vendredi 11 octobre 2019

BATMAN UNIVERSE #4, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Le deuxième tiers de Batman Universe s'achève avec un nouvel épisode jubilatoire, qui se déroule quasi-entièrement au XIXème siècle, dans un cadre de western. Le plaisir de Brian Michael Bendis et de Nick Derington à nous balader est manifeste, mais plus encore ils entraînent Batman dans une aventure qui rappelle ses exploits les plus excentriques du Silver Age. Un régal qui n'a rien de passéiste.


Batman et Green Lantern ont été téléportés au XIXème siècle dans l'Ouest sauvage américain où ils croisent la route de Jonah Hex, qui a, le premier, découvert, l'oeuf de Fabergé en possession de Vandal Savage. Malgré l'énormité de la situation, le colonel Hex aide les deux héros.


Ils le conduit jusqu'à l'endroit où il a rencontré la première fois Vandal Savage, après un détour par un magasin où Batman et Green Lantern s'habillent de manière plus discrète. Ils arrivent ensuite dans une ville fantôme depuis que la mine a été abandonnée, et où Savage a déterré un trésor - l'oeuf.


Son anneau perturbé par la proximité de l'oeuf, Green Lantern disparaît subitement avant que Savage n'apparaisse, entouré de ninjas. Batman tente de le raisonner en expliquant qu'il ignore visiblement les pouvoirs quantiques de l'oeuf.  Hex s'impatiente et ouvre le feu.


Immortel, Savage ne succombe pas au tir de Hex mais ses ninjas affrontent le cowboy et Batman. Bien qu'en infériorité numérique, ils se battent bravement et réussissent presque à prendre l'avantage. Jusqu'à ce que la situation connaisse un nouveau rebondissement...
  

Quittant la main de Savage pour celle de Batman, l'oeuf irradie et téléporte le héros dans l'espace-temps. Il se retrouve dans Crime Alley à Gotham, cent cinquante ans plus tard. Alors que Batman renoue le contact avec Alfred, Savage surgit et l'abat pour récupérer l'oeuf...

Batman Universe n'est, pourrait-on dire, qu'un divertissement. Jusqu'à présent, l'histoire se déroule de manière très mécanique, au gré des sauts spatio-temporels subis par Batman à cause de ce mystérieux oeuf de Fabergé - ou plutôt de ce qu'il contient.

Brian Michael Bendis s'amuse volontiers de cet artifice narratif pour visiter les recoins du DCU, ici à l'époque du western avec comme guest-star Jonah Hex, hier à Thanagar ou à Gorilla City. Tout cela pourrait être creux et facile, si le scénariste ne nous communiquait pas si habilement le plaisir qu'il prend ostensiblement à cette virée.

Bien que cette mini-série n'en ait pas l'ambition, on se dit que cet univers pourrait passer pour du DC version "Ultimate", une dimension parallèle affranchie de tout le poids de la continuité, où donc tout serait permis, comme, en premier lieu, d'écrire un Batman plus léger, dans des cadres exotiques. Et puis, à bien y réfléchir...

... On se dit qu'en vérité l'initiative de Bendis rappelle celle d'un autre illustre conteur : Darwyn Cooke avec DC : The New Frontier. Car, comme le regretté auteur canadien, Bendis fait oeuvre de mémoire, d'hommage au DCU dans ce comic-book. La bizarrerie de l'entreprise tient moins au fait qu'elle tranche avec l'esthétique habituelle de Batman que parce qu'elle renoue avec la fantaisie délirante de ses aventures durant le Silver Age (la même époque donc que celle où se déroulait DC : The New Frontier), et qui inspirait aussi le run de Grant Morrison.

Le plus plaisant reste que cela n'a pas l'air de réclamer d'efforts particuliers à Bendis, il écrit ça comme s'il le faisait depuis toujours. Et ce sentiment est renforcé par les dessins de Nick Derington bien entendu, car l'artiste ne fait pas mystère de l'influence du Batman des années 50 sur son travail. Il a d'ailleurs illustré de nombreuses couvertures de rééditions de cette époque (comme Evan Shaner, autre dessinateur au style rétro).

