dimanche 22 mai 2016

Critique 896 : CAFE SOCIETY, de Woody Allen


CAFE SOCIETY est le 46ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en salles le 11 Mai 2016.
La photographie est signée Vittorio Storaro.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jesse Eisenberg (Bobby Dorfman), Kristen Stewart (Veronica "Vonnie" Sybel), Steve Carell (Phil Stern), Blake Lively (Veronica Hayes), Corey Stoll (Ben Dorfman).
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 Bobby Dorfman
(Jesse Eisenberg)

Années 30. Bobby Dorfman est un jeune homme qui décide de quitter New York et sa famille pour tenter sa chance à Los Angeles dans les studios de Hollywood. Là-bas est en effet déjà établi son oncle, Phil Stern, un des plus fameux agents artistiques de la capitale du cinéma, auprès de qui il obtenir un emploi.
 Vonnie et Bobby
(Kristen Stewart et Jesse Eisenberg)

Mais l'oncle Phil ne sait pas quoi faire de son neveu et il ne lui confie, dans un premier temps, que des tâches subalternes, comme livrer du courrier. Pour qu'il découvre la cité des anges, Bobby Dorfman est guidé par une des secrétaires de l'agence, la séduisante Vonnie, dont il tombe immédiatement amoureux, mais qui lui explique être déjà engagée avec un journaliste prénommé Doug. 
 Phil Stern
(Steve Carell)

En Vonnie est la maîtresse de Phil qui lui a promise de divorcer pour l'épouser. Quand il lui annonce n'en avoir pas le courage, la jeune femme trouve du réconfort auprès de Bobby et finit par céder à ses avances. Le garçon, qui ne s'épanouit pas à Los Angeles, veut alors regagner New York avec elle et s'y marier.
Mais, avant cela, Bobby reçoit les confidences de son oncle, ne pouvant pas oublier sa maîtresse depuis leur rupture et désormais résolu à divorcer. Le jeune homme découvre alors accidentellement que l'amante de Phil n'était autre que Vonnie.
Lorsqu'il va demander à celle-ci avec qui elle compte s'engager maintenant, elle choisit de rester à Los Angeles et donc avec Phil.
 (A gauche :) Ben Dorfman
(Corey Stoll)

Bobby est de retour à New York et seconde son frère aîné Ben, un voyou, à la direction d'un club, le "Café Society", fréquenté par toute la haute société de la ville. Le jeune homme s'investit dans les affaires pour oublier sa déception amoureuse jusqu'à ce qu'il soit présenté à la très belle Veronica Hayes. Ils se plaisent et bientôt deviennent parents.
Cependant, Ben est rattrapé par ses méfaits et arrêté par la police. 
Bobby Dorfman et Veronica Hayes
(Jesse Eisenberg et Blake Lively)

De passage à New York, Phil est accompagné par Vonnie, désormais son épouse. Il paie un avocat réputé pour défendre Ben, sans que cela suffise à lui éviter la peine capitale.
Alors qu'il est comblé comme mari, père et hommes d'affaires, Bobby est tout de même bouleversé en revoyant Vonnie. Ils se rapprochent à nouveau, tout en sachant que leur tour est passé. Lors du nouvel an, chacun de leur côté, Bobby comme Vonnie n'ont pas le coeur à la fête et pensent avec mélancolie à leur bonheur enfui. 

Seulement six mois après l'excellent L'Homme irrationnel, le nouveau film de Woody Allen est déjà à l'affiche, grâce à sa présentation (hors compétition) en ouverture du festival de Cannes. Et comme Magic in the moonlight en 2014, c'est une nouvelle comédie dans les années 30, mais où la mélancolie a pris le pas sur la fantaisie.

Cette fois donc, aux grincheux qui radotent en affirmant que "Woody Allen, c'était mieux avant", on répondra que "cette fois, c’est comme avant !" : l'époque, le héros juif  new-yorkais, la belle californienne, le souvenir d'un passé idéalisé, le vaudeville, tout est là. Les fans (comme moi) seront comblés par le résultat, d'une élégance douce-amère impeccable, accompagné par la voix-off du cinéaste lui-même.

Mais Woody Allen ne se repose toujours pas sur ses lauriers, et à 80 ans, réussit une nouvelle merveille : ce n'est pas une oeuvre crépusculaire d'un réalisateur à bout de souffle, mais un film d'une étonnante tenue, à la sensualité lumineuse.

