lundi 18 janvier 2021

MARAUDERS #17, de Gerry Duggan et Matteo Lolli


Depuis ses débuts, la série Marauders souffre périodiquement d'épisodes passables, voire dispensables, comme si son scénariste n'avait pas grand-chose à dire ou jouait la montre en attendant de s'aligner sur les plans des autres (ceux de Jonathan Hickman surtout). C'est le cas de ce numéro, qui ne fait qu'affleurer ce que vend sa couverture au profit de scènes assez plates. Et visuellement, c'est encore moins bon.


Krakoa. Callisto, qui a perdu ses pouvoirs à cause de la Sorcière Rouge lors du M-Day, veut les récupérer et donc participer à l'Epreuve. En l'absence d'Apocalypse, elle demande donc à Tornade de la tuer dans l'arène pour être ressucitée ensuite. Mais Tornade ne s'y résoud pas.


Sur l'île que Magneto a acquise pour elle auprès de Namor, Emma Frost emmène Sebastian Frost et lui montre le bâtiment que Magneto a édifié. Shinobi Shaw, Bishop et Christian Frost les attendent pour parler du gala que veut organiser Emma et de ses nouveaux plans pour la Hellfire trading company.


Madripoor. Kitty Pryde rend visite à la famille de pêcheurs qui avait recueilli Lockheedd après la tentative d'assassinat de Sebastian Shaw. Elle les récompense généreusement et apprend qu'ils sont menacés d'expulsion à cause de la politique menée par les Homines Verendi qui ont pris le pouvoir.


Tornade finit par accèder à la requête de Callisto et la tue dans l'arène. Callisto est ressucitée et retrouve ses pouvoirs. Kitty rend visite aux Homine Verendi pour les décourager d'exproprier les pêcheurs et leur remettre une invitation pour le gala d'Emma...

Ce n'est pas comme s'il ne se passait rien dans cet épisode, et ce résumé le prouve. Mais le problème est ailleurs : Gerry Duggan ne fait que survoler son sujet et semble ronger son frein en attendant de passer à la vitesse supérieure.

Reprenons : dans Giant-Size X-Men : Magneto, paru l'an dernier, on suivait les négociations de Magneto, dépêché par Emma Frost, pour acquérir une île. Il finissait par obtenir gainde cause auprès de Namor (qui fut l'amant d'Emma et parce que Magneto le sortait d'un mauvais pas). Le maître du magnétisme édifiait ensuite un imposant bâtiment sur l'île et Emma lui expliquait qu'elle comptait y organiser un gala. Pour quoi ? Avec qui ? Mystère.

Entretemps, dans le dernier épisode de X-Men, on a découvert que Cyclope et Jean Grey, plutôt que d'intégrer le Conseil de Krakoa, voulaient reformer l'équipe des X-Men en qualité de défenseurs de la nation X. Pour désigner les membres de cette équipe, un vote serait organisé.

Les commentateurs ont depuis imaginé que le gala de la Hellfire trading company serait l'occasion de révèler le résultat de ce vote. C'est une hypothèse probable, mais à laquelle, cependant, je ne souscris pas. Je pense que Hickman va mettre en scène le vote et son résultat dans les pages de X-Men, que cela sera précédé d'une campagne électorale en bonne et due forme, avec certainement des candidats pour intégrer l'équipe. Et je crois surtout que le gala servira à autre chose, certainement toujours imaginée par Hickman avec le concours de Gerry Duggan, mais qui concernera les Marauders, leurs activités, l'entreprise qui les encadre, etc. 

Cela me paraît plus logique de distinguer les deux événements (le vote, le gala) plutôt que d'utiliser l'un pour mettre en scène l'autre (le résultat du vote lors du gala). Pourquoi ? Parce qu'il est évident que Emma prépare une annonce spéciale pour son gala, auquel elle a en outre invité des humains (et pas seulement des mutants).

En attendant donc de connaître le contenu du plan d'Emma, Gerry Duggan ne manque pas de sujets à explorer mais bizarrement, il fait comme si. Il pourrait parler du fait que Kitty semble désormais séjourner en permanence sur Krakoa et que les missions des Marauders sont déléguées à ses partenaires (Bishop, Iceberg, Tornade - Pyro ne compte pas). Ou alors de la situation de Callisto, encore plus franchement puisqu'elle fait la couverture de ce numéro.

