vendredi 19 août 2016

Critique 993 : L'ARNACOEUR, de Pascal Chaumeil


L'ARNACOEUR est un film réalisé par Pascal Chaumeil, sorti en salles en 2010.
Le scénario est écrit par Laurent Zeitoun (d'après son idée originale), Jeremy Doner et Yoann Gromb. La photographie est signée Thierry Arbogast. La musique est composée par Klaus Badelt.
Dans les rôles principaux, on trouve : Romain Duris (Alex Lippi), Vanessa Paradis (Juliette Van Der Beck), Julie Ferrier (Mélanie), François Damiens (Marc), Helena Noguerra (Sophie), Andrew Lincoln (Jonathan), Jacques Frantz (Van Der Beck), Jean-Yves Lafesse (Dutour).
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Alex Lippi est un briseur de couples professionnel : avec l'assistance de sa soeur aînée, Mélanie, et de son beau-frère, Marc, il est engagé par la famille ou les amis de jeunes femmes sur le point de se marier avec un homme avec lequel elles ne sont pas vraiment heureuses ou qui déplaît à leurs proches. Ses seuls interdits : ne pas coucher avec la "cible" ni détruire un couple sincèrement amoureux.
Juliette Van Der Beck et Alex Lippi
(Vanessa Paradis et Romain Duris)

Mais les mises en scène et le train de vie d'Alex et son équipe coûtent cher, il a dépensé sans compter et accumulé les dettes, aujourd'hui son principal créancier réclame l'argent avancé. Alex n'a pas le choix : il doit décrocher une mission, même si elle paraît a priori impossible.
Juliette et Alex

Sa nouvelle cible s'appelle Juliette Van Der Beck, oenologue réputée, sur le point d'épouser Jonathan, jeune et bel aristocrate anglais, et en froid avec son père, un homme d'affaires douteux, depuis la mort de sa mère. Les noces sont prévues dans une dizaine de jours.
Alex et Juliette

A ce délai très court vont s'ajouter d'autres problèmes : d'abord, Juliette est vraiment amoureuse ; ensuite, elle est immédiatement exaspérée par Alex qui se fait passer pour un garde du corps engagé par son père prétendument victime de menaces ; la meilleure amie nymphomane de la future mariée débarque et jette son dévolu sur Alex ; son usurier le menace sans arrêt via son homme de main... 
Alex et Juliette

Mais le plus embêtant pour Alex, c'est qu'il est de plus en plus troublé par Juliette et qu'elle aussi se met à douter, charmée par ce garçon maladroit mais aux goûts si semblables aux siens tout en notant les réserves de sa future belle-famille. 
Alex, Mélanie, Marc et Juliette
(Romain Duris, Julie Ferrier, François Damiens et Vanessa Paradis)

Ces hésitations suffiront-elles pour la détourner de l'autel ? Et pour convaincre Alex de laisser parler ses sentiments au détriment de son business ?

Dans une dizaine de jours sortira en salles un film intitulé Un Petit Boulot, adapté du roman de Iain Levison, réalisé par le même Pascal Chaumeil aux commandes de cet Arnacoeur : ce sera aussi son dernier opus, puisqu'il est mort à la fin de cet ultime tournage. Sans préjuger des qualités de cette oeuvre posthume, il est fort probable que le cinéma français ait perdu un des rares bons filmmaker de comédie de ces dernières années, qui aura fait l'essentiel de sa carrière à la télé (pour des séries comme Fais pas ci, fais pas ça ou Engrenages).

Il y a six ans donc sortait son premier long métrage : une réussite, quasi-unanimement saluée par la critique et un énorme succès public (près de quatre millions d'entrées), dont la qualité tranchait singulièrement avec les productions de piètre niveau formatées pour les prime times des grandes chaînes télé. Une authentique comédie romantique française, ciselée et soignée, avec un casting quatre étoiles. Ce coup d'essai sera suivi par Un plan parfait en  2011, avec le couple Dany Boon-Diane Kruger, un peu moins entraînant mais très divertissant et encore joliment emballé.