Derington n'est pas embarrassé par les références du personnage, il l'anime comme si personne n'y avait touché depuis soixante ans, avec une sorte de candeur, très élégante, très dynamique. Ce traitement s'applique à tout : les seconds rôles (avec un Hal Jordan bien plus sympathique que dans la continuité actuelle par exemple), les décors (le western est un élément évidemment exotique par rapport à ce qu'on imagine de Batman).

Mais ça n'empêche pas Derington de faire preuve de beaucoup de dextérité dans son graphisme. La scène de bagarre entre Batman et Jonah Hex contre les sbires de Vandal Savage en "gaufriers" de douze cases est un modèle du genre. La fluidité des mouvements, des enchaînements, est extraordinaire et en même temps très sobre.

Il y a quelque chose d'irrésistible dans cette histoire. Alors n'y résistez pas, laissez-vous balader comme Batman, tant pis si (au moins pour l'instant) ça n'a ni queue ni tête et que cet oeuf de Fabergé est bien capricieux.

SUPERMAN #16, de Brian Michael Bendis et David Lafuente


Un numéro d'acrobatie auquel se livre Brian Michael Bendis dans ce seizième épisode de Superman : il faut en effet que le scénariste tente d'apaiser les fans des "Super Sons" au moment où il s'apprête à envoyer Jon Kent au XXXIème siècle (dans la Légion des Super Héros). Pour cette mission, il s'est adjoint les services du dessinateur David Lafuente et ensemble, les deux anciens partenaires d'Ultimate Spider-Man signent un petit bijou.


Damian Wayne affronte sur les docks de Gotham des sbires de Leviathan mais ils lui échappent en se téléportant. Leur bateau explose ensuite. C'est alors que surgit Jon Kent dont l'apparence désarçonne Damian car il est désormais plus âgé que lui.


Damian, de nature méfiante, particulièrement dans cette période agitée, pense qu'il s'agit d'une ruse de Leviathan. Mais il finit par se rendre à l'évidence et reconnaît son ami qu'il laisse l'enlacer. Jon s'envole au sommet d'un gratte-ciel pour lui donner de plus amples explications sur son changement.


Désolé de n'avoir pas été là dans les épreuves qu'il a traversées durant son périple avec Jor-El, Damian scelle ces retrouvailles avec Jon en l'emmenant chasser quelques gredins en ville. Jon évoque l'offre de la Légion de l'enrôler et ses hésitations à partir pour un futur lointain.


Damian l'encourage pourtant à accepter cette proposition, car lui le ferait. Il espère même que Jon convaincra les Légionnaires de l'intégrer un jour. Quoiqu'il en soit, il sera toujours là pour lui, comme ses parents. Et il enlace Jon à son tour avant de s'éclipser.


De retour à la Forteresse de Solitude, Jon retrouve son père, qui a eu une discussion avec Lois Lane à son sujet. Saturn Girl réapparaît et achève de convaincre Jon de partir avec elle pour le XXXIème siècle.

Indiscutablement, l'événement le plus commenté dans le début du run de Brian Michael Bendis sur Superman aura été d'accélérer la croissance de Jon Kent. La conséquence directe de ce changement concernait les "Super Sons", imaginés par Peter J. Tomasi et Patrick Gleason dans le précédent Volume du titre, qui aura aboutit à deux séries successives (Super Sons et Adventures of the Super-Sons).

Bien que les deux séries en question aient été annulées, faute d'un lectorat suffisant, il n'en a pas fallu davantage à certains pour accuser Bendis d'avoir provoqué leur fin. Et la prise d'âge de Jon achevait leurs espoirs d'une troisième série - autement improbable malgré tout. L'intégration de Superboy aux Teen Titans aurait été plus réaliste. Mais la concurrence de Young Justice avec le retour de Conner Kent condamnait cette piste. Il y avait tout simplement trop de Superboys au XXIème siècle.