Tiens, au fait, qui ici connaît (connaissait) le(s) pouvoir(s) de Callisto ? Voilà une bonne colle, n'est-ce pas ? Personnellement, Callisto a toujours été la fille borgne avec des couteaux, ancienne leader des Morlocks. Mais je ne lui connaissais pas de talents particuliers. Il semble pourtant que lors du "M-Day" (soit le jour où la Sorcière rouge a prononcé son fameux "Plus de mutants" à la fin de House of M), Callisto ait perdu son pouvoir. Elle veut donc les récupérer en passant l'Epreuve (le Crucible) où un mutant tue son compatriote privé de pouvoir afin qu'il soit ressucité et "restauré". Ce fut montré dans un épisode qui fit beaucoup jaser, quand Apocalypse exauça Paige Guthrie.

Ce qui aurait dû être le coeur de l'épisode n'occupe que deux scènes, mal écrites (la première où Tornade refuse d'aider Callisto en remplaçant Apocalypse, la seconde où les deux femmes s'affrontent dans l'arène). Duggan ne prend absolument pas le temps de traiter cela, c'est très dommage, surtotu quand on connaît le passé de Tornade et de Callisto depuis leur première rencontre et ce qui s'est passé dans X of Swords (où Tornade a tiré une carte de tarot lui indiquant qu'elle représentait la Mort et où elle a justement battu en duel Mort, le cavalier d'Apocalypse). A la place, on a un pauvre dialogue fuyant au début et un combat affreusement mal dessiné plus loin, sans aucun intensité, ni suspense, ni émotion.

A côté de ça, Duggan préfère consacrer plusieurs pages sur l'île acquise par Emma, sans qu'on en apprenne davantage sur le gala. Au lieu de ça, Emma suggère que Sebastian Shaw ne serait pas le père naturel de Shinobi... Puis on suit Kitty et Lockheed à Madripoor où de nouvelles manigances des Homines Verendi sont dévoilées et vite résolues par la mutante. Bon, on lit ça... Comment dire ?... En s'en fichant complètement.

Un mot sur les dessins : vous le savez, Stefano Caselli a donc fait une pause et laissé la place à Matteo Lolli, qui ne manquait à personne. Et qui revient aussi peu inspiré et investi que d'habitude. Le dessinateur livre des planches d'une médiocrité risible, sans relief, incapable de donner la moindre tension aux scènes, et défigurant les personnages (Callisto ne ressemble à rien, surtout pas au personnage qu'on connaît). Les décors sont exécutés à la va-vite. Il n'y a strictement rien à sauver dans ces planches, qui trahissent en permanence un artiste qui n'en se moque du lecteur et de la série. Quand on sait le nombre de très bons dessinateurs actuellement sans attaches, que Marvel paie Lolli pour en faire si peu ou n'engage pas quelqu'un de plus méritant a de quoi questionner (DC licencie en masse, mais Marvel ne trouve de bon à récupérer que Bernard Chang et Brett Booth, on croit rêver).

Bref, un épisode pour rien. Vite lu, aussitôt oublié (aussitôt oubliable).

vendredi 15 janvier 2021

S.W.O.R.D. #2, de Al Ewing et Valerio Schiti


Il n'est pas courant qu'une série avec un seul mois d'existence doive déjà composer avec un event, mais c'est ce qui arrive à S.W.OR.D.. Comme pour ses Guardians of the Galaxy pourtant, Al Ewing ne semble pas contrarié par ce challenge et il en tire un épisode brillant, drôle et efficace, qui est un véritable régal. Ajoutez-y les dessins, formidables, de Valerio Schiti et c'est parti !
 

Knull a plongé la Terre dans ses ténèbres. Les communications avec la station du Pic sont coupées et Abigail Brand prend les choses en main pour non seulement renouer avec les mutants de Krakoa mais règler son compte à cette menace qu'elle avait dans le viseur.
 

Elle envoie sur Krakoa, via un des portails entre l'île et la station, Frenzy, Fabian Cortez et Paibok (l'ambassadeur de l'alliance kree-skrull). Puis elle prend à part Mentallo pour lui ouvrir temporairement son esprit. Il découvre l'existence du mystérieux Protocole V...


Sur Krakoa, Frenzy, Paibok et Cortez trouvent Magneto, le Hurleur et Sunfire en plein combat contre un dragon des ténèbres. Blessé, Sunfire voit ses pouvoirs boostés par Cortez et il élimine la créature avant de créer un soleil artificiel qui déchire l'emprise de Knull et soulage les mutants.


Ecartés des combats, les Cinq aimeraient pourtant aider leurs amis mais Hope leur rappelle qu'ils sont essentiels à la communauté mutante pour les résurrections. C'est alors qu'ils sont rejoints par Mentallo à bord d'un tank et l'ordre de les évacuer...

