mercredi 20 mai 2015

Critique 621 : MYTHOS - X-MEN #1 / SPIDER-MAN #1 / CAPTAIN AMERICA #1, de Paul Jenkins et Paolo Rivera

 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : X-Men #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
 (Ci-dessus : couverture et extrait de
Mythos : Spider-Man #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)
 
(Ci-dessus : couverture et extrait de 
Mythos : Captain America #1.
Textes de Paul Jenkins, peintures de Paolo Rivera.)

MYTHOS est une collection de six récits complets écrits par Paul Jenkins et peints par Paolo Rivera, publiés en 2006 (X-MEN), 2007 (SPIDER-MAN) et 2008 (CAPTAIN AMERICA) par Marvel Comics (les autres numéros sont consacrés aux Fantastic Four, à Hulk et au Ghost Rider : la série complète a fait l'objet d'un recueil).
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- Mythos : X-Men #1. Erik Lehnsherr alias Magneto, le mutant maître du magnétisme, s'en prend à trois hommes coupables d'avoir tué une jeune fille mutante de 12 ans. De son côté, Charles Xavier, professeur principal et fondateur de l'école qui porte son nom, entraîne ses cinq élèves (Scott Summers/Cyclops, Jean Grey/Marvel Girl, Bobby Drake/Iceman, Hank McCoy/Beast et Warren Worthington III/Angel) dans la salle des dangers lorsqu'il détecte télépathiquement une attaque de Magneto contre une base de l'armée américaine. Toute l'équipe se rend sur place pour empêcher les civils de se faire massacrer et connaître l'objectif de leur adversaire... 

- Mythos : Spider-Man #1. Peter Parker est un adolescent complexé qui, en visite scolaire à une exposition scientifique, se fait mordre par une araignée génétiquement modifiée. Pourvu de pouvoirs, il s'entraîne pour les mieux les maîtriser puis, sous le masque et le costume de Spider-Man, se produit dans un talk-show à la télévision afin de gagner de l'argent. En refusant d'arrêter un voleur dans le parking du studio de tournage, il va se rendre responsable d'un drame familial...

- Mythos : Captain America #1. Steve Rogers est un jeune homme chétif, qui perd ses parents prématurément dans les années 30. Lorsque la guerre éclate en Europe et que les nazis menacent les Etats-unis, il tente, en vain, d'intégrer l'armée. Mais, repéré par un officier, il accepte d'être le cobaye d'une expérience scientifique qui va le transformer en super-soldat...

Parfois, quand on traîne dans un hard-discount (comme un hangar de la marque Noz), on peut tomber sur de belles occasions, et c'est ainsi que je me suis procuré ces trois numéros de la mini-série Mythos écrite par Paul Jenkins et illustrée par Paolo Rivera (en attendant, peut-être, un jour prochain, de trouver les trois épisodes restants). J'en avais souvent entendu parler et pu en en voir quelques pages sur le Net, et si je connais très peu l'oeuvre de Paul Jenkins, je suis un fan de ce que produit Paolo Rivera depuis son passage sur Daredevil (au début du run de Mark Waid).

Mythos a été conçu par son scénariste et son éditeur comme une collection de récits complets d'une vingtaine de pages permettant d'apprendre aux lecteurs les origines de certains héros emblématiques de Marvel tout en les réactualisant et en établissant une passerelle avec leurs adaptations au cinéma.

Pour le néophyte, il s'agit donc d'un point d'entrée intéressant, car c'est rapidement lu et magnifiquement mis en images. Pour le connaisseur, c'est une nouvelle version qui présente l'avantage de respecter les fondamentaux de chaque personnage avec toujours un graphisme sublime.