En le revoyant en DVD, et donc en visionnant également les bonus (un lot de scènes judicieusement coupées pour préserver le rythme, un bêtisier classique, et un making of instructif), on mesure cependant le malentendu qui s'est établi entre quelques analyses et l'intention de l'équipe : on a ainsi beaucoup cité Belmondo (pour l'interprétation il est vrai pleine d'énergie et de gouaille de Romain Duris en Heartbraker, le titre anglais du film), mais il est évident aussi que beaucoup d'articles ont été rédigés par des journalistes ou blogueurs qui avaient l'air de se pincer le nez (réflexe fréquent en France où avouer aimer la comédie, a fortiori romantique, est comme une maladie honteuse) en insistant bien sur le fait qu'on n'était pas là chez Lubitsch (mais plus personne ne fait de comédies comme Lubitsch : Billy Wilder l'avait annoncé dès la mort de son mentor).

Pourtant, L'Arnacoeur ne mérite ni dédain ni tiédeur : c'est un excellent film, très efficace, sans être vulgaire ni grossier, et surtout plus intelligent que ces pisse-froid prétendent. J'ai fait des études de philosophie durant mon laborieux passage à l'université et, si ça ne m'a donné ni un métier ni même de quoi faire croire que je suis plus intelligent que les autres, j'en ai retenu au moins quelques leçons dont le propos resurgit parfois de manière inattendue quand je lis ou regarde quelque chose d'étonnamment léger.

En l'occurrence, je me suis souvenu ici du Journal du séducteur de Kierkegaard dans lequel il résume parfaitement l'argument de L'Arnacoeur en expliquant qu'exploiter les manques d'une femme vous assure de lui devenir indispensable, puis que la repousser alors, c'est en faire une femme amoureuse de vous.  C'est imparable et c'est justement la méthode qu'applique Alex Lippi en mentant aux filles qu'il séduit. Juliette ne craquera pas pour le vrai Alex mais pour celui qu'il prétend, comme d'habitude, être pour elle. Seulement, cette fois-ci, il a aussi craqué pour sa proie et, s'il la repousse pour l'épargner, le mal est fait : leurs comptes sont bons, ils s'aiment et rien n'y pourra rien changer. 

Le scénario de Laurent Zeitoun, peaufiné par Jeremy Doner et Yoann Gromb, joue sur cette idée qu'aimer quelqu'un, c'est se projeter en lui, c'est voir en lui ce qui nous manque, même si ce reflet est trompeur, illusoire, fabriqué pour la circonstance. En l'exprimant aussi franchement, le film acquiert une force détonante.

La contribution active de Romain Duris, pour que Alex Lippi ne se résume pas un "James Bond de la séduction", un tombeur facile et suffisant, et de Vanessa Paradis (rayonnante de charme et d'élégance, même quand son personnage est d'abord cassant), pour que Juliette ne soit pas qu'une chipie dissimulant une âme de midinette, a été essentielle aussi pour aboutir à ce résultat. Chaumeil et Zeitoun voulait ces deux-là pour des raisons évidentes bien traduites à l'écran : le mouvement perpétuel et inquiet pour lui, la grâce malicieuse et un peu hautaine pour elle (après l'avoir vue dans le film sur les coulisses de son Divine idylle Tour).

Les éléments les plus simplement comiques du film sont fournis par les seconds rôles, campés par des comédiens au jeu volontairement plus appuyés : l'épatante Julie Ferrier en grande soeur raisonnable, l'hilarant François Damiens en technicien balourd mais attachant, Helena Noguerra en copine déchaînée prête à sauter (sur) tout ce qui bouge.

Tournée à Monaco, l'histoire s'amuse aussi avec des références aux années 80 (riches en comédies romantiques) : un clin d'oeil fameux porte sur la chanson Wake me up before you go-go du groupe Wham ! (délicieuse scène dans la voiture où Alex et Juliette se cachent de l'autre pour fredonner le refrain), et une séquence mémorable reproduit la chorégraphie de Dirty Dancing - un numéro longuement préparé et parfaitement exécuté.