Le bonheur, c'est simple, parfois, comme un épisode de comics. Et la preuve nous est apportée cette semaine par le numéro 2 de S.WO.R.D. qui fait feu de tout bois. C'est un de ces moments où on dévore chaque page du mensuel avec le sourire au lèvres du début à la fin.

Comme la semaine dernière avec Guardians of the Galaxy, Al Ewing doit composer avec la saga King in Black de Donny Cates qui impacte directement sa série. Impliquer SWORD demeure logique puisque la menace de cet event est de nature cosmique et que justement les héros de la série s'occupent des menaces de cet ordre. N'empêche, Ewing s'occupe d'un titre qui ne compte qu'un numéro et déjà il lui faut intègrer une intrigue qui n'est pas la sienne.

Alors que les autres séries "X" produisent des numéros spéciaux pour l'occasion afin de ne pas déranger le cours de leurs histoires, Ewing semble embrasser cette contrainte avec plaisir, car les intérêts sont communs. Et il le fait vraiment magistralement et sans attendre : dès la première (double) page, les agents du Pic constatent la crise en cours et se mettent en ordre de marche pour la résoudre.

Les différents départements de la station ont tous une tâche spécifique mais on constate que le responsable de la sécurité, Cable, est absent et injoignable. Abigail Brand déploie ses forces à la manière d'un leader qui ne semble pas particulièrement inquiète mais tout de même sucieuse qu'on lui obéisse rapidement. A partir de là, Ewing en profite à la fois pour ponctuer son récit avec des data pages rédigées par Brand au sujet de ses recrues, en des termes souvent mordants, et les missions qu'ell assigne aux uns et aux autres. Elle rembarre prestement Cortez quand il s'étonne que Wiz Kid ne soit pas directement sollicité et on voit alors le jeune technicien à l'oeuvre, tuant un dragon des ténèbres qui allait attaquer le Pic.

Dans le premier épisode, on avait déjà pu remarquer que la station comptait un équipage complet dont on ne nous présentait que les membres les plus éminents (le premier cercle autour de Brand en quelque sorte). Ewing prend soin de ne pas en rester là et continue de peupler cet endroit en introduisant Mentallo. Une fois encore, voilà un personnage de second plan et peu recommandable, ce qui donne au SWORD des allures de ramassis de mutants outlaws que seule une femme comme Brand peut diriger. Elle dévoile à Mentallo l'existence du procédure secrète, visiblement dangereuse mais efficace.

Pendant ce temps, sur Krakoa, la bataille fait rage et Ewing fait des étincelles. Le personnage de Cortez est manifestement un acteur qu'il aime : son pouvoir est utile autant que sa personnalité est abjecte, mais cette canaille donne un relief irrésistible à chaque scène où il figure. La présence de Paibok, l'ambassadeur de l'alliance kree-skrull, rappelle aussi que Ewing n'entend pas en rester là dans une affaire secondaire (le cas de la Sorcière Ecarlate, qui est la mère de Hulkling, l'empereur de l'alliance, mais aussi une ennemie déclarée des mutants).

Le script est tellement bien ficelé qu'il retombe toujours sur ses pattes comme l'atteste la réapparition de Mentallo auprès des Cinq, mais aussi celle de Cable dans un état inquiétant. Vraiment, c'est jubilatoire : la gestion du casting, les péripéties, leurs conséquences, le mix entre action et caractérisation, tout est parfait.

Mais ajoutez à cela un dessinateur lui-même en apesanteur et alors là, le plaisir de la lecture est doublé. Valerio Schiti est d'une telle régularité depuis plusieurs années qu'on peut sans problème affirmer qu'il est un des meilleurs artistes actuels. 

Ce qui est réjouissant avec l'italien, c'est que, comme Immonen en son temps, il donne l'impression de savoir tout faire facilement et donc quand on lit ses planches, tout est séduisant, tout est beau, tout est bon. Il compose ses plans avec une justesse imparable, découpe avec une habileté formidable, anime les personnages avec finesse.

Mentallo, par exemple, est illustré comme un pleutre sans scrupules mais aussi sans manières (quand Brand le contacte, il est aux WC et cela le fait ricaner de partager cette situation avec sa chef - qui, elle, ne rigole pas). A la différence de Cortez qui cherche du pouvoir et de la reconnaissance en lèchant les bottes de Magneto dès qu'il le peut, Mentallo n'est motivé que par l'opportunité de manipuler autrui et d'en tirer un profit rapide et facile. Mais ses désirs se heurtent au paradigme inédit mis en place par les autorités de Krakoa et du SWORD, où l'argent ne sert plus les individus mais la communauté et où les chefs ont des dossiers sur tout le monde pour contrôler les éléments les plus vicieux.