Jenkins se montre très habile dans chacune de ses approches : par exemple, pour Spider-Man, il expédie la séquence de la morsure de l'araignée pour mettre en scène l'entraînement qu'accomplit Peter Parker une fois qu'il a ses pouvoirs puis modifie subtilement le moment où sa vie va basculer quand il laisse filer le voleur qui tuera ensuite son oncle Ben. 
Le scénario introduit des éléments modernes sans dénaturer l'esprit du personnage : on a ainsi droit à un caméo de l'animateur de late show Conan O'Brien où se produit Spider-Man pour gagner de l'argent - alors que dans le récit originel de Stan Lee et Steve Ditko, il se livre à des combats de catch. 
De même, quand le Tisseur retrouve l'assassin de son oncle et se venge en menaçant de le tuer, tout est visualisé d'une manière qui évoque le premier film réalisé par Sam Raimi. 
Mais Jenkins joue beaucoup sur la connaissance qu'a le public, amateur ou expert du super-héros, en encadrant son histoire par des formules complices comme "L'histoire ? Vous la connaissez." ou "La suite ? Vous la connaissez." C'est une façon ludique d'aborder Spider-Man comme un icone populaire dont la célébrité dépasse le cadre des comics et donc d'un lectorat averti (une licence qu'on ne peut se permettre qu'avec Batman ou Superman). 

En ce qui concerne les X-Men, la tâche est plus ardue car il faut présenter plusieurs personnages et deux parties opposées, dont les divergences philosophiques sont une métaphore du combat pour les droits civiques, une évocation de la persécution des juifs par les nazis, tout en aboutissant à un combat physique.
Le choix de Jenkins se porte évidemment sur la toute première génération des X-Men, avec Cyclops, Marvel Girl, Beast, Iceman et Angel, dirigée par le Pr Charles Xavier, et en face Magneto. Pourtant, encore une fois, l'auteur réussit brillamment à distribuer les cartes dans un espace restreint, en soignant la caractérisation et en proposant de l'action.
Le récit s'ouvre par une scène très forte, violente, et se clôt par un paysage désolé, qui synthétise très bien toutes les dimensions symbolique et mélodramatique du titre. Les pouvoirs des uns et des autres sont bien exposés et exploités. Le tout donne un sentiment de grande densité.

Enfin, avec Captain America, Jenkins semble avoir eu à coeur de valoriser le personnage, tout ce qu'il symbolise, sans sombrer dans un hommage trop patriotique. Ainsi sera-t-on étonné de lire des réflexions positives concernant les communistes !
L'histoire est riche en émotion, même si on a un peur du pathos des premières pages (quand Steve Rogers se trouve orphelin). Mais la suite balaie ces réserves et les séquences s'enchaînent sur un rythme très soutenu, où Captain America est mis en scène sous beaucoup d'aspects (en représentation pour convaincre les américains à s'engager, sur le front - en Tunisie, en France, en Allemagne). 
Jenkins trouve aussi une belle astuce narrative quand il doit montrer le héros à son réveil dans les années 60 puis aux côtés des Vengeurs, et enfin, comme pour boucler la boucle, à nouveau avec ses vrais camarades, devenus des vétérans de l'armée.
C'est fin, touchant, efficace.

Visuellement, Mythos rappelle qu'avant d'adapter son style (en étant encré par son propre père, Joe) à l'art séquentiel classique, Paolo Rivera est un peintre. Difficile d'échapper à la comparaison avec le maître en la matière qu'est Alex Ross, mais l'espagnol évolue dans un registre sensiblement différent. 
Sa palette et sa façon d'appliquer la couleur (de l'acrylique et de l'huile) sont moins marquées, son coup de pinceau a une délicatesse dont le rendu évoque l'impressionnisme, on pense à Edgar Degas. Il y a un effort singulier pour soigner les ambiances qui flirte avec l'abstraction parfois (notamment dans le final de l'épisode avec les X-Men).
Mais, comme Ross, Rivera est un artiste très méticuleux et, comme on peut le découvrir en consultant son blog, il s'inspire de photos pour reproduire les attitudes et les effets d'ombre et de lumière (en se prenant souvent pour modèle). L'épisode avec Spider-Man restitue avec génie les acrobaties du Tisseur, et celui avec Captain America propose des plans larges impressionnants (la double-page avec les Vengeurs est vraiment saisissante : une composition virtuose).