Bobby  Dorfman et Vonnie, les deux personnages principaux de cette histoire, apparaissent comme les aïeux de Alvy Singer et Annie Hall dans le film de 1977, un des classiques du maître : leur couple est animé par la même maladresse, ce qui lui donne son caractère attachant, et la même fatalité, qui voue leur relation à un cruel échec. Pour donner corps à son héros, Woody Allen a rappelé Jesse Eisenberg, qu'il avait déjà dirigé dans son plus mauvais opus de la dernière décennie (To  Rome with love, 2012), mais qui s'impose comme son double le plus parfait : le jeune comédien reproduit la façon de parler si particulière de son metteur en scène, sa gaucherie, son air lunaire, sans en faire trop. Face à lui, Kristen Stewart est la nouvelle muse de l'auteur qu'il a su, comme Scarlett Johansson, Evan Rachel Wood ou Emma Stone (d'autres jeunes recrues récentes), formidablement mettre en valeur : elle est effectivement radieuse et d'une rare justesse dans un rôle qui est finalement très ingrat.

Les seconds rôles sont tous soignés, du frère aîné gangster (Corey Stoll), au couple de mondains rencontré à L.A et retrouvé à New York (Parker Posey et Paul Schneider), en passant par les intellectuels de gauche (Stephen Kunken et Sari Lennick). Mais Allen les emploie uniquement à des fins comiques, comme des respirations dans un récit qui est plus émouvant et sentimental que drôle.

En revanche, l'oncle Phil est formidablement campé par Steve Carell (qui a hérité du rôle prévu initialement pour Bruce Willis - selon les versions, ce dernier aurait préféré se consacrer à un autre projet, mais il semble qu'il ne se soit tout simplement pas entendu avec Allen), et la splendide Blake Lively incarne Veronica, avec qui Bobby refait sa vie (dur métier de passer des bras de Kristen Stewart à ceux de Blake Lively...).

Avec une ironie savoureuse, le cinéaste balade son héros entre deux belles jeunes femmes qui partagent donc le même prénom, mais sans insister lourdement sur le quiproquo que cela suggère (puisque le diminutif de Veronica est Vonnie). Par contre, il glisse, de manière plus grave, le nom de Hitler au détour d'une conversation, comme pour indiquer que l'âge d'or du "Café Society", son faste, coïncide avec le début de la tragédie en Europe. De l'art de mixer le dérisoire et le drame.

Visuellement, le film est une splendeur, et je pèse mes mots. On le note rarement, mais Woody Allen a souvent copieusement emballé ses productions, malgré des budgets serrés, en veillant à s'adjoindre de grands chefs opérateurs. Darius Khondji indisponible (il avait réglé l'image de ses deux derniers opus), c'est l'immense Vittorio Storaro qui a régi les lumières de Café Society. La Californie est idéalisé dans des tons chauds, ensoleillés, et New York est plus fantasmée (comme l'avoue le réalisateur) que jamais, cité glamour mais aussi encore articulée autour de quartiers pavillonaires comme ceux dans lesquels grandit Allen entre deux et six ans, à l'époque de cette histoire.

Certes, le cinéaste orchestre tout cela avec parfois une étonnante désinvolture, le drame amoureux qui se joue entre Bobby et Vonnie faisant écho aux tensions sociales de la famille Dorfman, bien moins fortement exploitées en comparaison. On peut interpréter cela comme le fait que société du titre est celle choisie d'une certaine catégorie d'individus, tout comme le scénario privilégie le quatuor Bobby-Vonnie-Phil-Veronica à tous les autres personnages, ces satellites plus convenus.

Rarement Woody Allen aura signé une comédie aussi triste mais aussi poignante sur le regret amoureux, la fin d'une époque, les renoncements, et l'imminence d'une catastrophe plus vaste. Mais c'est aussi déchirant que superbe : sourire puisque c'est grave, n'est-ce pas ça, la suprême élégance ? Bien qu'il ne s'en estime pas digne, le réalisateur se hisse au niveau de ses maîtres avec son 46ème film, sur lequel plane la référence de Lubitsch et qui est spirituellement résumé en une réplique : "la vie est une comédie écrite par un auteur sadique." 

