samedi 24 novembre 2018

WEST COAST AVENGERS #4, de Kelly Thompson et Stefano Caselli


C'est (déjà) la fin du premier arc de West Coast Avengers... Mais Kelly Thompson est déchaînée et Stefano Caselli en grande forme. La série reste un délire bien maîtrisée, qui acte la (re) naissance de l'équipe et du titre. 


Kate Bishop a été transformée en femme-faucon géante par BRODOK et America Chavez consent à échanger sa place avec Quentin Quire pour remédier à cette situation, tandis qu'à Venice Beach, les autres monstres sèment la panique.


Clint Barton, aux côté de Quentin, trouve dans le labo de BRODOK, une machine capable d'inverser le processus de mutation et s'en sert contre le savant fou qui retrouve son aspect de MODOK. Libérée de son emprise, "Kate-Hawk" l'expédie en orbite et communique télépathiquement à Quentin qu'elle souhaite rester ainsi encore un moment.


Le trio rejoint le reste de l'équipe et alors que Fuse et America Chavez protègent les civils, Gwenpool reçoit du renfort pour contenir les monstres. Clint profite qu'ils soient occuper pour leur rendre apparence humaine grâce à la machine d'inversion de MODOK.


Tout revient alors rapidement dans l'ordre - et, au passage, America Chavez et Ramona Watts, la soeur de Fuse et amie de Kate, tombent amoureuses, et Quentin Quire et Gwenpool retombent dans les bras l'un de l'autre. Tigra décline cependant l'offre de Clint d'intègrer l'équipe car elle veut traquer MODOK quand il reviendra.
  

Après un appel de Captain America à Kate, celle-ci est reçue avec ses acolytes au "Late Show" de jimmy Kimmel pour officialiser la composition des West Coast Avengers. De quoi attirer l'attention de plusieurs vilains dans la région...

Le ton iconoclaste avec lequel Kelly Thompson a traité la renaissance des WCA ne plaira pas à tout le monde, mais il est indéniable qu'elle a eu carte blanche de la part de Marvel pour aller aussi loin, imposer un casting aussi improbable et raconter une intrigue aussi délirante. Et surtout elle l'a fait tambour battant, avec une verve rafraîchissante.

Bien entendu, cette intrigue de savant fou en quête d'amour qui transforme des filles en géantes monstrueuses (jusqu'à faire de Kate Bishop un faucon de 200 mètres !) et qui, par dépit, veut saccager Los Angeles, la ville où le culte de la beauté n'a d'égale que sa superficialité, a un air de grand n'importe quoi qui fera lever les yeux aux fans d'action à grand spectacle sérieux.

Mais c'est franchement très drôle et bien mené. Si on peu distinguer les récits conduits par leur propos de ceux qui le sont par leurs personnages, alors Kelly Thompson est évidemment une adepte du "character's driven". Son groupe d'Avengers est dysfonctionnel, déséquilibré, improbable au possible. Clint Barton y joue le rôle du vétéran sans être le leader. La diversité des profiles garantit des interactions très électriques avec une lesbienne caractérielle (America Chavez), une folle qui sait qu'elle est dans une BD (Gwenpool), un arrogant et surpuissant télépathe-télékinésiste (Quentin Quire), un "bleu" presque plus préoccupé par sa fiancé et impressionné par sa soeur que par ses missions (Fuse), et Kate Bishop dont la hantise de mal faire est toute entière résumée quand elle reçoit un appel de Captain America (certaine qu'il va lui passer un savon pour sa gestion de la crise).

Dès lors, qu'importe que BRODOK/MODOK soit ridicule, avec des motivations grotesques et des moyens absurdes, il faut lire West Coast Avengers en voulant s'amuser, se distraire, rire de bon coeur. A l'usure, la question se posera sans doute, si la série survit à ses chiffres de vente moyens, de savoir si Kelly Thompson doit persévérer dans la blague ou trouver des adversaires plus coriaces et une narration moins espiègle (mais un indice est donné en dernière page avec le retour annoncé d'une veille connaissance...). Le modèle évident étant la Justice League International de l'époque DeMatteis-Giffen, qui savaient alterner humour potache et récits sombres....

