jeudi 22 décembre 2022

X-MEN ANNUAL #1, de Steve Foxe et Andrea Di Vito


C'est un petit événement mais il s'agit du premier Annual de X-Men depuis un bail puisque, depuis House of X/Powers of X, cette tradition avait cessé. Curieusement, ce n'est pas Gerry Duggan qui est aux commandes de ce one-shot mais Steve Foxe et le scénariste a choisi de se pencher sur le cas de Firestar, récemment élue lors du dernier Hellfire Gala. Il est accompagné par Andrea di Vito au dessin et le résultat est enthousiasmant.


Prise à parti par les Hellions qui lui reprochent d'avoir rejoint Krakoa tardivement, Firestar reçoit le soutien d'Iceberg avant qu'une bagarre n'éclate. Direction : le QG des X-Men à New York.


Forge, à la demande de Cyclope, liste les affaires actuelles dont l'équipe peut s'occuper. Parmi elles, l'approvisionnement de médicaments krakoans à un hôpital de Floride. Firestar est volontaire.


Cyclope l'accompagne et une infirmière les fait entrer dans la salle où sont entreposés les médicaments. Dehors, une tempête se déclare et Cyclope s'occupe de protéger les patients.
 

Firestar sort et découvre que le responsable de la météo n'est autre que Cyclone, un mutant qu'elle a affronté lorsqu'elle faisait partie des New Warriors.


Elle le maîtrise mais il révèle alors avoir piégé l'hôpital avec une bombe. Firestar intervient pour la détruire. De retour à Krakoa, elle promet aux Hellions d'honorer son statut de mutante et de X-woman.

En Juin dernier, lors du deuxième Hellfire Gala, Firestar était élue pour intégrer les X-Men. Elle le devait au vote d'Emma Frost en sa faveur mais la Reine Blanche du Club des Damnés comptait surtout qu'Angelica Jones devienne le visage de lé réconciliation entre mutants et Avengers (et plus généralement entre les mutants et les autres super-héros).

En vérité, l'élection de Firestar ne devait rien au hasard, encore moins à Emma Frost puisqu'elle faisait partie des personnages soumis aux votes des fans pour la nouvelle formation des X-Men, et c'est elle qui remporta le plus grand nombre de voix. Ainsi, Gerry Duggan qui venait de sortir Sunfire, autre mutant pyrokinétique de l'équipe, sans en avoir fait grand-chose, devait composer avec un nouveau membre aux pouvoirs semblables qu'il n'avait pas choisi.

Et force est de constater que pour le moment Duggan semble encore se demander comment employer Firestar. Il ferait bien alors d'étudier cet Annual écrit par Steve Foxe qui synthétise parfaitement qui est Angelica Jones et explique pourquoi les lecteurs ont voté pour elle.

Bien que mutante, Firestar n'a que rarement évolué parmi ses semblables. Elle a fait partie des Avengers et des New Warriors aux côtés de Justice (Vance Astro), qui fut son compagnon. Elle fut aussi une des amies de Spider-Man avec Iceberg dans la série d'animation Spider-Man and his Amazing Friends (dont s'était souvenu Brian Bendis dans Ultimate Spider-Man). Plus récemment, Jason Aaron l'avait incorrporé à ses Amazing X-Men, mais après le départ du scénariste, le titre fit long feu (si je puis dire...).

Dans l'histoire de Angelica Jones, il y eut aussi la série Marvel Divas qui traitait de la période où elle était atteinte d'un cancer, entourée de ses amies (Patsy Walker/Hellcat, Misty Knight, Felicia Hardy/Black Cat).

Tout cela et plus encore est impeccablement et subtilement repris par Steve Foxe dans son Annual où on sent que l'auteur aime vraiment ce personnage et veut lui rendre justice. Il ouvre l'épisode par une altercation à Krakoa entre Firestar et une bande d'Hellions qui lui reproche de ne pas toujours avoir assumé sa "mutanité", préférant s'afficher auprès des Avengers ou des New Warriors, et donc de ne pas mériter sa place au sein des X-Men. Iceberg vient à son secours.

Puis Cyclope l'accompagne en mission après qu'elle se soit portée volontaire pour enquêter sur une livraison de médicaments en Floride - une initiative rare de sa part que le leader des X-Men veut soutenir. Le récit est ponctué par les missions remplies par l'équipe sous forme de pleines et doubles pages de façon souvent humoristiques, Jean Grey restant en contact télépathique avec Scott Summers. Foxe glisse des allusions très fines à des passages de la vie de Angelica comme lorsqu'elle traverse un couloir d'hôpital et passe devant un service d'oncologie, qui renvoie à sa propre maladie (causée par ses propres pouvoirs).

