jeudi 22 février 2024

FIRE POWER #25-30 - EPILOGUE (Robert Kirkman / Chris Samnee)

Ce mercredi est sorti le 30ème et dernier épisode de Fire Power, que j'avais cessé de lire au n°24. Avant la parution du tome 6 la semaine prochaine, je vous propose un retour de lecture sur cet ultime arc narratif. Evidemment, ce qui suit comporte quelques spoilers (mineurs) donc à vous de voir si vous préférez profiter de l'histoire tout de suite ou plus tard.


Wei Lun vient de révéler à Owen Johnson qu'il a autrefois tué ses parents biologiques alors qu'ils avaient quitté le temple du poing de feu pour rejoindre le clan de la terre écorché.. Owen choisit de régler cela plus tard car il lui faut entraîner ses alliés pour combattre Maître Shaw et son dragon.


Shaw et son dragon quittent justement Hong Kong pour les Etats-Unis afin de prouver sa supériorité. Direction : Chicago...


Ma Guang échoue à maîtriser le pouvoir du feu et Kellie se sent inutile en vue de la bataille à venir. Elle a aussi peur pour Owen et leurs enfants, Doug et Haley. A Chicago, Shaw et son dragon sème la dévastation. Grâce à ses serpents, il asservit les militaires qui tentent de le repousser puis de négocier...


Kellie Johnson parvient à créer des boules de feu d'une puissance insoupçonnée. Peu après cette bonne nouvelle pourtant, les nouvelles en provenance de Chicago lui parviennent et elles ne sont pas bonnes.


Shaw contrôle la ville dont les habitants fuient, n'étant plus protégés par l'armée. Owen décide de précipiter les manoeuvres et de partir à l'attaque avec les hommes et les femmes prêts au terme de l'entraînement qu'il a prodigué.


C'est la bataille de Chicago. Dans un premier temps, Owen et son armée libèrent les militaires de l'emprise des serpents. Puis il affronte Shaw en duel mais sans réussir à le dominer. Heureusement, il reçoit le renfort de Wei Lun, Kellie, Doug et Haley.


Les épreuves changent tout le monde. Après avoir, semble-t-il, réussi à terrasser le dragon, qui ravage un quartier entier de la ville, les Johnson découvrent parmi les civils morts un de leurs proches...


Shaw est capturé et ses serpents tués. Perdant son pouvoir, il vieillit prématurément mais a le temps de confier à Ma Guang le secret pour tuer le dragon qui s'est réveillé et quitte Chicago pour rejoindre son repaire.


Un avion de ligne est mis à la disposition de Owen et ses troupes. Kellie, Doug, Haley, Wei Lun et Ma Guang sont du voyage pour rattraper le dragon.


Ma Guang révèle au groupe qu'il a hérité du feu de Shaw, seul capable de blesser gravement le dragon. Mais cela suffira-t-il vraiment à en venir à bout ? Et si oui, à quel prix ?

La publication de ces six derniers épisodes s'est étalée de Juillet 2023 à Février 2024. L'explication se trouve dans la longueur de deux des numéros : le #25 compte 44 pages et le #30 une soixantaine. Cela fera donc du tome 6 de la série un copieux volume, disponible dès la semaine prochaine, le 28 Février, en VO (et peu après certainement chez Delcourt).

Pour ma part, j'avais cessé de lire Fire Power au n°24, lassé par la décompression excessive de la narration de Robert Kirkman. J'estimais aussi que le scénariste abusait de Chris Samnee à qui il demandait de livrer des pages très exigeantes mais indignes de son immense talent. A l'heure qu'il est, l'artiste a déjà commencé à travailler sur un nouveau projet mais attend avant de communiquer à ce sujet. Néanmoins, il y a peu de chance de retrouver Samnee sur du work for hire chez un des Big Two, même s'il signe les couvertures de la série Titans (de Tom Taylor) et les variants de Shazam !. Tout ce que j'espère, c'est qu'il ne va pas rempiler avec Kirkman...

Vous l'aurez deviné : il n'y a pas de miracle dans cet épilogue. Les défauts que je pointais restent présents et pesants et on lit ces épisodes en attendant en vain que Kirkman leur donne plus de consistance. Cela n'a jamais lieu, tout est désespérément dilaté, décompressé, jusqu'à l'écoeurement. Le moindre rebondissement est exploité ad nauseam, la caractérisation est grossière, les coups de théâtre sont misérables.