Stefano Caselli va s'absenter pour quelques mois de la série - c'est dommage et même aberrant, car il ne va pas se reposer (il dessinera un épisode de Fantastic Four). L'italien a beaucoup donné en quatre épisodes et livre une nouvelle prestation de haut vol, qui confirme sa capacité à animer une série de groupe, avec beaucoup d'énergie, des compositions efficaces, et l'envie partagée de déconner sans partir aux quatre vents.

Il a par ailleurs trouvé en Triona Farrell la coloriste qu'il lui fallait, qui sait mettre en valeur son trait si expressif, alors que par le passé il n'a pas toujours été si bien servi. Sans préjuger (en mal) de ce que vaudra son remplaçant -  Daniele Di Nicuolo (Power Rangers: Shattered Grid) - , déplacer provisoirement Caselli, c'est quand même un choix éditorial qui laisse perplexe (alors que pour Mr & Mrs X, l'autre série actuelle de Thompson, Oscar Bazaldua reste en poste).

Rendez-vous dans quinze jours pour l'Acte II.

DOCTOR STRANGE #8, de Mark Waid, Andres Guinaldo et Javier Pina


La bonne nouvelle avec une publication comme celle de Doctor Strange, dont les numéros se suivent rapidement, c'est que lorsqu'un arc narratif n'est pas bon, on n'a pas à le subir trop longtemps. Le métier de Mark Waid fait le reste, comme s'il était bien conscient de n'être pas soutenu par des dessinateurs trop faibles - ici encore Andres Guinaldo et Javier Pina. Episode inégal donc, mais pas dénué d'intérêt pour la suite - avant le retour de Jesus Saiz...


Le Doctor Strange découvre donc que c'est le Baron Mordo qui manipule Casey Kinmont pour dérober des artefacts magiques en prenant son apparence. Mais le sorcier suprême sait que son ennemi est aussi trop faible pour posséder la jeune femme : alors, pour qui travaille-t-il ?


Cependant, à la Forge, Kanna confectionne une nouvelle arme pour Strange en écoutant Bats le chien fantôme lui expliquer que Casey Kinmont les a surveillés durant leur voyage spatial. Il mentionne, par mégarde, parmi leurs exploits, la Pierre du Temps que Strange a confisquée à Kanna.
  

Blessé par Casey Kinmont, le Dr. Strange résiste difficilement aux assauts conjugués de son ex-disciple et de Mordo. Jusqu'à ce que Kanna et Bats ne surgissent et ne l'aident à les paralyser. Pour rendre la raison à Casey, Strange prélève un extrait de l'âme de Kanna et Bats pour le lui implanter.
  

Libérée de l'emprise de Mordo, Casey se venge du Baron en l'expédiant dans la dimension de son commanditaire. Elle remercie Strange de l'avoir sauvée mais le met aussi en garde contre un plus gros danger à venir et s'éclipse.


De retour à son sanctuaire, Strange n'a pas le temps de savourer cette victoire car Kanna lui reproche de l'avoir trompée au sujet de la Pierre du Temps en effaçant cet épisode de sa mémoire. Parce qu'il agit ainsi avec tous ses proches, le sorcier se condamne à rester seul et elle rompt avec lui.

Bon, soyons clairs et nets immédiatement, cet épisode est aussi visuellement raté que les deux précédents. L'absence de Jesus Saiz n'est pas compensée par les prestations piteuses de Javier Pina et, pire encore, d'Andres Guinaldo. Qu'un artiste comme Saiz ait besoin d'un fill-in, cela se conçoit parfaitement en considérant la fréquence de parution des épisodes de la série, mais que son remplaçant ait lui-même besoin d'un suppléant, c'est un comble. La faute à Marvel, incapable d'anticiper cela, et de puiser dans son réservoir en choisissant des dessinateurs au niveau navrant (chaque case de Guinaldo est tellement truffée d'erreurs techniques, est tellement laide, qu'on se demande si le type est un professionnel).