Pour ma part, même si je comprends l'attachement pour le jeune Jon Kent, j'apprécie son évolution. Je reconnais que Bendis s'y est pris maladroitement (mais il semble que le scénariste compte revenir sur les années passées par Jon sur Terre-3 durant lesquelles il a vieilli), néanmoins cela produit une situation intéressante, impulsant une nouvelle dynamique entre Jon et Damian, mais aussi Jon et ses parents, et aboutissant de façon fluide à son intégration dans la Légion des Super Héros (dont il est devenu l'inspirateur historique).

J'ignore si les efforts déployés par Bendis dans cet épisode pour traduire tout cela consoleront les fans des "Super Sons", mais je trouve qu'il s'en tire très bien. C'est un des chapitres les plus agréables de la série depuis qu'il l'anime, riche en belles scènes, à l'émotion simple, avec un humour inspiré. Tout juste peut-on regretter qu'il n'y ait aucun moment entre Jon et Lois (dont il s'éloigne aussi). Mais cela sonne juste : l'attitude interloquée et suspicieuse de Damian, la manière dont il compose avec la situation, encourage et envie Jon vis-à-vis de la Légion, vraiment il faudrait être bien sévère pour ne pas apprécier à sa juste valeur tout cela.

L'autre bon point de cet épisode, c'est d'en avoir confié les dessins à David Lafuente. Je ne dis pas que Reis n'aurait pas été capable de l'illustrer aussi bien, mais ç'aurait été très différent. Lafuente est habitué à Bendis, ils ont collaboré sur Ultimate Spider-Man (juste après le départ d'Immonen et avant l'arrivée de Pichelli), et l'espagnol est naturellement à l'aise pour représenter les jeunes héros.

Son style n'a rien de réaliste, il s'inscrit même volontiers dans le cartoon, avec des influences manga. En cela, on peut le rapprocher d'un Humberto Ramos, avec toutefois moins d'exagérations expressives. Son découpage est très nerveux et fluide à la fois, ce qui imprime à l'épisode un rythme soutenu. La mise en couleurs de Paul Mounts est parfois un peu trop appuyée, mais le trait de Lafuente est assez marqué pour ne pas être "mangé".

Une page se tourne pour Superman. En presque un an et demi, Bendis aura fait le ménage à sa manière, écartant Jor-El, Jon, Lois. L'Acte II de son run débutera vraiment en Novembre.   

jeudi 10 octobre 2019

POWERS OF X #6, de Jonathan Hickman, R.B. Silva et Pepe Larraz


"And now, we build." ("Et maintenant, nous bâtissons.") : la phrase du Pr. X en exergue de cet ultime épisode est aussi celle de Jonathan Hickman à l'heure de conclure ses mini-séries qui vont produire une nouvelle gamme de titres "X". Tout n'a pas été dit et ce dernier chapitre comble les vides de manière étonnante, comme une boucle. D'ailleurs RB Silva voit ses planches du début de l'histoire reproduites en partie, et Pepe Larraz (non crédité) signe la fin de l'épisode. Le titre de ce numéro : House of X !


X-Men, An 1. Moira McTaggert aborde Charles Xavier et lui ouvre son esprit après qu'elle l'ait intrigué sur ses connaissances. An 1000 : le Bibliothécaire entre dans la Réserve où ont été gardés les ultimes spécimens mutants, Moira et Wolverine.


Il les interroge, à la veille de l'assimilation par les Phalanx : dans un environnement ayant tant changé, alors que les homo superior ne sont plus le nouveau stade de l'évolution, doit-il les exfiltrer ? Wolverine tue le Bibliothécaire qui voulait être convaincu de les épargner.


Puis il tue Moira. Ainsi s'acheva sa sixième vie. Charles Xavier digère ces informations et la défaite inéluctable des mutants. Moira lui explique qu'il s'est trompé de rêve, cela le brisera s'il l'admet mais lui permettra aussi, avec elle, de conjurer le sort.


X-Men, An 10. Krakoa. Magneto et le Pr. X visitent Moira dans son antre et lui dévoile les membres du Conseil, qui siégera demain. Pour enrôler Mystique, en particulier, ils lui ont promis de ressusciter Destinée - la seule à pouvoir repérer Moira. Et donc à condamner leur projet.
   