Tout cela, les allusions, le genre lui-même, est traité avec dérision mais sans condescendance, et c'est ce dosage parfait entre distance ironique, charme irrésistible et respect tonique qui aboutit à la réussite de L'Arnacoeur.

jeudi 18 août 2016

Critique 992 : GEMMA BOVERY, de Posy Simmonds


GEMMA BOVERY est un roman graphique écrit et dessiné par Posy Simmonds, traduit en français par lili Sztajin et Jean-Luc Fromental, publié en 1999 par les Editions Denoël.
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Après avoir découvert que son amant, Patrick Large, la trompait, Gemma Tate, jeune décoratrice d'intérieur, épouse Charlie Bovery, restaurateur de meubles. Pour oublier son passé amoureux malheureux, la jeune femme convainc son mari, harcelé par son ex-femme, de partir s'installer en Normandie.
Leur arrivée éveille immédiatement la curiosité du boulanger de Bailleville, Joubert, qui fantasme sur le nom de la belle britannique avec l'héroïne du roman de Gustave Flaubert, Mme Bovary, tout en redoutant qu'elle connaisse un destin aussi tragique.
Ses craintes semblent se matérialiser lorsque Gemma entame une liaison adultère avec le jeune Hervé De Bressigny, étudiant issu de la bourgeoisie parisienne, qui s'est retiré dans le château familial pour réviser ses examens. 
Joubert s'emploie alors à ruiner leur romance. Charlie Bovery apprend l'infidélité de sa femme et rentre en Angleterre tandis que Gemma retrouve chez des connaissances habitant dans la région son ancien amant, Patrick. Celui-ci vient de divorcer et propose à la jeune femme de renouer mais, après s'être donnée à lui, elle refuse finalement, consciente qu'il lui faut avancer - à commencer par régler ses problèmes financiers.
Le sort sera cruel et absurde pour Joubert puisque Gemma s'étouffera avec un morceau d'une miche de pain qu'il lui a offert, sans que ni Charlie, revenu se réconcilier avec elle, ni Patrick, témoin de la scène, n'aient pu la sauver. 
Après le départ définitif de Charlie, de nouveaux anglais emménageront chez les Bovery : la femme s'appelle Jane. Jane Eyre.

Neuf ans avant de signer l'excellent Tamara Drewe, Posy Simmonds gagna la renommée avec cette libre mais tout compte fait très fidèle adaptation de Madame Bovary de Gustave Flaubert, transposé de nos jours. 

La fidélité est aussi bien narrative que formelle puisque ce roman graphique ne raconte pas une histoire continue mais se déroule selon une succession de descriptions. Fidèle aussi, il l'est intellectuellement car Gemma Bovery n'est pas malade de la lecture des romans sentimentaux mais des revues de mode et de décoration intérieure : de fait le personnage ne se définit qu'en termes stylistiques, passant d'un état à l'autre comme elle le fait avec la fermette normande qu'elle emménage.

Posy Simmonds n’imite pas Gustave Flaubert : elle fait mieux - elle s'empare des motifs qui illustrent son roman pour en livrer une interprétation critique dans le langage de la bande dessinée. Ainsi parasite-t-elle son modèle en suggérant les similitudes entre sa Gemma Bovery et Madame Bovary, troublant le processus d'identification entre les deux héroïnes. C'est ce qui perturbe tant le boulanger Joubert qui redoute autant qu'il rêve le destin de la belle anglaise qui l'obsède : il aimerait à la fois éviter qu'elle connaisse un sort aussi funeste tout en croyant cela inévitable, voire même en provoquant les événements en ce sens quand le comportement de la jeune femme lui déplaît, le déçoit ou le met en colère.

De la même façon, Patrick Large rappelle le Rodolphe du roman sans que sa place dans la vie de Gemma ne corresponde à celle du personnage de Flaubert par rapport à Emma Bovary. Charlie Bovery évoque encore plus Charles Bavary, mais le premier est un restaurateur de meubles talentueux là où le deuxième était un médecin médiocre - sans compter qu'on apprend à la fin que Charlie se prénomme en réalité Cyril. Enfin, Hervé de Bressigny est un jeune aristocrate qui vit encore aux crochets de sa mère qui renvoie à Léon dans le livre original mais c'est Joubert qui rêve de jouer ce rôle lorsque Gemma lui donnera un rendez-vous (qui n'a rien d'amoureux) dans la cathédrale de Rouen - rendez-vous manqué et qui révélera au boulanger une scène déplaisante, semblable à l'étreinte dans le fiacre de Madame Bovary.