Critique 895 : SPIROU N° 4075 (18 Mai 2016)


Les Psys de Cauvin et Bédu ont droit à la "une" cette semaine : RAS, c'est toujours aussi naze. Par contre, le retour de Six-Coups des Jouvray fait bien plaisir.
Salma et Libon s'interrogent avec malice
sur les reprises de héros célèbres dans Animal lecteur.

J'ai aimé :

- Mélusine : La ville fantôme (3/6). Poursuivies par des fantômes agressifs, Mélusine et Mélisande vont découvrir l'étonnante vérité sur la ville de Harrebourg...
Clarke, comme il l'explique dans l'interview qui ouvre cet épisode, est un perfectionniste en ce qui concerne le rythme de ses histoires, encore plus avec cette aventure qui n'est donc pas une succession de gags. Ses efforts sont payants, on ne s'ennuie pas, et les révélations sont bien dosées, sans négliger l'humour (grâce au personnage de Mélisande). Les dessins correspondent bien à la tonicité du récit, avec même une référence à Escher dans une scène mémorable.

- Dent d'Ours : Amerika Bomber (6/6). Hannah se prépare pour sa mission aux commandes du "silbervogel" tandis que Max/Werner découvre les coulisses de la base secrète. Mais qui est cette Eva dont les officiers nazis attendent le signal pour lancer l'attaque contre New York ?
La fin de ce tome 4 est très frustrante et il faut espérer que Yann et Henriet ne feront pas trop attendre les lecteurs pour dévoiler la suite des aventures de Hannah et Werner, tous deux dans une situation délicate. En tout cas, la série reste redoutablement efficace et intrigante. 

- Une aventure de Spirou et Fantasio : Fantasio se marie (9/9). Spirou et Seccotine bouclent leur enquête, mais le mariage de Fantasio est brisé. 
Benoît Feroumont boucle son histoire avec habileté, même si, en fin de compte, le mariage de Fantasio n'aura été qu'un prétexte - l'acolyte attitré de Spirou finit d'ailleurs dans un état lamentable alors que Seccotine s'impose comme la nouvelle vedette du titre. Appliqué à la série-mère, ce serait une révolution, mais hélas ! ce récit complet restera à part. Ce fut en tout cas une grande réussite, humoristique et palpitante, un des meilleurs de cette collection parallèle. J'en rédigerai une critique dédiée pour la sortie prochaine (le 1er Juin) en album.

- Six-Coups : Charlotte et les pickpockets. Le maire de la ville a une bien curieuse idée pour que l'on parle de sa municipalité. Le shérif néglige du coup de surveiller Vegas et les deux gredins qui l'ont pris comme partenaire...
Pour ce quatrième épisode, les époux Jouvray réussissent une nouvelle fois un épatant mini-western comique : le découpage de l'action est admirable, d'une fausse simplicité mais d'une grande fluidité, avec des enchaînements de personnages épatants. Le dessin est expressif, le scénario plein de malice : un vrai régal.

- Cartes blanches : Le piment rouge contre le gang du ferrailleur. Laurent Houssin réalise un gag en une page très bien tourné : le découpage en "gaufrier" (12 cases) sert parfaitement cette "carte blanche".

- L'Atelier Mastodonte. Sans Lewis Trondheim, on peut se demander ce qu'il adviendrait de ce titre qui an franchement piqué du nez ces dernières semaines ? Les deux doubles strips montrent que la série est encore convalescente, mais le retour de Nob et l'effet miroir entre les deux gags font l'affaire. A confirmer quand même.

- Dad. Dad en aurait-il fini avec ses problèmes d'acné ? Hélas ! ça tombe mal pour lui... Nob redresse lui aussi la barre de sa série après de pénibles gags répétitifs et pas très drôles dernièrement. On va rester prudent, mais bienveillant car l'auteur n'a pas souvent déçu. (voir ci-dessous :) 

En direct de la rédak permet aux époux Jouvray d'en dire davantage sur les coulisses de Six-Coups. David De Thuin nous révèle ses goûts du moment (musique, livres). Avec la fin des pré-publications du Spirou de Féroumont et de Dent d'Ours, les prochaines semaines avec le retour du très mauvais Magic 7 risquent d'être terribles dès le prochain numéro.
Les aventures d'un journal reviennent sur la double carrière, dans les pages de "Spirou" et "Tintin", de Jo-ël Azara, passionné par le Japon dans ses BD.