Pour les lecteurs de v.f., le recueil des épisodes de Mythos a été traduit par Panini, qui en avait d'abord publié des chapitres en compléments de la collection d'albums cartonnés Spider-Man et les héros Marvel. 

mardi 19 mai 2015

Critique 620 : SPIROU N° 4022 (13 Mai 2015)


La couverture pour Nelson, ça ne vend pas vraiment du rêve... Et le bandeau pour la première BD signée du "Youtubeur" Cyprien : pas très excitant non plus (franchement, Dupuis en est-il réduit à donner une place à tous ces pseudo-comiques du web au lieu de donner leur chance à de vrais nouveaux talents du 9ème Art ?).
(La semaine de Spirou par Bianco : bien trash !)

J'ai aimé :

- Dad. Ondine fait des vocalises : Nob rendrait-il hommage au barde Assurancetourix avec son gag de la semaine ? En tout cas, le résultat est encore une fois brillant : la partie visuelle permet d'apprécier l'expressivité irrésistible des personnages.

- Dents d'Ours : Werner (9/9). Avant de partir pour sa dernière mission, Hannah passe la nuit avec Werner/Max : l'occasion de quelques ultimes confidences, avant que les alliés bombardent la base où est détenu le jeune homme...
Ah, qu'il est frustrant ce dernier épisode, qui, en vérité, clôt le premier cycle de la série ! Yann sait nous donner envie de lire la suite (sur laquelle lui et son dessinateur sont déjà à l'oeuvre - pour une publication l'an prochain ?). Je ne connaissais pas cette série mais j'ai été conquis (malgré une parution trop hachée). Et les dessins d'Henriet y sont aussi pour beaucoup.

- Boni : Le camping sauvage. Ian Fortin emmène son lapin et son père en randonnée dans la forêt et livre quatre nouveaux strips jubilatoires (mention aux 2ème et 4ème, dont les chutes sont savoureuses).

- Les Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin nous servent un bon gag (ce qui n'est pas toujours le cas), avec une situation que tout le monde a connu au moins une fois. Le découpage (un gaufrier de 12 cases) est efficace.

- Zizi chauve-souris. Trondheim et Bianco se cherchent un peu cette semaine : leurs trois strips sont un peu moins percutants que d'habitude, mais la série se lit toujours avec plaisir.

- La Galerie des Illustres : Nicoby. Voilà un bail que cette rubrique avait disparu des pages de la revue et j'espère qu'elle va faire un retour plus régulier grâce à cet entretien avec Nicoby qui produit aussi une planche avec laquelle il raconte sa découverte de Spirou. Une belle réussite, de la part d'un auteur que j'aime beaucoup.

- Rob. James et Boris Mirroir sont un peu en deçà, sans toutefois que les deux doubles strips de ce numéro ne soient déshonorants. (Je suis un peu maussade parce que je ne digère pas les cinq pages données à Cyprien, dont la nullité aussi bien écrite que dessinée plombe vraiment le sommaire.)

- Le Club des Huns. Dab's a pondu deux doubles strips vraiment tordants (le 2ème est un sommet du genre)  : là, y a pas à dire, ça envoie du bois et le titre est déjà un incontournable.

- L'Atelier Mastondonte. Julien Neel revient à l'atelier après un détour par le cinéma, ce qui ne plaît guère à Trondheim, et fait franchement flipper Obion. Je sens qu'il y a là l'amorce pour un petit feuilleton qui s'annonce bien amusant.

- Tash & Trash. / Capitaine Anchois. Dino et Floris sont toujours aussi en forme et ferme le ban avec deux strips impeccables.
(Tiens, un bon gag entièrement visuel pour Les Nombrils !)

En direct de la rédak donne la parole à (devinez à qui ?)... Cyprien : pitié, ne me dîtes pas que ce boulet va s'installer dans la revue avec sa BD à la con ! La semaine prochaine : début de la pré-publication du nouveau tome d'Aria (série que je n'ai jamais lue - on verra ce que ça donne).
Les aventures d'un journal évoque le changement de scénariste pour Tif et Tondu en 1968 quand Tillieux remplaça Rosy auprès de Will.