Mais Magneto et X jurent de gagner suffisamment de temps pour ne pas compromettre Moira et leur plan. Le lendemain, après le Conseil, les deux hommes observent les mutants faire la fête, savourant le moment. Mais résolus à défendre leur rêve, coûte que coûte.

On entre dans ce dernier épisode de manière déroutante, étonné de relire les premières pages de Powers of X #1, avec la fameuse scène où Moira laisse Charles Xavier lire son esprit et découvrir ses multiples vies antérieures. Il ne s'agit pas de planches redessinées par RB Silva, avec de subtiles variations dans le découpage mais d'une reproduction totale, la scène reprend les mêmes dialogues.

Relire ces quelques pages permet néanmoins de mesurer le chemin parcouru depuis trois mois et le début des deux séries PoX-HoX. A l'époque, on se demandait vraiment où Jonathan Hickman voulait en venir avec cette scène, qu'il présentait sur les réseaux sociaux comme "la plus importante de l'Histoire des X-Men". C'était une semaine avant la découverte renversante de HoX #2.

PoX a toujours eu cette construction particulière : cette mini-série, complémentaire, explorait la temporalité des mutants, en sautant d'une époque à une autre, avec des intervalles très elliptiques (Ans 1, 10, 100, 1000). Et on pressentait que ce serait dans cette mini-série que serait révélé le secret de la sixième vie de Moira McTaggert, que l'Ascension offerte par les Phalanx serait explicitée, que la vérité sur le Conseil de Krakoa dévoilerait son secret le plus important.

On devinait aussi que c'est ici que Hickman bouclerait littéralement la boucle, car c'est sa figure favorite, une forme pure, parfaite, accomplie. Celle de la révolution, qui consiste précisément à faire un tour complet, non pas pour tourner en rond, mais pour dresser un état des lieux et envisager le futur d'un regard neuf.

Le scénariste réussit tellement bien son coup qu'il ose réutiliser un truc déjà usité, car dans la répétition fait aussi surface une meilleure manière de résoudre le problème posé. A force de revenir sur ses pas, le chemin devient plus familier, la destination fait sens, et le parcours n'aboutit plus à une impasse - celle dans laquelle la franchise "X" s'est perdu depuis longtemps, faute d'un guide éclairé.

Passé ce prologue recopié à l'identique, on saute directement mille ans dans le futur, à la veille de l'absorption par les Phalanx. Souvenez-vous, dans PoX #1, à la toute fin, on voit le Bibliothécaire observer un curieux globe géant avec des alvéoles pareilles à celles d'une ruche, et on pouvait deviner qu'il y avait des individus à l'intérieur, au moins un couple. Il s'agit en fait d'une réserve naturelle, dans laquelle ont été préservés des spécimens, les derniers de leur espèce. Et ce couple, c'est celui composé par Wolverine et Moira (ici Moira Kinross).

Nous sommes dans la sixième vie de Moira, la plus longue qu'elle aura vécue donc. Wolverine étant immortel, il est logique qu'il soit le dernier mâle mutant encore en vie (pour le vieillir un peu tout de même, RB Silva lui a blanchi les tempes et les favoris). Le Bibliothécaire leur révèle que la fin du monde est pour demain, littéralement, les Phalanx vont les assimiler pour qu'ils fassent partie d'une entité plus vaste, plus puissante. Dans ces conditions, les deux derniers mutants de l'humanité doivent-ils être épargnés ? Cela a-t-il encore un sens de les soustraire à ce destin puisque l'environnement a tellement changé que le terme d'homo superior a été supplanté par celui d'homo novissima ?

Cette interrogation ouvre deux pistes : si le Bibliothécaire leur permet d'échapper à l'Ascension des Phalanx, les deux mutants lui survivront et cela est-il concevable ? Si le Bibliothécaire est convaincu que c'est demain que doivent s'éteindre les derniers représentants de la "mutanité", alors ils périront en même temps que l'homo novissima dans une sorte de logique universelle ?

