mardi 24 octobre 2017

MR. MERCEDES (Saison 1) (Audience Network)


Le triomphe en salles de l'adaptation cinématographique de ça (que je n'ai pas vue), celle de La Tour sombre (que j'aurai préférée ne pas voir - ce qui explique que je n'en ai parlé ici), la saison 2 imminente de Stranger Things (largement inspirée de son oeuvre - il faudra que je trouve un moment pour voir ce que donne déjà la saison 1), entre autres choses, contribuent actuellement à donner au romancier Stephen King une luminosité spectaculaire, comme si cela offrait aux commentateurs la mesure de son influence littéraire depuis plus de quarante ans.

Mr. Mercedes permet d'apprécier encore cette actualité avec une qualité épatante : la saison 1 de cette série en dix épisodes (qui forme un récit complet, mais l'écrivain a rédigé une trilogie avec le héros) a été approuvée par l'auteur, au point qu'il en est co-producteur, mais doit aussi beaucoup à l'intriguant trio qui a convaincu Audience Network de la diffuser - David E. Kelley, Dennis Lehane et Jack Bender. Explorons ce remarquable et terrible thriller. 

 Bill Hodges (Brendan Gleeson)

Un soir où plusieurs centaines de chômeurs attendent dans le froid d'entrer dans un salon pour l'emploi, huit d'entre eux sont tués et des dizaines blessés par un chauffard au volant d'un Mercedes derrière un sinistre masque de clowns. L'affaire ne sera jamais résolue et mise sur le compte d'un coup de folie par un individu ayant ensuite disparu en abandonnant le véhicule qu'il avait volé.

La lettre de Mr. Mercedes

Cette tragédie hante pourtant encore, deux ans plus tard, l'ex-inspecteur de police Bill Hodges, désormais à la retraite, tout comme ses autres échecs personnels (sa femme a divorcé, il a dû placer sa fille unique en centre de désintoxication après des récidives de conduite en état d'ivresse et de consommation de drogues). Il noie ses démons dans l'alcool, songe au suicide, malgré son voisinage avec Ida, une veuve qui lui a proposé d'unir leurs deux solitudes. Mais la situation bascule lorsque Bill reçoit une lettre dont l'expéditeur prétend être "Mr. Mercedes".

L'inspecteur Peter Dixon et Bill Hodges (Scott Lawrence et Brendan Gleeson)

Parce qu'il mentionne des éléments que seul l'assassin connaît, comme Olivia Trelawney (la propriétaire de la voiture, qui s'est suicidée, accablée par l'opinion et la culpabilité) et les circonstances du massacre, Bill en informe son ancien partenaire, toujours en fonction, Peter Dixon. Mais ce dernier pense à un macabre canular, d'autres s'étant accusés des faits par le passé sans que cela aboutisse.

Debbie et Brady Hartsfield (Kelly Lynch et Harry Treadaway)

Ce qu'ignorent Bill et la police, c'est que "Mr. Mercedes" est tout près : il s'agit d'un jeune homme, Brady Hartsfield qui occupe deux boulots - vendeur de glaces dans le quartier où habite Hodges, et réparateur-vendeur en électronique dans un magasin du centre-ville. Il vit seul avec sa mère Debbie, avec laquelle il entretient une relation incestueuse depuis les morts de son père et de son frère cadet en bas-âge, et a installé dans le sous-sol de leur maison un équipement informatique sophistiqué lui permettant de commettre des actes de piratage.

Janey Patterson et Bill Hodges (Mary-Louise Parker et Brendan Gleeson)

En enquêtant seul, Bill fait la connaissance de Janey Patterson, la soeur d'Olivia, qui l'embauche pour enquêter sur le suicide de cette dernière et retrouver celui qui a volé sa voiture pour tuer ces innocents. Rapidement, unis par la même soif de vengeance et une attirance réciproque, ils deviennent amants. Pour l'aider dans ses investigations, Bill peut compter sur Jerome Robinson, un lycéen de son voisinage, féru d'informatique, grâce à qui il communique bientôt directement avec "Mr. Mercedes". Celui-ci le défie de l'arrêter ou de se suicider s'il en est incapable, comme semble en être convaincu Brady.