Pour résumer le malaise, il suffit de suivre ce que fait Kirkman avec le dragon qu'on croit terrassé durant l'épisode 28, qui se veut épique, mais qui se résume à une succession de splash pages certes spectaculaires visuellement mais d'une indigence narrative embarrassante avec comme contrepoint aux images de la bataille de Chicago les lettres envoyées par Doug Johnson à son grand-père.  Un moyen assez putassier de tirer des larmes au lecteur et qui s'achève sur une scène qui se veut poignante mais qui est en vérité tellement téléphonée qu'elle produit l'effet inverse. Le pire étant que dans l'épisode suivant, les conséquences de cette scène sont expédiées de manière cavalière, comme si Kirkman s'en fichait...

Que l'on loue Kirkman pour les succès que furent The Walking Dead ou Invincible, soit. Je ne vais pas juger ce que je n'ai pas lu (la vision de la première saison de l'adaptation en dessin animé d'Invincible m'a suffi). Mais qu'on accorde du crédit à un auteur aussi piteux que celui qui commet les scripts de Fire Power, voilà qui franchement me dépasse. C'est mauvais, il n'y a rien à sauver. Et pourtant, sur la foi du tome 0, le Prologue, la série avait un potentiel, une bonne série B. Mais c'est comme si le sujet était constamment survolé, les ellipses jamais comblées, l'objectif improbable. Qu'a voulu raconter Kirkman avec Fire Power ? Avait-il seulement un propos à tenir ? J'en doute. Quel lecteur en retiendra quoi que ce soit ? Relira tout ça ?

Au fil de ces six épisodes, trop longs, trop laborieux, l'acquisition du pouvoir du feu par divers personnages à des moments extraordinairement opportuns relève de la paresse créative et parfois du plagiat (voir le sens donné aux couleurs des différents feux créés par ceux qui le peuvent : on est dans un mix qui évoque clairement Green Lantern, Powers Rangers et autres combinaisons de héros associés à des pouvoirs et des codes couleurs). Et même la boucle que forme le récit à sa toute fin, qui aurait pu être émouvante, tombe à plat, là encore trop prévisible, trop convenue. C'est désespérant, vous dis-je.

Que Samnee ait consacré presque quatre ans de sa carrière à un projet pareil me dépasse. D'un côté, il est compréhensible qu'il ait voulu tenter l'aventure du creator-owned, qui plus est en s'associant à un scénariste responsable de deux séries à succès. Mais de l'autre, pour quel résultat ? Samnee n'a jamais déçu et il produit encore des planches, des épisodes de haute volée. Mais quand on l'a apprécié sur Thor the Mighty Avenger, Daredevil, Black Widow, Captain America, on ne peut se satisfaire de Fire Power. En comparaison, son autre titre avec sa femme Laura, Jonna and the Unpossible Monsters (j'essaierai d'y revenir bientôt puisque là aussi, c'est bouclé), possédait quelque chose d'éminemment plus sympathique, personnel, quoique tout aussi peu mémorable. E si, tout simplement, Samnee avait surtout besoin d'un vrai bon scénariste pour se transcender ? Mais on ne trouve pas un partenaire de jeu comme Mark Waid facilement (d'ailleurs, ce dernier s'est trouvé un nouvel artiste, Dan Mora, aussi performant que le fut Samnee)...

Kirkman est depuis occupé avec son univers Energon et sa série Void Rivals et ses titres attachés (la relance des franchises Transformers, G.I. Joe), entre deux procès que lui font ses anciens collaborateurs (Tony Moore à qui il déniait la co-création de The Walking Dead, Bill Crabtree qu'il a voulu priver de royalties sur Invincible). C'est un personnage apparemment aussi peu inspiré que peu honnête.

Croisons les doigts pour que le nouveau projet de Samnee soit d'une autre trempe : il n'a rien perdu de son talent, mais a gâché trop d'années.

lundi 19 février 2024

THE NICE GUYS : rebirth of the cool

 

Los Angeles; 1977. Le détective privé Holland March est engagé par Mme Glenn pour retrouver la fille de celle-ci, une actrice porno connue sous le nom de Misty Mountains. Le hic, c'est qu'elle est morte mais sa mère jure l'avoir revue ensuite. L'enquête de March le mène à Jackson Healy, qui le brutalise pour qu'il cesse de fouiner après qu'il ait importuné Amelia Kuttner. Mais la situation se renverse lorsque, à son tour, Healy est menacé par deux voyous qui veulent savoir où se cache Amelia.