De même si le choix de Cyclone, un vilain assez naze, peut décevoir, Foxe s'en sert pour évoquer la période New Warrior de Firestar et il fait en sorte que leur combat soit tout de même assez musclé. C'est un sans-faute, brillamment dialogué, rythmé et sensible.

J'ai été conquis par le dessin d'Andrea Di Vito à qui j'ai trouvé un air de Mark Bagley, ce qui est troublant puisque Bagley fut le dessinateur de... New Warriors ! Di Vito est un artiste à qui il est arrivé une drôle de mésaventure puisqu'il était le premier choix pour la partie graphique de la mini-série BRZRKR écrite par Matt Kindt pour Boom ! Studios. Sans qu'on sache pourquoi, il fut remplacé apr Ron Garney sur ce projet initié par l'acteur et fan de comics Keanu Reeves qui prête aussi ses traits au héros de cette histoire.

Di Vito a donc l'occasion de rebondir avec cet Annual sur un des titres les plus exposés du moment chez Marvel et j'espère qu'on le reverra vite sur un titre régulier car j'aime beaucoup son style, avec des personnages expressifs, des compositions dynamiques, un découpage très fluide, mis en valeur par le coloriste Sebastian Cheng. Ma seule réserve va au fond au redesign du costume de Firestar qu'on doit à Pepe Larraz alors que j'étais un fan de son look originel et auquel il manque un masque.

C'est l'avant-dernier épisode de X-Men dont je parle avant un moment : le #18 sort le 11 Janvier, et ensuite du #19 au 21 la série partage une histoire avec Captain Marvel que je n'ai pas l'intention de lire (ne suivant plus depuis belle lurette Captain Marvel)., ce qui nous projette en Mai 2023 (!) pour renouer avec la série.

BATMAN VS. ROBIN #4, de Mark Waid, Mahmud Asrar et Scott Godlewski


Prévu pour être son dernier épisode, la mini-série Batman Vs. Robin s'est transformée en prologue king-size pour l'event Lazarus Planet, qui sera également écrit par Mark Waid (avec la complicité de Gene Luen Yang). Il ne s'agit donc pas du dénouement de cette histoire et cela peut être friustrant. Au dessin, Mahmud Asrar se partage le boulot avec Scott Godlewski une fois encore.


Epuisé et blessé après avoir affronté Red Robin, Red Hood, Spoiler et Nightwing, Batman doit encore se battre contre son propre fils, Damian, sous les yeux de Nezha et Mother Soul.


Nezha en profite pour s'emparer du casque du Dr. Fate mais au moment de le coiffer, Talia Al Ghul, préalablement libérée par Batman, l'en empêche. Batman récupère le casque et le met sur son crâne.


Batman libère de l'emprise de Nezha tous ceux qui sont sur l'île puis affronte le démon. Mother Soul tente de s'échapper mais Talia la pousse au fond d'un puits sans que Damian ne puisse l'empêcher.


Nezah prend l'ascendant sur Batman, qui maîtrise mal la magie de Fate. Mais en voulant récupérer le casque de ce dernier, le démon le brise et les morceaux tombent dans le puits de Lazare.


Zhu Bajie et Black Alice ordonnent à Batman, Damian et Talia d'évacuer l'île de Lazare car le casque de Fate plongé dans le puits provoque une éruption volcanique...

Dès le mois prochain donc débutera l'event Lazarus Planet dont voici la checklist :


Ce récit qui engage plusieurs séries se concluera en Février, peu après la parution de Batman Vs. Robin #5. Après quelque hésistation, j'ai décidé de zapper cet event qui m'obligeait à acheter des épisodes de séries que je ne suis pas/plus et dont le ressort dramatique ne m'intéresse guère. De ce que j'en ai compris, il s'agira de montrer les conséquences de l'éruption volcanique sur l'île de Lazare à laquelle on assiste à la fin de ce quatrième numéro de Batman Vs. Robin et qui va toucher plusieurs personnages à cause du mélange produit par la destruction du casque du Dr. Fate et du liquide résineux du puits de Lazare.

Il faut dire que je n'avais pas "signé" pour ça au départ, croyant, comme DC l'avait vendu, que Batman Vs. Robin serait une mini-série auto-contenue, découlant de sévénements relatés dans le premier arc de Batman - Superman : World's Finest par Mark Waid et Dan Mora. Ou peut-être ai-je mal lu ? 

Si Mark Waid a, visiblement, développé son intrigue pour aboutir à un event, qu'il co-signera avec Gene Luen Yang (scénariste de la série Prince Monkey, un personnage qui semble avoir un rôle majeur dans Lazarus Planet), je regrette quand même que cela ait pris de telles proportions.