Schiti, concrétement, dessine Mentallo ou Cortez comme des personnages qui portent sur eux, leurs visages, leurs gestes, leurs postures, les vices de leur passé : ce sont des individus fuyants, mesquins, mmais qu'on se prend à adorer pour la manière dont ils l'assument. Ils dynamisent les scènes et mettent en valeur leurs partenaires, écoeurés par leur comportement (Frenzy toise avec mépris Cortez, Brand commande avec fermeté Mentallo qui est l'objet des plaisanteries de Random). Là encore, c'est brillant car sans un dessin aussi expressif, on perdrait la moitié de ce que le script veut exprimer.

En tout cas, SWORD #2 est un exemple de ce qu'un auteur inspiré et un dessinateur en pleine bourre peuvent tirer d'un maximum de contraintes pour les convertir en une pépite. Formidable épisode, formidable série.

jeudi 14 janvier 2021

FUTURE STATE : DARK DETECTIVE, de Mariko Tamaki et Dan Mora, Matthew Rosenber et Carmine Di Giandomenico

 

Future State : Dark Detective est, lui aussi, un diptyque avec deux séries au programme. D'une part, Dark Detective est écrit par Mariko Tamaki et dessiné par Dan Mora. De l'autre, Grifters est signé Matthew Rosenberg et Carmine di Giandomenico. Prime à l'action et aux premières années de la Magistrature à Gotham par deux équipes créatives inspirées.



2027. Gotham. Batman a été désigné comme l'ennemi public numéro 1 par la Magistrature. Ruiné, traqué, Bruce Wayne est aussi blessé par balles lors d'une arrestation raté. Il frappe à la porte d'un médecin qui accepte, contre de l'argent, de le soigner clandestinement.


La mort de Batman est annoncée par les médias et Bruce Wayne assiste discrétement à ses funérailles. Mais il n'a pas renoncé à protéger la population et intervient, quand, dans une ruelle, un civil se fait agresser. Bien entendu, cela n'échappe pas aux Gardiens de la Paix.


Remettant son masque de Batman, Wayne est poursuivi par des drones et touché à un mollet. Il parvient malgré tout à les semer. Mais le Gardien de la Paix 1 est à ses trousses. Pour le justicier, qui a vu sa fortune et sa technologie détournées au profit de ce nouvel ordre, il est temps de corriger cela...

Dark Detective peut se lire d'abord comme le tour de chauffe de la future équipe créative de la série Detective Comics puisqu'en Mars ce seront Mariko Tamaki et Dan Mora qui succèderont à Peter Tomasi et Brad Walker sur ce titre historique de DC.

Dans le contexte de Future State, il s'agit d'une histoire quasiment essentielle pour comprendre ce futur cauchemardesque puisqu'on retrouve Bruce Wayne et qu'on comprend à la fin de l'épisode que ce sont sa fortune, sa technologie et sa méthodologie qui ont permis le règne de la Magistrature à Gotham. Bien entendu, il faudra attendre le prochain numéro pour savoir comment le héros a été dépossédé de la sorte.

Mariko Tamaki est un peu la Kelly Thompson de DC : l'éditeur semble beaucoup miser sur elle bien qu'elle connaisse ses fortunes diverses. Quand elle signe des graphic novels visant un public plus jeune, comme Harley Quinn : Breaking Glass ou Supergirl : Being Super, elle touche juste, bien aidée par des artistes de première classe (Steve Pugh, Joelle Jones). En revanche, elle vient de conclure un piteux et éphémère run de quelques mois sur Wonder Woman sur laquelle elle sera remplacée en Mars.

Mais en s'emparant de Batman  même dans un futur comme celui de Future State, Tamaki hérite d'un sacré challenge puisqu'elle devient la première femme à écrire le Dark Knight. Et elle s'en sort bien : certes, voir Bruce Wayne traqué, comme l'ennemi public n°1, ce n'est pas nouveau, mais le résultat est efficace. Et surtout, le fait qu'il soit devenu la proie du nouvel ordre à cause de méthodes qu'il aurait lui-même imaginées ne manque pas de saveur, étant donné que Batman est connu pour avoir toujours un coup d'avance sur l'adversaire. On peut aussi se demander qui se cache vraiment derrière le Gardien de la Paix 1 qui le poursuit : est-ce un chasseur connu de la galerie de méchants du héros ? Ou un fonctionnaire zélé ? Le design des Gardiens de la Paix fait immanquablement penser à celui de Red Hood/Jason Todd, un ancien Robin, mais ce n'est qu'une hypothèse que je formule.

