dimanche 21 juin 2015

Critique 649 : SPIROU N° 4027 (17 Juin 2015)


"Numéro impérial" : rien que ça ! Cette semaine, la revue commémore le bicentenaire de la défaite de Napoléon à Waterloo. Au passage, carton rouge au jt de TF1 qui a promené ses caméras à la rédaction de Spirou pour l'occasion et n'en a gardé que cinq secondes dans un énième reportage sur l'ogre corse dimanche dernier : j'avais failli oublier que parler de BD à la télé, c'est pas sérieux (sauf pour laisser monologuer Sfar, laisser Sattouf faire sa promo ou évoquer Titeuf ou Astérix)...

J'ai aimé :

- Dad. "Vrrraoum ! Tchic tchac Vropp Vrooo ! Tût Tûût !" : non, je ne suis pas devenu fou, mais il faut vraiment lire ce gag riche en onomatopées automobiles avec Bébérinice ("Smoutch, smoutch !") pour comprendre. Quand je vous dis qu'il ne faut pas passer à côté de cette série...

- Les plus belles histoires de l'oncle Paul : Le fabuleux destin de Napoléon. Fred Neidhardt revisite à sa manière, en prenant quelques libertés, la vie et le déclin de l'ogre corse : c'est nettement plus marrant que tous les sujets dont les médias nous ont rabattus les oreilles cette semaine.

- Boni : La nouvelle gardienne. Le petit lapin de Ian Fortin découvre sa nouvelle baby-sitter : pas commode, la dame. Mais quatre strips drôle comme tout - et la semaine prochaine, la couverture et plusieurs pages sont pour Boni : bonne nouvelle !

- La Bataille de Waterloo. Thierry Gloris et Maria Gloris Bardiaux-Vaïente (au scénario) et Ruben Del Rincon (au dessin) reconstituent, avec plus de sérieux que Neidhardt, l'ultime déculotté napoléonienne quand il a quitté l'île d'Elbe en pensant qu'il allait mater les prussiens et les anglais dans la morne plaine. 
Les auteurs réussissent à faire passer leur cours d'histoire avec efficacité, bien aidé par des illustrations soignées : pour l'occasion, exceptionnellement, la revue a quand même donné 13 pages à l'équipe artistique !

- L'Atelier Mastodonte. Pascal Jousselin met en scène la panique qui saisit Frédéric Niffle quand il apprend le retour de Tebo, lequel est en plein délire Kirby-esque : je crois qu'on tient là le sujet pour plusieurs strips gratinés.

- Tash & Trash. / Capitaine Anchois. Dino et Floris sont aussi sollicités pour évoquer Napoléon et ils nous servent deux strips très rigolos.   

En direct de la rédak donne la parole à Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Ruben Del Rincon pour détailler la réalisation de leur récit sur Waterloo. On en apprend aussi un peu plus au sujet de l'éminent n° spécial vacances du 1er Juillet (n° 4029-4030, avec un chouette casting au programme sur le thème des souvenirs). Et donc Boni sera la vedette du n° 4028.
Les aventures d'un journal revient sur le série de Cauvin et Sandron, Godaille et Godasse, dont les héros étaient au service de Napoléon.

Les abonnés doivent encore se contenter d'un bonus pas terrible avec un jeu sur... Devinez quoi... (Un indice : ça commence par Wa). Les numéros spéciaux, c'est parfois bien lourdingue quand même (surtout que le sommaire ne propose pas grand-chose de bon : Magic 7 est tout naze - l'interview du scénariste, Kid Toussaint, vaut son pesant de cacahuètes dans le genre "leçon de narration par un type qui plagie Ben 10 et Harry Potter en se prenant pour le Spielberg de la BD - , et Aria, bof aussi) ! 

vendredi 19 juin 2015

Critique 648 : LUCKY LUKE, TOMES 43 & 46 - LE CAVALIER BLANC & LE FIL QUI CHANTE, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : LE CAVALIER BLANC est le 43ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1975 par Dargaud (numéroté tome 10 au dos de l'album)
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 Lucky Luke rencontre la troupe de théâtre de Whittaker Baltimore, dont il est le directeur, le metteur en scène et l'acteur principal en compagnie de Gladys Whimple (la jeune première), Barnaby Float (abonné au rôles de méchant) et Francis Lusty (le régisseur et chauffeur de salles). Ils sont en route pour Nothing Gulch où ils doivent se produire le soir même, là où le cowboy doit aussi se rendre pour donner les 10 000 $ qu'il a obtenus de la vente du bétail de son ami Hank Wallys à Abilene.
Mais durant la représentation, la banque est attaquée et son coffre vidée. Lucky Luke soupçonne aussitôt la troupe mais, sans preuve, il choisit de les suivre dans leur tournée, qui les mène à Miner's Pass, Indian Flats et Tumbleweeds Springs.
Malheureusement, les choses ne vont pas tourner en faveur du cowboy qui est pris pour un complice des voleurs et doit fuir à la fois pour prouver son innocence et confondre les malfrats.
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LUCKY LUKE : LE FIL QUI CHANTE est le 46ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1977 par Dargaud (numéroté tome 14 au dos de l'album).
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A Washington en 1861, le Président Abraham Lincoln décide de relier les côtes Est et Ouest par le télégraphe afin de simplifier les communications. Les ingénieurs James Gamble et Edward Creighton sont chargés d'effectuer la jonction entre Carson City et Omaha via Salt Lake City.
Lucky Luke, qui a occasionnellement travaillé pour le Pony Express (ayant acheminé les courriers), accompagne l'équipe d'ouvriers dirigée par Gamble qui a, avec Creighton, accepté le pari lancé par le patron de la Western Union : remporter la somme de 100 000 $ au premier qui atteindra Salt Lake City.
Willard Bradley, le bras droit malhonnête de Creighton, engage un homme pour saboter les efforts de l'équipe de Gamble afin d'empocher le pactole. Lucky Luke devra donc démasquer ce traître tout en affrontant des conditions climatiques difficiles, la présence des indiens sur le trajet, la suspicion dans les rangs des ouvriers... 