Mais surtout, ne nous voilons pas la face, Batman Vs. Robin n'a pas pas tenu ses promesses. Le postulat initial, l'affrontement entre Bruce Wayne et son fils qui est sous l'emprise du démon Nezah qu'il a libéré de sa prison, s'est avéré décevant. La format de la mini-série, avec ses épisodes de 50 pages, manque de concision et de punch, comme si Waid avait mésestimé la longueur de son histoire.

L'idée de faire revenir Nezha était programmé dès la fin du premier arc de World's Finest et comme c'est un méchant qui ne manque pas de charisme ni de dangerosité, pourquoi pas ? Mais le récit engage Batman dans une aventure pleine de magie où il paraît en constant décalage et où Nezha domine trop facilement tous les magiciens expérimentés du DCU. Comment croire par exemple que la Justice League Dark ait été aussi rapidement neutralisée ?

Quand au duel entre Bruce et Damian, il n'aura pas eu vraiment lieu avant ce quatrième épisode. Et même là, il lui manque cette intensité nécessaire pour nous faire vibrer. Même épuisé et blessé par ces combats précédents contre Red Robin, Spoiler, Red Hood et Nightwing, on a du mal à croire que Batman soit aussi malmené par son rejeton, certes très bien entraîné. Le renfort de Talia Al Ghul est également trop providentiel. Quant à l'autre méchante de l'affaire, la grand-mère Al Ghul, Mother Soul, elle peine à exister dans tout ça (sauf pour ceux qui ont fait sa connaissance dans la série Robin de Joshua Williamson, Gleb Melnikov et Riger Cruz).

C'est tout le souci de cette histoire qui se veut ambitieuse mais qui sert surtout de rampe de lancement à la vraie saga, au plat de résistance que constituera Lazarus Planet. Or, ça fait un moment que DC promet un event magique (déjà suggéré lors du run de James Tynion IV et Alvaro Martinez sur Justice League Dark) sans qu'on ait rien vu arriver. Et maintenant que le voilà, il fait "pschiit !". On voit bien qu'à force de mettre Batman partout, des limites apparaissent et c'est le cas ici.

L'autre déception de Batman Vs. Robin concerne sa partie graphique. Quand j'ai su que Mahmud Asrar arrivait pour s'associer à Mark Waid, j'étaix excité. Mais Asrar a failli : sa version de Batman n'apporte rien au personnage, comme si le dessinateur turc était trop impressionné par l'icone. Certes, ses pages conservent une belle efficacité, mais loin de ce qu'il a produit de meilleur. Er la coloriste Jordie Bellaire n'a pas semblé plus inspirée.

Plus étonnant, Asrar, qui est un modèle de régularité, paraît avoir lui aussi sous-estimé le format du projet dans la mesure où il lui a fallu du renfort pour compléter les deux derniers épisodes. DC a sollicité Scott Godlewski, qui n'est pas un manche, mais dont le trait s'est considérablement trop lissé depuis ses débuts si prometteurs (sur la série Copperhead de Jay Faerber). Aujourd'hui, Godlewski est loin de Sean Murphy à qui il faisait un peu penser.

Si pour le troisième numéro, Asrar assurait la majorité des dessins, cette fois, sans compter précisément, il ne doit plus réaliser que la moitié des cinquante planches de l'épisode. Plus surprenant : il a laissé les meilleurs morceaux à Godlewski, c'est-à-dire les bastons. On a le sentiment très net que Asrar s'est désintéressé de l'ensemble - à moins que sa baisse de régime n'ait été causé par des causes extérieures (maladie temporaire ?). Je ne veux pas l'accabler mais c'est tout de même très frustrant parce qu'on n'a pas autant d'Asrar que promis.

Je lirai et rédigerai une critique de Batman Vs. Robin #5 quand il sortira en Février prochain, en espérant ne pas être trop largué par ce qui se sera passé entre temps dans Lazarus Planet (mais je fais confiance à Waid). Néanmoins, je doute que, quelle que soit la fin, elle sauve les meubles.

jeudi 15 décembre 2022

THE BLUE FLAME #10, de Christopher Cantwell et Adam Gorham


Et rideau sur une des meilleures mini-séries de l'année 2022 ! Car, oui, The Blue Flame aura été jusqu'au bout une superbe histoire, conduite de main de maître par Christopher Cantwell et Adam Gorham. Il faut que vous guettiez sa sortie en vf - en espérant qu'un éditeur s'y intéresse !


Je ne vais rien divulgâcher pour cette critique du dernier épisode de The Blue Flame. D'abord parce que, quand vous lirez cette mini-série, vous la savourerez jusqu'au bout. Mais surtout parce que, en vérité, il n'y a rien à spoiler !