Les abonnés ont reçu en supplément Le jeu des couples, avec des cartes dessinées (sur papier glacé siouplait !) par Janry : c'est marrant et original.

vendredi 20 mai 2016

Critique 894 : L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS, de Neil Gaiman


L'ETRANGE VIE DE NOBODY OWENS est un roman écrit par Neil Gaiman, avec des illustrations de Dave McKean, traduit en français par Valérie Le Plouhinec, publié en 2009 par Albin Michel.
 Ci-dessus : une des illustrations de l'histoire par 
Dave McKean (photo ci-dessous).

Nobody Owens est le seul rescapé du meurtre de sa famille. Ses parents et sa soeur ont été assassinés par un mystérieux individu, le Jack, quand il n'avait que deux ans. Il a survécu en se réfugiant dans le cimetière voisin où il est receuilli et adopté par le couple Owens, des fantômes qui convainquent les autres résidents de l'intégrer dans leur communauté.
Le garçon grandit sous la tutelle de Silas, qui n'est, lui, ni vivant ni mort. Mais progressivement, Bod est curieux du monde extérieur : il devient l'ami d'une fillette, Scarlett Perkins, et s'interroge sur ses origines.
Au fil de rencontres insolites dans le cimetière et ses environs, il apprend le drame qui l'a séparé de sa famille biologique et se prépare à défier et affronter le Jack, toujours déterminé à l'éliminer.
Mais pourquoi ce tueur en a-t-il toujours après lui, après toutes ces années ? La réponse se trouve dans une très ancienne prophétie dont Nobody serait l'incarnation et Silas un des acteurs...
Neil Gaiman
  
L’Étrange vie de Nobody Owens est un conte fantastique et un récit initiatique, que l'on doit à une des plumes les plus fameuses des comics américains : Neil Gaiman, le scénariste-culte de Sandman (mais aussi d'épisodes mémorables de Swamp Thing ou de la relance - éphémère hélas ! - des Eternals de Jack Kirby). Dès les premières pages, par son thème même, on reconnaît tout de suite la marque de fabrique de cet auteur passionné par les mythes et légendes dont l'existence tient au fait qu'on continue à y croire (sans quoi ils disparaissent).

L'introduction du roman est accrocheuse, inquiétante et étonnante à la fois : un homme, couteau en main, tue une famille au coeur de la nuit mais laisse filer un bébé qui trouve refuge dans un cimetière voisin. Celui-ci sera adopté et protégé par les habitants de l'endroit, une communauté de fantômes, parfois venus de la nuit des temps.

Parce qu'"il ne ressemble à personne", le bambin est prénommé Nobody (Personne) et devient le fils adoptif des Owens : à son origine déjà extraordinaire s'ajoute donc une singularité identitaire qui préfigure une destinée peu commune. Gaiman réussit pourtant à intégrer et à faire accepter ces éléments par une narration rapide et fluide.

La suite du livre est inégale mais souvent remarquable : le récit est ponctué par les rencontres que fait Nobody, aussi appelé par son diminutif Bod, avec d'autres occupants du cimetière, des créatures bizarres, effrayantes, comiques aussi, qui incarnent chacune à leur tour des étapes dans son apprentissage de la vie et sa connaissance des émotions. Curieusement, on arrive à admettre la "normalité" de cette existence dans la mesure où elle est semblable à l'expérience de chaque enfant : seule la nature des protagonistes rappelle l'improbabilité d'une telle vie.

L'amitié de Bod avec Scarlett Perkins va devenir un événement pivotal de l'histoire : avec elle, le garçon (la fillette aussi) comprend qu'être à deux est utile pour affronter les dangers mais surtout permet d'envisager la possibilité d'une vie à l'extérieur du cocon du cimetière.

Après le départ de Scarlett (qui suit ses parents en Ecosse), la relation de Nobody avec Silas (être hybride, ni mort ni vivant) puis Miss Lupescu (une lycanthrope) établissent l'éducation du garçon : Gaiman la décrit avec humour, soulignant à quel point, même dans sa situation et ce cadre, son héros est soumis aux mêmes devoirs que ses semblables du même âge. Il y a une pointe de cruauté quand même lorsque Silas s'absente, pour une mystérieuse mission, et que Bod doit composer avec cet abandon, d'autant que peu après il rencontre les terrifiantes goules - une autre épreuve importante car elle le rapprochera de son enseignante et lui apprendra que même si les adultes peuvent être désagréables, ils veillent sur lui. 