Pina est un peu mieux, mais hélas ! il réalise très peu de planches et il devient alors difficile de juger sa prestation en pointillés. Il faudra vraiment que l'editor de Doctor Strange soit capable de dénicher un artiste de substitution à Saiz de meilleure qualité ou que la série sorte mensuellement (et non au rythme bizarre qu'elle a actuellement) pour son bien - et celui des lecteurs. Car si le héros a profité d'une exposition médiatique inédite avec le film de Scott Derrickson et est devenu par conséquent un personnage sur lequel compte Marvel, il faut lui offrir des graphistes à la hauteur et non le traiter comme un personnage de seconde zone.

Le scénario de Mark Waid sur ces trois derniers épisodes n'est pas son meilleur non plus, loin s'en faut. L'idée de rebondir sur l'imposture de Casey Kinmont était prometteuse, mais la révélation du Baron Mordo comme son manipulateur a fait long feu. Pas davantage que Jason Aaron, Waid n'estime visiblement que ce sorcier rival de Strange n'a a carrure d'un méchant vraiment redoutable - et d'ailleurs Strange soupçonne vite qu'il agit pour le compte de quelqu'un de plus puissant.

L'issue de leur bataille, même avec Casey au milieu, ne fait alors guère de doute et l'intensité de l'histoire en pâtit énormément, trop pour qu'on soit indulgent avec elle. Le plus intéressant se situe alors dans les marges de l'épisode, avec les scènes réunissant Kanna et Bats le chien fantôme dont les bavardages vont avoir des conséquences réelles.

Le dénouement de l'épisode voit la rupture entre l'extra-terrestre et le sorcier au motif, légitime, qu'il l'a abusé en effaçant de sa mémoire qu'il lui avait confisqué la pierre d'éternité du Temps. En soi, le mal est fait et n'empêche pas Kanna de porter secours à Strange dans le feu de l'action. En revanche, la confiance qu'elle lui accordait est détruite par la manipulation dont elle a été la victime. Pire : elle remarque, à juste titre, que ce n'est pas la première fois que Strange se comporte ainsi avec ses proches et que ceci explique pourquoi ses proches l'abandonnent toujours, pourquoi il reste seul.

Waid ne dresse pas un portrait très sympathique de son héros, dont l'ambiguïté le rapproche presque d'un Pr. Xavier chez les X-Men (attention donc à ne pas trop charger la mule). La menace suggérée par Casey prend alors une dimension supplémentaire : il ne s'agira pas seulement d'un ennemi de plus à affronter mais d'un test pour Strange et sa manière de le vaincre. Parce qu'il est désormais vraiment seul, sans personne pour assurer ses arrières. Après son trip cosmique, on va voir s'il est à nouveau prêt pour le service.

Réponse dans quinze jours.  

vendredi 23 novembre 2018

TONY STARK : IRON MAN #6, de Dan Slott, Jeremy Whitley et Valerio Schiti


Après avoir zappé l'épisode 5 (concentré uniquement sur Arno Stark, et dessiné par un fill-in médiocre), c'est avec plaisir que je retrouve une de mes séries Marvel favorites. Mais Dan Slott a opéré des changements pour le début de ce nouvel arc, écrit avec Jeremy Whitley et dessiné par Valerio Schiti. C'est comme si Tony Stark : Iron Man passait encore à une vitesse supérieure.


Après une nuit passée avec Andy Bhang, Amanda Armstrong lui avoue sa relation difficile avec son fils, Tony Stark. Ce dernier est mort, revenu à la vie, et depuis accaparé par ses affaires commerciales et super-héroïques.


Et ce n'est pas aujourd'hui que cela va s'arranger puisque c'est le lancement de l'e-Scape, l'interface ludique de Stark Unlimited. Les clients se pressent dans les magasins pour acheter le casque de réalité virtuelle tandis que des voleurs en ont dérobé un stock. Iron Man, War Machine et la Guêpe les appréhendent.