Dark Detective confirme en outre que les séries estampillées Future State bénéficient, pour celles que j'ai lues du moins, d'excellents dessinateurs. Voir Dan Mora dessiner Batman est un régal et augure de belles choses pour Mars (même si je me pose la question de l'engagement de l'artiste qui dessine aussi Once & Future, une série écrite par Kieron Gillen : je doute qu'il puisse réaliser deux titres réguliers simultanément, alors restera-t-il longtemps sur Detective Comics ?).

Visuellement, Mora ne s'économise pas en tout cas. Il soigne ses décors et la mise en couleurs de Jordie Bellaire est exceptionnelle : les rues de Gotham avec leurs façades d'immeubles où sont disposés de gigantesques écrans la font ressembler à une mégalopole asiatique saturée de lumières criardes et oppressantes, tandis que ses ruelles sont des artères étroites, sombres et inquiétantes.

Mora est ostensiblement inspiré par le Batman de Jim Lee, athlétique, costaud, le visage carré, les traits tirés. Mais il a pour lui un meilleur sens du découpage, une plus grande variété dans les expressions et une manière plus souple de faire bouger ses personnages, sans compter qu'il n'abuse pas des effets de textures (notamment des hachures chères à Lee).

Bref, c'est très encourageant.

*


2025. Gotham. Cole Cash, depuis l'avènement de la Magistrature, fait profil bas. Mais lorsqu'une partie de poker à laquelle il participe dans un bar dégénère, il se défend et attire l'attention du GCPD. Il tente alors de fuir mais se fait arrêter. Dans le fourgon de la police, il retrouve Luke Fox/Batwing.


Contre 50 000$, Fox obtient de Cash qu'il le fasse sortir de Gotham. Le mercenaire provoque un accident  et neutralise les policiers du fourgon. Puis il entraîne Fox dans son repaire où il récupère son arsenal. Direction : la planque d'un contact qui pourra les aider à quitter la ville.


Mais avant d'arriver là, les deux hommes traversent des bas-quartiers où Grifter est reconnu. Une fusillade éclate dont le mercenaire se sort avec son client. Ils atteignent le mystérieux cntact de Cash : Huntress...

Grifters (au pluriel...) est présenté en back-up story. Le mercenaire vedette des WildC.A.T.S, équipe de super-héros emblématique des débuts d'Image Comics, co-créée par Jim Lee, a récemment été intégré à la série Batman par James Tynion IV. Avant un retour ses ses co-équipiers (on sait que d'autres personnages Wildstorm, comme Midnighter et Apollo de The Authority, ont fait le même trajet, et durant les New 52, dans la série Grayson, des membres des WildCATS apparaissaient dans l'ombre) ? C'est une arlésienne sur laquelle bien des auteurs se sont cassés les dents (Grant Morrison le premier)...

Située en 2025 (deux ans avant Dark Detective), l'histoire écrite par Matthew Rosenberg ne trahit pas l'esprit du personnage en tout cas. La Magistrature est déjà l'oeuvre, mais le GCPD (la police de Gotham) semble encore en première ligne pour appréhender les justiciers masqués. Cole Cash, contre toute attente, a choisi la discrétion mais son mauvais caractère lui joue vite des tours. Le voilà dans le même fourgon que Luke Fox alias Batwing. Qui lui fait une offre impossible à refuser...

C'est parti pour une course-poursuite haletante, simple mais imparable. Les talents de combattant de Grifter sont mis en valeur et le sens de la répartie du mercenaire en fait un protagoniste irrésistible. Je ne lisais pas WildCATS dans les années 90 mais j'ai toujours eu un faible pour ces héros, souvent copiés sur ceux de Marvel et DC (avec ses simili-Hulk, Wonder Woman, Wolverine, etc). Leurs designs étaient bariolés mais séduisants. J'ai toujours pensé qu'entre de bonnes mains ils seraient capables de charmer encore maintenant des lecteurs. Grifter, qui était une sorte de décalque de Hawkeye (tireur d'élite, grande gueule, blond, beau gosse), a tout pour plaire : c'est l'archétype du cool.

Rosenberg n'est pas un grand scénariste mais quand il reste modeste sur son propos, il convainc sans mal - c'est plutôt qu'il s'en contente rarement et il gâche alors ses projets (comme l'an dernier avec Hawkeye : Freefall, dont la fin ruinait tout).

J'avais peur du graphisme de Grifters parce que je n'ai jamais aimé le style de Carmine di Giandomenico. Pourtant, cette fois, l'artiste se montre sous son meilleur jour. Il semble s'être calmé et son trait est plus maîtrisé, ses personnages moins moches. Il soigne ses décors, son découpage est très nerveux. Il est étonnamment parfait. La mise en couleurs, souvent dégueulasse chez lui, est ici beaucoup plus sobre, ce qui joue beaucoup.