En 1973, au terme de L'héritage de Ran-tan-plan, Goscinny et Morris décident que les aventures de Lucky Luke ne seront plus pré-publiées dans Pilote suite à un désaccord éditorial. C'est le début de tensions croissantes entre les deux auteurs et Dargaud qui aboutiront à la création d'une revue Lucky Luke, dont le tirage connaîtra un succès aussi considérable (avec un tirage de 100 000 exemplaires !) qu'éphémère (seulement 12 numéros d'existence en 1974).

Est-ce que cela a influencé l'écriture du Cavalier Blanc dont l'intrigue baigne dans une ambiance de trahison, ce coups fourrés, d'illusions perdues ? Le résultat est en tout cas troublant, même si l'album est très réussi et atteste d'un redressement bienvenu après les piteux tomes 41 (L'héritage de Ran-tan-plan) et 42 (7 histoires de Lucky Luke).
 
Le scénariste situe en tout cas à nouveau l'histoire dans un cadre original, sans invoquer de personnages déjà vus : on retrouve le monde du spectacle itinérant, comme dans Western Circus (tome 36), avec cette troupe spécialisée dans le théâtre mélodramatique. Goscinny se sert de cela pour souligner le contraste entre la sophistication des comédiens, des artifices auxquels ils recourent, et la rusticité des pionniers, confondant la fiction sur scène avec la réalité. Cela produit des gags très drôles, et à une construction narrative semblable à une pièce en plusieurs actes correspondant aux villes où se produit Whittaker Baltimore et ses acteurs.

Pour représenter Whitaker Baltimore, Morris a une fois de plus à la caricature et lui donne les traits de John Barrymore, comédien à l'origine d'une fameuse dynastie, et ses prestations remarquables (aux côtés de Greta Garbo dans Grand Hôtel, en 1934, avec aussi son frère Lionel).
Pour Hank Wallys, l'ami éleveur de Lucky Luke, le modèle est moins connu puisqu'il s'agit de Andy Devine, comédien spécialisé dans les rôles de "bons gros", vu notamment dans La Chevauchée fantastique de John Ford.

Ce tome est bâti sur un whodunnit ?, formule pour un récit où l'identité du coupable d'un crime est à découvrir. Comme Lucky Luke, on passe la majorité du temps à se demander par qui puis comment les braquages des banques sont commis. Si la solution est un peu vite expédiée et le mobile décevant, on est accroché parce que le cowboy est confronté à des difficultés croissantes tout au long de son enquête au point d'être confondu avec le voleur (et sur le point d'être lynché !). Sur un plan plus léger, quand il doit remplacer Baltimore sur scène, il doit affronter un ennemi aussi redoutable : le trac, ce qui provoque évidemment les sarcasmes jubilatoires de Jolly Jumper : voir le héros d'habitude si flegmatique perdre ainsi pied est réjouissant. Lucky Luke est montré comme un être plus faillible, vulnérable que d'habitude, subissant les événements : il est évident que Goscinny le maltraite avec plaisir, comme s'il était fatigué de sa perfection (c'était déjà manifeste dans Le Grand Duc, tome 40, ça le sera encore plus dans La guérison des Dalton, tome 44).
Visuellement il faut signaler une séquence fantastique où, à Miner's Pass, Lucky Luke doit se barbouiller de charbon pour espérer passer inaperçu parmi les mineurs : Morris semble avoir adressé un sympathique clin d'oeil à Franquin (avec lequel il était ami et partagea le même mentor, Jijé) et ses Idées Noires. C'est peut-être aussi le signe que l'artiste souhaitait davantage expérimenter graphiquement, même s'il ne persévérera pas. 

Le Fil qui chante est un opus tristement célèbre puisque c'est le dernier écrit par René Goscinny qui devait disparaître l'année de sa parution, en 1977. Souvent déconsidéré par certains fans, c'est pourtant un album de bonne facture, auquel il manque peut-être un peu de folie pour être un classique.

Il est vrai que le récit fait penser à d'autres aventures comme La Caravane (tome 24), un périple semé d'embûches avec un saboteur dont Lucky Luke (et le lecteur) doit découvrir l'identité. Le problème, c'est qu'en plus d'être habitué à ce genre construction, le fan sait, là, comment ça va se terminer puisqu'en inscrivant la petite histoire dans la grande, Goscinny ne peut compter sur l'effet de surprise.