A noter qu'on découvre Uchronies débiles, le projet qui a gagné le référendum de l'été dernier : pas celui que je préférai, et d'ailleurs Simon Léturgie ne le dessine pas (remplacé par Ruben Del Rincon). J'ai quand même du mal à imaginer que ça tienne la route pour être développé régulièrement.

Les abonnés ont droit en supplément à un mini-récit sympa de Guerse et Pichelin : Vermisseaux - Mic-mac à Flac-les-plages.

lundi 18 mai 2015

Critique 619 : LUCKY LUKE, TOMES 10 & 11 - ALERTE AUX PIEDS-BLEUS & LUCKY LUKE CONTRE JOSS JAMON, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : ALERTE AUX PIEDS-BLEUS est le 10ème tome de la série, écrit et dessiné par Morris, publié en 1958 par Dupuis.
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Pedro Cucaracha est un joueur de cartes qui sévit à Rattlesnake Valley. Après avoir gagné deux fois de suite contre le shérif Jerry Grindstone, il est battu à la loyale par Lucky Luke, qui a remarqué qu'il triché.
Obligé de fuir, Pedro s'allie avec la tribu indienne voisine des  Pieds-bleus pour se venger et dont le chef, Ours assoiffé, est un ivrogne à qui il promet beaucoup d'alcool.
La ville est assiégée, la population affamée, mais Lucky Luke mobilise tout le monde pour résister et repousser les indiens en attendant l'aide de la cavalerie tandis que les Pieds-bleus comptent sur le renfort des Pieds-verts et des Pieds-jaunes.
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LUCKY LUKE CONTRE JOSS JAMON est le 11ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1958 par Dupuis.
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En 1865, après la fin de la guerre de sécession, Joss Jamon prend la tête d'une bande de soldats démobilisés : avec Pete l'indécis, Jack le muscle, Joe le peau-rouge, Sam le fermier et Bill le tricheur, il sème la terreur partout où ils passent.
A cause de cela, en traversant Los Palitos City, Lucky Luke est capturé car il est pris pour un membre du gang. Sur le point d'être lynché, il promet à la population de leur livrer Joss Jamon et ses complices avant six mois sinon il reviendra être exécuté.
Lucky Luke retrouve les malfrats à Frontier City dont ils se rendent maîtres : le cowboy réussira-t-il à appréhender Joss Jamon et ses semblables, seul contre tous ?

1958 est une année faste pour Morris : même s'ils ne sont pas de la même qualité, les tomes 10 et 11 témoignent en tout cas de la productivité du tandem que le dessinateur forme avec Goscinny, même si le scénariste n'est toujours pas crédité (et moins bien rémunéré - sur la base de 1/3 pour lui, 2/3 pour Morris, qui est, il est vrai, est aussi le créateur de la série).

Alerte aux Pieds-bleus est une histoire sympathique, divertissante, mais mineure : la faute à une construction qui fait davantage penser à une succession de sketches un peu longuette. Au début, tout semble parti pour qu'il s'agisse d'une opposition entre le tricheur mexicain Pedro Cucaracha, d'un côté, et Lucky Luke avec le shérif de Rattlesnake Valley, Jerry Grindstone, de l'autre. Mais le récit bifurque rapidement quand le méchant désigné scelle un pacte avec ours assoiffé, le chef des indiens voisins, et qu'ensemble ils assiègent la ville.

Morris, en l'absence de Goscinny (qui reviendra, définitivement, au tome suivant comme scénariste) n'est pas en reste pour imaginer tout ce qu'il peut tirer de cette situation et effectivement, le gentils ne sont pas épargnés : la famine les guette, des incendies sont provoqués par des flèches enflammées, la cavalerie se fait longtemps attendre... Le lecteur se met à douter du fait que les héros puissent tous s'en sortir.

Néanmoins, si le piège qui se referme sur Rattlesnake Valley est efficace, il occupe une place si importante que la mécanique du script devient trop voyante et Goscinny n'évite pas quelques longueurs, ni certains gags moins drôles.