En effet, Christopher Cantwell a conçu le dénouement de son histoire en laissant au lecteur le privilége de l'interpréter comme il le veut. C'est un choix logique somme toute puisque rien n'a jamais été asséné dans ce comic-book qui joue beaucoup sur la question de la foi et de la rédemption.


Sam Brausam est convoqué par son alter ego The Blue Flame au procès de la Terre. Le procédé est assez vertigineux et tient toutes ses promesses grâce à des dialogues admirables mais surtout à un découpage virtuose (je pèse mes mots !).


Et Adam Gorham respecte à la lettre ce découpage, strict, rigoureux, qu'il fait sien, sans être contraint, mais en en tirant tout l'avantage. On est dans une expérience immersive envoûtante qui rend justice à tout ce qui a précédé. Et qui vous hante longtemps après avoir refermé cette ultime épisode.

Vous connaissez cette célèbre formule qui était citée sur l'affiche du film La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993) : "Qui sauve une vie sauve l'humanité toute entière.". C'est un extrait du Talmud, la loi orale chez les juifs, mais on peut aussi lire cela dans le Coran. Or, c'est ce vers quoi toute l'histoire de The Blue Flame entraîne le lecteur et le héros.

Christopher Cantwell a expliqué, dans une interview donnée en compagnie de son dessinateur Adam Gorham, ce qui l'avait le plus tracassé en écrivant The Blue Flame : la fusillade au cours de laquelle Sam Brausam est blessé gravement et où ses amis et des civils innocents meurent. Les Etats-Unis sont régulièrement frappés par ce genre de drame atroce commis par des désaxés. Mais comment transcrire ça justement dans un comic-book sans être racoleur, maladroit ?

Surtout, on peut se demander si le plus grand défi, en démarrant une histoire par une telle scène, ce n'est pas d'enchaîner, en partant dans quelque chose de fantaisiste. Car The Blue Flame jouait sur deux tableaux : la vie de Sam Brausam après cette tragédie, et le périple du justicier the Blue Flame aux confins du cosmos en train de défendre la Terre lors d'un procès devant déterminer si l'humanité méritait de continuer à exister.

Tout cela est lié : le fait de sauver une vie et l'humanité toute entière, de survivre à une fusillade commise par un forcené, de continuer à vivre malgré tout, de défendre l'humanité malgré sa violence auto-destructrice. Et cette synthèse s'opère dans ce récit en dix épisodes.

Sam Brausam est un homme brisé à plus d'un titre, ayant souffert dans sa chair mais plus encore dans son âme, à qui on vient reprocher d'avoir été une sorte de justicier costumé grotesque ayant perdu pied avec la réalité, et d'avoir inventé un récit délirant sur un procès galactique. La première vie qu'il a à sauver est sans doute la sienne.

Et s'il sauve sa peau, s'il survit, surmonte tout ça, alors l'humanité sera sauvée. Et c'est quand il décide finalement d'assumer son récit qu'il s'affronte lui-même. Cela est mis en scène de manière fascinante dans ce dernier épisode qui montre à quel point un homme peut ressembler à un super-héros, même sans partager son physique, sa rigueur morale, ou à un procureur alien. Ou comment l'humanité se résume à un enfant nouveau-né.

Peut-être que la partie avec the Blue Flame est une fiction. Mais comme toutes les grandes oeuvres de fiction, elle vient des tripes de son auteur et dit une vérité aussi intime qu'universelle. Peut-être que la partie avec Sam Brausam est la fiction. Mais alors c'est une fiction de super-héros qui revient à l'essentiel, la vie d'un homme avant celle d'un surhomme, qui cherche dans le banal, le quotidien, le terre-à-terre le sens de la vie, la raison de son engagement héroïque, sa place dans le cosmos.

Il n'y a pas de héros ni de vilain dans The Blue Flame, pas au sens traditionnel de ce qu'on lit dans les comcis super-héroïques classiques. Ce n'est pas non plus une énième déconstruction de la figure super-héroïque inspirée par Alan Moore. C'est autre chose, subtile et singulier, digne. Cantwell signe ainsi un de ces récits de genre qui ne redéfinit peut-être pas le genre lui-même mais oriente notre regard dessus, offre une nouvelle perspective.

Pour illustrer un propos tel, il faut un grand artiste et Adam Gorham, dans la même interview, avouait que The Blue Flame a été son travail le plus exigeant et le plus ambitieux. C'était la première fois qu'il s'engageait dans dix épisodes et s'il a pris du retard vers la fin, c'était aussi pour respecter l'histoire à défaut de contenter le lecteur voulant son fix régulier.