Enfin, le dénouement de Posy Simmonds diverge complètement de celui de Flaubert : Emma se suicide après que Rodolphe la quitte et parce qu'elle est incapable d'assumer sa situation financière, alors que Gemma a le courage de rompre avec Patrick et est résolue à régler ses problèmes d'argent. Elle mourra d'une façon bien plus grotesque mais tout aussi dramatique, en s'étouffant avec un morceau de pain (confectionné par un Joubert repentant), sans que Patrick puisse la sauver, et alors que Charlie revenait auprès d'elle. 

C'est tout l'art de Posy Simmonds que de dénouer le banal par l'ironie et d'indiquer sans ambiguïté qu'elle n'imite pas Gustave Flaubert. Ce faisant, elle établit une distance nette entre le livre dont elle s'inspire et celui qu'elle produit, le narrateur étant lui-même un ancien lettré reconverti dans la boulangerie qui se distrait en s'inventant des histoires comme il crée ses pains. C'est un personnage qui est très vite antipathique et que rien ne sauvera moralement, obsédé par l'idée de contrôler la vie intime de Gemma, la méprisant souvent parce qu'il est jaloux de ses amants et amer qu'elle ne le désire pas.

Joubert incarne le soixante-huitard aigri qui dénonce la société moderne, la consommation, les étrangers qui s'installent en France en n'en appréciant que les clichés au lieu d'en considérer le peuple, mais qui souvent ne cherche qu'à être flatté pour le pain qu'il fait ou les attentions qu'il porte à ces touristes-clients. Il n'aime pas les anglais mais en même temps profite de leur argent et de leur présence. C'est un hypocrite, bien davantage que Gemma dont il déplore l'attitude avec les hommes. Il est également concupiscent tout en dénonçant les clichés sexistes auxquelles se soumet Gemma.

Or, la jeune femme n'est pas la blonde superficielle qu'il imagine : si elle cède en effet régulièrement à des effets de mode, elle les considère d'un oeil critique et progresse sensiblement en prenant conscience de ses faiblesses et de la nécessité de se corriger.  

Graphiquement, Posy Simmonds répond parfaitement à cela avec un trait délicat mais expressif, épurée mais évocateur, qui se nuance de gris plus qu'il ne s'inscrit dans un basique noir et blanc, qui joue avec des blocs de texte comme autant d'éléments visuels en écho soit à des plans isolés (du domaine de l'illustration classique), soit à des séquences dessinés (en bandes et en cases, comme dans une BD traditionnelle).

Ainsi donc, Gemma Bovery n'est pas structurellement opposé au roman de Flaubert, il en constitue une version alternative, déviante, critique, en utilisant les caractéristiques propres à l'art séquentiel. Toute l'efficacité et l'intelligence de cet album tient dans sa faculté à montrer à la fois ce qui distingue et rassemble le roman et la BD. Posy Simmonds pourrait fort bien, à sa manière, s'exclamer : "Gemma Bovery, c’est moi !" car Gemma Bovery, ce n'est pas Emma Bovary, et ce n'est donc pas Gustave Flaubert. 
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Si vous êtes curieux et (très) indulgent, vous pourrez aussi visionner l'adaptation de ce roman graphique par la réalisatrice Anne Fontaine, sortie en 2014, avec Gemma Arterton (qui incarna aussi Tamara Drewe, l'héroïne de l'autre album de Posy Simmonds, dans le film autrement plus réussi de Stephen Frears - une mauvaise idée de casting car l'actrice ne ressemble pas à Gemma Bovery, mais surtout parce que cela donne l'impression que tous les personnages de Simmonds sont interchangeables au cinéma) et Fabrice Luchini (qui cabotine affreusement dans un rôle improbable pour lui). 