La réalisation de ce tome a connu des heurts multiples : Goscinny était en conflit avec Dargaud car il estimait que l'éditeur le spoliait au sujet de ses droits d'auteur. Pour faire pression sur son employeur, il avait demandé à Morris et Uderzo de ne pas livrer les planches des albums en cours. Dargaud avait riposté sèchement en envoyant des huissiers chez Uderzo en faisant valoir le contrat qu'il avait signé et chez Morris pour négocier (le dessinateur étant le créateur de Lucky Luke). Ce dernier céda finalement en donnant ses planches. Goscinny en voulut-il à Morris en découvrant les exemplaires du Fil qui chante prêts à être diffusés chez Dargaud ? Cela aurait-il abouti au terme à leur collaboration ?

Quoiqu'il en soit, ce 46ème épisode fut un énorme succès, pré-publié dans l'hebdomadaire Paris Match.

Le récit abonde en références précises sur les travaux du télégraphe et met en scène d'authentiques personnalités de l'époque comme Abraham Lincoln, président des Etats-Unis de 1809 à 1865, et le chef spirituel des Mormons de Salt Lake City, Brigham Young. Les ingénieurs Gamble et Creighton, le président de la Western Union, Hiram Sible, et Washakie, le chef des Indiens Shoshone, ont également réellement existé. 

Visuellement, Morris est en grande forme, et ce dès la couverture, qui synthétise admirablement une foule d'informations en une image forte (Lucky Luke au sommet d'un poteau télégraphique dont le fil a été coupé et cerné par un vautour au-dessus de lui et une flèche indienne en feu en dessous).

Les paysages variés, le casting fourni des ouvriers de l'équipe de Gamble, les péripéties nombreuses permettent à l'artiste de donner la pleine mesure de son talent : il n'est jamais aussi bon que dans ce registre où il doit composer avec différentes ambiances.

La fin du run de Goscinny est donc honorable. Je vais maintenant tâcher de vite emprunter le tout premier album qu'il a écrit pour la série, Des rails sur la prairie (tome 9), et Ma Dalton (tome 38), pour compléter ces critiques. 

jeudi 18 juin 2015

Critique 647 : LUCKY LUKE, TOMES 41 & 42 - L'HERITAGE DE RAN-TAN-PLAN & 7 HISTOIRES DE LUCKY LUKE, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : L'HERITAGE DE RAN-TAN-PLAN est le 41ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1973 par Dargaud (numéroté tome 11 au dos de l'album).
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Le joueur Oggie Svensson est mort et le notaire J.S. Chester se rend à la prison pour dévoiler les dernières volontés de son client qui lègue tous ses biens à... Ran-tan-plan ! Si toutefois il arrivait malheur au chien, c'est Joe Dalton qui deviendrait l'héritier !
Lucky Luke est naturellement chargé de la protection de Ran-tan-plan et l'emmène jusqu'à Virginia City (Nevada) où Svensson possédait entre autres l'Hotel International qui va les loger.
Les Dalton s'évadent entretemps et Joe a la ferme intention de supprimer le chien pour recevoir les biens de feu Svensson. Pour cela, les frères infiltrent le quartier chinois de la ville dont les habitants s'estiment lésés par les loyers fixés par le défunt.
Encore une fois, Lucky Luke aura fort à faire pour apaiser la situation.
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LUCKY LUKE : 7 HISTOIRES DE LUCKY LUKE est le 42ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1974 par Dargaud (contre toute logique numéroté tome 15 au dos de l'album).
A noter que cet album est également paru sous le titre 7 Histoires Complètes.
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- 1/ Le desperado à la dent de lait (6 pages). Lucky Luke croise la route d'un pionnier dont le chariot a une roue brisée. Or il doit déposer son fils chez le dentiste. Le cowboy accepte de s'en occuper mais le gamin va lui attirer une série de problèmes pour tenter d'échapper au médecin.

- 2/ L'hospitalité de l'Ouest (6 pages). Fatigué après une journée d'exploits en tout genre, Lucky Luke est recueilli par les Flaherty et les Blaston réunis pour élire la reine d'une soirée entre leurs familles. Invité à les départager, le cowboy se trouve au coeur d'un imbroglio et ne parvient pas à se reposer.

- 3/ Maverick (6 pages). Un veau échappe à son propriétaire avant qu'un autre éleveur le réclame. La situation s'envenime rapidement et attire l'attention des Apaches, au grand dam de Lucky Luke qui espère alors une intervention de la cavalerie.

- 4/ L'égal de Wyatt Earp (6 pages). Leroy Blastwater est un tireur incroyablement maladroit qui veut impressionner sa fiancée Louella Jingle. Il convainc Lucky Luke de l'aider en improvisant un duel au cours duquel la chance va bouleverser le destin du jeune homme.

- 5/ Le colporteur (6 pages). W. Flatshoe est un marchand itinérant que Lucky Luke sauve de deux brigands. Mais les Sioux les attaquent ensuite et les deux hommes ne devront leur salut qu'aux articles du colporteur.

- 6/ Passage dangereux (6 pages). Un couple de colons doit traverser un cours d'eau large et profond. Lucky Luke leur propose son aide mais doit composer avec le caractère de l'épouse, Edna, rechignant à se séparer d'objets de famille, puis, une fois sur l'autre rive, effrayée par la proximité avec des Pawnies.