Healy propose à March de s'allier pour tirer cette affaire au clair. Ils contactent Chet, un ami projectionniste de Amelia, et leur révèle qu'elle tournait un film, mêlant scènes poronographiques et journalisme d'investigation avec son copain Dean, dont la maison a brûlé et qui a trouvé la mort dans cet incendie. Healy et March s'incrustent ensuite dans une fête privée chez le producteur du film, Sid Shattuck que Holland trouve assassiné avant de repérer Amelia qui s'enfuit.


Prévenue, la mère d'Amelia, Judith Kuttner, membre du Département de la Justice, accable sa fille qu'elle dit influencée par des théories complotistes à propos des dossiers qu'elle traite. Healy a trouvé chez Shattuck une adresse d'hôtel où il se rend avec Holland mais une fusillade y éclate. Tandis qu'ils battent en retraite, ils tombent sur Amelia et l'emmènent chez Holland. Amelia explique alors ce qu'elle reproche à sa mère et voulait dénoncer dans le film de Dean et qui concerne une vaste affaire de corruption avec des constructeurs automobiles. Un tueur à gages est désormais aux trousses de la jeune femme et de ceux qui l'aident...


En Mai prochain sortira The Fall Guy de David Leitch. Pour les gens de ma génération, les aventures du cascadeur détective Colt Seavers sont plus connues sous le titre de L'Homme qui tombe à pic quand Lee Majors l'incarnait. Et c'est peu dire que j'attends ce film avec impatience, d'autant que Ryan Gosling tiendra le premier rôle.
 

Depuis le triomphe de Barbie dans lequel l'acteur, jusqu'alors associé à des personnages taciturnes, beaucoup de spectateurs semblent découvrir que Gosling peut jouer autre chose. Pourtant en 2016, dans The Nice Guys, il démontrait qu'il était impeccable dans le registre comique en incarnant Holland March, ce privé minable, aux côté de Russell Crowe, dans ce film signé Shane Black, le maître du buddy movie moderne (on lui doit les scripts de L'Arme Fatale mais aussi la mise en scène de Kiss Kiss Bang Bang).
 

La genèse de The Nice Guys a été mouvementée : Black avait écrit un premier jet sans convaincre un producteur d'investir de l'argent dans son développement. Il entreprend alors de le remanier pour en titrer le "pilote" d'une série télé, sans plus de succès. Avec son co-auteur, Anthony Bagarozi, il revoit une nouvelle fois sa copie et cette fois Joel Silver est motivé pour monter le film même s'il doute qu'une histoire dans les années 70 puisse intéresser un grand studio. C'est en fait l'accord de Ryan Gosling qui permettra à The Nice Guys de voir le jour.


Comme Kiss Kiss Bang Bang, l'intrigue est particulièrement filandreuse : il est d'abord question de retrouver une actrice prono, puis la bobine d'un film mêlant porno et investigation pour dénoncer un scandale de corruption. S'agit-il d'une embrouille paranoïaque de la part de la fille d'une membre du Département de la Justice ? Ou justement d'un vrai coup d'éclat tordu pour confondre des officiels et des industriels s'échangeant des pots-de-vin contre des services ? Le récit laisse longtemps planer le doute jusqu'à ce qu'on comprenne dans le dernier tiers qui sont les bons et les méchants.

Peut-être connaissez-vous cette anecdote au sujet du Grand Sommeil de Howard Hawks (1946) dont le scénario était si compliqué que même Raymond Chandler, son auteur, affirmait qu'il ne savait pas de quoi il parlait ? The Nice Guys en est le digne héritier moderne, c'est-à-dire que le film prend le parti de se moquer ouvertement de ce méli-mélo dans une lecture ironique du genre noir. Une forme de désenchantement accompagne le dénouement quand les héros admettent que tout ça est bien trop gros pour espérer avoir résolu quoi que ce soit. Le bénéfice est donc ailleurs : le détective privé et l'homme de main décident de faire contre mauvaise fortune bon coeur et ayant constaté leur complémentarité continuent leur partenariat.