Holly Gibney et Jerome Robinson (Justine Lupe et Jharrell Jerome)

Deux événements vont précipiter les deux adversaires dans l'abîme. D'abord, peu après avoir interrogé la mère de Janey (et feue Olivia), Bill assiste à ses funérailles. Bill réconforte Holly Gibney, la jeune cousine de Janey, cette dernière en profitant pour aller chercher la voiture du détective que fait alors exploser à distance Brady. Mais, ensuite, Debbie Hartsfield meurt accidentellement en mangeant un hamburger empoisonné, destiné au chien de Jerome, par son fils. Bill rechute dans l'alcool mais cette fois Peter Dixon et ses anciens collègues admettent qu'il a raison à propos du retour de "Mr. Mercedes". Brady, lui, conçoit alors un nouvel attentat pour se venger de son patron, qui le harcèle et a renvoyé sa meilleure amie, mais aussi pour entrer dans l'Histoire, quitte à mourir pour rejoindre sa mère.

Brady Harstfield

Le tueur est identifié après que la police ait appris que Brady avait plusieurs fois réparé des équipements chez Olivia Trelawney. Pensant l'arrêter chez lui, les flics échappent de peu à l'incendie programmé de sa maison, dans laquelle on trouve les cadavres calcinés de sa mère et de son boss. Reste à savoir où Brady va frapper : deux sites sont des cibles potentielles, mais Bill suit son instinct et se rend à la fête donnée en faveur d'une fondation artistique à laquelle seront présents Jerome, Holly et la meilleure amie de Hartsfield. Il le repère in extremis dans la foule, prêt à se faire sauter avec des explosifs sous la chaise roulante avec laquelle il se déplace incognito, la tête rasée. Mais Bill a un malaise cardiaque et perd connaissance juste au moment où Holly assomme Brady plusieurs fois pendant que Jerome rattrape son détonateur.

"Si un jour tu te réveilles, sache que je serai là." (Bill Hodges à Brady Hartsfield)

Jerome part pour Harvard où il va poursuivre des études universitaires. Holly s'émancipe de sa mère et s'installe seule dans un appartement. Bill a survécu à son infarctus mais, avant de quitter l'hôpital, vient s'assurer que Brady est toujours dans un coma, irréversible selon les médecins : il lui promet pourtant d'être là si un jour il se réveille.


J'ai eu ma période Stephen King, brève mais intense, durant laquelle j'ai lu plusieurs de ses romans (bien que cela représente une part infime de son abondante production). Puis j'ai fini par caler lorsque j'ai d'abord entamé Désolation sans réussir à l'achever, puis pareillement avec la saga de La Tour sombre (même si, là, j'ai insisté durant trois tomes). 

Depuis, d'autres auteurs, d'autres univers m'ont accaparé. Je ne peux pas dire que je suis un fan de ce romancier, même si je lui reconnais un talent de conteur sidérant, et que sa popularité ne me semble pas usurpée tant il est indéniable que son oeuvre est de qualité en éprouvant le lecteur (par le volume de ses livres mais aussi par la terreur que provoque ses récits). 

Je dois, en outre, remercier Artemus Dada, un collègue blogueur, pour avoir attiré mon attention sur la série Mr. Mercedes : sans un de ses articles, je sera passé à côté de ce titre dont j'ignorai qu'il appartenait à la bibliographie de King. Je découvrais aussi que le projet de cette adaptation était développée par David E. Kelley, créateur d'Ally McBeal et The Practice (notamment), deux séries dont je garde d'excellents souvenirs. Ajoutez-y le romancier Dennis Lehane, à qui on doit des polars fameux comme Gone, baby, gone ou Mystic River (transposés au cinéma par Ben Affleck et Clint Eastwood) au poste de consultant, et si vous n'avez pas envie de voir le résultat, je n'y comprends rien.

Et quel résultat ! Au départ, toutefois, l'objet désarçonne : le rythme de la narration en particulier, une fois son abominable scène d'ouverture, a valeur de test. En vérité, cette lenteur, qui épouse l'âge du héros, est moins pesant que dense et permet d'identifier ce que chacun des auteurs a apporté à la série. On peut ainsi avancer que la caractérisation fine doit à Kelley, l'ambiance policière à l'ancienne à Lehane, le climat horrifique à King. 

Sauf erreur ou distraction de ma part, tous les épisodes ont été réalisés par Jack Bender, un vieux routier de la télé, qui était derrière la caméra pour des productions émérites comme Boston Public (déjà une série de Kelley), Alias et Lost (créées par J.J. Abrams), Boomtown. Il a appliqué à ces dix chapitres une mise en scène rigoureuse, d'une sobriété exemplaire, s'appuyant sur un effet miroir saisissant : en effet, les scènes avec Brady sont quasiment aussi nombreuses que celles avec Bill, elles se répondent même souvent et épousent stylistiquement (par le soin apporté à la photo, aux mouvements d'appareil, au montage) la personnalité des deux adversaires.