- 7/ Sonate en Colt majeur (6 pages). Robert Flaxhair est pianiste dans un saloon de Nothing Gulch mais son rêve est de jouer au théâtre de Houston. Encouragé par Lucky Luke, il envoie sa candidature et est invité à s'y produire. Mais le soir venu, il est rongé par le trac devant un public si différent de ses habitudes.  

Après un enchaînement d'albums exceptionnels, ces deux nouveaux tomes marquent un peu le pas dans le run de Goscinny et Morris chez Dargaud. Comme un signe, la numérotation de ces épisodes par l'éditeur est invraisemblablement désordonnée puisqu'au dos on lit qu'il s'agirait des numéros 11 puis 15 ! 

Mais revenons au contenu. L'héritage de Ran-tan-plan montre dès sa couverture le retour des Dalton et du chien le plus stupide de l'Ouest, absents de la série depuis 2 ans et 3 albums (le précédent étant Ma Dalton, tome 38). Depuis que la série a changé d'éditeur, les frangins sont d'ailleurs plus discrets (un seul autre album les met en scène avant, Dalton City). Comme je n'ai jamais considéré qu'ils apportaient un plus au titre, même si on les associe pourtant systématiquement à Lucky Luke, ils ne me manquaient pas tellement.

Pourtant, cette aventure démarre bien avec un argument loufoque : Ran-tan-plan hérite d'une fortune considérable qui, s'il meurt à son tour, reviendra à Joe Dalton. La suite est évidente : Joe veut faire la peau au cabot qui voue pourtant une affection indéfectible au malfrat (et se méfie de Lucky Luke, qu'il sèmera à la première occasion). La réalité a souvent dépassé la fiction pourtant dans ce type d'histoires puisqu'on entend régulièrement parler d'excentriques qui lègue leurs biens à leur animal de compagnie.

Quand Goscinny s'emploie à démontrer toute l'absurdité de la situation, l'album est vraiment impayable. Mais le souci est que cela ne fonctionne que par intermittences car le scénario pâtit de chutes de rythme à cause de séquences s'intégrant mal à l'ensemble, fonctionnant comme des sketches un peu faciles. L'exemple le plus frappant se trouve lorsque Ran-tan-plan fausse compagnie à Lucky Luke et s'égare dans la nature voisine de Virginia City : sa bêtise, son absence totale de sens de l'orientation, son inaptitude à chasser, le fait qu'il confond les animaux est en soi marrant, mais le souci est que cela dure plusieurs pages pendant lesquelles l'intrigue principale est totalement oubliée. Goscinny s'est certainement fait plaisir avec ce passage mais j'estime qu'il nuit à l'efficacité du récit en s'écartant trop du sujet.

C'est dommage car, par ailleurs, des éléments originaux sont abordés, confirmant la tendance de la série à traiter frontalement certains aspects de l'Histoire américaine, comme l'exploitation des chinois et leur repli sur soi dans un quartier ethnique de la ville. Malheureusement, Goscinny ne fait qu'effleurer cela alors qu'il aurait pu en tirer une formidable source de gags, lui qui était si fort pour épingler les particularismes étrangers.

De même, on sent bien que les Dalton n'évoluent plus, figés dans leur emploi de bandits plus bêtes que méchants, et ce même si, pour une fois, Jack et William existent un peu plus et que Averell passe une partie de l'histoire séparé de ses frères. Mais sinon, ils sont comme les légionnaires dans Astérix : supposément menaçants pour Lucky Luke, ils n'existent plus que pour provoquer des gags et quiproquos.

7 Histoires de Lucky Luke est un autre opus mineur dans la série. Là encore, il faut être vigilant car Dargaud a aussi publié l'album sous le titre de 7 Histoires complètes. 

Cette collection de short stories est d'un intérêt très discutable : aucune d'elles n'est ni originale ni remarquable. L'indulgence incite à écrire que les auteurs se sont accordés une pause dans une production très soutenue, mais à vrai dire on aurait préféré que Morris et Goscinny fassent carrément un break d'un an et reviennent avec une vraie bonne histoire plutôt que de proposer un menu aussi faible. C'est un peu comme si on écoutait un disque composé d'ébauches de titres inachevés ou de démos tout en ayant conscience que les auteurs n'avaient rien là-dedans de valable pour un LP.

Lucky Luke y est mis en scène dans des séquences sans relief, à nouveau dans un rôle de redresseur de torts - quitte à passer pour le dindon de la farce. Goscinny avait pourtant réussi depuis plusieurs tomes à clarifier un peu la situation du cowboy, alternativement employé au bureau des affaires indiennes ou escorte pour l'armée ou des compagnies privées, ce qui présentait le mérite de socialiser le personnage, de dépasser le cliché du justicier nomade (d'ailleurs on le voyait de plus en plus souvent intervenir dans des Etats précis comme le Texas, le Nouveau-Mexique, et sa base était Nothing Gulch).

Les gags sont pauvres, ils ne nous arrachent guère plus que des sourires, et le format très court de chaque chapitre n'autorise pas à développer les autres rôles (à part Jolly Jumper, et encore).

Morris lui-même accuse le coup : s'il produit encore de belles planches, découpées avec savoir-faire (avec des gaufriers irréguliers), c'est sans éclat. Jamais on ne sent l'artiste très motivé au point de livrer des séquences mémorables, il s'appuie sur son adresse naturelle mais sans forcer son talent.