Tandis que Rhodey et Janet livrent les voleurs aux autorités, Tony retourne au siège de sa compagnie. Bethany Cabe lui fait part du cauchemar que représente la sécurisation de l'usage de l'interface lorsque Amanda sollicite une entrevue avec son fils - qui n'a une fois encore pas de temps pour elle.


Il se connecte à l'e-Scape pour en vérifier d'éventuelles anomalies. Pour lui permettre de communiquer avec Tony, Andy branche aussi Amanda à l'interface. Bethany est alors manipulée par le Contrôleur qui pirate grâce à elle le jeu.


Arsenal, le programme chargé d'interrompre les sessions de joueurs irrespectueux du règlement, s'en prend à Amanda. Dans le monde réel, cela se traduit par une crise de convulsions de l'utilisatrice. Jocaste prévient alors Bethany du piratage de l'interface et du retour en session de joueurs bannis, qui vont s'en prendre à Tony...

On notera donc d'abord que Dan Slott, qui a imaginé cette histoire, l'a rédigée avec l'aide de Jeremy Whitley - il collaborait régulièrement ainsi avec Christos Gage sur Amazing Spider-Man. Mais cela interroge tout de même : si le scénariste est déjà à la peine au bout de six épisodes, cela explique rétrospectivement et la faiblesse de ses épisodes de Fantastic Four et les reports de sortie de ceux de Tony Stark : Iron Man (dont le #5 paraissait franchement avoir été produit pour gagner du temps tellement il était déconnecté du reste).

Ceci mis à part, il faut surtout constater que ce nouvel arc narratif, Stark Realities, se distingue dans la forme et dans le fond. Jusqu'à présent, Slott avait enchaîné des one-shots gorgés d'action et d'humour, d'une efficacité redoutable. Désormais, il "feuilletonne" puisque le dénouement est un vrai cliffhanger. Il matérialise aussi plus fortement la menace, précédemment discrète et énigmatique, que représente le Contrôleur : ce vilain manipulait Bethany Cabe sans réel impact sur le cours de l'intrigue, alors que, là, ses manoeuvres sont beaucoup plus agressives.

Slott en profite d'ailleurs pour décaler sa narration : si Tony/Iron Man tient bien la vedette, le personnage mis en avant est Amanda Armstrong, la mère adoptive du héros, qui est devenue officiellement la maîtresse de l'ingénieur Andy Bhang, et qui se plaint que son fils ne lui accorde pas de temps alors qu'elle l'a vu mourir, ressusciter, et reprendre ses activités patronales et super-héroïques.

Cette incommunicabilité est au coeur de l'épisode et brillamment traitée quand le script montre les gamers de l'e-Scape avec leur masque de VR complètement détachés du monde réel alors que l'interface propose des animations délirantes (avec clins d'oeil aux West Coast Avengers des origines de rigueur). Tout cela renvoie aux écrans et à l'usage qu'on en fait, parfois jusqu'à l'abus, et il y a là un discours critique bien senti. Lorsque, revenant à l'intrigue, la conséquence touche durement Amanda et créé la panique au sein de Stark Unlimited et Iron Man dans une situation critique, l'effet produit est formidablement tendu.

On rigole donc moins dans ce qui apparaît comme l'Acte II de la série, mais Valerio Schiti s'y adapte magistralement en livrant des pages toujours aussi incroyablement généreuses et dynamiques. L'italien a profité de son congé pour recharger ses batteries et revenir plus remonté que jamais. 

Cette fois, pas de nouvelle armure au programme (même s'il représente la cultissime "Silver Centurion" des années 80 ou la Dark Mark), mais chaque page contient une masse impressionnante d'informations visuelles, tout en restant lisible. On a droit à une séquence d'arrestation (avec les voleurs et War Machine et la Guêpe) jubilatoire, puis, presque sans avoir le temps de souffler, on voit ce qu'un joueur de l'e-Scape a choisi (avec les WCA donc, plus une version égarée de Scarlet Spider), avant de faire connaissance avec l'impressionnant vigile Arsenal et de voir subrepticement le Contrôleur.