Critique 991 : LAST DAYS OF SUMMER, de Jason Reitman


LAST DAYS OF SUMMER (en v.o. : Labor Day) est un film réalisé par Jason Reitman, sorti en salles en 2014.
Le scénario est écrit par Jason Reitman, d'après le roman Long Week-End de Joyce Maynard. La photographie est signée Eric Steelberg. La musique est composée par Rolfe Kent.
Dans les rôles principaux, on trouve : Kate Winslet (Adele), Josh Brolin (Frank), Gattlin Griffith (Henry adolescent), James Van Der Beek (l'agent Treadwell), Tobey Maguire (Henry adulte).
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 Adele, Henry et Frank
(Kate Winslet, Gattlin Griffith et Josh Brolin)

1987, dans le Sud des Etats-Unis. Adele est une mère célibataire qui élève seule son fils, Henry, âgé de 14 ans. Elle est séparée du père de ce dernier, qui a refait sa vie avec une autre femme. Eprouvée par plusieurs fausses couches dans sa jeunesse et l'échec de son couple, sa dépression se manifeste par une nervosité qui l'isole socialement.
 Adele et Frank

En faisant les courses dans un supermarché avec sa mère, Henry est abordé par un homme, Frank, qui convainc Adele, en la menaçant subtilement, de le cacher chez elle jusqu'au lendemain, le temps pour lui de se remettre d'une douleur à la jambe.
Le soir, au journal télévisé, la mère et son fils apprennent, en compagnie de leur "invité", qu'il s'est échappé de l'hôpital où il a été opéré pour une crise de l'appendicite. Frank purge une peine de 18 ans de prison pour le meurtre de sa petite amie, Mandy - dont on découvrira qu'elle le trompait et lui avait menti sur la paternité de leur bébé (qu'elle tuera en le noyant), mais qu'il a tuée accidentellement.
 L'agent Treadwell
(James Van Der Beek)

Du Jeudi, où ils se sont rencontrés, jusqu'au Lundi suivant, contre toute attente, Adele et Henry sympathisent avec Frank qui se comporte avec eux avec attention, prévenance et délicatesse, et non comme un repris de justice violent. Progressivement, le fugitif et la mère de famille tombent amoureux  et deviennent amants, sous les yeux du garçon, tour à tour jaloux et heureux.
Mais quand une jolie camarade de classe, dont il s'éprend, insinue qu'il pourrait être abandonné alors que Frank a convaincu Adele de partir au Canada, Henry commet deux erreurs lourdes de conséquences en déposant une lettre d'adieu à son père et en attirant l'attention d'un agent de police qui recherche le fugitif. 
Henry adulte
(Tobey Maguire)

Plusieurs années après, Henry recevra une lettre de Frank sur le point de sortir de prison et désireux de revoir Adele...

Jason Reitman est un cinéaste que j'apprécie sans pourtant surveiller les sorties de ses films qui, il est vrai, n'ont jamais assez de succès pour être programmés là où je vis. Je me rattrape donc souvent en découvrant ses opus sur d'autres supports après avoir lu un article à leur sujet. Les sujets qu'il aborde m'intéressent plus ou moins, mais ce qu'il en fait m'intéresse. Les acteurs qu'il dirige, toujours dans des emplois originaux et de manière subtile, sont également attirants. Autant d'éléments encore présents dans ce très beau Labor Day qu'il a été traduit en France par un titre anglais (!), Last Days of Summer.  

L'introduction, rapide, et à vrai dire improbable - mais c'est une constante du cinéma de Reitman (cf. Thank you for smoking avec son prometteur du tabac sans états d'âme, Juno avec son ado qui choisit de ne pas avorter, In the air avec son spécialiste des licenciements obligé d'obéir à une collègue plus jeune, ou Young adult avec sa pathétique héroïne qui veut reconquérir son amour de jeunesse) - suggère une romance plus convenue que d'habitude, peut-être trop sentimental - ce mauvais sentimentalisme dénoncé par Billy Wilder, avec un prétexte facile et des effets appuyés.