L'histoire est en vérité surtout un prétexte à une réflexion (légère) sur la chance et la malchance, symbolisées par Lucky Luke et Jerry Grindstone : le cowboy fait preuve d'une volonté sans limite - et on peut voir dans une scène où, la faim le tenaillant, il se met à manger son ceinturon un hommage à celle où, dans La Ruée vers l'or, Charlot mange ses chaussures - récompensée dans ses audacieuses initiatives (comme lorsqu'il ramène des bisons en ville), alors que le shérif est un superstitieux, qui interprète tout ce qui lui arrive tour à tour comme un don du ciel ou l'annonce d'une future calamité. 
La morale tient en peu de choses : à celui qui conserve la foi, l'espoir, reviendra la victoire. Lucky Luke comme le lecteur s'accroche à cette croyance.

Détail non négligeable : Jolly Jumper a droit pour la première fois à une bulle de pensée - la première trace de langage anthropomorphique de la monture de Lucky Luke !

Aucune réserve, en revanche, avec Lucky Luke contre Joss Jamon, qui demeure un des meilleurs épisodes de toute la série. Goscinny y démontre tout son savoir-faire, qu'il s'agisse de camper des personnages forts, d'exploiter des situations à la fois absurdes et intenses, dans un décor unique, sur un rythme enlevé, avec un mélange d'humour et d'efficacité.

Le gang de Joss Jamon est présenté dès la première page et souligne l'intention du scénariste de mettre en avant de vrais bons méchants, suivant la devise de Hitchcock qui veut que meilleur est le méchant, meilleur est l'histoire. Chacun des membres de cette bande est un archétype, psychologiquement sommaire mais mémorable, avec parfois de savoureuses surprises (comme avec Pete l'indécis ou, mieux encore, Sam le fermier, dont le physique d'honnête homme dissimule le caractère vil). La tirade finale de Joe le peau-rouge est un formidable moment, qui surprend le lecteur puisque le personnage était auparavant quasi-muet.

Les péripéties ponctuant l'affrontement entre Lucky Luke et Joss Jamon sont également très bien disposées, et établies à partir d'une situation très drôle (et délicieusement absurde) puisque le cowboy est pris pour un vilain, prêt à être pendu et qui obtient un sursis à son exécution s'il livre les authentiques malfrats - s'il échoue, il promet de revenir se faire pendre ! 

L'album est également important pour d'autres aspects, certes secondaires : il est fait mention pour la première fois des cousins Dalton qui font ensuite leur première apparition avec Jesse James, Billy The Kid et Calamity Jane - même si, hormis les Dalton, ils  n'ont pas encore le look qu'on leur retrouvera dans les tomes où ils seront les vedettes.

Morris dessine ces histoires avec un découpage très fourni : pas moins de 11-12 cases par planches, ce qui signifie qu'il a à illustrer des scripts riches, abondant en gags visuels. Dans Alerte aux Pieds-bleus, le dessinateur sauve vraiment les meubles en rythmant intelligemment des séquences parfois répétitives, surtout qu'il ne dispose pas d'un casting si développé (la plupart des indiens et des civils de Rattlesnake Valley ne font que de la figuration) et que ni Pedro Cucaracha, ni le shérif Grindstone ne sont très inspirés physiquement.

Mais Morris a de quoi se mettre en valeur avec le matériau bien plus attractif de Lucky Luke contre Joss Jamon et le prouve lui aussi dès la première page. Il donne ainsi à Pete l'indécis les propres traits de René Goscinny et à Sam le fermier ceux de Greg. Plus loin, lors d'une scène aboutissant à une belle bagarre comme il savait si bien les mettre en scène, il croque un cowboy avec le visage de Jean Gabin. C'est que, comme d'autres artistes de sa génération (Tibet, Uderzo), Morris était un caricaturiste virtuose.

Là aussi, le découpage est dense (même moyenne d'une dizaine de plans par planche), et si les angles de vue, la composition des vignettes, sont très classiques, cela donne un tonus indéniable à la lecture - Lucky Luke, c'est aussi un redoutable page-turner, facile à lire, avec un trait nerveux, tout pour accrocher le lecteur et ne jamais le lâcher.