Car Mr. Mercedes, c'est avant tout l'opposition de deux mondes : d'un côté un ancien flic au bout du rouleau, un dinosaure, un ours mal léché, qui se fiche désormais du règlement, qui vit très mal sa retraite (d'autant plus qu'il a achevé sa carrière sur l'affaire du salon de l'emploi, conspué par la presse locale, subissant le dédain las de ses anciens collègues, courtisé un temps par sa voisine veuve) ; de l'autre un geek psychopathe, incestueux, assoiffé de reconnaissance et persécuté professionnellement, qui défie ce vieux policier de se suicider ou de l'attraper, aussi intelligent que cruel, mais souffrant aussi d'être désocialisé, déconsidéré.

Bien qu'ils soient formidablement entourés par des seconds rôles mémorables (plaisir de revoir Mary-Louise Parker perdue de vue depuis Weeds, découverte de Jharell Jerome et Justine Lupe, présences impeccables de Scott Lawrence et Holland Taylor dont les visages sont familiers), le duel à distance que se livrent les deux vedettes du programme est d'une puissance rare. Harry Treadaway compose un tueur vraiment flippant et glaçant, une vraie performance, habitée, parfois très extravertie, limite surjouée pour souligner le malaise que dégage Brady/Mr. Mercedes. Pour le contraste, il fallait un comédien au registre différent pour soutenir ce personnage et qui de mieux que l'impressionnant, massif autant que fébrile, dur et tendre à la fois, têtu, soucieux, j'ai nommé Brendan Gleeson, absolument prodigieux.

La réussite de la série tient à son équilibre narratif, sa gravité, sa tension, la prestation sensationnelle de ses deux acteurs principaux, la qualité de sa réalisation (saurez-vous repérer Stephen King dans un apparition sanguinolente à souhait ?) et la subtilité de son écriture. On entre dans cette histoire à pas de loup, puis on est pris par le col, saisi à la gorge, et on en sort pantelant. Rude, mais jouissif.  

lundi 23 octobre 2017

DOCTOR STRANGE, de Scott Derrickson


Il paraîtrait que le Dr. Strange fait une apparition remarquée dans Thor : Ragnarok (en salles ce mercredi... Mais pas chez moi tout de suite). Et donc, comme Thor faisait déjà une apparition remarquée dans le film consacré au sorcier suprême de Marvel, j'en ai profité pour réviser ma leçon et revoir Doctor Strange, réalisé par Scott Derrickson sorti l'an dernier, afin de vérifier si la bonne impression qu'il m'avait laissé reste valable.

Kaecilius (Mads Mikkelsen)

Népal. Le sorcier Kaecilius et ses zélotes s'emparent dans la bibliothèque du temple de Kamar-Taj de pages d'un grimoire sur lesquelles est inscrite une ancienne incantation. L'Ancien tente de l'arrêter mais il arrive à fuir.

Christine Palmer et Stephen Strange (Rachel McAdams et Benedict Cumberbatch)

New York. Stephen Strange est un brillant neurochirurgien qui est victime d'un grave accident en voiture. Sa collègue et ex-amante Christine Palmer est à son chevet quand il revient à lui et découvre les dommages irréparables qu'ont subis ses mains. Un rééducateur, supportant mal l'attitude détestable de l'impatient docteur, lui apprend pourtant qu'un précédent patient, sévèrement blessé, a réussi à s'en remettre. C'est ainsi que Strange rencontre Jonathan Pangborn qui lui parle de Kamar-Taj.

L'Ancien et Stephen Strange (Tilda Swinton et Benedict Cumberbatch)

Au Népal, Strange est sauvé d'une agression en pleine rue par Karl Mordo qui l'a entendu demander où trouver Kamar-Taj. Il l'introduit auprès de l'Ancien qui accepte, à contrecoeur, de l'intégrer à ses élèves, doutant que cet homme sceptique et arrogant soit apte à devenir un bon sorcier.

Karl Mordo et le Dr. Strange (Chiwetel Ejiofor et Benedict Cumberbatch)

Néanmoins, même s'il commet quelques entorses au règlement, Strange progresse vite. Sa curiosité le conduit notamment à découvrir que l'Ancien doit certainement son exceptionnelle longévité à la Dimension Noire sur laquelle règne Dormammu, que sert Kaecilius. Pour protéger la Terre, trois sanctuaires sacrés, occupés par des sorciers, se trouvent à New York, Hong Kong et Londres.

New York sans dessus-dessous

La capitale britannique est justement attaquée par Kaecilius qui tue le sorcier Daniel Drumm sous les yeux de Strange et Mordo. Ils affrontent leur adversaire dont le pouvoir lui permet d'altérer la matière physique lorsque l'Ancien se mêle au combat. Elle est mortellement blessée durant cette bataille.