Schiti maîtrise si bien son affaire qu'on a l'impression qu'il dessine le titre depuis des années, donnant au moindre second rôle une vraie présence propre (Jocaste paumée entre sa consommation de l'interface et sa rupture avec Machine Man, qui fait une apparition hilarante ; Bethany qui commence à se douter que quelque chose cloche chez elle ; Andy Bhang et Amanda Armstrong en quasi-beaux parents de Tony). C'est épatant.

Quel plaisir de lire une série si bien maîtrisée (quand bien même sa production semble fragilisée par son scénariste) !  

JUSTICE LEAGUE DARK #5, de James Tynion IV et Daniel Sampere


Depuis son lancement sous la bannière "Rebirth", Justice League Dark ne m'a guère convaincu, si ce n'est pas sa qualité graphique. Sans Alvaro Martinez pour ce numéro, la série peut-elle encore tenir le coup ? La réponse est non, d'autant que James Tynion affiche une fois encore ses limites, quand il ne plagie pas ses camarades (plus doués que lui)...


Être un chimpanzé quand on exerce comme détective suscite les rires. Mais Bobo n'a pas le coeur à ça car il se remémore les funérailles de son ami, Jim Rook alias Nightmaster. Ses camarades du Shadowpact, comme Blue Devil, y assiste, et le Phantom Stranger lui lègue l'Epée de Nuit ainsi que la propriété du bar Oblivion.


Cette héritage est devenu un fardeau pour Bobo et lorsque Wonder Woman, Zatanna et Man-Bat viennent lui demander de les guider jusqu'au royame de Myrra, dont Nightmaster était le protecteur, et qui se trouve menacé par le chaos magique, il refuse.
  

Zatanna lui subtilise l'Epée de Nuit pour ouvrir un portail dimensionnel sans écouter les préventions du chimpanzé. Il confie le bar Oblivion en réfection à Traci Thirteen pour les suivre. Pendant ce temps, au pied de l'Arbre de la Merveille, John Constantine et Swamp Thing reçoivent la visite du Dr. Fate possédé par l'esprit de Nabu.


Le gardien de l'Ordre magique met en garde les deux héros contre toute future ingérence dans ses affaires. Mais Constantine ne l'entend pas ainsi et attaque avec la créature du marais. Impuissants contre la puissance de Nabu, ils ne doivent leur salut qu'à l'intervention du Phantom Stranger réclamant une discussion avec le magicien.
  

Dans le royaume de Myrra, les choses ne vont pas mieux comme s'en rendent rapidement Wonder Woman, Man-Bat, Zatanna et Bobo, attaqués par des zombies et un dragon. L'arrivée d'une cavalerie menée par Blue Devil n'arrange rien car ce dernier a l'intention de réclamer des comptes au chimpanzé pour ses fautes ici...

Sur le papier, la reprise de Justice League Dark était un projet alléchant, même s'il le paraissait improbable que quiconque rivalise avec le run de Jeff Lemire durant les "New 52". James Tynion IV exprimait en tout cas un enthousiasme prometteur. Mais les bonnes intentions n'aboutissent pas toujours à de bons résultats...

Et c'est là que la bat blesse depuis cinq numéros : cette série manque, à tous points de vue, de magie. La magie, comme instrument, y est peu et mal déployée, le comble étant atteint avec le personnage de Zatanna incapable jusqu'à présent de jeter le moindre sort  - une authentique incongruité alors que Tynion IV l'avait mise en scène en magicienne surpuissante dans un arc de Detective Comics, et après la parution de la mini-série Mystik U sur la jeunesse de Zee.

Mais la magie est également absente de l'écriture de Tynion IV qui échoue lamentablement à faire vibrer, sinon en empruntant de gros sabots, en usant d'une écriture verbeuse pour expliquer laborieusement certains éléments (comme l'origine de Hécate dans le crossover The Witching Hour).