Le sort qu'inflige Wolverine au Bibliothécaire n'est pas lisible du point de vue d'un survivant qui refuse d'être à la merci de son geôlier et des puissances cosmiques. Il faut bien l'interpréter du point de vue de Moira et du fait qu'elle vit sa sixième réincarnation. Tuer le Bibliothécaire, c'est permettre à Moira VI (et VIII, IX, X) d'enregistrer cette expérience terminale dans le temps et de pouvoir avoir une chance de l'empêcher comme les cinq issues précédentes. C'est aussi pour cela que Moira demande à Wolverine de la tuer aussitôt après, pour accéder à sa vie suivante, aux corrections qu'elle pourra accomplir. (Wolverine et Moira répéteront cela au terme de la 9ème vie de la jeune femme - voir PoX #3.).

Plusieurs "data pages" ponctuent alors l'épisode et elles sont importantes. Il s'agit de retranscriptions, dont certaines entrées sont censurées, du journal de Moira X. On en revient à la temporalité de la série. Il s'agit, par ce procédé, pour Hickman, de nous raconter, de manière elliptique et précise à la fois, des moments-clés.

En l'occurrence, ces scènes "non gardées au montage" en quelque sorte (au sens où elles ne sont pas dessinées) permettent d'aller vite tout en détaillant opportunément des passages cruciaux. Par exemple, on découvre que la relation entre Moira X et Xavier a été tumultueuse après qu'elle lui ait ouvert son esprit. Elle a voulu le briser psychologiquement pour qu'il admette que son rêve de cohabitation pacifique entre humains et mutants serait un échec définitif, inéluctable. Cela a pris du temps.

On apprend encore que la paire Xavier-Magneto, même une fois que ce dernier a eu lui aussi accès aux souvenirs de Moira, n'est pas restée soudée jusqu'à l'accomplissement de l'avènement de Krakoa. Par là, Hickman donne de la perspective, de la profondeur au récit et nous dit que, non, il n'a pas zappé les années de conflit entre les deux mutants, entre les X-Men et le maître du magnétisme.

L'alliance avec Mister Sinister s'est aussi décidée sans Moira, qui a été mise au courant ensuite. Mais elle n'en a pas pris ombrage car ce fut une initiative la confortant dans l'évolution de Xavier, conforme au souhait qu'elle avait - plus pragmatique, plus pro-active. Idem avec Apocalypse, adversaire d'abord, puis gagné récemment à la cause.

La dernière partie de l'épisode met l'accent sur un point qu'on avait, je crois, tous, négligé ou même pas envisagé, mais qui prend une ampleur incroyable. Une vraie bombe à retardement. Xavier et Magneto rendent visite à Moira dans son repaire (une aile de la Maison X, elle-même un des quartiers de Krakoa), la veille du premier Conseil de Krakoa. Les deux hommes lui donnent la liste des membres qui vont y siéger, expliquent comment et pourquoi ils les ont choisi - et tout fait sens une fois encore (Hickman est imparable sur ce plan-là). La gestion du gouvernement de la Nation X par ses deux "présidents" est une leçon de tactique politique assez bluffante, une stratégie certes fragile, acrobatique, où la diplomatie et la ruse jouent des rôles essentiels.

Jusqu'à ce que le choix de Mystique soit mis sur la table. Bien entendu, tous ceux qui ont accepté de siéger ont eu des conditions. Mais celle de Raven Darkholme est la plus redoutable de toutes, la plus explosive potentiellement. Xavier lui a promis la résurrection de Destinée, son amante. Or Destinée, comme on l'a vue dans House of X #2, est la seule à pouvoir repérer Moira McTaggert, cette anomalie temporelle. Et Moira le sait bien, si Destinée est de retour, c'est tout le projet conçu par elle, Xavier et Magneto qui serait compromis car Mystique pourra révéler la vérité à tous les mutants...

L'assurance - l'arrogance même - qu'affichent alors les deux hommes, certains de pouvoir maîtriser Mystique, de gagner du temps, ne suffit pas à combler le sentiment de précarité du bel édifice, apparemment indestructible qu'ils ont érigé. Le lecteur (comme Moira) sait bien que, non, ils ne pourront pas faire attendre indéfiniment Mystique, et que de cela dépend tout le futur de la Maison X, de Krakoa, de la Nation X. Les deux mini-séries ont semé des cailloux potentiels dans le jardin (le protectorat du Wakanda qui a empêché plusieurs pays africains de voter pour la reconnaissance de l'île ; le refus de Namor d'intégrer le projet de Xavier). Mais c'est bien Mystique qui pourrait faire chuter l'empire mutant.