Le nouveau Sorcier Suprême

Strange et Mordo gagnent ensuite Hong Kong assailli par Kaecilius et ses zélotes et prêtent main forte à Wong. Dormammu est sur le point d'engloutir la Terre dans sa dimension noire mais Strange le défie en le piégeant dans une boucle temporelle grâce à la relique de l'Oeil d'Agamatto (le premier des Sorciers Suprêmes) jusqu'à ce qu'il abandonne son projet. Kaecilius en paie le prix en disparaissant dans la dimension noire, mais Mordo désapprouve la manière dont Strange a résolu le problème, en manipulant le temps, et part de son côté.
Strange décide de s'établir à New York avec Wong pour protéger le monde de futures menaces occultes.

Deux scènes supplémentaires figurent dans les crédits post-générique de fin :

- Strange reçoit Thor dans son sanctuaire et lui offre son aide pour retrouver Odin et capturer Loki en échange de quoi ils s'engagent à ne plus quitter Asgard.

- Mordo retrouve Jonathan Pangborn à qui il vole sa magie (le rendant donc à nouveau infirme) et explique qu'il va désormais s'employer à traquer les sorciers qui exercent leur art mystique de manière inconséquente.

Subtilement, le producteur Kevin Feige, grand ordonnateur des Marvel Studios qui adaptent les comics de l'éditeur au cinéma (et aussi à la télé avec les séries diffusées sur Netflix, comme Jessica Jones, Daredevil, Luke Cage, Iron Fist), semble depuis Ant-Man (Peyton Reed, 2015) préparer une sorte de relève aux héros déjà établis sur grand écran. 

Tout cela anticipe donc certainement le remplacement à la fois de personnages emblématiques et (surtout) de leurs interprètes (dont le cachet en constante augmentation plombe les budgets de films déjà coûteux). A terme, il ne serait pas étonnant que des super-héros jusqu'à présent au second plan dans les team movies (Black Widow, Hawkeye, Vision, Falcon) ou récemment introduits dans leurs aventures en solo (Ant-Man, puis Black Panther, Captain Marvel) deviennent les nouvelles stars de Marvel sur grand écran.

Si cette hypothèse se vérifie, Dr. Strange s'ajoutera donc à cette nouvelle vague qui succédera à terme à Captain America, Iron Man, Thor, Hulk. Et le Sorcier suprême, l'Homme-fourmi, la Veuve noire, le Faucon, la Vision, Oeil-de-faucon, la Panthère noire et Scarlet Witch formeraient une version probable équivalent aux New Avengers des comics.

En attendant, donc, Doctor Strange, c'est à la fois un nouveau chapitre et une nouvelle origin story pour présenter un nouveau personnage. Après avoir présenté différents aspects de l'univers Marvel (les héros de la Terre - Captain America, Iron Man - , les héros divins - Thor - , les héros de l'espace - les Gardiens de la galaxie), cet opus invoque la magie. Et, une fois encore, le studio a mis les petits plats dans les grands tout en parvenant à rendre attractif ce nouveau venu.

Le choix de confier cette grosse production à Scott Derrickson (surtout connu pour ses oeuvres horrifiques comme Délivre‑nous du mal, Sinister) a surpris et éveillé la méfiance - simple faiseur acceptant de diriger une histoire sur laquelle Feige a le dernier mot (méthode qui n'a pas fait que des heureux - voire Kenneth Branagh, ou Edgar Wright qui a abandonné Ant-Man après des années de préparation) ou réalisateur malin capable de s'arranger avec ces contraintes ? Le résultat indique qu'il appartient à la seconde catégorie (comme les frères Russo, voire Jon Favreau et Joss Whedon) : il emballe l'affaire avec brio, aussi à l'aise dans le grand spectacle (dès le début, l'initiation de Strange par l'Ancien ou la représentation des pouvoirs de Kaecilius  produit des scènes esthétiquement fantastiques, très fidèles à l'inspiration psychédélique du dessinateur Steve Ditko, co-créateur avec Stan Lee, du héros) que dans le rythme soutenu de la narration (les 115' du film passent à toute vitesse, sans temps mort).

Le scénario a la bonne idée, après les grandes assemblées de héros costumés de Avengers II : L'ère d'Ultron et Captain America : Civil War, de se concentrer sur cinq personnages essentiels, dont le pivot est bien sûr Strange lui-même. Le destin du sorcier évoque évidemment celui de Tony Stark - un surdoué imbu de lui-même qui va se réinventer à la suite d'une épreuve et endosser des responsabilités supérieures en se reconvertissant - mais l'intrigue ne copie pas celle du premier Iron Man : Strange reste un type arrogant, et on ne peut que souscrire à l'avertissement final de Mordo quand il lui affirme que ses méthodes pour vaincre son premier ennemi lui vaudront tôt ou tard de "payer la facture".