De facture inégale, ces deux albums sont encore des lectures jubilatoires, pleines de fraîcheur, témoignant de la complémentarité entre Goscinny et Morris. 

dimanche 17 mai 2015

LES COUVERTURES DU MOIS : MAI 2015

Avec du retard... Mais voilà mes couvertures de comics préférées de ce mois-ci :

 LADYKILLER #5 
par Laura Allred 
(Dark Horse Comics)
 REBELS #2 
par Tula Lotay 
(Dark Horse Comics)
 ASTRO CITY #23 
par Alex Ross 
(DC Comics)
 CONVERGENCE : JUSTICE LEAGUE INTERNATIONAL #2
par Paul Renaud 
(DC Comics)
 CONVERGENCE : JUSTICE SOCIETY OF AMERICA #2
par Dan Panosian
(DC Comics)
 CONVERGENCE : SHAZAM #2
par Evan Shaner
(DC Comics)
 INJECTION #1
par Declan Shalvey
(Image Comics)
 LAZARUS #17
par Michael Lark
(Image Comics)
 SAGA #26
par Fiona Staples
(Image Comics)
 TREES #9
par Jason Howard
(Image Comics)
 VELVET #13
par Steve Epting
(Image Comics)
 BLACK WIDOW #18
par Phil Noto
(Marvel Comics)
 BUCKY BARNES : WINTER SOLDIER #8
par Mike Del Mundo
(Marvel Comics)
 DAREDEVIL #16
par Chris Samnee
(Marvel Comics)
 INHUMANS : ATTILAN RISING #1
par Dave Johnson
(Marvel Comics)
STORM #11
par Stéphanie Hans
(Marvel Comics)
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N'hésitez pas à déposer un commentaire sur cette sélection - et, 
éventuellement, à me faire part d'une couverture qui vous a plu mais 
que je n'aurai pas retenue.


Critique 618 : LUCKY LUKE, TOMES 13 & 14 - LE JUGE & RUEE SUR L'OKLAHOMA, de René Goscinny et Morris


LUCKY LUKE : LE JUGE est le 13ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1959 par Dupuis.
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Lucky Luke accepte de convoyer un troupeau de bétail de Austin ( Texas) jusqu'à Silver City (Nouveau-Mexique) via le Rio Grande. Le voyage prévoit de passer par un bled perdu du nom de Langtry réputé pour son juge, un nommé Roy Bean, ancien bandit passé du bon côté de la loi et l'appliquant à sa manière, expéditive et excentrique.
Lucky Luke est pris pour un voleur de bétail par Roy Bean qui l'arrête.
Mais bientôt, Bad Ticket vient s'établir à Langtry avec le projet d'en devenir le nouveau magistrat, sans se conformer davantage avec les règles de sa charge. Lucky Luke compte alors sur la rivalité entre les deux hommes pour les neutraliser mais la situation dégénère et Roy Bean quitte l'endroit, laissant ses administrés aux mains de son concurrent qui se comporte alors en tyran..
Lucky Luke scelle alors une alliance avec Roy Bean pour pacifier tout ça et l'ancien juge ira jusqu'à faire son propre procès pour laisser place à un remplaçant plus orthodoxe...
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LUCKY LUKE : RUEE SUR L'OKLAHOMA est le 14ème tome de la série, écrit par René Goscinny et dessiné par Morris, publié en 1960 par Dupuis.
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En 1860, le gouvernement américain rend l'Etat de l'Oklahoma aux indiens : les Cherokees, les Creeks, les Choctaws et les Séminoles viennent s'y installer.
Mais en 1889, les autorités récupèrent ce territoire en le rachetant contre de la verroterie aux Indiens afin que les colons puissent s'y établir. Lucky Luke est missionné pour préparer cette opération et empêcher que des gredins devancent la date du 22 Avril pour se placer. Il doit notamment surveiller Coyote Will, son stupide complice Dopey et le colosse Beastly Blubber.
Des élections sont organisées pour désigner le maire de la ville-champignon de Boumville et, contre toute attente, Dopey remporte les suffrages et devient un honnête représentant des citoyens. Mais une violente tempête de sable va bouleverser le destin de cette bourgade et ramener les indiens...

