore si Ed Crane est un sombre idiot, dépassé par tout ça, ou un type si incroyablement résigné qu'il ne cherchera même pas à insister pour convaincre l'avocat qu'il est l'assassin de Dave (pour disculper Doris). Tout cela participe à l'effet envoûtant du film : cette capacité à montrer un personnage non pas, comme cela a été souvent dit, qui s'ennuie, mais un personnage ennuyeux et pourtant fascinant justement par sa passivité longtemps accompagnée d'une chance exceptionnelle.
Un des pivots du film noir est le sexe, or The Barber exploite cet élément de manière inattendue. D'abord indirectement et de façon conventionnelle avec la reproduction du triangle formé par le mari, sa femme et l'amant, mais on ne voit rien de la liaison de Doris (Frances McDormand, fabuleuse dans le rôle le plus ingrat du film) et Dave : leur aventure est évidente à Ed comme au spectateur, mais parce qu'elle l'est, justement les Coen n'ont pas besoin de la montrer. Non, le sexe est ici cité périphériquement, il n'y a pas de femme fatale, mais une lolita en la personne de Birdy Abundas (Scarlett Johansson, 17 ans à l'époque et déjà d'un érotisme d'autant plus troublant qu'il a le visage de l'ingénuité) : en la voyant allongée sur son lit, écoutant le discours passionné de Ed sur son talent de pianiste, on ne peut pas ne pas penser à Sue Lyon dans le film de Stanley Kubrick (Lolita, 1962). Sauf que Billy Bob Thornton (extraordinaire dans le rôle de sa vie, un sommet d'underplay) n'est pas James Mason et Ed Crane n'est pas Humbert Humbert : il n'éprouve aucun désir sexuel pour la jeune fille, mais apprécie surtout la paix que lui procure son interprétation pourtant très scolaire des sonates de Beethoven. De manière perverse et très drôle (quand bien même le film n'est jamais purement comique), les Coen renversent la situation et inversent les rôles lorsque, au retour de l'audition catastrophique chez un professeur de piano, c'est Birdy qui, désirant exprimer sa gratitude à Ed, va lui prodiguer une fellation - geste interrompu brutalement puisqu'il provoque un accident dont elle et son chauffeur se tirent miraculeusement (surtout elle, puisque à son réveil à l'hôpital, Ed sera inculpé du meurtre de Tolliver par les deux policiers absolument abrutis qui avaient auparavant arrêté Doris). Héros impénétrable, dans tous les sens du terme, Ed Crane tranche avec le cliché du héros classique de film noir, souvent tourmenté par la chair.
Tout cela fait de The Barber un concentré "coenien" par ce mix si spécial de tension et de dérision. Tout est presque contenu dans le titre complet (traduit littéralement de l'anglais) l’homme qui n’était pas là : Ed Crane n'est effectivement jamais présent, qui ne s'affirme jamais, mais pourtant de tous les plans. Ce film est une histoire spectrale et qui vous hante. Comme le dit le héros : " Moi, personne ne me parlait. L’histoire de Doris, personne ne voulait en parler, comme si j’étais un fantôme (…). Oui, j’étais un fantôme, je ne voyais personne, personne ne me voyait. J’étais le coiffeur."
AVE, CESAR ! (en v.o. : Hail, Cesar !) est un film écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen, sorti en salles en 2015.
La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Tackler), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Channing Tatum (Burt Gurney), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Jonah Hill (Joe Silverman), Christophe Lambert (Arne Slessum).
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Eddie Mannix
(Josh Brolin)
À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un "fixer", l'homme qui résout tous les problèmes que peut rencontrer au quotidien le grand studio de cinéma Capitol. Il se consacre avec une telle application à sa tâche qu'il néglige sa vie familiale et doit lutter contre l'envie de fumer à nouveau pour se décontracter - autant de tentations qu'il confesse toutes les 27 heures à un prêtre !