Vraiment une belle surprise. Et pour ce titre double, un excellent investissement. Future State souffre indéniablement d'un concept répétitif et de peu d'espace pour ses auteurs, mais il constitue aussi une sorte de laboratoire pour les personnages et constitue une parenthèse honorable pour DC avant un quasi-relaunch en Mars.

mercredi 13 janvier 2021

FUTURE STATE : JUSTICE LEAGUE, de Joshua Williamson et Robson Rocha, Ram V et Marcio Takara


Future State : Justice League présente en vérité deux titres dans un seul numéro, et en cela il préfigure ce que sera le mensuel Justice League en Mars prochain. D'abord, Joshua Williamson et Robson Rocha proposent une aventure de la Ligue de Justice du futur, tandis que Ram V et Marcio Takara développent l'avenir de la Justice League Dark. Dans les deux cas, une réussite.


2040. T.O. Morrow a formé une nouvelle Légion Fatale pour s'en prendre à la nouvelle Justice League, composée des héritiers de l'ancienne. Mais son plan échoue car tous les membres de cette équipe de super-vilains sont éliminés. La JL constate les faits en inspectant le Hall de Justice à l'abandon.


C'est en effet dans l'ancien Q.G. des héros que leurs ennemis s'étaient installés. la Green Lantern Sojourner Mullein se charge de collecter des indices. Ses acolytes se dispersent. Jon Kent alais Superman et Yara Flor alias Wonder Woman discutent de l'opportunité de grossir leurs rangs.


Andy Curry/Aquawoman est rejointe dans son phare par Kid Quick, le nouveau Flash. Les événements s'enchaînent alors à vive allure quand Jo Mullein tient le nom de l'assassion de la Légion et qu'une attaque groupée les atteint, elle et ses camarades...

J'étais, je dois le dire, assez curieux et impatient de découvrir cette nouvelle itération de la Justice League car il m'a toujours semblé qu'à l'origine les Teen Titans devaient, dans une histoire dystopique, incarner la relève. Je crois que c'était le souhait de Marv Wolfman et George Pérez à l'époque de leurs New Teen Titans, mais cela n'a jamais été converti (malgré l'intégration à la Ligue de personnages comme Cyborg durant les New 52).

Future State rebat les cartes en mettant en avant des héritiers de sang ou d'esprit des membres de la Ligue de Justice. C'est une autre option, aussi logique, plus organique, plus naturelle diront certains. C'est en tout cas l'ordre de mission qu'a accepté le scénariste Joshua Williamson, qui vient d'achever un très long run sur la série Flash - et qui, peut-être, espérait récupérer la série Justice League en Mars (mais ce sera Brian Michael Bendis).

Pour le soutenir, on lui a adjoint les services de Robson Rocha, qui a brillé sur Aquaman et s'est échauffé avec les membres de la Ligue classique durant les numéros tie-in à Death Metal. DC ne se moque donc pas des lecteurs avec un tandem de cette qualité (même si Rocha ne dessinera pas non plus la JL en Mars : ce sera David Marquez).

Comme Future State : Justice League ne comptera que deux numéros, il ne faut pas perdre de temps pour présenter les protagonistes et exposer l'intrigue. Williamson le fait avec brio : c'est à la fois dense et fluide, très rythmé et bien caractérisé. Il faut attendre les deux dernières pages pour connaître l'identité de ceux qui ont raison de cette nouvelle génération de leaguers, et l'astuce est habile même si elle n'est pas originale.

Williamson se montre surtout très fort pour personnaliser ses héros. On appréciera surtout comment il écrit Yara Flor, bien moins horripilante qu'avec Joelle Jones. Il introduit aussi un nouveau speedster avec Kid Quick, dont la particularité est d'être transgenre (bien que ça n'ait aucune importance majeure, si ce n'est que ce personnage a, apparemment, une relation avec Aquawoman). Ce qui est aussi intéressant, ce sont les codes que s'est imposée cette nouvelle Ligue : persuadée que la chute de leurs prédécesseurs venait de leur trop grande proximité, elle prohibe désormais toute fraternisation ou romance entre ses membres. Williamson joue aussi sur un mystère accrocheur en suggérant qu'un membre de la Ligue a trahi les siens dans le passé, précipitant leur disparition.