Sa mésaventure en rapport avec le triste sort de Liza Hempstock, l'événement de la "danse macabre", lui révéleront encore qu'il n'est pas prêt à affronter le monde extérieur ni qu'il fait vraiment partie de la communauté des morts. Nobody sait alors qu'il lui faudra certes un jour quitter le cimetière mais en étant formé pour cela.

Lorsqu'il entre dans une école normale, la découverte du racket de certains  élèves lui inculque le sens de la justice en même temps que faire le bien n'a rien de simple. Cette péripétie remet le personnage de Silas au coeur de l'initiation de Nobody, symbolisant plus que Mr Owens, la figure paternelle, le guide moral, celui qui sait le secret le liant au Jack. Mais Silas est un maître subtil : il n'influence jamais directement son protégé, il le laisse commettre des erreurs et en tirer les leçons seul. De même, il est encore absent quand Bod et le Jack vont se retrouver, alors même qu'il avait pressenti leur affrontement. C'est Scarlett, de retour en ville, qui combattra le tueur avec le garçon.

Jouant aussi sur les chiffres (treize ans s'écoulent entre le début et la fin de l'histoire), Neil Gaiman développe son histoire avec à la fois de la malice et de la poésie, prenant le contre-pied de certains codes (le cimetière est un lieu plus vivant et joyeux que le reste du monde), à l'image de son héros. Il faut un grand talent de narrateur pour composer un récit à la fois si profond et entraînant, une grande maîtrise de l'écriture pour parler avec simplicité et complexité d'un tel univers : en cela, l'auteur est lui le digne héritier de Rudyard Kipling qu'il cite comme sa référence dans les remerciements à la fin du livre.

Critique 893 : LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac, adapté par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et Bruno Duhamel

LE PERE GORIOT d'Honoré de Balzac est l'adaptation du roman écrite par Thierry Lamy, Philippe Thiraud et dessinée par Bruno Duhamel, publié en 2009-2010 par Delcourt.
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 (Couverture et extrait du tome 1.
Textes de Thierry Lamy et Philippe Thiraud,
d'après Honoré de Balzac. Dessins de Bruno Duhamel.)
 
(Couverture et extrait du tome 2.)

Paris, XIXème siècle. Eugène de Rastignac, un ambitieux provincial, est ébloui par la haute société parisienne dans laquelle il compte bien se faire une place. Pour cela, il profite de l'entregent de sa cousine, la vicomtesse de Beauséant, qui l'invite à un bal où il rencontre Anastasie de Restaud. Il tente de la séduire en lui rendant visite ensuite chez elle mais se fait éconduire après avoir révélé qu'il habite à la pension Vauquer où réside aussi le père de la jeune femme, M. Goriot.
Peu après, Rastignac est présenté à Delphine de Nuncigen, la soeur d'Anastasie, négligée par son mari. Elle regrette de ne plus voir son père, écarté par son époux, alors qu'il les avait généreusement aidés financièrement.
Mais à l'époque, six ans auparavant, celui qu'on appelle désormais le père Goriot était un tout autre homme, ex-négociant prospère dont on croyait qu'il entretenait deux jeunes femmes sans savoir qu'il s'agissait de ses filles. Aujourd'hui, il doit subir les humiliations de sa logeuse et d'un de ses pensionnaires, Vautrin, un rustre au passé trouble, cynique envers les bourgeois et préparant sa revanche.
Lorsque Rastignac vient à manquer d'argent, à cause de dettes de jeu et de frais engagés dans ses mondanités, Vautrin le pousse à épouser Mlle de Taillefer, dont il arrangera le meurtre de son frère afin qu'elle perçoive l'héritage de son père qui l'a rejetée - magot que Rastignac et Vautrin se partageraient.
Mais Eugène refuse ce marché et continue de courtiser Delphine. La police arrête Vautrin, alias Jean Collin, ex-bagnard comme le prouve sa marque au fer rouge. Le père Goriot espère alors pouvoir quitter la pension Vauquer avec Rastignac et renouer avec sa fille mais il meurt, d'une crise d'apoplexie (diagnostiquée par Bianchon, un ami d'Eugène), en apprenant la situation financière désastreuse de Delphine.
Ni cette dernière ni sa soeur ne se rendront aux obsèques de leur père. Rastignac rompt avec Delphine, plus résolu que jamais à conquérir la capitale à qui il lance : "A nous deux maintenant !"