Puisque l'histoire est touffue, on s'attache donc aux protagonistes, merveilleusement croqués par Black, maître-es losers magnifiques. Avant de se pencher sur March et Healy, il faut savourer la galerie de seconds rôles impeccables, qui font que c'est aussi ce qui permet à ce genre de film de fonctionner. Il y a la fille de March qui a le don (héréditaire) de de fourrer dans les pires situations, la fille et sa mère qui s'affrontent pour l'une faire éclater un scandale et l'autre l'étouffer, la secrétaire qui s'avère une liquidatrice particulièrement sexy mais manipulatrice, et le tueur dingue.

Les interprètes s'en donnent à coeur joie, conscients de tenir là des rôles en or : la jeune Angourie Rice est parfaite, Yaya DaCosta est divine, Kim Basinger épatante, Margaret Qualley comme d'habitude est fabuleuse, et Matt Bomer est complètement déchaîné.

Mais c'est bien le duo Ryan Gosling - Russell Crowe qui remporte tous les suffrages. Déjà dans Kiss Kiss Bang Bang, Shane Black avait créé un couple détonant en associant Robert Downey Jr. (avant Iron Man) et Val Kilmer. Gosling et Crowe forment un tandem encore plus efficace, moins exubérant, mais dont la sobriété souligne le je-m'en-foutisme de leurs rôles. Et en même temps on suit leurs investigations improbables avec une pointe d'admiration, à ces deux David contre Goliath : ils n'ont aucune chance, mais ils symbolisent le buddy movie dans sa forme la plus aboutie, deux hommes mal assortis mais en vérité complémentaires et éminemment sympathiques. On sait qu'ils ne vont pas gagner mais on ne cesse jamais de l'espérer.

Alors, oui, The Nice Guys représente une sorte d'excellence du cool. On aurait bien aimé les revoir, dans une suite, ou dans une mini-série façon True Detective en franchement plus déconnant.

samedi 17 février 2024

IF YOU FIND THIS, I'M ALREADY DEAD #1 (Matt Kindt / Dan McDaid)

 

Robin Reed est reporter pour le New York Times et elle suit une expédition militaire pour Terminus, une planète hostile à laquelle on accède depuis l'apparition, cinq ans auparavant, d'un portail entre la Terre et la Lune. Cinq minutes après leur arrivée, le commando qui l'escorte est décimé et elle doit prendre la fuite avec le capitaine Gil...



On m'a prêté ce n°1 sorti ce mercredi. Je n'avais pas du tout entendu parler de cette mini-série publiée par Dark Horse mais l'éditeur est actuellement lancé dans des productions ambitieuses, n'hésitant pas à sortir le chéquier pour signer des auteurs de haut vol : c'est ainsi que Bendis, Lemire, Scott Snyder et récemment Millar ont rejoint le cheval noir.


Matt Kindt, le scénariste, a, lui, travaillé pour tout le monde et il continue : sa productivité est insensée, rien ne l'arrête, tout l'inspire, et il a cartonné avec BRZRKR co-écrit avec Keanu Reeves. Là, il se lance dans un projet au format original : trois épisodes de 40 pages en trois mois, qui mettent en scène une reporter du NY Times sur une planète où des aliens sèment la terreur. Et c'est diablement bon !


40 pages d'accord mais qui sont d'une densité et d'un rythme comme peu de comics avec deux fois moins de planches en ont. La situation est posée en une page, cinq minutes après l'atterrissage du commando il est déjà exterminé (on n'a rien vu du massacre mais l'ellipse laisse tout le loisir d'imaginer la boucherie). Puis débute une course-poursuite haletante dans un monde aussi dépaysant et effrayant qu'il est possible de l'être, avec des décors déstabilisants, une ambiance électrique, un couple de héros livré à lui-même. Le titre ne ment pas : on ignore comment Robin Reed va survivre à ça.


Visuellement, Dan McDaid est un quasi-inconnu pour moi : j'ai vu passer des dessins de lui sur Tumblr mais je ne connais pas son travail de storyteller. On penser parfois à Darwyn Cooke ou Tyler Crook pour ce trait qui ne cherche pas le réalisme mais le convoque avec pertinence pour nous immerger dans un récit à couper au couteau. Le découpage est absolument remarquable, avec peu de cases par page qui fait de If you find this... un vrai page-turner.

Tenez, prenez la planche ci-dessus : sa composition est admirable avec une succession de cases carrées en son centre comme si l'artiste soulignait le fond du trou dans lequel se trouvaient les héros. Le décor est absent, les gros plans sur les visages trahissent l'extrême tension qui animent Robin et Gil. Le noir qui engloutit ces cases rend la scène encore plus angoissante, ponctué par des onomatopées - les sifflements sinistres des aliens qui pourchassent le couple. Le design de ces extraterrestres est particulièrement atypique et perturbant mais on sent leur dangerosité sans qu'il y ait besoin d'en rajouter. C'est excellent.