La colorisation de L'héritage de Ran-tan-plan est par ailleurs un authentique saccage : certes Lucky Luke a rarement été bien traité à cet égard, comme si ce n'était pas la priorité de la série, de ses éditeurs ni un souci pour Morris, mais là, on atteint des sommets dans le n'importe quoi, avec une impression désastreuse, des à-plats chromatiques criards... Tout ça n'est pas sérieux, indigne même. Peut-être qu'un jour Lucky Comics s'attellera à une restauration rigoureuse (comparable à ce que Dupuis et la famille de Franquin réalisent pour Spirou et Fantasio et Gaston Lagaffe).

Bon, vous l'aurez compris, ce n'est pas bon. Mais ça va vite se redresser...     

mercredi 17 juin 2015

Critique 646 : LUCKY LUKE, TOMES 37 & 39 - CANYON APACHE & CHASSEUR DE PRIMES, de René Goscinny et Morris

Le tome 38 (Ma Dalton) étant déjà emprunté lorsque j'ai fait mes emplettes à la bibliothèque municipale, la critique de cet album est remise à plus tard (très bientôt quand même, je pense/espère). Donc, pour cette nouvelle entrée, ce seront les tomes 37 puis 39 qui sont au menu.
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LUCKY LUKE : CANYON APACHE est le 37ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1971 par Dargaud (numéroté tome 6 au dos de l'album).
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Fort Canyon est une garnison située tout près de la frontière du Texas et du Nouveau Mexique et dirigée par le colonel O'Nollan, un officier irlandais dont l'ennemi juré est le chef Apache Chimichuri Patronimo, fils de Bisteco.
Chacun de ces deux hommes avec ses hommes mène des expéditions punitives contre l'autre, mais les indiens passent le Rio Grande après leurs raids pour échapper à l'adversaire et parce que les mexicains tolèrent leur présence s'ils ne font pas de grabuge sur ce territoire.
Lucky Luke, dépêché par le bureau aux affaires indiennes, tente de raisonner les deux parties, sans succès : O'Nollan veut se venger de Patronimo depuis que Bisteco a enlevé son fils quand il était encore enfant et l'Apache n'entend pas se laisser faire. Le canyon qui sépare le camp des peaux rouges du Fort des visages pâles est le théâtre de traquenards réguliers.
Le cowboy emploie alors la ruse en se faisant passer pour renégat auprès des Apaches qui l'acceptent parmi eux après une série d'épreuves initiatiques. Mais le sorcier de la tribu n'aime pas Lucky Luke en qui il n'a pas confiance. Pour amadouer les indiens, le cowboy prétexte un déplacement à Albuquerque, pour glaner des informations sur les mouvements de troupes militaires, mais surtout pour enquêter sur le sort du fils de O'Nollan. Si celui-ci est encore vivant, il pourrait mettre un terme à ce conflit...
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LUCKY LUKE : CHASSEUR DE PRIMES est le 39ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1972 par Dargaud (numéroté tome 8 au dos de l'album).
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A Cheyenne Pass, Bronco Fortworth déplore le vol d'un de ses pur-sang et accuse le Cheyenne Tea Spoon de ce méfait. Contre sa capture, il promet la récompense faramineuse de 100 000 $.
Elliot Belt, chasseur de primes, est aussitôt sur les rangs pour empocher ce butin et n'hésite pas à enfreindre la loi interdisant de donner de l'alcool aux indiens pour débusquer parmi eux l'accusé. Le chef de la tribu locale, quand il l'apprend, prépare de violentes représailles contre la ville.
Lucky Luke intervient et Tea Spoon se livre à lui, confiant dans la justice des visages pâles pour prouver son innocence. Mais cela suffira-t-il à calmer les belligérants ? A retrouver le cheval de Fortworth ? Et à savoir qui l'a volé ?

Pour commencer, attardons-nous un moment sur les couvertures de ces deux nouveaux albums, qui comptent parmi les meilleures qu'ait réalisées Morris : c'est un point que je n'ai pas assez souvent souligné, mais le dessinateur était un cover-artist émérite, capable de produire une image accrocheuse, à la composition soignée et qui présentait de manière originale et synthétique l'histoire.

Pour Canyon Apache et Chasseur de primes, il a recours à un visuel dont Lucky Luke est absent : Morris a souvent osé cela, déjà lors des épisodes publiés chez Dupuis, et il le répétera ensuite fréquemment chez Dargaud - ainsi en est-il pour les tomes 32 (La diligence), 33 (Le pied-tendre), 37 (Canyon Apache), 38 (Ma Dalton), 39 (Chasseur de primes), 40 (Le grand duc), 41 (L'héritage de Ran-tan-plan), 44 (La guérison des Dalton) !

Comment interpréter cela ? Je pense d'abord comme un signe que la série est suffisamment identifiable pour se passer de montrer son héros directement, mais aussi comme celui que les histoires de Goscinny sont suffisamment attractives pour que leur argument principal passe avant une image iconique mais quelconque de Lucky Luke. Quand les auteurs nous invitent à découvrir un récit avec des personnages ou une situation autant ou plus accrocheurs que le poor lonesome cowboy, cela signifie qu'ils ont confiance dans leur sujet mais aussi dans la curiosité du lecteur.