Mais la vérité de l'oeuvre se révèle tout aussi vite et pour une meilleure impression car le thème du film est celui de la dualité : dans cet étrange prise d'otages, une mère et son fils sont séquestrés par un fugitif qui ne les malmènera jamais, au contraire il va gagner leur confiance, leur affection, leur amour même. Non pas à cause du syndrome de Stockholm qui explique que les victimes peuvent éprouver des sentiments solidaires avec leur ravisseur, mais parce que chacun trouve en l'autre ce qui lui manquait. Parce que l'autre n'est pas celui qu'on croit, qu'on présente dans les médias ou que la justice a condamné.

Cette construction duelle se prolonge dans d'autres niveaux de lecture du film : il est traversé par des flash-backs fulgurants, quasi-muets, révélant le passé de Frank (sans qu'on fasse immédiatement le lien avec lui au début d'ailleurs). Le passé éclaire d'un jour nouveau le présent et donne une logique au comportement du repris de justice, la vérité sur son caractère : il a aimé une jolie fille volage, a appris qu'il n'était pas le père de leur bébé, l'a tuée accidentellement avant de découvrir le meurtre de l'enfant par sa mère. Cela confère au récit une tonalité mélodramatique mais suggérée.

La suggestion vaut aussi pour la façon dont Reitman exprime la sensualité : la moiteur de cet fin d'été 1987 dans le Sud des Etats-Unis nous oriente dans cette voie-là, mais le cinéaste ne filme pourtant aucune scène d'amour, de sexe. Il se contente de quelques regards éloquents, de gestes discrets mais clairs, la photo de Eric Steelberg pointe superbement la légèreté d'une robe, la sueur de la peau, les cheveux collés, la tension des muscles, la douceur des sourires. 

Si la rencontre initiale de la rencontre entre Adele, Henry et Frank est déjà extraordinaire, le développement de leur vie de famille, car c'est bien de cela qu'il s'agit - une femme retrouve un homme attentionné, un homme est séduite par une femme délaissée, un ado possède de nouveau une figure paternelle et protectrice pour sa mère - l'est tout autant, sinon plus. Pour le raconter, il met en parallèle l'éveil sexuel de Henry et le réveil sensuel de sa mère, déclenchés par la présence d'un intime étranger. 

On peut interpréter l'histoire comme une variation freudienne si on est versé dans la psychanalyse. Il me semble que le film se suffit à lui-même sans vouloir l'intellectualiser. Tout le talent de Reitman est de faire comprendre ce qu'il veut dire, ressentir sans imposer une grille de lecture au spectateur : il nous trouble sans forcer, en s'appuyant d'abord sur des ambiances, des actions miniatures, une temporalité serrée (quatre jours), un quasi-huis clos (on ne quitte pratiquement pas la maison d'Adele, et les scènes qui ne s'y passent pas sont presque dispensables, hormis les dialogues entre Henry et sa camarade de classe).  

Et tout aussi progressivement s'établit un suspense atypique où il est moins question de savoir si Frank sera repris (en acceptant de rester, il signe sa perte comme tout fugitif, et lorsqu'il organise le départ au Canada, on doute que le voyage réussisse) mais quand et comment. L'ambivalence avec laquelle Henry apprécie ce personnage, qui est à la fois si sympathique et tout de même dangereux, aimable et manipulateur, fragilise tout projet d'avenir à trois. L'adolescent est tiraillé entre la reconnaissance - Frank rend sa mère heureuse à nouveau, Frank se comporte en bon père rassurant  - et la jalousie - Frank lui prend sa mère, Frank pourrait convaincre Adele de fuir sans son fils. De fait, à la fin, quand Henry voudra dire "adieu" à son père, ne le fait-il pas en espérant être repéré pour dénoncer Frank, le faire arrêter - arrêter tout ?