L'autre originalité du récit tient à son méchant - ou plutôt à ses méchants : le plus évident est Kaecilius mais il est d'abord à la solde du bien plus imposant Dormammu (dont l'aspect, différent de celui des comics, est très impressionnant, au point que Thanos, la némésis primordial du MCU jusqu'ici, paraît soudain ne pas boxer dans la même catégorie). Et, en cours de route, l'Ancien (ici féminisé, mais sans que ce changement ne déçoive) incarne une figure bien plus ambiguë qu'un simple mentor pour bons sorciers (rendant par là même son héritage très trouble).Qu'importe dès lors que le plan de l'ennemi (engloutir la Terre dans la Dimension noire) ne soit pas des plus originaux : il suffit à procurer des frissons, du grand spectacle et un avenir délicat à gérer pour le héros (dont la tâche le situe au premier plan face aux menaces futures - la première scène durant le générique de fin est à cet égard prometteuse, en rapprochant Strange de Thor dans une négociation serrée).

Le casting tient toutes ses promesses, s'imposant même comme une nouvelle grande réussite du studio : plus personne ne pourra imaginer un autre acteur que le génial Benedict Cumberbatch en Dr. Strange (alors qu'il n'a été choisi qu'après des contacts avec des comédiens aussi divers que Jared Leto, Joaquin Phoenix, Ryan Gosling, Ewan McGregor - pour ma part, j'ai longtemps espéré que ce soit Adrien Brody). Il livre une prestation formidable, très nuancée, paraissant s'être régalé pour composer un héros plus têtu et orgueilleux que simplement brave et attachant.

Il est fort bien entouré par l'excellent Chiwetel Ejiofor (assuré de revenir vite - il est déjà question qu'il soit le prochain adversaire de Strange dans une suite), Tilda Swinton (à nouveau métamorphosée de façon saisissante). Mads Mikkelsen prête son physique imposant et malsain à Kaecilius, et Rachel McAdams réussit à exister au milieu de cette bande de magiciens hauts en couleurs.

Visuellement donc, le film est époustouflant, avec des effets spéciaux très graphiques, et une représentation de la sorcellerie très spectaculaires - les architectures bouleversées par les sortilèges rappellent bien sûr Inception mais à la puissance dix. Et le tout est accompagné par une musique fabuleuse composée par Michael Giacchino (peut-être bien la première fois qu'un film Marvel bénéficie d'une si belle partition). 

Difficile de faire la fine bouche donc : cette Phase IV confirme ses ambitions, et rend impatient de découvrir la suite du programme.

dimanche 22 octobre 2017

UNCANNY AVENGERS (VOLUME II) : COUNTER-EVOLUTIONARY, de Rick Remender et Daniel Acuña


Jetons un coup d'oeil dans le rétroviseur et examinons le très bref Volume II de la série Uncanny Avengers avec son unique arc narratif, en cinq épisodes : Counter-Evolutionary. Rick Remender y faisait ses adieux au titre qu'il avait lancé, juste avant que la saga globale Secret Wars de Jonathan Hickman ne chamboule tout.

Pour contextualiser ce récit, un rappel s'impose : durant la saga globale Avengers & X-men : Axis, écrite par Remender (et dont la sinistre réputation m'a dissuadé de la lire), Scarlet Witch, manipulée télépathiquement par Crâne Rouge, jette un sort d'inversion. Tous (ou presque) les héros deviennent des vilains et (presque) vice-versa. A la fin, la situation est partiellement rétablie mais surtout, entretemps, Wanda Maximoff et frère jumeau Pietro, alias Quicksilver, ont appris que Magneto n'était pas leur père biologique.
Cette histoire, Remender l'avait initialement prévue pour la série Uncanny Avengers mais le staff éditorial s'en mêla et contraint le scénariste à lui donner plus d'envergure. Dessinée par Jim Cheung, Adam Kubert et Terry Dodson (ce qui donne un aperçu du grand n'importe quoi de l'entreprise, les styles de ces trois-là n'ayant rien en commun et certains terminant parfois l'épisode de son collègue), la saga est, avec Age of Ultron (de Brian Michael Bendis, Bryan Hitch, Carlos Pacheco et Brandon Peterson), une des pires produites par Marvel ces dernières années.

Mais revenons à cette deuxième génération des Uncanny Avengers.