Esthétiquement, les visuels de couverture de Morris sont aussi d'une efficacité redoutable et attestent de son savoir-faire publicitaire : dans le cas de Canyon Apache, ces deux indiens qui s'apprêtent en rigolant à faire basculer une énorme pierre sur laquelle est peinte une tête de mort et perchée un vautour aussi amusé qu'eux promet un contenu à la fois amusant et inquiétant (qui seront les victimes des peaux rouges ?).
Dans celui de Chasseur de primes, le résultat est plus frontal avec ce portrait en pied d'Elliot Belt brandissant une affiche d'avis de recherche : ce bonhomme a une mine patibulaire conforme à sa profession, et techniquement Morris obtient un effet superbe en n'ayant même pas recours à l'encrage (on distingue nettement un dessin réalisé au crayon et colorisé directement, ce qui produit un rendu brut).

Tout ça pour dire quoi ? Que, à l'instar de leurs couvertures, ces deux tomes, écrits et dessinés à un an d'intervalle, sont eux aussi des modèles du genre, comptant parmi les meilleurs opus de la série, confirmant l'excellence du run de Goscinny et Morris depuis leur transfert chez Dargaud. Les deux partenaires ont acquis une autre dimension, ont atteint un brio incomparable : les histoires sont imparables, la complicité entre l'auteur et l'artiste est à son pic.

Canyon Apache est un récit trompeur : derrière une situation apparemment simple (la guerre sans fin entre une tribu d'Apaches et un régiment, dont les deux chefs se vouent une haine féroce et absolue), Goscinny va creuser une intrigue à la complexité inattendue sur le thème de la filiation et de la vengeance. Le noeud du problème se trouve dans le passé du colonel O'Nollan dont le fils a été jadis enlevé par Bisteco, le père de son rival indien Patronimo : l'enfant est-il encore en vie ? La réponse déterminera l'issue du conflit et aboutit à un dénouement où la paternité est éprouvée avec certes humour mais subtilité et même émotion.

Goscinny recourt à des gags toujours efficaces, comme lorsque O'Nollan s'obstine à appeler Lucky Luke "Mr Smith", ou le cycle absurde des expéditions punitives (qui se prolongent en expéditions punitives contre les expéditions punitives) et les chutes de pierre représentées sur la couverture justement. C'est aussi la véritable première fois où le scénariste prend soin d'écrire les indiens autrement que comme des sauvages plus ou moins intelligents et alcooliques : une importante partie du récit est consacré au séjour de Lucky Luke chez les Chimichuris (qui peut même faire penser à un album de Blueberry, paru plus tard, dans lequel le héros sera adopté par les Navajos), sujet à d'autres scènes très drôles mais où les Apaches sont montrés comme de véritables individus et non plus comme des caricatures.

Chasseur de primes est un des premiers albums que j'ai lus quand j'ai découvert la bande dessinée et Lucky Luke en particulier, il reste dans mes épisodes préférés. Quand je vis ensuite les films de Sergio Leone, Et pour quelques dollars de plus et surtout Le bon, la brute et le truand, je remarquais en jubilant que Elliot Belt avait les traits de Lee Van Cleef, cet acteur au visage taillé à la serpe, si charismatique dans ces deux volets de la "trilogie des dollars" du cinéaste italien. Un des personnages les mieux campés par Morris, génial caricaturiste.

L'histoire est également brillante en ce qu'elle revisite des motifs déjà abordés par la série : Canyon Apache renouait avec la vie d'une garnison militaire comme Le 20ème de cavalerie, là où Chasseur de primes renoue avec ce que traitait plus superficiellement Phil Defer, dévoilant un défenseur de la loi qui n'agit pas par bonté d'âme mais par appât du gain. Cette cupidité confine bien entendu à une bêtise certaine quand il provoque l'ire des Cheyennes puis celles d'autres chasseurs de primes engagés par Elliot Belt pour l'aider.

Un autre élément indique que, avec cette aventure notamment, la série est désormais dans une phase plus "adulte" puisque, comme pour Canyon Apache, les indiens n'y sont plus représentés comme des caricatures mais bien comme des victimes des blancs, parqués dans des réserves, accusés systématiquement de méfaits qu'ils n'ont pas commis. Peut-être faut-il lire cela comme l'influence d'un film comme Little big man d'Arthur Penn où la condition des natives était narrée de manière plus réaliste, conforme à la vérité historique, en dévoilant les massacres, le racisme, etc.

Morris apporte aussi des ingrédients qui ajoute au côté atypique de ce tome où les Cheyennes portent des noms anglais (Tea Spoon) et où le sorcier de la tribu locale porte un énorme masque dont les traits sont ceux du comédien Boris Karloff, qui connut la gloire dans les années 30 dans des films d'épouvante. Un détail surprenant, étrange, et saisissant.

Le découpage de ces deux tomes est aussi plus aéré avec une moyenne de cases par planches un peu moins élevée que d'habitude (8 plans contre une dizaine normalement) : Morris a l'opportunité d'illustrer des images plus grandes (le canyon du tome 37 par exemple) mais surtout la mise en scène des gags nécessite une redistribution de l'espace (comme lorsque Jolly Jumper se moque des chevaux formant l'attelage du buggy de Bronco Fortworth dans une vignette occupant deux tiers d'une bande).