Rocha a un style influencé, comme beaucoup d'artistes réalistes, par Neal Adams et, plus récemment, Ivan Reis. Cela se traduit par des personnages en majesté, dotés d'une allure à la fois athlétique et gracieuse. Son trait est expressif, bien mis en valeur par l'encrage de Daniel Henriques avec qui il collabore depuis un moment. Ses planches sont très vivantes, bénéficiant de décors soignés (un plan impressionnant sur la ville futuriste, ou l'intérieur du phare habité par Aquawoman).

 Grâce à Rocha, on n'a jamais l'impression de regarder des versions rajeunies des héros classiques, mais bien des héros à part entière, avec un vrai charisme. Pour un peu, ces héritiers voleraient presque la vedette à leurs parents ou leurs inspirateurs. Et les méchants ne manquent pas de gueule non plus, d'autant que Williamson a donné du biscuit à Rocha avec deux Légions Fatales.

Quand c'est ainsi, si bien maîtrisé, on regretterait presque que l'opération Future State ne dure que deux mois. Mais le succès de la première salve de numéros aurait, parait-il, incité DC à avoir des projets pour tous ces nouveaux héros au-délà du mois de Février...

*


2030. Merlin persécute toutes les créatures magiques pour s'emparer de leurs pouvoirs. Il a défait la Justice League Dark mais Zatanna et Bobo n'ont pas renoncé à l'affronter. Ils trouvent sur le cadavre de Zauriel une amulette qu'ils amènent à Rory Regan/Ragman, lorsque les chasseurs de Merlin arrivent.


Grâce à l'épée du Nightmaster que détient Bobo, il leur échappe avec Ragman et Zatanna et gagnent Las Vegas où se trouverait John Constantine dont Merlin ignore la localisation grâce à un puissant sortilège. En effet, le détective de l'occulte se cache là avec Mme Xanadu.


Suivant les cartes de Tarot, Etrigan, dont Bobo est devenu l'hôte, doit tuer un vieillard sous la protection de Constantine pour trouver le moyen de vaincre Merlin. La victime du démon laisse place à Khalid Nassour/Dr. Fate qui a bien un plan...

Ram V doit être un peu partagé concernant le sort de Justice League Dark : il a repris le titre à la suite de James Tynion IV, qui lui a laissé une intrigue à conclure (et donc peu de liberté), DC lui laisse la direction du titre pour Future State, mais en back-up de Justice League et cette situation ne bougera pas en Mars puis que la série perd sa revue.

Pourtant le scénariste ne se plaint pas, au contraire, il semble inspiré par ces contraintes et prévoit déjà de se servir de ces deux épisodes pour préparer le retour de la JLD au présent. Et il se montre inspiré car désormais débarrassé des éléments narratifs abandonnés par Tynnion IV.

Située dix ans avant celle de Justice League, son intrigue permet d'abord d'apprécier une période de transition. Les héros de la magie sont persécutés, victimes d'une nouvelle chasse aux sorcières menée par Merlin. On est donc dans une ambiance proche de celle de The Next Batman, mais avec la certitude que les lendemains seront meilleurs comme le montre Justice League.

Comme Joshua Williamson, Ram V n'a pas beaucoup de temps ni de place pour nous présenter les faits. Il décide donc de se concentrer sur peu de personnages, avec Zatanna et Bobo au premier plan. Il introduit des seconds rôles qu'il apprécie visiblement, comme Etrigan (dont Bobo est désormais l'hôte !) ou Ragman (avec une transformation spectaculaire à la clé). John Constantine est également dans les parages, comme Madame Xanadu et enfin Dr. Fate. 

Tout l'épisode procède ainsi : avec chaque nouveau personnage,, l'intrigue avance, rebondit. L'ennemi est connu : Merlin. La menace aussi : le magicien veut tous les pouvoirs de ses semblables. La solution : le Dr. Fate, qui a réfléchi à une contre-attaque en se cachant habilement. Ram V est décidément malin : il ne révolutionne rien mais à l'art et la manière de vous prendre par la main et ne plus vous lâcher.

Avant l'arrivé en Mars de l'excellent Xermanico au dessin, DC a confié à Marcio Takara le soin d'illustrer cette histoire. Takara va et vient ainsi de Marvel à DC pour dépanner les éditeurs sur des titres dont l'artiste régulier a du mal à tenir les délais ou est placé ailleurs.

Sa prestation est très satisfaisante même si on pourra toujours lui reprocher de manquer un peu de finitions, notamment dans les décors. L'encrage chez Takara pèche toujours, on sent que ce n'est pas ce sur quoi il passe le plus temps, et c'est dommage car son dessin est agréable, capable de s'adapter à n'importe quel genre. Il suffit de voir comment il compose une pleine page quand Bobo invoque Etrigan ou découpe une double page lorsque Ragman se déchaîne contre les chasseurs de Merlin pour savoir que Takara a un vrai bon coup de crayon.