Baird Whitlock
(George Clooney)
Pourtant, la journée qui démarre va être une des pires de sa carrière : d'abord, il apprend que Baird Whitlock, la plus grande vedette de la compagnie, premier rôle d'Ave, César !, un péplum sur la conversion de César après sa rencontre avec Jésus Christ, a subitement disparu du plateau de tournage. Pensant d'abord qu'il s'est soûlé ou enfui avec une femme comme d'habitude, Mannix comprend vite qu'il a été enlevé quand il reçoit une exorbitante demande de rançon (100 000 $) - mais il ignore que les ravisseurs sont un groupe de scénaristes pro-communistes estimant qu'ils sont sous-payés par les studios.
Hobie Doyle et Laurence Laurentz
(Alden Ehrenreich et Ralph Fiennes)
Ce n'est pas tout ! Mannix doit également convaincre le pointilleux réalisateur Laurence Laurentz d'accepter dans le premier rôle de son nouveau drame psychologique le jeune premier habitué aux westerns Hobie Doyle, malgré ses évidentes lacunes d'interprétation.
Thora - ou serait-ce sa soeur jumelle, Thessaly ? - Tackler
(Tilda Swinton)
Les tensions qui agitent l'endroit parviennent jusqu'aux deux soeurs jumelles et échotières rivales Thora et Thessaly Tackler, qui menacent Mannix de publier un article sur un scandale expliquant comment Baird Whitlock est devenu une star. Mais l'homme négocie ce scoop contre un autre concernant le début de la romance entre deux autres comédiens du studio.
DeeAnna Moran
(Scarlett Johansson)
En attendant, Mannix doit encore aller soigner la réputation de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, enceinte (mais de qui ? Elle n'en est plus certaine) ; réfléchir à l'offre d'emploi très alléchante que lui soumet la société Lockheed, et raisonner Burt Gurney, le danseur qui ne respecte pas la chorégraphie qu'on lui impose...
Burt Gurney
(Channing Tatum)
Ave, César ! est un projet que Joel et Ethan Coen avaient depuis une dizaine d'années mais dont la production, coûteuse en raison des frais que nécessitait la reconstitution du cadre de l'histoire, a longtemps été impossible à assumer pour deux cinéastes dont le statut était flou - issus du cinéma indépendant, puis associés à de grands studios, alternant les succès et les échecs aussi bien critiques que publics (sans jamais réussir de blockbusters), plusieurs fois cités aux Oscar et quelquefois primés.
L'action devait initialement se dérouler dans les années 20, à l'époque du muet, sans doute pour être filmé en noir et blanc, et avait pour toile de fond non pas un studio de cinéma mais une troupe de théâtre. Mais il manquait aux deux frères un script solide pour ce qui devait être le dernier volet de leur "trilogie des idiots" ("Numskull trilogy") après O'Brother (2000) et Intolérable cruauté (2003), avec toujours George Clooney comme vedette.
C'est durant la promotion de Inside Llewyn Davis (2013) que l'idée est mentionnée de nouveau, mais profondément remaniée : désormais, l'intrigue a pour cadre les années 50 et Hollywood alors dan son Âge d'Or. Le héros est un fixer, et le rôle est prévu pour Bob Hoskins, que les Coen souhaitent après sa prestation dans le film Hollywoodland (Allen Coulter, 2006). Le décès du comédien en 2014 obligera encore à d'ultimes modifications.
Malgré cette genèse longue et compliquée, Hail, Cesar ! a su conserver l'originalité du cinéma des frères Coen : il s'inscrit clairement dans leur veine comique (respectant donc la continuité de la "trilogie des idiots"), mais avec une ambition certaine, un discours plus profond. Il s'agit d'une réflexion sur la croyance dans un monde qui fabrique du faux : durant les 105 minutes où l'on suit Eddie Mannix, comme lui, nous allons voir une foule de choses, d'événements, de gens, qui ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Et quoi de plus logique que d'être ainsi baladé dans le cadre d'un studio de cinéma, de ses plateaux de tournage, où rien n'est vrai, tout est factice, éphémère. Derrière les paillettes, les sourires éclatants, le spectacle, ce ne sont que leurres, jalousies, rancoeurs, compromis : en un mot, mascarade.