Pour connaître la vérité sur leurs origines familiales, les jumeaux Maximoff se rendent sur la Contre-Terre, située derrière notre soleil, et sur laquelle règne le Maître de l'Evolution, un généticien fou et extrêmement puissant (il a eu accès à la technologie des Célestes et aux Gemmes de l'Infini). L'arrivée des deux mutants ne passent pas inaperçue et, avant qu'ils aient obtenu des informations pertinentes, ils sont capturés par un mystérieux individu. Sur Terre, Rogue a assemblé une nouvelle équipe de X-Men et d'Avengers - Vision, Dr Voodoo, Captain America (Sam Wilson), Sabretooth (toujours "inversé" psychologiquement depuis Axis) - et a remonté la piste de Scarlet Witch et Quicksilver jusqu'aux monts Wundagore. Attaqué par une sentinelle, le Dr Voodoo téléporte ses acolytes mais son sort les disperse sur la Contre-Terre.



Vision rencontre Eve, une synthésoïde comme lui, avec laquelle il s'accouple. Rogue est détenue par un scientifique à la solde du Maître de l'Evolution, mais qui réalise des expériences secrètes. Captain America est prisonnier de créatures végétales qui le transforment en hybride. Sabretooth surgit dans la capitale de ce monde et le Maître de l'Evolution le neutralise, fasciné par ses pouvoirs régénérateurs mutants. Dr Voodoo découvre un temple abandonné où les âmes des victimes du Maître de l'Evolution réclament vengeance. 


Scarlet Witch et Quicksilver sont, eux, parmi une bande de résistants humains et hybrides, dirigée par le fils du Maître de l'Evolution qui envoie pour les abattre sa fille, génétiquement améliorée, Luminous. Sabretooth, qui l'accompagne, asservi, se rebelle et aide les dissidents, permettant aux jumeaux Maximoff de gagner la capitale. Ils y libèrent Rogue et retrouvent Captain America.


Pendant ce temps, Vision doit choisir entre suivre Eve et éduquer leur progéniture, loin de la haine des hommes qui, comme sa compagne en est certaine, court à leur propre perte et refuseront leur famille comme ils rejettent les mutants, ou partir aider ses amis contre le Maître de l'Evolution. La bataille bat son plein au coeur de la capitale de la Contre-Terre et les Uncanny Avengers sont en difficulté contre de puissants adversaires comme Luminous et son père.


C'est alors que le Dr Voodoo surgit et libère les âmes des victimes du Maître de l'Evolution contre lui, le forçant à fuir par un portail dimensionnel après avoir prédit à ses ennemis une future guerre et révélé à Scarlet Witch et Quicksilver qu'ils lui doivent leurs pouvoirs grâce à ses expériences lorsqu'il les enleva à leurs parents bohémiens. De retour sur Terre, les héros pansent leurs plaies, Vision réconfortant particulièrement Wanda Maximoff avec laquelle il partage désormais la douleur d'avoir été séparé des siens...

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est sa densité, mais avec la conviction que Rick Remender a dû se montrer concis à cause de l'imminence de la saga Secret Wars, au cours de laquelle Marvel suspendit toutes ses séries pour en faire des tie-in à l'intrigue de Jonathan Hickman.

Déjà frustré d'avoir été dépossédé d'Avengers & X-Men : Axis, initialement intitulé Inversion si l'histoire avait été conservée pour la seule série Uncanny Avengers, le scénariste a enchaîné avec ce deuxième Volume du titre sans certainement se douter qu'il ne durerait que cinq petits épisodes. C'est assez flagrant quand on note toutes les pistes narratives qu'il ouvre dans cet arc - et qui n'ont pas été développés depuis par Gerry Duggan, le nouvel auteur de la série - : il est notamment question à la fin d'une menace formulée par le Maître de l'Evolution d'une future et terrible guerre de l'évolution, juste avant qu'il ne s'éclipse avec sa fille, Luminous.

Par ailleurs, avec Axis, la réécriture des origines familiales de Scarlet Witch et Quicksilver suscita de vives réactions chez les fans de ces personnages : en ne faisant plus de Magneto leur père biologique mais le produit d'expériences menées par le Maître de l'Evolution sur deux nouveaux-nés enlevés à des gitans, Remender avait certainement des plans pour creuser cette affaire au moins aussi profondément que les fautes du passé de Thor et Wolverine dans le Volume I de la série (qui aboutirent à la vengeance des jumeaux Apocalypse, la création de la Planète X, le piège de Kang).

Bref, on a le sentiment que Remender en avait gardé beaucoup en réserve et que Secret Wars a fait voler ses plans en éclats. A la même époque, il acheva un premier run sur Captain America et venait de lancer sa suite en donnant le bouclier à Sam Wilson, mais, là, Marvel conserva l'idée et Nick Spencer l'exploita très (trop) politiquement jusque récemment (le mois prochain, Mark Waid et Chris Samnee auront la lourde tâche de redonner du lustre au Captain avec Steve Rogers de nouveau en possession de son bouclier).