Ce qui frappe dès lors, c'est à quel point Gorham a, comme Cantwell, tenu à ce que cette histoire ait de la... Tenue justement. Tout ce qui aurait pu être vulgaire a été évité et quand le récit allait dans une direction presque abstraite (comme montrer l'horizon cosmique où peut-être Dieu se trouve), Gorham a trouvé la solution que même son scénariste n'envisageait pas, ne visualisait pas.

Ce qu'accomplit Gorham dans cet épisode final est du grand art. pas forcément de grandes iamges qui vont claquer, vous en mettre plein la vue. Mais des transitions d'une fluidité exceptionnelle, un exercice de haute voltige où d'une case à l'autre un personnage échange sa place avec son interlocuteur, et ce simple tour de passe-passe va vous surprendre, va vous faire comprendre la complexité des enjeux, des échanges. Quand la narration graphique parvient à ce degré de finesse, alors, oui, c'est magistral car ça semble être fait sans effort alors que c'est là le plus compliqué : étonner tranquillement et vous faire des noeuds au cerveau.

C'est très frustrant de ne pas être plus précis, mais franchement ce serait injuste de spoiler. Plus injuste serait que vous passiez à côté de The Blue Flame. Il faut vraiment qu'un éditeur traduise cette histoire (je verrai bien une maison comme 404 Comics s'y intéresser). Et alors il faudra la mettre sur votre liste d'achats. Tant pis si ça prend la place d'un album Urban, Panini ou Delcourt, vous acheterez ceux-ci plus tard. Mais s'il vous plait, quand le moment sera venu, achetez et lisez The Blue Flame !

THE VARIANTS #5, de Gail Simone et Phil Noto


J'avais gardé ce dernier numéro de la mini-série The Variants sous le coude puisque, cette semaine, je n'ai acheté qu'une nouveauté (Danger Street). Gail Simone et Phil Noto concluent leur histoire sans éclat. Ce n'est pas honteux non plus. Mais ça pose des questions...


Pour ne pas trop vous spoiler, au cas où vous seriez quand même tentés, quand cette mini-série sera traduite en France, disons tout simplement que le souci de ce dénouement concerne le mobile du méchant, franchement pathétique.


Il y avait bien un variant de Jessica Jones qui n'était pas fiable et c'est Jewel, le plus jeune d'entre eux. Franchement Gail Simone déçoit énormément au moment de révéler ce qui a motivé ses actions et le lecteur a du mal à ne pas se sentier floué.


Les amateurs de happy end ne doivent pas être inquiets : tout est bien qui se finit bien. Au rayon des points positifs, on notera Gail Simone semble avoir clos pour un bon moment la relation toxique entre Jessica Jones et l'Homme Pourpre, même si elle utilisé ce dernier dans son récit.


L'autre bon point, c'est d'avoir impliqué une héroîne comme Jessica Jones, plutôt street-level donc, dans une intrigue à base de multivers, de variants, et ce, sans que cela ne soit trop incongru. La scénariste a fait preuve d'originalité et prouvé qu'on pouvait employer Jessica dans un autre registre que la detective story.

Enfin, il faut saluer la prestation irréprochable de Phil Noto au dessin et aux couleurs. Même si la mini-série a connu quelques retards sur la fin (sans un mot d'explication de Marvel pour qui communiquer sur ce sujet semble être tabou alors que les lecteurs apprécieraient, j'en suis sûr, de savoir), l'artiste s'est approprié sans difficulté les personnages et cette intrigue curieuse.

Noto n'est pas le dessinateur le plus dymanique qui soit et Simone joue avec ça en coupant court à la traditionnelle scène de baston finale qu'elle désamorce habilement. Noto est plus à son avantage pour saisir les émotions des personnages et livrer des planches lisibles, sobres et intelligentes. Son humilité a quelque chose de reposant dans un milieu où nombre de ses confrères n'arrive qu'à briller en voulant en mettre plein la vue.

J'ai toujours apprécié Noto et je persiste à croire qu'il n'a pas le crédit qu'il mérite. Sa productivité, son professionnalisme, sa capacité d'adaptation sont exemplaires et The Variants l'a encore prouvé.

Mais...

Mais ce projet pose tout de même un nombre conséquent de questions. La première et la plus importante dépasse presque Jessica Jones puisqu'elle concerne les créations laissées par Brian Michael Bendis à Marvel et de manière plus globale la gestion des personnages qu'il avait contribués à (re)mettre dans la lumière.

Miles Moralés/Spider-Man vient de voir sa série relaunchée (par Cody Ziglar et Federico Vicentini) en récupérant au passage son costume original (remplacé par un uniforme streetwear d'un goût douteux durant une partie du run de Saladin Ahmed). Luke Cage, bien qu'il soit devenu le maire de New York et apparaisse dans The Variants, comme Iron Fist (Danny Rand remplacé dernièrement - provisoirement ? - par un nouveau porteur du titre), et donc Jessica Jones font de la figuration ou n'ont droit qu'à des mini-séries.