Je ne veux pas accabler ce scénariste, mais j'ai toutes les peines du monde à comprendre les bons sentiments qu'il inspire à certains fans. Il reste encore aujourd'hui dans l'ombre de Scott Snyder (un auteur que j'apprécie pas davantage) pour lequel il rédige des épisodes de Justice League régulièrement. Et je serai bien en peine de définir son style autrement que par un classicisme sans souffle.

La transparence de Tynion IV confine à la mauvaise blague quand, au début de cet épisode, il plagie carrément Tom King en lui empruntant son "gaufrier" de neuf cases typique et son ton mélancolique pour décrire la dépression de Bobo depuis les obsèques de Nightmaster - un flash-back à la fois trop long et dispensable. Ensuite, le script se disperse entre une nouvelle quête magique menée par Wonder Woman et Zatanna (plus l'inutile Man-Bat) et le duo John Constantine (membre fantôme de la JLD)-Swamp Thing (guère plus développé que Man-Bat) contre le Dr. Fate possédé par Nabu (une idée déplaisante de faire de Kent Nelson le vilain récurrent de la série, quand bien même il menace beaucoup sans changer grand-chose). L'évocation du Shadowpact (un titre bien mieux dirigé, à l'époque par Bill Willingham), avec le Phantom Stranger et Blue Devil, ne nourrit que des regrets sur cette resucée de la JLD, mal foutue, mal pensée, mal écrite.

Visuellement, l'absence de Martinez fait encore plus mal. Pour le suppléer, DC a convoqué Daniel Sampere, qui a oeuvré sur la série alternative Injustice, mais dont le niveau est bien inférieur. Quand Tynion cadre l'action de manière stricte (à la manière de Tom King), il fait encore illusion. Mais dès qu'il s'agit d'entrer dans le "dur", ses carences sautent aux yeux, entre problèmes de proportion, expressivité maladroite, défauts de texture, le tout souligné par un encrage bas de gamme.

Pour trouver deux bonnes images, il faut s'en tenir à la couverture de Nicola Scott et sa variant, bien flippante, de Clayton Crain.

J'aimerai continuer cette série pour Martinez, mais Tynion IV aura sûrement raison de ma motivation (c'est le problème inverse du Dr. Strange de Waid, ce qui fait presque penser à une malédiction sur les titres magiques). En tout cas, si je suis prêt à laisser encore une chance, ce sera la dernière.

La variant cover de Clayton Crain.

jeudi 22 novembre 2018

PEARL #4, de Brian Michael Bendis et Michael Gaydos


La mini-série de Brian Michael Bendis et Michael Gaydos continue de dérouler son intrigue envoûtante. Mais l'épisode de ce mois-ci est un peu un chapitre de transition : Pearl se met comme en pause et laisse à ses personnages le temps de souffler, de faire le point, distillant leurs secrets au compte-gouttes. Loin d'être un numéro creux, il est comme une lampe de lancement pour la suite et fin.


Après la fusillade au night-club, Rick Araki entraîne Pearl Tanaka et son amie Kimmy sur les hauteurs de San Francisco, à l'abri, dans la luxueuse propriété de sa tante, en congé au Japon. Comme elle n'appartient à aucun clan mafieux, aucun danger que Miike ou les Endo ne sachent où ils sont.


Pour expliquer ses liens avec les Endo, Rick révèle à Pearl qu'il loue une partie de son atelier de tatouage en échange de leur protection. En revanche, il ignore pourquoi Miike le veut mort et la raison de l'intervention du tueur Shiba au club. S'il se savait menacé, il ne se montrerait évidemment pas en public.


Shiba, justement, fait irruption chez les jumelles Endo, furieux de la tournure des événements : il est convaincu qu'elles l'ont envoyé au club pour l'éliminer puisque Pearl Tanaka s'y trouvait et l'a blessé. Mais elles le tuent et font passer cela pour un geste de légitime défense auprès de l'agent de police présent sur place après des plaintes du voisinage à cause du grabuge.