Pour jouer cette partition inspirée d'un roman de Joyce Maynard, qui vécut une relation éphémère mais intense avec J.D. Salinger (l'auteur mythique de L'attrape-coeur) dans les années 70 (au point qu'on ne retint que cela de sa vie, éclipsant son travail de romancière), Reitman a pu compter sur trois acteurs formidables : Kate Winslet n'a jamais été aussi belle et troublée, Josh Brolin est comme d'habitude excellent en type viril mais à la dérive, et le jeune Gattlin Griffith (dont le rôle adulte est incarné par Tobey Maguire, sans un mot, très sobre) est épatant en exprimant tout en finesse ses innombrables tourments. James Van Der Beek (l'ex-star de Dawson) n'a que deux scènes, mais il injecte à la seconde une tension infernale.

Ces "derniers jours de l'été" forment une grande réussite, qui affirme le talent de son réalisateur, une des personnalités les plus passionnantes du cinéma US actuel.

LUMIERE SUR... BRUCE TIMM

 Bruce Timm
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Cet artiste génial oeuvre surtout dans le dessin animé pour les productions 
DC-Warner, mais quand il revient au 9ème Art, 
c'est l'assurance de lire des merveilles.
Comme ces quatre pages, écrites par Kurt Busiek,
intitulées Conan's favorite joke, 
d'une expressivité comique exceptionnelle.
Enjoy !



Critique 990 : LE TRAIN SIFFLERA 3 FOIS, de Fred Zinneman


LE TRAIN SIFFLERA 3 FOIS (en v.o. : High Noon) est un film réalisé par Fred Zinneman, sorti en salles en 1952.
Le scénario est écrit par Carl Foreman, d'après The Tin Star de John W. Cunningham. La photographie est signée Floyd Crosby. La musique est composée par Dimitri Tiomkin.
Dans les rôles principaux, on trouve : Gary Cooper (shérif Will Kane), Grace Kelly (Amy Fowler-Kane), Katy Jurado (Helen Ramirez), Lloyd Bridges (Harvey Pell), Ian McDonald (Frank Miller), Sheb Wooley (Ben Miller), Lee Van Cleef (Jack Colby), Robert J. Wilcke (Jim Pierce).
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Will Kane et Amy Fowler-Kane
(Gary Cooper et Grace Kelly)

Hadleyville, 1880, entre 10h 35 et Midi. Le shérif Will Kane vient de renoncer à ses fonctions pour épouser Amy Fowler, jeune femme quaker adepte de la non-violence. Alors qu'ils quittent la ville, un télégramme annonce que le bandit Frank Miller vient de sortir de prison et arrivera par le train de Midi.
 Bientôt Midi : l'heure de vérité...

Le malfrat, attendu à la gare par son frère et deux complices en armes, a été autrefois arrêté par Will Kane et il revient pour se venger. Kane, que sa femme supplie de partir, ne s'y résigne pas : son devoir lui dicte de neutraliser son ennemi et il est convaincu qu'il trouvera des renforts parmi la population pour cela.
 Amy Fowler-Kane et Helen Ramirez
(Grace Kelly et Katy Jurado)

Tandis que Amy rencontre Helen Ramirez, qui fut la maîtresse de Kane après avoir été celle de Frank Miller, et qui se prépare à quitter Hadleyville, le shérif se heurte au refus de ses concitoyens de l'aider : chacun a ses arguments pour se défiler.
 Jim Pierce, Frank Miller, Jack Colby et Ben Miller
(Robert J. Wilcke, Ian McDonald, Lee Van Cleef et Sheb Wooley)

Même son adjoint le lâche, jaloux de pas avoir été promu quand il a décroché son étoile pour se marier. Mais Will Kane affronte sa peur et la couardise de ceux qu'il a servis ou le soutien affiché de certains à Miller, et il va à la rencontre des quatre tueurs, seul, avec peu d'espoir de gagner ni de revoir Amy...
Will Kane, seul face à son destin.

Un plan, un seul, peut-il suffire à résumer un film et à traduire sa qualité ? Dans High Noon (soit "Midi pile", le titre original), oui. Il s'agit d'un plan filmé avec une grue, dans la dernière partie de l'histoire, où on voit Will Kane seul dans la grande rue d'Hadleyville et qui va affronter Frank Miller et ses trois acolytes. Tout l'héroïsme du personnage, le désespoir de sa situation et l'incertitude du dénouement sont contenus dans ce plan, tel un résumé admirable, grandiose et simple à la fois.