C'est comme si Marvel ne savait pas quoi faire d'eux. Il est loin le temps de la famille des New Avengers, série pour laquelle je conserverai toujours une infinie affection car elle m'a fait revenir aux comics Marvel. On en pensait ce qu'on en voulait (et Dieu sait que des fans des Avengers manifestèrent bruyamment leur déplaisir à lire ce run), mais Bendis proposait quelque chose d'unique, avec des héros qui n'étaient pas des vedettes (même si Wolverine et Peter Parker/Spider-Man étaient invités). Et le titre vendait bien malgré ça.

Jessica Jones a été co-créée par Bendis et Michael Gaydos et c'est certainement le personnage le plus emblématique du scénariste qui l'avait d'abord animé dans une série réservée aux mature readers, puis transférée dans New Avengers car il y avait incorporé Luke Cage, devenu son compagnon et père de leur fille. Curieusement, Bendis a peu mis en avant sa propre créature dans New Avengers, plus occupée à s'occuper de Dani sa fille qu'à reprendre sa carrière de super-héroïne (même si à un moment il avait semblé préparer le terrain à son retour en tant que Jewel).

Bendis parti pour DC (où il s'est fait copieusement entuber...), Jessica Jones est passée entre les mains de femmes scénaristes comme Kelly Thompson et Gail Simone, selon l'habitude prise par l'éditeur de confier des femmes aux femmes, des noirs aux noirs, etc. Mais en fin de compte ni Thompson ni Simone n'ont fait grand-chose avec Jessica Jones, limitée à des séries... Limitées.

De manière générale, les street-level heroes ne sont pas à la fête chez Marvel (exception des Spider-Men et de Daredevil - si vous aimez ce qu'en font Zeb Wells et Chip Zdarsky, ce qui n'est pas mon cas). L'éditeur, encore une fois, ne semble pas quoi en faire, préférant miser sur les team-books avec une large voilure comme Avengers et X-Men. On peut rattacher aux street-level heroes des personnages comme Captain America ou Moon Knight, mais le premier transcende cette définition et le second reste un outsider (et là encore, je n'ai pas accroché aux offres faites par Collin Kelly et Jackson Lanzing et Jed Mackay).

Bendis ne reviendra pas chez Marvel, il l'a dit et l'éditeur ne semble pas vouloir le rapatrier. Le scénariste tire des cartouches dans l'indifférence générale chez Dark Horse où il a emmené ses créations du label Jinxworld et lancé des titres comme le navrant The Ones. Sans doute se moque-t-il bien de tout ça, lui qui a fait fortune et n'a plus rien à prouver, ne désirant visiblement plus que se faire plaisir, sans pression, loin des Big Two. Mais ne pense-t-il pas parfois, avec regret, à ce qu'il a accompli chez Marvel et qui est si mal entretenu ?

La nostalgie m'étreint, et c'est peut-être le sentiment le plus prégnant à la fin de The Variants : celui d'avoir lu quelque chose en espérant renouer avec un personnage attaché à une période, un auteur que j'ai tant aimé. J'aurai finalement mieux fait de ne pas succomber à la tentation. L'esprit Bendis chez Marvel n'est plus et même une détective comme Jessica Jones ne le e retrouvera pas ni ne le ranimera pas.

mercredi 14 décembre 2022

DANGER STREET #1, de Tom King et Jorge Fornés


Après avoir été déprogrammée, voici enfin la nouvelle mini-série écrite par Tom King et dessinée par Jorge Fornes : Danger Street. Le projet est peu commun, tout comme la longueur des épisodes (35 pages) et l'ampleur du casting (une trentaine de personnages). C'est parti pour douze numéros avec l'arrière-ban des héros DC pour une aventure qui s'annonce à nulle autre pareille.


L'agent de police Liza Warner arrête les Dingbats de Danger Street, une bande de gamins turbulents qui roule en quad sans permis. Elle leur conseille d'aller sur la plage et de la rappeler pour les raccompagner.


Un trio composé de Starman, Metamorpho et Warlord roulent eux aussi en direction de la plage. Ils évoquent leur projet d'intégrer la Justice League en se servant du casque de Doctor Fate pour invoquer, défier et vaincre Darkseid.


Le Manhunter Mark Shaw est appelé par le Grand Maître qui lui désigne sa nouvelle cible. Il s'agit d'éliminer un groupe d'enfants sur le point de commettre un acte monstrueux : la Green Team. Et il convient d'être prudents car s'ils sont jeunes, ils sont plein de ressources.