Enfin, Remender écrivit, parallèlement à ce Volume II, un récit complet, Rage of Ultron, centré sur la relation entre Hank Pym et son fameux androïde dément, à laquelle se mêlaient deux générations d'Avengers (l'équipe des années 70 et celle des Uncanny Avengers). Tout ce réseau d'histoires, brassant des personnages iconiques, devait certainement converger...

Donc, la lecture de Counter-Evolutionary ressemble souvent à une grande bande-annonce pour cet ensemble d'intrigues abandonnées par Remender (qui a quitté Marvel pour ne plus se consacrer qu'à ses oeuvres en creator-owned, notamment chez Image Comics - Low, Deadly class, Black science, Seven to eternity...). C'est passionnant mais terriblement frustrant, parfois un peu maladroit (l'équipe est vite et trop longtemps séparée) mais prometteur (le Dr Voodoo y opère un retour en force, la situation de Vision inspirera la mini-série de Tom King, l'inversion de Sabretooth est positivement étonnante contre toute attente...). En outre, le méchant de l'histoire est vraiment original, avec des motivations atypiques.

Et puis il y a Daniel Acuña au dessin et l'espagnol donne la pleine mesure de son grand talent, après avoir prouvé avec le Volume I de la série, qu'il méritait la confiance de Marvel. Son traitement éclatant des couleurs, l'expressivité des personnages (à qui il donne une gestuelle propre, une attitude distincte, résumant superbement leur caractérisation), le dynamisme de son découpage, sont autant d'atouts pour la relance du titre. C'est là aussi bien dommage que sa collaboration, complice, avec Remender, ait été interrompue alors qu'elle semblait bien partie pour un nouvel acte d'envergure (à l'heure qu'il est, Acuña, aussi incroyable que ça peut l'être, n'a plus de série régulière !).

Beaucoup de regrets donc, à la mesure du plaisir pris à cette lecture (même si Gerry Duggan ne démérite pas depuis sa reprise de la série).

vendredi 20 octobre 2017

MADAME DE..., de Max Ophuls


Pour compléter l'hommage à Danielle Darrieux, quel meilleur film que Madame de..., réalisé par le cinéaste qui sut le mieux la diriger, le génial Max Ophuls ? L'un des plus beaux longs métrages de l'histoire du 9ème Art tout simplement.

 La comtesse Louise de... (Danielle Darrieux)

Epouse du général André de..., officier artilleur, la comtesse Louise de... est une aristocrate frivole et dépensière. A cause de cela, pour rembourser ses dettes de jeu, elle vend quelques-uns de ses bijoux au bijoutier Rémy, dont une paire de boucles d'oreilles en forme de coeur, offerte à l'occasion de ses noces.

Madame de... (Danielle Darrieux)

Alors qu'elle doit sortir en ville avec son mari, elle prétend avoir perdu les boucles, mais le général découvre son mensonge le lendemain quand le bijoutier Rémy le rencontre et les lui revend. Le militaire décide alors de les offrir à sa maîtresse qui part pour Constantinople, où elle les perd au jeu.

La comtesse de... et le baron Fabrizio Donati (Danielle Darrieux et Vittorio de Sica)

Madame de... fait entre temps la connaissance du baron Fabrizio Donati, un séduisant diplomate qui la courtise et la charme en profitant qu'elle soit délaissée par son mari. Pour lui prouver son amour, il lui offre la paire de boucles d'oreilles qu'il a racheté lors de son passage à Constantinople. 

Le bijoutier Rémy et Madame de... (Jean Debucourt et Danielle Darrieux)

Le général découvre l'attirance de sa femme pour le diplomate quand elle s'affiche lors d'une sortie avec les boucles d'oreilles qu'elle prétend avoir retrouver par hasard dans une paire de gants. André défie Fabrizio en duel après avoir forcé Louise à offrir le bijou à une de ses nièces qui vient d'avoir un enfant - un geste qu'elle jure de n'avoir pouvoir lui pardonner. 

Le général André de... et la comtesse Louise de... (Charles Boyer et Danielle Darrieux)

Humiliée, désespérée, malade, Madame de... meurt en tentant d'empêcher le duel entre son mari et son amant.

Madame de... est, de tous les films réalisés par Max Ophuls à son retour en France dans les années 1950, le plus accompli : il réussit à sublimer un vaudeville mélodramatique en en faisant un drame romantique et cruel. Mais le génie du réalisateur ne force jamais le trait et raconte cette histoire, adaptée d'un court roman de Louise de Vilmorin, avec une fluidité et un élégance extraordinaires.