Il y a presque deux ans de cela, j'avais déjà écrit une critique sur un album, Carmen de Prosper Merimée, paru dans la même collection "Ex-Libris" chez Delcourt : une jolie réussite. Entretemps, j'ai découvert quelques prestations du dessinateur Bruno Duhamel et quand j'ai découvert qu'il avait illustré cette adaptation du Père Goriot d'Honoré de Balzac, j'ai feuilleté les deux tomes et, épaté, je les ai empruntés.

Pourtant mes souvenirs de l'oeuvre de Balzac n'étaient guère motivants : comme beaucoup d'écrivains classiques enseignés au collège et au lycée, il me rappelle davantage de pénibles devoirs de Français (ah, ces damnées fiches de lecture et études de textes !) que de bons moments. Mais, désormais, tout cela est bien loin et le prix de l'effort moins terrible.

Je dois donc reconnaître que j'ai aimé redécouvrir cette histoire et apprécié la manière dont Thierry Lamy et Philippe Thiraud en ont tiré une bande dessinée. L'intrigue offre des personnages mémorables et des péripéties à la cruauté étonnante. Le destin du père Goriot est effectivement terrible et annonce dès les premières scènes son pathétique dénouement : sa logeuse, flattée d'accueillir un résident si honorable au début, ne tarde pas à le juger avec mépris en croyant qu'il entretient deux jeunes maîtresses qui sont, en vérité, ses deux filles. Six ans après, l'ancien riche négociant n'est plus que l'ombre de lui-même comme peut e témoigner Eugène de Rastignac, le héros emblématique de la Comédie Humaine de Balzac, archétype de l'arriviste (dont le nom désigne désormais tout ceux qui veulent se faire une place dans la bourgeoisie en profitant de leurs relations). Renié par ses filles, écarté par des gendres peu scrupuleux, il doit en plus composer avec l'ignoble Vautrin, un malfaisant habitant dans la même pension que lui.

L'ambition de Rastignac est aussi obscène que la déchéance de Goriot est affligeante, mais les deux hommes se lient quand le premier se rapproche d'une des filles du second. Pourtant, ce mouvement précipitera la fin du père tout en soulignant le caractère indélicat du provincial. Pour Goriot, au soir de sa vie, simplement voir ses filles, les savoir heureuses, suffit. Pour Rastignac, les femmes riches socialement sont des moyens de s'établir socialement (même s'il semble sincèrement attaché à Delphine).

Entre les deux protagonistes, Vautrin se dresse comme une figure inquiétante, aux activités criminelles et au passé trouble, et terriblement définie, car il considère avec un cynisme total la société des nantis. En un sens, il incarne la version sans fard ni manière de la vicomtesse de Beauséant, la cousine de Rastignac, introduisant ce dernier dans son milieu bourgeois, le guidant, l'incitant à manoeuvrer habilement. Alors que l'ex-bandit surnommé "Trompe-la-mort" propose d'arriver plus brutalement à ses fins à Eugène en épousant Mlle de Taillefer et en supprimant le frère de celle-ci, à qui est promis l'héritage paternel.

Lamy et Thiraud ont su habilement tirer du roman de Balzac la matière pour une BD dense et palpitante à la fois, conservant la description impitoyable des deux cadres principaux de l'action (la sordide pension Vauquer, les salons luxueux des riches notables parisiens). Le résultat fait penser à un mélange efficace de série noire (avec la présence de Vautrin) et d'étude de moeurs implacable. Le récit ne souffre pas d'être développé sur deux tomes (un peu moins de 100 pages au total).

Mais surtout cette adaptation est formidablement mise en image. Bruno Duhamel n'a pas la reconnaissance qu'il mérite, même si avec la série Les Brigades du temps (écrite par Kris, trois tomes parus chez Dupuis - mais plombés par des changements de titre) il tenait une occasion idéale.

Son style, semi-réaliste, évoque à la fois Jean Giraud et Jean-Claude Mézières : du premier, il a le goût des détails, des plans fournis, une capacité à composer franchement impressionnante (il suffit de voir la double page, dans le tome 1, quand Rastignac arrive dans la salle du bal donné par sa cousine) ; du second, il a le trait énergique, très expressif, le soin apporté aux ambiances.