La Green Team reçoit justement Jack Ryder, un journaliste récemment licencié par la chaîne NBS, et à qui elle souhaite confier un programme sur leur propre média. Mais avant, il l'interroge à propos d'une bande : les Outsiders.


Il est l'heure pour Warlord, Starman et Metamorpho de convoquer Darkseid au moyen du casque du Dr. Fate. Mais rien ne va se passer comme prévu et même tourner au drame quand un des Dingbats surprend la scène...

Tom King a eu l'idée de Danger Street en relisant DC First Issue Special, une collection de 13 one-shots parue entre Avril 1975 et 1976. Aujourd'hui oubliées, ces histoires mettaient en scène des héros méconnus comme Doctor Fate ou des créations originales comme Ladycop, réalisées par des auteurs et artistes de renommée (comme Jack Kirby, Gerry Conway, Dennis O'Neil, Walt Simonson...). Le résultat est de qualité très variable, le plus improbable côtoyant le très bon.

Pour le scénariste amoureux des personnages tombés dans les limbes mais un peu las de n'écrire que sur des héros solitaires ou en couple, s'est alors présenté un défi fou : imaginer une intrigue dans laquelle les protagonistes des épisodes de DC First Issue Special se croiseraient et partageraient les mêmes péripéties.

Tout comme The Human Target, King a écrit son script intégralement avant de le remettre à un artiste, tout en étant disposé à corriger quelques éléments ultérieurement. Il lui fallait un partenaire solide pour animer un tel lot de personnages, de décors et d'événements et après la réussite que fut leur Rorschach, le choix de Jorge Fornes s'est imposé.

L'artiste espagnol s'est investi pleinement dans ce challenge et c'est d'ailleurs pour cela que Danger Street a vu sa sortie décalée car, avec une pagination plus conséquente aussi, il n'était pas question cette fois de faire un break dans la parution. Initialement, King et Fornes avaient même pensé rendre leur mini-série bimensuelle ! Pour compléter l'équipe, le coloriste Dave Stewart (lui aussi ayant officié sur Rorschach) a rempilé.

Dit comme ça, Danger Street peut sembler une bizarrerie plus ou moins attirante. Mis à part la mention de Darkseid comme grand méchant auquel souhaitent ce confronter quelques-uns des héros, pas de vedettes dans ce récit - à moins que vous soyez un fan absolu de Dr. Fate ou Metamorpho ou du Creeper par exemple.

Et pour le critique aussi, l'entreprise peut susciter quelque doute : à quoi tout cela va ressembler ? Les personnages vont-ils cohabiter intelligemment malgré leurs énormes diférences ? Est-il même seulement possible qu'ils puissent partager une même histoire ?

Je ne suis sans doute pas le plus objectif pour vous conseiller le nouveau projet de Tom King et de Jorge Fornes car j'avais beaucoup aimé Rorschach, et King est un de mes scénaristes favoris. Mais ça ne signifie pas que j'hésiterai à estimer justement Danger Street si ça ne me plaisait pas (comme ne m'avait pas plu Heroes in Crisis ou comme Strange Adventures m'avait un peu déçu).

Pourtant, ce premier épisode m'a emballé et me fait espérer qu'on débute une saga passionnante, très originale, à la fois atypique, barré et mélancolique. Tout d'abord pour le casting lui-même : on fait la connaissance de pas moins d'une quinzaine de personnages rien que pour cet épisode, et ce n'est jamais indigeste, jamais trop. King en regroupe certains, fait se croiser d'autres, organise déjà des rencontres, connecte plusieurs lignes narratives avec une fluidité remarquable.

La piste à laquelle on s'accroche le plus rapidement et aisément est celle qui unit Mikaal Tomas (le Starman à la peau bleue), Tom Morgan (Warlord) et Rex Mason (Metamorpho) qui, en possession du casque de Dr. Fate, entreprennent d'invoquer Darkseid pour l'affronter et le vaincre, ce qui leur ouvrirait, ils en sont sûrs, les portes de la Justice League. La narration est assurée par la voix sortant du casque de Fate qui présente les faits comme un conte, avec ses héros, ses jeunes garçons, son ogre, ses monstres, la magie. Et dans cette configuration, Starman, Warlord et Metamorpho sont les princes.

Les Dingbats de Danger Street sont une bande d'adolescents turbulents qui sont rappelés à l'ordre par l'agent de police Liz Warner qu'ils surnomment Ladycop ("la princesse" dans le récit de Fate). Pour l'instant, on sait peu de choses d'elle, sinon qu'elle a parfois des absences au cours desquelles elle semble se rappeler une scène de crime très sanglante. Les Dingbats sont superbement caractérisés, King saisit leur insouciance, les dialogues vifs reprennent les blagues qu'ils s'échangent, avec un naturel épatant.  Quand l'un d'eux, ayant perdu de vue ses camarades va surprendre "les trois princes", l'épisode se termine sur une scène terrible...