Lucky Luke connaît en tout cas deux nouveaux épisodes de grande qualité : le tandem Goscinny-Morris fonctionne comme jamais, la série connaît un authentique état de grâce, comme si son succès établi et les libertés éditoriales lui donnaient des ailes.

mardi 16 juin 2015

Critique 645 : LUCKY LUKE, TOMES 35 & 36 - JESSE JAMES & WESTERN CIRCUS, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : JESSE JAMES est le 35ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1969 par Dargaud (numéroté comme le tome 4 sur le dos de l'album).
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Deux légendes de l'Ouest vont s'affronter : d'un côté, l'homme qui tire plus vite que son ombre, Lucky Luke ; de l'autre, Jesse James, qui se prend pour le nouveau Robin des bois en voulant voler les riches pour donner aux plus pauvres (lui le premier), avec l'aide de son frère Frank (amateur de Shakespeare) et de leur cousin, Cole Younger (un joyeux et robuste drille).
L'agence de détectives Pinkerton qui traque le gang James demande à Lucky Luke de les expulser du Texas pour qu'il soit jugé dans un des Etats où il a commis des attaques de banques et de trains.
A Nothing Gulch, le cowboy réussit à capturer Cole Younger mais son procès est expédié et il est relâché. Lucky Luke est écoeuré par la couardise de la population qui, peu fière d'elle et craignant que Jesse James et sa bande ne reviennent, se résout à prendre les armes pour se racheter.
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LUCKY LUKE : WESTERN CIRCUS est le 36ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1970 par Dargaud (numéroté comme le tome 5 sur le dos de l'album).
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Alors qu'il est poursuivi par des indiens, Lucky Luke rencontre le capitaine Erasmus Mulligan (dresseur de fauves alcoolique), à la tête du Western Circus, qui se produit loin de New York (où il pâtissait de la concurrence de Barnum) et qui comprend sa femme Vanessa (trapéziste), leur fille Daphné (écuyère et lanceuse de couteaux) et Zip Kilroy (clown), l'époux de cette dernière.
L'arrivée de la troupe à Fort Coyote déplaît au maître de la ville et organisateur du rodéo annuel, Corduroy "D.D" (pour Dent de Diamant) Zilch, qui y voit une concurrence intolérable.
Après avoir recruté un tueur à gâges, Rattlesnake Joe, pour éliminer l'éléphant de Mulligan, Zilch soudoie les indiens en leur promettant une livraison d'alcool. Le cirque détruit, Lucky Luke ruse en s'inscrivant avec tous les membres de la troupe au rodéo qui se transforme en une représentation triomphale devant Jules Framboise, un promoteur de spectacle français.

C'est avec deux albums extraordinaires, des classiques de la série, que Lucky Luke aborde les seventies : les couvertures sont parmi les plus belles et mémorables, annonçant des histoires savoureuses et épiques.

Jesse James renoue avec un des exercices favoris de Goscinny, le détournement d'une icone historique : en guise de préambule, le scénariste présente une biographie résumée de la véritable carrière de celui que la légende donnait davantage comme un sympathique bandit que comme l'authentique fripouille qu'il fut - sa misérable fin (tué dans le dos par un de ses complices, Robert Ford, avec l'arme qu'il venait de lui offrir) fut au diapason de son existence qui n'avait rien d'aussi aimable que celle de son modèle, Robin des bois.

Puis la fiction prend le relais avec une entrée en matière très accrocheuse : trois pages pour chacun des protagonistes, synthétisant les mérites de Lucky Luke (et Jolly Jumper, qui devient de plus en plus cabotin, et qui dialogue même directement avec son cavalier - même si Goscinny n'emploiera plus jamais ce procédé ensuite) puis de Jesse James. On pressent une opposition d'anthologie, et on ne sera pas déçu.

Goscinny adorait les méchants bien bêtes et il a gâté Jesse James tout en en ne faisant pas qu'un abruti : sa logique est en vérité désarmante comme l'illustre une scène hilarante où il braque un homme pour en renflouer un autre bien démuni... Avant de voler ce dernier qui est donc devenu riche à son tour ! Pour que cette combine soit indiscutable et ne quitte pas la famille, Frank James convaincra son frère de lui donner l'argent qu'il dérobe pour qu'il le lui reprenne ensuite : ainsi, aucun d'eux ne sera jamais riche pour l'autre et donc susceptible d'être dépouillé. L'addition du cousin Cole Younger vaut plus pour le rôle de faire-valoir des deux frangins : ce bon vivant est lui un incurable abruti (qui, par exemple, cherche à perfectionner le déraillement des trains à attaquer... Et finit par créer une déviation - un autre grand moment de rigolade).

Le récit enchaîne ainsi les gags à un rythme fou pour aboutir à un dénouement très astucieux dans son moralisme : Lucky Luke a souvent eu affaire à une population (légitimement) effrayée par les bandits mais (aussi sûrement) lâche quand il s'agissait de l'aider à les arrêter. C'est encore ce qui se passe avec les texans de Nothing Gulch quand ils jugent avec une mauvaise foi exaspérante Cole Younger et provoquent le dégoût de Lucky Luke. Mais quand le cowboy refuse de les protéger contre le retour du gang James, il déclenche, à sa grande surprise, un sursaut des civils : conscients d'avoir trahi leur allié et de s'être déshonorés avec cette parodie de justice, ils prennent les armes pour accueillir les malfrats !