ET c'est pourquoi j'en fais mon coup de coeur de la semaine : je suis encore grippé, je tousse, je dors mal, mais voilà le comic-book qui m'a donné un coup de fouet.

MASTERPIECE #3 (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


Emma, avec l'aide de Gleason, recrute son amie Skottie, en prison, pour grossir les rangs de son équipe en vue de l'attaque qu'elle va mener contre Katie Roots. Mais ses plans tombent à l'eau quand sa cible surgit, au courant de ses manoeuvres...


J'ai dit la fois précédente à quel point, presque par surprise, je m'étais attaché à cette série. Je n'en attendais rien sinon le simple plaisir de la réunion de Brian Michael Bendis et Alex Maleev : les deux partenaires qui réalisèrent un run marquant sur Daredevil ne sont plus sur le toit du monde et cette histoire est en quelque sorte celle de Masterpiece.


En suivant Emma, adolescente à qui on a révélé que ses parents étaient les plus grands voleurs du monde et sur laquelle un escroc qu'ils ont plumé jadis compte pour se venger d'une riche femme d'affaires, impossible de ne pas penser que Bendis et Maleev sont un peu eux aussi les anciens rois du monde face aujourd'hui à une nouvelle génération d'auteurs/artistes.


Cette dimension méta-textuelle apporte à Masterpiece non pas une forme d'hauteur (où Bendis et Maleev joueraient le rôle de professeurs, de vétérans, de sages) mais au contraire signe l'oeuvre d'une espèce de détachement. Loin de contempler les comics du haut de leur succès passé, le duo considère avec affection ce qu'ils deviennent et, à travers Emma, semblent nous dire : "ça va bien se passer".
 

Pourtant l'ambition n'est pas absente du projet puisque, dans ce troisième épisode où tout semble aboutir à une impasse pour Emma et ses amis face à des adversaires mieux informés, plus puissants qu'eux, on la voit se reprendre et trouver dans une sorte de brève "fugue" mentale l'idée qui va lui permettre de neutraliser pour de bon et Zero Preston et Katie Roots.

Bien entendu, en scénariste aguerri, ne comptez pas sur Bendis pour vous dévoiler cette idée : pas tout de suite, pas si vite. Nous sommes à la moitié de l'aventure. C'est donc un chapitre de transition, sans rien de spectaculaire, avec des dialogues formidablement ciselés. Masterpiece, soutenu par le dessin simple, épuré, direct de Maleev déjoue les attentes : c'est une bande dessinée qui refuse absolument l'esbrouffe, le tape-à-l'oeil, au point de presque jouer contre son camp.

Mais c'est raccord avec le propos et les héros, une bande improbable qui n'a a priori aucune chance, engagée dans une combat déséquilibré. Raconter ça ainsi, c'est surtout pour Bendis et Maleev s'assurer que Masterpiece ne met pas en scène des outsiders géniaux, dont le lecteur sait trop vite qu'ils peuvent gagner. Malin.

Peut-être aussi est-ce, comme je l'espère, peut-être prématurément (mais rêvons un peu), que c'est leur façon de ménager leur attelage pour préparer de futures aventures pour Emma, Gleason, Parangon, Lawrence, Skottie car en nous faisant si bien aimer ces personnages, Bendis et Maleev nous donnent envie de les suivre au-delà d'un arc de six épisodes.

vendredi 16 février 2024

BIRDS OF PREY #6 (Kelly Thompson / Leonardo Romero)


Sin réussira-t-elle à échapper à l'emprise de Megaera ? Et pourquoi Black Canary n'a-t-elle pas voulu que Barbara Gordon l'accompagne pour cette première mission des Birds of Prey ?


Comme d'habitude, ce résumé du dernier épisode d'un arc se veut le plus succinct possible afin de ne pas spoiler la résolution de l'intrigue. Cela vaut aussi pour le choix des pages qui servent à illustrer la critique. Non pas que je veuille en dévoiler trop non plus auparavant mais il me semble nécessaire de retenir le plus d'informations quand il s'agit de conclure.