Ses personnages sont bien campés, ses décors d'un réalisme irréprochable, et, assurant lui-même la colorisation, il met parfaitement valeur chaque case, chaque planche, avec une palette très nuancée. De quoi attendre avec impatience et confiance son premier récit complet écrit et dessiné par lui seul, prévu en 2017 et qui s'appellera... Le Titre (un bon gros volume de près de 200 pages).

Aussi bien pour réviser ses classiques que pour faire connaissance avec un artiste de haute volée, ce Père Goriot en BD mérite qu'on s'y arrête. 

jeudi 19 mai 2016

Critique 892 : DRIVE, de Nicolas Winding Refn

(Suite et fin de la "soirée Ryan Gosling"
du Dimanche 15 Mai, sur France 2.)

DRIVE est un film réalisé par Nicolas Winding Refn, sorti en salles en 2011. 
Le scénario est adapté par Hossein Amini du roman du même nom de James Sallis. La photographie est signée Newton Thomas Siegel. La musique originale est composée par Cliff Martinez, complétée par plusieurs chansons de divers auteurs et interprètes.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ryan Gosling (le chauffeur), Carey Mulligan (Irene), Bryan Cranston (Shannon), Oscar Isaac (Standard), Christina Hendricks (Blanche), Albert Brooks (Bernie Rose).
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Le chauffeur
(Ryan Gosling)

Il n'a pas de nom mais c'est un chauffeur automobile qui met ses talents au service de cascades pour des films de cinéma le jour et de braqueurs la nuit. Entre ses deux activités, il travaille dans un garage, tenu par son ami Shannon, même si ce dernier ne sait rien de sa vie nocturne.
Shannon
(Bryan Cranston)

Néanmoins, convaincu du talent du jeune homme, ledit Shannon souhaiterait qu'il participe à des courses automobiles et, pour financer ce projet, il se résout à demander le soutien d'un gangster, Bernie Rose. 
Bernie Rose et le chauffeur
(Albert Brooks et Ryan Gosling)

Le chauffeur vit dans un appartement modeste, voisin d'une jeune mère célibataire, Irene, qui élève son garçon, Benicio.  
Benicio, Irene et le chauffeur
(Kaden Leos, Carey Mulligan et Ryan Gosling)

Le mari d'Irene, Standard, sort de prison peu après. Il est heureux de retrouver sa femme et son fils et résolu à demeurer désormais dans le droit chemin. Mais son passé le rattrape vite : un malfrat, Cook, qui le protégeait derrière les barreaux, menace de tuer Irene et Benicio s'il ne participe pas à un braquage pour le rembourser.
Standard et le chauffeur
(Oscar Isaac et Ryan Gosling)

Par amitié (ou amour ?) pour Irene, le chauffeur offre ses services à Standard. Grâce à Blanche, une complice, ils ciblent un prêteur sur gages pour le voler mais la situation dégénère.  Standard est abattu, mais le chauffeur récupère le magot, d'un montant d'un million de dollars (au lieu des 40 000 prévus). Il est poursuivi par une autre voiture qu'il réussit à semer avec difficulté. Cela signifie que l'affaire est plus dangereuse qu'il ne l'avait pensée.
Blanche
(Christina Hendricks)

Blanche, rudoyée par le chauffeur, avoue que les hommes de Cook sont à leurs trousses pour se débarrasser d'eux et mettre la main sur le fric. Les malfrats surgissent dans le motel où ils se sont cachés, prévenus par Blanche. Le chauffeur parvient à les tuer mais Blanche meurt.
Le chauffeur règle ses comptes... Au marteau !

Le chauffeur va ensuite affronter Cook, qui n'est que le lieutenant de Nino, un proche de Bernie Rose. Puis il va retrouver Irene qu'il sauve in extremis de deux hommes de mains, tandis que Nino explique à Bernie qu'il faut exécuter Shannon et le chauffeur. 
Après avoir découvert le cadavre de Shannon, le chauffeur poursuit en voiture Nino qu'il finit par envoyer dans l'océan. Il téléphone à Irene en lui avouant ses sentiments puis va s'expliquer définitivement avec Bernie pour qu'il laisse la jeune femme et son fils tranquilles... 
Irene et le chauffeur

Il en va parfois de la réussite d'un film comme de l'alignement des planètes : le résultat tient à pas grand-chose, relève quasiment du miracle. Drive en est la parfaite et brillante démonstration.
  