Sur cette note troublante, pleine d'incertitudes, de suspense, se clôt l'aventure. RB Silva cède la place à Pepe Larraz pour les dernières pages, où l'on revoit la fête donnée par les mutants après le premier Conseil de Krakoa (l'espagnol voit lui aussi une de ses planches reproduite, mais avec un texte off remanié). Si cela est un peu curieux de voir que Silva ne boucle pas son ultime épisode, laisser Larraz le faire n'est pas immérité - d'abord parce qu'il a accompli un travail remarquable, supérieur à celui de son confrère (qui n'a cependant pas démérité), mais aussi parce que HoX (la série) a démarré le projet et que House of X (l'épisode) devait logiquement se terminer par les dessins de l'artiste de la série du même nom.

Quoiqu'il en soit, c'est aussi une des réussites éditoriales de l'ensemble : les deux dessinateurs ont tenu le rythme, pas de fill-in donc une vraie cohérence graphique, et du beau dessin vraiment, expressif, détaillé, à la hauteur d'un script exigeant et passionnant.

La suite, qui est aussi le début d'une course de fond, se déroulera dans les séries X-Men (par Hickman et Leinil Yu), Excalibur (par Tini Howard et Marcus To), Marauders (par Gerry Duggan et Matteo Lolli), X-Force (par Benjamin Percy et Joshua Cassara), New Mutants (par Hickman et Ed Brisson et Rod Reis) et Fallen Angels (par Bryan Edward Hill et Szymon Kudranski).  

dimanche 6 octobre 2019

DCEASED #5, de Tom Taylor et Trevor Hairsine


DCeased va vite, très vite - si vite que le sixième et dernier numéro sortira à la fin de ce mois. La fin du monde n'attend pas. Et Tom Taylor doit finalement se réjouir de cette parution accélérée qui ne peut que valoriser les qualités de son projet. Encore une fois, il n'épargne rien à personne et cette radicalité donne tout son sel à cette histoire, tout comme le dessin vif et brut de Trevor Hairsine.


Captain Atom est mort en se faisant exploser pour écarter Superman et Wonder Woman. La déflagration a rasé Washington, Baltimore et Metropolis. Mais heureusement Black Canary, grâce à son anneau de Green Lantern, a sauvé les vies des proches des héros depuis le sommet du "Daily Planet"
. 

Ensemble les héros survivants à l'apocalypse zombie détruisent les moyens de communication électroniques afin de freiner la contagion. Themyscira mais aussi Gotham, devenue une jungle grâce à Poison Ivy, deviennent des refuges pour les civils.


La Forteresse de Solitude devient celui des héros. Lex Luthor et Cyborg conçoivent les plans pour des arches afin d'évacuer la Terre. Mais cette concentration de sauveurs dans un seul endroit devient un piège mortel quand le Martian Manhunter, infecté, y pénètre et commet un massacre.


Flash/Barry Allen, contaminé par le martien, sème le chaos sur la Terre à toute vitesse. Superman part à sa poursuite et réussit à le tuer avant qu'il ne soit trop tard. Mais dans le choc, l'homme d'acier est touché à son tour.


Profitant que son métabolisme freine la maladie, Superman prend le temps de dire adieu à sa mère, sa femme, son fils. Il quitte la Terre en espérant l'épargner mais l'infection le gagne avant qu'il ne s'en soit suffisamment éloigné...

Ce cinquième épisode confirme ce que j'ai dit de cette saga depuis son début : en se déroulant hors de la continuité et en osant tout ce que les auteurs d'events ne peuvent se permettre dans pareil cas, DCeased réussit à réveiller chez le lecteur des sentiments qu'il n'éprouve plus guère dans ce genre d'histoires. On frissonne, on vibre, on a peur. En somme, on ressent tout, à nouveau, ce que ce type de projet devrait susciter.