Drôle de film et film très drôle, mais qui s'amuse surtout à d’abord n’enchaîner que les séquences parodiques et les gags correspondants, pour ensuite nous révéler que, tel César dans le péplum pour lequel le studio désire l'approbation d'un pope, d'un rabbin, et de prêtres (catholique et protestant), le chemin de croix de Eddie Mannix. Derrière les mâchoires carrées et l'allure robuste et soignée de Josh Brolin (parfait encore une fois - c'est décidément un des acteurs américains les plus intéressants actuellement), on devine un homme proche du burn-out, sans cesse à courir d'un point à l'autre pour s'assurer que la machine ne se grippe pas, malgré des imprévus acrobatiques : ainsi le rapt de George Clooney (hilarant en abruti absolu, à la réputation trouble - le film plaisante des rumeurs qui ont longtemps couru à son sujet, prétendant qu'il était un homosexuel honteux - , otage de scénaristes surtout amers d'être sous-payés et eux-même manipulés par un autre comédien préparant son exil en Union Soviétique) ; mais aussi tenté de tout plaquer pour un job mieux payé et plus tranquille dans une société d'aviation. Le parcours des deux hommes les révèlent : l'un pensera trouver la vérité dans une idéologie à laquelle il ne comprend rien mais qui le trouble étrangement (au point de le faire buter sur un mot-clé dans un monologue émouvant), l'autre saisira qu'il n'est vraiment lui-même et donc bien dans cette usine à rêves (même si elle le dévore).
Ave, César ! procéde de manière parfois frustrante pour le spectateur : ainsi, nous avons droit à des ponctuations régulières, jubilatoires et extraordinairement reproduites, où les cinéastes recréent des saynètes de péplum (façon Cecil B. De Mille), de western (de série B à la manière de Budd Boetticher, avec Alden Ehrenreich, sensationnel en bon petit gars pas très futé mais perspicace), de ballets aquatiques (comme Busby Berkeley en était les spécialiste, avec Scarlett Johansson, de retour chez les Coen 14 ans après The Barber, à nouveau épatante en diva lubrique), de musicals (dignes de Vincente Minelli, Stanley Donen, avec un Channing Tatum bluffant dans un numéro à la Gene Kelly), de drames précieux (avec Ralph Fiennes qui imite fabuleusement les directors exigeants comme Otto Preminger). On aimerait presque alors que l'intrigue fasse une pause et que les Coen nous régale de ces parodies un peu plus longtemps.
Mais en mixant la comédie et le polar, via l'enquête de Mannix, on en a déjà pour son argent et culmine dans une scène où l'identité du traître qui a tout combiné s'éloigne à bord d'un sous-marin marqué de l'étoile rouge de Moscou au large des côtes californiennes. Splendide moment, où s'invite quand même l'absurde, le grotesque, le pathétique.
De même, l'histoire se moque allègrement des échotières à la mode à l'époque (aujourd'hui, tout le monde médit via les forums, les blogs) avec l'intervention récurrente des jumelles incarnées par Tilda Swinton (encore une fois auteur d'une de ces performances dont elle a le secret). Mais le gag en dit long sur l'objectif des Coen : en fait, personne - personnages comme spectateurs - n'est dupe de ce qui arrive, mais personne non plus ne veut arrêter de croire à cette comédie humaine, aussi ridicule, vaniteuse et hypocrite soit-elle.
Le film est donc un prodigieux mille-feuilles, esthétiquement éblouissant, narrativement plus fluctuant mais indéniablement malin. L'affection des auteurs pour ces losers flamboyants, ce goût du toc, raconte aussi leur propre carrière : aujourd'hui distingués, reconnus, ils font partie des rares qu'on ne parvient pas à contenir dans une case, qui sont capables de se réinventer tout en demeurant immédiatement identifiables, réussissant à se remettre aussi bien d'un ratage que d'un triomphe. Hail, Coen bros !