Tandis que les Endo désignent Pearl comme le vrai danger à l'agent de police, la jeune femme explique à Rick comment elle a réalisé ce tatouage géant spécial qui apparaît sur son corps dans les moments de stress, en hommage à sa mère, et stimulé par son albinisme.


Rick lui demande ce qu'elle compte faire maintenant pour sortir de ce mauvais pas. Elle répond : parler à Miike - qui se trouve face à un choix, exposé par Kai : révéler ou non qui était la vraie mère de Pearl, et gérer sa réaction...

Tout d'abord, parce que, il faut être honnête, c'est ce qui s'impose, l'épisode est une nouvelle fois esthétiquement somptueux. Michael Gaydos aligne les épisodes, et pour chacun d'eux les planches les plus belles de sa carrière. Cet artiste, à qui j'ai souvent reproché, au point de zapper ses comics, les tics de mise en scène (avec l'usage outrancier de cases copiées/collées pour illustrer des dialogues abondants), est visiblement porté par cette histoire dont il a glissée l'idée à Brian Michael Bendis et pour laquelle il s'est notablement documenté, se faisant même tatouer.

La force picturale des pages de Gaydos tient notamment à son usage de la couleur : il a pour Pearl privilégier une palette réduite, comme pour souligner l'ambiance de chaque scène, et n'hésite donc pas à enchaîner plusieurs pages d'affilée avec la même gamme chromatique. Le bleu domine dans cet épisode où les dialogues entre l'héroïne et Rick Araki correspondent à une sorte de trêve narrative, dans laquelle chacun fait le point, expose des éléments de son passé et tente de se projeter dans l'avenir alors que la situation actuelle est très compromise.

Gaydos a recours à une modèle pour représenter Pearl et cela se sent dans le réalisme porté aux expressions : le découpage met en avant les gros plans sur les visages et un haussement de sourcils, un sourire, une moue prolongent merveilleusement les paroles exprimées. On n'est pas dans du photo-réalisme ou du calque photographique paresseux, mais dans un travail sur la base du réel et son traitement par le dessin, le trait, son encrage, sa colorisation. L'effet est saisissant.

Quand un scénariste, même avec l'expérience de Bendis et sa complicité avec Gaydos, peut compter sur un tel partenaire, on peut soit craindre qu'il se repose sur la virtuosité graphique, soit au contraire qu'il y trouve matière à a raffiner les ambiances, à moduler sa dramaturgie.

Ainsi, l'épisode s'autorise-t-il, comme déjà dit plus haut, à suspendre son action. D'une certaine manière, le lecteur comme les personnages en avaient besoin après trois chapitres intenses. On se tire beaucoup dessus, on se manipule, les enjeux dépassent les acteurs : un break s'impose. Et par ailleurs une note fantastique s'est faite jour récemment.

Dans le feu de l'action, Rick comme le lecteur a pu découvrir l'apparition d'un impressionnant tatouage sur Pearl sans en connaître la nature. Est-ce une manifestation surnaturelle ? Bendis répond à moitié en expliquant que ce dessin sur la peau de son héroïne surgit quand elle est soumise à une montée d'adrénaline. On apprend aussi qu'elle s'est tatouée elle-même, et cela en mémoire de sa mère - qu'elle a donc littéralement dans la peau (une idée étonnante, troublante).

Mais à la fin de l'épisode, Kai et Miike évoquent la "vraie" mère de Pearl avec une crainte tout aussi surprenante dans leur échange. Cela suggère évidemment un nouveau rebondissement à venir, mais aussi confère une dimension inédite à la jeune femme qui, quand elle apprendra la vérité, pourrait très bien tuer tous ceux qui la lui ont cachée. Bigre !

Sur cette note mystérieuse mais très accrocheuse, on a plus que hâte de découvrir le cinquième et pénultième volet de Pearl.