Goscinny profite aussi de cet épisode pour glisser quelques caméos comme les Dalton, Billy the kid (ou évoquer Scat Thumbs - le joueur de La diligence - et Ming Li Foo - le blanchisseur du 20ème de cavalerie), ce qui donne une profondeur mythologique à la série. Les détectives Cosmo Smith et Fletcher Jones sont aussi un clin d'oeil évident aux Dupont et Dupond dans Tintin de Hergé.

Western Circus est encore un cran au-dessus, c'est un de mes albums favoris : l'univers du cirque, ses personnages hauts en couleurs, la présence des indiens, le rôle d'un méchant coriace, et la complicité jubilatoire entre Lucky Luke et Jolly Jumper (désormais le compagnon actif à part entière du héros), dans le cadre d'une intrigue très dense, mouvementée et amusante, participent au plaisir intense qu'on prend à sa lecture.

La narration se distingue par son aspect très direct, Goscinny expédie l'exposition de la situation et va rapidement à l'essentiel, maintenant tout du long un tempo très soutenu. Peut-être faut-il interpréter cela comme un moyen de faire passer l'exotisme et l'excentricité de l'histoire, avec son bestiaire abondant et inhabituel, et la troupe représentée comme une sorte de famille foutraque mais novatrice par rapport aux activités traditionnelles du western, comme le rodéo avec lequel elle entre en concurrence. Comme dans Des barbelés sur la prairie (où il défendait les fermiers contre les éleveurs), Lucky Luke n'hésite pas à changer ses habitudes en prenant le parti du cirque au point d'en devenir un des membres alors qu'il voulait participer au rodéo (mais à la fin, les deux sont réunis).

Lorsque je découvris pour la première fois cette aventure, je fus impressionné par sa dimension animalière et les présence des l'éléphant ou du lion (qui ont de vraies scènes), mais aussi par le caractère du capitaine Erasmus Mulligan, ce directeur du cirque hâbleur et ivrogne - j'appris plus tard qu'il était physiquement (et aussi, en partie, psychologiquement) inspiré par le comédien W.C. Fields, très connu dans les années 30 : type misanthrope, misogyne et coléreux à l'écran comme hors de la scène, il détone, mais Goscinny n'a pas osé aller jusque là avec Mulligan (sans doute pour ne pas rebuter le lecteur).

L'album réserve aussi des pages formidables à Jolly Jumper qui, un peu à la manière du Marsupilami, dévoile des talents de plus en plus extraordinaires. Mais l'astuce de Goscinny est de jouer avec, de manière à ce que seul le lecteur en ait conscience (ainsi le cheval est doué en calcul mais ni Mulligan ni Lucky Luke ne le percevront). Sans parler de son adresse spectaculaire, ou, de manière plus touchante, son trac avant de se produire sous le chapiteau. Tout ce qu'on découvre revêt en même temps un côté cruel car l'intelligence de Jolly Jumper reste mésestimée par son maître, qui trouve tout toujours si facile.

On notera aussi le rôle, plus mineur, du mercenaire Rattlesnake Joe, qui évoque Phil Defer (adversaire de Lucky Luke dans un album éponyme 14 ans plus tôt), mais dans une version plus ridicule. A lui seul, il résume la tonalité de l'histoire où la violence est vaincue par le ridicule, le grotesque : une manière en somme de dire que le western et ses clichés sont en train de devenir des pièces de musée - in fine on peut même aller plus loin en pensant que Lucky Luke en s'éclipsant à la fin cherche en permanence à fuir lui aussi ce constat.

Goscinny replace la plantureuse Lulu Carabine, déjà présente dans Dalton City, ce qui ajoute au plaisir du fan.

Morris est dans une forme olympique sur ces deux albums : comme à chaque fois qu'il dispose de scénarios solides et riches, son art a la possibilité de s'exprimer pleinement et le lecteur peut mesurer l'étendue de son talent.

Avec Jesse James, c'est sa capacité toujours impressionnante à camper des personnages aux trognes impayables qui l'emporte. Il leur donne une expressivité, des attitudes, savoureuses, dans lesquelles on lit immédiatement toute la bêtise et la suffisance dont ils vont faire preuve. En même temps, quel que soit le vilain qu'il représente, Morris ne le rend jamais complètement antipathique justement parce son allure et sa gestuelle indiquent tout de suite au lecteur qu'il est plus idiot que méchant : ainsi il est rare de voir un bandit cruel dans Lucky Luke. Têtu, obtus, oui, mais jamais au point de le prendre en grippe (même le teigneux Joe Dalton fait sourire à cause du rouge qui lui monte vite au visage et de petite taille contrastant avec la silhouette svelte de Luke).

Mais dans Western Circus, le travail de l'artiste est impressionnant : non seulement il gère un casting fourni, des décors surprenants, mais les animaux du cirque volent presque la vedette aux humains. Le vieux lion borgne (avec un bandeau sur l'oeil gauche) Nelson, efflanqué et paresseux (et ne consommant que de la soupe) est sensationnel.

Lorsque tous ces éléments sont déployés dans la séquence finale du rodéo-spectacle, on atteint à la fois un sommet dans le délire, la fantaisie mais aussi dans le découpage, avec des compositions dont la richesse n'est jamais indigeste grâce à la faculté de Morris de les animer. 

Voilà deux chefs d'oeuvre de la série qui est alors dans son âge d'or : les talents combinés de Goscinny et Morris sont au firmament.