Auparavant, on aura vu ce noble shérif rendre son étoile par amour pour la belle Amy Fowler (interprétée par une Grace Kelly encore débutante, alors seulement âgée de 23 ans, soit 29 de moins que son partenaire à l'écran, et déjà éclatante de cette beauté hautaine soulignée par son jeu sobre), mais le spectateur sait intuitivement qu'une épreuve va contrarier cette promesse de bonheur. De fait, il choisit de rester pour protéger une dernière fois la population d'un bandit qu'il a jadis arrêté et qui revient se venger. Mais il devra lui faire face seul, sans aucun soutien de la part de ceux qui, pourtant, louent ses états de service (quoique certains aussi lui reprochent de ne pas avoir réglé son compte au malfrat à l'époque ou reprochant aux juges de pas l'avoir retenu en prison, quand d'autres encore estimaient que la canaille profitait aux affaires commerciales de la ville).

Tourné en 1952, Le Train sifflera 3 fois a dès sa sortie, et malgré ses récompenses aux "Oscar" (meilleur acteur pour Gary Cooper, meilleur montage, meilleure musique pour Dimitri Tiomkin, meilleure chanson pour Dimitri Tomkin et Ned Washington), considéré comme un film suspect par la commission d'enquête sur les activités anti-américaines du sénateur Joseph McCarthy. En devenant, pour l'Histoire, une oeuvre emblématique de la "chasse aux sorcières", cette crise politique et morale, le film passera pour un des premiers "sur-western", à la charge symbolique dépassant le genre dans lequel il s'inscrit.

Le scénariste Carl Foreman comparaîtra mais gardera le silence sur ses intentions : il sera sanctionné en étant "blacklisté". Gary Cooper, pourtant estimé comme un modèle de droiture, et le producteur Stanley Kramer, réputé pour ses engagements, prendront leurs distances avec lui, alors que le réalisateur Fred Zinneman le soutiendra. Des années après, le film continuera de déchirer son équipe, dont chacun cherchera à s'attribuer la réussite.

Pour beaucoup en tout cas, à Hollywood (John Wayne le premier, mais sans surprise, c'était un républicain très conservateur), ce fut un western indigne. Quand Rio Bravo sortira sept ans après, il sera vu comme son antithèse, Hawks célébrant sur un ton enjoué la solidarité là où Zinneman avait signé un drame psychologique à la mise en scène dépouillée et à la morale sans concessions. Il a montré un héros certes, aussi intègre, fidèle, courageux et fidèle que John T. Chance, plaçant ses responsabilités d'homme de loi au-dessus de tout, mais lâché par une population opportuniste, ingrate. Une terrible adresse de la part du cinéaste, résumée par sa maxime : "A man's character is his destiny."

L'interprétation colle à cette esthétique austère : Gary Cooper, Grace Kelly, Katy Jurado, Lloyd Bridges (le père de Jeff et Beau Bridges), servent tous le récit dans des compositions où personne ne cherche à se faire remarquer au détriment des autres. On peut juste déplorer que le méchant de l'histoire n'ait pas bénéficié d'un acteur plus charismatique que Ian McDonald. Mais on assiste aussi aux débuts d'une gueule qui marquera durablement le western : Lee Van Cleef.

La rigueur formelle et narrative - l'action se déroule en temps réel - confère à cette oeuvre une intensité encore saisissante 64 ans après, à peine rompue par la musique au lyrisme appuyée de Tiomkin et la chanson "Do not forsake me, oh my darling" (traduite en français par "Si toi aussi, tu m'abandonnes"). En accompagnant ce shérif qui avoue avoir peur, rédige son testament, fond en larmes de rage, impossible de ne pas être ému.

Aujourd'hui, la comparaison entre Le train sifflera 3 fois et d'autres classiques n'a plus lieu d'être : c'est devenu un grand western qui a marqué une date non seulement dans l'histoire du genre mais dans celle du cinéma.