Prenons alors le problème autrement et demandons-nous si ce premier arc de Birds of Prey a convaincu. Il me paraît qu'au niveau des ventes DC est satisfait : pas d'annulation en vue et c'est heureux. Le projet relancé par Kelly Thompson correspond parfaitement aux ambitions affichées par l'éditeur pour Dawn of DC avec une prime à l'aventure mais aussi à une forme de fiction moins sombre, ce qu'a été Birds of Prey.


Dans le paysage des comics actuels, on s'étonnera toujours du peu de titres portés par des personnage féminins : chez Marvel on a Captain Marvel, voire She-Hulk et Spider-Gwen, c'est même désolant (on pourrait presque ajouter X-Men : Red récemment où Tornade tenait le premier rôle). DC a Wonder Woman, Poison Ivy, Harley Quinn et donc Birds of Prey : à peine plus, mais en termes de notoriété et de durée, il n'y a pas photo avec la concurrence.


Kelly Thompson a eu les coudées franches pour son arrivée chez DC et sur le titre : on sent que rien ne lui a été imposée, pas même Harley Quinn (ou alors elle s'est montrée assez fûtée pour l'intégrer sans que cela ait l'air forcé). Toutefois, il sera intéressant de surveiller comment la série va évoluer à partir de l'arc suivant où justement on lui retire Harley et elle choisit de modifier la composition de l'équipe.

Dans les grandes lignes, l'intrigue de ce premier arc a surtout permis de voir que Thompson maîtrisait son affaire. Il faut dire qu'elle a longtemps rongé son frein chez Marvel qui lui refusait, je ne sais pourquoi, un team-book et donc elle s'évertuait à faire de ses titres des titres d'équipe en loucedé. On retrouve aussi des motifs familiers à son oeuvre comme la présence d'une créature monstrueuse, aux dimensions spectaculaires, à la nature antagoniste (ici Megaera) face à des héros qui ne paraissent pas armés suffisamment pour une telle opposition. Et bien entendu des dialogues bien sentis, des personnages aux relations tendues, une pointe d'humour absurde.

Mais, enfin, c'est tout de même épatant de voir comment elle s'est adaptée à la situation, à l'univers DC, quand d'autres qui passent de Marvel à la concurrence le font de manière plus laborieuse. Thompson est déjà chez elle, adoubée par Gail Simone (qui fit de Birds of Prey ce titre culte). La lecture a été agréable, rythmée, pleine de promesses pour l'avenir.

Evidemment, il y a eu "l'affaire" de l'épisode 5 dessiné par Arist Deyn : encore une fois, cet artiste ne mérite pas le tombereau de reproches qu'il a essuyé, son travail était plus que bien, son utilisation maline. Et de toute façon, Leonardo Romero ne pourra pas enchaîner des arcs : les team-books sont exigeants pour un dessinateur, a fortiori pour un comme lui qui livre des pages aussi soignées. Ce qui passait sur Hawkeye n'est pas possible sur Birds of Prey : il existe déjà très peu de dessinateurs capables d'assumer un mensuel avec un héros solo, alors ceux qui produisent des séries d'équipe à un rythme soutenu...

Refuser d'admettre ça, c'est en vérité méconnaître profondément la nature des comics et les exigences qui pèsent sur les artistes. Je ne dis pas que ça me ravit, j'aimerai aussi que Romero soit tout le temps là, mais ce n'est pas (plus) possible. J'ignore si les artistes actuels sont trop lents, mais je sais que les editors, les fans leur demandent beaucoup et aujourd'hui même Kirby serait lu avec perplexité avec ses pages en quatre cases, ses têtes carrées et exagérément expressives, sa mise en scène déchaînée. Romita Jr. a beaucoup baissé, Bagley n'est plus de la première jeunesse, Immonen semble avoir pris du champ et on ignore ce que sera le prochain emploi de Samnee, pour ne citer que quelques rares à aligner les épisodes sans avoir l'air d'être essoufflé.

On ne va pas pleurer : Javier Pina va remplacer Romero sur le prochain arc et c'est un excellent artiste, sous-exploité chez Marvel. Si Birds of Prey alterne des arcs par Romero et Pina, ce sera une série avec une fière allure. Et on peut désormais compter sur Kelly Thompson pour écrire une série comme elle en a longtemps rêvée et pour laquelle elle vient d'assurer. Dommage que Urban Comics décide de la traduire en album où elle sera associée au Green Arrow de Williamson et Izaakse (avec laquelle, en dehors du couple Ollie Queen-Dinah Lance, rien ne la lie)...