Jack Ryder est un personnage créé par, tiens, tiens, Steve Ditko (comme la Question, qui servit de modèle à Alan Moore pour Rorschach). C'est un justicier violent au costume invraisemblable qui terrifie les malfrats qu'il va punir avec un rire dément et qui se fait appeler le Creeper ("l'ogre" d'après Fate). Moraliste rigide et radical comme l'était l'objectiviste Ditko (c'est-à-dire avec une vision partageant nettement la société entre Bien et Mal et adepte de solutions fermes contre le désordre), Ryder vient de se faire virer d'une chaîne de télé quand il auditionne pour un concurrent contrôlé par une bande de gamins, la Green Team, de très jeunes milliardaires aux objectifs troubles. Là encore King campe cette assemblage improbable d'une façon assez glaçante pour qu'on accepte que ces gamins dirigent un network et convainquent un adulte de les rallier (pour davantage que l'animation d'un programme).

La Green Team est dans le viseur du Grand Maître des Manhunters, une organisation sectaire de tueurs professionnels, dont Mark Shaw. Si vous avez lu (ou plus exactement supporté) Event Leviathan de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, le nom de Mark Shaw vous rappelera qu'il en était le grand méchant. Mais quand il apparut dans le milieu des années 70, c'était donc ce personnage de tueur, ayant repris le nom de Manhunter d'après un héros antérieur (vu notamment dans le Elseworlds JSA : The Golden Age de James Robinson et Paul Smith). Encore une fois, on est impressionné par la souplesse avec laquelle King relie tout ça.

Jorge Fornes illustre cette toile d'araignée avec une maestria bluffante. Son style qui fait tant penser à celui du grand David Mazzuchelli période Batman : Year One est parfait pour cette histoire qui semble partir dans tous les sens mais qui est solidement construite et que ses dessins ramènent justement à une dimension plus terre-à-terre.

Une scène définit ce qu'apporte Fornes à Danger Street : lorsque Warlord, Starman et Metamorpho attendent de voir surgir Darkseid, la surprise est totale quand ils voient débarquer Atlas (création de Kirby), aussi déboussolé qu'eux et criant que "le ciel va tomber" avant d'asséner un coup de poing à Métamorpho puis de tenter d'étrangler Starman. Fornes pourrait, comme beaucoup de ses collègues, faire de cette scène un moment d'action spectaculaire avec un découpage dynamité. Au contraire, il cadre tout cela de telle manière que l'énormité de la scène passe plus par la sidération des protagonistes que par la violence. Il n'y a rien de super héroïque alors mais juste trois types en costume confrontés à un gaillard égaré et brutal, pris au dépourvu sur une plage.

Cette façon de faire descendre la température pour que le lecteur soit finalement plus stupéfait que s'il lisait une scène qui pète tout s'avère redoutablement efficace. Le temps est détraqué alors car chaque geste paraît ralenti et en même temps l'action est très rapide de son début à son dénouement. Cela donne en quelque sorte le ton, le "la" du projet : rien ne va se passer comme prévu, à plus forte raison parce que les héros sont clairement dépassés. Qu'il s'agisse de trois super-héros costumés, de gamins farceurs rattrapés par un jeu dangereux, d'une femme flic hanté, d'un tueur prêt à tour, d'un justicier détraqué, de jeunes millionnaires inquiétants.

J'avais peur que Fornes perde ce qui fait son charme dans une histoire avec des gars en spandex alors que je le préfère dans un environnement plus réaliste. Mais King a eu du nez en misant sur lui car, justement, Fornes amène un décalage entre ces personnages et les forces qu'ils invoquent, l'ambition qu'ils ont et les capacités réelles qu'ils possèdent. King a rassemblé un casting des plus hétéroclites et Fornes se charge de nous les rendre familiers (alors qu'on n'a pour la plupart jamais entendu parler d'eux). C'est astucieux et maîtrisé.

Et puis Fornes, à l'heure des débats sur l'intelligence artificielle appliquée aux arts plastiques et à l'aert séquentiel en particulier, a quelque chose d'infiniment réconfortant : il travaille à l'ancienne, son trait n'est pas parfait, mais c'est fait par un être humain. Qu'importe les outils tant qu'on sait qu'un homme/une femme est derrière et ne soit pas dépassé.e par la technologie. Fornes a ça : ce n'est pas une machine, mais il a une force de travail impressionnante et surtout de la sensibilité.

Je la sens bien, cette nouvelle mini-série. Danger Street a tout pour tenir ses promesses, à commencer par nous entraîner dans un voyage tumultueux et plein de surprises, par deux auteurs en pleine forme.