Les mouvements de caméra illustrent cela parfaitement avec de longs travellings, des plans-séquences, des acteurs très mobiles. Cette forme dynamique oppose la froideur du personnage du général, symbole d'une bourgeoisie rigide, stratège aussi militaire aussi impitoyable en amour que sur le champ de bataille, à la passion qui traverse son épouse et son amant (le seul à posséder, par ailleurs, une identité complète, comme pour souligner qu'il est un corps étranger dans ce monde corseté).

Le jeu hautain, antipathique à souhait, de Charles Boyer contraste habilement avec la grâce bouleversante de Danielle Darrieux (36 ans à l'époque, au sommet de son hallucinante carrière ) et la classe noble de Vittorio de Sica.

Ophuls rend sensible les frissons, énamourées puis douloureux, de son héroïne, touchante malgré sa frivolité, victime de ses inventions, grisée par la passion, et qui paiera cher pour cela. Ces évolutions s'illustrent dans des scènes mémorables : 

- les valses partagées entre la comtesse de... et le baron où le passage du temps est traduit par leurs changements de costumes et où leurs danses les voient de plus en plus enlacées, 

- l'image splendide où Madame de... déchire la lettre destinée à son amant et dont les lambeaux, jetés par la fenêtre de son compartiment de train, se mêlent aux flocons de neige. 

De même, la mobilité de la narration se joue dans l'intrigue secondaire qui voit les bijoux passer de main en main jusqu'à revenir dans celles de Louise. Ophuls en tire même un étonnant gag puisque le général paiera quatre fois ces boucles d'oreilles au bijoutier Rémy.

Le film est ponctué par des répliques inspirées : 

- "Les femmes, mon ami, toutes les mêmes : le mystère pour les choses les plus simples." (André à Fabrizio), 
- "Je ne vous aime pas. Je ne vous aime pas. Je vous veux." (Louise à Fabrizio), 
- "Je déteste le monde. Je voudrais n'être regardée que par vous." (Louise à Fabrizio), 
- ou encore "Le hasard a ceci d'exceptionnel qu'il est naturel." (André).
  
Ophuls a tenu toutefois à modifier le dénouement du roman (qui voyait Madame de... mourir en remettant à son mari et son amant une boucle d'oreille chacun), préférant une conclusion d'une sobriété plus poignante, comme il les appréciait (chez Ophuls, comme chez Aragon, "il n'y a pas d'amour heureux").

Ainsi, les mots qui ouvrent le film revêtent à la fin un caractère terriblement ironique : "Madame de... était une femme très élégante, très brillante, très fêtée. Elle semblait promise à une jolie vie sans histoire. Rien ne serait probablement arrivé sans ce bijou..."

DANIELLE DARRIEUX (1917-2017)

La Faucheuse se chôme pas : après nous avoir enlevé Jean Rochefort il y a une dizaine de jours, elle vient d'emporter la reine des actrices françaises, la plus grande de ces dames, la plus belle, la plus élégante, la plus intemporelle d'entre toutes. Danielle Darrieux est morte.

Arrivée en Mai dernier à l'âge de cent ans, elle avait la vivacité et la présence d'esprit de la débutante qui démarra dans son métier à 14 ans. La longévité de sa carrière laisse pantois, au moins autant que la qualité des films (et des pièces de théâtre) qui la consacrèrent.  Bon courage à qui ambitionnera de rivaliser avec elle.

Alors, bien sûr, on pourra s'amuser à dresser la liste de ses chefs d'oeuvre, depuis Mayerling (Anatole Litvak, 1936) jusqu'à Huit Femmes (François Ozon, 2001) en passant par la décennie royale des années 1950 où de La Ronde (50) à Madame de... (53) au Plaisir (52) Max Ophüls la filma comme nul autre, en majesté, sans oublier La Vérité sur Bébé Donge (Henri Decoin, 52), Le Rouge et le Noir (Claude Autant-Lara, 1954) et Marie Octobre (Julien Duvivier, 1959). Mais Danielle Darrieux était plus grande que ses films : elle en était l'âme, imprimée sur pellicule avec amour, fascination, respect.

Je préfère donc vous proposer une galerie de photos pour que ce visage à la beauté envoûtante, au charme entêtant, continue de nous accompagner. C'est littéralement la figure d'une enfant du siècle, d'une femme immortelle. Regrettons-la mais ne la pleurons pas : nous avons eu de la chance d'être ses contemporains et que ses oeuvres restent.