Le début du film contient en germe tout ce qui en fait la singulière qualité. La séquence d'ouverture est à la fois simple et accrocheuse, et Nicolas Winding Refn la réalise si bien qu'il gagne son pari dès ces premières minutes. Pourtant la figure de la course-poursuite, qui sera déclinée ensuite dans l'intrigue, est un cliché du genre, mais elle est ici enrichie et épurée à la fois, notamment par la grâce de a bande-son qui mêle le vrombissement du moteur, le crissement des pneus et la musique entêtante (avec la chanson Nightcall de Kavinsky). Dans le décor nocturne d'une ville aux allures de forêt urbaine (ce Los Angeles déjà si bien filmé par Michael Mann), le bolide se joue des voitures et hélicoptères de la police jusqu'à ce que le chauffeur sans nom mette les deux braqueurs qu'il a véhiculés à l'abri dans un parking souterrain et ne quitte la scène. 

Ce prologue, stylé, séduit par sa modestie : le cinéaste danois ne prétend pas réinventer les codes du polar, il fait même preuve d'une salutaire humilité et se réfère davantage en vérité à des réalisateurs de série B comme Joseph H. Lewis ou Don Siegel que des auteurs plus modernes comme Mann ou Tarantino. Son héros correspond aussi à cette catégorie de film : un solitaire taiseux mais qui ne manque pas de culot, sûr de son talent bien spécial, qu'il met en pratique comme cascadeur à Hollywood, chauffeur de braqueurs ou mécanicien. Cet homme sans passé, sans identité, sans attaches, travaille pour un garagiste dont la claudication semble être le stigmate d'une ancienne vie semblable à celle de son protégé.  

Si sa voiture semble être le prolongement physique de ce driver, la machine semble soudain connaître sa première faille lorsqu'il fait la connaissance de sa jolie voisine (interprétée par Carey Mulligan dont la délicatesse ferait, il est vrai, fondre n'importe quel homme) au regard triste. Pourtant, il s'éclipse dès que son mari réapparaît... Pour mieux leur porter secours quand ce dernier est impliqué dans une sale affaire. Son attitude à la fois fuyante et sentimentale interroge, tout comme elle sidère quand après une scène d'un tendre romantisme il laisse exploser toute sa violence contre des malfrats menaçant sa belle : le moment est inoubliable.

Le rôle a valu à Ryan Gosling d'être comparé à Steve McQueen, mais McQueen était un tigre à la virilité héritée d'une jeunesse difficile - ce mélange de dureté venue de l'enfance et de d'insolence résuma celui qui devient le king of cool. Pourtant, c'est plus à Paul Newman, avec lequel il partage ce physique avantageux qui semble l'amuser plus que le flatter, que l'acteur fait penser : avec son illustre devancier, il partage quelque chose de plus féminin, une silhouette svelte, fragile presque, à la fois flegmatique et timide. Ce qui ne fait que souligner le bouillonnement qui semble l'habiter et le rend crédible en chevalier au grand coeur mais à la brutalité bien réelle. Son look se distingue par un blouson argenté au dos duquel est dessiné un scorpion, arthropode à la symbolique riche - combatif, passionné, mystérieux, il représentait Selkis dans la mythologie égyptienne.

Winding Refn aime visiblement jouer avec ces archétypes pour mieux brouiller leur signification. Les crédits du générique sont écrits en rose, la musique électronique cite le disco de Georgio Moroder et donne ainsi l'impression que l'histoire qui est censée se dérouler de nos jours se situe dans les années 80. Sans cesse, le film navigue entre l'hommage et le pastiche, réécrit plutôt qu'il ne créé. Mais il le fait davantage en retranchant qu'en ajoutant, comme le scénario d'Hossein Amini qui a complètement retaillé le roman de James Sallis (dont la narration était dominée par des flash-backs alors qu'ici elle est linéaire).

Ainsi désossé, Drive impose son mouvement au spectateur comme son action à ses personnages, filant droit, sans concessions, hypnotique plutôt que spectaculaire. On est alors comme le passager de ce récit qui définit avec à-propos la mission du cinéma : nous emmener ailleurs.