Récemment, je lisais un article émettant l'hypothèse que tous les events se passaient hors continuité, comme des "Elseworlds", comme DCeased. Ce qui autoriserait toutes les libertés, permettrait de faire avaler toutes les morts et résurrections. En somme, ces sagas se passeraient dans des univers parallèles où tout pourrait être détruit et recomposé à loisir.

Bien entendu, ce n'est pas si simple et les éditeurs répètent à l'envi que leurs events se déroulent bien dans le même monde que les séries régulières, que les événement impactent bien les héros et les vilains impliqués. Ce sont comme des ponctuations dans une année de parution. DC a même innové en distillant sa Year of the Villain pendant tout 2019, au travers de titres phares et avec plus ou moins de fluidité. Quant à Marvel, selon la formule consacrée (et vidée de tout son sens à force d'être utilisée à chaque fois), "rien ne sera jamais plus pareil" après chaque event...

Tom Taylor a trouvé une parade avec DCeased puisque, là, on est effectivement pas dans la continuité, c'est un authentique "Elseworld", où tout est possible. Mais une autre option serait de revenir à ce que Jim Shooter avait mis en place dans les années 80 avec la première saga Secret Wars, qui se déployait tout en n'empêchant pas les séries régulières de continuer sans devenir des tie-in (par exemple Spider-Man apparut dans son titre avec son costume noir sans qu'on sache qu'il s'agissait d'un reliquat de son séjour sur le monde du Beyonder. Les fans étaient intrigués et il fallait attendre la fin de la saga pour comprendre le pourquoi du comment.).

DCeased en fait s'offre comme une alternative, au même titre que Mister Miracle de King et Gerads. C'est une parenthèse "auteuriste" plus habile qu'on ne le croit, et que DC se permet (contrairement à Marvel) tout en publiant Event Leviathan (qui, lui, se déroule bien dans le monde DC habituel).

C'est aussi l'occasion d'apprécier un dessin qui, sans doute, ne serait pas choisi dans une formule normale. Trevor Hairsine, même encré par Stefano Gaudiano et colorisé par Rain Breredo, a un côté sale, brut, douteux dans son graphisme. Ce n'est pas toujours joli, bien achevé, c'est même souvent limite, avec des finitions absentes, une sorte d'urgence dans le trait. Mais qui colle avec le propos puisque tout le monde est esquinté, "zombifié".

Hairsine, c'est un peu comme du Bryan Hitch moche, sans tous les détails ahurissants, ce côté touffu, impressionnant. Mais l'énergie que diffuse son dessin convient à l'histoire, qui file à une allure folle, au gré de rebondissements énormes, qui ne s'embarrasse pas davantage d'être séduisante, mais est complètement efficace.

C'est étrange, et même savoureusement paradoxal, mais cette fin du monde a quelque chose de vivifiant. Et pour ça aussi, DCeased tranche vraiment avec les conventions. Rendez-vous le 30 Octobre pour un dénouement qui s'annonce, vraiment pour le coup, définitif. 

SPACE BANDITS #4, de Mark Millar et Matteo Scalera


Space Bandits arrivera à son terme le mois prochain avec son cinquième et dernier numéro, mais on peut déjà la compter au nombre des échecs artistiques de Mark Millar (pour qui 2019 aura donc été un mauvais cru). Abusant de tous les (mauvais) tics d'écriture dont il est capable, le scénariste sombre. Matteo Scalera fait ce qu'il peut mais ne peut éviter le naufrage.


Thena Cole et Cody Blue ont cru avoir réussi le plus difficile en accédant à la suite privée de Bowser Weex mais elles apprennent de la bouche du malfrat que la sécurité de l'établissement neutralise toutes les armes dans les locations les plus chères. Il peut donc les affronter sans crainte.
  

Thena alerte les gardes qui embarquent tout le monde. Au sous-sol du lupanar, la manager résout l'affaire de manière expéditive en tuant Weex... Et en libérant Thena et Cody au prétexte qu'elles lui ont permis de se débarrasser d'un client ayant dépassé son crédit et violé toutes les règles.