Je ne sais pas où cela me mènera mais j'ai envie de rédiger quelques critiques sur Lucky Luke lorsque René Goscinny l'écrivait (j'avais déjà écrit sur quelques albums il y a longtemps - critique 183 : L'Empereur Smith ; critique 184 : Le Grand Duc ; critique 185 : Le Pied-Tendre/La Guérison des Dalton).

Mais cette fois, je veux remonter à la source, en procédant comme je l'ai fait récemment avec Astérix (avec deux albums analysés à la fois). Comme je ne me souvenais plus exactement à partir de quand Goscinny avait commencé à travailler sur la série de Morris, sans compter qu'il n'a pas été crédité dès le départ car Dupuis ne le souhaitait pas, j'ai d'abord relu ces tomes 13 et 14 avant de me renseigner et d'apprendre qu'il aurait fallu démarrer au tome 9 (je rattraperai ça dès que possible, en fonction de la disponibilité des albums à la bibliothèque municipale).

Lucky Luke a depuis que je lis de la bande dessinée occupé une place à part : c'est la première série que j'ai suivie, celle grâce à laquelle j'ai apprécié le 9ème Art, et Morris est l'artiste qui m'a donné envie de dessiner. J'ai été ému le jour où ce dessinateur a disparu (le 17 Juillet 2001) : c'est ce qu'on pourrait appeler un chagrin d'enfance.

Mais ce n'est pas que par nostalgie que je me replonge aujourd'hui dans Lucky Luke. Au demeurant, j'ai plusieurs fois relu la majorité des grands albums de la série. Je voulais le faire pour éprouver mes souvenirs et essayer d'en parler avec un regard peut-être plus aiguisé comme me l'ont permis l'âge, l'expérience de lecteur et de critique, tout en restant très modeste.

Et puis, enfin, parce que j'apprécie de plus en plus, ces temps-ci, de (re)découvrir ces bandes dessinées franco-belges des années 50-60 (comme en témoignent mes séries de critiques sur Spirou et Fantasio, Johan et Pirlouit, Astérix...). Je m'aperçois que je les lis presque correctement seulement maintenant car je suis convaincu qu'on lit souvent sans s'attarder suffisamment sur les livres (que ce soient des romans ou des comics), on les consomme puis on passe à autre chose, parfois on finit par oublier ce qu'il raconte. Et ce qu'il raconte sans doute de plus précieux, c'est ce qui nous forme comme lecteur.

Prenons donc ces deux tomes de Lucky Luke (puisque c'est quand même le sujet de cette entrée) : de prime abord, ce sont deux récits très plaisants, efficacement menés, mais des oeuvres de jeunesse pour ses deux auteurs. Morris a créé son cowboy en 1947 mais a sollicité l'aide de Goscinny à partir de 1955 car il avait des difficultés récurrentes et croissantes pour bâtir des histoires complètes de 44 planches. Maurice De Bevere de son vrai nom était et restera avant tout un dessinateur, et il avait besoin d'un partenaire qui soit un bon narrateur pour développer ses idées, lui en proposer, bâtir ensemble une série - car Morris fut l'homme d'une seule série : Lucky Luke.

Morris et Goscinny partageaient une solide connaissance de l'histoire américaine et étaient tous deux deux gros travailleurs : leur collaboration était naturelle et quand le dessinateur convainc le scénariste de le seconder, il veilla toujours ensuite à ce que rien ne les sépare. Goscinny joua le jeu, même si, pour d'obscures raisons publicitaires, Dupuis refusa longtemps que son nom ne figure aux crédits des albums (sans doute fallait-il mieux faire croire que Morris, créateur du cowboy, était l'unique maître à bord).