C'est en tout cas un excellent complèment de programme. 

Pas de doute, Future State s'impose déjà dans le top des publications de ce projet.

lundi 11 janvier 2021

JUGGERNAUT #5, de Fabian Nicieza et Ron Garney


Sans surprise, cette mini-série Juggernaut se termine sans éclat. Le format est, je l'avais dit, frustrant, surtout quand il est aussi bref, et même si Fabian Nicieza ne ferme pas la porte, il est peu probable qu'on ait droit à une suite (serait-elle nécessaire d'ailleurs ?). Ron Garney fait le job sans se forcer non plus. Voilà, voilà...


Le Fléau et D-Cel font irruption dans le Dongeon qui s'avère être une couverture pour une prison détenant des super-humains. Face au Gardien du lieu, le Fléau refuse de lui livrer D-Cel en arguant qu'elle est une mutante, donc protégée par Krakoa.


Quelques jours après, comme l'a convenu avec Charles Xavier, Cain Marko lui remet D-Cel. Il demande à Black Tom Cassidy, qui fut son complice jadis, de bien veiller sur la jeune femme. Puis il peut passer à la suite de son plan.
 

Renouant avec Arnim Zola, le Fléau fait revenir Sable Mouvant qu'il empêche de se venger en lui proposant de l'aider à mettre fin au Dongeon...

Au fond, quel était l'objectif de cette mini-série ? Fabian Nicieza, à défaut de bien le formuler dans son script, l'a expliqué en interview : il désirait que le Fléau ait un projet personnel qui le sorte de son rôle de vilain ou de héros occasionnel. Mais le scénariste semblait un peu douter de la pérennité de son idée, craignant qu'un prochain auteur ne se réapproprie Cain Marko pour le détourner de la voie qu'il lui avait tracée.

Nous verrons ce que l'avenir fera du Fléau, mais Nicieza mériterait qu'on respecte son travail car il ne s'en sort pas si mal que ça. A la fin de cette histoire, effectivement, il a établi une situation bien pensée pour son personnage : désormais, il a un but (empêcher la détention abusive de super-humains) et, si'il s'associe pour cela à des partenaires moyennement fréquentables (voire pas du tout fréquentables), c'est parce qu'il sait qu'il n'appartient pas à la communauté mutante (que dirige son demi-frère, le Pr. X) ni qu'il est considéré comme un héros par le public. Il devient donc une sorte d'agent indépendant, un électron libre.

Si Nicieza ou un autre pouvait développer le personnage dans cette direction, nul doute qu'il y aurait matière à le faire et il serait intéressant d'analyser comment l'action du Fléau serait admise par d'autres justiciers et quelles seraient ses chances de succès face au Dongeon, quand on voit comment le Gardien arrive à le neutraliser.

Mais ça, ce serait possible si le Fléau était un personnage qui compte pour Marvel. Cette mini-série sort un peu de n'importe où et on peut déjà s'étonner qu'elle ait été produite, surtout en pleine crise sanitaire et économique. Rien ne paraît indiquer qu'un scénariste en vue ait envie d'employer le Fléau et de poursuivre son histoire tout comme il paraît très improbable que Fabian Nicieza reçoive le feu vert pour une suite. D'ailleurs, est-elle nécessaire ? En quittant le Fléau et ses alliés tels quels, c'est déjà bien car le reste, le lecteur peut l'imaginer à sa guise sans forcément avoir l'acquérir et le lire. Chacun, en somme, extrapolera sur le futur du personnage.

La prestation de Ron Garney m'a un peu laissé sur ma faim, je dois l'avouer. Bien que fan de l'artiste et de l'évolution de son style, il ne m'a jamais semblé donner son maximum sur cette mini, comme s'il s'agissait d'une commande à exécuter avant de passer à autre chose de plus galvanisant. 

Effectivement, le dessinateur quitte Marvel pour illustrer une autre série (en douze épisodes), BRZKR, imaginée par Keanu Reeves, et qui devrait commencer à être publiée à l'Automne prochain (pour que Garney ait produit assez de numéros à l'avance). C'est un peu dommage de le voir achever son travail chez Marvel (même si rien n'exclut qu'il revienne chez l'éditeur) sur une note aussi faible. Mais le script de Nicieza ne lui a jamais donné l'opportunité de réaliser des planches comme celles où il excelle (avec ce talent pour le mouvement, l'action).

Voilà, c'est terminé. Je pense que j'aurai pu me dispenser de cette lecture, mais j'ai tenu à aller jusqu'au bout.