Les deux filles reprennent leur périple mais sans savoir où aller désormais. En effet la dernière cible de Thena, Kaiser Crowe, est introuvable, tout comme Viggo, l'ex-partenaire et amant de Cody. Jusqu'à ce que celle-ci le remarque sur une retransmission en direct sur le télécast.


Viggo est sur le point d'être marié à la princesse de Most, une des lignées les plus sanguinaires et puissantes de l'univers. Les deux filles l'attrapent au vol mais il les convainc d'avoir été enlevé et d'être promis à un sacrifice. Elles acceptent donc de l'aider à fuir en leur compagnie.


Tandis que le trio se sépare pour préparer leur évasion, Viggo entre en contact avec le complice qu'il a à l'extérieur... Et qui n'est autre que Kaiser Crowe !

Mark Millar a de toute évidence de faire un break et de le mettre à profit pour bien réfléchir à l'avenir de ses productions comics car après le navrant Prodigy, Space Bandits confirme une baisse inquiétante de son inspiration. Pour son pénultième épisode, cette nouvelle série affiche et confirme ses faiblesses de manière vraiment embarrassante, comme si l'auteur écossais avait perdu son mojo.

On le sait, Millar aime "pitcher" ses histoires sur la base de formules accrocheuses et les écrire comme des hommages, des mixes des bandes dessinées ou des films qui ont marqué sa jeunesse. Space Bandits devait être ainsi son "Butch Cassidy et le Kid avec deux héroïnes dans l'espace". Au bout du compte, on est très loin du chef d'oeuvre de George Roy-Hill avec Paul Newman et Robert Redford, même transposé dans le cosmos.

Le scénario se déploie de façon paresseuse et grossière, avec des rebondissements cousus de fil blanc - comme celui qui aboutit au cliffhanger de cet épisode, dont on croit à peine que Millar ait osé le servir. Avant cela, l'invraisemblable et grotesque twist qui a permis aux deux héroïnes de se sortir vivantes de leur face-à-face avec Bowser Weex sombre aux pires accès gore auxquels le scénariste cède régulièrement.

Mais pire que les figures récurrentes, ce qui inquiète, c'est donc l'absence de conviction dans la conduite du récit. Comme dans Prodigy où Millar avait pensé pouvoir se passer d'un méchant consistant, Space Bandits fait l'impasse sur des adversaires bien caractérisés : tous les anciens partenaires de Thena sont interchangeables et sans épaisseur, ce sont de canailles brutales, se comportant de manière excessive et d'une bêtise affligeante. Même quand on croit qu'ils vont poser problème, ils sont écartés par des coups de théâtre providentiels qui traduisent le fait que Millar s'en débarrasse au lieu de les exploiter. 

Si la nullité des méchants est là pour mettre en valeur l'intelligence et les muscles de ses héroïnes, c'est aussi raté puisque Thena et Cody ne sont guère que deux bougresses fonçant dans le tas, en croyant avoir tout prévu, mais en ne calculant rien et en faisant preuve d'une naïveté et d'une mièvrerie gênantes (Thena et son lézard Cosmo, Cody et Viggo). Au lieu d'une aventure féministe, Millar écrit plutôt celle de deux nanas guère plus futées et matures que les hommes dont elles se vengent.

Matteo Scalera ne peut rien faire pour sauver ce naufrage. D'ailleurs, ses planches sont de moins en moins inventives et il est toujours déplorable de voir un talent aussi original illustrer des scènes aussi affligeantes. Suivre un mauvais script qui accapare une pleine page pour montrer la décapitation d'un gredin, même avec un style cartoon et des couleurs flashy, reste un effort vain.

Là aussi, sans doute Millar serait bien avisé de penser à une future série qui compte moins sur un artiste vedette chipé à la concurrence que sur un dessinateur qui veut en découdre et qui lui inspirerait une histoire plus élaborée. Un dessinateur dont le style serait moins convenu pour son genre de récits et qui l'obligerait en quelque sorte à sortir de sa zone de confort.

Tout en tout cas pour ne pas lire quelque chose d'aussi indigent que ça.