Avec Le Juge, on peut déjà voir ce qui fonde le duo Goscinny-Morris : à partir d'un fait réel, d'un personnage ayant existé, ils brodent une aventure amusante, riche en rebondissements, solidement caractérisée, et leur art du détournement fait merveille. John Huston connaissait-il cet album, lui qui réalisa en 1972 Juge et hors-la-loi, avec Paul Newman dans le rôle de Roy Bean (1823-1902), dans un registre également iconoclaste ? (Si vous n'avez jamais vu ce western, procurez-le vous, c'est une perle rare.)

Avec Ruée sur l'Oklahoma, le procédé est similaire : la restitution des terres de cet Etat aux indiens et leur récupération par le gouvernement pour que des colons s'y installent jusqu'à la découverte a posteriori de gisements pétroliers (exploités par les indiens) sont authentiques. Sur cette base est construit, plus qu'une histoire classique, une succession de gags, à la manière d'une galerie de sketches, distrayante et mené sur un rythme soutenu, avec des seconds rôles bien typés.

Cependant, et c'est à cela qu'on remarquera la jeunesse de ces tomes, tout n'est pas encore en place dans la série, aussi bien narrativement que graphiquement.

Par exemple, à cette époque, Jolly Jumper, la monture de Lucky Luke, ne parle pas encore, son rôle se limite donc à celui d'un cheval docile avec un registre de réactions très limitées, alors que plus tard il deviendra un élément comique sur un mode ironique essentiel.

Le look de Lucky Luke n'est lui non plus pas encore définitivement établi : il n'a pas encore les jambes arquées, son jean est bien retroussé mais pas aussi haut ni non plus aussi moulé à ses jambes fines, et sa moue distinctive avec sa cigarette au bout des lèvres n'a pas encore pris sa forme caractéristique.

Goscinny n'a pas encore imposé donc certains des codes qui feront une partie du sel de la série et Morris, même s'il a déjà fait considérablement son dessin depuis le début, cherche encore son style. Toutefois, il y a déjà une habileté formidable pour enchaîner les séquences, exploiter la comédie des situations, interpréter des personnages ou des faits historiques, avec des dialogues vifs.

Et visuellement, Morris fait déjà preuve d'une technique très inspirée, avec un trait dynamique, nerveux, rond. On sait, par Franquin (qui admirait l'abattage de son collègue), qu'il dressait ses crayonnés d'une façon très sommaire sur des pages de très grands formats avant d'en achever la représentation à la plume, sans que cela ne freine sa cadence. Cette énergie et cette clarté dans la composition sont intactes, et synthétisent ce qui faisaient les forces de Franquin et de Peyo, sans s'inscrire dans le même moule, notamment grâce à un trait plus fin.

Le découpage témoigne d'une grande densité : on peut compter en moyenne de 10 à 11 plans par planche dans Le Juge et à peine moins dans Ruée sur l'Oklahoma avec 8 à 9 vignettes. Morris recourt volontiers, comme d'autres à cette époque, aux gaufriers, mais il ressort de ses albums une variété dans ses plans plus évidente, avec une alternance dans leurs valeurs, leurs angles de vue (l'emploi de la plongée pour des plans généraux et d'ensemble, les personnages en pied mais aussi en plan moyen et même en gros plan, des silhouettes). La colorisation en quadrichromie, typique de ces années-là (où les capacités de reproduction couleur à l'imprimerie n'étaient pas sophistiquées), contribue aussi à la simplicité si efficace de l'image.

Visuellement, la série propose aussi des couvertures très narratives et aux compositions très bien dosées, comme en témoignent aussi bien les nombreuses astuces contenues dans celle du Juge que le plan si évocateur choisi pour Ruée sur l'Oklahoma.

La facilité qui se dégage de ces albums, facilité à les lire, facilité apparente de leur réalisation, dit bien la grâce qui habitait ses auteurs : pour ma part, j'ai toujours considéré que Goscinny avait trouvé en Morris son meilleur dessinateur et Morris en Goscinny son scénariste idéal. A chaque fois que je relis leur production commune, c'est une confirmation de ce sentiment, mais aussi une vraie "madeleine de Proust".